REVERIE
Silence des rochers, des vieux bois et des plaines, Calme majestueux des murs noirs et des tours, Vaste immobilité des ormes et des chênes, Lente uniformité de la nuit et des jours ! Solennelle épaisseur des horizons sauvages, Roulis aérien des nuages de mer !
Ce prélude à la manière des grandes orgues promettait beaucoup!... Le poète, malheureusement, n'est pas allé plus loin ! Peut-être l'Amour qui ne le quitta jamais aura-t-il frappé cette nuit-là à la porte de sa cellule; peut-être aussi aura-t-il entendu à ce moment Tappel plaintif de sa chère Lydia, car il avait toujours l'oreille tendue du côté de sa chambre, et il lui arrivait souvent de s'éveiller la nuit et de descendre quatre à quatre jusqu'à son lit pour l'écouter respirer. Au surplus, il ne faisait pas que des vers, il tenait aussi le journal de ses réflexions, de ses pensées, il échantillonnait des ouvrages pour l'avenir, il écrivait des lettres à ses parents, à ses amis, et beaucoup de ces lettres sont (le véritables poèmes en prose. Qu'on veuille bien se reporter à sa correspondance avec M'^^ Maunoir, M'"e Lachaud ou sa coussine du Plessis, il s'y est peint tout entier, il y a mis toute son âme.
Mais, dircx-vous, si Vigny passait toutes ses
nuits à rêver et à écrire, que pouvait-il bien faire de ses journées?
Quand on est propriétaire d'un domaine de 85 hectares, on a beau avoir des fermiers pour fumer, ensemencer et cultiver ses terres, on a tout le jour d€ quoi s'occuper si l'on veut qu'elles soient bien tenues. Et Vig-ny s'était réservé autour de son manoir une certaine quantité de bois, de champs, de vig-nes, qu'il exploitait lui-même et d'où il tirait du blé, des fruits, des légumes et du vin. Et puis il avait un nombreux personnel domestique à surveiller, à diriger, et bien qu'il eût un réoisseur, il avait l'œil à tout. C'étaient surtout ses vignes qui étaient l'objet de ses soins, car elles constituaient le plus clair de ses revenus, et après chaque vendange il brûlait une partie de son vin. J'ai là devant moi quelques-unes de ses lettres d'affaires ; elles prouvent que le poète d'^7oa,que Dumas s'étonnait un jour de n'avoir jamais vu manger, ne vivait pas tout à fait de la vie immatérielle des anges.
« Il y a au pied de notre belle cité d'Angoulême, mandait-il le lo juin i848 au docteur Montalembert, son médecin, un grand fabricant de chaudières et d'instruments de fer et de bronze. 11 se nomme Collaud. J'ai été chez lui, en i84(), voir ses chaudières, ayant le projet d'en faire placer une
au Maine-Giraud. Il me montra ses ateliers, et ses cyclopes firent jouer ses foyers devant moi avec un grand luxe de force et d'adresse. J'ai vu chez lui des chauffe-vins selon son système, mais après tout calcul et toute réflexion, j'ai besoin seulement d'une chaudière sans chauffe-vins et j'ai le projet d'en faire établir une chez moi. Soyez assez bon pour aller un matin à l'Houmeau visiter M. Gollaud, un jour que les pluies ne chauiicront pas la rue qui descend à ce faubourg en un torrent qui entraîne les bœufs, comme le jour où j'y passai, et priez-le de vous dire : i*^ quel sera le prix d'une chaudière avec le serpentin (si c'est lui qui le fournit, ce que j'ignore); 2« que je désire qu'il me la garantisse et réponde de sa force et de sa sûreté; 3o que, l'argent étant rare en ce moment, je désire qu'il me donne quelque temps pour le paiement en deux époques.
« Si vous avez cette extrême bonté, répondezmoi sur-le-champ après avoir vu M. Collaud. Puis je vous enverrai Bernard (son régisseur), qui ira avec vous, si vous le trouvez bon, conclure en mon nom et dirigé par vos avis.
(( Si par hasard un propriétaire de votre connaissance avait l'intention de vendre une chaudière bien conservée et garantie, je vous prierais de me
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le faire savoir et comparerais ses conditions à celles de M. Gollaud.
« J'ai écrit à Bernard de proposer à votre Milan d'acheter tout mon vin, comme il fit le 21 novembre 1846. Parlez de cela, je vous prie, à votre femme. Je tiens à faire vider mes tonneaux pour qu'ils puissent recevoir la vendang^e de cette année, qui s'annonce bien.
« Vous demanderai-je pardon encore ? Non, j'aime mieux vous remercier d'avance, sûr de votre complaisance, et je vous prie d'offrir mes respects à M^^ Montalembert et de croire à mon ancienne amitié (i). »
Alfred de Vig-ny vivait donc au Maine-Giraud de la vie du g-entilhomme campag-nard. Gela ne l'empêchait pas, d'ailleurs, d'entretenir de bonnes relations avec quelques familles de la société d'Ang-oulême, d'être au mieux avec le préfet, de chercher à mettre en pratique, sur le théâtre restreint où il se mouvait à présent, les idées de solidarité, de prog-rès, d'humanité qui formaient le fonds de son socialisme un peu vague. C'est ainsi qu'il avait entrepris de civiliser son pays d'adoption.
Nous avons vu qu'en i848 il s'était porté à la
(i) La Chronique médicale du i"^ avril 1897.
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députation et qu'il avait échoué piteusement. Cet échec ne lui avait été sensible que parce qu'il y avait perdu l'occasion de faire du bien dans toute la contrée. Car la Vendée bonapartiste, comme il disait de la Charente, était presque aussi arriérée que la Vendée royaliste, et c'est pour l'éduquer et pour l'instruire qu'il s'était proposé d'apprendre à l'enfance et à la jeunesse le chemin des écoles et qu'il avait voulu doter d'une bibliothèque publique la commune de Blanzac. MaisBlanzac avait décliné cette offre, faute d'un local convenable pour recevoir ses livres, et comme il n'était pas homme à se rebuter pour si peu, il avait essayé de prendre par les oreilles cette petite ville qu'il n'avait pas réussi à prendre /)ar les yeux. Il y avait à Blanzac deux jeunes institutrices dont il faisait le plus g^rand cas. Un beau jour il leur mit en télé de jouer la tragédie d'/f^/Z/^r, comme les demoiselles de Saint- Cyr. Il n'avait oublié qu'une chose, c'est qu'à Saint- Cyr M"^ de Maintenon avait toutes facilités pour se procurer à Paris les costumes nécessaires, tandis qu'à Blanzac les demoiselles Valler (c'était le nom de ces institutrices) n'avaient d'autres ressources que d'en louer au théâtre d'Ang-oulème.Et encore ! Mais le docteur Montalembert était toujours là pour un coup.
« C'est ici que j'ai besoin de vous, lui écrivait-il ; je désire savoir s'il y a un costumier à Ang-ouléme pour le carnaval ou pour le théâtre, et s'il peut me louer (à moi) pour trois jours, plusieurs manteaux, soit de couleur hyacinthe, soit violette, pourpre ou bleue, pour les rôles d'Assuérus, Aman, Esther, Mardochée, et quelques couronnes de papier doré, fragiles comme elles sont en ce temps de grâce, enfin quelques accessoires. Répondez-moi vite, le directeur du théâtre que vous pourriez voir voudrait bien peut-être remplacer le costumier, s'il n'y en a pas. Si l'un d'eux peut faire tout ceci, j'irai à Angoulême voir les manteaux... »
Et Vig-ny ajoutait :
« Aidez-moi dans mes prétentions de civilisation; elles sont, j'espère, bien innocentes et suffiraient pour faire mon salut, quand je n'aurais pas d'autres saintetés encore à Champag-ne, mon autre commune, dont je baptiste la cloche en luidonnant une Sainte Vierge.
« Allons, docteur, sanctifiez-vous et ag^issez vite, car il me faut tout cela dans six jours, s'il se peut (i). »
Telles étaient les occupations rie Vigny quand
(:)Gf, la Chronique médicale du i^"" avril 1897. — Lettre du 37 août i85o.
il était à sa maison de campag^ne. Il n'avait donc pas tort de dire que ses journées étaient aux autres ; mais elles n'étaient aux autres que lorsque Lydia était bien portante, car personne ne pouvait le remplacer près d'elle.
Et justement, en revenant du Maine-Giraud, je rencontrai, sur la place de l'antique église romane de Blanzac, une vieille femme qui avait été longtemps à son service. Il fallait Tenlendre parler de lui : « Ah ! le bon monsieur! quel brave cœur ! nous étions là cinq ou six domestiques, hommes et femmes, au Maine, c'est à qui se serait jeté dans le feu pour lui. Il est vrai qu'il nous payait bien de retour. Jamais le plus petit reproche, jamais un mot plus haut que l'autre. Tous les dimanches après dîner, surtout l'hiver, il nous rassemblait autour de lui dans la salle à manger, ({uelquefois même dans la chambre de Madame, pour la distraire lorsqu'elle gardait le lit, et il faisait une partie de cartes avec nous, quand il ne nous faisait pas une lecture.
— Et que vous lisait-il ?
— Toutes sortes d'histoires qu'il avait faites et dont quelques-unes, je m'en souviens encore, nous donnaientle frisson. A dix heures nous allions nous coucher, et vers minuit, quand Madame dormait
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profondément, M. de Vigny montait dans sa tour. Il n'est donc pas étonnant qu'il ait gag-né tous les cœurs à Blanzac et à Champagne, et que son nom, après trente-huit ans, y soit encore entouré de vénération et de respect.
Ai-je besoin de dire que tout, en vivant auMaine- Giraud de la vie rustique, il ne perdait pas de vue la capitale et que, sans en avoir l'air, il entretenait des relations suivies avec elle. Tous les jours, le facteur lui apportait un volumineux courrier, dont le journal le Constitutionnel^ qui le tenait au courant des événements littéraires et politiques. C'était pour lui le pain quotidien. Il se serait passé beaucoup plus difficilement de celui-ci que de l'autre. Il dépouillait sa correspondance à table pendant son déjeuner, répondait aussitôt après aux lettres urg^entes et, cela fait, commençait la lecture du Constitutionnel, qu'il annotait en marge au crayon ou à la plume. M'"*^ Ducloud me disait l'autre jour que, lorsqu'il mourut, il y avait dans les placards de la salle à manger des liasses énormes de ce journal, et que les domestiques s'en servirent durant des années pour allumerle feu. C'est
une perte considérable, si j'en juge par les quelques numéros que j'ai eus sous les yeux. Ils sont, en effet, couverts de notes littéraires et politiques. Mais ce que j'aurais voulu pouvoir relever, ce sont les notes que Vigny avait mises en marjre des feuilletons de Sainte-Beuve. La flamme, hélas ! a tout dévoré et bien d'autres choses encore. Il paraît qu'après la vente du Maine-Giraud M"e Lachaud fit un véritable autodafé des papiers qui pour elle étaient sans valeur... Comme si tout ce qui tombait de la plume de Vig-ny n'avait pas une valeur intrinsèque !...
Mais on pense bien que le Constitutionnel n'était pas la seule lecture du poète.
M. Emile Faguet, parlant de Vigny, dit tjuelque part : « Le renouvellement du génie, voilà ce qu'il n'a pas connu, ou très peu. Je crois que cela tient au caractère solitaire de son imagination. Nul n'a eu si peu de rapports avec le monde extérieur. Or il ne faut jamais oublier que l'imaorination n'est pas une mine; elle est un moule et une forge. Le monde extérieur, spectacles, impressions, souvenirs, lectures, dépose dans l'âme du poète des matériaux qui y prennent une forme, un éclat et un relief particuliers. La Fontaine lit, Lamartine écoute le vent, Hnij^o regarde. On dirait que Vigny ferme les
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yeux et les oreilles. Il se contente presque de penser (i ). »
M. Emile Fag^uet se trompe : Alfred de Vigny ne ferma jamais les yeux ni les oreilles, et toute sa vieil lut beaucoup. On n'a d'ailleurs qu'à feuilleter son Journal jet encore nous n'en avons qu'une partie, pour être pleinement édifié sur ce point. Il a raconté lui-même quelles avaient été ses premières lectures (2). Quelques lettres de lui au docteur Montalembert et à M. Eusèbe Gastaig-ne, conservateur de la bibliothèque d'Angoulême, vont nous dire ce qu'il lisait dans la solitude du Maine-Giraud^ de 1849 ^ i853.
(( Le croiriez-vous, Monsieur ? J'ai encore la faiblesse de penser qu'il est permis à un académicien de s'occuper de poésie et d'art ; et, du fond des bois , je vous prie de vouloir bien répondre par un mot à quelques questions que je vous adresse.
« La bibliothèque d'Angoulême a-t-elle les livres dont je vous envoie la liste et dont j'aurais besoin pour quelques études sur les anciens essais dramatiques en France? Avez-vous aussi un cabinet de manuscrits considérable ? A quel siècle remontentils? La bibliothèque a-t-elle quelques manuscrits
(i) Le Dix-neuvième siècle, éludes littéraires, (a) Le Journal d'un Poêle, pp. 287-240.
latins du iv^ ou v^ siècle de l'ère chrétienne ?
« Vos deux Machiavelli sont ici conservés avec soin et lorsque je ne les consulterai plus, je veux moi-même vous les rendre, Monsieur, et vous porter en même temps mes remerciements et l'assurance de ma considération.
« Lazare de Baïf : Electre et Hécube.
« Rotrou : raricienne édition, avec sa traduction des Captifs de Plante.
({ La dernière traduction moderne de Plutarque pour comparer à celle d'Amyot.
« Le théâtre de Lamotte.
« La Vie d'Alger, soit en espag-nol, soit en français, par Cervantes. (Livre assez rare, je crois.)
« Perrault (la plus ancienne édition). Le traité des Anciens et des Modernes, et les Contes.
(( Les œuvres complètes de M'^** de Staël.
« Les mémoires de Lanner (Anglais habitant du Canada qui vécut chez les sauvages).
(( Je ne fais pour aujourd'hui que des questions. Plus tard je choisirai parmi les ouvrages présents à cet appel et je ferai des demandes. »
« Je vous ai cherché à la bibliothèque d'Angoulême le 17 de ce mois. Monsieur, sans être assez heureux pour vous rencontrer. Je voulais vous
remercier des renseignements que vous avez bien voulu me donner sur les livres dont vous pouvez disposer. J'irai bientôt vous en demander quelquesuns, et ce sera d'abord chez vous que je me présenterai. Mais je passe si peu de temps à Angoulême que je voudrais savoir d'avance par vous si je puis trouver prêts à être enlevés les ouvrages qu'il me faut.
« J'ai à Paris une traduction de V Histoire du Bas-Empire^ de Gibbon, que je voudrais retrouver ici. Elle est en vingt volumes environ. Il ne m'en faut que deux. Je les choisirai dans votre bibliothèque, si vous avez cet ouvrage.
« Il y a peut-être aussi chez vous une histoire de la Pologne, antérieure à celle de M. Salvandy, qui est surtout l'histoire de Jean Sobieski.
« Un mot, je vous prie, sur ces deux questions. Je vous demanderai quelques volumes de Plaute.Le jour où je pourrai vous aller voir, jour qui suivra de près votre réponse, je les chercherai avec vous,
« Je sors rarement de ma cellule, où je vis comme un bénédictin... »
a Je vous envoie. Monsieur, tous les livres que vous avez bien voulu me prêter : Thucydide^ le cinquième volume de M. Michelet, les deux pre- II a4
SgS ALFBED DE VJGNV
miers volumes de Sully, et les quatre numéros de la Revue des Deux Mondes. Si vous pouviez confier à mon messager les numéros de mars et d'avril de la Revue ^ et l Histoire du Bas-Empire de Gibbon, où j'ai quelques dates et quelques notes à prendre à mon prochain voyage à Angouléme, j'espère avoir quelques moments à passer avec vous...»
(( Je voudrais bien savoir de vous. Monsieur, s'il y a au monde un vocabulaire du dialecte ou patois de la Charente ou de l'ancien Ang-oumois. On l'a cherché pour moi à Paris, peut-être assez mal, mais enfin très inutilement.
« Ayez la bonté de m'écrire un mot qui m'apprenne quelle est la meilleure et la plus nouvelle traduction des Commentaires de César, et si vous avez le texte en regard.
«Voilà pour aujourd'hui mes deux seules questions... »
« Je vous remercie infiniment, Monsieur, d'avoir bien voulu me donner quelques renseignements sur ce dictionnaire que je cherchais. Je croyais naïvement à son existence parce que je l'avais vu citer dans quelques livres ; mais je vois (jue ce n'est pas toujours une raison pour vivre que d'èlre cité.
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« Plus tard, j'enverrai chercher les Commentai^ res. Aujourd'hui, j'ai à vous demander seulement un mot qui me fasse savoir si vous avez deux ouvrag-es où je suis sûr de retrouver des faits dont je ne veux point parler sans les avoir relus. Ces livres sont :
« i^ Les Mémoires deCondé, le compagnon d'armes de l'amiral de Golig'ny, le grand protestant.
2° IJ Histoire du grand Condé.
(( Croyez, Monsieur, à mes sentiments les plus dévoués (i). »
Vers le même temps (3o novembre i85o), il écrivait à M. Montalembert :
« Voulez-vous bien, mon cher docteur, vous charger de rendre à M.Castaigne ces deux numéros de la Revue des Deux Mondes qu'il me redemande. Je le prie de me laisser encore quelque temps Homère. S'il pouvait m'envoyer l'ancienne traduction avec le texte grec, ou au moins la traduction littérale latine, il me ferait beaucoup de plaisir pour des citations qui m'occupent. Je lui porterai le Système de la Place (2). »
Après cela je pense qu'on serait mal venu à pré-
(1) Cî. Petites Etudes Htléraires,\>iiv E.-J. Caslaigne, i vol.in-12, chez Alph. Picard, 1888.
(2) Cf. la (.'/ironique médicale du i*'^ avril 1897.
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tendre que Vigny ne lisait pas. Pour ma part, je serais presque tenté de dire qu'il lisait trop. Les poètes n'ont pas besoin d'amasser tant de connaissances pour chanter et nous émouvoir. Il est vrai que chez Vigny le poète était doublé d'un penseur qui s'efforçait d'aller au fond de tous les systèmes et que l'a peu près en histoire ne le satisfaisait pas plus que le doute ou l'éclectisme en philosophie. C'est même pour cela que, dans la seconde moitié de sa vie, il a plus ébauché que fini et qu'il n'a presque rien livré à Timpression (i).
En tous cas, avant de se prononcer sur le plus ou moins de renouvellement de son génie, il convient d'attendre la publication — que Ton dit prochaine— des manuscrits qu'il a laissés à M^'^Lachaud ou à Louis Ratisbonne, et dans le nombre nous savons qu'il y a une partie de ses Mémoires , une suite de Chatterton^xmo. autre à Servitude et Grandeur militaires, et, sans parler des projets de romans et de nouvelles, une seconde consultation du Docteur Noir (2), comprenant d'admirables épiso-
(i) Voici ce qu'il a dit lui-mcme sur sa manière de travailler : « Je conçois tout à coup un plan, je perfectionne longtemps le moule de la statue, je l'oublie, et quand je me mets à l'œuvre après de lon^^s repos, je ne laisse pas refroidir la lave un moment. C'est après de longs intervalles que j'écris et je reste plusieurs mois de suite occupé de ma vie sans lire ni écrire. )){Joarnal d'un Poète, p. 75.)
(2) Elle a paru récemment sous le titre de Daphné.
des des premiers temps du christianisme, des pag^es SUT Hélol'se et Abeilardj etc., etc. (i).
Nous verrons alors si M. Emile Faguetne reviendra pas sur son jugement.
Cependant notre déjeuner touchait à sa fin. Quand on fut au dessert, INF^^ Ducloud, qui est une grande admiratrice de Vigny, et dont la mémoire en tout ce qui touche sa vie au Maine-Giraud est inépuisable, alla chercher au grenier, dans un panier à vendange, quelques livres dépareillés qu'elle mit gracieusement près de mon assiette. Ces livres ont appartenu à Tabbé de Baraudin, chanoine doyen de Téglise Saint- Ours, à Loches, qui a écrit son nom sur la feuille du titre et lésa couverts d'annotations marginales. Ils n'ont d'autre intérêt pour le commun des mortels que d'avoir été feuilletés par le poète, mais pour moi, qui suis familiarisé depuis longtemps avec les sujets de morale et de piété dont ils traitent, ils en ont un autre et de tout premier
(i) Peut-**tre aussi un roman historique que je trouve annoncé comme suit dans le Journal d'un Poète, p. i38 : Le Maine-Giraud.
— Roman historique. — Sur un parchemin que j'ai retrouvé dans mes papiers de famille, je ferai un roman historique. Ce sera une assez noble manière de donner de la valeur à cette pauvre terre. Les décorations seront mes terres et le château du Maine-fîiraud avec les ruines de Blanzac. L'époque 1G79. Celle de Louis XIV. En 1680.
— La Brinvilliers est brûlée. En 167g, meurt le vieu.v cardinal de Retz. — En 1670. — Le voyage à Douvres de la duchesse de Portsmouth.
ordre : c'est de m'apporter la preuve palpable que je cherchais depuis longtemps, à savoir : que Vigny avait du sang janséniste dans les veines. Quand mon vojag"e au Maine-Giraud ne m'aurait procuré que la joie de cette découverte, je m'applaudirais de l'avoir fait (i).
Je demandai ensuite à M™*" Ducloud quels étaient les menus objets personnels et intimes qui étaient restés de la succession de Vigny dans son manoir.
— Mais, Monsieur, me dit-elle en souriant, vous buvez en ce moment dans son verre.
Et comme je la remerciais de cette attention délicate, elle ajouta que M"^^ Lachaud leur avait laissé une partie de son service de table, des plats, des assiettes, des tasses à café en porcelaine, une carafe en cristal, etc. Et elle m'apporta successivement une petite boîte en bois blanc sur laquelle le poète avait écrit de sa grande écriture : « Jeu d'échecs de M™^ de Vigny », un cahier de musique copié de la main de Lydia, tout un lot de gravures anglaises, un coffret renfermant tous les titres de propriété du Maine-Giraud depuis le xiv*' siècle, et, pour clore ce défilé de choses commémoratives, un joli petit navire de haut bord avec tous ses agrès,
(i) Voir sur ce sujet, au l . I do cet ouvrai^c, le chapitre sur la Religion d'Alfred de Vigny.
ayant appartenu au chef d'escadre de Baraudin, qui l'avait baptisé la Sophie, du nom de sa fille aînée, la chanoinesse de Saint-Antoine de Malte...
Alors, ayant vu tout ce qu'il y avait à voir, je me levai pour prendre congé de mes hôtes, et je dis à M. Ducloud, en lui tendant la main :
Puisque votre intention est de restaurer ce vieux manoir, permettez-moi en vous quittant de vous donner un bon conseil. Méfiez-vous des architectes qui font du neuf avec du vieux. Touchez le moins possible aux murs, ne remplacez que ce qui est complètement détruit, respectez surtout la disposition intérieure. Et quand les travaux seront terminés, afin que l'âme de Vigny y revienne, car évidemment le marteau des maçons la mettra en fuite, réunissez dans une vitrine, que vous mettrez en belle place, au-dessous de son buste, tous les objets, quels qu'ils soient, qui lui ont appartenu à lui ou aux siens. Vous' ouvrirez alors les fenêtres toutes grandes, et comme l'oiseau apprivoisé qui rentre de luimême en sa cage, l'âme du poète, à la vue de ces pieuses reliques, réintégrera sa maison. Ce domaine est désormais historique. Avant qu'il soit longtemps, le Maine-Giraud sera aussi visité que les Gharmettes de Jean-Jacques, le Saint-Point de
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Lamartine, le Corabourg- de Chateaubriand et le Hauteville-House de Victor Hugo, car le nom de Vigny grandit tous les jours, et ce n'est pas au numéro 6 de la rue des Ecuries-d' Artois, bien qu'il y ait habité pendant trente ans et que sa femme et lui y aient rendu le dernier soupir, c'est ici, dans cette thébaïde, dans ce manoir du xv® siècle, qu'il a laissé le plus de lui-même, et que se sont retirés ses mânes. Les maisons de Paris ne gardent rien de nous, malgré les plaques commémoratives qu'on y pose. Ce sont des hôtels où le voyageur qui arrive fait oublier celui qui s'en va.
Surtout, dis-je en mettant le pied hors delà tour, gardez-vous bien d'enlever ce heurtoir de la porte. Il faut que, dans l'avenir, tous ceux qui viendront au Maine-Giraud aient l'illusion de serrer dans cette main de bronze la main fine et potelée de Vigny, au moment de franchir son seuil.