‹ Alfred de Vigny. Documents inédits; avec portraits, dessins et autographesChapitre 9 sur 34 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

CAMILLA MAUNOIR

ï. — Vigny et ses correspondants. — La famille de Camilla Maunoir. — Double intérêt des lettres que Vigny lui adresse. — Commentaires de Vigny sur Moïse^ Paris, la Sauvage. — Son opinion sur André Chcnier, — M"^ Maunoir lui envoie Carlyle. — Crainte de Vigny d'être entraîné par elle vers la religion réformée.

II. — Vigny et le pasteur Bungener. — Un sermon sous Louis XIV. — Analyse de ce roman. — Claude de Charenton et Bourdaloue. — Les grands sermonnaires du siècle de Louis XIV jugés par Bungener. — Bourdaloue, « le plus janséniste des jésuites ». — Lettre inédite de Vigny à Bungener. — Son horreur du matérialisme. — Il voudrait que toute l'armée du Christ, catholiques et protestants, fît cause commune contre la barbarie intérieure. -— Entrevue de Vigny et de Bungener en 1855.

Alfred de Vigny, dont Tœuvre est si sohre et qui, contrairement à ses camarades de l'école romantique, a mis, en apparence dumoins^ si peu de sa vie

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dans ses livres, a écrit des leUies qui feraient aujourd'hui i'étonnement de Jules Sandeau, car s'il esi vrai que de son vivant personne n'entra dans rintimité familière du poète, il est non moins vrai que, au fur et à mesure qu'elles sortent des tiroirs, les lettres de Vigny nous permettent de pénétrer plus avant non seulement dans son intérieur, qui fut SI triste, mais encore dans son âme, qui fut si complexe.

Et c'est le caractère intime de ces lettres, tout autant que leur valeur littéraire, ce sont les confidences inattendues du « Docteur Noir » à la vicomtesse du Plessis, sa cousine, à M'"^ Lachaud, sa fdleule, à M^'^ Maunoir, sa « chère puritaine », qui font le chai nie et l'intérêt de leur publication posthume.

A présent, ne me demandez pas pourquoi Viyny, qui était si réservé de sa nature, correspondait de préférence avec des femmes et se montrait si expansif avec elles. Je serais fort end)arrassé pour vous répondre, ou plutôt je le sens mieux que je ne puis rexplicjuer. Il disait, en mourant, à l'abbé Vidal, son confesseur, qu'il était de race religieuse et presf/ue sacerdotale. Ce mot, qui est profondément juste, est peut-être une explication. II y avait, en elfet, du prêtre en Viç^ny : sacerdos et pont if ex. Et le prêtre, dont la principale force aux yeux du

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monde est d'être le tombeau des secrets qui lui sont confiés, se sent naturellemeni et comme d'instinct, par une de ces contradictions qui sont le fruit du mysticisme, attiré vers la femme, qui passe pour ne point savoir les garder.

Je m'empresse d'ajouter que le poète avait trouvé dans M'i^ Maunoir et dans M'"® l.achaud des correspondantes dignes de lui. La première u unissait res{)rit sérieux diiu homme à la sfràce d'une femme » ; la seconde, qu'il appelait tendrement sœur An^e-Louise, était sa fille spirituelle et peutêtre quelque chose déplus.

Quant à la vicomtesse du Plessis,sa cousine, c'était surtout une jolie femme et une mondaine; aussi les lettres qu'il lui a écrites n'ont-elies point le ton des autres : élites sont enjouées, g-alantes, voire un tantinet amoureuses : elles nous le montrent sous un jour que son intri^-ue avec M""^ Dorval nous laissait deviner. En un mot, c'est du Vig-ny de Oiiilte pour la peur.

Avec M'"'^ Lachaud, née Louise Ancelot, et M"*' Maunoir, nous avons affaire, au contraire, au Vig-ny de Stello et du Journal d'un poêle.

Il est g-racieux, il est aimable, mais les choses de c«' monde le préoccupent infiniment moins que le problème de la vie future. Et comme M™® Lachaud

est une fervente catholique, et que M"^ Maunoir est une protestante puritaine, son âme foncièrement religieuse, mais inquiète et troublée dans sa foi, va de l'une à l'autre en quête de la vérité, comme un oiseau voyageur qui dans une tempête ne sait où se diriger ; elle hésite entre Rome et Genève.

C'est donc son inquiétude morale, sa préoccupalion du lendemain de la mort, qui forme le fond j'allais dire la trame de sa correspondance avec ces deux femmes d'élile.

J'analyserai plus loin les lettres de Vigny à M'^^Lachaud. Sans vouloir anal vser ici toutes celles qu'il a écrites à IM^'® Maunoir, j'en tirerai du moins la note essentielle, celle qui fait leur caractéristique et qui les distingue des autres.

Mais avant, il faut que nous fassions connaissance avec M"*" Camilla Maunoir.

Elle était née à Middlessex (Angleterre) en i8ro, mais était, par son père, d'origine française. Charles Maunoir, qui était natif d'Angers, s'était étahli à Genève vers la fin du xviii® siècle et avant de devenir bourgeoisdecetteville( lyjQ^il avaitépousé, étant régent de troisième au collège, une demoiselle Campbell, (|ui était Anglaise et parente de M""^ Alfred de Vigny, et dont il avait eu cinq ou

six enfants. C'est donc par sa femme que le poète à^Éloa fit la connaisance de M^^^ Maunoir. A cette époque-là elle habitait à Londres; mais vers i845 elle vint se fixer à Genève, où elle fonda avec sa belle-sœur, M"^^ Maunoir-Fick (sœur du célèbre imprimeur genevois), un pensionnat de jeunes filles qui lui a survécu et qui est très prospère.

C'était, dit M.Philippe Godet, auquel j'emprunte ces renseignements, une personne d'une piété profonde, peu austère, en même temps que très cultivée. Elle avait traduit en vers anglais, quand elle était à Londres, quelques poèmes d'Alfred de Vigny, et c'est même à ce propos que le poète était entré en correspondance avec elle. Les lettres que j'ai sous les yeux vont de i838 à 1862 ; mais M'^"^ Maunoir dut en recevoir d'autres postérieurement àcette dernière date, car Alfred de Vigny n'est mort qu'en i863, et je ne vois pas pour quelle raison il aurait cessé tout d'un coup de lui écrire (i). Quoi qu'il en soit, les fragments de cette correspondance que M. Philippe Godet a livrés il y a près de seize ans au public ont à mes yeux un double intérêt (2).

Dans ses premières lettres, Alfred de Vigny nous donne sur quelques-unes de ses poésies des notes

(i) M"» i\fa\inoir est niorlc eu i88(j.

(a) Cf. La Reoue de Paris des i5 août et i5 septembre i8j7.

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qui éqiiivaleul en leur raccourci aux Conimeiilaires donl Lauiarline a fait suivre ses Méditations. Dans les suivantes, il nous expose les tourments de son àmc rcliî^ieuse. Or, comme rien de ce qu'il a écrit n'est insii»'nifiant ni nég-ligeable, nous allons pouvoir, à la lumière de ces fragments de miioir, éclairer tout un coin de sa vie littéraire et intime.

Et d'abord le côté littéraire.

Nous avons dit que M"^ Mannoir avait traduit en vers anglais quelques pièces de vers du poète. Au nombre de ces pièces étaient Moïse et Paris. Sur Moïse, voici ce que nous lisons dans deux lettres du mois de décembre i838 :

« Que vous êtes bonne de vous souvenir ainsi de moi ! Mais moi, puis-je me souvenir de mes poèmes au point de répondre à votre question? Aucun d'eux encore n'a dit toute mon âme, mais s'il y en a un (lue je préfère aux autres, c'est Moïse. Je l'ai toujours placé le premier, peut-être à cause de s.a tristesse donl le sentiment se continue dans Stel/o (i).

« ... Oui, le vrai Moïse peut avoir reg^ardé au delà de la tombe, mais le mien n'est pas celui des

(i) GV'tail ciralemcnl celui de tous ses poômes (juc préférait Lainarliiio. CF. !rs Entretiens de IHlérntuve, articlo sur Vi^-ny, 1864.

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Juifs. Ce nom ne sert que de masque à un homme de tous les siècles et plus moderne qu'antique : l'homme de génie, las de son éternel veuvage et désespéré de voir sa solitude plus vaste et plus aride à mesure qu'il grandit. F'atigué de sa grandeur, il demande le néant. Ce désespoir n'est ni juif ni chrétien, c'est peut-être un criminel mouvement; mais tel qu'il est, il me semble ne manquer ni de vérité ni d'élévation, et je pense que votre nouvelle version l'exprime mieux.»

Sur Paris :

«... Vous me demandez autre chose encore. — Oui, Lyon pourrait être un exemple de ces rouages brisés, mais lorsque j'écrivis Paris^ en i83i, cette révolte n'avait pas éclaté. Je pensais alors aux Girondins, fédéralistes qui voulurent inutilement séparer le mouvement des provinces de celui de Paris. Cette centralisation n'a fait que croître et se fortifier depuis.

(.(. J'ai nommé ces i)ocmcs Eicual ions y parce que tous doivent partir de la peintured'une image toute terrestre pour s'élever à des vues d'une nature plus divine et laisser (aulant qne je le puis faire) l'àme qui me suivra dans des régions supérieures.

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la prendre sur terre et la déposer aux pieds de Dieu.

« Voilà quelques-unes de mes idées. »

Sur la Sauvage (lettre du 3i janvier i843) : (( Je désire bien que la Sauvage vous occupe dans vos réflexions sérieuses. J'ai voulu prouver que \di civilisation pouvait être chantée ainsi que la raison et que les races sauvages étaient coupables envers la famille humaine de n'avoir pas su vénérer la Femme, la culture, l'hérédité , former une société durable, et qu'il était juste que l'Europe les forçât d'en recevoir une. Quoique j'aime Jean- Jacques Rousseau, ma conscience m'a forcé de prendre le thème contraire au sien. »

Quelques lig^nes plus haut, Alfred de Vigny, répondant à M^'*^ Maunoir, qui l'accusait de dévorer ses enfants comme Saturne, lui écrivait ;

« Mais non, je les fais moines sitôt qu'ils sont nés, et je les garde longtemps dans leur couvent. A présent seulement j'ouvre les portes du cloître et ils sortent lentement en procession. »

Et, un peu plus loin, parlant de ses habitudes de travail, il lui disait :

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« C'est toujours vers minuit, à l'heure des esprits, que la poésie devient ma souveraine maîtresse. Le travail du jour n'est g"uère qu'un prélude : il me semble, tant que le soleil est sur l'horizon, que j^attends quelqu'un qui ne doit venir que plus tard. »

Dans les premiers temps de leurs relations, c'est le poète, ai-je besoin de le dire, qui dirigeait les lectures et la conscience littéraire de sa correspondante, et nous voyons qu'il lui avait conseillé de lire André Chénier :

« Eh bien, ce pauvre André Chénier vous a donc un peu scandalisée ? Savez-vous ce qu'il faut faire ? Relisez-le et cela se passera.

« Vous vous apercevrez que André est un traducteur presque perpétuel, ici Catulle, là Ovide, là TibuUe, ailleurs Anacréon, Virg^ile plus loin ; c'est un corsaire véritable et tous ses péchés ne sont pas siens, ils ont dix-huit cents ans de date, vous pouvez l'absoudre. — Ce qui est charmant de lui, c'est sa grâce dans l'arrangement de ses biens dérobés, et la forme latine et concise de son vers. Quelque fois aussi, quand il est lui-même, comme dans les ïambes et VOde à Charlotte Cordai/, voyez comme il est grand. Sa destinée si touchante et son goût d'atticisme presque tout à fait païen en font une

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fig'ure intéressante et justement aimée en France. Vraiment relisez-le et vous trouverez dans le détail de ses vers des richesses imprévues. Faites-vous un peu garçon ! »

Mais Vigny ne tarda pas à s'apercevoir que cette jeune femme timide et prude avait l'esprit aussi libre, aussi élevé que celui du garçon le plus sérieux, et qu'il ne fallait pas trop se fier à ses dehors de puritaine. Il lui avait conseillé de relire André Chénier. Elle lui envoya un jour à méditer Carlyle. Et quand l'Irlande, à la voix d'O'Gonnell, secoua le joug de l'Angleterre ; quand l'Ecole presbytérienne se souleva contre l'Eglise anglicane et que les Puseystes s'échappèrent à grands cris vers l'Église catholique, c'est elle qu'il interrogea sur le fond et la portée de chacun de ces mouvements.

Il avait commencé par la rassurer sur son catholicisme, qui n'était « pas trop romain ». Au bout de quelque temps elle avait agi si fortement sur lui, elle l'avait si bien endoctriné qu'il craignit « un moment d'être entraîné vers la religion prétendue réformée ».

« J'ai toute ma vie rêvé Genève et n'ai pu la visiter, lui écrivait-il en février 1849. J'avais entrepris un livre sur cette cité et son histoire, et ne l'ai

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pas achevé par conscience, parce que je n*avais pas vu le pays. Si je l'achevais au bord du lac, cela me ravirait. J^ai toutes mes notes depuis i833, je les ai même ici à la campag-ne, et maintenant je ne désespère point de pouvoir aller sans scrupule visiter vous et le lac. »

i833! retenons bien cette date. C'est l'année où Lamennais fut condamné en cour de Rome et où il écrivit les Paroles d'un croyant. Que de choses nous donnent à entendre ces quelques lignes sur Genève ! Après la révolution de i83o, Alfred de Vigny avait embrassé le parti de Lamennais. Il était devenu démocrate en religion et en politique. Mais quand le g-rand Féli, à son retour de Rome, répondit aux foudres du Vatican par la publication de son pamphlet, il sentit tout à coup le terrain politique et religieux lui manquer sous les pieds, — et je pense que c'est à ce moment qu'il se tourna vers la ville de Calvin.

Que s'il s'arrêta en route, c'est qu'il était trop pondéré de son naturel, et trop attaché aussi aux traditions religieuses de ses pères pour verser dans le protestantisme, bien qu'il y fût attiré par la piété de sa femme et par la « douce gravité de M^^^ Maunoir ». Avait-il d'ailleurs la foi qui agit, en i833? J'en doute. S'il n'avait pas encore « construit en

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lui-même l'édifice immuable de ses idées philosophiques, théoiocfiques ei théosophiques )),s'il n'avait pas encore « étudié à fond toutes les doctrines et toutes les théories antiques et modernes », il était déjà trop philosophe et trop raisonneur pour céder en matière religieuse à un coup de tète, voire à un coup du cœur.

Du reste, ce qui prouve que sa tentation de se faire calviniste ne fut qu'une tentation passagère, qu'un moment de mauvaise humeur, c'est l'admirable lansi^age qu'il tint quelques années plus tard au célèbre écrivain et pasteur protestant Félix Bungener (i).

M"® Maunoir, qui ne perdait pas une occasion de le catéchiser sans en avoir l'air, lui avait fait passer les deux ou trois ouvrages de Bungener dont le succès as^ait dépassé les frontières de la Suisse, à savoir : in sermon sous Louis X/V, Trois sermons sous Louis XV et Voltaire et son

(i) Félix Bungener, lécrivain le plus connu de l'église de Genève au XIX» siècle, était né à Marseille, le i3 septembre i8i4. Il est mort H Genève le i4 juin 1874. Cf. : la thèse soutenue devant la Faculté protestante de Montauban par Henri Gambier sous le titre : Félix Ihmgener, sa vie, ses écrits et sa controverse, i vol. in-8*, Genève,

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temps. Et Vigny, après avoir lu ou plutôt dévoré ces livres, s'était étonné que la critique parisienne n'eût pas attaché ses soins les plus attentifs à leurs rares mérites (i). Le Sermon sous Louis XIV surtout, où Bungener met en scène tous les prédicateurs du grand siècle : Bossuet, Bourdaloue, Fénelon et Claude de Charenton, l'avait littéralement conquis.

« Claude de Charenton, disait Vigny, est fort séduisant pour moi. Etait-il aussi parfait, simple, modeste, que M. Bungener l'a peint? A-t-il écrasé à ce point notre Bourdaloue et foudroyé le Père La Chaise? J'ai cru et veux croire fermement à ce récit, qui est celui des Aventures d'un sermon. Ce sermon est le héros du roman, et moi-même, qui ai depuis si longtemps prêché en faveur de la vérité dans l'art, j'attache bien plus d'importance à la thèse qui est soutenue dans le livre qu'au vrai historique de la formation du sermon et du dénouement dramatique de sa péroraison. L'excellent écrivain, votre ami, a pris ce cadre pour entourer ses doctrines et ses théories, et il l'a fait avec un bien rare talent. La doctrine est bien purement

(i) « 11 écrivait, en effet, du Mainc-Giraiid à Riisoni, le 28 mars 1862 : « J'ai reçu ici les œuvres de M. Bungener, ministre prolestant de Genève, homme de talent dont la presse française a trop peu parlé. Ne connaissez-vous pas ses écrits? »

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protestante assurément, et sévère pour le catholicisme, mais c'était à quoi il fallait s'attendre, et la satire est juste quand elle frappe les prédicateurs courtisans. Si j'avais à former un jeune orateur de la chaire, je crois que je lui donnerais ce livre à étudier des premiers. Les délibérations de Bossuet et de ses célèbres amis sur Vart du sermon, la place secondaire qu'ils assig^nent au prédicateur dans leur opinion; la critique des sermons littéraires lus, récités et improvisés, le discours de Claude sur la manière dont un prédicateur doit étudier l'Ecriture sont les parties supérieures du livre à mes yeux, et dig^nes d'avoir été entendues de Bossuet et approuvées par lui. »

Qu'est-ce donc que ce Sermon sous Louis XIV? C'est un heureux mélan«"e de théorie, d'histoire et de roman. Le sermon dont il s'agit est prêché par Bourdaloue devant Louis XIV, en 1676, le jour du Vendredi-Saint, dans la chapelle de Versailles. Un prêtre avait refusé à M'"^ de Montespan l'absolution qui lui était nécessaire pour faire ses Pâques. Irrité, le roi avait consulté le duc de Monlausier et Bossuet. Tous deux avaient pleinement approuvé la conduite du prêtre. Bossuet avait même eu le courage de déclarer au roi qu'il était adultère et

de demander en personne à M™^ de Montespan de quitter la Cour. Mais le roi ne l'avait pas écouté, et la favorite lui avait répondu qu'elle ne voyait pas pourquoi on lui refusait l'absolution quand on l'avait donnée au roi qui était beaucoup plus coupable qu'elle. C'est alors que Bourdaloue monta en chaire et prononça le sermon à la suite duquel \[me (Je Montespan fut éloig^née de Versailles. Mais cette victoire éclatante, Bourdaloue la devait à Claude de Charenton, le fameux ministre protestant, qui, dans une entrevue à laquelle assistaient Fénelon et Bossuet, avait adjuré le prédicateur de dire toute la vérité au roi, et, resté seul avec lui, avait dicté la péroraison qui avait eu de si heureux effets .

Voilà le roman, tel que l'imagina Félix Bung-ener. Je ne m'étonne pas qu'il ait tant plu à l'esprit critique et philosophique d'Alfred de Vig'ny, car, outre qu'il est écrit de main d'ouvrier et d'une plume qui trahit les origines et la culture toutes françaises de l'auteur, il nous apporte sur l'éloquence de la chaire et sur les g-rands sermonnaires du xvii^ siècle des vues, des rapprochements, des comparaisons dont on ne saurait méconnaître la justesse et la nouveauté.

C'est ainsi, par exemple, qu'après avoir signalé la grande influence que Bossuet avait acquise de son

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vivant, grâce à son génie, il démontre qu'on s'est trop habitué à ne voir en lui que l'orateur :

(( A certains égards, dit-il, on a raison, et sa réputation s'en est bien trouvée; mais, au point de vue historique, on se trompe. En 1676, six ou sept ans après qu'il eut cessé de prêcher habituellement, Bossuet orateur passait déjà assez loin derrière Bossuet controversiste,érudit, avocat du gallicanisme. Père de V Eglise^ comme on disait lors de la fameuse assemblée de 1682, et comme La Bruyère, en 1696, ne craignit pas de le dire en pleine Académie. C'est un de ces faits qui vous échappent tant que l'attention n'est pas avertie, et dont les preuves surgissent en foule dès que l'on commence à s'en douter. Il est donc prouvé que, dès que Bossuet ne prêcha plus, l'éloquence de la chaire fut considérée, sinon audessous de lui, du moins comme au-dessous du rôle qu'il remplissait dans l'Eglise de France. Mais ses oraisons funèbres, dont les plus belles sont postérieures à cette époque, on ne les considéra que comme des morceaux de circonstance. On les louait, sans doute, mais on n'avait pas l'idée que cela dût aller plus loin; on était à cent lieues de penser que sa réputation dût un jour dépendre, en quoi que ce fût, du mérite de ses discours. Et comme il ne resta que trop fidèle, pendant les dix-neuf dernières

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a nnées de sa vie, à rengagement qu'il avait pris « de ne plus célébrer la mort des autres w, celte manière de voir eut tout le temps de devenir universelle. »

Et Bung-ener d'établir que la renommée de Bossuet comme orateur, après avoir subi une éclipse de près d'un siècle, ne fut vraiment consacrée qu'à partir du jour où La Harpe, qui l'avait longtemps combattu comme tel, déclara qu'il était, devant lui, (( terrassé d'admiration ».

Voilà pour Bossuet. Quant à Massillon, Bungener ne le ménage pas ; il lui reproche d'être de ceux qui « ont vécu par leur style », et d'avoir poli et repoli, sous l'influence énervante d'un siècle usé, les discours qui lui ont valu tant de triomphes et qu'il métamorphosa peu à peu en pièces littéraires :

« On les fait apprendre par cœur au jeune roi devant qui ils venaient d'être prêches, le magistrat les a sur son bureau, la femme à la mode sur sa toilette. On est étonné de lire des sermons avec tant de charmes. Et moi aussi je suis pieux! semblet-on dire; et les gens du monde élèvent aux nues celui qui, d'un seul coup, les a si bien réconciliés avec eux-mêmes. »

A Fénelon, Bungener reproche de mépriser l'art. 11 a pour sa douceur, sa charité et la limpidité de

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sa parole une grande admiration, mais il ne peut lui pardonner de n'avoir pas un goût sévère.

« Il a le goût du cœur développé plus que personne; celui de la raison, il l'a beaucoup moins et ne paraît pas vouloir l'acquérir; c'est un homme de théorie qui aime les extrêmes, n

Reste Bourdaloue. Pour celui-là, Bungener est plein d'enthousiasme. Il ne manque pas une occasion de le défendre et il loue son caractère égal.

« Bourdaloue, dit-il, n'est ni éiéoant comme Massillon, ni majestueux comme Bossuet,ni grave comme le Pascal des Pensées, ni spirituel comme celui des Provinciales, ni concis comme La Rochefoucauld, ni sec comme Descartes, ni onctueux comme Fénelon.Ou'est-il donc? Il est lui; et le cachet de son individualité, comme on dit de nos jours, est profondément empreint sur toutes les pages, (lisons mieux, sur toutes les lignes de ses discours. . . Bourdaloue a donc été populaire par l'excès même de ce qui nuit ordinairement le plus à la popularité des prédicateurs. La plupart de ceux qui échouent n'échouent que parce qu'ils raisonnent; lui, plus il raisonnait, plus ou l'admirait. . . Vous l'aimez parce qu'il vous dompte. »

Et ici nous touchons du doigt la raison des pré-

férences de Bung-ener pour Bourdaloue. Sainte- Beuvedisaitqu'il était le plus janséniste des jésuites, Bung-ener aurait pu dire qu'il en était le plus protestant, car ici c'est tout comme, ou plutôt cela revient à dire qu'il se rapprochait des uns et des autres par la sévérité évangélique de sa morale et son idée de la pénitence.

Tout n'était pas, d'ailleurs, fiction dans le Sermon sous Louis XIV ; il y avait une part de vérité. Nous savons, par exemple, d'une façon certaine, — et le R. P. Du Lac n'a pas oublié de consigner ce fait historique dans le plaidoyer pro domo qu'il a publié récemment sous le titre un peu général de Jésuites (i), — nous savons pertinemment que Bourdaloue ne ménag^ea pas la vérité à Louis XIV dans le carême qu'il prêcha à Versailles et que, le carême fini, le roi lui dit : « Mon père, vous allez être content de moi : j'ai renvoyé M""^ de Montespan à Clagny. » A quoi le prédicateur répondit avec autant de fermeté que d'esprit : a Sire, Dieu serait bien plus content si Clagny était à septante lieues de Versailles (2) ! »

Mais je doute fort que Bourdaloue ait cédé dans

(1) Jésuites, par le R. P. Uu Lac, i vol. chez Pion, p. i5,

(2) Mémoires de M^^ de Maintenon, par Laiiguet de Géry, pp. 1 13 et 166.

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la circonstance aux objurgations de Claude de Charenton, quoiqu'il soit établi que les jésuites entretenaient de bonnes relations avec ce protestant par haine des jansénistes. Faut-il rappeler, à ce propos, ce que le Père Annat disait à un calviniste pendant que Claude guerroyait contre Nicole et les gens de Port-Royal sur la Perpétuité de la foi de l'Eglise catholique touchant V Eucharistie :

« Vous avez bien traité les jansénistes ! Je suis marri qu'ils soient unis avec nous sur ce point ; mais si vous vouliez revenir avec nous sur celui-là, nous les accablerions sur les autres (i)... w

Quoi qu'il en soit, je m'explique sans peine que Vigny ait pris un réel plaisir à la lecture du Sermon sous Louis XIV. Les protestants genevois sont rares qui ont la légèreté de plume et la finesse d'esprit de Félix Bungener. Il trouva cependant que notre pasteur avait trop tiré la couverture du coté calviniste et voici la très belle lettre qu'il lui écrivit après avoir lu son livre. Je remercie M. Bungener fils de me l'avoir communiquée :

« Mardi, lo août 1802 .

<( J*ai voulu attendre pour vous remercier, Mon-

(i) Port-Royal, par Sainte-Beuve, t. IV, p. 448.

sieur, le moment où il me serait permis d'oublier, en vous relisant et en causant avec vous, les inquiétudes que me donne sans cesse une santé qui m'est chère avant toute chose et qu'enfin j'ai réussi à rendre moins frag^ile par un bien long" séjour à la campagne. Je ne sais rien de plus aimable que la bonté que vous avez eue de répondre par l'envoi de vos œuvres à une question que je faisais à notre spirituelle et excellente amie.

« J'ai lu vos livres dans l'ordre de leurs publications, qui se trouve être aussi celui du temps, et j'ai commencé par écouter le Sermon sous Louis XÏV. Après m'être promené avec lui dans le silence de mes bois, j'ai passé de Bourdaloue et Claude au règne de Louis XV, au Père Bridaine et à Rabaud, avant de m'enfermer avec votre Voltaire, ce que j'ai fait depuis. Je m'applaudis d'avoir pu vous lire dans la solitude, sans être influencé par un seul écho des bruits du succès ou de la critique, sans avoir jamais connu vos partisans ou vos adversaires, sans^ même vous connaître ejicore. Comme l'un de vos orateurs, vous étiez pour moi seul dans la chaire, et moi seul dans l'église, sans les frémissements approbateurs ou les murmures de la multitude, sans rien de ce qui peut prévenir, entraîner ou troubler.

(( Je pourrai donc vous dire, Monsieur, mes impressions et mes réflexions sans aucun alliage, sans autre chose que ma pensée répondant à la vôtre. Je vous ai cherché vous-même dans vos livres, et il me semble que je vous ai vu tout entier aujourd'hui en achevant votre troisième ouvrage : Voltaire et son temps. A travers le voile des deux Romans historiques (car ne doivent-ils pas porter ce nom ?) je vous ai entrevu déjà. Ce dernier livre vous découvre et vous ne pouvez qu'y gagner. Je suis content d'avoir résisté au premier inconvénient qui me portait à vous parler des œuvres d'art avant d'avoir écouté l'œuvre du critique philosophique. Je vois que vous savez plus que personne mettre au rang qui leur convient les éloges uniquement littéraires et tout le matériel de la forme que vous pouvez cependant créer et modeler avec une rare habileté.

(( La pensée seule vous importe, l'excellence de sa direction, la beauté de son but et la grandeur de ses enseignements.

« Malgré cela, je ne puis m'empêcher de vous parler dabord de la forme et des séductions de vos portraits, du plaisir que j'ai goûté à me promener avec votre Concile dans l'allée des philosophes, à entendre discuter nos hommes de l'Eglise

de France, sur l'improvisation réelle et celle qui montre les soufflets de Vorgue; à voir commencer, entre l'abbé de Fénelon qui est déjà le doux homme d'opposition et Bossuet lui-même, une discussion prélude des controverses futures. Bourdaloue admiré déjà par M. de Condom, ce Bourdaloue qui croît encore, tandis que Massillon décroît. Vous lui avez donné, Monsieur, un bien dangereux adversaire dans Claude de Gharenton et vous en avez fait son maître, son guide sévère, vous Tavez placé devant lui comme l'ange à Tépée flamboyante. 11 l'avertit sévèrement par sa lettre, il en répète devant Bossuet les leçons redoutables pour le roi, il impose, il dicte une péroraison courageuse, et comme Bourdaloue hésitait à déplaire, Claude lui apparaît, le foudroie d'un regard; au moment où il allait être infidèle à la leçon qu'il devait donner et qu'il avait reçue, l'orateur catholique est relevé par l'esprit protestant et ne triomphe que soutenu par lui.

« Pour ne point sortir des mérites de la forme, je veux vous dire encore le gré que je vous sais d'avoir encadré la composition entre la lecture du cantique XH' d'Jsaïe et sa paraphrase. Tout ce livre est bien composé, et si le fait est rigoureusement vrai, Genève a dû s'enorgueillir et applaudir

au sacrifice d'une victime telle que Bourdaloue sur l'autel de Calvin.

« Vous, ne vous êtes pas contenté, Monsieur, de la mettre au pied de Luther, vous avez écrit un autre livre que vous auriez pu intituler : les Martyrs protestants, et nous, Français, nous ne savons que trop combien celui-là est cruellement historique dans vos plus sanglantes pages. Ici, en vous embarquant sur les eaux plus empoisonnées du siècle de Louis XV, vous avez vu, en les sondant, que vous auriez à combattre d'un côté le grand navire catholique, et de l'autre les corsaires encyclopédiques. Aussi vous avez fait feu de tribord et de bâbord et cette fois vos pièces sont chargées à mitraille. Il me semble que vous vous êtes irrité en marchant.

« La Société de Jésus n'est pas seulement attaquée, tous les dogmes du catholicisme sont frappés de vos traits redoublés. La confession, la direction des consciences, le célibat des prêtres, les légendes, la transsubstantiation et la présence réelle, la communion, les couvents, les sacrements, les frais du culte, la messe, les soins alors mal donnés aux malades, vous attaquez tout ce qui est vulnérable dans l'Église romaine. Le martyre des ministres Rochette et Grenier ajoute à l'horreur du supplice

de Calas. Vous n'avez rien omis de ce qui pouvait flétrir le catholicisme et indigner contre ses dogmes et ses actes. La grâce des dialogues et des scènes de la cour ne m'a point empêché de suivre partout votre sentiment inexorable. Vous poursuivez votre ennemi avec un talent plein de souplesse. Le Père Bridaine et Rabaudsont les deux lutteurs, et les figures du xviiie siècle tournent autour d'eux. Vous connaissez le temps de Louis XV comme le chapelain de Frédéric II, mais, permettez que je vous le dise, je vois avec tristesse le soin que vous prenez de réveiller les souvenirs presque éteints de ces persécutions qui durèrent, hélas I jusqu'à Louis XVL La France est depuis près d'un siècle le pays de la tolérance la plus complète, il me semble. Tout est ouvert à tous les cultes. Des hommes politiques de l'Église protestante ont assez longtemps gouverné la France actuelle pour qu'elle soit à l'abri de tout soupçon de partialité. Elle a bien plutôt mérité le reproche dJ indifférence en matière de religion, qui lui fut fait avec éloquence. Si l'on évoquait trop souvent les ombres des victimes, si Montluc renvoyait à Des Adrets ses fantômes, si le protestantisme et le catholicisme recommençaient cette lutte des morts, ce serait, je le crois, le christianisme qui en souffrirait. Dans un

temps OÙ, près de vous, Strauss a enseigné et prêché en Suisse, où nous avons vu à Paris le pouvoir à demi saisi par ceux qui disaient : La propriété c'est le vol, et : L'idée de l'existence de Dieu est cause de tous les maux de l'humanité, à présent qu'il ne suffit plus de dire comme un poète de nos jours qui m'est cher :

0 Christ, il est donc vrai, ton éclipse est bien sombre (1) !

« A présent que la Divinité même est menacée par le matérialisme et le panthéisme à la fois, n'estil pas permis d'espérer que les ministres chrétiens emploieront l'autorité de leur parole à resserrer s'il se peut, et rapprocher les barrières de tous les cultes? Ce n'est pas trop de toute l'armée du Christ pour faire face à la barbarie intérieure qui, de tous côtés, est sortie de ses ténèbres.

« Mais vous avez voulu faire la guerre au mal dans le xvii^ et le xviii® siècle et vous l'avez faite avec une telle indépendance que vous l'avez combattu même dans le Genevois J. -J.Rousseau, votre compatriote. Vous le poursuivez encore, le mal, dans notre époque tourmentée. Hélas! Monsieur, notre pauvre France vous a donné d'étranges spec-

(il Lamartine.

tacles. Nous sommes encore Varme au bras^ et depuis le peu de temps où vos livres furent publiés, vos idées ont déjà pu se modifier sur bien des points.

« Je compte sur l'amitié et la belle et sage intelligence de INr^^ Camilla Maunoirpour m'avertir dès que de nouveaux écrits auront suivi ceux dont vous m'avez fait possesseur.

« Peut-être prendrez-vous encore la forme du Roman historique. Je m'en féliciterais, car vous avez prouvé qu'il n'y a point de question, si grave qu'elle soit, et pas de vues si hautes qui ne puissent s'y déployer dans un langage pur et dans une composition aussi chaste que la pensée qui inspire et soutient votre religieux ministère.

« Vous voyez, Monsieur, par la longueur de cette lettre, expression bien incomplète encore du plaisir que je vous dois, combien il me sera précieux de voir l'auteur, après avoir vécu ici avec ses ouvrages. Je serai peut-être un jour assez heureux pour vous rencontrer dans notre beau pays et pour vous prier dans des entretiens pareils à ceux de votre grave Concile^ de ne regarder mes remarques et mes regrets sur l'ardeur militante du protestantisme que comme une preuve de plus de l'impression sérieuse que produisent sur moi vos écrits, et de la

haute estime qu'ils m'ont inspirée par votre présence.

« ALFRED DE VIGNY « au Maine-Giraud, Blanzac (Charente) (i). ■

Le poète, qui depuis quinze ans rêvait d'aller à Genève, en pèlerinage, ne put jamais réaliser son dessein, et ce n'est qu'au mois de février i855 qu'il lui fut donné de faire la connaissance personnelle de Félix Bungener.

Un matin, le pasteur protestant, qui était venu passer quelques jours à Paris, reçut la lettre suivante :

« Je vous cherchais partout, Monsieur, votre carte ne portait point d'adresse, et M''^ Camilla Maunoir ne m'avait indiqué que la rue Pavé, sans savoir qu'il y en a trois à Paris et que j'ai cru devoir vous trouver dans celle de la rue Saint-Andrédes-Arts, qui n'est pas la vôtre (2).

(( Je vous remercie de m'avoir éclairé sur votre demeure. Permettez-moi de vous indiquer la manière que mes amis emploient ici pour se retrouver et qui est la plus simple du monde et le seul recours aux déceptions causées par les distances,

(i) Lettre inédite.

(2) C'était rue Pavéc-au-Marais, que M. Buug-encr était descendu.

c'est de prendre un jour rendez-vous. J^ai le projet d'aller chez vous, Monsieur, lundi prochain, 26 février, à 3 heures après-midi. Si vous pouvez m'attendre, ne vous donnez point la peine de me répondre : oui.

« Sinon, indiquez-moi un autre jour, pourvu que ce ne soit pas jeudi. J'y serai fort exact, ayant un très grand désir de vous voir après avoir lu les excellents écrits que j'ai reçus de vous.

« Croyez, Monsieur, à mes sentiments de haute considération.

« ALFRED DE VIGNY (l). »

« Mercredi, 2t février 1855, »

Que se dirent-ils dans cet entretien? Sur quoi porta-t-il? Quelles en furent les suites morales? Nous ne le saurons probablement jamais, car le poète et le pasteur semblent avoir emporté leur secret dans la tombe (2). Mais le silence persistant que Vigny garda vis-à-vis de Bungener à dater de ce jour me donne à penser que le fossé qui les séparait au point de vue religieux, loin de se combler, ne fit que se creuser davantage.

(i) Lettre inédite.

(2) Lettre à iM"»' de Saint-Maur, publiée par la Revuede Paris du i5 février 1900.

A partir de 1862, sous l'action de sa maladie et des événements, sans parler de l'influence de ses proches, il s'était opéré dans les idées de Vigny un changement notable dont ses lettres à M°^^ Lachaud font foi. Le démocrate qu'il avait été de i83o à 1848 avait fait un retour sur lui-même; le socialiste s'était converti, et le sceptique qu'il avait été avait perdu les trois quarts de son assurance. Dès lors que lui restait-il? à quoi pouvait-il se raccrocher? Gomme il était de « race religieuse », il revint à la religion de son berceau, ainsi qu'un enfant revient à sa mèrc^ sans éclat, sans meâ cuipâ, s^ns fausse honte. Tout en plaignant dans son cœur <( la faiblesse égoïste des pauvres âmes qui s'appuient encore sur des pratiques païennes (i) », il ne pouvait s'empêcher de sourire aux âmes dévotes qui, durant sa longue maladie, couvraient son lit de toutes sortes d'amulettes. A la fin, il demandait même des prières à sa filleule pour mettre un terme à ses souff'rances. Et quand il se vit sur le

(i) J'avais prie M. Buni;::ener fils de consulter les noies de son père dans l'espoir qu'il y trouverait peut-être quelques indications sur le sujet de son entrelien avec A. de Vig-ny. Mais son carnet ne contient, parait il, que ces mots sous la date du 26 février i8o5 : w Visité l'ée^lise de Saint-Germain-l'Auxerrois. Retour pour attendre M. de Vigny (jui m'avait annoncé sa visite pour trois heures. Excellente et longue visite (une heure et demie). S'il a été sincère, il fait un très i^rand cas de mes ouvrages; ce qui est sûr, c'est qu'il les connaît fort en détail et à fond. »

LA VIE AMOUREUSE 2o3

point de mourir, il se confessa humblement à un saint prêtre.

Certes, ce n'était pas la mort que Bungener aurait désirée pour Vigny, mais je gagerais bien qu'en l'apprenant INF^® Maunoir sera tout de même tombée à genoux et aura récité le De Prof midis!

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