I-O ALfHKD Dï; VIGNY
et remettait à Alexaiulrc Damas la lettre que voici :
c( Mon cher Dumas.
« Je l'adresse M. Gustave, qui vient de jouer la comédie avec moi à Rouen.
« C'est, comme tu vois, un beau premier rôle, plein d'inexpérience et de bonne volonté, et qui a sa place marquée à la Porte-Saint-Martin.
« Quelque chose que tu fasses pour lui, il est homme à te le rendre en te jouant un jour les rôles comme personne ne te les jcmera.
(( D'ailleurs, cause avec lui, dis-lui de te raconter sa vie, et tu verras que tu as alTaire à un véritable artiste.
« Ta bien bonne amie,
« MARIE DORVAL
« P. 'S. — S'il i\y avait point de place pour lui en ce moment au théâtre de la Porle-Saint-Marlin, tache de lui être utile en lui faisant avoir un travail quelconque comme sculpteur ou comme peintre. »
Comme sculpteur ou comme peintre! Ah ça ! se dit Dumas, ce M. Gustave est donc un artiste à tout faire ! et aj^rès l'avoir toisé des pieds à la tête et constaté qu'avec ses long-s cheveux, ses yeux
magnifiques, son nez droit d'une belle proportion et son teint d'une belle pâleur, ce comédien faisait un magnifique cavalier dans le sens qu'on donnait à ce mot sous Louis XIIÏ, il le retint à déjeuner.
Une heure après il savait toute son histoire, et quelle histoire! une extraordinaire vie d'aventures qu'il venait de couronner à Rouen en faisant au pied levé la statue du grand Corneille pour son anniversaire au théâtre des Arts !
— Vous êtes mon homme, lui dit Dumas.
Quelques jours après, le régisseur de la Porte- Saint-Martin faisait cette annonce au public :
« M. Delaistre s'étant trouvé subitement indisposé, M. Gustave, non, M. Mélingue, arrivant de Rouen et se trouvant par hasard dans les coulisses, s'offre pour jouer le rôle de Buridan. Il réclame l'indulgence du public (i). »
Le successeur immédiat de M. de Vigny dans le cœur de M"^® Dorval pourrait bien avoir été Mélingue.
(i) Alexandre Dumas, Une vie ci artiste.