‹ Alfred de Vigny. Documents inédits; avec portraits, dessins et autographesChapitre 7 sur 34 · SONNET · texte numérisé non relu

SONNET

Si des siècles mon nom perce la nuit obscure, Ce livre écrit pour vous sous votre nom vivra. Ce que le temps présent tout bas déjà murmure, Quelqu'un dans l'avenir tout haut le redira.

D'autres yeux ont versé vos pleurs. — Une autre bouche Dit des mots que j'avais sur vos lèvres rangés, Et qui vers l'avenir (cette perte nous touche) Iront de voix en voix moins purs et tout changés,

(i) Les Ïambes qui suivent ont eu le même sort, fis figurent en tête d'un manuscrit donné par le poète à la grande actrice et qui a été vendu en décembre 1894 par le libraire Morgand sous le numéro du catalogue 25904.

A Madame Dorval.

A vous les chants d'amour, les récits d'aventures,

Les tablcauv au\ vives couleurs, Les livres enchantés, les parfums, les parures.

Les bijoux d'enfant et les fleurs.

A vous tout ce qui rit aux yeux, qui plaît à l'àme

Et fait aimer l'instant présent :

Vous qui donnez à tous une vie, une flamme.

Un nom tout jeune et séduisant ; Vous que l'iUusion consume, inspire, enivre

De bonheur ou de désespoir ; Reine des passions f|ui deux fois savez vivre,

Tour vous le jour, pour tous le soir.

Pensive solitaire ou tragique merveille,

Cœur simple, esprit capricieux, Riant chaque matin des larmes que la veille

Vous fîtes tomber de nos youx; Des chants inspirateurs respectez l'ambroîsie,

Loin du vulgaire âpre et fatal.

Vivez dans l'art divin et dans la poésie

Comme un pliénix dans un cristal.

io8

ALFRF.D DE VIGNY

Mais qu'importe ! — Après nous ce sera pire chose. La source en jaillissant est belle et puis arrose Un désert, de grands bois, un étaoî;, des roseaux.

Ainsi jusqu'à la mer où va mourir sa course. Ici destin pareil. — Mais toujours à la source. Votre nom bien gravé se lira sous les eaux.

ALFRED DE VIGNV.

26 juillet i83i .

Mais on ne joue pas impunément avec le feu. Il vient toujours une heure, une minute. — à moins d'être pétri de la chair des saints, et encore î — où le reg-ard le plus chaste allume le désir et fait jaillir la flamme. Je n'étonnerai personne en disant que ce fut Dorval qui fut la moins forte. Le miracle, et il n'est pas mince, c'est qu'elle ait résisté si lon*;;temps à la tentation. Un soir donc qu'elle était énervée, — je tiens cette anecdote d'un homme de théâtre qui l'a beaucoup connue, — elle regarda Vig-ny dans le blanc des yeux et lui dit à brùlepourpoint, de ce ton g^amin qu'elle n'avait jamais perdu tout à fait : « Quand les parents de monsieur le comte viendront-ils demander ma main?i)

Le mot était si provoquant et si spirituel que Vigny, qui tout en jouant à l'ange no voulait pas faire la béte, ne se le fit pas dire deux fois. La

LA VIE AMOUREUSE lOQ

demande eut lieu le soir même et les noces suivirent incontinent. Tant il est vrai que le naturel revient toujours au trot, quand ce n'est pas au galop.

Leur lune de miel fut un long- ravissement. « Elle recevait de lui non des baisers, mais ces douces caresses de main passée dans les cheveux, de doigts posés sur la bouche qui préparent à l'amour, qui répondent, pour ainsi dire, aux sens de l'âme (i).»

Et puis au pied de l'autel, c'étaient des oraisons, des élévations, suivies d'extases, qui avaient quelque chose de rituel, de liturgique.

Dorval avait un bracelet d'or qu'elle portait jour et nuit comme un tahsman et auquel pendait une petite croix qui lui venait de sa première communion (2). Cette petite croix au bout de cette main d'amoureuse donnait à leur amour je ne sais quelle pointe de mysticisme et par moments devait en troubler le charme, car un jour il inscrivit sur son Journal CQ projet de poème qui a tout l'air d'un souvenir.

« Un christ dans une alcôve. Rêve d'une femme

(i) Journal intime, inédit.

(3) Elle attachait à ce bijou une idée de bonheur, aussi cessa-t-elle de le porter à la mort de son petit-fds Georges, estimant qu'il n'y aurait plus désormais de bonheur pour elle.

qiii rentond lui reproclier les plaisirs qu'elle a goûtés avec sou amaul de vaut la croix. Elle souffre et se sent percer les mains en expiation toutes les nuits. »

Quoi qu'il en soiljCe violent amour traversant la vie du poêle à l'âge ou il était en pleine maturité exerça sur son esprit une influence considérable.

(( Un jour qu'il était en belle humeur (c'est-àdire était amoureux, ces jours-là sont rares dans sa vie), il écrivit pour M'"^ Dorval un acte en deux scènes : Quitte pour la peur, qui fut joué dans une représentation à son bénéfice, le 3o mai i833, dans la salle de l'Opéra. Imaginez-vous une profusion à l'infini de tout ce qui brille et res[)lendit autour d'une tète intelligente, un style où tout pétille, une âme où tout soupire. Ah ! qu'il fut heureux ce jour-là ! comme il s'enivrait de poésie et comme il écoutait, passionné de lui-même et d'elle-même, cette étonnante Dorval laissant pour la musette enrubannée la flûte doublée d'airain! Elle, de son côté, était-elle assez contente et ravie I Elle se regardait souvent dans ces glaces biseautées à Venise, pour bien s'assurer qu'elle était ellemême et non pas une marquise arrivant en droite

LA VI£ AMOUAEUSE I I I

ligne de son château de Bellevue et des courtils de Choisy-le-Roi (r) î... »

En ce temps-là Dorval n'était pas précisément belle, mais elle était pire, ainsi qu'elle l'avouait un jour; el l'on aura une idée de la fascination qu'elle exerçait sur Vigny, quand on lira le petit portrait qu'il nous a laissé d'elle dans son Journal :

« Une actrice vraiment inspirée est charmante à voir à sa toilette avant d'entrer en scène. Elle parle avec une exagération ravissante de tout, elle se monte la tête sur de petites choses, crie, gémit, rit, soupire, se fâche, caresse en une minute. Elle se dit malade, souffrante, guérie, bien portante, faible, forte, gaie, mélancolique, en colère, et elle n'est rien de tout cela ; elle est impatiente comme un petit cheval de course qui attend qu'on lève la barrière, elle piaffe à sa manière, elle se regarde dans la glace, met son rouge, l'ôte ensuite; elle essaie sa physionomie et l'aiguise, elle essaie sa voix en parlant haut; elle essaie son âme en passant par tous les tons et tous les sentiments. Elle s'étourdit de l'art et de la scène par avance, elle s'enivre (2). »

(i) Jules Janin, Débats, 28 janvier itù']. (2) Journal d'un Poète ^ p. 61.

Mais Quitte pour la peur n'était qu'un proverbe étincelant d'esprit dont la princesse de Béthune lui avait donné le sujet et qu'il avait porté au théâtre tout exprès pour montrer à ceux qui pouvaient en douter que Dorval était capable de jouer la comédie aussi bien que le drame. Et de même que Racine avait c^^éé Phèdre afin de produire la Ghampmeslé dans un rôle où toutes les passions fussent exprimées, de même Alfred de Vigny qui, maintenant, connaissait à fond la nature ardente et passionnée de sa maîtresse et les ressources infinies de son art, écrivit pour Dorval le rôle de Kitty-Bell, qui fut sa plus belle création et qui demeure son plus beau titre de gloire au théâtre.

On sait comment il avait indiqué ce rôle : « Kitty- Bell, jeune femme mélancolique, gracieuse, élégante par nature plus que par éducation, réservée, religieuse, timide dans ses manières, tremblante devant son mari, expansive et abandonnée seulement dans son amour maternel. Sa pitié pour Chatterton va devenir de l'amour, elle le sent, elle en frémit ; la réserve qu'elle s'impose en devient plus grande : tout doit indiquer, dès qu'on la voit, qu'une douleur imprévue et une subite terreur peuvent la faire mourir tout à coup. »

Personne au Théâtre-Français, en dehors de

LA VIE AMOUREUSE Il3

Mme Dorval, pas plus M^'^ Mars que M"^ George, n'était capable, aux yeux de Vigriy, de réaliser le type de Kitty-Bell. Aussi dès que la pièce fut reçue, le poète refusa-t-il de sacrifier, cette fois, l'interprète qu'il avait choisie aux rancunes des uns et aux intrig'ues des autres.

L'histoire de Chatterton à la Comédie-Française vaut la peine d'être contée dans tous ses détails, et je la rapporte ici d'après les souvenirs de Jousslin de la Salle et d'après le récit que m'en a fait M. René Luguet.

^|me [)orval avait été enga<^ée à la Comédie- Française par ordre de Dumas pour jouer Antony ; mais par suite de circonstances qui donnèrent lieu à un procès, g'ag'né par l'auteur, ce drame ne fut pas représenté cette année-là. Jousslin de la Salle était donc très embarrassé delà comédienne à qui il avait promis de la faire débuter dans une pièce nouvelle, quand Vigny lui proposa de monter Chatferton.Le comité de lecture est aussitôt réuni, et Chatterton... refusé à l'unanimité. Jousslin de la Salle n'osait faire connaître ce refus à Alfred de Vigny et ne pouvait faire revenir les comédiens sur leur décision. Il tenait cependant à jouer l'ouvrage. Il pense alors à faire intervenir le ministre. Mais depuis le procès d' Antony ^ M. Thiers se

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souciait peu de se mêler des histoires du Théâtre. Or, voilà qu'un soir Joussliu de la Salle rencontre le duc d'Orléans, comme il sortait de sa lo^e. Le prince aimait beaucoup la Comédie-Française, et l'engagement de ^I'"*^ Dorval avait fait assez de bruit pour qu'il s'informât de ses débuts.

« Je lui expliquai mon embarras, dit Jousslin de la Salle, par le refus d'un ouvrae:e dont je lui fis le plus e^rand élo^e; il voulut le lire, et le lendemain il me faisait dire que la lecture de Chatterton l'avait tellement intéressé qu'il en avait parlé à la Reine, et que, comme elle était curieuse elle-même de connaître l'ouvrage, il lui en avait fait remettre le manuscrit, ajoutant gracieusement qu'il le lui avait fait remettre de ma part.

(( En effet, dans la soirée, je reçus la lettre sui- ViiFite :

{( Monsieur, la Reine partait pour Xeuillv, lorsque je lui ai apporté le manuscrit de Chatterton, Sa Majesté a désiré l'emporter pour le lire en voiture ; la promenade du Roi s'étant prolongée, je n'ai pu vous renvoyer la pièce aussitôt que je l'aurais voulu.

(( Sa Majesté me charge de vous remercier tout particulièrement de votre obligeance à laquelle sa

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Majesté a bien voulu dire qu'elle était habituée. (( Agréez, etc.

(( CUVILLIEK-FLliURY. ))

Desmousseaux et Perrier, tous les deux membres du Comité, étaient dans îe cabinet de Jousslin de la Salie lorsqu'il reçut cette lettre. Après la leur avoir communiquée, il leur exprima le désir de jouer la pièce.

« Les comédiens ne peuvent pas revenir sur leur vote, dit Desmousseaux, et M. de Vignj ne se prêtera pas à une nouvelle lecture. Ainsi donc passez outre, le succès vous absoudra. »

Et Jousslin de la Salle suivit ce conseil. Mais quand les comédiens apprirent que l'auteur de Chatterton avait fait choix de M^-^ Dorval pour jouer le rôle de Kitty-Bell, ils crièrent au scandale, M'^*^ Mars ne cessant de ravaler à leurs yeux cette intruse du boulevard qu'elle ne pouvait sentir.

Cependant Vigny tenait bon.

Quelques jours après, le ministre des Beaux- Arts, l'ayant rencontré au foyer de l'Opéra, Taborda et lui dit :

— Il paraît, monsieur le comte, que vous êtes à la veille d'un grand succès! Je vous félicite de cet heureux événement et surtout d'avoir M'>« Mars pour principale interprète.

IlG ALFRED DE VIGNY

— Que Votre Excellence me permette de lui dire qu'elle est mal informée : ce n'est pas M'*^ Mars, c'est M™^ Dorval qui créera le rôle de Kitty-Bell, et je puis vous assurer qu'elle y sera magnifique.

— Cependant, monsieur le comte, M"® Mars a des titres et une royauté!

— Que Dorval n'a peut-être pas encore conquis, mais qu'elle aura demain, je vous le jure.

Après le ministre ce fut au tour du roi.

Alfred de Vic^ny avait été invité à un bal aux Tuileries. Louis-Philippe, qui l'avait, en i83o, sur sa demande, nommé commandant de bataillon de la garde nationale (i),se le fit présenter entre deux contredanses :

— Permettez-moi, monsieur de Vigny, de vous adresser mes félicitations pour le grand succès qui se prépare en votre honneur et aussi pour l'heureux choix que vous avez fait de M'^^ Mars comme interprète. C'est une admirable actrice, et nous irons, la reine et moi, l'applaudir dans celle nouvelle création.

— Que Votre Majesté daigne me pardonner, mais ce n'est point à M"^ Mars que j'ai confié le rôle

(i) Souvenirs personnels d'Aug^uste Barbier, p. 309. — Il ne létail plus depuis 1882, comme en tc'moisrne la lettre qnil écrivait au liputriianl-major de la parde nationale le jS juin de cette année. (Voir le chap, de ce livre sur les Idées politiques de Vigny.)

de Kitty-Bell, j'ai cru devoir en disposer en faveur de M"^^ Dorval, une grande actrice, elle aussi, et qui possède précisément la g'râce, la poésie, la passion que j'ai prêtées à mon héroïne. Le roi répondit un peu froidement :

— Je souhaite que votre détermination vous soit profitable, mais je crains bien que cela n'aille pas tout seul au théâtre.

De ce côté-là le roi était bien renseig-né.

Loin d'aller tout seul, cela n'allait pas du tout. Tous les artistes qui jouaient dans Chatterton s'étaient conjurés contre Dorval et profitaient des répétitions pour signifier leur mécontentement à l'auteur.

Un jour, ils trouvèrent tout équipé sur la scène l'escalier lég'endaire et sa rampe en spirale au bas de laquelle Kitty-Bell vient mourir.

— Qu'est-ce que c'est que cette machine-là ? s'écrièrent-ils en chœur.

— Cette machine-là, dit Dorval d'un air bon enfant, c'est l'escalier du haut duquel je dois dégringoler pour venir mourir au dénouement. C'est très beau, cette scène-là, vous verrez.

Ils se regardèrent entre eux et regagnèrent la coulisse en chantonnant : Tra la la la^ elle dégringole!... comme à la Porte-Saint^Martin l

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Cette iiinovalion de la mise en scène réaliste les mettait hors d'eux-mêmes.

Ils n'en répétèrent pas moins avec zèle, tout en se tenant sur une réserve glaciale à l'endroit du poète et de sa Kitty-Bell.

— Est-ce que c'est ce matin que vous dégringolez? lui demanda un jour Joanny, qui remplissait le rôle du Quaker.

— Non, Monsieur, pas aujourd'hui.

— Bien, Madame.

Arriva la série des répétitions générales à huis clos. Joanny, l'air g-ouailleur :

— Alors, c'est aujourd'hui qu'on dégringole?

— Je vais tâcher.

— Bien, Madame.

Et le moment venu, Dorval prit tout bonnement ses jupes à deux mains, descendit tranquillement l'escalier et vint s'asseoir sur la première marche en disant îi Joanny :

— C'est là que je meurs.

— Mais, enfin. Madame, je voudrais voir votre déa^rin^'olade pour réi^ler mon attitude.

— Hall! riposta Dorval, voir mourir quelqu'un n'est pas chose si extraordinaire et si difficile! tout le monde s'en tire, mon cher camarade, et après m'avoir écoutée avec tout votre talent dans votre

rôle, vous ne serez pas embarrassé pour me regarder mourir. Enfui, Monsieur, s'il faut tout vous dire, je tiens à garder secret jusqu'à la première représentation le mouvement de cette scène sur laquelle je compte et ^'auteur aussi. Il faut que ce soit un effet de surprise.

Et il fut fait ainsi.

Le soir de la première représentation (12 février i835), le Tout-Paris était dans la salle où fermentaient les passions politiques non moins que les passions littéraires. Le roi Louis-Philippe et la cour occupaient les quatre avant-scènes. La pièce eut un immense succès. Marie Dorval y fut admirable. « De la loge d'avant- scène du rez-de-chaussée où j'étais, dit Maxime du Camp d^inn ses Souvenirs littéraires, je tenais mes yeux attachés sur elle ; elle me fascinait. Est-ce une erreur de ma mémoire? Elle essuyait des larmes réelles, elle ressentait les douleurs qu'elle n'avait qu'à exprimer (i). Je la vois encore ave.c ses mitaines de dentelle noire, son chapeau de velours, son tablier de taffetas ; elle maniait ses deux enfants avec des g"estes qui étaient ceux d'une mère, et non ceux d'une actrice; d'un

(i) Pareille en cela à Vigny <iui, s'il faut en croire sa femme pendant qu'il écrivait Chatterton ,%'évanou\i plusieurs fois par excès d'émotion. { Suuosn i rs d'HennoUe Corkran )

mouvement rapide et souvent répété de la main, elle relevait une mèche latérale de ses cheveux qui se déroulait sans cesse. Malgré sa voix trop grosse, elle avait des accents plus doux qu'une caresse ; dans la façon d'écouter, de regarder Chatterton, il y avait une passion contenue, peut-être ignorée, qui remuait le cœuret l'écrasait. Les spectateurs étaient anxieux, c'était visible; l'angoisse comprimait jusqu'à l'admiration. A je ne sais plus quel passage, on cria: « Assez! » Immobile, appuyé sur le rebord de la loge, étreint par une émotion jusqu'alors inconnue, j'étouffais. Aux dernières scènes, lorsque Kitty-Bell gravit en oscillant l'escalier de la chambre où Chatterton va mourir, lorsqu'elle glisse renversée sur la rampe et retombe à genoux, lorsque, à la voix de son mari, elle se redresse, saisit sa bible et va s'affaisser, expirante, pendant que ses enfants accourent vers elle, la salle se leva; il y eut un cri d'horreur, de commisération et d'enthousiasme. «Oh! dans ton sein, dans ton sein, Seigneur! reçois ces deux martyrs... »

Cependant M'"^ Dorval ne trouvait pas un artiste pour lui donner la main, au grand scandale des spectateurs qui la rappelaient avec frénésie. Sans en montrer la moindre impatience, elle saisit les deux enfants de Kitty-Beil et s'avança ainsi au

bord de la scène avec la grâce tranquille d'une belle madone, pendant que de la loge royale un bouquet venait tomber à ses pieds.

Le rideau baissé, la grande artiste, toute songeuse, se dirigea vers sa loge ; mais quelle ne fat pas sa surprise en voyant debout, tête nue, sur le seuil, Joanny qui venait de créer le Quaker avec tant d'autorité (i).

— Madame, lui dit-il d^une voix émue, je viens vous demander pardon... Je n'avais pas Thonneur de vous connaître, mais vous avez été sublime dans cette création de Kitty-Bell, et jamais je n'oublierai rémouvant spectacle que vous venez de nous donner.

jVfme Dorval, toute tremblante, lui sauta au cou en lui disant :

— Cher et grand artiste, vous avez autant de cœur que de talent.

Et elle lui donna le bouquet tombé de la loge royale.

Le lendemain, la presse était unanime à célé-

(i) Joanny était un ancien militaire qui avait perdu deux doigts en se battant sous les ordres du général Hugo. Il montrait, lors des répétitions d' Hernani, sa mai'm mutilée et disait à Victor Hugo: «Ma gloire sera d'avoir servi jeune sous le père et vieux sous le fils. »

{Victor Hugo raconté par an témoin de sa vie, t. II, p. aga.)

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brer ses louanges, el voici eu quels termes Alfred de Vig-ny parlait d'elle :

« Entre les deux personnag^es de Chatterton et du Quakei, s'est montrée, dans toute la pureté idéale de sa forme, Kittj-Bell, l'une des rêveries Qe Stellû. On savait quelle tragédienne on allait revoir dans M™^ Dorval ; mais avait-on prévu cette grâce poétique avec laquelle elle a dessiné la femme nouvelle qu'elle a voulu devenir? Je ne le crois pas. Sans cesse elle fait naître le souvenir des vierges maternelles de Raphaël et des plus beaux tableaux de la Charité ; sans effort elle est posée comme elles ; comme elles aussi, elle porte, elle emmène, elle assied ses enfants, qui ne semblent jamais pouvoir être séparés de leur gracieuse mère, offrant ainsi aux peintres desgroupes dignes de leurétude, et qui ne semblent pas étudiés. Ici la voix est tendre jusque dans la douleur et le désespoir ; sa parole lente et mélancolique est celle de l'abandon et de la pitié; ses gestes, ceux de la dévotion bienfaisante; ses regards ne cessent de demander grâce au ciel pour l'infortune; ses mains sont toujours prêtes à se croiser pour la prière ; on sent que les élans de son cœur, contenus par le devoir, lui vont être mortels aussitôt que l'amour et la terreur l'auront vaincue. I\ien n'est innocent et doux comme ses

ruses et ses coquetteries naïves pour obtenir que le quaker lui parle de Chatterton, Elle est bonne et modeste jusqu'à ce qu'elle soit surprenante d'énergie, de tragique g^randeur et d'inspiration imprévues, quand l'effroi fait enfin sortir au dehors tout le cœur d'une femme et d'une amante. Elle est poétique dans tous les détails de ce rôle qu'elle caresse avec amour, et dans son ensemble qu'elle paraît avoir composé avec prédilection, montrant enfin sur la scène française le talent le plus accompli dont le théâtre puisse s'enorgueillir. »

Vigny aurait pu ajouter, sans manquer de modestie : (( et dont l'auteur aurait le droit d*être fier >), car c'est l'amour qu'il avait su inspirer à la grande actrice qui l'avait ainsi transfigurée (r).

Après cette solennité dramatique, qui avait réuni leurs noms dans un triomphe sans précédent au théâtre (2), il semble que l'amoureuse amitié de

(i) II faut, lui écrivait-elle un jour, que vous ayez la bonté de me relire le rùle ( de la Maréchale d'Ancre), car c'est en vous entendant lire que je me mis à peu près à la hauteur de Kitty-Bell (Lettre du f) mai i84o).

(2) On n'a pas oublié les deux beaux sonnets que Musset composa le lendemain de la représentation de Chatterton, ni la pièce de vers d'Hcgésippe Moreau qui commence ainsi :

Au Th(^àtro-Français dpux beaux noms sur l'affiche M'attirèrent un soir ; ce soir-là jélais riche...

Dorval pour Vis^ny dût, sinon augmenter, au moins devenir plus forte. Non seulement, en elTet, il l'avait couverte de gloire, mais elle savait qu'il disait la vérité, quand il mandait à Brizeux, le lendemain de la première représentation de Chatterton :

«... Sans Kitty-Bell, celle qui la joue avec un admirable g"énie était perdue au théâtre et succombait sous les cabales; c'est là un vrai bonheur pour moi (O. »

Cependant, par une de ces contradictions qui ne sont pas rares chez la femme, c'est dans le moment même où elle avait tant de raisons de lui être attachée que Dorval eut la faiblesse de le tromper. Je dis faiblesse et non lâcheté, parce qu'en lui étant infidèle elle ne croyait peut-être pas le trahir, et que cette trahison se fit en quelque sorte malgré elle, sans que le cœur, dans les commencements tout au moins, y prît la moindre part. 11 y avait malheureusement en elle deux forces opposées et que, pendant longtemps, Vigny avait équilibrées comme par miracle : le cœur et le tempérament. Le cœur était bon, généreux, sensible aux caresses, facile aux séductions par conséquent. Le tempérament était de feu et finissait toujours par prendre

(i) Lettre du 21 férrier i835.

le dessus. N'est-ce pas l'auteur de Stello qui a dit que « le tempérament ardent c'est l'imag-ination des corps » ? Eh bien, Vig-ny avait plutôt l'imagination du cœur et de l'esprit, et c'est pour cela que Dorval lui fut infidèle. Il avait beau être sensuel tout autant qu'un autre, il l'était d'une façon qui n'était pas la bonne. Au bout de quelque temps, il sentit qu'il était incapable d éteindre les ardeurs qu'il avait allumées dans le sein de sa belle maîtresse (i), et c'est le sentiment de son impuissance qu'il a rendu dans ce cri douloureux : «0 maîtresse de Raphaël, tu le vis s'épuiser dans tes bras.Ou'astu fait,^ femme, qu'as-tu fait ?Une idée par baiser s'écoulait sur tes lèvres (2) 1 »

Toutefois, comme il ne cessait de l'aimer avec passion, il avait des accès de jalousie noire, il souffrait le martyre à la seule pensée qu'elle pouvait lui être infidèle :

« L'amour physique, écrivait-il dans son Journal, pardonne toute infidélité, mais toi, amour de l'âme,

(i) Se rappeler à ce sujet les vers de la Colère de Samson:

Elle se fait aimer «ans aimer elle-même.

Un maître lui fait peur. C'est le plaisir qu'elle aime ;

L'homme est rude et le prend sans savoir le donner.

Cela me remet en mémoire un joli mot de M°i« Dorval. On lui demandait un jour si Vi^ny était réellement bien ardent. — Oh ! répondit-elle, de temps en temps une petite élévation !

(2) Journal d'un Poète, p. 79.

amour passionne, tu ne peux rien pardonner (i). » Il pardonna pourtant deux ou trois fois, comme il le cria plus lard dans la Colère de Samson,Q\. les lignes suivantes, que j'extrais de son Journal, témoignent du combat qui se livra alors en lui :

l'ame et le corps

« L'âme de Stello se sépara de son corps un jour et, se plaçant debout, en face de lui, toute blanche et toute grave, elle lui parla ainsi sévèrement :

« C'est vous qui m'avez compromise. C'est vous qui m'avez forcée d'être faible quand j'étais si forte, et de parler de choses indignes de moi, pour répondre à cet air douloureux que vous avez, et ne pas démentir l'ardeur de vos yeux et les caresses de votre sourire.

« Quittez cette femme et nie laissez penser.

« Lorsque vint le jour, le corps se leva avec elle pour partir et lui dit : Allons-nous ?

« Et ils allèrent rejoindre la belle maîtresse (2). »

Mais à force de pardonner, il commençait à réfléchir, à se replier sur lui-même, à rougir de ses faiblesses :

(i) Joarnal d'an Poète, p. 67.

(2) Idem, p. 2^7.

« Quand on se sent pris d'amourpour une femme, écrivail-il un jour, on devrait se dire : Comment est-elle entourée? Quelle est sa vie ? Tout le bonheur de l'avenir est appuyé là-dessus (i) ! »

S'il s'était posé cette question au début de ses relations avec Dorval, il n'aurait jamais recherché son amour; il se serait rendu compte tout de suite que les femmes de son espèce peuvent vous procurer des jouissances d'une minute, mais jamais le véritable bonheur.

George Sand savait bien à quoi s^en lenir, lorsqu'elle écrivait à Kitty-Bell : « Je n'aime pas du tout la personne de M. de Vigny... Mais je vous assure que d'âme à âme j'en use autrement. Rendsle heureux, mon enfant; ces hommes-là en ont besoin et le méritent (2). »

Certes, Dorval n'aurait pas demandé mieux que de suivre le conseil de George Sand, car je crois qu'elle était sincère le jour où elle disait à Alexandre Dumas : a On ne trompe pas les hommes de génie ou tant pis pour celles qui les trompent (3). » Mais la nature, dont nous sommes tous plus ou moins les esclaves, en la soumettant au joug des

(x) Journal d'an poète, p. 77.

(2) Alfred de Vigny, par Maurice Paléologue, p. 54.

['■i) Mémoires d'Alexandre Dumas, t. VII.

sens, ne lui avait pas donné la force de lui résister, et c'est peut-être la mort dans Tàme qu'elle glissa des bras de Stello dans les bras d'Antony.

Quoi qu'il en soit, le scandale de cette trahison fut tel, à un moment donné, que, sous peine de manquer à l'honneur, Alfred de Vigny dut rompre avec Dorval. Vainement lui cria-t-elle, comme l'amant de Dolorida :

Je jure que jamais mon amour égarée N'oublia loin de toi too image adorée; L'infidélité même était pleine de toi, Je te voyais partout entre ma faute et moi 1

Vigny, cette fois, ne voulut rien entendre. Il partit pour ne plus revenir.

Mais une rupture de ce genre, fût-elle cent fois motivée, occasionne toujours une grande douleur. Pour se faire une idée du chagrin de Vigny, il suffit de se rappeler cette phrase de son Journal : « Qui n'a senti manquer la terre sous ses pieds sitôt que l'amour semble menacer de se rompre (i)?» En perdant cette femme, il lui sembla qu'il avait tout perdu et qu'il n'avait plus de raison de vivre. Si Port-Royal avait encore existé, je crois qu'à l'exemple de Racine, quand il eut brisé avec la Çhampmeslé, il y aurait cherché un suprême refuge,

(i) Journal d'an Poète, p. i lo.

LA VIE AMOUKEUSE I29

car au fond de son pessimisme, qui a fait Tobjet de tant de gloses savantes, je reconnais, moi, l'esprit persistant, quoique dévoyé, de cette sainte maison. Port-Royal lui manquant dans cette crise douloureuse, il s^enferma dans sa tour d'ivoire qui devint la tour du silence, et, durant de longues années, il ne donna pas plus signe de vie que s'il avait été retranché du nombre des vivants. Son Journal même ne contient qu'une allusion discrète au malheur qui lui était arrivé. Voici la pensée que j'y relève, sous la date de i836 :

« On ne peut répandre son âme dans une autre âme que jusqu'à une certaine hauteur. Là, elle vous repousse et vous rejette au dehors, écrasée de cette influence souveraine et trop pesante. »

Dieu lui avait envoyé un précieux dérivatif dans la maladie de sa mère. Quand elle mourut (1887), sa blessure ne saignait presque plus. Cependant, deux ans plus tard, au risque delà rouvrir, il décocha à son ancienne maîtresse ce trait du Parlhe qui s'appelle la Colère de Samson. On sait que cette page superbe, la plus vigoureuse qui soit tombée de sa plume « de fer »,fut écrite en Angleterre et qu'elle porte la date d'avril iSBg. En ne la liNrant pas à la publicité avant sa mort, Alfred

l3(>' ALFRED DE VIGNY

(Je Vigny obéit à deux sentiments respectables. D'abord il avait la pudeur de son deuil ; il trouvait que

Gémir, pleurer, prier est également lâche.

Ensuite, il n'aurait pas voulu donner cette suprè ne satisfaction à M"'^ Dorval de lui laisser entendre qu'il avait pris le masque de Samsonpour parler d'elle, car elle ne s'y serait pas trompée. Il lui aurait suffi de lire les vers suivants pour deviner qu'il s'agissait de sa propre histoire :

Une lutte éternelle eu tout temps, en tout Heu, Se livre sur la terre en présence de Dieu, b'.ntrc la boolé d'Homme et la ruse de Femme, Car la femme est un èlre impur de corps etd àme. L'iiomme a toujours besoin de caresse et damour ; Sa mère l'en abreuve alors qu'il vient au jour. Et ce bras, le premier, rent»-ourdit, le balance Et lui donne un désir d'amour et d'indolence. Troublé dans l'action, troublé dans le dessein, Il rêvera partout à la chaleur du sein, Aux chansons de la nuit, au baiser de l'aurore, A la lèvre de feu que sa lèvre dévore, Aux cheveux dénoués qui roulent sur son front, Et les regrets du lit en marchant le suivront.

Eternel ! Dieu des forts 1 Vous savez que mon àme N'avait pour aliment (jue l'amour d une femme, Puisant dans l'amour seul plus de sjiinle vii^ueur (Jue mes cheveux divins n'en donnaient à mon cœur. — Jugez-nous. — La voilà sur mes pieds endormie. Trois fois elle a vendu mes secrets et ma vie,

LA VIE AMOUREUSE l3l

Et trois fois a versé des pleurs fallacieux Oui n'ont pu me cacher la rage de ses yeux ; Honteuse qu'elle était plus encor qu'étonnée, De se voir découverte ensemble et pardonnée ; Car la bonté de Ihomme est forte et sa douceur Ecrase, en l'absolvant, l'être faible et menteur (1).

Elle n'eut pas cette satisfaction, ou plutôt cette honte. Car, entre la date du jour où elle était retournée, comme le chien de l'Ecriture, à son ancien vomissement, et celle où Vigny avait écrit cette pièce, il s'était écoulé quatre ans, et Dorval n'avait pas attendu si long-temps pour se repentir. Une fois sa fring-ale de chair apaisée, elle s'était aperçue assez vite que Vami, que le poète, lui manquait, et son âme, comme une barque sans avirons, n'avait pas tardé à s'en aller à la dérive. Elle eut même alors une crise de découragement et de larmes pendant laquelle elle songea à se retirer au couvent. Le théâtre la dégoûtait ; elle était lassée de lutter contre la jalousie de ses camarades, de déjouer leurs misérables intrigues. Elle se mit à fréquenter les églises et les cimetières ; elle reprit la lecture de la Bible et de l" Imitation qu'elle avait quelque temps délaissée; enfin, je crois qu'elle aurait perdu la tête ou qu'elle serait morte, si Dieu, pour la rattacher à la vie, ne lui avait envoyé un

(i) La Colère de Samson.

l32 ALFRED DE VIGNY

petit-fils sur le berceau duquel elle concentra toute son affection, toute sa puissance d'aimer (i).

(i) C'est la perte de cet enfant qui entraîna Dorval au tombeau. Dans sa chambre il y avait, accroché à la muraille, un méchant petit portrait du pauvre enfant, en pendant avec une vue d'Albi.doù il avait rapporté le germe du mal dont il était mort. Et derrière une esquisse de Georges expiré, faite par M. Edmond Hcdouin, Dorval avait écrit ce passage de la Passion : <« Mon Père, tout vous est possible : transportez ce calice loin de moi : mais que votre volonté soit faite et non la mienne. ■ Et cet extrait des Psaumes : « Si je viens à t oublier, 0 mon fils, que ma main droite devienne sans mouvement ; que ma langue demeure attachée à mon palais, si je ne me souviens pas toujours de toi ... »

Voici la lettre poignante qu'elle écrivait à George Sand un mois après la mort de son petit-fils :

« Paris, la juin 1848.

« Ma pauvre bonne et chère George,

■ Je n'ai pas osé l'écrire, je te croyais trop occupée ; et d'ailleurs je ne le pouvais pas; dans mon désespoir je t'aurais écrit une lettre trop folle. Mais aujourd'hui je sais que tu es à Nohant, loin de notre aflfreux Paris, seule avec ton cœur si bon et qui m'a tant aimée!... J'ai absolument besoin de t'écrire pour obtenir de loi quelques paroles de consolation pour ma pauvre âme désolée. J'ai perdu mon fils, mon Georges! Le savais-tu? Mais lune sais pas la douleur profonde, irréparable que je ressens. Je ne sais que faire, que croire! Je ne comprends pas que Dieu nous enlève d'aussi chères créatures. Je veux prier et je ne sen.s que de la colère et de la révolte dans mon cœur. Je passe ma vie sur son petit tombeau. Me voit-il ? Le crois-tu? Je ne sais plus que faire de ma vie, je ne connais plus mon devoir. Je voudrais et je ne peux plus aimer mes autres enfants. J'ai cherché des consolations dans les livres de prières. Je n y ai rien trouvé qui me parlât de ma douleur; ni des pauvres enfants que nous perdons II faudrait remercier Dieu d'un aussi grand malheur ? Non ! je ne peux pas ! Jésus lui-même n'a-t-il pas crié : «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m*avez-vous abandonné? >' Si cette grande àmc a douté, que devenir, nous autres pauvres créatures?

« Ah! ma chère, (jue je suis malheureuse! C'était tout mon bonheur... Je croyais que c'était ma récompense d avoir été bonne fille et très dévouée, toujours à toute une famille dont la chai^ était

LA VIE AMOUREUSE l33

Il faut avoir lu ses confidences à George Sand pour se faire une idée de la surexcitation de son esprit, du mysticisme vague, étrange, indéfinissable, où elle versa aux approches de la quarantaine.

«... Elle se mit à pleurer. — Tu me caches quelque chose, lui dis-je. — Non, vrai! s'écria-t-elle. Tu sais bien que j'ai au contraire le défaut de t' accabler de mes peines, et que c'est à toi que je

bienchère...mais aussi bien lourde à mes pauvres épaules... J'étais si heureuse ! Je n'enviais rien à personne. Je luttais avec courage dans une profession haïssable que je remplissais de mon mieux quand la maladie ne m'arrêtait pas, dans l'idée de rendre tout mon monde plus heureux autour de moi. Les révolutions, l'art perdu, nous étions encore heureux. Mes pauvres petits faisaient des barricades, chantaient la Marseillaise ;\çs bruits de la rue redoublaient leur g-aieté. Eh bien! quelques jours après, ces mêmes bruits aggravaient les convulsions de mon pauvre Georges. Il a eu quatorze jours d'agonie. Jl est tombé à nos pieds le 3 mai. Il a rendu sa petite âme, le i6 mai, à trois heures et demie du soir.

« Pardonne-moi de venir t'atlrister, ma chère bonne, mais je viens à loi que j'aime tant, qui as toujours été si bonne pour moi. Toi qui es cause (car sans toi cela ne se pouvait pas) de ce beau voyage dans le midi avec mon fils, ce voyage qui a rétabli ma santé (hélas ! trop), qui a rendu cet enfant si joyeux, qui a rempli de plaisirs, de promenades, de soleil, sa pauvre petite existence si tôt finie.

« Je viens encore à toi pour que tu m'écrives une lettre qui donne un peu de force à mon âme. Je te demande donc secours encore une fois. Leâ belles paroles qui sortent de ton noble cœur, de ta haute raison, je sais bien où les prendre, mais j'y trouverai un plus grand soulagement si elles viennent de ton cœur au mien.

«Adieu, ma chère George, mon amie et mon nom chéri.

« MARIE DORVAL

(Lettre inédite.)

l34 ALFrtED DE VIGNY

demande toujours du courage. Mais est-ce que tu ne comprends pas l'ennui ? Un ennui sans cause, car, si on la savait, celte cause, on trouverait le remède. Quand je me dis que c'est peut-être l'absence des passions, je sens un tel effroi à l'idée de recommencer ma vie, que j'aime encore mille fois la langueur où je suis tombée. Mais dans cette espèce de sommeil où me voilà, je rêve trop et je rêve mal. Je voudrais voir le ciel ou l'enfer, croire au Dieu ou au diable démon enfance, me sentir victorieuse d'un combat quelconque et découvrir un paradis, une récompense. Eh bien, je ne vois qu'un nuag^e, un doute. Je m'etforce par moments de me sentir dévote. J'ai besoin de Dieu ; mais je ne le comprends pas sous la forme que la religion lui donne. Il me semble que l'Eglise est aussi un théâtre, qu'il y a là des hommes qui jouent un rôle. Tiens, ajouta-t-elle en me montrant une jolie réduction en marbre blanc de la Madeleine de Cauova, je passe des heures à regarder cette femme qui pleure, et je me demande pourquoi elle pleure, si c'est du repentir d'avoir vécu ou du regret de ne plus vivre. Longtemps je ne l'ai étudiée que comme un modèle de pose, à présent je l'interroge comme une idée. Tantôt elle m'impatiente, et je voudrais la pousser pour la forcer à se relever ;

LA VIE AMOUREUSE l35

tantôt elle m'épouvante, et j'ai peur d'être brisée aussi sans retour...

« ... Et puis quoi ! ce Dieu-là, que vos philosophes et vos prêtres nous montrent les uns comme une idée, les autres sous la forme d'un Christ, qui me répondra qu'il soit ailleurs que dans vos imaginations? O'on me le montre, je veux le voir ! Je l'aimerai tant, moi ! Cette iMadeleine, elle l'a vu, elle l'a touché, son beau rêve ! Elle a pleuré à ses pieds, elle les a essuyés de ses cheveux ! Où peut-on rencontrer encore une fois le divin Jésus? Si quelqu'un le sait, qu'il me le dise, j'y courrai. Le beau mérite d'adorer unêtre parfait qui existe réellement! Croit-on que si je l'avaisconnu, j'aurais été pécheresse? Estce que ce sont les sens qui entraînent ? Non, c'est la soif de toute autre chose ; c'est la rag-e de trouver l'amour vrai qui appelle et fuit toujours. Que l'on nous envoie des saints et nous serons bien vite des saintes. Qu'on me donne un souvenir, un souvenir commecehii que cette pleureuse emporta au désert, comme elle, je pleurerai mon bien-aimé, et je ne m'ennuierai pas, je t'en réponds f

« Telle était celte âme troublée et toujours ardente (i). »

(i) George Sand, Histoire de ma vie, t. IX, pp. 120-164.

l36 ALFRED DE \aGNY

Et en attendant que le Christ lui apparut et qu'elle emportât son souvenir au désert, celui d'Alfred de Vigny, tout misérable qu'il fut, ne cessait de hanter le cerveau de Dorval. Par une coïncidence curieuse et qui tendrait à prouver que le charme, le courant magnétique n'est jamais rompu entre certaines âmes, au moment où Vigny écrivait à Shavinglon (Angleterre) la Colère de ^ Samson^\)oTvd\ consignait, au Mans (i) où elle était en représentation^ sur son album qui la suivait partout, ces pensées tirées de Stello et de Chatterton: « Les portraits ne font battre qu'un cœur, et quand ce cœur ne bat plus, il faut les elïacer. » — « Les passions des poètes n'existent qu'à peine, on ne doit pas aimer ces gens-là ; franchement ils n'aiment rien , ce sont tous des égoïstes ; le cerveau se nourrit aux dépens du cœur. Ne les lisez jamais et ne les voyez pas ! »

L'abeille en s'envolant avait laissé son aiguillon dans la chair vive de cette femme, et jamais, quelque eflbrtqu'elle fît, elle ne parvint àl'en arracher.

En 1847, ^''^ écrivait à Laferrière après l'avoir applaudi dans le Chevalier de Maison-Rouge,

« Vous avez joué sous l'empire d'une émotion

(i) 18 mars i83g.

renouvelée, n'est-ce pas ? par la présence des gens dont vous saviez que vous alliez être compris. Eh bien, je vous ai trouvé parfait ! C'était charmant. Ces mots : Elle pleure ! elle ne m^aime pas ! et d'autres encore, sont trouvés dans la nature d'un cœur amoureux et désolé. Des mots dits avec cette vérité remuent plus d'un passé dans le cœur de bien des pauvres femmes qui sont là !... »

Elle pleure! elle ne rn aime pas î

C'avait été le cri d'Alfred de Vi§-ny, quand il l'avait surprise au bras d'un autre. Et ce cri lui revenait à présent comme un remords.

Deux ans après, quand elle se sentit mourir, elle appela sa fille, M""^ René Luguet, et lui remit un paquet de lettres soigneusement enveloppées, en lui recommandant bien de ne jamais consentir à ce qu'elles fussent publiées. C'étaient les lettres d'amour de Vigny. On peut dire que si son pauvre corps expira dans les bras d'un autre, — et Dumas, dans cette circonstance, fut tout simplement admirable — ' son dernier souvenir, sa dernière pensée fut pour le poète qui l'avait tant aimée.

Quelques jours avant la mort de Dorval, Alfred de Vigny écrivait à Brizeux, son confident habituel :

l38 ALFRED DE VIGNY

« Au Maine-Giraud, 29 avril 1849.

(( ... Je n'ai point quitté mes belles sources, mes rochers, mes vieux chênes, mes prés et toutes mes géorg-iques depuis le 3 mai i848... La solitude qui m'est chère me coûte beaucoup à quitter pour la ville de boue, de fumée et de sang* (i)... »

Il croyait alors que TAcadémie Française l'avait nommé directeur et il s'apprêtait à rentrer à Paris. Le hasard ayant voulu que cette nomination, qui devait le réconcilier avec l'Académie, eût été renvoyée à la fin de septembre, il ajourna son retour au mois d'octobre et ne parut à l'Institut que le i5 novembre (2). I! était donc absent de Paris lors des funérailles de Dorval. Oh ! comme il dut souffrir de ne pouvoir se joindre à la foule des auteurs et des acteurs qui accompagnèrent sa Kitty Bell jusqu'au cimetière Montparnasse. Ce jour-là, j'en suis convaincu, il lui pardonna tout le mal qu'elle lui avait fait, car il avait le cœur trop haut placé pour avoir des rancunes d'outre-tombe (3). Et il avait aussi

(i) Lettre inédite.

(3) Note de M. Gaston Boissicr, sccrt'tairc porpt'lnel de l'Acadcmie Française.

(3) Cin<i mois après, le 7 octobre iS'iQ.il écrivait dq Maine-Giraud à sa cousine, la vicomtesse du Plessis, à propos des représentations de Quitte pour la peur qu'on venait de reprendre au Gymnase :

« .léserai peut-être le seul à Paris n'ayant pas vu cette représentation (jui est fort courue, à ce que Ion m'écrit. El si je la vois ja-

LA VIE AMOl'REUSE iSq

une trop liaute opinion de son œuvre et du rôle qu'elle y avait joué, pour n'avoir pas le pressentiment que le nom de Marie Dorval serait uni au sien dans l'avenir par la chaîne d'or de l'amour et du génie, comme le nom de Georg-e Sand à celui d'Alfred de Musset.

POST SCniPTUM

Nous vivons dans un temps où la vie privée des hommes en vue n'est séparée de leur vie publique

mais, faut-il vous le dire? oui (pourquoi pas !) cela me pourra bien serrer le cœui", car il me semble, en pensant à celle pour qui ce fut écrit, que l'on jette sa robe au sort et que Ton se partag-e son manteau. — Du reste, je redeviens plus sérieux en parlant de ceux qui ne sont plus... Il y avait sept ans que je n'avais vu cette personne qui vous préoccupe, lorsque j'ai appris qu'elle avait tout à coup quitté cette vie dont elle était en possession avec tant d'ardeur et d'éclat ; et je l'.ii su, comment? comme vous, comme tout le monde, par un journal, comme on sait tout aujourd'hui. Repentez-vous donc, ançe sévère, de votre jugement ! Je ne suis coupable ni envers vous, amie chérie, pour avoir fait jouer ce joujou de salon, ni envers la mémoire de celle qui réalisait mes inventions sur la scène et recevait sur son front les couronnes de fleurs qu'on lui jetait. Quand elle était en pays étranger, elle m'envoyait les couronnes, et il s'en trouva une un jour noire et blanche, comme on en jette sur les tombes. On l'avait' jetée à Kitty-Bell d'une loge du théâtre de Bruxelles. — Je me tais, car savez-vous ce qui va arriver? 'V^ous pensez que j'oubliais; vous trouverez à présent que je me souviens trop... » {Heviie des Deux Mondes, i^r janvier 1897.)

Et beaucoup plus tard, dans un de ses derniers entretiens avec Jules Janin, parlant de M™« Dorval, Vigny lui disait : <« Vous rappelez-vous son beau rire, et comme elle était gaie, aussitôt qu'elle avait quitté les terreurs de la scène ? »

l40 ALFRED DE VIGNY

que par un mur de carton plein d'yeux etd'oreilles. En vain s'efTorcenl-ils de la cacher, suivant le précepte du sage, il suffit qu'une femme y soit entrée par la petite porte et qu'ils aient commis la faute de confier leurs épanchements à la poste aux lettres, pour que le public, toujours friand des histoires d'amour, pénètre un jour, à la faveur de leurs confidences, jusqu'au fond de leur alcôve. Car les écrits ont bien plus de chance de rester, depuis qu'on fait le commerce des autographes.

On vient de voir avec quelle discrétion j'ai parlé des relations d'Alfred de Vigny avec Marie Dorval. Pour raconter cette histoire douloureuse, je ne me suis guère servi que du Journal du poète, de ses poésies et de courts fragments de sa correspondance. J'avais bien entendu parler d'une lettre de Vigny, d'une seule, qui, après avoir couru sous le manteau des cheminées littéraires et défrayé quelque temps la chronique scandaleuse par son accent uitranaturaliste, avait fini par être jetée au feu, qui purifie tout, mais jusqu'à plus am{)le informé je ne croyais pas plus à l'existence de celte lettre qu'à sa suppression^et de peur de diminuer le poète d'^Voa dans le culte de ses dévots, je m'étais abstenu d'y faire allusion dans mon étude. Je connaissais également le nom de l'homme — je n'ose dire de

LA VIE AMOUREUSE l4l

l'heureux mortel — qui l'avait supplanté dans le cœur de Dorval, mais comme je n'avais pas entrepris de le confesser, je le désig^nai tout bonnement sous le prénom d'Antony, que la comédienne donnait volontiers à ses adorateurs... de théâtre.

Cependant la curiosité du lecteur, une fois mise en éveil, ne se contenta pas de si peu. Elle voulut aller jusqu'au fond des choses, et mon article était à peine paru(i) que de tous les côtés on me demanda si, par Antony, j'avais voulu désigner Alexandre Dumas ou Jules Sandeau.

La vérité, je le dis bien vite, c'est qu'il ne s'agissait dans mon esprit ni de l'un ni de l'autre. J'ignore si Alexandre Dumas qui, de i83r à i833, brûla d'un si beau feu pour Dorvalet qui reçut d'elle un jour la petite douche d'eau froide dont j'ai parlé ; j'ignore, dis-je, si Dumas finit par obtenir ses faveurs. Elle lui avait bien promis de lui faire signe avant tout autre, le jour où elle aurait assez des élévations de M. de Vigny (2), mais c'était une promesse en l'air, et Dumas, avait trop d'esprit pour l'avoir prise au sérieux. En tout cas, il ne fut certainement qu'un hôte de passage. Quant à Jules Sandeau, ce n'est que plus tard, vers 1889, qu'il devint l'amant

(i) Revue Bleue d'octobre i8gf).

(2) Mémoires d'Alexandre Dumas, t. VIT.

de Marie Dorval(i). Encore celte liaison n'eut-elle jamais le caractère \iolent et jaloux de celle de Vig-ny. Et cela s'explique sans peine. En 1839, Marie Dorval avait quarante et un ans, et Jules Sandeau n'en avait que ving-t-huit. Il était dans la force de rài<e; elle était sur le retour; or, les femmes qui déclinent n'inspirent généralement qu'une passion médiocre, même quand elles demeurent très ardentes, à des hommes qui ont douze à treize ans de moins qu'elles et qui ont vécu. J'ajouterai que Jules Sandeau, quand il devint l'amant de Dorval, portait encore le deuil de l'amour de George Sand.Ou n'a qu'à lire les Confessions d'Arsène Houssaye (2) pour être certain qu'il y pensait toujours. C'est même ce qui faisait enrager M™® Dorval.

« Elle était si affolée de Jules qu'elle venait souvent dans sa chambre quand il n'y était pas. Elle

(i) Nous avons en effet une lettre d'elle à un M. de Thou, en date du 24 octobre iS.Sp.où elle dit en parlant de Jules Sandeau :

(( Depuis votre départ, j'ai été d'une jalousie féroce et en vérité je ne sais pas trop pounpioi. Ma t<*te se monte dune faron incroyable et me jette toujours au delà du vrai. Cependant je crois que c'est fini. Je suis calme et Jules aussi. Je suis décidée à ne plus le tourmenter par des querelles qui me tuent moi véritablemeni... Sandeau travaille au Docteur Herbeau et je voudrais l'entourer de soins dévoués qui lui enlèveraient tout souci. Je l'aime tant ! et toujours davanlaire. »

(Lettre inédite.)

(2) Les Confessions. — Les Larmes de Dorval.

LA VIE AMOUREUSE l43

me disait: a J'y trouve autant de plaisir qu'à côté de lui. J'y respire sa vie et ses pensées. » Elle remuait tous les papiers du romancier d'une main jalouse et les regardait d'un œil inquiet.

« Quand je demeurais avec Jules, le plus charmant des compagnons, elle vint un jour en son absence. Comme nous causions, elle aperçutle commencement d'un portrait à la plume que Jules écrivait pour les Belles Femmes de Paris. J'ai conservé ces vingt premières lignes : le nom de George Sand n'y est pas, maisM'^^Dorval le reconnut et s'écria: (( Elle, toujours elle! cette femme me tuera! »

« Pendant que je parlais, l'amoureuse exaspérée, qui avait saisi un couteau à papier, — il n'y avait pas là d'autre poignard, — s'en donna un violent coup dans la poitrine, tout en relisant la feuille autographe de Jules, et elle s'évanouit dans mes bras. La pauvre égarée avait frappé ferme^ car le sang jaillit. Je dégrafai son corsage etje vis une entaille très sérieuse. Je pris le rôle d\in médecin improvisé pour la rappeler à la vie. Son premier mouvement fut de ressaisir la feuille de papier et de la baigner dans son sang, non pas que le sang eût jailli à Ilots, mais enfin le sein était tout déchiré.

«Cette scène peint la femme. Quand Jules revint, il n'en voulut rien croire, car il jouait toujours

l44 ALFRED DE VIGNY

au sceptique, quoiqu'il eût beaucoup de cœur. Il me dit même un mol que je ne puis rappeler ici. Je lui demandai à g-arder le papier dans mes autographes. (( Oui, me dit-il, mais vous le montrerez à George Sand ! »

Cela prouve une fois de plus que l'on revient toujours à ses premières amours. George Sand avait été le premier amour de Jules Sandeau : Marie Dorval fut sa dernière affection avant son mariage. J'emploie ces deux termes à dessein, pour bien marquer la différence des sentiments que Sandeau eut pour l'une et pour l'autre. George Sand avait eu le cœur, Marie Dorval n'eut que les sens; encore les mauvaises langues prétendent-elles qu'ils étaient déjà passablement rassis. Je feuilletais, ces jours derniers, dans le cabinet d'un riche collectionneur, les lettres inédites de Jules Sandeau : ce sont les lettres d'un camarade. Peu ou point de cris, encore moins de scènes, mais de la bonne causerie littéraire; et si les lettres de Dorval n'étaient là tout près des siennes pour leur donner du ton, on aurait presque le droit d'émettre un doute sur la nature de leur liaison. Elle ne fut pas de longue durée, d'ailleurs. 11 y a daus le précieux dossier qui contient leur correspondance une lettre de i843 où

LA VIE A.>rûUREUSE l4-^

Sandeau fait part à Dorval de la naissance de son fils. A cette époque-là il n'y avait plus entre eux que le souvenir très doux d'une amitié qui avait été très tendre. Singulière destinée que la leur! Tous deux devaient mourir de chagrin. Dorval mourut de la perte de son petit-fils. C'est également la perte de son fils qui entraîna la mort de Jules Sandeau.

Et nolait consolari quia non sunt.

Mais revenons à Alfred de Vigny.

Je disais donc que ce ne fut ni Dumas ni Sandeau qui le dépossédèrent des bonnes grâces de Dorval. A présent que j'ai déblayé le terrain, il me reste à dire comment et au profit de qui cette dépossession eut lieu. Post-scriptuni plus triste encore que l'histoire même, et que je n'aurais certainement pas écrit si le hasard des circonstances, avec qui il faut toujours compter, n'avait fait tomber entre mes mains les lettres de Vigny qui ont précédé sa rupture avec Dorval, et si M. Philibert Audebrand n'avait presque en même temps soulevé le rideau qui nous cachait ce drame intime (i). Le premier devoir, en effet, de tout historien consciencieux est de tenir son œuvre à jour. iMais que le lecteur se rassure, je

(i) Cf. r Intermédiaire des Chercheurs et des Gurienjc du 3o novembre 1899.

l46 ALFRLD DE VIGNY

dirai tout ce que je sais sans provoquer descandale.

M. Paul Foucher raconte en ses souvenirs de théâtre que M™^Dorval demandait une fois «si M. de V^ig-ny serait capable d\nmer naturellement (i) ». Nous savons maintenant parles lettres inédites du poète qu'il aima naturellement tout autant qu'un autre et que, loin de suivre le conseil de cet homme d'esprit qui ne comprenait pas qu'on mît sa tète aux pieds d'une jolie femme, il mit tout ce qu'il avait aux pieds de Dorval : ses sens, son cœur et sa tête; car il fallait vraiment qu'il eût perdu la raison pour avoir écrit la lettre qui commence par ces mots : Pour lire au lit, et que j'ai lue et relue à deux ou trois reprises, n'en pouvant croire mes yeux.

D'aucuns regretteront sans doute, si jamais elle est publiée, — et elle ne pourrait l'être qu'à Genève ou à Bruxelles; d'aucuns regretteront que Dorval n'ait pas brûlé, aussitôt reçue, cette lettre écrite avec la llcche d'Eros (2). Moi pas. Elle a beau constituer l'acte d'un fou ou d'un malade, elle m'explique une foule de choses qui, sans elle, demeure-

(1) Knfrc Conv et Jardin.

(2) Elle a élé achetée récemmeiil pour rire brûlée par M. Arllmr Meyer. directeur du Gaulois, et a fait l'objet, dans la presse, d'une foule de commentaires. CF. à ce sujet le u" des Annales romantiques de mars-avril 1918.

LA VIE AMOUrvEUSE 1^7

raient pour moi à l'état d^énig'me. Et d'ailleurs, si Dorval avait jeté cette lettre au feu,, il est probable qu'elle en eût fait autant de deux ou trois autres qui raccompagnent, car si la première trahit un peu trop vertement la passion violente qu'elle avait inspirée à de Vigny, les autres l'accusent en termes irréprochables d'ingratitude et d'infidélité. Mais Dorval recevait tant de lettres d'amour que, n'ayant pas le temps d'y répondre, elle avait encore moins le temps de les brûler. Il n'y a vraiment qu'une chose qu'elle bridait, sans y prendre garde, c'était la vie et les planches!... N'empêche que, depuis que j'ai lu ces lettres de Vigny, je me demande par qui elles ont bien pu être mises dans le commerce... (i).

Des huit lettres que possède M. Alfred Bégis, il n'y en a qu'une seule de datée, mais, après quelques recherches dans les journaux du temps, j'ai [)u les

(i) Je ne veux accuser personne, mais il y a apparence qu'elles proviennent du fonds de Jules Sandeau. D'abord, M. Alfred Bi-gis, rérudit collcclionneur qui a bien voulu me permeltrc de les feuilleter à loisir dans son cabinet, les a trouvées, il y a quelque vingt ans. dans le même paquet que la correspondance de Sandeau et de M'°<= Dorval, ensuite M'^'^ Dorval, en mourant, remit à sa fille les lettres d'araour d'Alfred de V'iguy, et ce précieux dépôt, d'après le témoignage de M. René Luguet, serait toujours entre les mains de la famille. De toute façon Jules Sandeau devait les connaître, et je m'étonue alors qu'il ait osé dire, eu recevant le successeur de Vigny à lAcadéinie Française, que personne n'avait vécu dans son intimité. Mais il convient de ne pas trop appuyer sur ce sujet.

raiig"er par ordre chronoloiiique et établir d'une manière certaine qu'elles embrassent la période qui s'étend du 3 juillet i833 au i6 septembre i83o. A rencontre de celles de Jules Sandeau,qui sont toutes écrites d'une plume vi^dilc et reposée, quelquefois sur du papier au chiffre de Dorval (un M et un D g-othiques surmontés d'une couronne de laurier), les lettres d'Alfred de Vigny sont écrites d'une main fiévreuse et rapide sur la première feuille de papier venue. On sent qu'elles ont jailli de son cœur, comme des flots de sang-, sous le coup d'une émotion trop vive, de noirs pressentimenls ou de cruels chagrins, et les traces qu'on y relève par endroits pourraient bien être des traces de larmes.

Les lecteurs se souviennent qu'au début de ses relations avec Dorval la comédienne habitait sur le boulevard Saint-Martin. A l'époque où s'ouvre la correspondance de Vigny que j'ai sous les yeux, elle avait changé de domicile et demeurait aun° 44 de la rue Saint-Lazare. Or, de même qu'il y a des maisons qui vous portent bonheur, il y en a d'autres où rien ne vous réussit, où chaque marche de l'escalier vous semble la montée d'un calvaire. La maison de la rue Saint-Lazare devait faire cette impression à de Vigny, car voiri ce qu'il écrivait à sa maîtresse au mois de juillet i833 ;

LA VItt AMOUREUSE 1^9

« 3 juillet, mercredi.

«... Tout ce que tu m'as fait souffrir depuis que tu demeures dans cette rue, dans ce nouvel appartement, est incalculable. Ce n'est pas trop de toute ta viepour me le faireoublier ; maisenfin, hier, j'ai revu ton âme tout entière, et, après nos quatre heures de baisers et d'amour, elle s'est rouverte, comme tous les jours tes bras. Je l'en rends g-râces mille fois, mon ange, ma chère belle, je t'ai retrouvée. Ton tendre repentir a effacé tout, mon enfant; je te confie à la g-arde de ton amoin\ de ton honneur et de ta bonté! N'oublie jamais cela. Cependant ce qui reste dans mon âme de tout cela et de ton départ surtout est plus que delà tristesse, c'est du malheur, c'est du décourag^ement mortel . Je sens en moi une honte secrète pour la première fois de ma vie. Les mots que je me suis fait effort pour prononcer hier m'ont outragé, plus que je ne puis le dire, je me coupais moi-même au tranchant de mon arme et en me vengeant je me blessais... Il est affreux pour moi que cela soit arrivé et c'est pour moi seul que cela est douloureux! »

Et il ajoutait en post-script a m, au haut de sa lettre :

100 ALFHED DE VIGNY

« A ce soir, réponds-moi, un mot de bonjour, attends-moi chez toi. »

Que s'était-il donc passé entre eux? J'avais fait cette remarque que le refroidissement de Dorval pour Vii^ny avait suivi de près le triomphe de Chatterton; mais je n'aurais jamais cru qu'elle l'avait déjà trompé la veille ou le lendemain du jour où il avait écrit pour elle le délicieux proverbe de Quille pour la peur. Car il n'y a pas à dire, les mots sont là qui laissent percer la trahison à travers leur sous-entendu. Un homme d'honneur comme Vigny et qui sait ce que parler veut dire n'aurait pas écrit : Je sens en moi une honte secrète pour la première fois de ma vie, si Dorval ne lui avait pas donné un sujet de lionte. Pour qu'il se réjouisse de l'avoir retrouvée, il fallait au moins qu'il l'eût crue perdue!... Et ce n'est point la lettre suivante qui va nous enlever celte impression.

Gomme il Yen avait prévenue, il est allé chez elle le soir; ils sont restés trois ou quatre heures en tète à tête, et en rentrant chez lui, à une heure du matin, il s'est mis à lui écrire.

(( Jeudi ^'yMfV/^/.^En rentrant de chez toi, à une heure.)

« Je rentre le cœur navré mille fois plus que tous ces derniers jours. Que lu m'inquiètes, que tu m'affliges, ô ma chère ange ! Ma pauvre chère belle, que tu me désoles ! Mais quoi ? Tu penses à me faire écrire par Louise quelquefois ? Songe que si tu veux me faire mourir de chagrin, tu n'as pas d'autre chemin... Non, non, non, il me faut ton écriture, il me faut la trace de ton bras sur le papier, et tous les jours de ma vie, tous les jours ton écriture, et elle seule, et point d'autre qui s'en mêle !...

(( Ah ! quelle cruauté quedem'accuser,moi,moi ! de ne pas t'avoir assez servie dans ton théâtre ! Tu sais ma vie, le pouvais-je? Tu vas voir à présent, «i tu me donnes confiance en toi, ce que je ferai alors pour toi aussi... »

Pour bien comprendre cette lettre, il importe qu'on sache exactement quelle était la situation de Dorval au mois de juillet i833. Sa dernière création (car je ne compte pas le rôle d'Adèle Evrard dans Dix ans de la Vie d'une Femme, ni celui de Béatrix Cenci dans la pièce de ce nom (i), qu'elle

(i) Le marquis de Cnstine, dit, dans l'avant-propos de Béatrix Cenci :

« Il faut le dire avec sincérité, la plus s;-randc peine ([uc l'auteur ait éprouvée à cette occasion a été le regret de voir arrêter daus son nouvel essor un talent comme celui de M^e Dorval, à qui on

avait jouée à la Portc-Saint-Marlin et qui n'avaient été que des feux de paille); sa dernière création, dis-je, avait été cette Jeanne Vaubernier qui lui avait permis de parcourir en une soirée (i) toutes les gammes de son g^énie dramatique. Elle y avait même déployé une pointe de gaîté qu'on ne lui soupçonnait pas. C'était trop de bonheur et de gloire à la fois. Réduite bientôt par une jalousie absurde à ne jouer que des rôles insignifiants, elle avait commencé à prendre la scène en dégoût (2) et

ne sait quelle routine de coulisses faisait refuser une grande puissance tragique, par quelques personnes incapables déjuger autrement rjue sur parole.

• Sortie de sa trop longue inaction, elle a montré dans Béatrix qu'un talent d'âme se prèle aux inspirations soudaines, aux mouvements les plus pathétiques de la nature, comme aux combinaisons les plus profondes de l'art. Mais les talents'd'âme où sont-ils '?...rar la manière dont !M"'« Dorval a conçu le rôle long et fatigant dont elle s'était chargée, par la noblesse morale qu'elle a su mêler à la vive expression du désespoir et de la souffrance, elle a prouvé que l'actrice la plus originale que nous ayons peut aussi devenir la plus parfaite... »

(j) Jeanne Vaiihernipr, de Rougemonl, Laftîlte, etc., fut représentée à rOdéon, le 17 janvier i832.

(2) C'est peut-être à ce moment-là qu'elle écrivit les lignes suivantes, que je détache de sa correspondance inédite : « J'ai toujours trouvé très juste cette opinion de Gui Patin sur les réjouissances cl les cérémonies publics [xic) où la populace se porte en foule, et ce qu'il dit résume mon opinion sur ces sortes de cohues.

« Les spectacles publics ne me louchent guère, ils me rendent mélancolique, au lieu qu'ils réjouissent les autres ; quand je vois cette mondanité, j'ai pitié de la vanité de ceux qui les font, et, en vérité, si le roi Salomon avec la reine de Saba faisaient ici leur entrée avec toute leur gloire, je ne sais si je nie di^nnerais la j)eine d'y aller. >*

a MARIE UOnVAL. ))

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parlait de quitter le théâtre, quand elle se décida brusquement à entreprendre une tournée en province.

Et voilà justement de quoi se lamentait Vigny, qui ne pouvait se faire à l'idée de ne pas la voir pendant de longs mois, encore moins de ne recevoir de ses nouvelles que de la main d^me étrangère. Mais quoi! lui répliquait Dorval, n'était-ce pas de sa faute si elle se voyait obligée, à trente-cinq ans, après tant de succès inutiles, de recommencer à courir le monde ! Que n'avait-il usé, comme il le devait, de ses relations, de son influence pour la faire entrer dans un théâtre de tout repos, à la Comédie-Française, par exemple, qu'administrait M. Taylor, son ancien camarade de régiment! — Et c'est sur ce reproche qu'ils s'étaient quittés le jeudi à une heure du matin, et c'est pour y répondre qu'il lui avait écrit en rentrant chez lui : « Tu vas voir à présent, si tu me donnes confiance en toi, ce que je ferai alors pour toi aussi! » — et qu'il lui avait adressé, pour finir, cette prière :

« Je t'en supplie, ma belle Marie, au lieu de m'eftrayer et de me menacer comme tout à l'heure, ne fais plus autre chose que de me rassurer sur l'avenir, afin que je puisse penser et écrire pour toi. »

in'l ALFIVKD DE VIGNY

Là*-dessus il s'élaii couché et endormi, mais la nuit avait été mauvaise, comme toutes celles qui s'ouvrent sur une trop grande appréhension, et le lendemain malin, en se levant, il avait ajouté ces mots au bas de sa lettre :

« Vendredi matin. Je tombais de fatigue hier et je me suis endormi pesamment. Je me suis étonné de trouver mon oreiller^ mes joues, mes yeux remplis de larmes. J'avais rêvé à je ne sais quel chant triste qui me faisait san^^loter. Tu m'as fait mal hier au soir, ô mon bel ang^e, c'est bien toi qui ne dois pas être jalouse. Je t'aime tant et avec une inquiétude si continuelle ! »

Cependant IM'"*^ Dorval était partie. La première ville où elle s'arrêta fut Rouen, la ville natale de son père. Elle donna au théâtre des Arts une douzaine de ref)résentations, dont Antonij, le 21 août, puis Clotilde, Trente ans ou la Vie d'un JoueurjCl les Enfants d^Edouard. Le docteur Bouteiller, dans V Histoire complète et méthodique du Théâtre de Rouen à laquelle j'emprunte ces détails, dit que, dès le premier soir, la grande actrice réconcilia le public roueiinais avec le drame romantique, et le Journal de flourn constalo que son succès fut très vif. Elle-même s'empressa d'en informer Alfred de

LA VIE AMOUREUSE l55

Vig-ny, qui, le 29 août, lui répondit par la lettre suivante :

« Jeudi 2g. J'aime bien ta bonne petite lettre écrite au moment d'aller jouer, mon cher ange, mais en vérité j'aime bien aussi mes petits Rouennais qui ont un sens exquis ; ce sont presque des Athéniens à mes yeux, à présent. Ils ont mieux compris que la masse toujours renouvelée des Parisiens, qu'un homme illustre, qu'une femme inspirée ont un caractère unique important à ne pas altérer. La France a un g^rand bon sens en cela. Jamais elle n'a voulu adopter Chateaubriand comme poète. Lamartine serait toujours poète, dût-il faire cent volumes de prose. Tu seras toujours trag"édienne, quand tu jouerais cent comédies aussi parfaitement que tu joues Jeanne Vaiibernierel la Jeune Femme en colère. Mais, je te l'ai dit, la première ressemble trop à un vaudeville, l'autre à une parade où l'on souffre de voir que tu daignes faire rire avec des coups de pied et des coups de poing-.

C'est une nécessité à laquelle je n'aime pas te voir soumise. La gravité de ta voix, de tes traits, de ta démarche, la tristesse naturelle qui est en toi, tout t'a créée tragédienne, ne pense plus qu'à cela.

« Oui peut le plus peut le moins. Tu as pris d'en

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haut la comédie comme Talma avait pris VÉcole des Vieillards, mais il n'en faut pas rester là, et à ta place, je ne créerais jamais de rôle comique. Tu vois quel trône tu as dans la pensée des hommes qui s'imaginent trouver en toi un être toujours rêveur, mélancolique, tendre et souffrant.

« Travaille à ne pas travailler ta belle nature pour la clian§-eret reste dans le tendre repos d'âme de ton amie M'^^Duchambge (i)... Tes deux ennemies sont la gaîlé bruyante et la colère... »

Le conseil était excellent et les observations fort justes; Dorval s'en aperçut un peu tard, lors de son grand succès dans Chatterton : mais comme elle excellait dans la comédie aussi bien que dans le drame, elle n'en continua pas moins à jouer Antony et Jeanne Vaubernier.

Alfred de Vigny lui demandait ensuite comment elle était mise dans les Enfants d'Edouard, ce qu'elle avait fait de la scène des enfants, et si le public l'attendait à la porte du théâtre, comme à rOdéon (2). 11 finissait ainsi sa lettre :

(i^ Pauline Diicliambg^c était Tamie intime de Marceline Dcsbordes- Vahnore, dont elle avait mis un certain nombre de romances en musique.

(2) Elle était descendue h Roa<^n, à l'hùlel du Midi, situé rue des Charrettes, 48, près du théâtre des Arts. Cet hôtel a cessé d'exister

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« Tu vas lire ces questions-là et lu m'écriras debout sur la cheminée sans répondre à aucune. Songe que je suis seul, que je t'aime, que je souffre encore de mes douleurs de tête, que j'ai bien des afflictions toujours et que tu es ma chère Marie, w

Et se reprenant, moitié souriant, moitié sévère, il ajoutait :

« Non, tu ne l'es plus, car tu ne m'écris pas, tu te plains toujours et c'est moi qui suis seul à plaindre. Tu vis au milieu des fêtes, et moi-même dans une sorte d'hôpital. Tu fais de la jalousie et de la colère pour avoir l'air bien plus occupée de moi que tu ne l'es. Je n'aurai pas un mot aujourd'hui. »

Et c'était vrai : chaque fois que Dorval « faisait de la jalousie «, elle en profilait pour le laisser quelques jours sans nouvelles, — ce qui le rendait plus triste encore. Toutefois, il n'eut pas trop à se plaindre d'elle pendant cette tournée qui ne dura pas moins de huit mois, et,mal§"ré la menace qu'elle lui avait faite en partant, toutes les lettres qu'elle lui adressa de Rouen, du Havre ou de Bordeaux

dans l'Annuaire de Ronen à partir de Tannée 1860. La maison est occupée actuellement par un carrossier, et une partie sert encore de maison meublée. (Note du conservateur de la Bibliothèqne de Rouen.)

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avaient été écrites de sa main. Il faut dire aussi que, pour lui donner du cœur en voyage, il avait soin de la tenir au courant des démarches qu'il avait commencées auprès de MM. Taylor et Buloz (i), en vue de la faire entrer à la Comédie-Française. On sait qu'elles furent couronnées de succès et que ^jme Dorval fut engagée dans les premiers jours de l'année i834 au théâtre de la rue Richelieu. Elle apprit cette bonne nouvelle à Rouen (i), où elle s'était arrêtée de nouveau en rentrant à Paris, et naturellement elle en manifesta une grande joie.

« N'est-ce pas que tu vas être bien douce quand tu reviendras ? lui écrivait Alfred de Vigny. Ne t'efFraies-tu pas en songeant à tant de soirées que tu as perdues dans les humeurs noires et capricieuses? Hélas! que ne donnerais-je pas pour en avoir? L'autre jour quand j'allai voir Volnysaux Français, je sentis une frayeur véritable d'être là sans te voir, et je fus obligé de sortir de ma loge en ce moment. Je ne veux plus retourner aux Français. Que

(i) Taylor dirigeait alors la Comédie-Française et Buloz était commissaire royal près de ce théâtre.

(2) Elle donna dans son second séjour à Rouen onze représentations, qui commencèrent, le 26 décembre, par Clotilde et se terminèrent, le i5 janvier i834, par Anfony. Dans l'intervalle elle joua la Tour de Nesle, Henri Ilf, l'Incendiaire et le rôle dElmire, dans Tartufe. (Note du conservateur de la Bibliothèque publique de Rouen.)

fais-tu ce soir? Oui sait si tu n'es pas eu couversation de coquette avec quelque nouvel amoureux ? Prends g-arde ! je le saurai, prends g-arde ! non, ce n'est pas vrai, je le sais bien, va !... »

Et il terminait par ce cri du cœur qui fait mal quand on connaît la fin du roman :

« Une maîtresse ! une maîtresse ! quel mot charmant on a fait là ! ne vas-tu pas m'apporter la mienne, dis-moi ? »

Elle la lui rapporta vers la fin de janvier i834, mais pour peu de temps, hélas I car les pressentiments de Vig-ny ne l'avaient pas trompé, son àme s'était prise en voyage aux charmes d'une nouvelle figure, et rien dorénavant, ni les caresses amoureureuses du poète, ni la gloire dont il allait bientôt la couvrir dans le rôle de Kitty-Bell, ne sera capable de l'arrêter sur le chemin du parjure et de la trahison.

Le 3 avril i835, — six semaines après Chatterton — Alfred de Vigny lui écrivait :

« Il m'est impossible de ne pas soulager mon cœur en me plaignant de toi à toi-même. Tu me rends très malheureux. Je ne puis plus vivre ainsi. Hier au soir c'était mettre le comble à tant de choses

méchamment calculées que de me dire devant ton mari ce que Ton peut dire de plus froid et de plus ingrat.

« Toutes les heures de mes jours et de mes nuits se passent, depuis quatre ans, à chercher comment te rendre heureuse et pendant ce temps-là tu semblés l'occuper à trouver comment tu m'afflig-eras et quelle peine nouvelle tu me réserves pour le lendemain. Le contraste devient trop douloureux à présent.

« Je savais bien, Tété dernier, lorsque j'étais malade et que, te voyant pleurer de voir la destinée tourner si mal au théâtre, je savais à quelles attaques j'allais m'exposeren essayant de te sauver, quelle eut été la gravité d'une défaite dans ce combat, combien j'avais d'ennemis et combien peu d'amis. Tu te plaisais alors à m 'affliger et à me tourmenter de toutes manières par des familiarités qui m'elfrayaient.

(( J'étais sérieusement malade, et cependant je passais les nuits à écrire pour toi. Je souriais encore en te voyant et ne parlais pas même de mes travaux, de mes douleurs, de peur de m'en faire un mérite.

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« Que faisais-je pour moi? Etait-ce une i^raudc g-loire que de meltie au lliéàtic une idée de l'un de mes livres (i) ? C'était pour toi, tu l'as oublié...

c( Ne conduis pas les offenses plus loin que ne pourraient aller mon amour et ma bonté ? Je les sens toujours en moi veillant sur toi, mais, en vérité, je commence à no plus savoir comment les employer, tant tu me reproches et tant je suis las de cette lutte continuelle !

(( Réponds-moi par écrit. Ce soir je n'aurai pas le temps de t'en tendre, ni toi aussi de me parler.»

C'était la première fois qu'il lui écrivait sur ce ton. Elle dut se dire en recevant cette lettre qu'elle avait cessé de lui donner le change et qu'il n'était plus dupe de son manège. Mais elle le dominait de si haut encore, et au fond elle lui était si attachée, si reconnaissante qu'elle le ressaisit en essayant de se ressaisir elle-même. Efforts inutiles ! Quand le vase est fêlé, l'eau qu'il contenait fuit goutte à goutte; ainsi Tamour, quand le cœur se détache !...

Quelques mois plus tard,Dorval entreprenait une nouvelle tournée. Le fil n'était pas encore rompu, mais il ne tenait plus guère, si j'en juge par le

(i) Chatterton.

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billet suivant que Vigny lui adressait le i6 septembre :

« Mercredi iG. J'apprends par le Vert-Vert (\\\t tu es à Douai (i). Pourquoi n'ai-je pas de lettre ? Je ne t'écrirai plus à Bruxelles que je ne sache où tu es !... One tes zie^zags sont difficiles à suivre ! Tu ne me reconnaîtras plus en revenant. Sais-tu bien de quelle couleur sont mes yeux?... »

C'est qu'en effet rien ne s'oublie aussi vite que la couleur des yeux de l'homme ou de la femme que l'on n'aime plus !

A peine re«ntrée à Paris, elle repartit pour Lyon, où elle joua Chatterton. Et tel fut son succès que jyjme Desbordes-Valmore, qui assistait à ses représentations, en fut toute bouleversée. Longtemps après, quand elle parlait de la scène finale où Kilty-Bell tombe à la renverse comme une colombe blessée, elle ne pouvait retenir ses larmes. Mais elle plaignait Vigny de ne pas être aimé comme il le méritait. Et le 22 août i836 elle écrivait à Frédéric Lepeytre : « Savez-vous par hasard si M"^' r3orval compte revenir et jouer à Lyon ? et quand ? Je suis

(i) Marie Dorval donna quatre représentations à Douai. Elle joua Antony, le 4 octobre i835; (Uotilde, le 5; Angelo, le 9, et Clotilde, le II,

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toute confondue de sa distraction qui lui fait oublier que tout ce qu'il y a de plus sincère, de plus noble et de plus tendre l'attend à Paris et souffre mille peines de son absence (i). n

Dorval ne retourna pas à Lyon ; elle courut la province quelque temps encore, et puis elle revint à Paris pour recevoir Téternel adieu d'Alfred de Vig'ny (2). Certes, il avait été long-, très long* à

(i) Marceline Desbordes-Val more, lettres inédites, recueillies et annotées par son fils, 1912.

(2) Vigny n'en continua pas moins d'écrire de loin en loin à Marie Dorval chaque fois qu'elle eut besoin de ses conseils, ou de son appui au théâtre.

C'est ainsi qu'en i84i, quand elle conçut le dessein de rentrer à la Comédie-Française, où elle avait créé, le 29 avril i84o, le rôle de Cosima, dans la pièce de George Sand, il lui adressa la lettre suivante en réponse à celle qu'elle lui avait écrite pour le prier de la recommander à Buloz.

« En vérité, Madame, jusqu'à trois heures, j'ai cru pouvoir me rendre chez vous avant-hier. Voyant (juc je n'en avais pas le temps,je vous ai écrit à la hâte un billet très innocent, que je ne me rappelle plus, mais où j'ai peine à comprendre quevous ayez trouvé la moindre ironie : elle était loin de mes idées, très graves en ce moment. Lorsque je parle de représcnlalions où vous pourriez paraître, je suis accoutumé à me figurer toujours cet éclat si vrai, si sérieux (jui vous accompagne partout.

« Vous aviez bien raison, en eft'et, lorsque, l'année dernière, vous avez désiré jouer deux de mes ouvrages, je ne les regardais pas comme autre chose (jue deux coslunies de votre toilette et j'ai mis tous mes soins à ce qu'il n'y manquât rien. Vous me trouverez toujours aussi prompt à vous être utile. Mais j'ai voulu seulement, en vous parlant de ma répugnance pour le théâtre, vous empêcher de compter trop immé'liatement sur une pièce nouvelle de moi. Je me serais trouvé coupable si je vous avais laissée dans une fausse attente qui pouvait changer vos calculs et vos plans. Je i)ensais être mieux compris de vous. Je ne me souviens pas (pie M. Buloz m'ait dit un

s'apercevoir de ses inlidélités quasi publiques, mais enliu il s'en était aperçu, et comme il n'avait pas

seul mot à votre sujet depuis bien loiii^temps, et vous me connaissez assez pour bien savoir que jamais je ne parle de vous que de manière k seconder vos projets, et si par hasird j\'lais consulté, ce qui arrive rarement, je con>eillerais tout ce qui serait dans vos inlérrts. 11 serait bon seulement de me les l'aire connaître, car, je vous le répète, je ne sais rien de ce (pii se passe à la Comédie Française, mais personne ne désire plus que moi d'apprendre qtie vous vous y trouvez établie d'une façon durable et (jui vous rend beureuse. « i4 février iS^i.

« ALKRLD DE VIG>V. »

(Extrait de l'Amateur d'Autographes du i5 mars 1899.) Cette lettre, où le cœur perce encore entre les lignes, n'eut pas rbcure. de plaire à M°ieDorval. Elle écrivait, en effet quinze jours après à Pauline Diichaiiibi^e :

« 1' ■" mars.

« Ma cbcre Pauline, je pars sans avoir pu venir vous embrasser et vous dire adieu. J'ai eu beaucoup de chau-rin. Il est arrivé de très grands malbeurs dans la famille de Sandeau. Il m'a aftligée comme toujours. Je l'aime et cependant je suis beureuse de partir. — J'ai eu besoin de M. de Viu^ny. Je lui ai écrit. Il n'a pas voulu venir et m"a écrit la lettre la plus faqiiine qu'on puisse jamais écrire. Ob ! tout cela est bien triste! On ne peut même pas vivre dans un souvenir. Je vous envoie deux petits pats (pie j'ai rapportés de Nîmes. Je vais à Mons. Je vous écrirai, Pauline. Vous me réj)ondrez, n'est-ce pas? Je suis bien triste et je ne sais pas ce que je vais devenir. Adieu, cbcre amie. Adieu, cbcre amie. Je vous aime bien et je vous embrasse de toute mon âme.

(Lettre inédite). « marie. »

Pauline Ducbambge, qui était leur amie commune, s'était interposée entre Viç:ny cl ^laric Dorval pour empécber leur rupture, mais Vigny n'avait rien voulu entendre.

«... Croyez bien, lui mandait-il le 6 octobre i8î8, que je sens tout le prix de cet attacbemenf et que ri.n ne m'écbap[)e de tout ce (pi'il y a de parfait dans les ménagements de votre conduite, si diflîcile dans une circonstance si grave. Permettez que je n'y revienne plus et que je ne rouvre pas mes blessures pour vous écrire avec mon sang... Tout est fini... »

encore bu toute « la honte secrète » dont elle l'avait couvert en lui avouant sa première faute, elle le trouva cette fois sans miséricorde.

Quel était donc le nouvel amoureux qui venait de faire la conquête de M"^<^ Doi val? M. Philibert Audehrand prétend qu'elle avait été disting-uée, au cours d'une assez lonj^ue tournée dans l'Ouest, parun jeune et beau romantique de ces pajs-là, qui montait à cheval, faisait des vers, avait des moustaches en croc, l'allure d'un gentilhomme des Espag-nes, de l'emportement, et que l'actrice avait surnommé Don Paez, à cause de la ressemblance qu'elle lui trouvait avec le héros d'Alfred de Musset.

Mes renseignements confirment les siens, à cette différence près qu'au lieu d'avoir été . distinguée par lui, c'est lui qui fut disting-ué par elle, voici dans quelles circonstances.

Quand Dorval arriva à Rouen pour y donner ses représentations, il y avait alors, au théâtre des Arts, un jeune homme de vingt-cinq ans qui, sous le nom de M. Gustave, et moyennant le prix de 2.000 francs par an, jouait tous les rôles qu'il plaisait à l'administration de lui distribuer.

Le premier soir, il joua avec elle le rôle du mari (ÏAntonij : il fut excellent ; le second jour, il joua

ALFRED DE VIGNT

Raphaël Bazas dans Clotilde : il fut magnifique; le troisième jour il joua Buridan dans la Tour de Nesle : il fut superbe. M°^ Dorval ne pouvait faire moins que de le remarquer, et un soir qu'il était venu dans sa loge pour lui adresser ses compliments, elle lui dit, après l'avoir regardé pendant quelque temps avec ses beaux yeux doux et clairs :

— Voulez-vous que je vous donne un conseil?

— Je crois bien.

— Le suivrez-vous ?

— Je tâcherai.

— Croyez-moi, allez à Paris.

— Je ne demande pas mieux.

— En province,, on est classé dans un emploi ; une fois classé dans cet emploi-là, on n'en sort plus.

— Je m'en aperçois bien.

— Vous jouez les pères nobles.

— Ce n'est pas ma vocation, croyez-le bien.

— Votre emploi, ce sont les grands premiers rôles.

— C'est mon avis aussi, mais...

— Oui, mais il faut connaître quelqu'un, voulez-vous dire?

— Oui.

LA VIE AMOUREUSE lt'9

— Et VOUS ne connaissez personne.

— Je connais W^^ Duchesnois.

— Eh bien?

— Elle m'a envoyé à Soumet.

— Et Soumet?

— Il m'a envoyé à Seveste.

— Et Seveste?

— Tl m'a classé dans les basses-tailles et dans les pères nobles.

— Vous ne connaissez pas Dumas?

- — Non.

— C'est votre homme.

— Mais puisque je ne le connais pas !

— Je le connais, moi.

— Ah!

— Et je vais vous donner un mot pour lui.

— Mais je suis engagé pour six mois encore.

— Bon ! vous arrangerez cela avec Valter.

— Et s'il ne veut pas?

— N'avez- vous jamais joué le Déserteur ? M. Gustave se mit à rire.

— C'est un de mes meilleurs rôles, dit-il.

— Eh bien î voilà tout. Venez prendre votre lettre chez moi demain.

Le surlendemain, M. Gustave partait pour Paris II II

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