‹ Alfred de VignyChapitre 2 sur 22 · A. DE V · texte numérisé non relu

A. DE V

Les deux lettres écrites à Brizeux par Alfred de Vigny à cette occasion ne le trouvèrent qu'après quelque retard : il «courait alors les campagnes ». La lettre de remerciements du nouveau chevalier au ministre parvint seule à Paris. Vigny ne reçut rien : par un hasard malencontreux, les actions de grâces de Brizeux ne parvinrent pas à leur adresse. C'est trois mois plus tard, à la date du 12 août, en exprimant à Vigny sa reconnaissance à propos d'un autre bon office, que le solitaire de Scaër se montre tout confus d'avoir appris qu'on fût en droit de s'étonner de son silence. Je ne reproduis pas ses longues explications ; je ne retiens de celte lettre inédile que le passage relatif au service nouveau :

« Ainsi, mon cher ami, à peine aviez-vous reçu ma lettre que vous faisiez une démarche et à peine aviez-vous une réponse rassurante que je l'apprenais de vous ! En vérité, vous êtes un bien bon cœur; et c'est du fond du mien que

(1) Il écrit cela un peu plus de trois mois nprès le discours de Mole.

je vous remercie. Mais, en cette affaire, ce n'est pas seulement pour moi que je suis heureux ; il m'est doux d'avoir une nouvelle preuve de cette considération qui vous entoure et qui fait que votre seule présence a tant de pouvoir.

« Elle seule, mon ami, vous a porté à l'Académie et vous y ménage, après les clameurs des haines particulières (1), cette sympathie générale qui maintenant vous accueille. Vous avez là une place libre et à part; elle vous convient; et par là encore aura plus d'autorité tout ce que vous pourrez dire dans votre dévouement pour les lettres... »

La démarche d'Alfred de Vigny, dont il est question au début du passage cité, paraît bien avoir trait au renouvellement de la pension que Brizeux, grâce à lui, avait obtenue, en 1843, sur les fonds du ministère de l'Intérieur. Ce n'est plus auprès de Dittmer, mort cette année même, c'est auprès de Gavé, l'autre auteur masqué des Soirées de Ncuilly, que Vigny intervient. Une lettre d'avis du conseiller d'Etat Gavé ne tarde pas beaucoup (la notification est du mois de décembre) à informer Alfred de Vigny que la pension allouée à M. Brizeux le 1*=' juillet 1843 lui sera continuée « pour trois années, à partir du le'' janvier 1847 ».

Gette pension de 1.200 francs, du ministère de l'Intérieur, s'ajoutait à une subvention annuelle de 1.200 francs, que le même Alfred de Vigny avait déjà fait attribuer, en 1839, à Auguste Brizeux, par le ministre Villemain, sur les fonds de l'Instruction publique. Voici comment la négociation avait été conduite.

Au début de juillet de l'année 1839, Vigny recevait

(1) Brizeux n'a pas toujours la main légère.

de Villemain une invitation à (léjeuner. Il y répondait, à la date du 4 juillet, par un joli billet, dont la copie autographe s'est conservée :

«Je voudrais bien vous «//cr remercier, Monsieur, de votre aimable invitation, avant (|ue le moment de m'j' rendre ne fût venu.

« Après avoir passé six mois en Angleterre avec le désir de revenir en causer avec vous qui la connaissez si bien, il est vraiment cruel de vous trouver ministre en arrivant à Paris. Je serai sûrement le seul à m'en plaindre, mais enfin je m'en plaindrai à coup sûr, s'il est vrai que vous n'ayez pas le temps d'une conversation inutile, celle que j'apprécie le plus.

« Donnez-moi, je vous prie, un quart d'heure d'entretien demain ou après, le matin, pour que j'aille vous dire, sans témoins de ma honte, que j'ai perdu ma gageure avec vous. Je vous avais recommandé un jeune poète il), vous l'avez placé et il n'a rien fait de bien. Ce n'est pas ma faute, et je m'engage à ne plus jurer de l'avenir de personne, mais je ne réponds pas de me taire sur ceux dont les talents sont incontestables et déjà célèbres.

" J'ai toujours cru à votre ancienne amitié pour moi. Je suis bien touché de voir que vous n'avez pas oublié la mienne.

« Recevez-en mille fois l'expression.

« A. DK V. ^>

Le 7 juillet, Villemain fixait à Vigny, qui s'était inutilement présente au ministère, un rendez- vous

Il Emile l'éhant, recommande par ^'ig^y à \'illeniain, et par \'illi'main à Salvand}', qui le nomma, en 18!55, professeur de rhétorique au collège de Vienne. En 1838, après avoir professé à \'ienne et à Tarascon, celui qu'Alfred de Vignjse ilatlait d'avoir " sauvé », donnait sa démission et s'en revenait battre le pavé à Paris. Il s'en fatigua, rentra à Nantes, y devint secrétaire de mairie, s'y maria, et rima, sans se lasser, « comme un forçat », dit-il lui-mùme, des chroniques historiques en vers, qu'il appelait '( chansons de geste ».

pour le lendemain lundi, à 10 heures: « Je serai'tout à votre disposition, et bien flatté d'avoir le plaisir de vous revoir avant le jour où j'espère que vous ne nous oublierez pas. »

Ce que fut l'entretien, on peut le deviner. Alfred de Vigny s'exprima, sur Brizeux, avec cette chaleur de cœur et cette grâce d'expression qui lui faisaient gagner toutes ses causes. Si occupé qu'il fût, le ministre promit de lire dans le numéro du 1*='' juillet de la Revue des Deux Mondes un fragment des Bretons^ les Conscrits de Plo-meiir.

Il fît part à Vigny de son impression, après cette lecture :

« Votre aimable entretien, Monsieur, m'a valu un second plaisir. J'ai lu le chant des Conscrits. J'y ai retrouvé cette voix touchante et pure que j'avais tant aimée dans d'autres vers de M. Brizeux. Je suis tourmenté du désir d'être utile à un homme de talent, de cette simplicité de vie, de cette noblesse d'âme. II faut que je cherche et que je me hâte, dans ce passage aux affaires, encombré de tant de soins. En attendant, pourriez-vous engager M. Brizeux à me faire l'honneur de venir dîner chez moi le même jour que vous? Voici une lettre que je lui envoie par vous, si vous le permettez, ne sachant pas son adresse. Il excusera ce brusque compliment par l'extrême désir que j'ai de le connaître, et de l'obliger, si je le puis.

« Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée et de mes dévoués sentiments.

« ViLLEMAIN. »

La crainte de se montrer avec une tenue incorrecte ou inélégante détourna-t-elle Brizeux d'accompagner Alfred de Vigny chez Villemain? Ce qu'on sait de lui, par ailleurs, peut donner du crédit à cette supposition : « Je me souviens, dit M. de Courcy (cité

par l'abbé Lccigne), que je lui offris de l'introduire dans un salon où l'on patronnait très utilement les candidats. Il s'}'^ refusa, se contentant d'alléguer qu'il n'avait pas d'habit, et je crois qu'il disait vrai. » Produisant une autre raison, qui peut-être cachait la vraie, Alfred de Vigny en fut réduit à excuser son protégé :

« Après votre empressement si gracieux, comment n'aurais-je pas envoyé votre lettre à l'instant même? Mais l'auteur de Marie était absent de Paris. Il ne reviendra de la campagne que lundi, et. quelques jours après celui-là, je vous conduirai ce fugitif pieds et poings liés-

« Il aura besoin, jeu suis sûr, de vous remercier de vos projets, de vos promesses, de votre attention, mais je le défie d'en être plus touché que je ne le suis, Monsieur, et je vous le dirai encore demain, en vous réitérant l'assurance de mes sentiments d'amitié. »

Comme conclusion de tous ces pourparlers, M. Villemain lit inscrire Brizeux pour une indemnité littéraire annuelle, dont les ministres, ses successeurs, renouvelèrent l'octroi.

Les documents qu'on vient de lire n'expliquent-ils pas clairement qu'en juillet 1845, dés qu'il crut le moment venu de prendre part aux séances de l'Académie, Alfred de Vigny ait réussi sans peine à bien disposer Villemain, secrétaire perpétuel, en faveur d'Auguste Brizeux, dont il venait l'entretenir encore ? Aidé par lui très puissamment, secondé par Victor Hugo, et non contrarié, ici, par Sainte-Beuve, il demanda et il obtint pour le poète, son ami, une médaille d'or de la valeur de 2.000 francs.

Le couplet académique écrit, à cette occasion, par Villemain dans son rapport, ne paraîtra sévère

qu'à un panégyriste de Brizeux : il est équitable, il est presque indulgent. « Le poème des Bretons n'est pas également travaillé ou également inspiré dans toutes ses parties. La négligence s'y montre à côté du talent... Mais il s'agit de poésie, c'est-à-dire d'une des plus grandes difficultés du monde, et si le nouvel essai de M. Brizeux était aussi parfait dans l'ensemble qu'il a souvent de pathétique et de naturel, s'il avait toujours l'éléganle originalité de son poème de Marie, il eût fallu le préférer à tout. » L'Académie, ajoutait-il, n'avait pas seulement voulu récompenser l'ouvrage ; elle honorait aussi « ce qu'il y a de rare et de noble dans l'auteur, poète par le cœur comme par le talent, vivant de peu dans la solitude, se soumettant à traduire en prose le Dante pour gagner quelques loisirs de liberté rêveuse et d'inspiration pour son compte, dans une chaumière où il s'est retiré et d'où la célébrité le ramènera un jour. » Il est permis de retrouver dans ces paroles, d'une bienveillance peu banale, l'impression des confidences d'Alfred de 'Vigny.

Mais l'insidieuse maladie qui devait enlever Brizeux commençait à le tourmenter, avant de s'attacher à le détruire. Deux hivers très humides l'avaient laissé fort délabré. Il se persuadait, peut-être avec quelque raison, que seul un climat chaud lui rendrait la santé et les forces. Dès que le viatique, autrement dit l'or monnayé de sa médaille, lui parvint, il repartit pour l'Italie.

Il y demeura trente mois, changeant de place assez souvent, mais séjournant à Rome plus qu'ailleurs, ne prenant, à l'auberge de la Minerve, qu'un repas sur deux afin de ménager sa bourse trop légère, et « pas heureux », — le mot est d'Alfred de Vigny. Comme il ne donnait guère de ses nouvelles, un de ses amis, le journaliste Busoni, se permit d'imprimer, dans sa chronique de illluslralion, que l'auteur de Marie et des Bretons était entré au couvent. Le poète ne montra, dans celte occasion, que l'aptitude à se scandaliser d'une plaisanterie prise au sérieux, travers bien joliment raillé par Charles Lamb sous le nom d'esprit écossais. Il envoya un démenti en règle ; il exigea un mot de rectification. Alfred de Vigny ne put pas trouver réellement offensante la facétie de Busoni : il s'étonna plutôt de voir le bon Brizeux devenu, à ce point, boudeur et irascible. « Il faut — écrivait-il au chroniqueur — excuser les voyageurs qui arrivent d'un pays si naïf, si candide que Florence, où sans doute on ne devine rien et où toute finesse est absolument inconnue. » Il y a de la duperie, hélas ! et quelque ridicule, assurément, à conserver l'ingénuité, lorsqu'on en a passé l'âge (1).

Mais, sans parler de l'énervement maladif que personne ne soupçonnait, les soucis du gagne-pain, plutôt accrus depuis la révolution de Février, ne contribuaient pas peu à rendre ombrageux et triste le caractère de ce poète, autrefois si accommodant et,

(1) Alfred de Vigny s'employa d'ailleurs à la réconciliation. Le 10 juin 1851, il écrivit à Busoni : « Brizeux est à Paris. L'avf/-vous vu ? Dois-je penser que mes chers amis, qui me sont tous Odèlos, sont séparés entre eux ?»

même à ce moment, facile à satisfaire. Ces soucis furent allégés, grâce à Tentremise de Lamartine. Informé, par Victor de Laprade, de la situation, toujours précaire, de Brizeux,il obtint de M.Fortoul, en 1852, qu'on portât à 3.000 francs la « totalité » des deux subventions de 1.200 francs, fournies par l'Instruction publique et l'Intérieur.

C'est le moment où, remaniant les Ternaires, Brizeux leur donne un titre moins énigmatique pour le commun des lecteurs, dans le volume qu'il imprime aux frais de l'éditeur Garnier : il groupe ensemble, assez heureusement, Marie, Primel et Nola, la Fleur d'or. C'est le moment où les cigaliers du Midi inaugurent la série de leurs travaux en mettant au concours l'éloge du barde breton, qui leur a fait comprendre leur devoir envers la langue et la poésie provençales. C'est le moment enfin où Buloz, pris d'une sorte de tendresse pour ce poète de soft goût, fait à ses vers une place de moins en moins ménagée dans la Revue des Deux Mondes. Et n'est-ce pas le directeur de la Revue qui, le premier, avec sa décision accoutumée, formule ce jugement: « M. Brizeux doit être à l'Académie » ?

Cette idée, Sainte-Beuve et Vigny l'accueillent. En attendant de s'appliquer à la faire adopter par un certain nombre de leurs confrères, ils s'attachent à commenter, sous la coupole, les mérites d'un nouveau recueil, paru au début de Tannée 1855, et intitulé Histoires poétiques. L'abbé Lecigne n"a connu que les lettres de remerciements de Brizeux à Sainte-Beuve : c'est donc à Sainte-Beuve seul qu'il attribue tout le mérite d'avoir demandé et obtenu, pour ce livre de vers, une médaille d'or. Mais deux

autres lettres inédites de Brizeux h Vign}', l'une du 18 juillet 18ÔÔ, écrite de Douarnenez, l'autre du 12 août 1855, écrite de Lorient, nous révèlent toute Tattention, disons toute la part, qu'Alfred de Vigny avait prise à ce nouveau succès.

« Mon cher ami,

« La bonne nouvelle (il n'en peut venir d'autre devons) s'est, pendant huit jours, attardée à Quimper. Enfin un ami me lapporte. A vous remercier, car vous devez être pour beaucoup dans cette décision, je mets tout l'empressement que vous avez mis à m'écrire. Voici une heureuse lettre à montrer dans quelques jours à ma vieille mère; votre nom sera béni par elle.

« J'attendais cette ileur de Paris pour quitter la grande baie d'où je vous écris, la plus belle baie de Bretagne et de France avec celle de Brest, cjui, selon un certain capitaine, peut voir manœuvrer tant de vaisseaux de ligne! Ici, il n'y a guère que des barques de pêcheurs, mais, avant deux semaines, on en comptera près de huit cents.

« C'est un spectacle étrange, cette année surtout, où ces barques ne sont guère montées que par des vieillards et presque des enfants : hommes faits et jeunes gens étant tous à servir sur les vaisseaux de l'Etat.

« Ce spectacle m'a donc excité à écrire, outre les scènes maritimes que j'adresse à la Revue, cette espèce d'ïambe que vous me demandez et que je vous envoie. J'aimerais mieux vous le porter moi-même, et surtout entendre quelque chose de ce que vous enfermez, mystérieux, dans vos portefeuilles. Dans six semaines, il faudra les entrouvrir. L'oreille toute pleine de langage celtique voudra s'adoucir aux purs sons parisiens.

« Donc, à bientôt, cher et parfait ami.

'■ A. Bnizi-:ix. »

Ulambedont il est question dans cette lettre et qui, du reste, l'accompagne, porte le même titre qu'une

autre pièce, vraiment belle, des Histoires poétiques : il s'appelle la Paix armée. C'est une satire, comme le mot ïambe l'indiquerait à lui seul, et cette satire, violente mais faible, est dirigée contre le génie allemand. De cette déclamation, Saint-René Taillandier, dans sa notice sur Brizeux, avait cité un vers, un seul :

L'éternel i^rofesseur avec la fiancée Eternelle

il a feint d'avoir oublié le reste, et il a eu raison. Jamais Brizeux n'a mieux montré combien peu il étaitdoué pour composer des « diatribes » virulentes, à la mode de Juvénal, comme l'auteur de la Curée et de l'Idole.

La lettre datée du « 12 août 55 » paraîtra plus explicite.

« Je sais, de plus d'un côté, que vous n'oubliez pas, en action, ceux qui sont absents. La Revue, Lacaussade, Sainte-Beuve lui-même, m'en ont parlé. Donc, cher ami, mes grâces infinies aujourd'hui, en attendant que j'arrive à votre table de thé. Nous causerons encore à cœur ouvert et vous me conterez, vous, ex-militaire, vos campagnes littéraires de cette année. J'en sors encore vainqueur, à ce qu'il paraît, car rien d'officiel ne m'est arrivé. Vous, heureux juge, vous n'en êtes plus, depuis longtemps, à combattre, et c'est justice. Nul plus que moi n'a, dés les premiers jours, été heureux de vos triomphes. Dans le présent, comme dans le passé, votre très cordial et dévoué,

« A. Brizeux. »

Cette seconde lettre contient plus que le remerciement du lauréat. C'est le souhait du candidat au titre d'académicien qui s'y laisse déjà pressentirj

AI.I-1U:L) de VIGNY ET HIUZF-UX 47

ciui niOnic arrive à s'y produire, assez timidement, I)ar(|ucl([ucs alleintcs. non pas légères, mais faibles, sous le couvert des compliments, à travers les sousentendus.

Après vingt-huit ans d'une vie littéraire silencieuse et désintéressée, Brizeux fut donc mordu par cette ambition : il se laissa persuader qu'il possédait des titres sutïisants pour être admis à l'Académie française. C'est surtout Alfred de Vigny qui provoqua chez lui cette velléité de confiance en soi-même. Il avait laissé tomber cet oracle : « Que l'auteur de Marie, àes Bretons et de la Fleur d'or se hâte de donner encore le recueil des Histoires poétiques, c'est une couronne assurée aussitôt, et l'acheminement assez prochain vers le fauteuil. » La couronne ne fit pas défaut, et Brizeux put penser qu'il verrait s'accomplir toute la prophétie.

Môme avant d'obtenir sa médaille d'or de premier ordre, il se laissait bercer de l'autre espoir. Il reprenait sa dédicace en prose du Journal poétique, l'ornait de rimes choisies, et l'adresait, de Scaër, le 25 octobre 185-1, à Vigny. Il y joignait ce commentaire :

« Pendant que vous êtes rentré dans votre élégant faubourg et revenu à votre vie élégante, me voici, moi, revenu à ma vie rustique, à six ou huit lieues de toute ville, en oubliant, je le vois aux ratures déjà faites dans cette lettre, le français. .le l'écris, il est vrai, l'oreille distraite par le son des cornemuses, car c est noces au bourg et 1 on danse sous mes fenêtres. Il faudrait bien que la musique pût donner un peu de cœur à ces braves gens, tant, malgré

48 ALFKED DE VIGNY

une abondante récolte, la misère est grande chez les journaliers et tous ceux qui n'ont pas de terre. La vie, autrefois si facile, a doublé de prix, et leur poète même, qui venait ici sur d'heureux souvenirs, ne reconnaît plus, sous ce rapport, son heureux pays. Les économistes ne s'applaudissent pas moins ; mais le pauvre en est aux pommes de terre malades et au pain sec, quand il en a. Pour lui, plus de gibier, plus de poisson, plus même de beurre. Tout va en Angleterre, à Paris, on ne sait où. Il ne reste que la misère et la dysenterie !

Je tâche donc, mon ami, d'ouvrir l'oreille au chant de la bombarde, etaussi à d'heureusesnouvellesvenant de Paris : — « Une belle inspiration du cœur a dicté de justes paroles à Alfred de Vigny. Vous voilà posé en candidat devant l'Académie française et je me réjouis de voir cette candidature acceptée, comme elle l'a été, m'a-t-on dit. )) [F. Denis.] Plus loin, il (Denis) ajoute : « Barbier a eu un excellent article des Débats, quilui vient d'une bonne pensée d'A. de Vigny : décidément votre ami est le seul digne pai'mi ses pairs et avec ses pairs. » — Voilà, cher ami, comme le bien se répand ! Comme Barbier, que ne suis-je à Paris pour vous aller serrer la main, et vous remercier de cette initiative qui, partant de vous, arrivera peut-être à bien dans quelques années ! — Ainsi je me vois ramené au commencement de ce billet, et il faudrait de nouveaux vers; mais, je le disais aussi, j'ai le cœur triste et je ne trouverais pas un chant digne de toute ma reconnaissance. Sachez seulement, cher ami, que je suis votre éternellement dévoué.

« A. Bkizeux.

« Que votre Dame (1), en agréant nos obéissances, veuille bien me rendre un bon office; vous exciter à me répondre. »

La réponse ne tarda pas et elle fut encourageante. Brizeux s'appuie sur ce qu'elle contient pour faire

(1) Cette expression « votre Dame » n'est rustique et gauche qu'en apparence. Brizeux lui donne son ancien sens Elle apparaît dans les lettres de cette date et y revient plus d'une fois.

ALFRED DE VIGNY ET BlUZEUX 4i)

part, le 4 décembre 1854, à son ami Lacaussade, de ses espérances « d'entrée ». Dans un billet, cité par l'abbé Lecii^ne, il lui écrit : « De Vignj' vient de m'en parler et cherche à me préparer des voix qui, bien entendu, seront plus d'une fois insuffisantes, puisque, avec les concurrents littéraires, viennent à présent les évoques et les grands seigneurs. Cependant, il faut s'armer pour la lutte. »

Il est donc à Paris, pour tenter un premier effort, au mois de décembre 18Ô5, comme semblent bien l'indiquer deux très courts billets inédits du 17 et du 25 de ce mois, et un autre du l''^ janvier 185() : il annonce, dans celui-ci, sa visite à Vigny pour le lendemain. Il apprend laque le moment n'est pas venu. Le poète valétudinaire ne s'attarde pas dans les neiges et les boues glacées d'un hiver parisien exceptionnellement rigoureux: il quitte la partie.

Sa santé se trouve assez bien du beau temps qu'il rencontre, au début de l'été de 1856, sur la côte en face de Brest. C'est là qu'il est informé de la promotion d'Alfred de Vigny comme officier de la Légion d'honneur ; il l'en félicite avec joie. Comme on le pense bien, Alfred de Vigny, qui a gardé jusqu'aux moindres billets de Brizeux, n'a pas laissé perdre cette lettre de compliments :

« Cher ami.

Près de la rade insigne Où peuvent manœuvrer deux cents vaisseaux de ligne,

comme disait un poète que vous connaissez, sont les restes d'une antique abbaye, très antique puisqu'elle date du IV'" siècle. Elle fut détruite à la Hévolution, et sa curieuse église et sa plus curieuse bibliothèque. Les vers inédits

UE VIGNY. — Il 4

du barde Guîclan servirent, avec les autres manuscrits, à faire des gargousses.

<( C'est là que j'ai été chercher la poésie. C'est là que m'est venue la nouvelle qui vous concerne. Cette étoile agrandie me semble d'un heureux augure : ainsi, mes amicales félicitations, à votre Dame mes obéissances.

« A. Brizeux.

« Cette lettre sera mise ce soir à la poste de Brest, d'où j'irai à Kimper, puis, après quelques jours, à Lorient (Morbihan) où, j'espère, Pliilocicte (1) m'enverra de ses nouvelles.

« Les chaleurs sont africaines, et, avant de traverser la rade, je vais m'y plonger.

«Encore à vous. »

Mais ces heures de résurrection furent suivies aussitôt d'une dépression terrible. En juillet et en août, se déclara cette laryngite qui, chez les diabétiques, prépare et précipite, trop souvent, le dénouement fatal. Le médecin jugea indispensable un voyage dans le Midi.

Au mois de décembre, Brizeux se décide au départ. Une fois de plus, il se dirige vers Marseille par Bordeaux. En route, il ouvre, par hasard, un journal bordelais, et il apprend qu'Alfred de Vigny est très malade. Le 29 décembre, il lui écrit que « s'il l'appelle », il le verra bientôt accourir prés de lui. Vign}^ le rassure. C'est de Montpellier, où M. et M'"'' Saint-René Taillandier le retiennent et le réconfortent, que Brizeux écrit de nouveau au poète académicien :

(1) Alfred de 'Vigny a fait une chute et s'est blessé au pied : c'est lui-même qui s'est donné, à ce moment, ce nom de Philoctète.

« Cher ami,

« La fausse nouvelle était, il me semble, dans le Mémorial bordelais des derniers jours de décembre : ce qui est certain, c'est que jen restai très alarmé. Heureusement, sur ma demande, plusieurs lettres me sont venues rassurer à Montpellier, et la vôtre surtout. En effet, qui est attendu ici-bas par de si nombreux lecteurs ne devait pas être si pressé d'en aller chercher, même de plus illustres, dans les limbes poétiques de Dante.

« Pour moi, mon cher ami, j'ai été poursuivi, depuis le 22 août, par deux monstres, aux noms très savants, mais de nature très mauvaise. Le premier, la Bronchite, a été vaincu'^ par son ennemi déclaré, mon docteur Tiret ; le second me poursuit sous le nom de Laryngite ; je me confie au grand docteur le Soleil ; mais comme vous, je commence à douter qu'il existe, à cette heure, dans le Midi de la Fi'ance. Humboldt et les observations météorologiques, données journeUementpar l'Observatoire, disent avec raison que ma bonne Bretagne est encore la terre la plus tempérée. A l'appui je dois dire que depuis votre Charente aux longs tapis de neige, je n'ai trouvé jusqu'ici que brouillards glacés et le vent glacé du mistral. Ajoutons des maisons partout carrelées et pas un tapis. Aussi Laryngite de se maintenir tant qu'elle peut. j\Iais, demain matin, je descendrai vers Marseille et le soleil devra se montrer :

Qui pourrait accuser le soleil de mensonge ?

Qu'il revienne, ce père d'Esculape et je vous reviens, et j'aurai encore une voix ferme pour causer avec vous, surtout deux oreilles pour vous entendre.

(( L'amitié dont votre dernière lettre était pleine m'est bien précieuse, je l'aime et me plais à vous le dire.

« A votre Dame et à vous et d'esprit et de cœur.

« A. Brizeux.

« Faut-il enfin écrire à 1 Académie ?

« A Marseille (poste restantci pour une grande semaine. »

Ce post-scriptum : « Faut-il enfin écrire à l'Académie ? » nous en dit long, dans sa brièveté, sur l'état d'esprit de Brizeux. Ce poète est comme l'enfant à qui l'on a montré une dragée : il la réclame.

Mais c'est pour d'autres que se manifeste le bon vouloir des académiciens. On ne fait pas attendre Emile Augier, « soutenu, dit Brizeux, par le gouvernement ». On ne tardera pas à lui donner pour confrère le concurrent de 1857, Victor de Laprade, qui, peu de temps après sa réception, à l'occasion d'une pièce d' Augier, les Effrontés, écrira la satire les Muses d'État, et paiera de sa place à la faculté de Lyon cette protestation indépendante et vigoureuse.

Les patrons de Brizeux lui disent : Patientez. Ce conseil lui paraît étrange, après les premiers encouragements. Aux marques de sympathie que, les lendemains d'élection, lui adressent Vigny et Sainte- Beuve, il finit par répondre que, si Ton veut de lui, on prenne soin de le lui faire entendre. Voici ce qu'il écrit le 20 novembre 1857, à Vigny :

«Ainsi, mon cher ami, vous voudriez bien encore penser aux absents ! Dans les prochaines élections, vous verriez pour moi des chances favorables ; de loin, — je vous l'avoue, — elles me semblent bien chanceuses. Ce qui m'est certain, c'est que si celui-là qui se sent poète peut très bien siéger seul au sein de la nature, il peut aussi désirer dans sa vieillesse de s'asseoir parmi quelques esprits d'élite, et je goûte assez peu la simplicité feinte de Déranger. Je sais aussi qu'on n'entre pas du premier coup dans votre salon ; cette faveur ne s'accorde du moins qu'à ceux qui n'ont aucun titre littéraire :

Vous me ferez, Seigneur, En arrivant, beaucoujD d'honneur.

Encore faudrait-il ne pas s'en aller heurter contre tel ou

AI.FRKl) DE VIGNY KT HlUZKl'X 53

tel ; que l'Académie, qui vous connaît, montrât son désir et qu'un certain nombre de voix vous fût assuré. Sur ceci, Sainte-Beuve m'écrivit, il y a deux mois environ, quelques lignes des plus aimables, mais dans une expectative qui ne peut plus être la mienne. Veuillez, cher ami, lui eu toucher deux mots. Quelcjucs mots de vous venus en Bretagne me seraient aussi bien doux ; et j irai, dans trois semaines, vous répondre à Paris même.

« Ma bonne et ancienne amitié vous destine ma première visite.

« A vous desprit et de cœur.

« A. Brizei:x. »

S'il fallait répéter comme exacte une anecdote assez connue, c'est par une attaque dirigée contre l'homme même que Montalembert aurait fait écarter Brizeux, lorsque son nom fut proposé comme un de ceux qu'il était équitable de retenir. Persuadé, à tort ou à raison, que ce poète, commensal des auberges de la Bretagne, était tout l'opposé d'un buveur d'eau, il aurait ruiné sa candidature avec ces simples mots: « N'est-ce pas assez de M. de Musset ? » Il n'est pas nécessaire de recourir à ces grosses raisons pour expliquer la réserve de l'Académie. Si âgée qu'elle soit, cette grande dame a toujours autour de sa robe à vertugadin des prétendants très assidus et très entreprenants ; elle n'accorde pas d'attention au soupirant réservé, vergogneux, qui ne proclame pas très haut le goût qu'il a pour elle.

Brizeux trouva dans la phtisie l'adversaire vraiment cruel. Ne voulant plus passer l'hiver dans ces

brouillards de Lorient qu'il regardait comme l'unique cause de ses accès de toux, « d'abominable toux », il partit pour Paris, contre l'avis du docteur cette fois, et malgré les pleurs de sa vieille mère. Là, se traînant avec peine, il erra par les rues, monta chez deux ou trois amis, se tint, pendant plusieurs jours, chez son frère Ernest Boyer, sous-préfet de Corbeil, et revint encore à Paris, avec Barbier, à la recherche d'un rayon du soleil de mars aux Tuileries, dans le coin des vieillards frileux, avant de s'en aller en Languedoc, où le souvenir de ses bons et généreux hôtes d'antan, les Saint-René Taillandier, l'attirait. Un mois avant de se mettre en route pour Montpellier, il écrivit à Alfred de Vigny un billet plein de grâce triste, le dernier :

(L'enveloppe porte le timbre : Paris, 16 mars 58.)

«Cher ami, lorsquevous êtes venu visiter un ami malade, il était avec Barbier, sous les arcades Rivoli, cherchant plutôt que trouvant un peu de chaleur. J'ai fort regretté de n'avoir pu vous serrer la main, mais nous aurions échangé peu de paroles. Depuis quelques semaines la voix me manque: liipi Mœrim videre priores.

« Décidément, il faut quitter les bons amis de Paris et aller chercher ce grand ami appelé le soleil... si lui-même est encore de ce monde.

« Tout vôtre .

« A. BaizEux.»

Il partit le 14 avril. Il arriva à Montpellier le 16. Il fut logé, non pas chez les Saint-René Taillandier, dont « il ne voulut pas effrayer les enfants », mais dans une maison voisine. Sa chambre, « en plein soleil », donnait «. de plain-pied dans un jardin rus-

tique ». Il y reçut les soins du médecin Combal et les visites quotidiennes, prolongées, affectueuses, bienfaisantes, du couple ami. Entré en agonie le dimanche 2 mai, il expira le 3, à celte heure ambiguë où, des ténèbres éclaircies, s'apprêtait à surgir ce qu'Alfred de Vigny appellera bientôt «la triste Aurore ».

Au moment où la mort lui parut certaine, après avoir fait expédier à sa mère un mandat de deux cents francs sur l'argent qu'il lui restait à dépenser, Brizeux avait exprimé le souhait que quelqu'un sollicitât pour lui ce qu'il avait lui-même obtenu pour Le Gonidec, une souscription pour rapporter son corps dans la patrie bretonne.

Dès le 4 mai, Ernest Boyer faisait part à Vigny de celte lin et de ce vœu :

« Monsieur le Comte,

M .le reçois à l'instant la nouvelle de la mort de mon pauvre frère. Avant de mourir, il a demandé à être transporté en Bretagne : il a eu la même pensée que nous tous.

« Pouvez-vous voir M. de Mercey?

« Recevez, Monsieur le Comte, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

« E. BoYER. »

Alfred de Vignj' répondit le 0 mai :

(( Hélas ! Monsieur, je conservais un peu d'espoir : tout est donc fini ! Il est donc bien vrai qu'en si peu de temps, cette maladie si longue ordinairement et qui frappe la poitrine nous enlève un frère, car je l'aimais comme si j'avais ainsi que vous dans le C(rur le sang de la même mère.

» Hier au soir, j'ai reçu votre lettre et, dès ce matin, j'ai

VU M. Fould. Le ministre d'Etat, très frappé, surpris, affligé de votre perte, de votre douleur et de la mienne, s'est prêté avec le plus grand empressement à faire que votre désir de translation des cendres fût religieusement accompli.

« C'est le ministre de l'Instruction publique qui seul a droit d'accorder ces choses, mais il m'a promis de lui en parler dès demain lui-même, et il a pris, de sa main, les notes nécessaires.

« M. Camille Doucet, directeur des Beaux-Arts, pénétré de chagrin à cette douloureuse nouvelle, s'est chargé du rapport et de l'exécution des intentions de M. Fould. Il regarde comme certain ce dernier honneur rendu à une mémoire qui ne périra pas.

« Peu importe par quel ministère tout sera accompli. Nous pouvons, dit-il, y compter fermement. Il me tiendra au courant de tout.

(( M. de Mercey n'est point chargé de ces affaires, m'a-t-il dit. Je n'ai pas aie voir, puisque M. Fould lui-même veut bien s'y employer.

« Dés que vous aurez à me parler des suites de cette douloureuse négociation, et peut-être de quelques détails malheureusement trop funèbres, écrivez- moi, selon nos conventions : demain, je serai chez vous à 1 heure de l aprèsmidi, et vous me trouverez comme en ce moment, c'est-àdire plein de douloureux regrets, de souvenirs doux et impérissables d'une amitié que rien ne saurait éteindre, et que vous me permettrez, Monsieur, de reporter à présent sur vous. »

Absent de Corbeil lorsque cette lettre y arriva, Ernest Boyer adressa, le 9 mai, à Vigny l'expression de sa profonde gratitude. II lui offrait de lui communiquer les dernières lettres de M. Saint-René Taillandier, mais M. Saint-René Taillandier lui-même avait écrit à Vigny.

Il lui avait, dès le 5 mai, fait le récit de ces quinze jours de souffrances où « les efforts du médecin » et

ALFKEI) DE A'IONY KT BlUZEUX 57

tous les soins des amis de Brizeux « ne pouvaient tendre qu'à soulager son mal, à lui adoucir ce passage d'une vie à l'autre ». La fin de cette lettre est à recueillir : « Il m'a souvent parlé de vous dans ces derniers entretiens. Il aimait en vous l'artiste et l'homme, le poète et l'ami. J'accomplis un de ses vœux en vous adressant de sa part un adieu suprême. »

En lisant ces lignes, Alfred de Vigny se rappela peut-être une touchante pièce des Histoires poétiques, celte F/en/- de la tombe, citée avec admiration par Villcmain, et dédiée à l'amie anglaise que l'auteur des Des/znées appelle quelque part «sa chère Madame Holmes ». Cette pièce s'achève sur deux vers où s'expriment, en toute simplicité, la tendresse d Ame de Brizeux et sa fidélité loyale :

Hélas ! s'il est des cœurs prompts à se délier, D'autres veulent mourir plutôt que d'oublier.

Né en 1805, Auguste Barbier était de deux ans moins âgé que Brizeux, de huit ans qu'Alfred de Vigny. Mais, au rebours de Brizeux, qui, jeune homme, avait conservé la candeur d'un enfant et qui, même arrivé à la maturité, retrouvait par moments l'aspect et l'accent juvéniles, Barbier paraît avoir peu attendu pour revêtir la gravité de l'homme fait : à l'âge de vingt-cinq ans, sans avoir pu beaucoup approfondir le mal moral, ni donner à ses conclusions l'autorité de l'expérience, on le verra manifester d'emblée l'humeur sévère et la rigueur de jugement d'un Alceste né misanthrope et qui aurait beaucoup vécu.

Lorsqu'il se rencontra pour la première fois, dans la petite chambre de Brizeux, avec l'auteur des Poèmes et de Cinq-Mars, Barbier lui-même était, depuis peu de jours, l'auteur de la Curée. On a indiqué, mais trop sommairement, la genèse de ce poème ; d'autre part, les Souvenirs personnels fournissent de curieux renseignements sur sa publication : je crois à propos d'insister et sur l'une et sur l'autre.

Aussitôt après les journées de Juillet, où il n'avait pas assisté, le jeune auteur improvisa ce qu'il appe-

lail sa « diatribe », le Lenrfemai/i, une satire un peu obscure, et, en somme, manques (1). Mais le premier-Paris de Saint-Marc Girardin, imprimé dans le Juurnal des Déhals du 1() août, fouetta de nouveau son imagination : il y trouva l'idée et quelques-uns des thèmes directeurs de sa composition nouvelle.

« Il y a quinze jours, — disait le journaliste, — c'étaient les heures de l'insurrection populaire, heures de courage et d enthousiasme, heures de vertu et de dévouement. ))

De cette phrase initiale est sorti le développement : Oh ! lorsqu'un lourd soleil chauffait les grandes dalles...

L'auteur de l'article ajoutait :

« Aujourd'hui, c'est une tout autre insurrection, c'est l'insurrection des solliciteurs ; c'est la levée en masse de tous les chercheurs de place. Ils courent aux antichambres avec la même ardeur que le peuple courait au feu. Dès sept heures du matin, des bataillons d'habits noirs s'élancent de toutes les parties de la capitale ; le rassemblement grossit de rues en rues : à pied, en fiacre, en cabriolât, suant, haletant, la cocarde au chapeau et le ruban tricolore à la boutonnière, vous voj'ez toute cette foule se pousser vers les hôtels des ministres, pénétrer dans les antichambres, assiéger la porte du cabinet, etc. »

N'est-ce pas dans ce canevas que Barbier a pris le dessein même, sinon l'image caractéristique de sa pièce '? Est-il besoin de souligner quelques détails saillants qu'il a cru bon de retenir ?

(1^ Celte ébauche assez mcdiocrc a été reproduite par M. Ch.- M. Garnier dans la notices iiiforince et fine qu'il a écrite sur Auguste Barbier, en tète d'une édition anglaise des ïambes et l'oémes, At the Clarendoii Press, Oxford, 1907.

Quant à tous ces beaux fils aux tricolores flammes. Au beau linge, au frac élégant, etc.

A ces indications, que lui fournissait le prosateur, le poète a donné toute leur valeur par le rapprochement d'un trait plein de vigueur, qu'il a cueilli plus loin :

« J'aime ce peuple, — avait écrit le journaliste, — ce peuple dont il faudrait baiser les haillons, puisqu'il les a gardés au milieu de toutes les tentations de la révolte et de la guerre. »

L'alliance de mots : « la grande populace et la sainte canaille » n'est-elle pas sortie de cette phrase éloquente ?

L'éloquence, disons-le vite, se laisse à peine entrevoir à travers le petit pamphlet très réussi de Saint-Marc Girardin : c'est à la raillerie spirituelle et mordante qu'il demande tous ses efifets. Il lui est arrivé pourtant de prononcer certaines paroles qui devaient être suggestives pour un rimeur disposé, par nature, aux tragiques emportements.

« Il y a certes dans tout cela, écrit-il, matière au ridicule, mais il y a aussi matière à la pitié et à la douleur. »

C'est un horizon qui se découvre aux regards de Barbier. Au lieu de tracer finement (ce qui n'est pas du tout son fait) des pages piquantes, il forgera des strophes irritées. Sans perdre un seul instant, il congédie celle que Proudhon a nommée la déesse Ironie. Il notera uniquement les grondements et les éclats de voix de l'Indignation, sa véritable Muse. Sa pièce coulée d'un jet, et venue admirablement,

lîarbicr éprouva le besoin d'en faire juge le public. C'est au docteur Véron, qui dirigeait la Revue de Paris « avec l'argent du bancjuier Aguado », qu'il apjiorta son manuscrit. Quoiqu'il fut admis chez Hugo, lorsqu'on se préparait à la bataille d'IIernani cl (ju'il eût eu 1 honneur d'assister peu auparavant à la lecture de ce drame, Barbier n'était qu'un auteur inconnu. Le directeur ne dut pas lire ses vers, ou il les trouva négligeables. Deux semaines se passent. Un beau matin, on frappe chez Barbier. Véron entre tout afl'airé, saute au cou dujcune écrivain, le traite de grand homme et, pour justifier son expression, exhibe ce court compliment de Saint-Marc Girardin: «Mon cher, je vous félicite, vous avez trouvé un poète. » La pièce avait paru, à l'insu de l'auteur. C'est de Latouche qui, traversante cabinet directorial, avait aperçu les vers, les avait lus et les avait garantis au docteur : « Il faut imprimer cela sans hésiter et je vous en promets merveille. »

Même avec cette caution, la Revue de Paris n'avait risqué le poème qu'en le désavouant. Et il n'est pas sans intérêt de se reporter aujourd'hui au préambule en prose, bien oublié, qui, dans le numéro du mois de septembre 1830, annonce la Curée, mais semble avoir été composé avec soin — je ne dis pas avec talent — pour enlever à la satire son venin.

« C'est, disait la Revue, une boutade énergique et brutale, échappée sans doute dans un quart d'heure de colère, contre les gens du lendemain... Nous sommes loin d'approuver le poète dans la forme et le fond de ses idées. Nous pensons d'abord que, dans leurs positions diverses, toutes les classes de la société ont également bien mérité de la patrie, au.x jours de la grande semaine. Nous croyons

ensuite que, même dans le but véritable de l'art, la satire et rindignatiou ne suffisent pas pour légitimer un choix d'images et une crudité d expressions qui touchent quelquefois au cynisme. En publiant ce morceau, nous avons voulu surtout engager l'auteur, homme de talent, à ne pas vouer tant de verve à la peinture d une liberté hideuse, celle de 93, et qui heureusement n'est pas celle de 1830 » .

Par la truculence de quelques images, la pièce delà Curée pouvait, il faut le reconnaître, donner le change sur les tendances politiques de son auteur. Mais Barbier n'était pas ce que croyait la Revue de Paris, un révolutionnaire terroriste, épris de l'idéal des jacobins, et partisan des moyens rigoureux qu'avaient mis en honneur leshommes de la Convention. Ce fils d'avoué de Paris, d'origine deux fois bourgeoise, né et nourri dans le milieu basochien, destiné tout d'abord à devenir « magistrat » pour continuer, en l'élevant peut-être d'un degré, la tradition paternelle, n'était, lui aussi, qu'un bourgeois, — émancipé sans aucun doute et, comme tant de gens au lendemain des trois journées, libéral, mais bourgeois. Se séparant, sur un point essentiel, de la plupart des libéraux de cette date, il avait en horreur la tradition napoléonienne. Il n'allait pas pourtant jusqu'à prévoir et jusqu'à souhaiter, comme H. de Latouche, le régime républicain : il l'aurait plutôt redouté. Lorsque, dix-huit ans plus tard, le trône du Roi-citoyen s'effondrera, ce que Barbier envisagera tout aussitôt, c'est le péril que l'insurrection pourrait faire courir aux intérêts des hommes de sa caste. Viennent les journées de Juin, il sera des premiers à se placer dans les rangs des soutiens de l'ordre et des champions de la propriété. Le geste aurait un

autre sens, s'il était désintéressé. Mais, au milieu de la tourmente populaire, ce possesseur d'imnieubics, préoccupé, nièiiicen lempsordinaire, — une raillerie amicale de Léon de Wailly nous l'apprend, — de toucher exactement l'argent de ses loyers (1), s'inquiète surtout du sort d'une de ses maisons, siseprécisément à l'endroit de Paris où l'émeute fait rage, et exposée ainsi à être endommagée ou même mise à feu dans le combat.

Barbier, d'ailleurs, n'attendit pas 1848pour laisser deviner le fond de sa pensée. Dès le mois de décembre 1830, il publiait le Lion et jetait déjà comme un reflet de ridicule sur le « monstre » populaire en nous le montrant « muselé ». En février 1831, il flétrissait /a Popularité qu'il appelait « la grande impudique » ; il larcprésentait d'abord, « le ventre au soleil », livrant à tout venant « ses lianes ouverts » ; puis « lasse de rage » comme la bacchante, et s'affaissant tout épuisée, mais, dans une dernière convulsion, jetant « au sable de la plage des tèles d'hommes et du sang ». Dans le même mois, s'il reparlait de rEincnlc, c'était pour la flétrir :

Ilurlc en battant les murs comme une femme saoule.

C'était aussi pour conjurer la vieille mère patrie de mettre fin par un geste de douleur sublime aux luttes fratricides de ses enfants :

Les mamelles au veut et les bras étendus,

Mère désespérée, en ta douleur antique.

Viens, retrousse à deux mains ta flottante tunique,

(1 Lettre de Léon de \\'aillv à Alfred de V'ignv, du 25 juin 18t9.

Et montre aux glaives nus de tes fils irrités

Les flancs, les larges flancs qui les ont tous portés !

L'Idole, écrite en mai, ne révèle que l'aspect inattendu du libéralisme de Barbier, l'antibonapartisme, sa plus profonde conviction, celle qui persistera chez lui pendant tout le second Empire, et qui fera par un certain côté l'unité de sa vie. Mais si quelque sentiment net a dicté la pièce écrite en octobre 1831 et publiée sous le titre la Cuve, on y reconnaît, avant tout, le violent désir de réagir, le besoin de se courroucer contre le peuple même, contre cette « race de Paris »,

Race ardente à mouvoir du fer ou du pavé

et le dessein de nous faire prendre en horreur ce que Vigny nommera plus tard « la grenouille du ruisseau », ce que l'auteur des ïambes, le premier, caractérise ainsi : « le pâle voyou » libertin, pétri de vices, brave, à vrai dire, « mangeant de la poudre comme un vieux grenadier », mais qui, le jour où « l'émeute passe » obéit sans scrupule aux plus coupables impulsions :

Soudain l'instinct du mal le saisit et l'emporte.

Nous avons là, déjà, le portrait de Gavroche, d'un Gavroche présenté surtout comme un « nain » malfaisant, et pour lequel Barbier, bien revenu de sa minute d'enthousiasme, ne ressent plus, dans son cœur de jeune rentier à jamais refroidi, que défiance et qu'aversion.

Cet esprit de critique et aussi d'abstention, à base

de pessimisme ou d'âpre mécontentement, n'éloignait pas Ijeaucoup Barbier, en politi(iuc, du loyalisme obstiné, mais hautain et amer, du comte de Vigny.

Voici comment, dés le 3 avril 1831, Alfred de Vigny apprécie les tendances manifestées par le jeune écrivain devenu son ami : « Le poème de la Ciircc est son coup d'essai. Il a réussi ; la justesse de la comparaison des intrigants actuels aux chiens de chasse, l'àpreté sauvage et jusqu'à l'impureté rabelaisienne de ses expressions populaires, la forme rude de l'iambc d'André Chénicr qu'il semble affectionner, tout cela vient de saisir le public d'une sorte d'effroi et de plaisir qui va bien à notre temps. Il a depuis publié une seconde satire, la Popularité, qui a moins séduit la foule, mais a satisfait les âmes poétiques et les esprits généreux qui craignaient de voir ce beau talent esclave de cette sainte canaille (selon son mot), qu'il a louée, en empruntant à la langue quelle parle quelques expressions plus que hardies (1) ».

La concordance de leurs vues littéraires les rapprochait encore davantage. En regard de la religion romantique, ils avaient pris à la même heure l'attitude de protestants : le mot se retrouverait sous la plume de Barbier lui-même. Qu'est-ce, en effet, que la satire écrite en mars 1832 sous le titre de Melpomène et dédiée précisément à Alfred de Vign\ ".' Une vraie Mcnippce en vers, une fougueuse remontrance de prédicant dirigée contre l'immoralité du théâtre et dénonçant tout ce que Ion doit tenir

(1) L'Auenir, 3 avril 1831. Première lettre parisienne, sigaée Y.

pour immoral dans ces drames nouveaux effrontément cyniques, où s'offrent au public de « lubriques tableaux» et jusqu'à des scènes de « viol ». Le dramaturge — affirme le poète satirique — a calculé « du fond du cabinet » le produit « brut et net «d'un « spectacle hideux » ; il a fait argent du sacrilège même ; il a livré « aux clameurs » du parterre la dépouille des morts qui venaient d'être ensevelis. Les initiés reconnaissaient, sous ces allusions, des noms d'écrivains et d'ouvrages.

Quelqu'un a remarqué, non sans raison, qu'il y a de la ressemblance entre le début de cette satire de Me/pomè/ie et certaines strophes de la Mo/so/i du berger. Il est possible que les vers de Barbier se soient gravés, à leur apparition, dans la mémoire impressionnable et singulièrement fidèle de Vigny. Toutefois ce rapprochement, si Tony insistait, ferait surtout apercevoir quelle distance séparera toujours le travail peu décourageant d'un rimeur de talent et le faire définitif, que personne n'imitera, du poète qui est un maître. Qu'est-ce que l'apostrophe assez molle et assez diffuse :

O fille d'Euripide, ô belle fille antique,

O Muse, qu'as-tu fait de ta blanche tunique, etc.

auprès du cri de douleur passionné :

« Ah ! fille sans pudeur, fille de saint Orphée »

et de trois ou quatre autres traits de poésie brûlante, courant comme autant d'étincelles à travers ce passage des Z)cs/zne'es que, seul, un lecteur innocent pourrait considérer comme un exploit de plagiaire ? Mais la question n'est pas, ici, de classer

tleux poètes, c'est de marquer par où, dès leurs premiers rapports, ils furent en complète communion de sentiments et de pensées.

A la lin de l'année ISI^I, exactement le 11 du mois de décembre, au moment de partir avec Brizeux pour le voyage en Italie, Harbier adressait à Vigny, avec un exemplaire tout frais imprimé de son recueil des ïambes, une lettre d'adieux. Cette lettre inédite, d'un tour agréable, obligeant, quelque peu flatteur, donnera bien l'idée de ce qu'étaient, à ce moment, leurs relations, amicales et sûres déjà, mais pas encore intimes :

« Ce 11 décembre 1831 (1).

Monsieur et ami,

« Je n'ai le temps tout juste que de vous tracer ces quelques lignes pour adieu. J'ai vu Brizeux qui m'a dit (jue vous étiez soudrant. — Comment allez-vous ? Le Docteur Noir aurait-il besoin lui-même du docteur ? J'espère (|ue non. Vous m'avez enchanté. Stello est toujours délicieu.x, et votre silencieuse Anglaise belle, belle, comme tout ce que vous faites. Vous êtes un grand accapareur. Vous êtes tout, voire même Jeun Paul- Je ne suis désolé ([ue d'une chose, c'est de ne pas pouvoir lire votre dernière consultation. Je pars en vous priant d'agréer ces trisles et niallieureii.v ïambes. Ils sont moites encore, ils ont l'aile mouillée, ce nest pas leur faute s'ils ne volent pas haut*... Mais les éditeurs, la race des éditeurs ! ! que Dieu vous en

(1) Suscriplion : Monsieur — Monsieur le comte — Alfred de Vigny, — Rue des Petites-Ecuries d Artois, n" 3.

préserve, et vous tienne toujours en sa sainte et digne garde.

« Votre tout dévoué voyageur .

(( Aug. Barbier. »

Pendant les neuf mois que dura son absence, Barbier se dispensa d'écrire à Alfred de Vigny. Mais il dicta peut-être ou inspira certaines lignes de la longue lettre qne Brizeux fit partir Je Venise, à la date du 16 mars. Lepost-scriptum semblait le dire ; le voici textuellement :

« J'ai écrit à Mn'e Duchambge qui ne m'a point répondu. Elle apprendra avec plaisir que sa musique se chante à Naples. Amitiés à Fontaney. — Barbier a sa part dans cette lettre. ))

Laissant Brizeux repartir seul, Barbier, pour rendre visite à Parme et au Corrège, avait prolongé son séjour en Italie. De retour à Paris, il imprima dans la Revue des Deux Mondes, au début de 1833, sous le titre // Pianto, les poésies improvisées au cours de son voyage et, aussitôt, il les réédita chez le libraire Urbain Canel (1). Alfred de Vigny nota pour lui-même, dans son Journal intime, et ne tint pas absolument secrète pour Barbier, cette appréciation très pénétrante :

« Barbier vient de publier II Pianto. Les délices de Capoue ont amolli son caractère de poésie, etBrizeux a déteint sur lui ses douces couleurs virgiliennes et laqiiistes dérivant de Sainte-Beuve. — Ils ont mêlé leurs couleurs et leurs eaux ; à peine retrouve-t-on dans ce Pianto quelques vagues du fleuvejaune des ïambes. L'eau bleuâtre qui eu-

(1) Les deux publications sont du début de l'année 1833.

tourc ces vagues est pure et helle, mais ce n'est pas celle du fleuve débordé d'où jaillit la Curée.

« Bri7.eux est un esprit lin et analytique qui ne fait pas des vers par inspiration et par instinct, mais parce qu'il a résolu d'exprimer en vers les idées qu'il choisit partout avec soin.

« Il a des théories littéraires et les a coulées dans l'esprit de Barbier, qui dés lors, se défiant de lui-même, sest parfumé de formes antiques et latines qui étouffent son élan satirique et lyrique.

« Barbier et Brizeux ne devraient jamais se voir, malgré leur amitié.

« Il ai-rive à Barbier ce que je lui ai prédit ; on s'écrie : C'est bien, mais c'est autre chose que lui. '>

En se montrant un peu déçu, Vigny avait deux fois raison. Je n'ignore pas ce qu'écrivait, l'année du centenaire de Barbier, M. Frédéric Plessis :

« Leconte de Lisle et à sa suite tout le Parnasse faisaient profession d'admirer II Piunto, Lazare, certaines pages des Chants civils et religieux, et tel sonnet des Poèmes héroïques. »

Personne plus que moi ne fait de cas de la technique du Parnasse et n'est porté à respecter ses décisions ; mais // Pianlo ne rappelait guère les ïambes, et surtout ne les valait pas. Etait-ce seulement parce que Barbier, en fréquentantBrizeux eten faisant provision, auprès de lui, de « théories littéraires », lui avait pris sans le vouloir sa façon de sentir et sa façon d'écrire ? Ou plutôt n'est-ce pas que les deux poètes voyageurs s'étaient mépris également, en se persuadant qu'une impression critique, fût-elle admirative ou même émue, était matière à poésie ?

Pour ne parler que de Barbier, — mais ce que je

vais dire s'appliquerait tout aussi bien à plus d'une pièce descriptive de la Fleur d'Or, — qu'est-ce que le Campo Santo, par exemple ? Une transcription verbale de la fameuse peinture murale d'Orcagna, le Triomphe de la Mort^ qui depuis.... mais alors elle n'était que dégradée, et d'implacables restaurations ne l'avaient pas anéantie. Cette sorte de copie en vers, emphatique plus que saisissante, l'improvisateur résonnant des ïambes l'accouple avec une méditation sans grande profondeur sur la destinée du croyant, et il s'applique à établir une association d'idées entre le sujet traité jadis par l'auteur de la fresque et la situation de l'Italie moderne : Le vrai triomphe de la mort n'est-il pas dans la ruine de toute foi, dans le deuil de toute espérance? Que le vieil Orcagna ne soulève donc pas la pierre sous laquelle il est enterré, qu'il reste au fond de son tombeau, qu'il tienne ses yeux à jamais fermés, pour n'avoir pas à les rouvrir devant de hideux spectacles !

C'est le grato m'e il sonno e pia lesser di sasso du mélancolique sonnet de Michel-Ange, mais transposé, mais déclamé d'une voix plus vulgaire, mais amplifié impitoyablement.

Qu'est-ce, d'autre part, que les sonnets artistiques sur Masaccio, sur Raphaël, sur le Corrège, sur le Dominiquin, sur Léonard de Vinci, sur Titien, sur ces deux musiciens bizarrement rapprochés, Allegri et Cimarosa, sinon des définitions qui demeurent insuffisantes, des formules qui se tiennent aussi éloignées du sentiment poétique sincère que de l'exactitude ou de la concision ? Les canons laconiques des Alexandrins et les épithéles didactiques

d'Horace avaient au moins cet avantage de tout enfermer dans un mot ( 1).

D'originalité ou d'intérêt, osons le dire, le nouveau recueil n'en offrait que dans les morceaux descriptifs :

On n'entend plus au loin qu'un murmure léger, Que le cri d'un ânon, le sifflet d'un berger, Ou, derrière un fronton renversé sur la terre, Quatre forts mendiants cachés avec mystère, Qui, les cinq doigts tendus et le feu dans les j'eux, Disputent sourdement des baïoques entre eux.

Encore ces esquisses, tracées en courant, sontelles, trop souvent, un peu molles de trait, un peu ternes de coloris ; l'accent, le reliet, la griffe manquent.

Ce beau ciel lumineux, qu'on aime tant à voir, Les pâleurs du matin et les rougeurs du soir, Les coteaux bleus du golfe, et sur ses belles lignes Des barques au col blanc, nageant comme des cygnes, Et Pausilippe en fleurs, et Vulcain tout en feux

Avoir pu aborder, par un jour de printemps, aux anses d'Ischia, avoir gravi, depuis les vertes vignes de la base jusqu'aux scories stériles et au torrent de lave du sommet, le sauvage Vésuve, et pour représenter tant de grâce ou tant de grandeur, ne recourir qu'à ce langage atténué, qu'à ce sj-mbolisme vieillot, qu'à ces notations éteintes, n'était-ce pas de quoi justifier l'étonnemcnt discret et les réserves du lecteur que la Curée, la Popularité, l'Idole, avaient le

(1) Aufert

Pacurius docli fainara senis, Accius alti.

plus intéressé ? Les défauts mêmes des ïambes^ ces fruits verts et acerbes, pouvaient faire tout espérer : « L'audace âpre d'un premier ouvrage, disait un ancien, précède d'ordinaire et permet seule de prévoir la perfection qui succédera quelque jour et que le temps se charge de produire. » Hélas ! les poèmes venus d'Italie n'avaient plus la saveur sauvage, mais excitante et capiteuse, des ïambes : c'était des fruits dorés, sans beaucoup de parfum ; la douceur même en était décevante.

Après avoir cherché l'inspiration à Pise, à Florence, à Naples, et n'y avoir guère trouvé que des sujets devers, le poète Barbier, en quête de nouvelles impressions, se dirigea vers la Grande-Bretagne.

Dans l'exacte monographie que j'ai déjà citée, M. Ch.-M. Garnier ne donne d'autres dates pour le séjour à Londres que les années 1835 et 1836. Il ne paraît pas avoir connu ce fait certain, que le premier contact de Barbier avec la société anglaise eut lieu dès 1833. Ce sont les Mémoires et la Correspondance de Henri Reeve qui nous renseignent sur ce point avec une parfaite précision. On lit dans les Mémoires :

« En janvier 1835, je vins à Paris et je m'installai place de rOdéon. Amédée Prévost me présenta à Lamartine, à Alfred de Vigny, aux Deschamps, et je conjiaissais Auguste Barbier. »

Une lettre du même Reeve à son ami E. H. Han-

dley, lettre commencée le 17 janvier, interrompue, puis reprise le 18, contient le passage suivant :

" A cet endroit, hier, Barbier est entré et est resté deux heures avec moi. J'avais peine à croire que dix-huit mois graves s'étaient passés depuis que nous errions tous trois ensemble sur les hauteurs de Hampstead Ileath. »

Si l'on remonte cet espace de ilix-huit mois, on se trouvera ramené jusqu'en juillet 183.'}, c'cst-à dire jusqu'au milieu de l'année où avait paru // Pianto.

A l'époque où Barbier débarquait en Angleterre, il était, semble-l-il, dans un état d'esprit quelque peu singulier. Le succès des ïambes l'avait exalté. Pour s'être essayé heureusement dans la satire et de son « coup d'essai » avoir fait un vrai coup de maître, il se croyait voué pour la vie au rôle de justicier, de redresseur de torts, de dénonciateur d'iniquités. Le mal a gangrené le monde, répétait-il volontiers; -ma « sombre destinée » est de découvrir et de désigner les ulcères :

Pour moi, cet univers est comme un hôpital Où, livide infirmier devant le drap fatal, Pour nettoj-er les corps infectés de souillures, Je vais mettre mon doigt sur toutes les blessures.

C'est donc avec un front sourcilleux et un langage traversé de formules intransigeantes que le jeune homme au nom déjà retentissant avait dû se montrer d'abord à ses premiers amis anglais. La trace de cette impression subsiste, si je ne me trompe, jusque dans les termes affectueux par lesquels Henri Reeve, en 1835, traduit le plaisir qu'il a eu à revoir le poète parisien et à le trouver moins farouche :

«. Il n'a changé qu'un peu, mais ce peu est tout avantage. Son esprit de censure est moins rude et plus sérieux ; sa haine du mal moins violente et plus inflexible; sa passion s'attache moins aux caresses de l'art et plus à sa sagesse. »

Tout ce que Reeve, à cette date, écrit sur Alfred de Vigny, exprime, je le reconnais, une impression personnelle et directe ; mais cette impression a été préparée sans doute par les paroles de Barbier. Quand, au sortir d'une première visite, le 14 janvier 1835, le jeune Anglais nous dit de l'auteur de Stello : « Je le considérais depuis longtemps comme l'écrivain le plus délicat, le plus séduisant de la nouvelle école, » ne se souvient-il pas des entretiens de l'été de 1833 ?

Quand il ajoute : « et tel je l'ai trouvé dans la conversation », ne semble-t-il pas déjà faire partie du cercle des fidèles de la rue des Ecuries-d'Artois ? Au bout de peu de temps, il décrira complaisamment ce petit cénacle :

« De Vigny, avec sa tranquille et élégante sensibilité ; Barbier, avec sa compatissante philosophie unie à une rare vigueur d'accent vitupératif ; de Wailly, son plus intime ami, le traducteur d'//amZe/ ; Antoni Deschamps, le traducteur de Dante, dont la seule folie est de se croire fou et qui, sous l'effet de cette conviction, vit actuellement dans une maison de santé. »

Pour ce qui est de Lamartine, avant de fréquenter assidûment chez lui et de l'admirer pleinement, Reeve en parle à la cavalière, comme Barbier sans doute et ses amis :

<i Le magnifique et bienveillant Lamartine, dont la folie est de se croire homme d'État, et qui harangue moi et 1»

ALFHi;i) I)K VIC.NY l'.T AUGUSTE BARBIER /,)

Chambre sur les questions du sel et du tabac, et qui est le poète dans 1 homme, au lieu d'être ce que le vrai barde devrait être, l'Iiommc accompli dans le parfait poète. »

Rappelons-nous ce que sont, à ce moment-là, les littérateurs purs, éloignés moitié malgré eux, moitié (le parti pris, des affaires publiques et dédaigneux (le l'éloquence parlementaire jus(ju'à ne pas s'apercevoir (ju'elle est une admirable forme de l'action : ne penserons-nous pas qu'en s'exprimant comme il le fait sur l'auteur des Méditations et des Harmonies, devenu député de Hergues, Reeve traduit l'opinion de ce groupe de dilettantes? Quant au jugement sur Hugo, ce n'est pas assurément la raison modérée de Reeve qui l'a formulé. Sous les mots qu'emploie le jeune étranger, je reconnais la fureur d'invectives de la satire de Mclpomcnc et c'est le Caton des ïambes que je crois entendre parler :

(( Hugo est tombé assez bas, et il est si fou, si puéril, si goujat {blackguard) , que toutes ses relations l'ont quitté, ou lui elles. Je l'ai vu à la bibliothèque du Roi, mais je ne me soucie pas de renouveler connaissance. »

Dans cette même lettre du 17-18janvier, si pleine d'intérêt pour les historiens du Romantisme, Reeve semble nous dire que les poèmes, réunis et publiés deux ans plus tard sous le titre de Lazare, s'élaborent, dès le début de 1835, dans un secret qui n'est pas absolu, mais dont il ne veut pas, par un sentiment de réserve et de dignité, (jue l'on se départe à son endroit. Voici ce qu'il écrit au sujet de l'auteur :

« Dans tout le travail qui a porté son esprit à ce degré de force et de sûreté, je ne doute pas que quelque bon

ouvrage, ou tout au moins les matériaux de cet ouvrage, ait été produit. Mais, vous le savez, je ne demande jamais à être admis derrière la scène du théâtre de mes amis, estimant que si je puis un jour avoir la prétention déjuger leurs œuvres bel et bien, je dois m'asseoir oîi s'assied le public, devant la scène, au parterre.»

On me permettra de regretter que Reeve n'ait pas tenu à connaître cette première ébauche du Lazare. Peut-être, comme illefit, la même année, pour Chatterton, aurait-il apprécié, dans quelque lettre à son ami Handley, ces satires sur l'Angleterre, et dans ce cas, malgré des préventions très favorables pour Barbier, il en aurait probablement indiqué les défauts. Je serais dispensé de le faire moi-même. C'est une tâche ingrate, s'il en fut, que d'exposer publiquement les raisons que l'on peut avoir de ne pas admirer autant qu'on le voudrait une œuvre d'ailleurs estimable ; mais, quoi que je puisse dire, j'en dirai moins que Sainte-Beuve, comparant aux ïambes les ouvrages de Barbier qui ont suivi : « C'était à jurer que ce n'était ni du même poète, ni du même homme. » Ce jugement tranchant, M'"^ de Girardin le traduisit en termes pittoresques : « M. Barbier a assassiné un homme ; il lui a volé sa valise, et dans sa valise il y avait les Ïambes. »

Ne fût-ce que par l'intérêt des sujets, le recueil de Lazare, tel qu'il fut publié, le l^"" février 1837, dans la Revue des Deux Mondes, offre, au premier aspect, plus d'analogie avec les vigoureux ïambes que n'en pouvait présenter IlPianto. Mais après avoir lu, relu sans parti pris, ces pamphlets versifiés, si Ton se laissait aller à dire toute sa pensée, n'aurait-on pas quelque raison de s'étonner que des spectacles

comme celui de la folie àBedlam, de l'ivrognerie par le gin dans les cabarets et les galetas londoniens, de la prostitution qui n'a pas disparu du fait qu'elle se dissimule, mais qui, dans ce temps-là, s'offrait au passant dans toutes les rues et encombrait certains trottoirs, de la brutalité des châtiments dans les rangs de l'armée où sévissait le fouet, le terrible chat à neuf queues, de l'activité formidable des machines dans les ateliers usant, exténuant, écrasant l'ouvrier sans faire grâce à la mère, à l'enfant, de l'emprisonnement si meurtrier dans les puits et les galeries de mine de Newcastle, de l'agitation des Hiistings, ces champs de foire électorale où Menace et Corruption s'unissent pour subjuguer les consciences, des fascinations sombres de la Tamise attirant au suicide les désespérés, des ravages du spleen acheminant les damnés de l'Ennui aux fureurs de la cruauté et aux perversions sinistres du sadisme, n'aient inspiré à ce poète de trente ans que des artifices d'école, ne lui aient guère suggéré que des mouvements de rhéteur (1)? S'il était possible à un jeune faiseur de vers de se rendre justice. Barbier aurait

(1) Ce ne sont qu'apostrophes et prosopopées : « O grand Dieu, sois pour moi ce que sont les étoiles !...0 Bedlam, monument .de crainte et de douleur !... Sombre génie, ô Dieu de la misère !... Gémissez, gémissez, mes sœurs, profondément... Ecoutez, écoutez, enfants des autres terres... O blanche conscience! ô saint flambeau del'àme !... O toi, qui marches en silence. — Le long de ce rivage noir... Vieille et triste Albion, ô matrone romaine... O Dieu, Dieu tout-puissant ! pour les plus justes causes... Westminster! \\'cstminster ! oh ! n'est-ce point assez... O Menace, ma sœur, à grands pas avançons... William Pitt, ô nocher souverain!... Shakespeare! vainement sous les voûtes suprêmes... Knnui ! fatal Ennui ! monstre au pâle visage !.., O vieil Océanus! ô père tout puissant !...0 mon enfant chéri!... O misère ! misère ! etc., etc. »

donné pour épigraphe à la plupart des pièces de son recueil la formule de Juvénal : Ut declamatio fias.

Dans quelques-unes de ces pièces la composition est si factice et si rudimentairc en même temps qu'elle semble tracée par un rimeur qui improvise. Voyez la trame de la satire intitulée Bedlain. Le naufrage et l'incendie sont effrayants, dit l'écrivain satirique, mais rien n'égale en épouvante le sort des « malheureux qui souffrent du cerveau » : ce sont les fous que désigne cette périphrase. A ce préambule succèdent deux descriptions, deux représentations terrifiques à la façon des images sur l'alcoolisme : le fou tombé en enfance ou gâteux, et le fou furieux dans sa camisole de force. Vient ensuite, comme conclusion ou addition explicative à ce double tableau, le catalogue, hélas! très incomplet des causes de la folie : usure cérébrale, isolement, misère , orgueil démesuré. C'est dans toute sa banalité le lieu commun oratoire.

Les mêmes procédés font avorter les excellentes intentions de la pièce le Minotaiivc. Comme début, urîe glose sur le mot même qui sert de titre à la satire : ce n'est pas cinquanteenfants, commele monstre antique, c'est soixante mille corps jeunes que réclame pour son tribut la Prostitution. Qu'amène après elle cette définition didactique du sujet ? Un développement d'école, par énumération : quatre filles publiques s'avancent et l'une après l'autre racontent en quinze ou vingt vers l'histoire de leur chute. La première était pauvre et la pauvreté est mauvaise conseillère ; la deuxième avait fait un mariage de convenance, c'est l'amour adultère qui l'a perdue ; la troisième fut victime de sa vanité et elle expie aujourd'hui sa passion du luxe ; la quatrième fut séduite

ALKHKI) DK Vir.XY ET AUGUSTE BARBIER 79

par un lâche qui l'abandonna. La pièce ne prend de l'accent que dans l'iniprécation des « femmes perdues » contre la fausse vertu des « femmes honnêtes», cette vertu faite surtout de la misérable [)cur « de déchoir dans le monde et de perdre son rang ». L'on trouverait peut-être encore, à la condition de ne pas y regarder de trop près, une impression de grandeur dans les deux tirades finales : le mieux est « d'achever son rôle jusqu'au bout » ; « l'étreinte » de la mort sera « douce » pour ces corps usés.

Ce n'est pas trahir ces satires que de les résumer ainsi. Ce qui leur interdit de s'élever beaucoup audessus de la médiocrité, c'est l'insuffisance du style et le vice de Texpression. L'hyperbole à flots continus, qui veut soulever les idées, les écrase. Pour nous faire mesurer la très grande étendue de la ville de Londres, n'est-ce pas abuser de nous que de placer tout au début d'une description qui prétend nous laisser une impression lugubre cette plaisante exagération ?

C'est un espace immense et d'une longueur telle Qu'il faut pour le franchir un jour à l'hirondelle.

Même avec ses bas-fonds de « vase noire » renmées par un « flot houleux », la Tamise ne saurait nous donner « l'effroi des ondes infernales » ; les bras du fou le plus surexcité par la démence n'arrachèrent jamais du sol « un chêne et ses longues racines » ; les « milliers de bobines » de l'atelier peuvent sifller du matin au soir : seule, une imagination un peu stérile et qui s'exalte à froid entendra « mille serpents aux langues assassines ».

A côté de l'effort vain vers les effets puissants,

que de morceaux d'une facture relâchée et dans lesquels s'épanouit le style de romance !

Et vous, heureux enfants d'une douce contrée Où la musique voit sa belle fleur pourprée,

Sa fraîche rose au calice vermeil, Croître et briller sans peine aux rayons du soleil, Vous qu'on traite souvent dans cette courte vie De gens mous et pendus aux bras de la folie, Parce que doux viveurs, sans ennuis, sans chagrins. Vous l'espirez par trop la divine ambroisie Que cette fleur répand sur vos brillants chemins.

Ah ! bienheureux enfants de l'Italie, Tranquilles habitants des golfes aux flots bleus, Beaux citoyens des monts, des champs voluptueux

Que le reste du monde envie, Laissez dire l'orgueil au fond de ses frimas...

Toute cette faconde riraée, riche surtout en impropriétés et en chevilles sans valeur, pour embellir cette prudente réflexion : « Gueux italiens, n'enviez pas les revenus de l'industrie ; l'Angleterre les paie de trop de souffrance et de deuil. »

Et toutefois, pour être juste, il faut bien avouer qu'à traversées nuages de poésie maussades, lourds, fuligineux, on voit passer, de temps à autre, une lueur d'éclair. C'est, çà et là, quelque image d'un très haut prix :

Le soleil, comme un mort, le drap sur le visage.

La porte la plus grande et le plus vaste seuil Par où passe le plus de monde, c'est lorgueil.

Vive le gin 1 au fond de la taverne.

Démence, viens nous décrocher les pots.

ALFIiEI) 1)1-: VIGNY F.T Al'r.USTK BARBIER 81

Oh I les vents sont bien doux dans nos prés mur- Et les meules de foin ont des odeurs divines; [murants, L'oseille et les cressons garnissent les courants De tous vos clairs ruisseaux, ô mes belles collines I

C'est encore, trop rarement, une réflexion d'une vigueur inattendue qui compense quelque peu l'ennui de développements compassés et verbeux : par exemple, ce dernier mot des mornes prostituées :

le destin nous a faites

Pour garder le ménage et les femmes honnêtes,

ou cette tirade un peu diffuse, mais néanmoins impressionnante, des mineurs :

Et cependant c'est vous, pauvres ombres muettes, etc.

On entend sonner certains vers qu'on pourrait croire menaçants :

C'est l'œuvre de nos bras qui donne au diadème Cet éclat merveilleux, cette beauté suprême Qu'on ne voit nulle part; enfin c'est notre main Qui produit à foison les richesses énormes De ces quatre cents lords aux insolentes formes, Qui souvent sans pitié nous voient mourir de faim.

Rassurons-nous. Chez les misérables de Barbier, l'esprit de révolte ne va pas très loin. Protestataires, soit, mais insurgés, non pas. Après une abondante effusion de vers humanitaires, le poète rabaisse à la formule suppliante : « Lords et seigneurs, ayez pitié de nous ! » les revendications vraiment décentes de ses clients d'occasion. Voici l'ultimatum des mineurs de Newcastle : nous sommes loin de souhaiter « le tumulte des choses, — Et le renversement de

U1-; vuiNY. — II G

roi'dre d'ici-bas » ; nous n'avons pas la prétention qu'on nous mette « à la place — Des hommes de savoiret des hommes de race », ni qu'on nous donne, à pleines mains, les guinées des millionnaires. Ce que nous demandons à Dieu, « enfants de la misère » que nous sommes,

C'est d'amollir le cœur des puissants de la terre, Et d'en faire pour nous un plus solide appui ; C'est de leur rappeler sans cesse, par exemple, Qu'en laissant dépérir les fondements du temple, Le monument s'écroule et tout tombe avec lui.

Pour se faire l'idée de ce qu'une poésie, plus anarchique assurément, mais je n'hésite pas à dire plus puissante, pouvait tirer de semblables sujets, il n'y a qu'à se souvenir du nihiliste Nékraçof.

Quoique Vigny n'ait pas laissé sur les poèmes de Lazare un jugement formel comme sur // Pianto, nous avons lieu de croire que ces satires anglaises firent une impression favorable sur son esprit. Il fut certainement flatté de retrouver dans le Prologue — la pièce du recueil écrite probablement la dernière — ce fameux symbole, « L'Angleterre est un vaisseau etc. », qu'il avait produit dans Stello avant de le faire applaudir au théâtre dans le drame de Chatterton. Il remarqua surtout et il aima certaine fin de pièce originale et d'une délicieuse rusticité ; il s'en souviendra longtemps après et il nous montrera bien joliment qu'il s'en souvient, en écrivant à Auguste Barbier, le 11 mars 1849^ de son petit manoir du Maine-Giraud :

« J'ai sous les yeux des collines aussi vertes que vos chères Collines d'Irlande, et des prés que six fontaines arrosent éternellement. »

ALKHi:» DE VIGNY HT AUGUSTE BARBIER S3

Pour jeter les fondements d'une grave amitié, c'est bien assez de la ressemblance des goûts et surtout du parfait accord dans les antipathies ; pour la cimenter très fortement et pour en faire un monument durable, une sorte d'autel sacré, rien ne vaut la communauté des soulïrances et cet échange de pitié qui accompagne les grands deuils. Mais qu'aije à faire de m'appesantir sur cette idée lorsque, pour en trouver l'expression, il me suffit de détacher d'une étude exquise de M. Victor Giraud deux lignes inédites du moraliste Joubert :

« Les consolations sont un secours que l'on se prête et dont tût ou tard chaque homme a besoin à son tour ? »

C'est Alfred de Vigny qui en eut besoin le premier. On sait qu'après avoir disputé sa mère à la mort cl avoir pu, pendant longtemps, la conserver à ses côtés, le cerveau vacillant, sans doute, et bien souvent bouleversé, mais vivante encore et surtout aimante, il la perdit, en 1837, presque subitement. On sait aussi jusqu'à quel point il ressentit la cruauté de cette perte. Il se rappelait qu'à vingt ans, voyant son père, qui depuis sa jeunesse était courbé, voûté, plié en deux, se redresser dans l'agonie par un tragique effort et mourir « droit, sans se plaindre, héroïquement », il n'avait pu « supporter cette vue » et qu'il s'était évanoui de pitié et d'horreur. Il ajoutait :

« J'ai pu soutenir ma mère, mais ma douleur est plus profonde et plus grave, son acier me pénétre plus avant. »

La tendresse de Barbier pour la créature excellente qui lui avait donné le jour n'était pas moins passionnée. Il nous a laissé, dans ses Souvenirs personnels, un portrait délicat de cette mère distinguée et vaillante. Pendant près de vingt ans, elle fut tourmentée de souffrances souvent aiguës et supporta stoïquement de vraies tortures. Deux ans avant qu'elle mourût, le poète composa pour elle, en prenant exemple sur le vieux maître François Villon, mais sans s'élever jusqu'à lui, une prière touchante. En 1838, il écrivait cette autre pièce : Après la mort .

Nous n'avons pas l'expression des condoléances de Vigny à Barbier pour la mort de sa mère, pas plus que nous ne connaissons les paroles de compassion que, peu de mois auparavant. Barbier aurait pu adresser à Vigny. Quand ils furent frappés l'un et l'autre, ils étaient tous les deux à Paris : ils n'eurent qu'à laisser couler leurs pleurs, qu'à échanger un serrement de mains dans le silence. Mais, quinze ans plus tard, lorsque Barbier perdit son père, après avoir veillé pendant longtemps sur sa vieillesse caduque et avoir entouré de mille soins pieux, jusqu'au dénouement de la mort, ce malheureux débris d'humanité, Alfred de Vigny était dans sa terre de l'Angoumois.

L'auteur du Mon/ des Oliviers ne se sentit pas tout d'abord le courage d'écrire à Barbier. C'est à Busoni, leur ami commun, qu'il fit part de son impression : « Auguste Barbier a perdu son père qu'il n'a pas quitté et qui était presque aveugle et en enfance. C'est un devoir bien douloureux qu'il a courageusement rempli et dont la délivrance lui aura cepen-

ALFKKI) DE VIGNY Kï AUGUSTE HARBIEH 85

liant coulé bien des larmes. Je n'ai pu me résoudre encore à lui écrire ces banalités que l'on dit chaque jour en face de la mort. » Il attendit que la douleur fût un peu apaisée. C'est seulement trois mois après avoir conduit le deuil que Barbier reçut du Maine- Giraud une lettre de condoléances. Cette lettre, une xcrhahle cpisUila consolaloria de philosophe antique, pose et résout par un semblant d'affirmation la question de savoir si l'âme est immortelle. Alfred de Vigny rappelle la doctrine « matérialiste » des Romains au temps de Cicéron ; il y oppose le consentement universel. A cette argumentation peu décisive il joint une raison de sentiment plus faite pour pénétrer jusqu'au cœur de l'ami attristé et pour obtenir son adhésion :

« Vous aviez vu clans le dernier regard de votre mère (juclque chose qui vous semblait comme un coup d'reil jeté sur les grands horizons de l'éternité et un sourire de bonheur en les entrevoyant. »

Alfred de Vigny terminait sa lettre par ces mots :

« Je m'arrête tout à coup. L'abondance de mes souvenirs avec vous serait intarissable comme le sont nos entretiens. Je vois avec bonheur s'approcher le temps où nous les pourrons reprendre. »

Ces entreliens n'ont été recueillis ni par Barbier ni par Vigny. Il est possible toutefois, en mettant à profit jusqu'aux moindres indications fournies et par eux et par d'autres, je ne dis pas d'en donner l'exacte impression, mais de s'en faire quelque idée.

Quand Alfred de Vigny recevait ses amis ou qu'il les visitait, nous le savons par divers témoignages,

la conversation restait le plus souvent élevée, et ce parfait causeur, avec un tact fort délicat, réussissait àrorienter vers l'art ou vers la poésie. Une femme de lettres anglaise, qui, toute jeune fille, l'avait plusieurs fois entendu, nous fournit ce détail :

« Ses propos allaient presque toujours à quelque sujet littéraire; chez lui la politique et la médisance étaient rigoureusement écartées. »

D'autre part, dans une lettre du 12 mai 1834, Berlioz, intime de Vigny, intime de Barbier, s'exprime de la sorte :

« Mes amis sont venus passer une demi-journée avec moi. C'étaient des célébrités musicales et poétiques, MM. Alfred de Vigny, Antoni Deschamps, Liszt, Hiller et Chopin. Nous avons causé, discuté art, poésie, pensée, musique, drame, enfin tout ce qui constitue la vie. »

Il n'est pas téméraire de penser qu'avec Barbier, comme avec Léon de Wailly, cette conversation littéraire prenait facilement pour but les écrivains anglais. Nous le savons par un passage des Études littéraires et artistiques : avant l'époque oiî Vigny s'occupa d'écrire sa nouvelle la Vie et la Mort du capitaine Renaud on la Canne de jonc, Auguste Barbier l'avait fort engagé à lire un livre publié en 1829, les Mémoires et la Correspondance duvice-amiral Collingtvood{l). Le conseil ne fut pas perdu, et il serait curieux de relever, dans les lettres du marin anglais ou dans la monographie qui les enchâsse, tous les traits qu'Alfred de Vigny a précieusement notés au

(1) Collingwood (v. admirai Cuthber), Sélection o/ tbe correspondence and manoirs. .. by G. L. Nairham Collingwood, 1829.

ALKIÎF.D Di: Vir.XY ET AUGUSTE BARRIEU 87

cours de sa lecture pour en tirer lui-même un parti très avantageux (1).

C'est sans cloute au retour de son premier voyage en Angleterre, c'est-à-dire pendant l'hiver de 1833, que Barbier faisait profiter Alfred de Vigny des informations qu'il avait acquises en fréquentant la société tout intellectuelle des Austin (2).

Une autre page des Eludes littéraires et artistiques est encore à noter. Elle saute aux yeux, d'ailleurs, grâce à la rubrique très explicite que Barbier y a placée comme pour forcer l'attention du lecteur:

(1) Depuis le moment où ces lignes ont été écrites, j'ai appris avec grand plaisir, de mon ami M . Fernand Baldenspergcr, qu'il préparait l'impression d'une étude sur ce sujet même.

(2) Barbier était resté sous le charme de la beauté et de l'esprit de Mrs Sarah Austin, la jeune tante de son ami Henri Reeve. En 1833, Mrs Austin avait ([uarantc ans : elle paraissait de dix ans plus jeune, et gardait tout l'éclat d'une beauté exceptionnelle. Après bien d autres, Santa Rosa, par exemple, et \'ictor Cousin — pour ne nommer que des adorateurs étrangers— , le jeune auteur des ïambes était resté comme en extase devant elle et elle avait cru pouvoir, de son côté, lui témoigner une affection platonique, dont il ne fait pas mj-stère à ses amis. Fils d'une mère qui était peintre et qui même avait eu des conseils de David, lîarbier savait dessiner et il ne craignit pas de faire, à Londres, un portrait au craj'on de Mrs Austin. Dans une lettre du 26 mars 1841, Alfred de Vignj- adresse à la belle Anglaise, alors âgée de 48 ans, et dont la fille. Miss Lucj', venait d'épouser sir Alexander DufT Gordon, le futur lord (lordon, ces paroles de galanterie: « M. Reeve vous dira cjue Barbier, avec qui il va passer la soirée chez moi aujourd'hui, vous est toujours fidèle et loyal ami. Je vois toujours votre portrait placé chez lui au-dessus de tous et nous parlons souvent de l'absente qu'il représente. » Dans une lettre du 21 janvier 1844, écrite au moment même où les Austin viennent de s'installer à Paris pour y rester (c'est la révolution de 48 qui les fera rentrer en Angleterre), Alfred de Vignj' écrit à Busoni pour l'inviter à venir prendre le thé le mardi 23 : « Je nie propose, lui dit-il, de vous faire connaître une femme d'un grand mérite, M'"® Austin, de qui Barbier vous a, je crois, parlé bien souvent. »

Causerie avec M. Alfred de Vigny,

sur le plus ou moins de beauté

des Idiomes littéraires.

« Il me dit que quelquefois, en voulant traduire un ouvrage, on lui donne dans les équivalents de sa version plus de beauté et de justesse qu'il n'en a souvent, et il me cite ce vers de Shakespeare dans Othello, où le More s'écrie avant de mourir : My occupations are gone ; mes affaires sont finies. Iljne dit qu'il a traduit ce passage ainsi : Ma tâche est terminée- Cela m'a paru préférable, ajoute-t-il, étant moins prosaïque et plus conforme à la grandeur du guerrier africain. — Je ne sais pas, lui ai-je répondu, si ce mot d'affaires n'est pas plus convenable dans la langue anglaise,— langue d'un peuple commei'cial, et même plus approprié au caractère du More, composé de grandeur sauvage et de vulgarité ; mais il est certain qu'en français cela n'eût pas été supportable. En somme, ajoutai-je, je crois que les langues modernes sont toutes des langues mal faites et non achevées. L'anglais surtout, qui prend de toutes mains, me fait souvent l'effet d'un habit d'arlequin. Il y a plus d'unité dans le latin... Les hommes qui l'ont manié, au plus beau temps de son développement, lui ont imprimé un caractèredejustesse, de force et d'harmonie que l'on ne trouve dans aucun autre idiome vivant. Ce n'est pas Virgile qui aurait dit par la bouche d'Hamlet, dans son fameux monologue : My soid, take arms against a sea of troubles. — O mon âme, prends des armes contre une mer de chagrins. — Une pareille façon de s'exprimer est vraiment barbare. »

Il eût été facile de répondre à Barbier — mais c'eût été réponse de pédant — que, si l'expression de Shakespeare semblait barbare, la faute en était à ce calque très maladroit. Au lieu de « O mon âme, prends des armes », que l'on dise : « Mon âme, arme-toi » ; au lieu de « contre une mer de chagrins », que l'on écrive simplement: « contre un

ALFRED DR VIGNY RT Al'Gl'STR HAHHIRU 89

obînie de douleurs », cl l'on aura trouvé, je crois, très près du texte anglais, l'expression française.

Quand c'est Vigny qui parle seul, ces entretiens offrent plus d'intérêt. Il parle seul lorsqu'il parle par lettres. Il 3' en a une fort intéressante, écrite du Maine-Giraud, à la date du 11 mars 1849, et qui est tout entière consacrée à l'examen critique, très amicalement élogieux, du Jules César de Barbier.

Est-il nécessaire de le rappeler? après avoir rimé deux folles et faibles satires: Eroslrate et Pot de vin, après avoir tenté vainement, dans les Chants civils et religieux, de mettre la morale en vers lyriques ; après avoir, dans les Rimes héroïques, repris la forme du sonnet pour y verser, non plus de l'essence de criticjue comme dans // Pianlo, mais de l'élixir de vertu et n'avoir produit encore cette fois qu'une œuvre honnête, Auguste Barbier, dont la faculté d'invention paraissait épuisée (chacun de ses recueils, depuis les ïambes, le disait), s'avisa de faire à son tour ce qu'avaient fait tous ses amis, la traduction d'un drame de Shakespeare. Alfred de "Vigny avait pris Othello ; Léon de "V\^ailly Hamlet, Emile Descharnps, Macbeth, Roméo et Juliette: il Ht choix de Jules César.

La pièce, dédiée plus tard « à la mémoire de Mistress Austin », fut achevée dés 1847. Dans les premiers mois de l'année 1849, Alfred de Vigny, mettant à profit ses longs loisirs dermite provincial, lisait avec soin cet ouvrage. Il avait plus d'une raison pour s'y intéresser. La tentative de traduire Shakespeare comme l'a fait Barbier, assez littéralement, en rendant les vers par des vers et la prose par de la prose, avait déjà eu son approbation lorsqu'elle se

produisit pour la première fois dans la version de son parent Bruguière de Sorsum. Dans le drame lui-même, il tiouvait matière à raisonner sur le problème des révolutions qui le préoccupait à ce moment, et encore sur une autre question, celle qui de tout temps lui tint le plus à cœur, celle de l'amitié.

Dès le 5 janvier 1849 (l'ouvrage ae lui était parvenu au Maine-Giraud qu'à la fin de 1848), il écrivait à Busoni pour lui parler de ce Jules César. Hostein, disait-il, devrait jouer ce drame éloquemment traduit, ne fût-ce que « pour laver et purifier les planches de son théâtre ». Le lendemain, revenant sur le même sujet et ajoutant une seconde série d'impressions à celles de la veille, il s'exprimait ainsi : « J'ai encore les yeux pleins de larmes d'admiration ; je viens de relire cet adieu si plein de sagesse, de gravité et de grandeur, cet adieu conditionnel que se font Brutus et Cassius. » Et, le 11 mars 1849, il en entretenait Barbier lui-même. Il avait repris l'œuvre ; il l'avait lue, à haute voix, pour M™^ de Vigny, en faisant entrer en lui, comme eût fait un acteur, « toutes ces grandes âmes » des personnages de Shakespeare. « Nos énormes fenêtres étaient ouvertes, et, tandis que la lampe et les bougies nous éclairaient à l'intérieur, les bois et les rochers étaient éclairés par la lune. Il me paraissait que les vieux chênes écoutaient le vieux poète. »

Et de très loin il discutait avec le traducteur, comme il l'eût fait à Paris dans le tête-à-tête, sur la moralité du personnage de Brutus. Il reprochait à Shakespeare d'avoir déifié dans ce héros l'assassinat. Il s'exprimait ici en conservateur rebuté, en ennemi

ALKHEI) DE Yir.NY ET Al'GUSTE lUUBIEU 91

de « l'utopie socialiste », on gentilhomme ressaisi par l'esprit de réaction et qui déjà se ralliait à l'idée d'une dictature ramenant l'ordre, d'un césarisme sauveur (1).

Tout ce (ju'il disait sur le mode de traduction adopté par Barbier offre encore de l'intérêt. Il semblait bien celle fois donner la préférence à la version qui ne rompt pas l'unité de l'impression tragique : il en tenait pour son Othello. Mais cette prétention, il la produisait si ingénieusement :

« Que je vous dise encore que je crois vraiment (à l'éloge de notre langue et de vous) que j'aime mieux cet adniiral)le duo de Brutus et Cassius en français qu'en anglais.

En tout cas, mon ami (2), je vous fais mes adieux, etc.

« Oh ! que ces deux grands cœurs qui se devinent sont sublimes ! Mon Dieu que c est lieau 1 »

Déjà dans sa lettre à Busoni, trois mois plus tôt, Alfred de Vign\' s'était extasié sur ce fragment de traduction, il en avait donné ce commentaire enthousiaste :

« Je le crois cet adieu) plus beau dans les vers de Barbier et plus largement posé dans notre langue que dans l'anglais :

En tout cas, nolde ami, je vous fais mes adieux. Mes adieux éternels Si pourtant, grâce aux dieux, Nous devons nous revoir dans le terrestre empire, Eh bien, cher Cassius, avec un doux sourire

(1; M. .Alfred Rebelliau a le premier, dans une étude dont j'aurai à reparler, indiqué sur ce point la nuance exacte.

12' Le texte d'Auguste liarbier est : a noble ami ». Alfred de \'igny, écrivant à Barbier, cite de mémoire ; dans sa lettre à Busoni sur le même sujet, il donne la Icron vraie.

92 ALrUED DE VIGNY

Nous nous accueillerons l'un et l'autre, sinon, De nous quitter ainsi nous aurons eu raison.

« Et Cassius répète mot pour mot, comme une prière... — Qu'ils sont beaux et grands ! Ils craignent de s'avouer qu'ils sentent bien que la bataille sera perdue et que les affaires de leur parti vont mal, et aucun d'eux n'y veut survivre et chacun «ait bien que l'autre se tuera. »

Il n'est don que de roi, dit un proverbe bien connu ; n'est-ce pas le cas d'ajouter : il n'est glose que de grand poète ?

Des commentaires comme celui du «duo d'amitié » font regretter bien vivement qu'il n'y ait pas eu entre Vigny et Barbier, comme entre Vigny et Brizeux, une correspondance continue de trente années. Si elle n'existe pas, ce n'est pas qu'Alfred de Vigny ait ressenti moins d'affection pour un des deux disciples que pour l'autre. Mais Brizeux vivait d'ordinaire en Bretagne. Au contraire, si l'on meta part le séjour en Angleterre, et trois voyages en Italie (1831-32, 1838,1860), Barbicrn'a jamais quitté Paris que pour aller prendre les eaux de Bourbonne-les- Bains, pour passer un mois d'été sur quelque plage de Bretagne ou de Normandie, pour faire des excursions, quelquefois un peu prolongées, dans le voisinage immédiat de la capitale, àCompiègne, à Senlis, à Provins, à Fontainebleau. C'est surtout pendant les longues stations d'Alfred de Vigny au Maine- Giraud, de 1848 à 1853, que les deux amis se sont, je ne dis pas souvent, mais longuement écrit.

ALFKEI) OK VIOXY ET AUGUSTE BAHBIEH 03

La plupart des lettres connues de Vigny àlîarbicr, et notamment celles que j'ai analysées, ont été publiées en 1905, l'année du centenaire (1). J'ai trouvé, dans la précieuse collection Sangnier, trois lettres de Barbier à Vigny. La première est ce joli billet d'adieu écrit au moment du départ pour le voyage en Italie ; la deuxième, sans date d'année, mais que je crois de 1846, oiVre peu d'intérêt : Barbier s'excuse d'être resté assez longtemps sans aller rue des Ecuries d'Artois et de ne pouvoir pas s'y rendre avant de se transporter à Bourbonne ; il s'en va là « chercher une santé » que Paris lui refuse. « Peutêtre, — ajoute-t-il, — larapporterai-jeplus mauvaise qu'elle n'est. » La troisième lettre, datée du 6 février 1808, est loin d'être négligeable. Telle semble être, au moins, l'opinion d'Alfred de Vigny ; car, sur l'en-, veloppe, à côté de la suscription habituelle : « Monsieur le comte de Vigny, rue des Ecuries d'Artois, n°6, »il a écrit, d'une écriture attentive qui n'est pas celle de ses derniers jours, la mention suivante : « Auguste Barbier sur Chatterlon. » Voici donc cette lettre :

« Mon cher de Vignj',

« J'ai besoin de vous exprimer tout le plaisir que m'a causé, il y a plusieurs jours, la reprise de votre Chatterton. Non seulement j'ai applaudi aux belles choses qu'il renferme, mais encore j'ai pleuré, oui pleuré, comme un enfant de quinze ans. Votre drame est toujours très émouvant, très vivant, et nous vient aujourd'hui aussi à pro-

(1) I^cs lecteurs curieux d'eu connaître le texte intégral le trouveront, encadré d'un commentaire soi)re et sûr de M. Alfred Kebelliau, dans la lîeuue Bleue du 3 juin 1905, p. 676 et suivantes.

pos qu'il venait en 1835. Plus que jamais ce que vous flétrissiez est à flétrir; plus que jamais règne le lingot d'or ; plus que jamais la pauvre race des poètes est honnie et vilipendée. A peine en veut-on dans les revues, les théâtres et même à l'Académie (1). Vous avez plus d'une fois touché juste, et les barbouilleurs de choses communes le savent bien, car ils aboient encore après vous. Mais qu'importent leurs cris hypocrites et envieux ! ils ne détruiront pas votre noble protestation ! Sojez bien persuadé, mon cher ami, que le personnage de Kitty-Bell est la plus belle et la plus touchante création de notre théâtre contemporain. C'est l'ange de la pitié ; c'est votre Eloa que vous avez fait descendre du ciel et que vous avez incarnée dans la peau blanche et fine de la plus douce fille d'Albion.

« Pauvre Kett}^ ! il y avait bien un peu du démon dans ton jeune héros. Sa jeunesse, ses talents, son malheur et son orgueil même n'ofi"raient-ils pas, sur la terre comme au ciel, tout ce qu'il fallait offrir à une âme tendre pour l'entraîner et la perdre?... Eloa, Kitty, vous êtes deux sœurs charmantes qui vivrez dans la mémoire des hommes, et loué cent fois soit votre père !

«Si j'ai de l'enthousiasme pour les beautés de votre œuvre, hélas ! je n'en ai pas autant pour les interprètes. Je vous l'avoue, mes souvenirs de 1835 m'ont gâté l'action des artistes de 1858. Je n'ai pas retrouvé la jeunesse de Gefifroy, la gravité noble et pleine d'onction de Joanny, la bonhomie narquoise mais distinguée de Duparraj- et surtout l'âme de M'"'^ Dorval... C'est comme artiste et poète que j'ai jugé, aussi ai-je été difficile. Cependant je conviens que la pièce, telle qu'elle est jouée, offre un ensemble estimable et peut produire de l'effet sur des auditeurs plus jeunes et moins raffinés.

« Il est malheureux que vous ne vouliez plus donner rien de nouveau au théâtre. Il serait pourtant bon de protester encore une fois contre la race des plats et des bar-

il) If semble bien que, par ce dernier mot :« et même à l'Académie », lîarbier fasse allusion aux déconvenues de son ami Brizeux

ALFRED DE VIGNY HT MT.rSTE liAlîlUER 95

bares qui envahissent de plus en plus la scène... faut-il dire : hcihenl suafala... poettv (1) ?

« Adieu, mon cher Vigny, recevez mes remerciements pour la bonne soirée que vous m'avez fait passer la semaine dernière et croyez toujours à mes sentiments d'amitié. « Votre bien dévoué,

(( Auguste Barbier.

« Veuillez présenter mes hommages respectueux àM°*<=dL' Vigny.

(I Paris, 6 février 1858. »

La correspondance reprend en 1860, au moment où Alfred de Vigny ressent les premières atteintes du mal qui lentement, cruellement le détruira. Ce sont alors de courts et douloureux billets datés de Paris, écrits le plus souvent dulitou de la chaise longue. Ils ont peut-être été triés : M. Alfred Rebelliau ne nous dit pas expressément s'ila donné, s'il a connu toute la collection. Mais l'intérêt poignant de ces lignes tremblées et traversées de mots tragiques dépasse, à mon avis, celui des longues lettres étudiées que Vigny adressait à Barbier du fond de la Charente.

Quel accent mélancolique et quelle amertume déjà dans la courte lettre du 20 juin 18(59 ! M'"'^ de \'igny, valétudinaire depuis plus de vingt ans, est entrée dans la période extrême de son existence tourmentée : elle est en proie à « des attaques de nerfs continuelles ». Lui-même, l'éternel garde-malade, s'est alité : il commence à souffrir d'un mal inconnu mais cruel ; il vit « plus cloîtré que son oncle

(1) La faculté créatrice, chez Vignj-, n'était pas épuisée puisque, de retour au .Mauie-Giraud, dans l'été de 1858, il écrivait, en octobre, \a Bouteille à la mer: il y réduisait à une émouvante et auguste situation tout le drame de la " Pensée ».

96 ALFRBD DE VIGNY

le trappiste », mais il n'a pas sa sublime « résignation ». Il écrit à Barbier qui vient sans doute de passer un peu de temps dans sa chère forêt de Fontainebleau, mais qui rentre à Paris et qui annonce sa visite :

«Je vous félicite, mon cher ami, de ne plus écouter la chute des gouttes de pluie sur les arbres et sur la boue des petits chemins dans les broussailles de la verte nature, lorsque la triste Aurore vient nous faire mal aux yeux avec ses vieux doigts de roses et le linceul blanc qu'elle jette sur les montagnes. »

Le cri de rancune contre la Nature, dans la Maison du berger,

je la hais, et je vois

Notre sang dans son onde et nos morts dans son herbe Nourrissant de leurs sucs la racine des bois,

a jailli de nouveau, sous l'irritation « des souffrances secrètes ». Vous me les ferez oublier, écrit tendrement le malade à cet ami du jeune temps.

La guérison ne vient pas. C'est inutilement que, tout un mois, on a tâché de réduire cette prétendue «gastralgie » parle régime le plus strict, la nourririture « au lait de chèvre froid ». Le sommeil a disparu. La nuit paraît interminable. Le jour ramène le spectacle des misères de M™*^ de Vigny : un de ses yeux est perdu, l'autre» commence à se fermer». Alfred de Vigny n'a plus même la ressource de faire la lecture pour cette aveugle ou de la distraire par une causerie enjouée : les médecins ont prescrit le silence. Et, d'autre part, ils exigent du malade qu'il sorte chaque jour de sa maison ; on l'assure qu'il

ALFUliU Dli VIGNY ET AUGUSTE HARBIER 97

se trouvera mieux « de prendre l'air» ; il n'y croit guère : « Je me résigne et j'obéis. »

Or c'est pendant une très courte absence de ce genre, qu'il a manqué, dans la journée du lundi 2 décembre 1861, la visite d'Auguste Barbier. Il s'en attriste et le supplie de venir le jeudi suivant, à huit heures du soir :

« II n'y aura point d'inconnus et nous pourrons librement causer de Poésie, chose dont il faut se cacher en France comme dun grand péché . »

Il s'excuse d'avance des instants de faiblesse et de silence inhospitalier qui pourraient, malgré lui, traverser l'entretien :

« Si vous me voyez soufifrir, comme il m'arrive, le soir, lorsque le vautour de Prométhée m'enfonce son bec et ses ongles dans l'estomac, n'y faites pas attention et parlez d'autre chose. Après une minute, il s'envole, très satisfait, je suppose, de m'avoir déchiré le cœur et la poitrine. »

Au commencement del'année 1862, Alfred de Vigny fait le compte de ses amis les plus chers : il les convoque tour à tour. Le 3 février, il mande auprès de lui l'orientaliste Guillaume Pauthier, son ancien sergent du 04"^ de ligne, qui devait être un de ses exécuteurs testamentaires. Et, le matin du 11 mars, à cinq heures du matin, après une nuit d'insomnie où la souffrance habituelle s'augmentait de l'inquiétude causée par le tracas des allées et venues dans la chambre voisine, « autour du lit de Lydia » plus malade, il écrit à Barbier. Il le détourne de venir désormais lui rendre visite le soir : on ne pourut VIGNY. — II 7

rait pas le laisser pénétrer. Mais il lui demande instamment de vouloir bien entrer « à trois heures », le jeudi suivant, dans cette maison devenue « un hospice ». Quant à lui, il n'en sortira plus de longtemps.il peut à peine se tenir debout. Il ne saurait l'aller voir, pour autant qu'il en ait envie. Et voici revenir, avec l'aube du jour, les voix, les cris, le bruit « insupportable » ! Comment suivrait-il îe conseil d'éviter la fatigue d'écrire (1) ? C'est sa seule consolation. C'est ainsi seulement qu'il peut oublier, « cette vérité d'Epictète: Souviens-toi que tu es une intelligence qui traîne un cadavre. Jamais je ne l'ai trouvé plus lourd à traîner, et je le sens moins en continuant à causer ainsi avec vous ».

Dansun billet, écritsixjours plus tard, ilréclâmait encore l'ami qui s'était, semble-t-il, fait attendre. Il lui disait :

« Ma vie est un peu celle du Masque de fer... Il est beau de visiter les prisonniers. »

Il ajoutait ce posl-scriptum :

« Me donnerez-vous des nouvelles de Léon ? Que je voudrais 1 aller voir ! »

A ce moment, Léon de Wailly était, lui aussi, sur son lit de douleur et il ne devait plus se relever. En effet, au printemps de 1863, Barbier accompagnait au cimetière ce «compagnon charmant », cet «indulgent témoin des actes » de toute sa vie. Au retour, il composaitla pièce dadieu : En suivant an convoi, comme

(1) Il retraçait alors les songes assez creux des dernières pages de ses Mémoires.

cinq ans auparavant, au printemps de 1808, il avait composé un Chant funèbre, en souvenir de l'autre ami de cœur, le doux poète de Marie (i).

C'est Auguste Barbier qui écrivit aussi, en l'honneur d'Alfred de Vign3^ la pièce du sépulcre, le grave, le pieux, le douloureux In memoriam. Il aurait pu l'improviser le 20 septembre 1863, au retour des obsèques, après une de ces « messes funéraires » dont il a parlé avec amertume et où l'on va, dit-il, poussé par la curiosité.

Entendre les beaux airs chantés pendant l'office, Et surtout, sî le mort sort du moule banal, Pour qu'on lise le soir vos noms dans le journal.

Il attendit une heure elïroyablement douloureuse, celle de la guerre civile, après l'entrée dans Paris des soldats allemands et au lendemain du traité qui amputait la France. Il fit alors pour le livre des Silves, recueil posthume publié en 1884 par « ses exécuteurs testamentaires littéraires », Lacaussade et (irenier, ce sonnet dédié « au chantre d'Eloa » :

Toi qui fis de l'honneur le culte de ta vie, Le but de ta pensée et de tes actions, O noble cœur éteint, ô belle voix ravie, Comme tu souffrirais au temps oîi nous vivons !

(1) Ces deux pièces se trouvent dans le volume des Silvcs; édité chez Dentu en 1864.

Hélas ! que dirais-tu des maux de la patrie, Fatalement livrée auvent des factions, Et ne pouvant sortir sa poitrine meurtrie Du flot toujours sanglant des révolutions ?

Que dirais-tu devant les crimes de l'épée, La victoire abusive, et la France écharpée Se sentant arracher deux enfants de ses bras ?

Que dirais-tu surtout, poète capitaine,

Du drame de Sedan couronné par Bazaine ?

Ah ! du sommeil des morts ne te réveille pas.

Il faut se rappeler ici ce que, vingt ans plus tôt, en 1850, Alfred de Vigny écrivait au sujet de Barbier (1) :

« Quel malheur qu' il n'ait pas suivi la veine indignée et fière de la Curée et de la Cavale ! Mais il a toujours son talent, et un moment de mauvaise humeur le fera sortir. »

Ce n'est pas un moment de mauvaise humeur, c'est le violent déchirement de son âme de bon Français qui rendit à Barbier ses accents indignés et qui lui arracha des sanglots de douleur presque aussi beaux, et aujourd'hui plus émouvants pour nous, que la colère des ïambes. Depuis longtemps, le vieux chêne si renommé semblait avoir perdu toute sa sève. Quelques ramilles de feuillage poussaient comme à regret au faîte de ce tronc découronné et que l'on pouvait croire presque mort. Le saisissement douloureux des défaites de la patrie fit refluer au cœur du rouvre crevassé tout ce qui lui restait

(1) Lettre à Busoni du 20 janvier 1850.

Page 1