‹ Alfred de vigny en bearnChapitre 2 sur 3 · RUE MONSIEUR - LE - PRINCE · texte numérisé non relu

RUE MONSIEUR - LE - PRINCE

A. DF VIONY

0 montagnes d'arur ! 0 pays adoré, Rocs de la Frazona, cirque du Marboré, Cascades qui tombez des neiges entraînées Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées !

Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons.

Dont le front est de glace et le pied de gazons !

C'est là qu'il faut s'asseoir, c'est là qu'il faut entendre,

Les airs lointains du cor, mélancolique et tendre.

Le Cor. — Pau i8j5

S'il est un poète auquel le temps, ce patient niveleur, n'ait rien enlevé de sa gloire, c'est bien Alfred de Vign3^ Il est de ces rares esprits qui n'ont qu'à gagner au jugement de la postérité. Son œil lucide a vu au delà des espaces, allant vers les clartés immatérielles et divines, ce qui fait qu'il demeurera éternellement jeune. Planant au-dessus des misères et des petitesses humaines, il a entrevu l'avenir. Aussi, les penseurs l'accueilleront dans leur république idéale ; les représentants des nouvelles écoles philosophiques lui ouvriront leurs bras.

L'aîné des poètes de ce siècle, puisque ses premiers vers ont précédé ceux de Lamartine et de Victor Hugo, le plus grand par la conception qu'il a eue de l'œuvre d'art, ne devant rien à aucun de ses devanciers, il en restera aussi le plus pur, le

plus suave et même le plus moderne ; le seul de toute la pléiade romantique que notre nouvelle école symbolique, à laquelle peut-être est réservé l'avenir, admette et admire comme un précurseur. Il a eu beau, dédaigneux des applaudissements de la foule, s'être enfermé en plein épanouissement de force, en pleine maturité de talent, dans sa « tour d'ivoire (i) *, il ne s'y est si bien enfermé que l'on ne l'y déconvrît. Quel écrivain a réalisé comme lui l'idée absolue du parfait artiste ? Existe-t-il dans la langue française beaucoup de poèmes aussi beaux et aussi parfaits quEloa et que Moïse ? De recueils comparables aux /-"ot'nu'.s Anliqiiesel Modernes etaMX Destinées "/ La place d'Alfred de Vigny est marquée bien haut et un peu à l'écart dans l'Olympe réservé aux maîtres de la pensée. Le prosateur chez lui est digne du poète. Parlerons-nous de C//u/ Mars, de Slello, de Servitude et Grandeur militaire ? Ce livre qui devrait avoir pour épigraphe <r Ave, Caesar Imperator, morituri te salutant >, est peut-être ce qui a été écrit de plus grand, de plus douloureux et de plus beau sur le soldat. Parlerons-nous de son théâtre ? A quoi bon ! Le but que nous poursuivons ici n'est pas d'écrire un nouveau volume en l'honneur d'Alfred de Vigny. D'autres se sont chargés de ce soin et s'en sont acquittés beaucoup mieux que nous ne pourrions le faire. Nos visées sont beaucoup plus modestes ; notre but est de faire simplement œuvre de chroniqueur en racontant le séjour du poète dans ce beau pays de Béarn où il a vécu quatre des plus belles et des plus brillantes années de sa jeunesse, où il s'est marié, où il a

(I) et Vigny plus secret,

Comme en sa tour d'ivoire, avant midi rentrait.

Sainte-Beuve — Poésies de Joseph Delohme. Pensées d'Août.

composé Cinq Mars et où il a écrit nombre de ses plus nobles poèmes.

Alfred de Vigny naquit le 27 mars 1797, à Loches, aux confins de la Touraine et du Berry, à l'ombre des murs du formidable donjon où mourut Ludovic Le Mare et où furent enfermés La Balue et Commines, dans une petite maison écartée que son père, Léon-Victor de Vigny, avait achetée à l'approche de la Révolution et dans laquelle il s'était alors retiré. Les Vigny fi), originaires de la Beauce, tenaient déjà un certain rang pendant la seconde moitié du xvi'^ siècle. Ils menèrent néanmoins une vie simple et modeste.

Tous sans ambition, sont morts en laissant leur nom sans auréole (2), se contentant de suivre la voie de l'honneur 'f poussant le service militaire jusqu'au grade de capitaine, où ils s'arrêtaient pour se retirer chez eux (5) ».

Simples et satisfaits si chacun de leur race Apposait Saint-Louis, en croix sur sa cuirasse (4'!.

Notre poète, le dernier de la lignée, fut un soldat comme ses pères ; mais, les dominant par la pensée, il a pu non seulement dire sans fatuité :

J'ai mis sur le cimier doré du gentilhomme Une plume de fer qui n'est pas sans beauté (5)

(i/ Les Vigny sont alliés à une vieille famille fixée depuis longtemps en Béarn, les du Pré de St-Maur, dont le chef du nom et des armes a hérité de son grandpère, le baron de Laussat, du château de Bernadets, dans le canton de Morlaas.

(2} Les Vigny portaient d'argent cantonné de quatre lions de gueules à l'écusson en abime, d'azur à la fasce d'or, accompagné en chef d'une merlette d'or, et en pointe d'une merlette de même entre deux coquilles d'argent.

(3) Les Destinées.

(4) Les Destinées.

{-,) Les Destinées.

mais encore dans un noble sentiment de juste orgueil que nous nous garderions bien de lui reprocher :

C'est en vain que d'eux tous, le sang me fait descendre ; Si j'écris leur histoire, ils descendront de moi (i)

Son grand-père maternel, l'amiral de Baraudin, après avoir été chef d'escadre sous Louis XVI, fut pendant la Révolution enfermé dans les prisons de Loches, malgré son âge et ses infirmités, et eut son fils fusillé à Quiberon. Il était cousin de Bougainville et petit neveu du poète comique Regnard.

Le père et la mère de notre poète vinrent se fixer à Paris, aux approches de Brumaire. Ils quittaient sans regret Loches, où ils avaient perdu trois enfants en bas âge.

Arrivé au moment de commencer ses études, Alfred de Vigny fut envoyé dans une pension dirigée par M. Hix, située dans le faubourg St-Honoré, où habitait son père, et où il eut pour camarades Hérold et les frères Devérica (2). De cette pension, il suivit les cours du Lycée Bonaparte, se préparant à l'Ecole Polytechnique, avec l'intention de rentrer dans l'artillerie, quand eut lieu le retour des Bourbons.

« Nous avons élevé cet enfant pour le roi », écrivit alors M"^ de Vigny au ministre de la guerre, en demandant pour son fils un brevet de souslieutenant dans les gendarmes de la Maison Rouge. Ce brevet fut obtenu sans trop de difficulté, et Alfred de Vigny, à peine âgé de 17 ans, entra le i"" juin 1814, dans les compagnies rouges où il eut pour

(i) Les Destinées.

(2) Eugène Devéria, par Paul Lafond [Bureaux de l'Artiste).

camarade le peintre Géricault. La même année, Alphonse de Lamartine entrait dans les gardes du corps. Vinrent les Cent-Jours ; mais laissons la parole à Alfred de Vigny : <r Un cheval me casse la jambe ; boitant et à peine guéri, je pris la déroute de Louis XVIII, jusqu'à Béthune, toujours à l'arrière-garde et en face des lanciers de Bonaparte * (i) dit-il dans son Journal qu'il commença à écrire en arrivant en Béarn. Son régiment fut licencié dès l'arrivée du roi à Gand, pour être rétabli le 8 juillet 1815, au second retour du monarque ; puis enfin, définitivement supprimé six mois plus tard, le 31 décembre 1815. Deux mois après, en mars 1816, notre jeune officier entra avec son grade, dans la garde à pied, où il eut pour camarades Taylor (2) et Cailleux (3). Au bout de six ans, en juillet 1822, il fut promu lieutenant dans le même régiment qui ne s'écartait guère de Paris, puisque ses principales garnisons furent alors tour à tour Versailles, Vincennes et Courbevoie. A Vincennes, Alfred de Vignv écrivit La Prison, à Courbevoie, le Trappiste (4'), poèmes d'une inspiration si sereine et si haute. C'est de cette commune suburbaine qu'il vint un jour à Paris, chercher Victor Hugo et Emile Deschamps (5) avec lesquels il était déjà lié, pour

(i) Journal d'un Poète.

(2) Taylor (Isidore-Sévérin-Justin baron), voyageur, littérateur et philanthrope, membre de l'Institut, né à Bruxelles le 15 Août 1789, mort à Paris le 6 septembre

(5) Cailleux (Alexandre-Achille-Alphonse de), artiste peintre, membre de l'Institut, directeur général des Beaux- Arts, né à Rouen le 51 décembre 1788, mort à Paris le 24 mars 1876.

(4) Poèmes Antiques et Modernes.

(5) Le père d'Alfred de Vigny étant lié de longue date avec le père d'Emile et d'Antony Deschamps, il est tout naturel que les fils le fussent à leur tour.

les mener déjeuner avec lui à la table des officiers de son régiment et que, par suite d'une gageure, tout le long de la route, dans la voiture qui les conduisait, ils ne parlèrent qu'en vers, au complet ahurissement du cocher qui les prit tous trois pour des hallucinés [i).

Dans les premiers jours de l'année 1823, Alfred de Vigny entra au 55""* de ligne, alors en garnison à Strasbourg, comme capitaine, à l'ancienneté. C'est là-bas, dans les montagnes des Vosges, qu'il composa son immortel chef-d'œuvre à'Eloa dont le Satan, au dire de Barbey d'Aurevilly, aurait rendu Milton jaloux. C'est de Strasbourg, avant de partir pour les Pvrénées, qu'il envoie son poème à'Eloa, à Victor Hugo, en le chargeant de le publier.

Sur ces entrefaites, c'était alors la guerre d'Espagne, le régiment reçut l'ordre de se mettre en marche pour Bordeaux. Notre nouveau capitaine ne se sentit plus de joie, comme le prouve la lettre écrite ^lors par lui à Adolphe de St-Valry (2), avec lequel il s'était lié à la rédaction de la revue, La Muse Française : <? Aujourd'hui, lendemain du jour de ma naissance, » dit-il, « vient de m'arriver ce nom de capitaine, auquel semble seulement commencer les grandes choses de la guerre, et qui le premier, donne un peu de liberté et quelque puissance. Avec ce grade, m'est arrivée la nouvelle que j'irai en Espagne quand le régiment sera complet. Ainsi je mérite vraiment toutes vos félicitations, puisque je me vois certain de faire cette guerre à la Du Guesclin, et d'appliquer aux actions, les pensées que j'aurais pu porter dans des méditations solitaires et inutiles. >

(1) Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie.

(2) Adolphe Souillard dit de St-Valry, littérateur, né à Dreux.

Nous saurons plus loin à quel point ses espérances furent trompées, mais nous saurons aussi combien ses méditations solitaires furent loin d'être inutiles et de quels chefs-d'œuvre nous leur sommes redevables. De Bordeaux, Alfred de Vigny alla à l'île de Ré, revint à Bordeaux où il ne resta guère, car, presque aussitôt, un nouvel ordre du ministère l'envoya à Orthez, dont le vicomte Gaston "VII fit un moment la capitale du Béarn, pittoresquement dominée par son donjon heptagone, qui vit l'agonie du fils de Gaston-Phœbus, narrée d'une façon si touchante par le vieux Froissard dans ses chroniques naïves. La tour centrale de son vieux pont gothique, à arches inégales, conserve aussi le souvenir des malheureux prêtres précipités de ses fenêtres dans les eaux profondes du Gave, par les farouches soldats du farouche Montgommery, parce qu'ils refusèrent noblement de se soumettre à la doctrine du terrible et bilieux Calvin.

Quoique le régiment fût bien nominativement en garnison à Orthez, il envoyait des détachements dans plusieurs villes du département. C'est ainsi qu'Alfred de Vigny et sa compagnie allèrent résider à Oloron.

Ce fut pour lui un ravissement de parcourir cette merveilleuse contrée si accidentée et si grandiose, aux horizons infinis, qui sépare Orthez d'Oloron. Le trajet fut franchi en deux étapes : avec son détachement, il alla passer la nuit dans la ville forte de Navarrenx aux hautes murailles et aux profonds fossés remplis d'eau. Cet appareil d'antique forteresse, de cette place dont le nom revient à chaque page dans l'histoire des guerres religieuses du Béarn, cet appel des clairons, les portes baissées, les herses levées à leur arrivée, tout cela l'intéressa grandement, comme tous les souvenirs de

ce passé dans lequel il aimait tant à se plonger.

De Navarrenx, le lendemain, après avoir traversé le Gave qui enserre la ville, sur un pont ancien du plus pittoresque effet, par cette charmante route, parsemée de villages si rapprochés les uns des autres que Ton dirait plutôt une longue rue verdoj^ante de faubourg, il arriva à l'antique cité de Centule. C'est avec ravissement qu'après avoir admiré la ville épiscopale de Sainte-Marie, groupée autour de sa cathédrale romano-gothique, au porche surmonté d'une haute et puissante tour, il traversa le gave et découvrit Oloron, avec sa vieille église romane à coupole byzantine occupant le point culminant d'un coteau, ses rues abruptes et sauvages, bordées de maisons des xii* et xiii* siècles étagées les unes au-dessus des autres, et ses murailles croulant de vétusté qui l'enserrent comme un corselet.

Il ne se lassa pas de ce superbe pays et, son service accompH, il s'égarait dans de longues et solitaires promenades à travers cette sauvage vallée d'Aspe, qui mène à l'Espagne. Il sut voir la majesté de ces montagnes, jouir de la grandeur de ces plateaux où « dans les beaux mois d'été, le pastour vêtu de sa cape brune et le bélier à longue barbe, conduisent les troupeaux dont la laine tombante balaie le gazon (i) » ; «r ces lieux escarpés », où l'on n'entend plus « que le bruit des grosses clochettes que portent les moutons et dont les tintements inégaux produisent des accords imprévus, des gammes fortuites, qui étonnent le voyageur et réjouissent leur berger sauvage et silencieux (2) » Il ne fut pas moins sensible au charme attristé de

(1) Cifiq Mars.

(2) Cinq Mars.

l'hiver, « lorsque vient le long' mois de septembre (i) * et qu'un linceul de neige se déroule de la cime des monts jusqu'à la base et ne respecte que le sentier profondément creusé, quelques gorges ouvertes par les torrents et quelques rocs de granit qui allongent leur forme bizarre comme les ossements d'un monde enseveli (2) », alors que l'on voit <?: accourir de légers troupeaux d'isards qui, renversant sur leur dos leurs cornes recourbées, s'élancent de rocher en rocher, comme si le vent les faisait bondir devant lui et prennent possession de leur désert aérien, tandis que Tours brun, suivi de sa famille velue qui se joue et se roule autour de lui sur la neige, descend avec lenteur de sa retraite envahie par les frimas (3) ».

Dans cette garnison d'Oloron, au pied <r. de cette longue et superbe chaîne des Pyrénées qui forme l'isthme crénelé de la Péninsule (4) » en vue « de ces pj'ramides bleues chargées de neige, de forêts et de gazons (5) *, Alfred de Vigny vivait comme nous le voyons, tant soit peu à l'écart des jeunes officiers frivoles et bavards (6), « savants sur la coupe de leur habit, orateurs de café et de billard (7) », préférant de beaucoup à leur société, la solitude ou la conversation des « vieux capitaines

(i) Cinq Mars.

(2) Cinq Mars.

(3) Cinq Mars.

(4) Cinq Mvrs.

(5) Cinq Mars.

(6) Aussi un officier de son régiment, peut-être de ces derniers, Gaspard de Pons, probablement originaire du Béarn où se trouve encore une famille de ce nom, a-t-il dit de lui assez méchamment : « En voilà un qui n"a pas l'air des trois choses qu'il est : un militaire, un poète, un homme d'esprit. »

(7) Journal d'un Poète.

froids, sévères et bons, dont le dos voûté était demeuré tel que l'avait plié le sac lourd d'habits et de munitions (i) 2>.

C'est de ces fréquentations avec ces vieux grognards, chez lesquels il sut voir la sublimité de leur vie de héros obscurs, toute de devoir, de stoïcisme, de noblesse, que sortit ce magnifique livre de Servilwle el Grandeur mililaire.

La solitude, nous venons de le dire, voilà ce que notre jeune capitaine préférait encore à tout. Rien de comparable pour lui à ces longues promenades qu'il faisait seul, par quelque <' étroit défilé (2) »> par quelque <' sentier taillé dans le lit desséché d'jn torrent perpendiculaire, parmi les rochers, au bord des précipices inondés (3) ». Il aimait à y suivre la trace du montagnard » à la chaussure de corde cjui ne peut glisser (4) », s'aidant pour gravir les talus abrupts, du trèfle du bâton ferré qui s'enfonce dans les pentes des rochers (5) ».

A Oloron, en une nuit de l'année 1824, dans sa petite chambre d'officier, Alfred de Vigny composa entièrement et écrivit » sur une feuille de papier, le plan entier de Cinij Mars (6). Tout le temps qu'il resta dans les Pyrénées, il ne cessa un instant de s'occuper de ce livre, lisant à la clarté de sa lampe plus de 300 volumes et manuscrits « mal imprimés et mal écrits de toute façon (7), qu'il ne put se procurer qu'avec de grandes difficultés. Quand il eut mis en ordre tous les documents qui lui étaient

(i) Journal d'un Poète.

{2) Cinq yiars.

(3) Cinq Mars.

(4) Cinq Mars.

(5) Cinq Mars.

(6) Journal d'un Poète.

(7) Journal d'iiti Poète.

nécessaires, quand l'œuvre fut suffisamment mûrie, développée dans sa tète, il commença de l'écrire en I826. D'ailleurs, il l'a dit lui-même : <( Il n'y a pas de livre que j'aie plus longtemps et plus sérieusement médité. Je ne l'écrivais pas, mais partout je le composais et j'en resserrais le plan dans ma tête (i) «i

Alfred de Vigny a peut-être eu le tort, dans Cinq Mars, de ne pas se contenter, comme Walter Scott, d'emprunter le décor pittoresque et poétique des temps passés, pour y placer des héros imaginaires ; il a voulu, déplus, y faire mouvoir des personnages trop connus par l'histoire pour pouvoir, come il l'a fait, en altérer le caractère. Il pensait, il est vrai, que le but à poursuivre dans le roman était de dégager « le spectacle philosophique de l'homme profondément travaillé par les passions de son caractère et de son temps (2) ». Il était de cette opinion exprimée plus tard par Villiers de l'Isle- Adam, qui était bien un peu celle des anciens, que 'histoire ne doit pas être racontée telle qu'elle s'est passée, mais telle qu'elle aurait dû se passer (3).

Comme un détachement de la garnison d'Oloron était cantonné dans le fort d'Urdos, au bout de la vallée d'Aspe, tout près de la frontière, Alfred de Vigny était heureux d'avoir sans cesse à traverser ces défilés aux aspects nobles et majestueux, ce pays aux grands souvenirs historiques, qu'il a rendus avec tant de poésie et d'exactitude dans Cinq Mars. Il aimait à le parcourir dans tous les sens,

(i) Plusieurs vieux Oloronais nous ont, à diverses reprises, parlé d'Alfred de Vigny, qu'ils se souviennent d'avoir rencontré souvent se promenant, presque toujours seul, par les chemins qui entourent la ville.

[2] Journal d'un Poète.

(3) Villiers de l'Isle-Adam — Contes cruels — Duke et Portland.

tantôt s'arrêtant à Sarrance qui vit Louis XI s'agenouiller aux pieds de sa Madone miraculeuse ; tantôt à Accous, patrie du poète Despourrins, dont les canzones douces et tendres sont encore aujourd'hui chantées par tous les pasteurs pyrénéens ; tantôt à Lescun au pont pittoresque, à la magnifique cascade et aux rochers sauvages, où, au commencement du siècle, 5 ou 600

montagnards précipitèrent dans le torrent, à travers les rocs, 6.000 Espagnols qui avaient franchi la frontière.

C'est dans une de ces excursions autour d'Urdos, dans ces belles solitudes, si près des cieux, en contemplant ces blancs tapis de neige où se joue la lumière, qu'il écrivit, à la fin de cette année 1823, son beau poème de Dolorida (i), d'une passion si contenue,

Château de Pau

(i) Poèmes Antiques et Modernes.

d'une inspiration si haute et d'une beauté si attristée.

Si alors Alfred de Vigny eut l'ennui de rester en sentinelle sur la limite de la France et de l'Espagne, lui qui ne demandait que l'occasion de franchir les Pyrénées, pour « se signaler dans quelque combat, et, par de brillants faits d'armes, acquérir des grades supérieurs (i) » félicitons-nous-en grandement, car à cette inaction forcée, nous sommes redevables de ses chefs-d'œuvre. Ce dont nous le plaindrons, c'est comme il l'a écrit lui-même, d'avoir eu souvent à « tomber d'Eloa à la théorie de l'infanterie (2) ».

C'est sans doute d'Oloron, quoique nous ne puissions le certifier, qu'il faut dater cette courte pièce du poète intitulée : « Prière pour ma mère (3) *, d'une allure si tendre et si noble. Cette pièce écrite en septembre 1823, pendant la cruelle maladie qui avait atteint les facultés mentales de sa mère et que, par pudeur filiale, Alfred de Vigny ne voulut pas faire imprimer, a été recueillie dans ses papiers et insérée dans le Journal d'un Poêle.

Son temps de séjour à Oloron étant passé sans que l'ordre fût venu à sa compagnie de rejoindre l'armée d'occupation en Espagne, Alfred de Vigny retourna à Orthez, qu'il quitta de nouveau au bout de quelques mois pour venir à Pau. Le 11 juin 1824 le régiment s'éloigna de la ville de Gaston-Phœbus dès les premières heures de l'aurore, au son du tambour, le colonel M. de Fontanges en tête, chaque capitaine, et Alfred de Vigny était du nombre, en avant de sa compagnie, et arriva le soir dans la

{i) Journal d'un Poète.

{3) Journal d'un Poète.

(j) Journal d'un Poète.

cité d'Henri IV, après avoir allègrement parcouru les neuf lieues qui séparent les deux villes, .par ce merveilleux chemin en vue des Pyrénées, qui domine le Gave. Le pays enchanta notre poète : mais il n'eut guère le loisir d'en jouir, car le régiment arriva juste à temps à Pau pour assister et prendre part à une importante solennité, où les témoignages d'enthousiasme que la courtoisie béarnaise ne refuse à personne, plus particulièrement à un prince et surtout à une femme, eurent une occasion de plus de se montrer. Nous voulons parler de la visite de la duchesse d'Angoulême, annoncée depuis quelque temps déjà, qui arriva dans la patrie de son aïeul, Henri IV, le vendredi 27 juin, vers 3 h. 1/2 de l'aprèsmidi, venant de Bayonne, escortée par un peloton de gendarmerie qui entourait sa voiture et celle de sa suite. A l'entrée de la ville, un arc de triomphe avait été dressé, auprès duquel l'attendaient les autorités, la garde nationale à pied commandée par M. Lavielle fils (i), et la garde nationale à cheval commandée par le baron de Gayrosse (2). Le 55""* de ligne faisait la haie jusqu'à l'hôtel de la préfec-

(i) Nicolas Lavielle, né à Pau, le i^"" janvier 1808, député des Basses-Pyrénées, puis premier Président à la cour de Riom et enfin Conseiller à la Cour de Cassation, mort k Portet (Basses-Pyrénées;, le 21 juillet 1874.

{2) Jean-Marie de Larborie, dernier baron de Gayrosse, né à Pau le 7 juin 1785, conseiller général des Basses- Pyrénées, mort dans la même ville le 27 mai 1838. C'était un gentilhomme dans toute l'acception du mot <?■ honoré de tous les partis, dont le caractère noble et digne rappelle la fidélité des anciens preux, et qui oerpétue parmi nous la grâce, l'esprit et l'élégance du dernier siècle » dit L. F. d'Asfeld dans ses Souvenirs historiques du château de Pau publiés par Pagnerre — Paris, 1841. — A. PlaiNTÉ : Une grande Baronnie de Béarn -^ Veuve Ribaut, Pau,

ture, où la princesse dîna et passa la nuit. Elle repartit le lendemain à 6 heures 1/2 pour se rendre à Cauterets.

Exactement un mois plus tard, la duchesse d'Angoulême repassa par Pau, où elle fit sa nouvelle entrée le 27 juillet, à 4 heures 1/2, par la route de Bizanos. Un nouvel arc de triomphe avait été élevé près du vieux pont qui sépare cette commune de la ville. La fille de Louis XVI fut reçue avec le même cérémonial qu'à sa première visite. Elle ne descendit plus à la Préfecture, mais chez la marquise de Gontaut-Biron, gouvernante des enfants de France , dont l'hôtel, aujourd'hui démoli, occupait l'emplacement où a été élevée depuis l'église Saint-Martin. Cette fois, la princesse séjourna à Pau quatre jours pleins, qu'elle employa à visiter le Château, le parc et à parcourir les environs (i).

Ce n'était pas la première fois qu'Alfred de Vigny voyait la duchesse d'Angoulême ; avant fait partie des dragons rouges et de la garde royale, il avait approché la famille du roi ; aussi ces réceptions ne laissèrent-elles qu'une bien faible impression dans son esprit. Ce qui en eut une beaucoup plus durable, et d'un tout autre genre, ce sont les démêlés fort graves que, dès le départ de la princesse, son régiment eut avec les habitants du pays, ce qui ne fut pas pour les lui faire apprécier de prime abord. Avouons même, que les premiers rapports qu'il eut avec eux, furent loin d'être amicaux, ce qui se comprend sans peine. Une de ses lettres que nous reproduisons un peu plus loin est là pour en témoigner.

A peine installés à Pau, et disséminés dans trois

'i) Mémorial Béarnais, juillet 182V — H. Barthety : Le berceau d'Henri IV.

casernements différents — au Château, — dans les cloîtres de l'ancien couvent des Orphelines situés dans la rue du même nom, aujourd'hui démolis, et dans les bâtiments du couvent de Notre-Dame, tranformés depuis en pensionnat des Ursulines, — les pauvres soldats du 55"" de lig^ne se virent en butte à l'animosité de la population. Le dimanche qui suivit leur arrivée, une altercation assez grave eut lieu entre eux et quelques jeunes gens de la ville, à la sortie de la dernière messe de l'église St-Jacques, déjà alors le rendez-vous de la jeunesse dorée de la ville. Le dimanche suivant, i*"" août, des rixes, suivies de batailles en règle, éclatent entre civils et militaires, dans un bal champêtre, au village voisin de Jurançon, situé de l'autre côté du Gave. Les Béarnais ne s'avisent-ils pas de vouloir empêcher les soldats de danser ? Qu'aurait dit Paul- Louis Courier ? Ces rixes continuent , sur le chemin qui mène de ce village â Pau, sur le pont du Gave et sont suivies de rassemblements considérables à l'entrée de la ville, au nord du château, sur la place Gramont, où les militaires sont assaillis à coups de pierres. La nuit vient enfin mettre un terme momentané à ces luttes, mais elles recommencent le lendemain lundi, jour de marché, plus violentes et plus acharnées que la veiUe. Les officiers ne pouvaient plus sortir de chez eux, sans être menacés et même frappés par la populace. Alfred de Vigny, comme ses camarades, était exaspéré de tels procédés et demandait que justice leur fût rendue. On l'essaya et les principaux meneurs de cette échaufFourée furent traduits devant les assises. Avons-nous besoin d'ajouter qu'ils furent acquittés ? Le seul journal existant alors à Pau, le Mémorial Béarnais, finit la série d'articles consacrés par lui à cette affaire par

ces lignes suggestives que nous citons avec bonheur : < Il est prouvé jusqu'à l'évidence que ces événements ne tiennent en aucune manière à la politique, et que les Béarnais, fidèles imitateurs de leurs ancêtres, se font toujours remarquer par leur amour et leur dévoûment à la famille adorée de nos rois (i) ».

Disons encore que l'armée ne tint pas rancune à la population de son attitude à son égard, car, quelques jours après, un violent incendie venant à éclater, ce furent les officiers du 55"" en tête de leurs hommes qui, sans avoir été commandés de service, furent les premiers sur les lieux du sinistre (2).

Ces luttes avec le peuple étaient des plus pénibles à Alfred de Vigny, nature fine et délicate, s'il en fut, qui, avec l'instinctive horreur de la foule, qu'il tenait de sa mère, détestait les querelles. Il en souffrait plus qu'un autre et cherchait à se consoler de tous ces ennuis, par son culte de l'art dont il n'oublia jamais les lois imprescriptibles et qu'il fit toujours passer avant tout.

Voici d'ailleurs une lettre de lui, écrite à la suite de ces événements, à un de ses amis, J.-B. Soulié (3), rédacteur en chef du journal La Quotidienne, dans laquelle il lui donne ses impressions sur les troubles

(i) Mémorial Béarnais, dernier trimestre 1825.

(3) Mémorial Béarnais, dernier trimestre 1823.

(3) Soulié (^Jean-Baptiste-Augustin), littérateur et journaliste, né à Castres en 1780, mort à Paris en 1845. — Prit part au mouvement royaliste de Bordeaux du 12 mars 181 4 et fonda dans cette ville le Mémorial Bordelais, la Ruche d'Aquitaine et la Ruche politique. Il vint à Paris en 1820, collabora à La Quotidienne et fut nommé conservateur de la bibliothèque de l'Arsenal. Il a donné aussi une édition des poésies de Charles d'Orléans, père de Louis

auxquels il venait d'assister et lui témoigne en même temps son regret d'être si loin de Paris et de ses amis, dont il est sans nouvelles.

A M. SouLiÉ, rédacteur en chef de La Quotidienne, nie des Bons Enfants,

A Paris.

Pau, 28 Août 1824.

Je vous écris mystérieusement, mon cher ami ; lors de votre première persécution, je crains que ma lettre ne soit tombée entre les mains de ces misérables. Vous voici encore martjT, mais vous l'êtes d'une foi qui ne peut pas périr plus que l'autre, et je profite de la liberté des manuscrits qui existe encore, pour vous prier d'insérer dans La Quotidienne le peu de mots que vous trouverez ici. Vous savez quels troubles ont eu lieu à Pau ; ils étaient préparés depuis longtemps contre ce régiment dont l'opinion est celle des Vendéens et de la Garde : notre première offense fut le «r Domine Sali'um -* ; la pauvre ville d'Henri IV est envahie par les libéraux que n'ont jamais osé contenir des autorités débiles ; elles ont essayé un jour de punir, tout en tremblant, un scandale dans une église, par un jour de prison ; et, pour venger le roi des Halles, les Halles se sont armées de pierres et ont lâchement écrasé quelques soldats isolés. Tout ce qui se fait et ne se fait pas est, en vérité, bien pitoyable Si vous êtes aimable, vous m'écrirez un peu et me parlerez du grand homme qui a laissé la France sans ministres. Vous me direz aussi si notre Charles

Nodier se souvient de moi et vous dit quelquefois qu'il a un ami dans les Pyrénées. Les belles mouT tagnes et l'air pur et les douces couleurs de ce so^ leil me consolent un peu des habitants que je ne peux aimer, quoi que je fasse. Ma Bible, quelques gravures anglaises me suivent comme mes pénates, et je passe de mon t/ré à ma plume, ici comme partout. Je ne sais rien de Paris, où l'on dit qu'on m'excommunie, comme je vous l'avais prédit, et je travaille comme si l'on devait me lire ; chacun a ses illusions et ses besoins. Adieu, souvenez-vous de moi et prouvez-le moi.

M. Michaud (i) s'arme-t-il pour une nouvelle croisade ? Les infidèles sont encore dans notre camp et autour, à ce qu'il me semble (2).

Nous ne voulons pas analyser cette lettre, encore moins la commenter, cela nous mènerait ailleurs et plus loin que nous ne voudrions aller. Rappelons seulement que c'était l'époque de la Chambre Introuvable et bientôt retrouvée, du fameux ministère de Villèle, du rétablissement de la Censure, du malheureux procès intenté à Michaud refusant de vendre sa part de propriété de La Quotidienne. De tout ce dont parle ici Alfred de Vigny, nous ne voulons retenir que ce qui se rapporte à son séjour en Béarn. Contentons-nous donc de dire que ce roi des Halles, dont il est question à propos des trou-

(i) Michaud (Joseph-François), littérateur, auteur de VHistoire des Croisades, membre de l'Académie Française, né à Albens (Savoie) en 1767, mort à Paris en 1839.

(î) Intermédiaire des Chercheurs 36 novembre

blés de Pau, était un certain Beauvais-Poque (i), sorte de bretteur qui, quelque temps auparavant, avait été à Bayonne se battre avec un officier de la Garde et qui a écrit trois brochures aussi longues et diffuses que peu claires, pour expliquer la part prise par lui à ces tristes événements.

Nous ne savons si ces ennuis de la vie de garnison en furent la cause . Toujours est-il que la santé d'Alfred de Vigny subit alors une sérieuse atteinte. Il tomba assez gravement malade, comme en témoigne cet extrait de son journal : « Etant malade aujourd'hui, j'ai brûlé, dans la crainte des éditeurs posthumes : une tragédie de Roland, une de Julien r Apostat et une d'Antoine et de Cléopâtre, essayées, griffonnées, manquées par moi de dixhuit à vingt ans. 11 n'y avait de supportable dans Roland qu'un vers sur Jésus-Christ :

Fils exilé du Ciel, tu souffres au désert. » (2)

Il se remit assez péniblement ; rendons-lui la parole : «- Je sors d'une longue maladie qui avait les symptômes du choléra. Je suis étonné de ne pas être mort. J'ai souffert en silence des douleurs horribles, je croyais bien me coucher pour mourir. Mon sursis est prolongé, à ce qu'il me semble. » (3).

Malgré tout, Alfred de 'Vigny conserva un sou-

(i) Beauvais-Poque né le 25 octobre 1793, à Pontacq (Basses-Pyrénées), colonel dans les gardes d'honneur aux journées de juillet 1830, fut plus tard commandant du Château de Pau.

(2) Journal d'un Poète.

{}) Journal d'un Poète.

venir durable de la pittoresque capitale du Béarn (4). Pau était, à cette époque déjA lointaine, une modeste ville de moins de 10.000 habitants, aux rues étroites et tortueuses dominée par son vieux château féodal. Celui-ci avait échappé jusqu'alors aux restaurations maladroites qui, en le rendant d'un accès plus facile, lui ont enlevé en grande partie le caractère si précieux et si particulier qu'il avait encore au commencement de ce siècle.

De la ville, on y arrivait par un vieux pont étroit couvert de lierre, aboutissant à une poterne percée dans une haute muraille, dont les assises curieusement agencées, étaient formées alternativement de briques et de cailloux roulés du Gave. Cette poterne donnait accès dans la grande cour triste et froide, au milieu de laquelle se voyait un puits à large margelle, surmonté d'une curieuse ferronnerie.

Du côté du midi, tout était lumière et clarté. En face de la terrasse du Château, la chaîne des Pyrénées, les riches coteaux de Gelos et de Jurançon, le cours sinueux du Gave ; immédiatement au-dessous, la vieille tour en ruines de la Monnaie et les pittoresques masures qui entouraient la place où, à la fin de la belle saison, les troupeaux de la vallée d'Ossau se reposaient avant de se répandre dans les landes du Pont-Long, formaient tout en-

(4) Quoique vivant assez en dehors de la Société du Pays, Alfred de Vigny ne laissa pas à Pau, de fréquenter avec quelques Béarnais. Parmi ceux-ci, nous devons citer en première ligne M. Picot, avoué près le Tribunal de Première Instance, poète patois d'un vrai talent, chez lequel il allait assez fréquemment. Le fils de M. Picot, conservateur du Musée de la ville, nous a maintes fois raconté, l'avoir, dans son enfance, entendu jouer de la harpe dans le salon paternel.

— assemble un spectacle inoubliable bien fait pour frapper l'imagination de notre poète.

A l'ouest, une basse poterne permettait de descendre aux magnifiques quinconces de la Basse- Plante et d'arriver au parc, où Lou Noiiste Henric vagabondait dans sa libre enfance. C'est sous les colonnades de ses chênes superbes, de ses hêtres séculaires, dans ses allées tortueuses qui dominent la merveilleuse vallée du Gave, avec ses montagnes tantôt bleues, tantôt violettes, couvertes de neige, pour horizon, qu'Alfred de Vigny aimait à égarer ses pas.

Malgré la différence de situation, qui était peutêtre alors encore plus sensible qu'aujourd'hui, en entrant comme capitaine au 55""^ de ligne, notre capitaine rencontra dans sa compagnie un simple soldat, G. Pauthier (i), qui devint plus tard, il est vrai, un savant sinologue, avec lequel il se lia vite, attiré vers lui par un goût commun pour les études littéraires et une antipathie commune pour la vie désœuvrée et vide du militaire en temps de paix. Quelque étonnante que puisse paraître cette camaraderie entre le noble officier assez dédaigneux et froid d'ordinaire et le simple soldat, elle montre combien chez cet esprit d'élite , l'amour de l'art tenait de place et rapprochait les distances. A Pau

(i) Pauthier (Jean-Pierre-Guillaume), né le 4 octobre 1801 à Besançon. — Orientaliste ; publia d'abord deux volumes de poésies : Mélodies et Chants d'Amour et Helleniennes, s'adonna à partir de 1830 à l'étude des langues orientales et publia un grand nombre de travaux sur la philosophie de Confucius, sur les livres sacrés de l'Orient, sur le Koran, etc. Il collabora a.u Journal Asiatique, à la Revue d'Orient, au Dictionnaire des Sciences philosophiques, à V Encyclopédie des gens du monde, etc., etc. Pauthier fut un des exécuteurs testamentaires d'Alfred de Vigny.

A. de: VI ONY d'après un portrait du Musée Carnavalet

— était-il en cela encouragé par son ami ? nous en doutons un peu — Pauthier faisait imprimer les premiers bégaiements de sa muse dans le Mémorial Béarnais (i\. Il les signait fièrement en faisant suivre son nom de son titre de caporal et plus tard de celui de sergent au 55""', car il avait eu de l'avancement.

M. H. Barthet}-, dans son volume si documenté sur le Berceau d' Henri IV 2^. reproduit une pièce de vers de Pauthier ; nous y renvoyons le curieux, tout en l'avertissant que M. H. Barthety qualifie cette production d'assez médiocre ; il n'a peut-être pas absolument tort. Alfred de Vigny devait retrouver plus tard à Paris ce camarade de garnison. Il assistait notamment avec lui à l'enterrement de son ami Charles Nodier, le 20 janvier 1844. La liaison de ces deux hommes de situation si dissemblable devait durer toute leur vie ; la mort seule les sépara. Devenus inséparables,ils parcoururent de concertles environs de Pau (3), devisant par les sombres allées du Parc, ou admirant ensemble « les belles montagnes, les douces couleurs de ce soleil (4) *. C'est encore ensemble qu'ils assistèrent à cet orage pyrénéen si merveilleusement décrit dans Cinq Mars. Écoutons plutôt : ^f L'orage était dans toute sa force, et c'était un orage des Pyrénées ; d'immenses éclairs partaient ensemble des quatre points de l'horizon et leurs feux se succédaient

(1) Mémorial Béarnais, 3 octobre 1824.

(2) H. Barthety: Zt' èt';-i.Vi77« d'Henri IV.

(^) Est-ce à Pau qu'Alfred de Vigny découvrit ce portrait d'Henri de Navarre enfant 'Henri IV) que l'on voyait dans son salon de la rue des Ecuries-d'Artois et qui a été reproduit dans le Magasin Pittoresque de l'année 1848 ? Nous l'ignorons.

(4) Lettre d'Alfred de Vigny à Soulié, citée plus haut.

si vite, qu'on ne voyait pas l'intervalle et qu'ils paraissaient immobiles et durables. Seulement la voûte flamboyante s'éteignait quelquefois tout à coup, puis reprenait ses lueurs constantes. Ce n'était plus la flamme qui semblait étrangère à cette nuit, c'était l'obscurité. L'on eût dit que dans ce ciel naturellement lumineux, il se faisait des éclipses d'un moment, tant les éclairs étaient longs et tant leur absence était rapide. Les pics allongés et les rochers blanchis se détachaient sur ce fond rouge comme des blocs de marbre sur une coupole d'airain, brûlant et simulant au milieu des frimas les prodiges du volcan ; les eaux jaillissaient comme des flammes, les neiges s'écoulaient comme une lave éblouissante (t). »

En cette année 1824, Alfred de Vigny était dans toute la splendeur de cette beauté, que la vieillesse même respecta. Son front haut, un peu fuyant et légèrement déprimé vers les tempes, était abrité par des cheveux blonds, ondulés, fins et luisants : ses yeux bleus de mer avaient une douceur infinie et semblaient ne pas voir ce qui se passait autour de lui ; le nez ferme et droit, la bouche petite, ordinairement entr'ouverte ; le menton d'un dessin superbe, montrant seul la fermeté et la volonté, corrigeant ce que le reste du visage aurait peut-être eu de trop angélique ou d'efféminé, pour un soldat. Sa voix bien timbrée et musicale était presque constamment grave et égale. De taille moyenne, l'uniforme lui seyait et il le portait avec l'aisance du gentilhomme et la correction du militaire,

Nous arrivons à un moment décisif dans la vie d'Alfred de Vigny, à son mariage. Il avait déjà, d'ailleurs, pensé à cet acte solennel, peu de temps

(i) Cinq Mars.

auparavant. Admis chez M'"^ Sophie Gay, il s'était vite épris de la fulgurante beauté de sa fille Delphine.

De son côté, la blonde Muse n'était point restée insensible aux charmes du poète gentilhomme et guerrier. Madame Sophie Gay n'avait point vu cet attrait réciproque et cet attachement naissant des deux jeunes gens, l'un pour l'autre, d'un œil défavorable. Elle n'aurait pas demandé mieux que de voir clore cette idylle par un bon mariage. Mais la mère d'Alfred de Vigny ne pensait pas de la même façon ; la fille de l'amiral de Baraudin ne voulut pas donner son consentement à une union qu'elle considérait comme une mésalliance. Ce projet n'eut donc point d'autres suites.

Une lettre — écrite en 1823 par Madame Sophie Gay à son amie. Madame Desbordes-Valmore, cette autre Muse, alors à Bordeaux, où venait d'arriver le régiment d'Alfred de Vigny en route pour les Pyrénées, — nous exprime les regrets de la mère et le chagrin de la fille. Quoique cette lettre soit un peu longue, nous ne croyons pas pouvoir faire autrement que d'en citer les principaux passages : « Ce charmant Emile Deschamps connaît aussi M. de Vigny et je présume qu'en ce moment il vous a déjà amené le poète guerrier. Je vous le dis bien bas, c'est le plus aimable de tous, et malheureusement, un jeune cœur qui vous aime tendrement et que vous protégez beaucoup, s'est aperçu de cette amabilité parfaite. Tant de talent, de grâces, joint à une bonne dose de coquetterie, ont enchanté cette âme si pure, et la poésie est venue déifier tout cela. La pauvre enfant était loin de prévoir qu'une rêverie si douce lui coûterait des larmes ; mais cette rêverie s'emparait de sa vie. Je l'ai vu, j'en ai tremblé, et après m'être assurée que ce

rêve ne pouvait se réaliser, j"ai hâté le réveil. — Pourquoi ? me direz-vous. — Hélas ! il le fallait. Peu de fortune de chaque côté : de l'un, assez d'ambition, une mère ultra, vaine de son titre, de son fils, et l'ayant déjà promis à une parente riche (i) en voilà plus qu'il ne faut pour triompher d'une admiration plus vive que tendre; de l'autre, un sentiment si pudique qu'il ne s'est jamais trahi que par une rougeur subite, et dans quelques vers où la même image se reproduisait sans cesse. Cependant le refus de plusieurs partis avantageux m'a bientôt éclairée ; j'en ai demandé la cause et je l'ai, pour ainsi dire, révélée par cette question. Vous la connaissez et vous l'entendez me raconter naïvement son cœur. Le mien en était

cruellement ému Comment, pensais-je, n'est-on

pas ravi d'animer, de troubler une personne semblable ? Comment ne devine-t-on pas, ne partage-ton pas ce trouble? Et malgré moi j'éprouve une sorte de rancune pour celui qui dédaigne tant de biens. Sans doute il ignore l'excès de cette préférence, mais il en sait assez, pour regretter un jour d'avoir sacrifié le plus divin sentiment qu'on puisse inspirer, aux méprisables intérêts du grand monde. Voilà une confidence qui prouve tout ce que vous êtes pour moi, chère amie, et je n'ai pas besoin de vous recommander le secret. Mais, je dois à ce malentendu de la société un chagrin de tous les jours et que vous seule pouvez bien comprendre. Si vous voyez cet Alfred, parlez-lui de nous, et regardez-le : il me semble impossible qu'un certain nom ne flatte pas son oreille. Il a de l'amitié pour moi et je lui en conserve de mon côté, à travers

(i) II est à croire que la parente riche n'a existé que dans l'imagination de M""^ Sophie Gay.

mon ressentiment caché. Je suis sûre que vous le partagerez un peu et que vous ne lui pardonnerez pas de ne point Tadorer. Leurs goûts, leurs talents s'accordaient si bien ! i> Un peu plus tard, dans une nouvelle lettre datée de Villiers, du 14 octobre 1823, Madame Sophie Gay dit encore à Madame Desbordes-Valmore sur ce même sujet qui lui tient tant à cœur, après avoir lu le beau poème de Dolorida auquel, d'ailleurs, elle ne marchande pas les éloges : « C'est divin n'est-ce pas? Il nous l'avait déjà dite et redite même. Eh bien ! j'ai trouvé encore plus de plaisir à la lire. C'est une composition, un tableau admirable. Le moyen de se distraire d'un démon qui se rappelle à vous par de tels souvenirs ! Delphine attend avec impatience votre avis sur cette Dolorida ; elle espère se dédommager en citant votre suffrage ; de là, la contrainte qu'elle éprouve en n'osant donner hautement le sien. J'ai reçu une lettre charmante de l'auteur ; maig, comine il met les numéros tout de travers, elle ne m'est parvenue cju'après des courses sans fin. J'aurais été désolée de la perdre, car elle contient des choses ravissantes pour vous. J'avais bien prévu qu'il vous sentirait comme moi, c'est la personne du monde la plus sensible à la grâce et à l'esprit. Aussi, plus j'y pense et plus je me dis : c'est dommage. Le voilà en Catalogne (i), dit-on. La paix ne le ramènera-telle pas ? Je vais lui répondre au hasard, sans savoir où le trouver. Si vous en savez quelque chose, vous me le direz. N'est-il pas bien ridicule de courir ainsi toujours malade ? (2)* Et encore cet extrait d'une

(i) C'est une erreur, puisque durant toute la campagne de l'armée du duc d'Angoulênie, Alfred de Vigny et son régiment restèrent en Béarn.

(3) Alfred de Vigny comme l'on a vu plus haut venait d'être très gravement malade.

dernière lettre de cette pauvre belle-mère à la recherche de ce gendre récalcitrant, et nous nous arrêterons sur ce sujet; celle-ci est datée du ii novembre de la même année : « Vous connaissez sans doute le Salan de M. de Vigny? On dit que c'est ravissant de grâce et de scélératesse. L'auteur vient à Paris. S'il ne m'apporte ni lettres, ni vers de vous, nous l'étranglerons. Ainsi conservez au monde un homme aimable et un talent divin. » N'eût-il point été dommage de laisser de côté, quoiqu'elles aient déjà été citées par Ste-Beuve (i), ces lettres de l'ancienne amie de Madame Tallien, qui avait bien un peu conservé la façon de penser, pour ne pas dire plus, d'une contemporaine et d'une intime de Notre-Dame de Thermidor ?

Mais revenons à notre poète qui semble avoir assez facilement pris son parti de cette velléité matrimoniale et aussi philosophiquement cédé la place à Emile de Girardin, cet homme d'affaires hors ligne qui n'avait rien de l'artiste assoiffé de l'audelà. D'ailleurs son tour devait venir bientôt. Pendant son séjour à Pau, dont nous parlions tout à l'heure (2) Alfred de Vigny rencontra deux jeunes anglaises. Miss Lydia Bunbury et sa sœur Alicia, venues dans la capitale du Béarn avec leur père M. Hughues-Mill Bunbury qui, séduit par la beauté du pays et la douceur du climat, avait loué rue Royale, aujourd'hui rue du Lycée, un appartement

(i) Sainte-Beuve: Nouveaux Lundis.

(2) Entre temps, Alfred de Vigny fut présenté au C'° B. de F. qui habitait un vieux manoir aux confins de la Gascogne et du Béarn, non loin de St-Sever, par l'abbé de Montesquiou, ami commun des Vigny et des B. de F. Le C"= B. de F. avait, entre autres enfants, une fille charmante d'une vingtaine d'années qui attira l'attention de notre capitaine. II la demanda en mariage ; mais, pour

dans l'hôtel Xaintrailles ^i i dont la superbe position permet de jouir à souhait du panorama des Pyrénées et de la vallée du Gave.

Alfred de Vigny s'éprit vite de l'aînée de ces deux jeunes filles, Miss Lydia, d'une beauté grave et majestueuse, quoique d'un aspect un peu froid et solennel, et il ne tarda pas à la demander en mariage. Le père de la jeune fille, vieil Anglais plu-

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