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UN GROUPE DE DISCIPLES

Quand la Révolution de 1830 eut à peu près dissocié la troupe des poètes romantiques et détaché pour longtemps l'un de lautre, après une fraternité d'armes de dix années, Victor Hugo et Alfred de Vign}', un groupe littéraire assez restreint, intimement uni, se reforma autour de l'auteur d'Eloa, de Cinq- Mars^ d'Othello, mais pour lui demeurer toujours fidèle.

C'était bien un groupe d'amis, de vrais amis, comme l'avaient été, comme le furent jusqu'au bout, Emile et Antoni Deschamps, Charles Nodier, Soumet, Guiraud, de Latouche, Alfred de Musset : c'était aussi, au sens large du mot, un groupe de disciples. Deux d'entre eux furent des poètes, des poètes qui survivront dans des parcelles de leurs œuvres. Quelques élégies de .l/ar/>, son premier, son meilleur ouvrage, défendront toujours Brizeux contre loubli,

DE VIGXY. — II 1

et tant qu'on trouvera de l'intérêt à s'enquérir des écrits de talent que « le soleil de Juillet » fit éclore, Auguste Barbier demeurera le satirique, puissant au moins pendant trois jours, de la Curée, de la Popularité el de l'Idole.

A côté d'eux, quelque peu au-dessous, il serait légitime de faire une place au distingué Léon de Wailly, dont le souvenir restera surtout attaché à la traduction des poèmes de Burns, et d'introduire encore le journaliste Busoni,qui prodigua son facile talent dans des chroniques de Paris, informées et alertes. Mais il n'y a pas lieu de ramener au premier plan, qu'ils n'occupèrent jamais, des personnages d'intérêt moindre ou de mérite surfait, Pitre-Chevalier, Chaudesaigues, Emile Péhant, et tous ceux que l'on ne saurait, sans faire un véritable abus des recherches d'érudition, présenter avec insistance et prôner démesurément, car c'est assez pour eux que d'être mentionnés à la rencontre.

ALFUED DE VIGNY ET BRIZEL'X

Des trois ou quatre auteurs qu'il est utile de mettre à part et d'examiner d'assez près dans leurs rapports de disciple à maître avec Alfred de Vigny, celui qui, le premier, eut l'occasion de pénétrer dans son intimité fut Auguste Brizeux.

C'est au cours de Tannée 1829 que se fit le rapprochement. Brizeux avait vingt-six ans. Étudiant en droit brouillé avec l'école, admis en qualité de familier dans quelques ateliers d'artistes, celui de Devéria, celui des Johannot, lié d'amitié avec Amaury Duval, le meilleur des élèves d'Ingres, il s'efforçait, sans déployer d'ailleurs une bien grande activité, de se faire une place comme écrivain. Il s'avisa de publier, dans le Mercure du XIX^ siècle, une étude développée et chaudement élogieuse sur le premier recueil complet des Poèmes d'Alfred de Vigny, qui venaient d'être rassemblés. Il y appréciait, avec une ferveur juvénile, les grâces un peu molles du poème à'Hélèna^ mais il y rendait un hommage aussi large que mérité à cet étrange et passionné « mystère » d'Eloa, qu'on relira sans doute aussi longtemps que le livre des Deslinècs. Avec le coup d'œil prompt, subtil et pénétrant d'un ouvrier tout prcl de passer maître, il

démêlait, dans cette poésie, des mérites de qualité rare, et notamment celui qui les vaut tous, l'originalité. Pour ne citer qu'une de ses formules expressives, il comparait les ouvrages en vers d'Alfred de Vigny à ces morceaux accomplis, créés par le ciseau des sculpteurs grecs : « C'est cette même élégance douce et tranquille, ce mouvement sans turbulence mais plein de vie, cet accord mélodieux de l'ensemble, cette grâce, cette jeunesse, enfm tout ce qui se révélerait dans une statue de Phidias inondée de la lumière de l'Attique. »

Les poètes s'offensent rarement d'un éloge qui les dépasse. On est donc presque en droit de supposer qu'Alfred de Vigny n'accueillit pas par des reproches trop marqués cette critique et son auteur. Ce qui n'est pas douteux, c'est que, fort peu de temps après, le 9 octobre 1829, pendant qu'on répétait le More de Venise au Théâtre-Français, Alfred de Vigny écrivait à Brizeux une lettre que l'éditeur de la Correspondance a donnée en partie mais sans reconnaître ou, tout au moins, sans indiquer à qui elle fut adressée : « ... J'attends une nouvelle liste de conjurés. Qu'elle soit bien nombreuse, je vous prie; c'est la cause de la jeunesse, et c'est une liberté de plus qu'elle m'aidera à conquérir. Cette vieille citadelle de la rue Richelieu va nous appartenir si nous ouvrons la brèche. Cette guerre, au bout du compte, est une plaisanterie assez amusante, et cette soirée nous divertira, quelque chose qui arrive, très assurément. C'est du mouvement, c'est de la vie ; depuis que j'ai quitté le service, il ne m'arrive rien, cela m'ennuie. Je me suis fait là un petit événement. — Venez donc un de ces matins avant

onze heures, comme l'autre jour ; nous parlerons de tout ceci sur le champ de bataille. »

La réponse de cette lettre a été imprimée, dès 1898, dans un ouvrage riche en documents et en faits inédits, la thèse de l'abbé Lecigne sur Brizeux.Je ne crois pas inutile pourtant de reproduire cette réponse, d'après le texte autographe, qui n'avait pas été transcrit d'une manière irréprochable :

Suscription :

Monsieur Alfred de \'^ign3', 30, rue de Miromesnil, Paris.

« 11 octobre 1829.

«Je vous prie, Monsieur, de bien croire ceci que, tout ami que je suis de Shakespeare, c'est pour vous surtout que j'aimerais à combattre (1 '. Et puis, vous le savez, la gloire des morts, toute grande qu'elle soit, est celle qu'on envie le moins : ce triste bonheur, vous en jouirez un jour.

« Voici une nouvelle liste de conjurés, comme vous les appelez. Je les crois bien dévoués, et vous réponds de leur zèle, sinon du reste. D'ailleurs leur dévouement leur sera facile : Othello a tué à l'avance tous ses adversaires.

(( Cette affection que vous avez bien voulu remarquer, je ne la récuse pas ; elle avait commencé, que je ne connaissais de vous que vos œuvres, et déjà je m'en parais devant mes amis ; aujourd'hui, je m'en cache, j'en serais trop fier.

« Veuillez ici m'en permettre l'assurance.

« A. Brizeux.

« Hue de Vaugirard. ')2. »

(1) Ai-je besoin de faire remarquer que la variante « j'aimerai », introduite à tort par l'abbé Lecigne, change absolument l'inteiUion, et substitue une platitude ou un non-sens à une idée intéressante ? Brizeux veut bien combattre pour l'adaptation du drame shakespearien, mais Userait encore plus heureux de combattre pour une œuvre originale : il semble appeler la Maréchale d'Ancre.

6 ALFRED DE VIGXY

La stratégie, dont le succès devait être si décisif à la première d Hernani, avait été inaugurée, comme on le voit, pour soutenir le drame d'Othello, et c'est Brizeux qui s'était fait le recruteur des jeunes gens disposés à lutter avec énergie, dans la classique salle des Français, pour assurer les libertés du drame romantique.

Une lettre inédite du 4 juillet 1830 nous donne une assez juste idée de ces premières relations d'Auguste Brizeux et d'Alfred de Vigny. Le futur auteur de Marie, plus jeune de six ans que l'auteur d'Eloa, ne peut pas, ne veut pas se départir envers lui d'une sorte de soumission. Il semble toujours prêt à répéter, en son honneur, le vers de l'épopée dantesque :

Tu se' lo mio maestro e'I mio aiitore.

11 éprouve pour lui, comme Amaury Duval pour Ingres, une affection où le respect domine, une réelle dévotion.

Dans cette lettre, Brizeux exprime à Vigny toute sa gratitude de ce qu'il a daigné, pour lui adresser un billet, interrompre son travail poétique, probablement une des douze Elévations, probablement celle qui, dans une lettre ultérieure, est désignée sous le titre de Vision. Il commente, avec une exaltation toute naïve, cette « dérivation si glorieuse » pour lui : « Il y a quelquefois de ces beaux et grands songes coupés de petits épisodes après lesquels on reprend le train de son rêve : voilà l'histoire, l'histoire du billet. » Alfred de Vigny annonçait à son jeune ami qu'il irait lui rendre visite. Le garçon candide et aisément intimidé qu'est Auguste Brizeux,

ALFRED Di: VIUNY KT lUU/lCrX /

malgré ses vingt-sept ans, et qu'il demeurera toute sa vie, ne peut pas penser sans un vif hautement de cœur à cette prochaine entrée du grand homme dans sa chambrcllc : « ^Fes lares s'égayent à l'avance de l"honneur que vous leur promettez. »

Bien peu de temps s'est écoulé depuis cette journée heureuse : une révolution éclate et un trône s'écroule. Comme il avait combattu pour les libertés littéraires, Brizeux s'est armé d un fusil })our défendre la loi contre le pouvoir oppresseur. L'exem- ])le de rhéroï(jue Farcy,son collaborateur du Globe, frappé à moit dans le voisinage du Louvre, au croisement des deux rues de Rohan et de Monlpensier, l'a soulevé d'enthousiasme : il a pris rang parmi les troupes insurgées. Mais l'ardeur des heures de combat et de péril est tombée ; les illusions se dissipent. Comme plus d'un autre idéaliste de son âge, Brizeux s'étonne et s'indigne de l'impudence des quémandeurs de galons ou d'emplois. Il est dans son petit logis de la rue Vaugirard, ruminant sa déception, en présence d'un compagnon cher, Auguste Barbier, qui vient de jeter aux échos, avec des accents belliqueux de buccin, la satire de la Curée : « M. de Vigny sonna à la porte et entra... Mon ami (c'est Barbier qui parle) me présenta au gentilhomme poète, et ce dernier, après compliments sur mes premiers lambes, m'invita à le venir voir à ses jours de réception du mercredi. Je n'y manquai pas, et c'est ainsi que nous nous liâmes. »

Auguste Barbier deviendra pour Alfred de Vigny, comme Auguste Brizeux, un ami très intime ; mais ce caractère d intimité n'apparaîtra que plus tard : il se manifeste très tôt dans les rapports avec

Brizeux, et en voici la preuve. Six ou sept mois seulement après ces premières renconti-es, dès le printemps de l'année 1831, Vigny est entré, à ce point, en confiance avecle «jeune poète», — c'est son expression, — qu'il ne lui cache rien de ce qu'il tient, ou croit tenir, secret pour d'autres. C'est bien, en effet, à Brizeux qu'est adressée la lettre xxvii du recueil Sakellaridès, lettre publiée incomplètement, comme celle du 9 octobre 1829, et sous la même rubrique insignifiante : A un ami. Nous sommes au moment des représentations du mélodrame ïlncendiaire :

<( . .. La pièce est la plus sotte calomnie et la plus plate impiété du monde, mais admirablement jouée par notre seule tragédienne, qui se plaint de ne plus vous voir et qui devrait vous plaindre de ne plus la voir. Ce soir, j'ai vu venir dans sa loge ^me Malibran qu'elle adore, comme vous savez. Cette bonne petite Italienne, qu'elle ne connaissait pas, est venue l'embrasser tout émue d'admiration et a trouvé chez M"^^ Dorval son portrait placé comme dans une chapelle. J'ai eu beaucoup de plaisir à voir ces deux talents de femme si près l'un de l'autre. Elles étaient comme deux enfants, interdites toutes deux et se regardant et se tenant les mains avec ravissement... Quand M°"^ Malibran a été partie, celle qui restait a pleuré : c'est sa manière d'être contente, d'être heureuse et d'être belle. Je rentre chez moi ; il est une heure après minuit, je vais écrire, et avant, j'ai voulu vous parler un peu... ))(24 mars 1831.)

La réponse à cette lettre est entièrement inédite. Pour pénétrer dans la nature intime des deux

poètes, pour noter les harmonies préétablies qui les ont attirés l'un vers l'autre et unis très étroitement, ce document est, si je ne me trompe, d'un intérêt psychologique peu commun, et je mériterais quelques reproches du lecteur, si je me dispensais d'en mettre à sa disposition le texte môme :

Suscriplion :

Monsieur Alfred de Vigny, 30, rue de Miromesnil, Paris.

« 4 avril.

« J'aurais dû vous remercier aussitôt de votre charmante lettre. Je ne serais pas longtemps malade d'âme ni de corps, s il m'en arrivait souvent de pareilles ;mais qui sait écrire comme cela ? Votre billet m'a guéri.

« Aujourd hui, je me demande pourquoi, à moi pauvret, cette bonne fortune ? Auriez-vous pressenti cela que, le dernier venu entre vos amis et le seul ignoré, je comptais depuis longtemps, parmi eux, par l'affinité de la poésie (1) ? Sans doute, vous l'avez pensé, et aussi qu'après avoir connu l'homme, je n'en ai pas moins aimé le poète : épreuve fort dangereuse pour tous ceux chez qui la poésie ne découle pas du fond le plus intime. Leur poésie est menteuse comme leur personne... Celui-là est poète qui non seulement a de la poésie dans son livre, mais aussi dans la vie. C'est en quoi les femmes sont d'une admirable conscience. Sans affectation et sans se faire romanesques, elles portent partout leur génie avec elles. Vous en avez un bel exemple sous les yeux. Il a fallu que cette pièce de l'Incendiaire fût bien abominable pour que je ne fusse pas voir M""= Dorval : on la dit déchirante. La charmante scène que vous m'avez peinte ! Que c'est bien de Mme Mallbran ! Et qu'elle s'adressait bien à M"""^ Dorval ! Deux muses se donnent la main.

(1) Le roman de Marie n'a pas encore paru ; il s'achève. Ce livre de vers, d'un sentiment délicat et nouveau, sera imprimé dans cinq mois: Alfred de Vigny connaît des parties de l'ouvrage.

'( Que ne lui donnez-vous votre drame (li? On ne vous comprend pas. Et votre Vision ? ha. garderez-vous enfermée dans sa belle reliure, manuscrite, comme dans la boîte de cèdre d'Horace ? Vous aimez le mystère.

« Voici — permettez-moi de me citer — comment l'autre jour, causant des poètes contemporains, je me les représentais : vous ferez les applications.

«Je ne puis guère, — disais-je, —en lisant nos poètes, ne pas me reporter aux premiers jours du christianisme, d'ailleurs si admirablement peints par Sainte-Beuve (2j.

« C'étaient des écrivains comme saint Augustin et autres esprits de cette trempe, à la fois tendres et malades, partagés entre Vénus et le Christ, qui se prosternaient au pied de la croix ou pleuraient sur les riantes statues des dieux ; — en même temps sous les portiques et dans les thermes, des poètes venus de Grèce et des Gaules, pleins d'images, de figures, de retentissement, récitaient à haute voix des vers sur la conquête de la Toison d'Or ou les noces de Pelée ; et les jeunes gens n'avaient pas assez d'yeux pour voirl'improvisateur, d'oreilles pour ses hexamètres, de voix pour les redire ; — enfin dans un jardin retiré de la ville, sous de frais platanes, où conversaient, en marchant, quelques néo-platoniciens, était un poète à la robe blanche, à la lyre douce et d'ivoire, craignant, comme ses frères, la place publique et le bruit, et ne chantant que pour eux... Voilà une bien longue figure ; avant de vous quitter, je reviens à la jolie tente persane de la Porte Saint-Martin : deux femmes amies, que c'est charmant ! »

A cette époque même, où il était choisi par Alfred de Vigny pour recevoir ces élégantes Confessions, accueillies, — tout lecteur en conviendra, — avec le sourire obligeant et le regard admiratif d'un homme

(1) La Maréchale d'Ancre, que M"' Georges jouera à l'Odéon, quelques semaines après, le 25 juin 1831.

(2) Brizeux fait allusion à la deuxième pièce des Consolations : A M. Viguier : « Au temps des empereurs, » etc. Sa rêverie lillcraire en dérive.

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sans envie, Aiit^iiste Hrizcux, mal portant, mal payé pour des ti'avaux de librairie comme les Mémoires de M"^" de Lavallière, et, çà et là, pour quelque article de journal, comme son élude du Globe sur Vn portrait (l'André Chcnier, soullVait le plus souvent de la gène la plus cruelle. Il la dissimulait avec cette pudeur farouche des poètes pauvres (1), mais il ne se refusait pas toujours — une réponse de Vigny le montrera — cette sorte de soulagement qui consiste à se récrier contre l'aveuglement du sort, contre l'injustice sociale, contre l'indifférence implacable des puissants du jour et leurs homicides oublis vis-à-vis de celui qui n'a d'autre fonction que de penser et que d'écrire. Tout en essayant de réconforter le jeune auteur dans un moment de découragement aigu, Alfred de Vigny semble prendre à son compte une partie de cette plainte amère, et, après avoir exhorté stoïquement l'ami frêle et dolent à s'élever par le « mépris » au-dessus des injures de la fortune, il prononce d'autres paroles où s'annoncent déjà les paradoxes incisifs du roman de Stella et les âpres revendications du drame de Chatlerton : « Ce que vous m'avez dit est vrai, juste et triste, mais c'est manquer de force que de ne pas fouler aux pieds la destinée même qui nous entraîne. J'ai passé par toutes vos réilexions et j'ai trouvé un remède étrange à ce désespoir qui est inévitable, c'est le mépris... » Mais, presque aussitôt, il ajoute : « Les parias de la société sont les poètes, les

(1) Brizeu.x n'oubliait pas le proverbe breton qu'il a, plus tard, inséré et traduit dans Fumez Breiz {Sagesse de Bretagne) : u Pauvreté n'est pas un péché, — Mieux vaut cependant la c.ichcr. »

hommes d'âme et de cœur, les hommes supérieurs et honorables. Tous les pouvoirs les détestent, parce qu'ils voient en eux leurs juges, ceux qui les condamnaient avant la postérité. Ils aiment la médiocrité qui se vend bon marché, ils la craignent, parce qu'elle peut jeter sa boue ; mais ils ne craignent pas ceux qui planent comme ceux qui pataugent. — Ah ! quelle horreur que tout cela ! Desperado ! »

Il faut faire, dans ces attitudes fatales, la part de la mode de ce temps-là. On se croit tenu d'être sombre, amer et irrité, de peur de paraître vulgaire. Quoi qu'il en soit, le 25 juin 1831, le théâtre de rOdéon donne la Maréchale d'Ancre. Le succès n'en est pas très vif, mais l'œuvre est jugée belle par le public des connaisseurs, et le nom de l'auteur ne retentit pas sans honneur dans les feuilletons dramatiques. La i?ey«e f/es Dei/x Monc/es songe à publier une étude d'ensemble sur l'homme et l'écrivain. C'est à Brizeux que l'on propose de se charger de ce travail. Le dimanche 31 juillet, il adresse à Vigny un billet court, mais curieux et resté inédit. Il s'y justifie d'avoir passé deux semaines sans lui rendre visite : « Pour aller chez mes amis ou ceux qui veulent bien m'appeler ainsi, je tâche de choisir mes jours les plus gais et ceux-là deviennent de plus en plus rares. » A l'excuse mélancolique succède brusquement cette proposition :

« Il s'agit de vous demander tous les fastes de votre vie. Enfant, écolier, militaii'e, on veut vous voir grandir et vivre jusqu'à la Maréchale d'Ancre. Votre iMuse toujours à côté de vous comme un bel ange gardien. J'écrirai ces Annales poétiques. C'est au nom de la Revue que je vous

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fais cette impertinente requête à laquelle vous répondrez selon qu'il vous plaira. Cependant n'oubliez pas les détails familiers : j'aime à vous voir, lieutenant, allant de Strasbourg à Bordeaux, lisant tour à tour votre petite Bible et Tl^cole de peloton et revenant à Eloa. Permettezmoi de vous dire que je vous suis bien tendrement dévoué.

« A. Brizeux. »

On connaissait, daulrc part, la lettre développée et vraiment importante qui lait réponse à ce billet. Donnée, pour la première fois, par M. Maurice Paléologue dans son livre déjà ancien sur Alfred de Vigny et reproduite dans le recueil Sakellaridès, elle constitue une sorte d'autobiographie partielle, celle que l'on retrouve — avec des changements d'expressions et des amplifications de détail qui n'en altèrent pas les traits essentiels — dans le Journal d'un poète, aux années 1831 et 1837. Cette lettre a été trop souvent utilisée pour qu'il y ait lieu d'y insister ici.

Quant à l'étude que Brizeux s'était Ilatté de mettre au jour, Gustave Planche, un an plus tard, devait l'écrire à sa place. Si l'on veut s'expliquer cette substitution, il suffira de prêter attention à deux événements.

Treize jours après cette demande de Brizeux à Vign}' pour obtenir de lui des documents précis sur sonexistenced'enfant, d'adolescentet de soldat, l'imprimeur Auffray et le libraire Urbain Canel présentaient au public un mince recueil de vers, qualifié de « roman », antidaté comme pour éviter de vieillir en trois mois, ne portant pas de nom d'auteur, et très discrètement intitulé i¥a/ze. Ni le poète, ni ses

amis, ni ceux qu'il regardait comme ses maîtres,, ne s'attendaient à l'effet de surprise et d'attendrissement produit par ce modeste petit livre. Après l'éblouissement, parfois violent et abusif, des Orientales, après les bizarres émotions produites par les vers laborieusement mélancoliques et, si l'expression estde mise, industrieusement navrés de Joseph Delorme et des Consolations, cette histoire naïve d'amour, contée non pas avec la simplicité continue et robuste des grands poètes, mais sans affectation, du moins dans les meilleurs endroits, et avec un sentiment fin de la beauté familière et rustique, parut, à ceux que l'abus du romantisme avait déjà lassés, vraiment neuve et délicieuse. Ce n'était pas une raison pour crier au miracle et proclamer, comme quelqu'un le fit, qu'avant ce romande Marie, on ne connaissait pas, en vers, l'accent sincère. Mais quoi ! la Poésie reparaissait ici, à moitié dépouillée de ses plus singuliers, de ses plus inutiles ornements : il n'en fallait pas plus pour que l'on entrevît avec ravissement ce qu'il peut y avoir d'adorable dans son visage.

Le jeune auteur connut toutes les joies. Son humble héroïne fut, dès le premier jour, très en faveur, dans deux ou trois salons. Il pourra écrire, huit mois plus tard, à Vigny : « Il y a chez vous une dame qui, un dimanche soir, pleura beaucoup en parlant de Marie ; qu'elle sache, s'il vous plaît, que j'en suis encore fort attendri. » Etd'autre part, un mois à peine après l'apparition du livre, Sainte-Beuve en indiquait les qualités délicates, touchantes. Il signalait le charme personnel des impressions directes, et plus encore la grâce acquise, c'est-à-dire cette

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décence, celte vénusté, cette simplicité d'attraits, qui lui semblaient, non sans quelque raison, le résultat et le bienfait de la fréquentation des poètes antiques.

A l'avantage d'clre loué de cette sorte, en bonne place, par un critique déjà écouté, se joignait, pour Brizeux, le grand plaisir d'être loué en même temps que son ami Barbier. Quelque retentissant qu'eiît été le succès des ïambes, l'arbitre mettait sur le même rang l'auteur de la satire et le poète pastoral, ou peut-être, malgré de visibles eflorts pour tenir la balance égale, son goût des effets modérés l'inclinait-il déjà, tout naturellement, vers ces Bucoliques bretonnes ? Mais, à n'en pas douter, c'était bien là le pur, le doux éclat — sujet, hélas ! à s'éclipser ou même à s'obscurcir — de ce que Vauvenargues a nommé, d'un nom si heureux, « les premiers regards de la gloire ».

Distrait déjà de ses occupations par la légère ivresse du succès, le poète fut détourné de donner suite à son dessein d'article sur Vigny par un de ces projets qui font tout oublier, jusqu'aux engagements de l'amitié, qu'on n'aurait jamais cru pouvoir tenir pour négligeables. Le 12décembre lcS31, et non pas, comme l'a dit l'abbé Lccigne, à la fin de septembre, — une lettre d'adieux de Barbier à Vigny écrite de Paris, le 11 décembre, un jour avant le départ, nous donne la date exacte, — l'auteur de Marie, muni de quelque argent qu'il devait moins aux largesses de ses éditeurs qu'à la générosité de sa vieille grand'mère, le cœur bondissant d'allégresse et le visage illuminé d'espoir, partait avec Barbier pour l'Italie.

On ne se fait pas, aujourd'hui, bien aisémentl'idce de ce qu'était encore en 1831, pour un poète à ses débuts, la joie exaltée, presque religieuse, d'accomplir, après en avoir rêvé bien longtemps, le pèlerinage d'Italie. Les stances enthousiastes du Childe Haroldde lordByron, les appels tendrement ardents de la Mignon de Gœthe, hantaient alors bien des mémoires et consumaient, comme un tourment d'amour, certaines imaginations. Chez le jeune Breton qui s'était instruit dans Virgile, ce rêve avait une origine encore plus ancienne. C'est sur les bancs du collège de Vannes que l'écolier de quatrième, aux yeux clairs et profonds, était devenu tout songeur en épelant le cri passionné des matelots troyens : Italiam .' Italiam ! et il allait enfin savoir tout ce que renfermaient ces syllabes mystérieuses.

Les deux voyageurs s'arrêtèrent à Lyon pour saluer M'"'^ Desbordes-Valmore, On a souvent conté, d'après un chapitre des Souvenirs de Barbier, cette « visite à l'hirondelle sous sa tuile » : l'image, si jolie, est de Marceline elle-même. A Marseille, ils rencontrèrent de Belloy. Arrivés à Gênes, le 2 janvier 1832, ils parcourent d'un pas pressé Livourne, Pise et Florence, partent le 16 janvier pour Rome avec le sculpteur Etex, trouvent aux portes de la « Ville éternelle » un autre artiste enthousiaste, un Allemand des bords du Rhin, Winterhalter. Ils ont hâte de gagner Naples. Ils y arrivent à temps pour assister aux fêtes du Carnaval. Aux bords du golfe

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incomparable, ils s'attardent assez lonijucment, moins longuement pourtant que ne le dit l'abbé Lecigne : ce n'est pas au début de juin, comme il le croit, que Barbier et Brizeux abandonnent Naples, c'est au commencement de mai.

Le souvenir de Byron ne les quitte pas : ils veulent retrouvertoutes ses traces. Ils s'arrêtent de nouveau à Pise, parce que l'amant de la Guiccioli y a vécu assez de temps. Ils passent par Bologne et Ferrare, et, le 14 mai, ils atteignent Venise, où tout leur parlera de lui.

C'est aussitôt après s'être installé dans l'antique << ville des doges » que Brizeux se mit en devoir d'adresser à Vigny de très jolies notes d'un voyageur : il s'excusait ainsi de cinq mois de silence. Voici le début d'une longue lettre, datée du 15 mai, expédiée de Venise le 16, parvenue à Paris le 24, comme en font foi les timbres de départ et d'arrivée :

« Veuillez bien croire que mille fois j'ai résolu de vous écrire et que les soins, compagnons des voijcujes, m'en ont seuls empêché, »

Les expressions soulignées viennent de l'élégie Aux frères du Pançje, cette belle pièce d'adieux écrite par André Chénierau moment de partir aussi pour l'Italie, la Grèce et l'Orient, lîrizeux n'a pas relu ou ne s'est pas récité les premiers vers sans en faire l'opplication au groupe des disciples de Vigny :

Vous restez, mes amis, dans ces murs cjue la Seine Voit sans cesser embellir les bords dont elle est reine. Et près d'elle partout voit changer tous les jours Les fêtes, les travaux, les belles, les amours.

Mais, au moment où Brizeux se reporte par le re-

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gard ou par le souvenir vers cette description, Paris, l'honneur delà France, présente sur tous les points l'aspect le plus affreux. Le choléra, après avoir ravagé les pays de Nord, vient d'envahir la capitale. Les hôpitaux ne reçoivent que des mourants, ne rendent que des morts ; pas un logis privé qui n'ait son deuil; le fléau décime et afl'ole les habitants. « La terrible meule est à présent sur Paris, » écrit Brizeux, que la lecture des journaux glace d'effroi, à la pensée de ses amis. « A-t-elIe épargné les bons ? » ajoute-t-il avec un sentiment d'angoisse, et pour se rassurer un peu, il répète, comme un souhait, quelque détail moins alarmant qu'il vient d'apprendre : « Les préservatifs nombreux de M™^ de Vign^^ lui auront, j'espère, réussi. »

La Revue des Deux Mondes, rencontrée à Naples, lui a donné des nouvelles de France et lui a fait admirer de nouveau un poème qu'il avait entendu lire par son auteur, VElévation sur les Amants de Montmorcney. « C'était comme une lettre de vous, et que Barbier et moi avons lue avec un grand plaisir. Je pense que vous avez ajouté ces vers : « Le vent léger disait de sa voix la plus douce, etc. » Nous répétions cela à Chiaja, devant le golfe, quand déjà la verdure partait de toutes parts et s'étendait sur le mont Pausilippe. »

La douceur des journées passées sur ces grèves de volupté lui remonte au cœur et aux lèvres : « Comment vous parler de ce délicieux pays ? Nous y venions pour trois semaines et nous y sommes restés deux mois ; et quand, sur le maudit bateau qui nous emmenaitàlafin, nous passûmespour ladernièrefois devantlecap Misène ettoute cette admirableterre de

VEiH'ùlc, volontiers comme des enfants nous aurions voulu pleurer. Je ne pus quitter le pont qu'à la nuit close, lorsqu'on ne vit plus les îles et les lumières errantes des barques d'Ischia. » Les tableaux en vers que Brizeux a faits à loisir avec ses impressions, sont moins vivants, sont moins lieureux que ces nota tions rapides.

En Toscane, Pisc et Florence l'ont séduit, et il essaie de traduire à Vigny les intimes motifs de cette séduction inexprimable :

« Ces deux villes, Florence surtout, ont un si grand charme que, réblouissement de Naples allaibli, on est encore enchanté de cette autre population toute différente de la première : peu bruyante, peu expansive, mais la plus civilisée, la plus élégante, la plus artiste qu'il y ait au monde. Le mieux appris d'entre nous serait un barbare auprès d'un Toscan. C'est chez eux une délicatesse d'imagination inconnue ailleurs depuis Athènes, un parfait sentiment qu'ils ont mis dans l'artd'abord, — quand Florence produisait Dante, Machiavel, Boccace, Michel- Ange, toute la foule de ses peintres etde ses architectes, et, la source de l'art épuisée, qu ils ont conservé dans la pratique de la vie. . Je le crois, Florence vous plairait. C'est un mélange de grandeur colossale et d exquise finesse qui n'appartient qu'à elle. Antoni, quia si bien compris la sévère beauté du génie italien, plus tard, je le pense, rendra justice à la patrie de son cher Dante, à la ville la plus italienne de toute l'Italie. »

Dans ce premiervoyage, Brizeux n'a fait qu'entrevoir Rome ; il n'a pas pu être saisi par sa grandeur. Ici, d'ailleurs, —je parle de Rome non encore dévastée par la folie des constructeurs, plus malfaisants que les invasions barbares, — l'impression première est décevante pour beaucoup de visiteurs. L'intérêt suprême des monuments, le sentiment d'admiration et

déraerveillement que causent, au bout de quelque temps, le nombre, la beauté, l'éloquence des ruines, tout cela Brizeux l'éprouvera et le professera plus tard. Il ne pourra plus se détacher de Rome après l'avoir connue, c'est-à-dire adorée. Il en parle, pour le moment, en véritable étourneau d'atelier, tranchant à la légère, et sur un ton superficiel et affecté tout ensemble qui n'est pas dans ses habitudes : « Il faut être artiste ou prêtre pour y demeurer. Encore la Rome moderne est-elle si mesquine, comparée aux douze vieilles colonnes du Forum, qu'un artiste véritable s'y trouve comme un païen oublié parmi les catholiques, il y blasphème au son des cloches. »

De Venise, où il n'est que depuis un jour, il a vu «le soir, dans les cafés, de fort beaux yeux noirs sous des dentelles », et le matin, « à la hâte, la place, le palais, l'église de Saint-Marc, le tout éblouissant et digne du magnifique More ».

La littérature, on le reconnaît à celte allusion, n'a pas perdu ses droits. Le voyageur voudrait savoir si les poètes lui « feront bon visage », à son retour, « vous, Monsieur Emile Deschamps, Sainte-Beuve, votre excellent Léon de Wailly ». On lui a dit que Stcllo était achevé. Il est impatient d'en connaître « la dernière partie », de lire aussi « le nouveau poème de M. Deschamps», et il ajouteavecun accent de regret : la poésie, la seule chose de Paris qu'on puisse aimer, j'ignore ce qu'elle est devenue ».

Il joint à sa lettre un présent, l'envoi de deux « chansons ». Ces deux chansons ne sont que deux dizains, comme il en fit beaucoup à ce moment, c'està-dire pour la dimension, pour le ton ou même pour

ALKHKI) DF, VIGNY ET HIU/.KIX

le choix du sujet, des épigrainmes anti(]ues. Peutêtre Bri/eux comptait il qu'Alfred de Vigny les jugerait dignes d'aller à l'impression, car il avait pris la précaution modeste ou fière de lui dire : « Si ces vers sortaient de vos mains, qu'ils n'aient, je vous prie, d'autre signature que celle de mon livre (1). » Les deux dizains ne furent pas divulgués par Vigny, mais ils n'ont pas été perdus. Brizeux les a repris et enchâssés dans des pièces plus développées. On les retrouvera dans IciFlenr cVoi\ au tome deuxième de TéditionMichel Lcvy, en cherchant ces deux hémistiches : « Je t'ai promisdesvers, » page 56, et «Je fus tout éhloui, » page 90. Mais, dans la première « chanson», au lieu de

Je t'ai promis des vers, brune enfant de Florence,

Brizeux avait écrit d'abord :

Je t"ai promis des vers, mon amour, ô Florence.

Le symbole, on en conviendra, était autrement beau, le sentiment autrement noble. Ce sentiment d'exaltation purement artistique était celui qui remplissait toute la lettre à Vigny.

En l'achevant, Brizeux exprimait ardemmentle souhaitd'avoir une réponse : elle lui parviendrait, assurait-il, si seulement on en hâtait l'envoi, dans quinze ou vingt jours, à Milan :« Je n'ose rien attendre d'aucun autre, moi même n'ayant écrit à personne, quoique bien souvent jajc pensé à tous mes amis. Si

(1) Par ces mots : « mon livre », il désigne Xlarie. qui restera anonyme jusqu'à la troisième édition, celle de 1840, du libraire Masgana, la prcniicre où paraisse le nom d'Auguste Brizeux-

j'ose le dire, je n'en ai pas de plus cher que vous. » D'après les calculs de l'abbé Lecigne, renseigné seulement par une indication, assez vague, de Sainte- Beuve dans une lettre à Victor Pavie, Brizeux n'aurait fait, en rentrant d'Italie, que passer à Paris et dans les derniers jours d'août. Il faut, toutau moins, avancer, et de plusieurs semaines, la date de ce passage. Cette date est donnée avec précision par une lettre inédite que Brizeux, le 23 juillet 1832, de sa chambre de malade où il était retenu, adressait à Vigny :

Siiscription :

Monsieur Alfred de Vigny, rue des Ecuries-d'Artois, Paris.

« Lundi 23-

« Sur votre demande, dont je suis bien touché, je vous envoie, mon cher docteur Noir, le bulletin de ma santé qui est sensiblement meilleure. Je suis vos ordonnances par amour pour moi et par respect pour vous, je devrais dire aussi par amour de mon médecin : ce ne serait pas trop pour reconnaître tant de bontés et de visites volontaires. Vous me voyez touché de celle d hier soir à un point que je ne saurais dire.

« A vous,

« A. Brizeux. »

La dernière ligne de cette lettre semble faire allusion à quelque bonne nouvelle apportée, à quelque service rendu. Peut-être trouverait-on l'explication juste en remarquant que, peu de jours après, le l^"" août, la Revue des Deux Mondes publiait des vers de Brizeux ? A ce moment, Vigny avait tout crédit sur Buloz et il était bien homme à s'en être servi pour faire agréer ce collaborateur nouveau,

Al.FUKI) DE VIGNY ET BRIZEUX 2ii

qui demeura, depuis ce jour, l'un des poètes attitrés de la lici'iic.

Et, d'autre part, un post-scriptum de ce billet laisse entendre assez clairement qu'à peine de retour, Brizeux s'est proposé d'écrire ou peut-être a déjà écrit une critique de Slello : mais où la produire ? Sainle-Beuve, à quiBrizeux, peu au courant de ses dispositions hostiles, s'était tout d'abord adressé, répond « que la littérature du National est toute politique et que les convenances du journal lui ont paru telles à lui et à Magnin qu'ils n'ont pas espéré de les concilier avec leur amitié et leur admiration pour M. de Vigny ». « Carel » (sic) sera « sondé » une deuxième fois, et l'on verra également « si Nisard ne renonce pas à Stella ». S'agirait-il ici de se faire ouvrir la porte des Débats ? Brizeux, Tannée d'après, y publiait deux études en prose : « Démon côté, ajoutait-il encore, je récris à mon correspondant du Temps. » Si l'article sur Stello ne parut pas, ce ne fut pas faute de tentatives et d'efforts pour y intéresser les journaux de la bonne marque.

Dès qu'il put sortir de son lit, Brizeux partit pour sa province. Il y arriva juste à temps pour assistera l'agonie de sa grand'mère. Très peu de jours après, au commencement de septembre, il s'armait d'un bâton et s'en allait, pour la première fois, de bourg en bourg, de ferme en auberge et de chaumière en presbytère, à travers les routes tracées ou les sentiers perdus de la Bretagne. Il partait à la recherche

de la couleur locale, du détail vrai et expressif, des façons de parler ou des façons d'agir des laboureurs et des pâtres de son paj's, faisant sa joie et son butin de leurs dictons, de leurs chansons, de leurs légendes. Il se proposait d'employer tout ce trésor de traditions à la construction d'une vaste épopée. Avant d'en avoir bien déterminé le plan, qui restera toujours trop incertain, ou même d'en avoir approfondi l'idée , il en donnait déjà le titre, les Bretons .

C'est dans ces premières journées de septembre 1832 qu'il découvrit son séjour d'élection, le bourg, alors si pittoresque, de Scaër ; la maison qu'il occupa plus tard, d'où il voyait, par la fenêtre de sa chambre, dans l'herbe épaisse du petit cimetière servant de cour à l'église gothique (1), les parois d'une fosse fraîchement creusée et attendant la descente du mort ; la fontaine de sainte Candide aux mystérieuses vertus ; l'auberge des Rodallec où il prendra tous ses repas pendant plusieurs années ; les gars trapus de la contrée, robustes batailleurs aux longs cheveux flottants sur de larges épaules, et les filles au profil fin, aux yeux rieurs ou soucieux, aux dents belles, au teint en fleur, à la collerette rigide et rabattue, éblouissante de blancheur, à la coiffe de lin brodée, dont l'édifice si charmant laisse tour à tour, et presque au même instant, une double impression de piquante coquetterie et de réserve virginale.

Il revit Arzano, le presbytère où il avait étudié,

(1) Elle a été abattue depuis, et remplacée par un édiGce de style roman : le church-yard a disparu.

AI.IHF.I) I)i: VIGNY ET HIU/.Kl'X 2;i

l'église en dur granit gris au curieux clocher llanqué d'une tourelle en échauguette, les toits de chaume bien construits, prenant des airs d'architecture ordonnée et demi-savante avec les courbes qu'ils décrivent, de place en place, pour encadrer d'un arc gauchi les fcncstrons carrés; ilretrouvale Moustoir, ses cinq maisons et cet antique puits où Marie remplissait ses cruches ; il retourna s'asseoir, comme autrefois, devant le pont Kerlo, le pont de bois disparu aujourd'hui. A l'endroit même où surgissait cette charpente vénérable, la nappe du Scorf, à la fois transparente et sombre, fait onduler de longues herbes si serrées que, d'une rive à l'autre, elles encombrent le cours d'eau sans en dépasser la surface, formant ainsi et laissant voir, sous le rideau des flots pénétrés de soleil, un banc de verdure si coloré, si lumineux, qu'à certaines heures du jour, on se croirait près d'un bloc d'émeraude.

Tout l'enchantait, tout l'enivrait, tout aurait dû le retenir. On n'était pas à l'entrée de l'hiver qu'il avait regagné Paris, qu'il s'acheminait de nouveau vers les bureaux de rédaction, qu'il reprenait avec docilité le mot d'ordre insinuant, mais d'autant plus impérieux, des groupes littéraires. Vigny écrit, en décembre, à Antoni Deschamps : « J'ai donné votre Dante. Le jeune poète en est touché jusqu'aux iarmes. » Ce jeune poète est Auguste Brizeux.

Le 14 janvier 1833, il est revenu à Lorient. Mais, le9 mars de la même année, c'est d'un garni parisien qu'il écrit à Vigny pour lui dire son sentiment sxirLaiirette ou le Cachet rouge. Voici sa lettre restée inédite :

«Comme je ne lis pas les revues, je ne l'ai pu lire qu'hier soir sur un exemplaire qui m'en a été prêté, mais je vous

écris encore tout plein de cette touchante lecture. Je conçois que votre vieux marin ait pleuré. Quiconque lira Laurette doit en faire autant. C'est la vérité dans Tart et l'art dans la vérité. Passez-moi cette antithèse qui même ne m'appartient qu'à demi, mais qui rend tout à fait le double mérite de cette composition. Hier pourtant, si je vous en avais écrit, je n'aurais songé qu^au naturel parfait de la narration ; aujourd'hui, c'a été une nouvelle jouissance d'en admirer les artifices délicats et presque invisibles. Au plaisir de vous parler de tout cela.

« A. Brizeux. »

Pendant cette année 1833, Brizeux perd la meilleure partie de son temps et de ses efforts à faire le chemin, depuis Lorient jusqu'à Paris, où le moindre prétexte, la correction de ses épreuves, par exemple, suiïit à l'attirer ; puis, de Paris jusqu'au fond de la Bretagne, où la nécessité de vivre à peu de frais, sans parler du regret d'avoir laissé derrière lui l'ouvrage mis sur le chantier et les motifs d'inspiration, finissait par le ramener. Il y rentrait fort las. Il ne se doutait pas qu'après chaque absence un peu prolongée, le relief du caractère et du talent, qui n'était point, chez lui, des plus saillants, avait été comme entamé, comme amoindri, par tous les commérages parisiens, par le bagout plaisant, mais niveleur, des gens de lettres. Il a, sans doute, réussi à faire accepter, dans la Revue des Deux Mondes ou au Journal des Débats, et sa prose et ses vers : le l^^'janvier, une étude surla Poésie d'Emile Deschamps; le 5. février, un article de Variétés littéraires sur Kératry ; le l*"" avril, des impressions de voyage sur Venise ; le 15 décembre, un poème, Scientia. Mais tout ce labeur alimentaire a pour principal résultat

Al.FlŒD DE VIGNY ET HIUZEUX 27

d'ajourner le livre important, l'épopée entrevue. Le poète, qu'il est, en souffre, et Alfred de Vigny le plaint.

C'est pour remédier à ce mal que l'auteur de Stello se met en tète de faire attribuer à Brizeux, par l'entremise de Dittmcr, un appui pécuniaire régulier, cette subvention annuelle de 1 2UU francs, qui lui fut allouée, mais dix ans plus tard, sur les fonds du département de l'Intérieur et sous le prétexte de « l'aider à exécuter son Dictionnaire lopologiquc des anciennes provinces de France ». Dans une lettre inédite du 7 mai 18M3 (1), Brizeux rend grâces à Vigny de ses premières démarches :

Votre nfTaire (car vous en avez fait la vôtre me semble en bon chemin ; n'y pouvant rien ni vous non plus, je la laisse conduire à la fortune ou plutôt à l'excellent M. Dittmer qui, par égard pour vous, fait tout pour moi. J'aurais été vous remercier de sa lettre sans une indisposition qui depuis deux jours me retient dans la chambre ; si je ne vous écris pas demain, c'est que je ne pourrai, j'ai aussi à vous reporter tous les compliments qui me sont adressés au sujet de votre croix (2); on ne m'en ferait pas plus pour moi-même. C'est bien apprécier les sentiments que je vous porte et qui me font espérer la contiimation de votre amitié.

« A. Brizfx'x. »

Au mois de décembre de Tannée 1833, Brizeux reçut, par Tintermédiaire de Sainte-Beuve, une proposition inattendue. Jean-Jacques Ampère, appelé à Paris comme suppléant de Fauriel, était forcé d'abandonner le cours public qu'il avait accepté de

(1) J'en al cité ailleurs les trois premières lignes. f2) Alfred de Vignj' venait d'être fait chevalier de la Légion d'honneur, huit ans après Lamartinie et Victor Hugo.

28 ALFRED DE VIGXY

faire à rAthénée de Marseille. La succession tut offerte à Brizeux : il l'accepta. Ce poète portait en lui toute une provision de théories, — c'est un trait qu'Alfred de Vigny avait bien aperçu et qu'il notera finement, dès 1833, dans son journal intime, — il trouvait une occasion de les produire, non plus dans le tète à-tête avec Tami Barbier, mais à la face du public : ce n'était pas pour lui déplaire. Mais il était heureux surtout de s'acheminer vers l'Italie et de se procurer, par quelques semaines d'effort, l'argent qui lui manquait pour aller séjourner quelques semaines à Florence.

Il partit de Paris dans les premiers jours de l'année 1834, voyagea par un temps affreux, vit, à Lyon, le Rhône débordé, se détourna de sa route pour admirer les Arènes de Nîmes et la maison Carrée, se présenta enfin aux fils des Phocéens, si misérablement grippé, qu'ils le prirent en pitié pendant le banquet donné en son honneur, et l'obligèrent à retarder son cours d'une semaine. Le 23 janvier (1), il fit la leçon d'ouverture devant un auditoire très nombreux et enthousiaste.

Le sujet du cours était une étude générale sur la poésie. Les développements devaient s'accompagner d'exemples. Les exemples étaient fournis par les traductions des auteurs anciens, latins ou grecs, par les classiques français, et par des fragments inédits de récents écrivains, les poètes du jour, les

(1) Une lettre de Brizeux à Ernest Boyer, rendant compte de cette leçon, et datée du 2 janvier, a été publiée par l'abbé Lecigne avec une erreur de date : elle a été écrite entre la leçon d'ouverture et la première leçon du cours proprement dit, du 23 au 30.

ALFHED Di: VIGNY ET BRIZEUX 29

amis du conférencier. Brizeux prècliait aux Marseillais, en se gardant des exagérations, l'évangile du romantisme. Il leur révélait la Divine Comédie d'Antoni Deschanips ; il leur commentait les Couso- Inlions de Sainte-Beuve ; il leur faisait mesurer l'originalité du Moïse ou de VElon d'Alfred de Vigny, son modèle de prédilection.

Pendant ce trimestre laborieux, où il habita la rue Saint-Ferréol et l'hôtel du Pérou, Brizeux trouva le temps d écrire longuement, non seulement à son frère Ernest Boyer, mais à Barbier, mais à Sainte-Beuve. II n'adressa pas une ligne à Vigny. Peut-être attendait-il de lui une communication poétique sur laquelle il avait compté et qui ne vint pas : « Et vous qui m'avez refusé quelques vers, — lui écrira-t-il de Florence, — savez-vous si je vous ai rendu justice 7»

Parti de Marseille le '10 avril, débarqué à Civita- Ve(;chia, retenu à Pise quelques jours par la rencontre d'un ancien compagnon déroute, le peintre français Perrot, et par la fréquentation d'un ami nouveau, Ferdinand Rosellini, « Toscan subtil », Brizeux revoit Florence et s'y oublie. C'est seulement le 1-2 juin, deux mois après son arrivée en Italie et cinq mois, peu s'en faut, après ses débuts de lecteur devant les lettrés de Marseille, qu'il s'excuse « d'un trop long silence ».

hù Revue (les Deux Mondes lui a remis sous les yeux 1 image d'Alfred de Vigny, en lui apportant un « petit roman » signé du nom de cet auteur, la Veillée de Vincennes.

« J'ignore, mon ami. quelle a été sa destinée, — écrit Brizeux. à propos du joli Rccii de l'adjudant, — mais j'ai

été singulièrement amusé et ému de cette histoire. Tous les personnages en sont d'une physionomie vive qui nous saisit tout d'abord, et celte vivacité est tempérée par une teinte douce qui rappelle bien l'époque où l'action se passe. Il y a longtemps que vous gardiez l'idée de cette histoire, car nombre de fois vous m'avez parlé de Sédaine (1). Le portrait que vous en avez fait a tout le naturel que Sédaine lui-même aurait mis en le peignant. J'aime surtout la scène où il est à piquer ses pierres, avec les deux enfants devant lui qui chantent à n'en plus finir : Pierre, Perrine, Pierrot, Pierrette ; — et puis, lorsqu'il met sa canne pour soutenir le fusil du conscrit ; ces choses sont pleines d'une vérité aimable qu'on ne connaissait plus. )>

Cette longue lettre inédite contient d'autres réflexions curieuses. De l'aveu même de Brizeux, le charme de la paix qu'oôre « cette belle Toscane » l'empêche de trop regretter les entretiens littéraires, que Fontaney, exilé à Madrid, ne se consolait point d'avoir perdus : ce Faut-il dire que je suis moins sensible à ce plaisir (le plaisir de causer) que des Parisiens ne peuvent l'être ; que si parfois je mets du feu dans la conversation, c'est que le besoin de défendre ce qui me semble vrai m'entraîne, mais que je puis fort bien contenir en moi l'idée et la porter? Ici, je passeplusieurs journées de suite rien qu'à voir et sans parler à personne, et je suis heureux. »

Elles ont bien aussi leur prix, ces fines observations sur la différence d'aspect que prend un auteur, vu de très loin, et sur le rapetissement subit d'une réputation aux yeux de ceux qui passent les frontières : « Presque toutes nos illustrations de Paris sont inconnues à Florence ou d'un si faible éclat

(1) Sédaine, — et non Sédaine, — est l'orthographe adoptée par Alfred de Vignj'.

AI.FRF.n DE VIGNY ET imiZElX 'M

qu'à peine on les dislingue. » La réciproque est vraie : « Ce sont de grandes renommées italiennes que nous ignorons, d'autres, bruyantes chez nous, qui ne font en Italie que peu de bruit, tel Pellico, qu'ils disent faible dépensée et commun de st3'le,les Toscans ajoutent, barbare : ainsi du reste. » Brizeux s'alllige de voir Byron très oublié en Italie. « On ne le lit pas, et pourtant, avouez-le, s'il est un vœu sacré pour tout poète du Nord, c'est, après l'estime de sa terre natale, de trouver une gloire au delà des monts, et d'y faire admirer sa barbarie. »

Trouver une gloire au delà des monts ! Ce fut bien l'ambition de ce poète armoricain : ce fut aussi, pourrait-on dire, sa faiblesse. En lui, le lettré frotté dart détournait le poète de son vrai but. L'auteur du roman de Marie avait eu l'intuition de ce qu'il aurait pu et dii faire, de ce qu'un autre, instruit par son exemple, et plus pleinement affranchi de tout préjugé littéraire, accomplira. En employant toutes ses forces et en ne perdant pas le plus petit lil d'eau de ce ruisselet d'invention, qu'il a laissé se répandre et se dessécher dans des directions tout à fait opposées, Brizeux, peut-être, aurait-il mis au jour quelque chose d'assez voisin de la Mircïo de Mistral ? Mais il se ligurait être un Celte barbare, et il avait, non seulement au front et sur les lèvres, mais dans le sang et dans les moelles, la morbidesse un peu débile d'un Latin. Entre ces deux êtres d'égale beauté, si divers d'humeur et d'aspect, la Muse toscane à la parole chantante, aux yeux brûlants, et la fée au regard mélancolique, au sourire mystérieux, de la rivière ou de l'étang breton, il resta l'a-

niant indécis qui recule à l'heure du choix. Il ne dépassa pas vis-à-vis d'elles une sorte de roucoulement de ramier langoureux ; jamais il ne saisit etne brandit ce thyrse aigu, dont parle le poème lucrétien, pour frapper l'armure au défaut, la faire voler en éclats, et réduire à merci le cœur frémissant mais dompté de la dédaigneuse déesse.

De retour en Bretagne à la fin du mois d'août, Brizeux reprend ses courses à pied, sac au dos, et fait — avant Loïc et Liiez, les deux amants du long poème, descriptif plutôt qu'épiqne, des Bretons — « son tour du Finistère ». Il passe à Douarnenez, à Plo-Goff, à Brest, à Plougastel, à Morlaix, à Saint- Jean-du-Doigt, aux mines d'Huel-Goat, à Karnak, à Moëland, à Harz-Hannaw, à Kerr-rohel(son orthographe exagère, de parti pris, la rudesse des noms) : il note ce qu'il voit, ce qu'il entend ; mais, trop souvent, il se contentera de versifier, d'amplifier, de diluer ses notes.

Il est bien loin de Paris, le 12 février 1835, c'est-àdire le soir de la « première » de Chatterton. On se rappelle le cri de reproche amical qu'Alfred de Vigny lui adressa, neuf jours après cette triomphante soirée : « Mon ami, où étiez-vous ? Quand Auguste Barbier, Berlioz, Antoni et tous mes bons et fidèles amis me serraient la poitrine en pleurant, où étiezvous ? Mon premier mot à Barbier a été : Si Brizeux était ici ! » A ce moment, l'auteur de Marie préparait la deuxième édition, assez amplifiée et un peu plus assaisonnée à la bretonne, de son petit « roman »

ALFHKI) DE VI«-NY ICT HIUXKUX 33

en vers ; mais il lisait, avec une émotion singulière, le grand roman en prose de l'auteur de Joseph Delormc et des C.onsolations : « Quels livres sont les vôtres, mon cher Sainte-Beuve 1 » écrivait-il, encore transporté. « Voluplè a été plus forte que l'unité paisible de cette terre qui déjà me dominait, et j'ai retrouvé en moi bien des choses qui allaient s'eiîacer. » On ne peut guère s'y tromper : Paris va le reprendre.

Le même mystique attendri qui, le 15 juin 188;"), visitant le Mont Saint-Michel, s'agenouille devant l'autel et, par l'intermédiaire de l'archange, ne demande au ciel que de le laisser achever, au pays, le [)oèmc entrepris pour « la gloire de Dieu » et pour riionneur de la terre natale, reparaît dans la capitale dès 1«S3() et, satisfait d'avoir trouvé chez son compatriote Le Gonidec, déraciné aussi, un groupe d'crudits bretons résolus à tous les efforts pour provoquer la renaissance de leur langue, il se met de nouveau aux gages des libraires. Laissant son poème en oubli, il réimprime, une troisième fois, Marie, prépare le recueil intitulé les Ternaires, publie sa traduction de Dante, et c'est seulement en septembre 1842 qu'il se retrouvera dans le bourg de Scaër, assis devant le bol de cidre de l'auberge des Rodallec.

De septembre 1842 à janvier 1844, il reste là, composant, pour les rustres de son pays, des poésies écrites en breton, sujets traditionnels à lire ou couplets à chanter, « le Barzonek ou Kanaouen qui répond à l'ode, le Gwerz ou chant historique, et le Son ou chant d'amour, de danse, de satire (1) ». De ce

1) 1.(1 Harpe dAtnioriquc. . note, p. 1538 de l'i'^ditioii ciléc. ni. vii;ny. — ii 3

travail sort le recueil Telen Arvoi\ la Harpe d^'Armorique.

Après cette orgie de vocables barbares, le barde est, une fois de plus, tourmenté du désir de se débarbouiller les lèvres et l'esprit avec le parler aux sonores douceurs : il lui faut, à tout prix, entendre murmurer le si italien. Pour diminuer les frais de route, il s'en ira de Lorient à Bordeaux, et, par voie fluviale, utilisant le canal du Midi, il gagnera Marseille. Où emporte-t-il l'épopée des Bretons pour la terminer? A Florence. Il en écrira lesderniers vers, du 27 janvier au 14 mai, à quelques pas du Dôme et du Campanile, après de longues stations devant les bas-reliefs, d'un art si raffiné, des portes du Baptistère. C'est à Rome, entre le musée du Capitole et les galeries du Vatican, qu'il réparera tout l'ouvrage.

L'année 1845 est, ici, deux fois à noter : Alfred de Vigny entre à l'Académie française, et Auguste Brizeux livre au public son grand poème, les Bretons, Ces deux événements se suivent de fort près : l'élection est du mois de mai, le volume paraît en juin.

Malgré les articles, suffisamment élogieux, de Sainte-Beuve dans la Revue suisse et de Magnin dans la Revue des Deux Mondes, cette épopée, sur laquelle le poète avait fondé tant d'espérances, n'eut qu'un succès de sérieuse estime. Elle ne força pas, comme Brizeux avait pu se l'imaginer, l'admiration du grand public, et, ce qui est plus grave, elle n'eut pas, au même degré que Marie, l'approbation des connaisseurs. Le charme de l'imprévu et l'air de jeunesse qui avaient fait la fortune du premier poème rustique ne se retrouvaient pas dans le se-

ALFIIED DE VIGNY ET UIU/CEUX 35

cond. Sans doute, les morceaux bien construits et d'une belle qualité n'y étaient pas rares, mais ils se reliaient entre eux par des raccords d'une singulière lourdeur, par des transitions d'une dilîusion stérile. Des bons vers, à foison, — des vers charmants plutôt que forts ; — des notations fines, assez souvent; de l'émotion, de la simplicité, comme jadis, et dans plus d'un endroit ; mais des contorsions aussi, quelque abus de naïveté, quelque sensiblerie, quelque grandiloquence ; de la couleur, plaquée parfois sur le sujet, et, ce que les Parnassiens déclareront bientôt la honte des rimeurs, du remplissage.

Lui-même, quand il vit, sous l'éclat du grand jour, cette œuvre, longtemps limée à la lumière atténuée et trop flatteuse de sa petite chambre de travail, il connut la minute douloureuse de sens critique où l'on démêle, d'un coup d'œil, tout ce qui manque au poème accompli, tout ce qu'un burin moins facile ou moins indolent en aurait ra3"é sans pitié. Ce ([u'on éprouve, à ce moment-là, si l'on est vraiment un artiste, c'est un abattement profond. Brizeux douta de lui, je crois, et dut souffrir de sa demi-défaite.

C'est ici que l'amitié d'Alfred de Vigny trouve matière à s'exercer et se montre empressée, active, ingénieuse. Pendant que le lutteur froissé, sinon vaincu, rentre dans l'ombre, au fond de sa retraite de Scacr, et malade, et découragé, au point de dire et de penser que sa mort est prochaine, se remet sans conviction à préparer pour l'éditeur, qui la réclame, une seconde édition des Bretons, le nouvel académicien, devenu le confrère du ministre de l'Instruction publique, M. de Salvandy, un ancien

romantique, obtient de lui pour son ami Brizeux la croix de la Légion d'honneur. Voici le billet inédit par lequel le ministre informe Alfred de Vigny du résultat de ses instances :

« 12 mai 1846, mardi.

« Monsieur et cher collègue, je m'empresse de vous Informer que pai" une ordonnance roj'ale signée le 6 mai, le Roi a nomméchevalier de l'Ordre royal delà Légion d'honneur M. Brizeux, homme de lettres.

« Je suis heureux d'avoir à vous transmettre cette décision de sa Majesté en faveur d une personne que vous m'avez fait Ihonneur de me recommander.

« Recevez, Monsieur et cher collègue, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

« Le ministre de rinstriiction publique, « Salvandy. »

p. -S. — M. Brizeux, qui réside ordinairement à Lorient, pourrait se trouver dans ce moment à Paris, et j'ai pensé qu il vous serait agréable de lui faire directement tenir sa lettre.

« A M. Alfred de Vignj', de l'Académie française, àParis.»

A ce billet Alfred de Vigny avait épingle le brouillon autographe de sa réponse :

« Tout au milieu de ses beaux paysages bretons et des héros pacifiques de ses ouvrages, demeure le poète à qui vous rendez cette justice que vous m'avez dite hier avec tant de bonne grâce. Monsieur.

« Voici son adresse .' ne se croirait-on pas en Allemagne?

« Scaër, par Rosporden, « Arrondissement de Quimperlé.

(Finistère.)

alfrf:i) de vigky et brizeux 37

« Et tout cela est en bonne terre de France cependant.

n En vous quittant, je lui ai écrit. Vous m'avez réservé cette douce joie d'annoncer le bien que vous faites : je vous en remercie encore. C'est ainsi que j'aime à être démenti. Je voudrais l'être par tout le monde d'une aussi noble manière (1). Je voudrais que Stello eût toujours tort d'avoir signalé l'abandon où furent laissés les poètes. La cause sera victorieusement plaidée quand on agira comme vous, et jamais avocat n'aura été aussi ravi que moi d'être vaincu.

« Croj'ez-moibientoutà vous, Monsieur et cher confrère, avec les sentiments les plus dévoués.

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