‹ Alfred de Vigny. Documents inédits; avec portraits, dessins et autographesChapitre 5 sur 34 · SA FEMME. LYDIA BUNBURY · texte numérisé non relu

SA FEMME. LYDIA BUNBURY

Mme cle Lamartine et Mme Alfred de Vig-Dv. — Le rôle de ces deux Angolaises dans la vie des deux grands poètes. — Ce que pensait Vigny de la vraie Anglaise. — « C'est jouer de l'archet sur une pierre. » — Rencontre d'AItred de Vi<^ny et de Lydia Bunbury à Pau. — La famille de Lydia. — Mariage protestant. — La lune de miel. — Les premiers voyages de Vigny à Londres. — Influence de l'AQo'leterre et de la littérature anglaise sur lui. — Lord Byron et Thomas Moore. — Les représentations de Kean à Paris en 1828. — Ce que Vigny écrivait à Guillaume Pauthier à leur sujet. — Vigny traduit Othello, Shylock et Roméo et Juliette. — Etant enfant il avait traduit Homère du grec en anglais. — Ce qu'il écrivait à M^e Maunoir à propos de la Canne de Jonc. — Habitudes cérémonieuses de Vigny envers sa femme. — Originalité de son beau-père. — M™® de Vigny déshéritée. — Ce qu'elle avait apporté en dot à son mari. — Philémon et Baucis. — Maladies de Mme de Vig'ny. — Son mari se fait son g-ardemalade. — Ses épanchements à ce sujet dans ses lettres à Mlle Maunoir. — Les dernières années de Lydia. — Sa mort, sa sépulture à Montmartre. — La a seule amie » du poète.

Deux poètes du xix® siècle^ et des plus grands, deux esprits du même temps, de même race et de

même envergure, qui, sans se lier jamais par d'autres liens que ceux de la confraternité des lettres, ne cessèrent de s'admirer et de s'aimer, — Lamartine et Vigny, — épousèrent deux Anglaises.

La première, — Maria-Anna-Elisa, — se fondit en quelque sorte dans la vie de Lamartine dès qu'elle y fut entrée. Non seulement elle abjura le protestantisme pour être plus digne du poète catholique des Méditations^ mais elle devint la muse des Harmonies, de Jocelyn et des Recueillements, en attendant que la révolution de Février, dont son mari fut le héros et l'Orphée, en fît une petite Sœur des pauvres ou, si vous aimez mieux, le Petit-Manteau bleu des faubourgs. Elle fut, comme Lamartine l'a dit dans son divin langage, « le lit d'ombrage et de fleurs » où s'écoula sa vie, son « abri dans la tourmente » et le « doux nom de son bonheur (i) ».

La seconde, qui répondait au nom poétique de Lydia, traversa la vie d'Alfred de Vigny à peu près comme le Rhône traverse le lac de Genève, sans s'y mêler pour ainsi dire. Elle lui inspira beaucoup de sympathie et d'affection, jamais d'amour. Quoiqu'il lui ait servi pendant trente ans, selon ses expressions, de garde-malade, de secré-

(i) Poésie dédicace dit Jocelyn,

taire perpétuel et d'interprète, il ne parvint jamais à se l'assimiler complètement. Elle continua à parler anglais, faute de pouvoir parler convenablement la langue de son pays d'adoption; elle resta Anglaise, comme elle était restée protestante, après son mariage.

Cette différence singulière entre deux natures de femmes qui s'étaient formées sous le même ciel tenait-elle à ce fait que M™« de Vigny n'eut pas d'enfant (i)? Peut-être, car l'enfant n'est pas seulement un lien naturel entre les époux, le ciment et comme la clef de voûte du foyer domestique, il modifie souvent aussi le tempérament de la femme. Peut-être donc cette différence avait-elle cause purement physiologique. L'amour, une qui se plaît aux contrastes dans les rapprochements des sexes, n'avait peut-être pas trouvé son compte dans l'union de ce poète à l'âme de feu, aux sens affinés, avec cette Anglaise de tempérament froid comme son visage.

(i) Ce n'était pas de sa faute, comme le prouve ce passage d'une lettre écrite par Vigny à V. Hugo, le 9 février 1829 :

«... Depuis trois semaines, retenu ici par une longue maladie de ma femme et un grand chagrin, car l'autre soir chez vous, tandis que je riais, je ne savais pas qu'elle allait perdre son enfant de deux mois dans son sein : elle a souffert autant qu'une mère et ne l'est pas, hélas! vous devinez tout ce que j'ai souffert aussi... »

(Lettre tirée dun album d'autographes de M""* Victor Hugo, appartenant à M. Pierre Lefcvre-Vacquerie).

Ce qui le donnerait à entendre, c'est cette phrase sig"niûcative que je relève dans le Journal d'un Poète : « Les efforts surnaturels que feraient les Français pour établir quelque chaleur, quelque mouvement dans les conversations entre eux, Français, et des Anglais et Anglaises seraient toujours ^Qvàws. C'est jouer de F archet sur une pierre. Ce qui manque absolument à la race anglaise, c'est précisément ce qui fait le fond de notre caractère, la g"aîté dans l'imagination, le mouvement dans le sentiment. »

Ces lignes sont de i844) postérieures par conséquent de dix-neuf ans à son mariage. Si on les rapproche de celles-ci sur Shakespeare : u II ne suffit pas d'entendre l'anglais pour comprendre ce grand homme, il faut entendre le Shakespeare (jui est une langue aussi; le cœur de Shakespeare est une langue à part (i) », on en pourra conclure que Vigny était fatigué de jouer de rarchet sur une pierre et qu'il éprouvait le besoin de parler la langue de Shakespeare avec quelqu'un qui la comprit, quand il se jeta dans les bras de M'^® Dorval.

C'est en 1824, à Pau, oii il était en garnison, qu'Alfred de Vigny lit la rencontre de miss Lydia Bunbury.ll avait alors vingt-sept ans et elle vingt-

(i) Journal d'an Poète, p. i3ô.

LA VIE AMOUREUSE Sy

cinq, miss Lydia étant née à Deraerary, dans la Guyane, le 6 avril 1799 (i).

Il s'en éprit d'autant plus vite qu'elle était d'une beauté majestueuse et que son père, vieil original avec qui nous ferons connaissance un peu plus loin, ne voulait pas lui accorder sa main (2). N'oublions pas non plus qu'à cette époque Vig^ny était

'i) Elle était fille de Hughes-Mill Bunbury et de mi stress Bunburj', née Lydia Gox.

(2) Le mariage de Vigny fut célébré à Pau le 3 février 1825. Le contrat, dressé par M* Sorbe, notaire en cette ville, ne fait mention d'aucun apport de part ni d'autre. Le rég-ime de la communauté était adopté par les deux époux, ainsi que le gain de survie de la totalité de leurs biens, en quelques lieux qu'ils fussent situés, sauf, bien entendu, la réduction légale en cas d'existence d'enfants. M. Paul Lafond, à qui nous empruntons ces renseignements (A //ré-d de Vijri'/ en Béarn), n'a point trouvé trace, dans les registres de baptêmes et de mariages des deux paroisses catholiques de Pau, du mariage religieux d'Alfred de Vigny. La raison en est bien simple — et M. Ernest Dupuy,qui s'en étonne' devrait le savoir aussi bien que moi, — c'est qu'un catholique qui épouse une protestante ne peut passe marier à la fois à l'église et au temple. Vigny ne pouvait donc pas demander les bénédictions de l'Église catholique, du moment que son intention était de recevoir celles de l'i^glise réformée à laquelle appartenait sa femme. Et nous savons qu'il fut marié religieusement cinq jours après son mariage civil, par le pasteur réformé d'Orthez, M. Gabriac, veûu à cet effet à Pau, oii il n'y avait point alors de temple protestant.

Détail curieux, mais qui s'explique par la longueur et les difficultés du voyage, aucun membre de la famille de Vigny n'assistait à son mariage; sa mère s'était bornée à envoyer son consentement.

Miss Lydia Bunbury était parente de sir Edward Bunbury, lieutenant général, qui fut sous-secrétaire d'État de i8oy à 181G, et fut chargé de signifier à Napoléon, ^sur le Bellérophon, qu'on l'expédiait à Sainte-Hélène.

littérairement sous linfluence de lord Byron (i) et de Thomas Moore, lequel venait précisément de publier les Amours des Anges (2). Au mois d'août 1824 il écrivait à Soulié, rédacteur de la Quotidienne à Paris, avec qui il avait fait connaissance à Bordeaux : « Ma Bible, quelques gravures anglaises me suivent comme mes pénates. » En tenant compte de son état d ame, il est donc permis de penser que ce fut la littérature autant que l'inclination ou la convenance qui favorisa son mariage. Elle devait d'ailleurs régner en souveraine maîtresse au sein de son foyer pendant la première moitié de sa vie conjugale.

Quelque temps après leur mariage, les jeunes époux partirent pour Londres (3). M'"® de Vigny y

(i) Se rappeler qu'il publia dans le Conservateur littéraire de décembre 1820 un article sur les œuvres complètes àxx^ohitàeChilde- Harold.

(2) Cette œuvre de Thomas Moore parut en i8a3, à Londres, et fut traduite la mt'me année en frani^ais.

(3)M. Ernest Dupuyi A //rerfrfe Viffni^,l, tes Amitiés, p. 43) doute de ce voyage, parce qu'il n'a trouvé aucun document s'y rapportant. Il est pourtant bien naturel que Vig-ny soit allé voir, après son mariage, les parents et les amis que sa femme avait en Angleterre. Il serait même étrange, étant données les mœurs anglaises et la politesse innée de Vigny, qu'il eût remis sa visite jusqu'en i83G, époque à laquelle il se rendit sûrement à Londres.

LA VIE AMOUREUSE 6l

possédait une assez nombreuse famille, dont un oncle paternel, le colonel Hamiiton Bunburj, qui devint plus tard g"ouverneur de la Jamaïque. Plus aimable que ne l'était son frère, le colonel se fit un véritable plaisir d'introduire M. de Vigny dans la société ano^laise, et l'année suivante, à Paris, il le présenta à Walter Scott (i).

La lune de miel se passa en visites et en promenades où la curiosité chez Vigny tenait plus de place que le sentiment. Tous les matins, pendant que sa jeune femme vaquait aux soins de sa toilette, le poète à'Eloa s'en allait rêver dans la verte solitude de quelque parc londonien, et regarder sa propre image dans « les cygnes nageant le col un peu replié en arrière, les ailes à demi gonflées par la brise, sur un de ces lacs aux eaux transparen-

M. Ernest Dupiiy ne croit pas davantag'e à ce dernier voyage, bien qu'il en soit question dans une lettre du poète à Sainte-Beuve et dans une autre de Sainte-Beuve à Victor Pavie. Il souhaiterait qu'on lui apportât une preuve décisive. Eh bien, cette fois, je suis en mesure de le satisfaire. La preuve, en effet, que Vigny séjourna en Angleterre, en i836, c'est que, le 27 juillet de cette année, il écrivait de Londres à son médecin, qui lui avait appris la mort d'Armand Carrel, une lettre où je lis: « C'est toujours une juste cause d'affliction publique que la perte d'un beau talent et d'un beau caractère et sans l'avoir jamais vu je l'ai regretté pour la France. Les journaux anglais ne donnent que des détails froids et secs... » Il ajoutait: • J'éprouve un grand plaisir à dater ma lettre du 27 juillet, sans entendre les grosses caisses et les clarinettes des fêtes et n'ayant que des gazons sous les yeux au lieu des pavés brûlants.. . »

(Communiqué par M^'* Veuve Charavay.)

(i) Journal d'un Poète, p. 84.

tes et diamantées » auxquels Théophile Gautier le comparait un jour (i). Le soir, après dîner, dans la bibliothèque de la famille, Alfred de Vi^ny mettait ordinairement la conversation sur les poètes ang^lais, sur Southey, sur Bjron, dont la mort héroïque venait de racheter toutes les fautes, mais surtout sur Shakespeare, que son parent, M. de Brugnière de Sorsum, avait assez fidèlement traduit et à travers lequel, depuis qu'il était à Londres, il cherchait à pénétrer le fond de Tâme anglaise (2). C'est donc probablement durant son premier séjour en Angleterre que l'idée lui vint de traduire à son tour les chefs-d'œuvre de Shakespeare qui s'ai)pellent Othello ou le More de Venise (3), Shijlock et Roméo et Juliette. Cette dernière pièce, écrite en collaboration avec Emile Deschamps, ne

{\) Moniteur iinivev&el à\\ 28 septembre i863.

(2) L'Ang-lais Hervey, qui til la connaissance de Vigny, en i84'», a écrit : « 11 parlait anglais correctement, mais avec un fort accent et il était évident ({u'il avait fait des études d'anglais long-ues et laborieuses. Quand je lui demandai où il l'avait appris, il répondit : « De ma icnime et de Shalvospeare. » {Temple Bar, décembre 1888. A Réception of Alfred de Vitjny's.)

(3) Les représentations de Kean à Paris, en 1828, curent ée:alement beaucoup d'influence sur Alfred de Vigny : «... Devant Shakespeare, Othello el Kean, écrivail-il à Guillaume Paulhier, le 17 mai 1828, j'ai entendu bourdonner à mes oreilles le vulgaire le plus prol'ane que jamais l'ignorance parisienne ait déchaîné dans une salle de spectacle. C'en était assez pour me faire rougir décrire pour de tels Gaulois. . .»

fut jamais représentée (i), mais il nous apprend dans une lettre à sa cousine, la vicomtesse du Piessis, que M^^® Mars la savait par cœur (2).

Quoi qu'il en soit, il est certain que de 1829 à i835, de la représentation à' Othello à celle de Chatterton, Alfred de Vig-ny ne vécut que pour Shakespeare ou du souvenir de l'Angleterre.

Il était dominé par ce souvenir qui, du reste, s'harmonisait admirablement avec sa nature calme et sa douce gravité, quand il écrivit sa Lettre à lord*** sur la soirée du 24 octobre 182g, qui n'était que l'apologie de son Othello, et quand il comparait, en i83i, au lendemain à'Antony, Marie Dorval à M^^ Siddons, du théâtre de Covent- Garden.

Il songeait à quelque quaker de sa connaissance, quand il mit en scène le quaker resté fameux de son drame de Chatterton.

Il était hanté par la première apparition de sa femme et de sa sœur Alicia sous le ciel bleu des Pyrénées, lorsqu'en iSSg il écrivait sur l'album de deux jeunes Anglaises les vers suivants :

(i) Sur l'historique de cette pièce, voir au tome premier de ce livre, le chap. consacré à Emile Deschamps.

(2) Revue des Deux Mondes du i" janvier 1897.

Comme deux cygnes blancs, aussi purs que leurs ailes,

Vous passez doucement, sœurs modestes et belles,

Sur le paisible lac de vos jours bienheureux.

En langage français quelques vers amoureux

En vain voudraient vous peindre avec des traits fidèles;

Vous lirez sans comprendre et sur votre miroir,

Comme les beaux oiseaux, passerez sans vous voir (1)!

D'ailleurs il eut toute sa vie beaucoup de goût pour l'anglais et pour les Anglaises.

(( Comment n'aimerais-je pas un pays où Ton me reçoit avec tant de grâce? » écrivait-il, en i833, à M''^ Camilla Maunoir. Il aurait pu lui dire aussi que, étant enfant, l'abbé Gaillard, son précepteur, avait eu l'idée de lui faire traduire Homère du grec en anglais, et que cet exercice, qui lui enseignait deux langues « avec le sentiment de la muse épique », n'avait pas peu contribué à lui faire aimer l'anglais (2).

Quelques années après, au mois d'octobre i84i, Vigny mandait à ]M''<^ Maunoir à propos de la Canne de Jonc : a C'était une carte de visite polie que j'envoyais à l'Angleterre en parlant comme je l'ai fait de Lord Collingwood; elle me la rend aujourd'hui, car je lis dans /e Standard du 5 octobre, que l'on a donné le volume de Servitude et Gran-

(i) Journal d'un Poète, p. i^i- (2) Idem, p. 237.

deur militaires pour les compositions et études de notre langue au collège d'Eton, à l'occasion des prix que donna le prince Albert. J'aime ces gracieuses et nobles relations entre nos deux grands pays et j'en suis très honoré (i). »

Enfin, en i848, il écrivait à sa cousine du Plessis cette phrase douloureuse comme un lamento de violoncelle ou comme le son du cor au fond des bois :

(( Un adieu est toujours triste et j'entends à l'oreille

n Fare thee well^ and if for ever^ for ever then.

« Le for ever est plus mélancolique encore dans cette langue que dans la nôtre, je ne sais pourquoi. Elle a des sons vagues, comme peuvent être ceux des esprits dans les nuées et cependant pour toujours est aussi très doux à entendre (2) . »

Camille Doucet avait bien raison de dire que M. de Vigny savait assez bien l'anglais pour le traduire. Il faisait mieux que le traduire, il le parlait couramment avec sa femme, par déférence pour elle et pour qu'elle se trouvât moins dépaysée à Paris et dans ses villégiatures de la Touraine et de la Charente. Car il avait contracté en Angleterre des habitudes cérémonieuses dont il ne se défit jamais, même envers sa femme, bien qu'elles fussent quelque peu suran-

(i) Revue de Paris , i5 innrs 1897.

(2) Revue des Deux Mondes, du i«i' janvier 1897.

Co ALFRED DE VIGNY

nées. Ainsi, Théodore de Banville raconte en ses Souvenirs que chaque fois queM""^ de Vigny devait quitter le salon pour veillera quelque délail domestique, avec ces façons de bonne ménagère qui se sont conservées chez les seules grandes dames, le poète lui offrait la main et la conduisait jusqu'à la porte, comme à la cour ou comme dans les comédies. De même quand elle rentrait, il marchait vers elle, et, après l'avoir saluée, la ramenait cérémonieusement à son fauteuil.

Victor Hugo n'était guère moins cérémonieux avec M"® Drouet, sa vieille amie. Je l'ai vu lui baiser la main, quand elle entrait dans son salon, comme s'il ne l'avait pas aperçue de la journée; et ce baisement de main, qu'il avait rapporté d'Espagne et surlequelil finissait généralement ses lettres d'amour et de grande amitié, il s'en montrait prodigue envers les femmes qui venaient chaque jour lui demander l'aumône d'un sourire ou d'un compliment. Vigny, plus Anglais qu'Espagnol, se contentait de prendre la main à ses visiteuses et les reconduisait ainsi jusque sur son seuil.

Le dernier voyage qu'il fit en Angleterre date du

commencement de Tannée iSSg (i). Ce ne fut point un voyag"e d'agrément. Il avait trouvé au fond de la corbeille de noces de sa femme un procès qui durait encore quand son beau-père mourut, et c'est pour y mettre fin par une transaction amiable qu'il s'était rendu cette année-là à Londres. En y arrivant, il apprit que son beau-père les avait déshérités. Le bonhomme, qui n'avait pu empêcher le mariag^e de sa fille, s'était vengé, in articulo mortisy en lui coupant les vivres. Ce trait achève de le peindre, et nous comprenons mieux à présent que cet original de Bunbury, invité à dîner chez Lamartine, à l'ambassade de France, lors d'un court séjour qu'il fit à Florence en 1 826 , n'ait trouvé dans sa mémoire oublieuse ou rancuneuse le nom du poète qui avait épousé sa fille, que lorsque son amphitryon lui eut nommé tous les poètes du temps (2). Du côté de la fortune comme du côté de l'amour, Alfred de Vigny n'avait donc pas été chanceux en épousant miss Lydia Bunbury, et la déception qu'il éprouva à son arrivée à Londres ne contribua pas médiocrement à assombrir son caractère déjà enclin à la tristesse (3) .

(i) II y passa six semaines. (Cf. les L dires à une Puritains, Revue de Paris du i5aoùt 1897.) (2) Petite Revue, i863-i864.

3) Ce fut pendant son séjour à Londres qu'il rencontra dans le

Non qu'il fut un homme d'argent; le « vil métal» ne tint jamais dans ses préoccupations plus de place que dans celles de la plupart des poètes, et l'on sait qu'elle est d'ordinaire assez mince. Que si, dans son Journal, il s'est lamenté à ditTérenles reprises sur son manque de fortune, c'est qu'il en souffrit surtout pour celles qui étaient à sa charge. Car il eut cette délicatesse de ne jamais laisser deviner sa gêne à sa mère malade, et, quant à sa femme, s'il est vrai, comme l'ont dit quelques mauvaises langues, qu'elle lui ait caché, par amour, au moment de son mariage, sa véritable situation de fortune(i), il l'en récompensa largement en ne lui parlant jamais des soucis parfois cruels que lui avait apportés sa dot à peu près négative (2).

salon de lady Blessington, belle-mère du comte d'Orsay, le prince Louis-Napoléon, (jui résidait alors en Angleterre. Ils se retrouvèrent et renouèrent connaissance, en iSJn, à la préfecture d'Angoulème, où Louis -Napoléon s'était arrêté au retour de son voyage à Bordeaux. Vigny habitait à ce moment non loin de la ville, dans son domaine de ^Liine-Giraud.^ouye'/i/rs /jerso/jne/.s d'Auguste Barbier, p. i^Oi.)

(i) yi. Edouard Grenier, se faisant l'écho de propos entendus à l'Arsenal dans le salon de Charles Nodier, raconte en ses Souvenirs littéraires que, pour expliquer à son mari l'erreur dans laquelle elle l'avait laissé sur sa situation de fortune, elle lui aurait dit, dans un langage de petit nègre en lui sautant au cou : « Oh ! je avé trompé vô, parce ([ue je aimé vô. » (Revue Bleue du i*"" juillet 1893.)

(a) Entre autres valeurs aléatoires et d'un rapport peu sûr, miss Lydia Bunbury avait apporté en dot à son mari une île de la Polynésie peuplée de sauvages anthropophages. Alfred de Vigny

Ce fut pendant son voyage à Londres que Vigny fit la connaissance de W^^ Camilla Maunoir (i), cette « puritaine » lettrée avec qui il entretint dans la suite une si intéressante correspondance. Je relisais hier encore ses lettres qui, par moment, ont le ton voilé d'une confession faite avec des larmes; elles ont achevé de me prouver, — car je m'en doutais depuis la publication de celles qu'il écrivit à sa cousine, — que, de j838à i863, de la première maladie de sa femme jusqu'à sa mort, Vigny ne vécut réellement que pour elle. L'amour pour /'attire, dont il avait tant souffert, avait, une fois parti, fait place dans son cœur à une amitié sérieuse et touchante que la maladie et le chagrin rendirent chaque jour plus vive. Et c'est avec raison que Louis Ratisbonne, parlant du rôle de frère hospitalier que Vigny remplit auprès de sa femme, l'a comparé à Philémon, car je ne crois pas que Baucis ait jamais reçu de Philémon des marques d'amitié plus tendres.

J'ouvre les Lettres à une Puritaine et j'y lis : a 3i Janvier i8:i3. J'ai besoin que des lettres aussi douces que les vôtres me viennent d'Angle-

n'essaya jamais de faire valoir ses droits, quoiqu'ils fussent appuyés d'actes émanant du Foreign Office,snr cette terre océaniennne, et je crois qu'il fit sagement.

(i) Voir plus loin le chapitre qui lui est consacré.

terre, car elle ne m'envoie que des chagrins et vous y faites compensation. Les aflaires de famille ne finissent pas dans ce pays, et je passe ma vie à consoler Lydia des peines que lui causent ses parents. C'est un ouvrage de chaque jour. J'y ai voué ma vie et j'espère vivre assez pour la sauver de ce dédale de ruses et de friponneries qui l'entoure, car si je n'y étais plus, ce pauvre être sans défense et sans aiguillon serait écrasé de tous côtés.

(( i6 avril i8i y. hy^idi a pleuré sa chère tanie F a nny : moÀs eWt était au lit alors, et trop souvent c'est sa coutume, car elle sort d'une fluxion de poitrine très grave dont je ne l'ai guérie qu'avec peine, après trois mois, en l'entourant des médecins les plus savants de Paris. Elle ne peut pas écrire et suivre une correspondance la fatiguerait après dix lio-nes. Je suis son secrétaire perpétuel.

« /^ ruai i8i8. Vous ne pouvez que m'ètre agréable en m'interrogeant comme vous le faites. L'amitié peut-elle jamais être indiscrète? — Oui, une parlie de notre procès a été arrangée et très favorablement pour nous. Nous en avons été fort satisfaits. Mon beau-frère, que vous vîtes un jour à Saint John s Wood, est au Canada avec ses enfants. Il a été satisfait aussi de la solution de cette affaire, en partie du moins. Elle est heureuse pour ma chère Lydia, puis-

que les colonies de rAmérique anglaise sont en si mauvais état que beaucoup de propriétaires abandonnent leurs biens sans culture. »

C'est pourtant au milieu de pareils soucis que Vi§"ny songea à se présenter aux élections pour la Constituante. Sa destinée lui fit une belle grâce zn dissuadant les électeurs de Télire, car, tiraillé comme il Tétait par ses affaires domestiques, il n'aurait pu donner tousses soins à celles du pays, et sa conscience lui aurait fait un devoir de démissionner à bref délai. Il semble, d'ailleurs, qu'il s'en soit rendu compte assez vite; en tout cas son échec ne lui causa aucune peine. Il rentra dans la méditation quiluiélait chère, et, profitant de ce que sa femme était convalescente, il conçut le projet d'aller passer la belle saison en Suisse, auprès de M^'® Maunoir.

«...Et moi aussi je viens vous faire des questions. Si une très petite famille, composée d'un mari, de sa femme et d'une femme de chambre allait très prochainement à Genève, croyez-vous qu'il fût possible de trouver très près de vous un appartement où Ton fût à Tabri du trop grand chaud et des grands froids quand ils viendront, une sorte de cottage modeste : deux chambres à coucher, une cuisine; la vue des belles eaux et des belles montagnes; la proximité des secours de médecine et de pharmacie, et aussi

de la Bibliothèque publique de Genève? Que ce petit appartement soit d'un prix très modéré, meublé, fourni de linei^e, etc. Vous savez tout ce que sait la prévoyance des femmes. >>

On voit que de Vig^ny pensait à tout etqu'il agissait là comme eût fait un médecin du corps et de l'âme. C'est que, suivant son expression pittoresque, il aimait tous les triomphes remportés sur la maladie de sa femme comme des Marengo et des Austerlitz, et qu'étant un garde-malade rêveur il avait maintenant l'ambition unique de poser sa tête sur ses mains pour écrire ce qu'il pensait dans un petit coin noir comme celui d'Alceste.

Mais les journées de juin iSl\S l'empêchèrent de donner suite à ce projet : un voyage en Suisse effectué dans ces circonstances terribles aurait eu l'air d'une émigration, et pour rien au monde il n'aurait voulu qu'on le soupçonnât d'émigrer. Ils allèrent d'abord passer quelque temps en Touraine, après quoi ils se retirèrent au Maine-Giraud, dans les vieilles tours de l'ancien chef d'escadre de Baraudin,que son petit-fils s'était efforcé de rendre confortable pour recevoir sa chère Lydia. Et bien leur en prit d'y transporter leurs pénates,caràpeine y étaient-ils installés, que M*"' de Vigny retomba malade; il ne fallut rien moins que les bons soins

de son mari et la pureté de Tair de la campagne pour la remettre une fois de plus sur pied.

A partir de ce moment elle ne connut que les rechutes, et lui ne connut plus le repos. Sa tristesse naturelle s'en augmenta d'autant, mais quand il s'aperçut que tous les sentiments qu'il exprimait faisaient pâlir et pleurer sa chère malade, il essaya de jouer des airs gais avec son esprit, comme on joue, disait-il, une valse sur un orgue.

«Un jour, vous m'avez vu à l'œuvre et vous me demandiez — c'est à M^^^ Maunoir qu'il parle ainsi — d'où me venait cette gaieté. Nous visitions la Bibliothèque à Paris; vous cherchiez en vain en moi quelque chose de Chatterton, et j'étais charmé d'avoir mis un si bon masque que vous vous y trompiez. Tout cela était une manière de faire oublier à Lydia les mortelles inquiétudes du grand procès de sa famille. C'est assurément le temps de ma vie où j'ai souffert le plus des tourments que donnent des affaires obscures qui pouvaient perdre ma pauvre enfant pour toujours. »

Quelquefois, cependant, il se sentait accablé; et il lui arrivait de dire tout bas, bien bas, de peur d'être entendu, ce que la duchesse de Bourgogne disait à son fils nouveau-né, en le prenant dans ses bras pour l'embrasser : « Je ne t'en veux pas, Il 6

Berry, mais lu me fais mourir, mon enfant ! » Mouvement d'impatience, vite réprimé d'ailleurs, car, dans les mortelles années qui s'écoulèrent entre la chute de Louis-Philippe et la proclamation de l'Empire, il plaignait bien plutôt sa femme d'avoir eu le malheur d'épouser un Français.

Après avoir lu tout ce qui précède, on pourrait croire que M"^^ de Vigny était restée la belle Lydia qu'elle était le jour de son mariage.Hélas! sa beauté, comme chez la plupart des filles d'Albion, n'avait pas plus duré que la fleur du camélia. De majestueuse qu'elle était à vingt-cinq ans, elle était devenue massive vers la quarantaine, et de cinquante à soixante ans elle n'avait plus de forme (i). Elle était, dit Louis

(i) Dès l'anace i844. l'Ançlais Hervey,qui était de ses amis, écri- Tait :

« M™* de Vigny, qui avait l'air bien plus âgé que son mari, et qui était toujours manifestement malade, ne portait aucune trace d'origine patricienne, et ressemblait bien plus à une femme de charge qu'à une comtesse. On ne saurait s'imaginer rien de moins mondain que son apparence et l'extrême simplicité de sa toilette. Sauf à l'arrivée de chaque nouvel invité, elle ne disait pas un mot. » {Temple Bar, décembre 1888. A Réception of Alfred deViffny's.)

Et, en i85o, Miss Gorkran, autre Anglaise de ses amies, écrivait de son côté :

« M"^ de Vigny était une drùle de vieille dame très simple et très bonne, mais tout le contraire de ce qu'on imagine devoir cire la femme d'un poète. C'était une espèce de M""» Malaprop, qui vous disait en souriant que naturellement vous étiez exclus de ses invitations quand elle voulait dire inclus, et qui vous assurait que telle ou telle personne était fièrc comme Luther au lieu de Lucifer... »

(Extrait de son livre intitulé Celebrities and /.)

Ratisbonne, « hommasse, comme nouée et demiaveug"le, et elle avait autant de peine à se mouvoir qu'à parler » . Gela est si vrai que, dès i85i, quand ils se rendaient en Touraine, ils étaient oblig-és de prendre la poste, parce qu'elle ne pouvait voyager en chemin de fer, et de s'arrêter un jour à Orléans, trois jours à Blois et huit à Tours pour lui permettre de se reposer des fatigues de la route.

Ce n'étaient donc pas ses charmes extérieurs qui enchaînaient Vigny à ses genoux, mais bien la tendresse et la pitié. Je devrais ajouter la reconnaissance, car tout indifférente qu'elle semblait être aux choses de l'art, elle était, en somme, très fière de la gloire de son mari; elle avait pour lui un véritable culte, et il lui en savait d'autant plus de gré que sa conduite envers elle n'avait pas toujours été exempte de reproches.

Elle avait appris, je ne sais comment, sa liaison avec M"^° Dorval presque en même temps que sa rupture, et en femme d'esprit qu'elle était, elle avait eu soin de cacher la blessure faite à son amour-propre, et le bon goût de ne jamais lui en parler. Une fois seulement, à propos de la reprise d'une de ses pièces, elle lui dit en baissant les yeux : «Ya-t-illontempsque vous avez vu M™*^ Dorval?...» Tout cela se paie quand on a du cœur, et comme

•jG ALFRED DE VIGNY

Vi^ny en avait à revendre, il rendait à sa femme, en affection, en prévenances de toute sorte, ce qu'il lui avait pris quand il était fou de sa maîtresse infidèle.

« Je vous souhaite, écrivait-il à sa cousine du Plessis, le 1 5 juin 1802, je vous souhaite autant de rossignols, de lis et de roses qu'il y en a autour de la chambre de Lydia, qui est au lit, hélas ! » Evidemment ce n'est pas lui qui attirait les rossig^nols et qui dirigeait leur concert, mais les roses et les lis, c'est lui qui les plantait, qui les faisait grimper sous les fenêtres de sa chère malade pour réjouir sa vue et charmer son odorat (i).

Tout le long du jour il était ainsi occupé d'elle, lui prodiguautles soins, les consolations, lesdistractions sous les formes les plus délicates et les plus inattendues. Il ne se réservait que la nuit pour la méditation et le travail. Mais quand la nuit était venue, quand il se trouvait seul devant sa lampe dont les roues et les ressorts formaient l'unique bruit de sa solitude, il avait beau être fort et courageux, quelquefois la tristesse qui lui montait au cœur le serrait

(i) « Tout se porte bien dans ma chaumièrp, écrivait-il le 8 septembre i849, et je viens de faire poser des paratonnerres sur ses grandes tours, parce (piil nous vient de la nier de beaux orages qui durent trois jours et trois nuits sans s'interrompre et quils font une certaine peur à Lydia. i> [Corresp.)

si violemment que, malgré lui, il fondait en larmes.

C'est au Maine-Giraud, dans les nuits d'hiver et d'été, à la clarté de sa lampe, qu'il a écrit la plupart de ses lettres à M^^^ CamillaMaunoir et à sa cousine évaporée, la charmante vicomtesse du Plessis. Il n'est donc pas étonnant qu'elles soient imprégnées de sa mélancolie. Les dernières surtout, celles qui sont datées de 1862 et de i863, sont poignantes. La maladie d'estomac dont il se plaignait depuis longtemps déjà avait subitement empiré, et il était trop clairvoyant pour ne pas deviner, aux souffrances qu'il endurait, au régime particulier qu'on lui faisait suivre, qu'il était dévoré par un cancer.

Qu'on se représente alors la désolation de cetintérieuroù, des deux malades, celui qui l'était le moins, celui qui veillait l'autre, pouvait à peine se tenir sur les jambes et dut bientôt s'appuyer sur le bras de deux personnes pour aller de son fauteuil à son lit!

Baucis devint tilleul, Philémon devint chêne.

Hélas ! le chêne qu'avait été Philémon jusqu'à l'âge de soixante ans n'était plus qu'un roseau, — le roseau pensant dont parle Pascal; et quant à Baucis, ce n'était pas en tilleul, mais en cyprès qu'elle avait étémétamorphosée sur le soir de la vie.

Abrégeons la fin de ce spectacle, qui ne dura que

trop lontemps. Le lendemain de la mort de sa femme, — fin décembre 1862, — il écrivait à sa cousine :

« ... Je possède à perpétuité un caveau de famille à Montmartre, et il a fallu v faire trois sortes de travaux : Tinliumation nouvelle des cendres de ma mère, creuser plus profondément son caveau dans la terre, former au-dessus un second caveau et y descendre cette chère enfant que depuis 1 826 je préservais de ce coup trop prévu qui frappe toute sa famille, celle que je préservais de tout, et pour qui j'avais sacrifié tous mes goûts de voyage, tous les désirs de liberté ou de science, afin de me vouer à son salut comme une mère à sa fille, toujours gardemalade et inquiet nuit et jour, mais lui épargnant toutes les peines de la vie, les prévoyances nécessaires des affaires. J'étais récompensé par une sorte de joie secrète de l'avoir sauvée chaque soir après Tavoir vue en péril presque chaque matin. Mais, hélas! cette fois je suis vaincu. Elle semblaitprès d'être guérie, je la pouvais conduire au bois de Boulogne. Elle en venait avec moi et l'une de ses femmes, gaie et ayant vu avec moi l'essai d'un ballon. Mais tout à coup paralysée, elle dut être portée sur Tescalier, et ce fut la dernière fois qu'elle le monta. La rapidité de l'attaque fut inexorable; mon médecin et le doc-

teur Cruveilhier y épuisèrent tous les secours de leur science; et sans un moment d'espérance, mais heureusement sans douleur, cette âme si pure et si bonne me quitta en me disant \Mon bon Alfred, je ne souffre pas. — Seule et dernière consolation... » Neuf mois après, ce fut son tour. Barbier raconte en ses Souvenirs que, la veille même de sa mort, il disait au peintre Gigoux et à une autre personne qui le visitaient : « Mes amis, mes amis, ne me laissez pas mourir! » Ce n'était point la mort qu'il redoutait; il Tavait vue tant de fois s'asseoir à son foyer que c'était pour lui une vieille connaissance.

Mais il aurait désiré vivre encore quelques jours, fût-ce au prix de souffrances plus vives, pour exécuter une ou deux œuvres, de celles qu'il a notées dans son Journal,

La mort ne lui en donna pas le temps, ou plutôt elle eut pitié de son martyre; et, le 19 septembre 1 863, il alla rejoindre dans son caveau du cimetière Montmartre celle qu'il appelait, après la trahison de Marie Dorval, sa « seule amie » sur cette terre (i). '

(i) Journal d'un Poète, 7 novembre i838.

Page 1