‹ Alfred de VignyChapitre 14 sur 22 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Oh aurait quelques chances de deviner l'énigme de la vie intérieure chez Alfred de Vigny et d'atteindre par là jusqu'aux racines de sa pensée, si l'on réussissait à mesurer les émotions qu'il a pu ressentir devant ces trois puissants aspects de toute humaine destinée : l'amour, la nature, la mort. Puis-je me dispenser d'aborder ce travail ? Ne serait-il pas, en quelque sorte, malséant d'avoir donné tant d'importance à cette foule d'écrivains ou d'esprits distingués qui, de près ou de loin, honorèrent l'auteur à'Eloa ou des Destinées, et de me détourner de lui sans avoir essayé seulement d'apercevoir le « sanctuaire » très secret de ce cœur infiniment tendre et qui fut un « cœur offensé » ?

Ce serait se tromper sur la nature de Vigny que de borner — comme on le fait presque toujours — au roman frénétique avec la fameuse actrice Marie Dorval sa vie sentimentale. La place que cette passion a tenue dans les préoccupations du poète n'est pas négligeable assurément; mais, quand le moment viendra d'ajouter quelques traits à toutes les gloses,

curieuses ou insipides, (jue la critique la plus récente a répandues sur ce sujet, j'abandonnerai sans regret aux biographes friands de scandale le plaisir équivoque de s'appesantir sur les détails des coulisses ou de l'alcôve, et, quehpie bruit qu'on ait pu faire des lettres dérobées aux tiroirs de la comédienne, je ne m'en approcherai pas, une loupe à la main, pour y chercher des traces d'érolisnic.

Je ne crois pas d'ailleurs devoir dissimuler que, dès les débuts de son existence de garnison, c'està-dire entre dix-huit et vingt-deux ans, Alfred de Vigny fit plus ou moins ce que faisaient, pour la plupart, ses camarades de caserne, c'est-à-dire courut au plaisir. Il y courut, pour employer ses propres expressions, avec toute la fougue des « nerfs vigoureux » qu'il tenait de son père et du « sang brûlant » que sa mère lui avait transrais. Il se flatte ou s'accuse d'avoir « ressenti et supporté » les « fatiqucs » voluptueuses avec le même emportement, la même obstination qu'il embrassait « tous les travaux )>.Son confident et son complice à l'heure des plus juvéniles ardeurs, Gaspard de Pons, nous fait cette confession : « Avant d'aimer une femme, j'ai commencé par aimer tout le sexe féminin. » Le mot serait, je pense, applicable à Vigny lui-même. Rappelons-nous ce que lami indiscret nous a dit ou laissé entendre dans une note des Adieux poétiques : « Moi qui ai assisté aux bouillonnements si riches de cette imagination dans toute la force, dans toute la plénitude de son effervescence... », et il s'est cru tenu d'insister longuement sur le sujet étrangement scabreux qui exerça, un certain jour, cette imagination impétueuse et débridée.

Sans entrer dans de pareils détails, Vigny luimême n'a pas craint de fournir sur les passe-temps amoureux de sa vie d'officier une confidence expressive. Nous lisons dans un endroit inédit des Mémoires, qu'il ne pouvait pas mener la vie de luxe et de grandes dépenses de certains de ses camarades, Edouard de Beauvau, pMnce de Craon, Camille vicomte d'Orglandes, Maurice de Malézieu, Louis de Turgot.

« Je fus heureux, ajouta-t-il, d'être dans un régiment qui souvent m'éloignait de Paris dans la saison des bals et des plaisirs les plus coûteux. Cette sorte de gêne redoubla en

moi le goût des études sérieuses et de la retraite Je nie

bornai donc à quelques sociétés intimes où j allais, à de rares intervalles, faire de longues visites et dont les amitiés m'étaient chères. Toujours je choisis les familles distinguées de manières, d'élégances et de langage, où la vie est paisible et rangée, où déjeunes et belles personnes donnent un aspect riant à la maison et semblent rafraîchir et parfumer l'air en traversantles salons. Quelquefois s'y formèrent des affections profondes et de ces liens sacrés et mystérieux quon laisse deviner, qu'on ne raconte jamais et que l'on n'avoue au plus intime ami que lorsque lés femmes les ont elles-mêmes confessés. »

En lisant ces dernières lignes, il est difficile de ne pas se reporter par la pensée aux pages les plus ardentes du livre de Stello, de ne pas revoir Chatterton, le sombre soupirant de Kitty Bell, ou cet André Chénier, touché, sans aucun doute, par la grâce naissante de M""^ de Coigny, mais plus passionnément épris du charme si profond de M'"^ de Saint- Aignan! On se rappelle encore., dans Servitude et Grandeur militaires, cet entretien des deux officiers,

LA VIE SICNTIMKXTALE 335

OÙ se révèle sans effort l'égarement fatal et incurable du lieutenant Tinioléon d'Arc"' :

« Ce bonlieur-là est une impasse véritable. — Trop vrai ! trop vrai ! reiitendisje murmurer — Vous ne pouvez pas empêcher qu'elle n ait un jeune mari et un enfant, et vous ne pourrez pas conquérir plus de liberté que vous n'en avez; voilà votre supplice à vous. — Il me serra la main : Et toujours mentir! dit-il. »

On en vient donc, malgré soi, ù donner un sens plus profond à celte notation du Journal cran poè-te^ où se résume avec vigueur l'idée d'un ouvrage dramalique, demeuré malheureusement à l'état de projet:

« Une tragédie sur l'adultère. — Quoiqu'on ait abusé de ce crime, on n'en pas encore sondé la profondeur, les supplices de l'amant, sa honte devant lépoux trahi. »

Celle vie intime, obscure s'il en fût — car le poêle gentilhomme a cru devoir, par respect pour luimême autant que pour autrui, ne l'étaler jamais — comprend plusieurs événements, de caractère très divers.

Entre 1822 et 1823, Vigny connut Delphine Gay, dans toute la fraîcheur et tout l'attrait si pur de ses dix-huit ans. L'admiration amoureuse qu'elle inspirait, vers ce temps-là, à toute la jeunesse du Cénacle, s'empara de lui jusqu'au point de l'amener à l'idée du mariage. On sait combien la blonde Muse — ce joli mol « la Muse » n était pas démonétisé — fut touchée de ses attentions élégantes et flatleuses. C'est avec la confiance ingénue d'une enfant que Delphine

Gay, jusque-là si joyeuse et si insouciante, ouvrit son âme à la tendresse. On sait aussi quelles difficultés surgirent et avec quelle sécheresse M™^ de Vigny mère refusa son consentement.

Le jeune lieutenant de la garde royale s'inclina plus docilement et plus vite qu'il n'aurait fallu devant ce despotisme maternel. La vierge fière fut touchante de dignité. Sans une plainte, sans un mot de reproche ou d'étonnement, cachant à tous, avec la plus noble pudeur, sa douloureuse déception, ce jeune cœur se referma.

Les amis de la jeune fille firent tout pour la ramener au simple « bonheur d'être belle » . Vers le milieu de 1824, ils espérèrent l'éblouir en faisant briller à ses yeux les avantages d'un mariage morganatique avec le comte d'Artois, le futur roi de France: ils échouèrent. Un an après, on voulut lui faire épouser le baron de Lagrange, et la combinaison fut sur le point de réussir. En 1826, lorsque le comte de Vigny, marié récemment avec une créole anglaise, réputée riche et sotte, était porté au premier rang dans le monde des lettres par son ouvrage sur la conjuration de Cinq-Mars, M™^ et M"^ Gay éprouvèrent le besoin de quitter Paris. On a le billet inédit de Sophie Gay répondant, semble-t-il, à l'envoi du roman dans sa deuxième édition, et invitant l'ancien amoureux de sa fille à venir la revoir avant qu'elle allât séjourner assez longtemps en Italie :

« La mère et la Muse (1) — espèrent que M. le comte

1. Siiscription : « ^lonsieur, Monsieur le comte de Vigny, rue delà Ville-l'Evêque, 31. En écrivant ces mots: « la mère et la Muse », M'^^ Gay reprend, je pense, une formule d'Alfredde Vigny.

LA VIE SENTI.MliNTALE

de Vign\' ne les laissera point partir sans venir recevoir leurs adieux et tous les complinicnts qu'elles lui doivent pour le succès de Cin(j-Mars qui augmente chaque jour. C'est tout comme les bons sentiments qu'inspire l'auteur. »

Samedi. »

De cette absence prolongée nous savons quelque chose, par la correspondance de Lamartine (1), et nous pouvons voir là comment l'auteur des Harmonies, après avoir écrit le mot cruel : « C'est un joli talent féminin, mais le féminin est terrible en poésie », se laissa prendre au charme, plus encore qu'Alfred de Vign}'. La sympathie, une fois déclarée, devint un cullc enthousiaste.

Est-ce par comparaison avec les deux poètes que la romanesque jeune fille dédaigna d'autres hommages, et notamment ceux du prince romain qui demandait, en 1828, à l'épouser ? Le journaliste Emile de Girardin fut plus heureux. Le l'*" juin 1831, un mois après le succès éclatant du drame cVAntoiuj, cet autre bâtard obtenait la main de l'illustre Delphine. Elle allait bientôt signer du pseudonyme de vicomte de Launa}' ses causeries de la Presse, et elle était trop femme deleltres, ou mondaine trop informée des commérages parisiens, pour n'avoir pas appris que, depuis peu, Alfred de Vigny s'était laissé lier au joug par une femme de théâtre.

Les relations s'interrompirent quelque temps ; mais, si le comte de Vigny ne fréquenta guère le s deux premiers salons de M""^ de Girardin, celui de la rue Saint-Georges et celui de la rue Lallitte, il fut

(1). Antoui Deschamps vit à Home, en 1827, M"'« et M"« Gaj-. Cf. Alfred de Vigny, les Amitiés.

IJK VIGNY, — n 22

un familier des réunions intimes des Champs-Elysées, dans le petit hôtel de la rue de Chaillot. On a quelques courts hillets inédits de Delphine à Vigny. Ils ne sont point datés. On peut affirmer qu'ils se rapportent tous ou presque tous à cette période. Ils sont signés invariablement : « D. G de Girardin » (Delphine Gay de Girardin) : ils sont écrits sur ce ton de familiarité impérieuse qui succède parfois à l'expression du sentiment passionné et qui, pour des témoins quelque peu clairvoyants, trahit plus sûrement que toute autre manifestation les ardeurs anciennes.

« Je vous propose de venir me voir demain mercredi soir. Vous trouverez chez moi M"^ Rachel et quelques amis. Jites-vous capable de faire pour moi ce sacrifice? Il n'y a pas de chemin de fer à Chaillot.

« Mdle affectueux souvenirs. »

La dernière ligne de ce billet exprime une inlention malicieuse. Il y est fait allusion à l'horreur du poète pour les voyages sur la voie ferrée. La railleuse Delphine n'a pas oublié le hors-d'œuvre paradoxal cloué à la Maison du berger : « Evitons ces chemins — leur voyage est sans grâces, etc. »

Ce « mercredi soir », Rachel venait-elle chez M'"* de Girardin pour entendre quelque chose de la targédiede Cléopàtre, avant queJa pièce fut soumise au Comité de lecture du Théâtre-Français? Dans ce cas, le billet non daté que l'on vient de lire aurait précédé d'assez peu le second, qui se met aisément à sa date :

« Vous êtes venu me voir le seul jour de l'année où je sois sortie. J'étais au Théâtre-Français ; on y lisait Cleo-

pùtre (1). Tachez d'être libre mercredi soir, c'est-à-dire demain, et venez me consoler de cette visite perdue.

« Mille afTectueux souvenirs. »

Voici qui est plus laconique encore et plus intime:

«Venez donc me voir un moment mercredi soir, mon cher voisin. J'ai mille choses à vous dire. Venez un peu avant minuit.

D. G. Dli GlKABDLN. »

« Lundi. »

Et enfin :

«Je voudrais vous voir pour une intrigue.

« Tâchez donc de me donner un moment mercredi soir.

« Mille afi"ectueu.\ souvenirs- »

D. Gay de Girardin. »

0 Lundi. »

Tandis que Mme de Girardin redevenait familière avec son ancien soupirant, jusqu'à le sommer de se présenter devant elle à l'heure où la plupart des visiteurs se sont, l'un après l'autre, retirés, Alfred de Vigny écrivait pour elle la belle pièce de vers intitulée Pâleur, recueillie fort heureusement, avec d'autres épaves poétiques de plus mince intérêt, par l'éditeur du Journal d'un poêle. Tout le roman des jeunes ans frémit dans ces stances émues :

Lorsque sur ton beau front riait l'adolescence, Lorsqu'elle rougissait sur tes lèvres de feu.

(1) La tragédie de Cléopûtre fut représentée aux Français" par les comédiens ordinaires du Hoi », le 13 novembre 1847. Il serait aisé de retrouver, avec l'aide de .M. Couét, le docte et obligeant bibliotbécairc du Théàtre-F"ran(,-ais, la date du jour de la lecture.

Lorsque ta joue en fleur célébrait ta croissance, Quand la vie et l'amour ne te semblaient qu'un jeu;

Lorsqu'on voyait encore grandir ta svelte taille

Et la Muse germer dans tes regards d'azur.

Quand tes deux beaux bras nus pressaient la blonde écaille

Dans la blonde forêt de tes cheveux d'or pur;

Quand des rires d'enfants vibraient dans ta poitrine Et soulevaient ton sein sans agiter ton cœur. Tu n'était pas si belle en ce temps-là, Delphine, Que depuis ton air triste et depuis ta pâleur.

La pièce est datée du 15 avril 1848. M'^^de Girardin avait alors 43 ans. Vign}- avait déjà doublé le cap de la cinquantaine. Cette pâleur, qui semblait encore adorable à l'ancien romantique, était le premier indice d'un mal profond qui détruisit, quelques années plus tard, la Muse terrassée brutalement et très cruellement vieillie.

Pour détourner plus sûrement son fils de ce qu'elle jugeait une mésalliance, M™*^ de Vigny avait dû prier le colonel du régiment où il servait, et la comtesse de Fontanges, femme du colonel, de découvrir sans trop tarder un beau parti qui rendrait au blason des Vigny, très dédoré, son ancien lustre. Ce beau parti, on crut l'avoir trouvé chez des colons de la Guyane anglaise, alors domiciliés à Pau, et, le 8 février 1825, l'officier poète — est-il besoin de le dire une fois de plus ? — épousait miss Lydia Bunbury. Si j'en crois une tradition, qui s'est perpétuée dans une famille unie au comte de Vigny par une intimité d'un demisiècle, c'est la jeune créole qui s'éprit follement du

gentilhomme français. Cette préférence emportée, manifestée d'ailleurs d'une façon fort ingénue, ne manqua pas d'agir sur l'imagination inflammable d'Alfred de Vignj' et lui fit prendre pour un sentiment très voisin de l'amour la satisfaction de vanité qu'il éprouvait.

L'illusionne dura pas longtemps. Dès les débuts du mariage, à la suite d'un accident de grossesse qui se reproduisit, fort malheureusement, trois ans plus tard, la jeune comtesse de Vigny devint la femme maladive, et accablée d'infirmités, qu'elle resta toute sa vie. La première fraîcheur n'était pas, à vrai dire, sans agrément : elle répandait une sorte d éclat sur des traits chifl'onnés et, somme toute, insignifiants ; elle pouvait prêter quelque attrait au visage. Elle fit place au teint couperosé et très vulgaire des Anglaises (|ui ont passé fleur. La taille s épaissit ; un embonpoint, qui n'était pas signe de vigueur, tourna vile à l'obésité. L'esprit, trèsindolent. garda lesallures du corps. L'étrangère ne voulut pas ou ne sut pas apprendre le français. Son embarras, devant les familiers très caustiques de l'Arsenal, fut commenté parcuxpresqueaussitôtd'une façon peu bienveillante. Mais ses compatriotes eux-mêmes ne semblent pas l'avoir tous regardée avec des yeux très indulgents. Voici comment Charles Hervé}', dans Temple Bar (décembre 1888), traduit l'impression gardée par lui d'une visite au salon de la rue des Ecuries d'Artois, un jour du mois de mars 1844 :

u Madame de Vigny, qui paraissait beaucoup plus âgée que son mari (1) et qui était manifestement impotente, ne

(1) Elle avait une année de moins.

présentait trace quelconque d'origine patricienne et ressemblait infiniment plus à une femme de charge (housekeeper) qu'à une comtesse ; rien ne saurait être moins mondain que son aspect et l'extrême simplicité de son accoutrement; après le premier bonjour à chaque nouvel arrivant, je ne l'entendis plus, à moins qu'elle ne fût directement interpellée, proférer un seul mot pendant mon audience qui dura tout un après-midi. »

Si « l'infidélité », comme disait, dans cette langue spéciale aux romantiques, l'auteur de Dolorida, est pardonnable ou explicable, c'est peut-être — qu'on excuse la réflexion — après une union aussi mal assortie.

Ce furent ces disgrâces mêmes et la douceur de caractère dont elles s'accompagnaient qui firent naître chez Vigny une passion plus profonde, plus rare et plus indestructible que l'amour, la passion de la pitié. Dans un de ces accès de franchise qui font, à certains moments, explosion dans son oeuvre et qui yjettent, par endroits, la lueur vive d'un éclair, il laisse échapper cet aveu qui est à recueillir : « Rien n'est entêté comme une colombe. J'en ai connu une qu'il aurait fallu tuer pour la chasser de mon lit ; je l'y ai laissée et elle a gagné son procès- » C'est ainsi qu'il s'exprime sur la comtesse Lydia, le 8 septembre 1837. peu de temps avant la mort imprévue de la contesse Léon de Vignj\ Depuis quatre années, il veillait sur sa mère, et après l'avoir sauvée à demi d'un transport au cerveau, il savourait le bonheur douloureux que l'on peut ressentir « à combattre une maladie dans une personne qui vous est chère, à la voir revenir à la vie ». Ce qu'il avait éprouvé près de sa mère, il l'éprouva depuis, près de sa femme,

cette créature dolente et aussi débile, aussi incapable de se sulTire, qu'une enfant.

C'est pour la délivrer des terreurs où la Révolution de Février l'avait jetée, qu'il se retira de Paris pendant plus de trois ans et qu'il s'en éloigna, bien des saisons encore. C'est pour lui assurer les douceurs d'une existence à demi rustique et tout le bénéfice d'un air vivifiant sur les hauteurs boisées de sa terre de l'Angouniois, qu'il épousa la solitude, à la façon de ce i,fraud religieux qui, le premier, offrit la bague d'alliance à une dame auguste et repoussée de tous, la Pauvreté. « La solitude est sainte », répétait-il souvent, comme un moine cloîtré qui murmure sa litanie, et qui semble compter sur les paroles du verset pour l'attacher d'une manière plus étroite aux vœux qu'il a pu prononcer.

« Elle l'est doublement, — ajoute-t-il, quand on s'y voue pour remplir un devoir tel que celui de relever et soutenir yne santé qui retombe sans cesse, une vie que mon absence renverserait. »

Toute la correspondance de Vigny avec Philippe Busoni, son plus intime ami de 1 âge mùr, et avec la vicomtesse Alexandrine du Plessis, la plus chère de ses parentes, laisse percer, à travers les mille incidents de la vie littéraire ou les bavardages mondains, 1 éternelle préoccupation de cette tendresse dévouée, inquiète et infatigable. Depuis 1848, il n'est pas une année qui n'amène avec elle, à un moment donné, son tribut de soucis cuisants, son cortège d'alarmes:

M Je me porte à merveille et j'en ai besoin, car Lydia vient encore d'être fort souffrante et forcée de garder le lit. La voilà mieux et je vous écris en paix. » [16 juin 1851.]

« Hc'las, oui, trop souvent, j'ai de mortelles inquiétudes pour ma chère bonne Lydia. J'ai passé cette nuit encore debout, auprès d'elle, avec mille tourments. Je n'oserais la quitter un jour entier parce que les accidents si subits de sa santé me remplissent d'effroi. Mais je ne veux pas en parler, ce serait trop de voir ses souffrances, d'avoir ces tourments et de les raconter. Tout ce qui lui plaît est réuni autour d'elle. L'air pur, frais et chaud de ce pays, des jardins déjà remplis de fleurs, des lectures, des travaux qu'elle aime à voir ; je fais cultiver, défricher, bâtir, construire, boiser, peindre et restaurer ce vieux manoir qu'elle aime.» [15 avril 1852.J

« Je viens de passer deux mois bien cruels : car Madame de Vigny a été atteinte tout à coup d'une maladie des yeux qui est devenue en peu de jours si violente que j'ai craint qu'elle ne perdît la vue. A présent encore, elle ne peut lire ni écrire et son œil gauche n'est pas guéri. Cette nouvelle et désolante souffrance a été bien combattue, suivie et soignée. J'ai à me louer des médecins, mais elle a eu beaucoup à souffrir des remèdes qu'il a fallu faire. » [10 août 1853.]

« Un nouvel accident vient de m'affliger. Madame de Vigny vient de faire une chute que personne ne pouvait prévoir ni prévenir, en descendant de voiture près de moi. Elle est blessée à la tête et je viens de passer les nuits à

son chevet avec les médecins Toujours garde-malade,

vous le voyez, mon cher ami ; c'était écrit dans ma destinée sur un livre que nous lirons peut-être un jour là-haut, si le bibliothécaire éternel veut bien le laisser ouvert sur son pupitre, comme l'évangile à l'église. ))|21 juin 1860.]

Etlejour vient où, lui-même, il se sent frappé par un mal étrange, un mal qui, bien longtemps avant de le tuer, le jette à bas, l'anéantit. Il oublie ses propres douleurs pour ne songerqu'à celles de l'amie à demi aveugle et plus écrasée que jamais :

« Tout souffrant que je suis, j attendais minuit avec impatience pour vous écrire (c'est à la vicomtesse du Plessis

qu'il parle cette fois). Tout le jour j ai gardé Lydia pour m elVorcerde la distraire de ce qu elle souffre. Sa vue s affaiblit de plus en plus et ce n'est (ju après des douleurs de tête d'une grande violence que ses j'eux se voilent et qu'une sorte d ombre complète les couvre à un tel point qu'elle est prête à tomber dans les appartements où il faut qu'on l'accompagne en la soutenant : cela me remplit de tristesse et d'effroi, comment pourrais-je penser à moimême ? » [29 septembre 1862.]

La mort enfin franchit le seuil, la mort bien souvent conjurée mais cette fois inattendue. Lydia est emportée au moment même où son cher compagnon la croyait engagée dans la voie de la guérison et où il retrouvait, pour apprécier son propre état, comme un soupçon d'apaisement :

« La rapidité de l'attaque fut inexorable... Sans un moment d'espérance, mais sans douleur, cette âme si pure et si bonne me quitta en me disant : " Mon bon Alfred, je ne souffre pas. » Seule et dernière consolation ! »

En perdant les raisons qu'il avait de se sacrifier, le poète, du même coup, abjurait ses raisons de vivre.

Lydia partie, la chambre conjugale vide, Alfred de Vigny descendit un à un, très douloureusement, chancelant à chaque palier, mais sans s'arrêter un instant et sans jeter un seul regard derrière lui, les degrés de la tombe.

L'événement sentimental auquel les biographes de Vigny, depuis une étude de Sainte-Beuve dans les Nouveaux lundis, ont donné le plus d'importance est sa liaison avec Marie Dorval, la grande artiste romanti(iuc. De l.Sl.Sà 1.S29, M"'« Dorval fut popu-

laire dans les théâtres dits alors « de boulevard ». De 1829 à 1837, elleconquit la célébrité la plus haute à la Porte-Saint-Martin, à l'Odéon, au Théâtre- Français : ses lauriers purent porter ombrage à M"« Mars. De 1837 à 1849, elle fut délaissée par son amant, dédaignée par le public, rebutée sans pitié par les directeurs de théâtre : ses derniers jours furent très malheureux.

Je ne referai pas, après tant d'autres, un exposé complet et détaillé de cette aventure amoureuse. On a cherché surtout — et j'ai moi-même un peu touché à ce point-là (1) — comment la passion de Vigny prit naissance. J'emprunterai aux lettres inédites quelques indications propres à expliquer comment elle a fini.

Il faut se rappeler d'abord cette réflexion du Journal d'un poète :

« Quand on se sentpris d'amour pour une femme, avant de s'engager on devrait se dire: comment est-elle entourée ? quelle est sa vie ? Tout le bonheur de la vie est appuyé làdessus. »

Cette idée, entrée un peu tard dans l'esprit de Vigny, n'en sortira plus ; on la retrouve exprimée autrement, et revêtue de sa parure symbolique, dans la correspondance avec la vicomtesse du Plessis :

« Aucun de nous n'est isolé et comme posé sur la pointe d'une aiguille ; notre vie est toujours appuj'ée sur quelqu'un, et resserrée parle voisinage des relations de famille, comme un arbre par les branches d'une forêt qui l'entoure, et quelquefois l'étoufîe. J'aimerais à connaître les frênes et les chênes qui vous pressent. »

(1) Alfred de Vigny. Les amitiés. Alfred de Vignj- et Alexandre Dumas, p. 272.

LA VIE SENTrMENTAI.I-: 347

En devenant 1 amant de la Dorval, le comte de Vigny se trouva, sans l'avoir prévu, en ra[)ports ([uotidiens avec des gens — y compris Merle, le mari — qu'il n'aurait jamais vus sans cette circonstance, et, comme il arrive toujours, la femme dont il raffolait lui imposa toutes ses amitiés. La correspondance inédite laisse entrevoir ses relations avec trois femmes d'àme passionnée, toutes trois intimes de Marie Dorval : Pauline du Chambgc, George Sand, Marceline Desbordes-Valmore.

Pauline du Chambge, jolie mondaine que la perte de sa fortune avait faite auteur de romances, fut d'abord la maîtresse d'Auber. Quand le musicien l'eut quittée, elle se fit, en tout bien tout honneur, la protectrice des poètes. Elle s'employa de son mieux pour frayer la route à Brizeux, « le Breton ferré » et, quelques années plus tard, au Provençal Adolphe Dumas. G est pour elle que Desbordes- Valmore, la confidente de tous ses secrets, a imaginé l'expression qu'on a, depuis, tant prodiguée : « Quelle âme blanche ! (1) » Les amants de George Sand sont si nombreux et si connus qu'il ne semble pas à propos de les énumércr. Quant à la tendre Marceline, elle n'ignorait pas jusqu'à quel point, vers 1824, M. de Vigny avait été l'ami de son ingrat, de son adoré séducteur, le don-juanesque H. de Latouchc(2). Si peu envieuse qu'elle fût, elle ne pouvait

!l L'oxjîression se trouve dans une lettre inédite de M"i'' Desbordes-Wnlmore à M""' Dorval, Icllre qui sera reproduite presque en son entier dans les pages suivantes.

(2) Ces relations de M""- Desbordes et de H. Latouche ont été discutées et le seront encore longtemps. M. Maurice Tourneux a touché au sujet avec talent dans une excellente étude sur H. de Latouche.

pas envisager la condition de Marie DorvaL idole d'un poète, sans soupirer quelque a parte douloureux, comme celui-ci :

« La seule âme que j'eusse demandée à Dieu n'a pas voulu de la mienne. Quel horrible serrement de cœur à supporter jusqu'à la mort ! »

Chacune de ces trois amoureuses a joué son rôle dans la comédie passionnée dont Alfred de Vigny et M™® Dorval furent les interprètes principaux.

La bonne Desbordes-Valmore(l), dont la moindre vertu paraît avoir été de tressaillir d'admiration au plus léger frémissement de lyre de son époque, ne pouvait se montrer que très enthousiaste des ouvrages d'Alfred de Vigny {2,. En 1832, après avoir reçu et lu le livre de Stello, elle écrit de Lyon à Pauline du Chambge un billet presque délirant. Ce billet, très probablement, a passé sous les yeux de Marie Dorval. Il est arrivé, du moins, dans les mains d'Alfred de Vigny, qui ne l'a pas laissé perdre.

« Cherche, trouve, embrasse l'auteur de Stello de cet embrassement qui traverse les lieues, les rues, la foule, —

(1) Tourguéiief disait de George Sand : « C'est une de nos saintes.» M. Lucien Descaves l'a dit, à son tour, de Marceline Desbordes- Valmore. Sa biographie hagiographique est d'une réelle beauté.

(2) L'admiration était réciproque. Il est presque prouvé qu'Alfred de Vigny insista auprès de Sainte-Beuve en 1833 pour qu il écrivît son premier article sur AI""' Desbordes-\'almore. Et nous lisons dans une lettre de Marceline à Pauline du Ctiambge, du 24 décembre 1836 : « Est-ce possible ce que tu me dis de M. de Vignj' et de ce qu'il pense de ces vers « tout flamands » ? Je ne sais comment je suis faite, mais ces surprises me font pleurer et penser à ce que je ne voudrais pas. La seule âme, etc. » (Pougin, la Jeunesse de M™'' Desbordes-Valniore.)

LA VIE SENTIMLNTALE 349

dont une maîtresse n'est pas jalouse. — Prends mon âme enfin, un moment détournée de ses maux pour s'arrêter sur ce livre où j'ai vu mourir André Chénier et souffrir M. de Vigny. Quel ravissement ! Quelle torture ! Ces mots pleins de lumière, qu'ils sont beaux ! Ils brilleront toujours, va ! Dis-lui que je l'aime encore mieux qu'après avoir lu Cinq-Murs. Kitty Hell ! portrait d'ange impérissable, comme un Raphaël. Je suis pénétrée dans les os de cette lecture inattendue. — Car je n'ai ni la force de lire, ni le temps. — Coudre et souH'rir, c'est mon sort. »

La lettre arrivait à un moment où rien ne traversait encore l'affection du poète et de la comédienne. Si lactricc, par définition, ambitionnait de plaire à bien d'autres qu'à l'amoureux, Alfred de Vigny semblait occupé d'elle seule. Pour qu'elle pût se montrer au public sous un aspect imprévu, et l'éhlouir par sa coquetterie après l'avoir, jusqu'à ce jour, attendri surtout par ses larmes, il écrivit le proverbe dramatique : Quille pour la peur.

C'est au lendemain même de son succès dans cette pièce que M™^ Dorval donna au comte de Vigny les plus fortes raisons de détester le lien qui le retenait enchaîné. Mais, après avoir couru la province et y avoir repris ses habitudes les plus libres, M"^*" Dorval revint quelque temps au poète, dont les démarches très pressantes auprès de Tayloret Buloz avaient réussi à la faire engager, dès le début de 1834, au Théâtre-Français. Le 12 du mois de février 1835, elle remportait la plus brillante victoire dans la Kitty Bell du drame de Chalierlon.

C'est encore au lendemain du triomphe que reprennent les trahisons. On a publié des billets de Vigny écrits à Dorval dans ces instants troublés, des billets débordant de reproches, de plaintes. Mais,

pour entendre un autre son, il suffira d'entendre l'autre cloche. De toutes les lettres de Dorval écrites à Vigny au temps de l'ardente passion, il ne s'en est conservé qu'une seule. Elle a beaucoup de prix. Le poète la relut sans doute après la mort de cette actrice de génie, pour laquelle il avait souffert, et, en tête de l'autographe, il ajouta cette ligne de commentaire, où perce une pitié encore affectueuse : « Pauvre Marie, jalouse de M™^ Sand ! »

Voici cette fougueuse lettre, où l'actrice joue la jalousie avec un talent de simulation qui peut donner l'idée de ce qu'étaient ses accents dramatiques :

« Je cherche, je veux trouver je ne sais quelle hlessure, quelle balle (1) qui vous aille au cœur pour vous rendre le tourment de cette soirée.

« Etre obligée de rentrer et de vous laisser partir sans vengeance, être obligée d'attendre!! Vous êtes un homme affreux et le plus froid des hommes et le plus méchant, et aussi le plus maladroit, et vous ne savez rien cacher; vous n'avez pas pu me cacher tout le plaisir que vous aviez à rester la soirée entière près de cette femme. Je vous trouve ensemble. Vous voyez la peine que j'en ressens, cela vous est bien égal, et vous allez lui chercher une place.

« Vous aviez là une belle occasion de vous en débarrasser ! Mais cela vous plaisait tant ! tant ! Je ne pouvais rien dire, moi, — d'ailleurs cette femme, ce n'est pas vous qu'elle aime et je ne lui en veux pas, — mais vous, vous avez abusé de ma situation, vous saviez que vous me feriez mal et cela ne vous a pas arrêté, et vous l'avez emmenée et elle a mis son bras sur le vôtre et vous ne saurez jamais tout ce que cela me donne de rage et de haine contre vous ! !

(1} J'ai ici pris la liberté de corriger un texte peu lisible ou incorrect. Le manuscrit porte « quelle mal ». La leçon que jô propose est-elle préférable à « quel mal » ?

J'ai voulu voir jusciu'où irait votre effronterie et j'ai fait semblant de vous permettre de la reconduire. « Oh ! mon ange » \1), comme tu allais profiter de la permission que je te donnais, pauvre sotte I ! et tu faisais semblant de chercher les moïens d'éviter cela.

it Mais il fallait t'en aller, t'en aller, comme tu fais toujours quand mon mari est là ! mais tu voulais la reconduire. C'était là le but de toute ta soirée I Mais comment veux-tu que je puisse me méprendre? Oh ! c'est incroj^able que tu aies osé faire ce que tu as fait et ce que tu allais faire...

« Autrefois, pour l'avoir vu avec ta femme, ta femme enfin ! j'ai là ta lettre, je viens de la lire. Quelle triste, quelle douloureuse comparaison I « Vos lettres me tfont mal. » Je déteste cela de ce soir. Toujours de la raison et jamais d'amour, une amitié bien froide...

« Sachez donc, Alfred, que plus vous me parlerez de tranquillité et moins je vous en laisserai, plus vous serez calme et plus je m agiterai, plus vous aurez d'indifférence et plus vous me rendrez jalouse.

(( Mais, ce soir, qu'est-ce qui ne l'aurait pas été ?...

« Comme j'ai souffert ! Comme j étais à mon rôle ! Je vous dis que je vous déteste, que je ne veux pas vous voir, que je vous connais, que je pénètre dans votre cœur. Je vous défends de me voir. Je ne veux pas montrer tout mon cœur, toutes mes larmes, tout mon chagrin à qui ne sait plus me comprendre. Vous n'avez plus que ce mot à la bouche : « Vous êtes folle ! » Vous niez tout ce que je souffre, et moi, je vous dis que vous me tuez, que vous poussez sur la croix quand vous me rendez jalouse. »

Et la tirade se poursuit, traversée par des traits d une réalisme assez bas, qui donnent comme un air de parodie à ces imprécations de tragédienne. Je ne dois pas, je ne veux pas tout citer, mais il

(1 L'actrice reprend ironiquement une formule de \'ignj- : on la retrouverail dans ses leUres amoureuses.

352 ALKKED DE VlGNY

n'est pas sans intérêt de voir où aboutit cette épitre des Vous et des Ta du genre frénétique, et quel est le dessein secret de cette triviale fureur.

« Votre cœur m'a trahi, vous ne m'en ôterez pas la conviction. Vous savez si bien vous dispenser d'une chose qui vous déplaît ! Et cela était bien simple. Du moment que vous rameniez M™e Sand dans ma loge et que mon mari était là, tout était dit, toutes les politesses étaient faites ; elle était chez nous là : vous n'aviez pas mission de la reconduire. C'était à nous. Mais pour cela il fallait vous en aller avant nous, autrement vous nous mettiez dans l'impossibilité de la reconduire. Vous étiez bien sûr que mon mari ne demanderait pas mieux que de se débarrasserde cette corvée en votre faveur. Il fallait vous en aller, et vous saviez bien tout cela : vous savez tout ce qu'il faut faire, vous Mais vous vouliez vous en aller avec elle et vous trouviez un secret plaisir à cela. Et vous croyez que je vous le pardonnerai? Non. Un jour je vous dirai : que c'est de cette soirée que vous m'aurez perdue. »

Le prétexte était bien choisi pour renoncer au rôle de Kitty Bell. M'"^ Dorval était impatiente, en effet, d'apporter Faide de son talent au rival même de Vigny, au productif, au remuant Victor Hugo. Celui-ci offrait à l'actrice, très contestée Français malgré son grand succès récent, l'occasion de se camper, dans une œuvre nouvelle, en face de ^jiie ]yjaj.s . [\ lui faisait espérer une sorte de royauté dramatique dans la création d'un des personnages de femme d'Angelo. Au contraire, après les acclamations de la première de Chatterton, que pouvaitelle attendre d'une tragédie sans action, où le public ne venait déjà plus, mais où le critique Planche affirmait qu'elle risquait de fatiguer, d'énerver à jamais, dans un effort minutieux, ses ailes d'aigle ?

LA Vlli SENTIMENTALE H53

Un an plus tard, Dorval fuyait la maison de Molière, l'^lle s'en allait demander aux tréteaux de province les occasions de se produire que Paris ne lui offrait plus.

Elle avait emporté, dans ses bagages, la brochure de Chalterloii. Elle joua Kitty Bell à Lyon, dans le théâtre même où l'acteur Valmore était engagé. Ce séjour de Marie dans la cité de misère des ouvriers fut pour Marceline comme une ardente illumination des plus froides ténèbres. Voici comment M""" Desbordes-Valmore répond, peu de jours après le départ, à une lettre de Dorval, qui lui est venue d'Avignon, la première étape théâtrale après Lyon. Elle veut que cette réponse, très désirée, arrive à l'oiseau de passage avant qu'il se soit envolé :

« Ne partez pas sans ma lettre ! Je m'enferme très décidément pour vous parler Quant à me ressouvenir de vous, soyez sûre que c'est toujours, et à travers cette vie si obscure et si agitée, que vous avez émue jusqu au cœur. Tous vos mots me reviennent tristes et flamboyants Ils font encore leur Ijruit dans ma tête, mais une de vos images qui me ressaisit avec une puissance accablante, — c est celle de Kitty Bell, quand elle va cesser de souffrir. Je lui ai tendu les mains l'autre jour, comme à une belle et chère réalité !,..

... (f Vous me faites aimer Avignon puisqu'il y a des âmes pour vous — un beau ciel, n'est-ce pas, et des rues, j espère, moins humides et moins sombres pour vous porter quand vous êtes lasse! Dites, p'înserez-vous quelquefois à moi, qui reste là dans cette ville de toutes les tristesses? Je sais bien que vous avez les vôtres, et c'est, par-dessus tous vos prestiges, pourquoi je ne vous oublierai jamais. Je crois qu'il en sera de même de vous. Ne pensez pas à moi quand tout va bien, quand rien ne vous fait mal, quand on vous écrase de transports et de caresses. Ce n'est pas là mon heure à moi. Mais quand tout se sauve

DE VIGNY. Il 23

loin de votre attention et qu'il se fait en vous un silence dont on a presque peur, et que vous vous chuchotez à vous-même :

Tout n'est que vanité,

Mensonge, fragilité !...

oh ! je vous prie, appelez-moi. Je ne manquerai jamais de venir Et alors je vous dirai tout ce qu'il y a d'espérance en moi sous ce fardeau de ronces que je traîne comme je peux, et qui forment entre vous et moi le lien dont vous me parlez. Nous avons beaucoup souffert, vous et moi, dès l'enfance Nous avons eu faim sans manger, à l'âge où l'on croit que toutes les fleurs de la terre et que tous ses fruits sont plantés pour nous. — Nous avons vu nos mères sans feu — assez ! Jetez ma lettre dans ce feu que je vous attriste (1). Je ne peux pas ouvrir mon cœur qu'il ne s'en échappe d amers souvenirs. .. Appelez moi comme vous voudrez, comme cela vous vient du cœur aux lèvres quand vous m'écrivez et que vous pensez de moi- Il ne m'est pas possible de vous écrire intimement sans vous appeler : Chère! Ne vous tuez pas trop pour ceux que vous illuminez en passant Ménagez l'huile précieuse de cette lampe ardente. Pensez à tout ce qui vous attend à Paris. Là est l'avenir Pensez qu'un théâtre s'élève pour vous {2}. Vraiment, l'argent se trouvera. Mais je vous en conjure, ne jetez pas le vôtre .. J'ai peur que le courrier s en aille encore sans ma lettre.

« Adieu. Bonheur et soleil.

« Marceline Valmore. »

Cette éloquente et touchante lettre de Marceline dut être envoyée au comte de Vigny par M'^'^Dorval. Elle s'est retrouvée, dans la correspondance inédite,

(1) La lettre est écrite vers la fin du mois de novembre, (2i Klle fait allusion aux projets d'Anténor Joly, relativement au théâtre de la Renaissance.

LA VIE SENTIMEMALli 3Ô5

;i eùlé du billet (ju'en 1832 M""" Desbordes-Valniore adressait à Pauline du Chauibgc après une lecture de Stella.

A la date du 4 mars 1<S37, la liaison durait encore. La preuve en est lournie par une lettre de Vigny à Aui*usle Cave, poète rouennais. Dans cette lettre (la lettre L du recueil Sakellaridès, page 71), Vigny plaide, une lois de plus, pour Chalterlori, et il rend lioniniagc à M""' Dorval, qui brave l'opinion en colportant sa pièce :

« Grâce à l'admirable Killi) Bell que vous couronuez et (|uc vous allez bientôt me rendre, toutes les villes de France à présent m'ont dit que j avais eu raison. Toulouse s'est montrée, parmi toutes, enthousiaste de la seule tragédienne de France, exilée par la Comédie-Française. J'cspére que ces transports, ces couronnes auront servi à l'aire rougir ici ceux qui éloignent une femme aussi parfaite (jui donnait la vie au théâtre mourant... »

A la lin de cette année 1837, la mère du poète meurt. C'est un des bienfaits de la mort, lorsqu'il nous la faut contempler chez un être qui nous fut cher, que de déchirer le brouillard des erreurs et de nous faire apercevoir pour un instant, dans sa belle clarlè, la véritable route de la vie. Les relations de Vigny et de Marie Dorval furent rompues.

Elles furent rompues, malgré l'actrice et malgré ses amies. La preuve en est ercore dans une lettre du recueil Sakellaridès. Alfred de Vigny répond à Pauline du Chambge. Pour deviner tout ce que la sentimentale Pauline a pu apporter de raisons en faveur d'un rapprochement, il sulïit de scruter les paroles de la réponse. La lettre est datée du 6 octobre 1838 : depuis onze jours déjà, le comte de Vigny

est installé, avec sa femme, ravie de plaisir, dans le « vieux manoir » du Maine-Giraud, « au milieu des rochers et des bois ».

... « Rien ne m'échappe, écrit Vigny, de tout ce qu'il y a de parfait dans les ménagements de votre conduite, si difficile dans une circonstance si grave. Permettez que je n'y revienne plus et que je ne rouvre pas mes blessures pour vous écrire avec mon sang. Je me suis bien assez reproché le fardeau des confidences dont vous étiez écrasée. Soyez-en délivrée et enfin oubliez ce que j'ai peut-être dit de trop violent devant vous. Tout est fini. »

Un mois à peine après avoir écrit cette lettre, Alfred de Vigny partait pour l'Angleterre et il y séjournait six mois. On sait qu'il a daté de Shavington (1839) la pièce immortelle qui a pour titre la Colère de Samson. C'est une tradition bien établie que de prétendre retrouver dans cette pièce le testament des amours du poète et l'implacable vengeance des trahisons dont il aurait souffert. Qu'en parlant des « secrets vendus », des « pleurs fallacieux » et de cette « honte » secrète

De se voir découverte ensemble et pardonnée,

le poète se soit reporté, comme malgré lui, à des impressions intimes, il serait peut-être téméraire d'en disconvenir. Et c'est certainement l'expérience profonde de la passion amoureuse qui lui a inspiré des paroles comme celles-ci :

L'homme a toujours besoin de caresse et damour. Et les regrets du lit, en marchant, le suivront.

r,.\ VIE SliXTIMF.NTALK 357

Plus fort il sera né, mieux il sera vaincu. Car plus le fleuve est grand, et plus il est ému.

Toujours ce compagnon dont le cœur n'est pas sûr, La femme, enfant malade, et douze fois impur.

Et la délation du secret de nos cœurs

iXrraché dans nos bras par des baisers menteurs.

Mais, je l'ai dit ailleurs, le dessein de sa pièce fut très probablement inspiré à Vigny par la haute ambition de présenter dans un raccourci très puissant les beautés de premier ordre du grand poème de Milton, Samaon Agonistes. Je n'abandonne pas cette opinion ; je tâcherai plutôt de l'enrichir d'un élément nouveau.

Avant d'approcher de Milton et de son merveilleux poème, Alfred de Vigny reçut certainement une autre incitation à traiter le sujet. Il vit et il revit avec admiration, chez ladj' Blessington, deux chefs-d'œuvre de Mantegna, deux chefs-d'œuvre entrés depuis à laNational Gallery et qui s'3^ trouvent désignés par les numéros 1145 et 1417. Le premier de ces deux ouvrages a pour titre Samson and Delilah ; le second s'intitule : The cigony inthc Gardon. En me retrouvant, il y a peu d'années, devant CCS deux peintures géniales, je fus frappé de retrouver dans lune et l'autre certains traits des deux poèmes de Vigny. Les touches pittoresques du dclnit de la (tolère de Sanïson :

La nuit n'a pas calmé

La fournaise du jour dont l'air est enflammé,

ne nous apportent-elles pas l'indication même de cette petite toile, peinte à la détrempe sur lin ou

358 ALFRED DE VIOXY

sursoie, et OÙ ce qui s'empare, avant tout, du regard, c'est un ciel orageux et inoubliable, un ciel rouge, strié de noir ?

Dans VAgonie du jardin, qui est celle du Christ au jardin des Oliviers, se retrouvent, et les disciples endormis, lie the three disciples sleepiiig, et le Seigneur à genoux sur la roche de Gethsémani, oiir Lord kneels in praijer on a rocki] mount, et, dans le fond du tableau, Judas, qui s'approche furtivement, montrant la route aux gens armés et en marche derrière lui :

Dans le bois, il entendit des pas Et puis il vit rôder la torche de Judas.

Et il n'est pas sans intérêt pour l'histoire de la poésie de s'assurer qu'en écrivant la Colère de .Sam.so/?, Alfred de Vigny pensait bien moins à châtier son ancienne maîtresse qu'à rivaliser de véhémence verbale avec Milton, qu'à s'élever, pour la pure beauté de l'impression d'art, à la même hauteur que l'admirable maître Mantegna.

Bien convaincue que toute intimité avec son amoureux d'antan lui était interdite, M'"*^ Dorval se résigna. Mais quand ses insuccès d'actrice au Théâtre- Français commencèrent à l'effra3'er, c'est « M. de Vigny » qu'elle appela à son secours. La lettre qu'elle lui adressa, le 6 mai 1840, dans le moment de détresse qui suivit la chute de Cosima, — une pièce que George Sand avait écrite pour elle, — ne contient pas un mot ni un accent qui puisse laisser soupçonner les relations du temps jadis. Comme nous sommes loin de la scène de jalousie ! Le ton est devenu bien humble !

l.A vu: SLMIMKNTAI.K 359

<i Monsieur,

« Vous avez sans doute entendu parler de la catastrophe de Cosima et vous savez sous quel ouvrage fatal j'ai été écrasée. Ça été une soirée bien fâcheuse pour moi et qui a remis en question ma position au Théâtre-Français. Je voudrais bien me relever glorieusement. Je veux dire que je désire vivement jouer la Maréchale d'Ancre. J'en ai parlé très récemment à Buloz ; il m'a dit que vous alliez vous occuper d'en faciliter la représentation en diminuant le personnel. J'en suis d'autant plus contente que cela me donnera la facilité de jouer votre drame en province. Je prends donc la liberté de vous écrire pour vous supplier de vouloir bien hâter votre travail et la mise en scène de votre Maréchale d'Ancre. Je pars dans trois mois, et il en faudra bien un de répétitions. Mais il faudra que vous ayez la bonté de me relire le rôle, car c'est en vous entendant lire que je me suis à peu près élevée à la hauteur de Kitty Bell Puis il vous faudra m'expliquer la partie politique, parce qu'il n'y a pas de femme au monde plus ignorante que moi. Buloz a besoin d'être pressé . il est entouré d'influences mauvaises. 11 y a des gens qui seraient bien aises que je ne jouasse pas dans votre drame, et surtout qu'on ne le jouât pas !

« Je remets en vos mains mes intérêts de gloire et d'avenir.

« Ooyez-moi, Monsieur, votre bien reconnaissante et bien dévouée.

« Marie Dorval. »

« Ce 6 mai 1840. >>

La correspondance inédite d'Alfred de Vigny ne contient plus qu'une trace de ses rapports d'auteur avec l'artiste dramatique. Il avait gardé le « programme » ou plus exactement la lettre d'invitation, manuscrite et autographe, pour la représentation qui fut donnée en mai 1845, sur la scène du Théâtre- Italien, au bénéfice de M'"'^ Dorval. On ne me saura

pas mauvais gré de donner un extrait de ce document qui a son intérêt pour l'histoire des derniers combats et de la déroute du romantisme.

« . . Au moment où les deux écoles qui représentent l'art sont en lutte et où la forme classique semble avoir repris faveur, j'ai pensé qu'il pourrait être curieux de mettre en présence deux des meilleurs ouvrages de l'ancienne et de la nouvelle école.

« Par les conseils de plusieurs hommes de goût, on a choisi Rodogune : la tragédie dont Corneille faisait le plus de cas parmi les siennes, et qui, n ayant pas été jouée depuis très longtemps à la Comédie-Française, est presque nouvelle pour notre jeune génération. Ce chef-d'œuvre fournira à M''« Georges, qui a bien voulu prêter le concours de son beau talent à cette solennité, l'occasion de paraître dans un des plus beaux rôles, celui de Cléopâtre. Cette admirable actrice est aujourd hui le dernier et précieux reste de la grande époque tragique de Talma, dont elle a longtemps partagé le succès.

<( Chatterton, l'une des plus simples et touchantes expressions du drame moderne, a paru devoir le mieux convenir dans cette soirée. Sa célébrité est méritée. C'est une des plus belles inspirations de M. de Vigny l'un des chefs les plus distingués de l'école spiritualiste. Le public ayant bien voulu m'accepter avec une grande faveur dans le personnage de Kittij Bell, que j'ai créé à la Comédie-Française, j'ai cru devoir choisir ce rôle, comme celui auquel je dois les plus beaux succès de ma carrière dramatique. »

Cette carrière ne mit pas plus de quatre ans à s'achever. Très peu de temps après la mort de ^jme Dorval, le théâtre du Gymnase risqua, dans la saison d'été de 1849, une reprise de Quitte pour lapeur. Rose Chéri et Dressant avaient eu la fantaisie de paraître ensemble dans cette pièce. La petite comédie dramatique fut mise à l'étude et jouée pendant que l'auteur était retenu dans sa terre du Maine-Giraud.

i.A vu: SENTI Ml. MA i.v: .301

Ce fut pour Alfred de Vigny l'occasion de se souvenir de Dorval et de parler encore d'elle. Il écrivit à Busoni :

« J aime à penser que cette pauvre âme tourmentée, Mi"e Dorval, n'a pas vu jouer ce rôle que je fis pour elle. Cela m'eût serré le cœur. Un journal a dit que le dédain lavait tuée. Je le crois, je le vois même dans votre avantdernière lettre que j'ai sous les yeux. Le directeur du Théâtre historique vous avait dit qu'il ne se souciait plus de l'engager. Les pauvres actrices ! on ne peut trop les gâter, les couronner et les bercer comme des enfants, car elles n'ont qu'un jour... »

Il écrivit, sur le même sujet, à sa cousine, la vicomtesse Alexandrine du Plessis. Elle lui faisait grief d'avoir permis qu'on tirât de l'oubli ce proverbe immoral.

Il répondit : « Je serai peut être le seul à Paris n'ayant pas vu cette représentation, qui est fort courue à ce que l'on m'écrit. Et si je la vois jamais, faut-il le dire? oui (pourquoi pas ?), cela pourra bien me serrer le cœur, car il me semble, en pensant à celle pour qui ce fut écrit, que l'on jette sa robe au sort et que 1 on se partage son manteau. »

Avec son amertume encore passionnée, ce dernier mot d'Alfred de Vigny sur M""^ Dorval est plus émouvant qu'un sanglot. Celle qui créa Kitty Bell est noblement ensevelie dans ce grand souvenir biblique.

Il faut, sur plus d'un point de cette vie sentimentale, se résigner à ignorer. Telle partie de la corres-

pondance, au lendemain de la mort d'Alfred de Vigny, a été, je puis raffirmer, retirée avec soin et scrupuleusement jetée au feu, lettre par lettre.

On s'est posé, d'autre part, ce problèirie assez curieux. A qui donc pensait le poète en dédiant «c à Eva » sa Maison du berger? Un jeune érudit de valeur, trompé par quelques apparences, a risqué une solution que je ne m'attarderai pas longtemps à discuter. Cette « fille de l'.Océan », dit-il, c'est Marie Dorval, née à Lorient. On reconnaît sa « tète pâle », son « beau front » son « col penché ». C'est bien elle qui peut avoir à rougir de passer « dans les songes » d'un « impur inconnu » qui « 4a voit et l'entend ». C'est à elle aussi que Vigny donne le conseil de renoncer à ses courses à travers la France pour goûter le repos des champs, pour cacher « l'amour et sa divine faute » dans l'épaisse bruyère du Maine-Giraud. Il n'y a qu'un grave défaut à cette construction hypothétique: la pièce de la Maison du Berger est de l'année 1844; elle a été produite à la Revue des Deux Mondes dans le numéro du 15 juillet. Sept ans s'étaient écoulés depuis la séparation complète de Vigny et de M™® Dorval, et, si jamais le mot « tout est fini », une fois prononcé, a gardé son sens absolu, c'est bien dans ce roman d'amour traversé de mille misères.

Une autre hypothèse résisterait peut-être plus à l'examen. En relisant la pièce, il n'est pas trop étrange de se demander si certains traits ne seraient pas mieux applicables à une des amies intimes de Vigny, la comtesse d'Agoult. Le poème, ai-je dit, est du mois de juillet 1844. La rupture entre le musi-

I A vu; SKNTIMKNTALI-: 363

cien Liszt et M""" ilAgoult, préparée par de longs et douloureux dissentiments, avait été publique et définitive au mois d'avril de cette année-là. Qu'on relise, avec celle idée, des vers comme ceux du début :

Si ton cœur, gémissant du poids de notre vie, Se traîne et se débat comme un aigle blessé, Portant comme le mien, sur son aile asser%ie Tout nn monde fatal, écrasant et glacé ; S'il ne bat quen saignant par sa plaie immortelle. S'il ne voit plus l'amour, son étoile fidèle, Kdairer pour lui seul l'horizon etTacé;

Si ton âme enchaînée, ainsi que l'est mon âme, Lasse de son boulet et de son pain amer, Sur sa galère en deuil laisse tomber ta rame. Penche sa tête pâle et pleure sur la mer, etc.

Toutes ces expressions semblent choisies pour définir cette situation de M™' d'Agoult. En femme de courage, elle fait face au monde, d'où son audace passionnelle l'a exclue. Elle est devenue déjà journaliste et auteur pour tâcher de reconquérir une sorte de rang social. Elle peut, cependant, dans une heure de lassitude, chercher

à sa beauté de profondes retraites

Pour la mieux dérober au profane insultant.

Elle a assez couru lEurope et assez suivi son amant dans « toutes les villes », où il se faisait acclamer, pour avoir le droit de ne pas c ternir » ses pieds plus longtemps « aux poudres du chemin » et d'accepter, — elle lavait fait à Xohanl, — l'asile vaste, reposant, des « grands bois » et des champs a libres comme la mer ».

Mais comment expliquer décemment cet autre passage?

Le seuil est parfumé, l'alcôve est large et sombre,

Et là, parmi les fleurs, nous trouverons dans l'ombre,

Pour nos cheveux unis un lit silencieux.

Ce n'est pas à l'ancienne maîtresse de son ami Franz Liszt qu'Alfred de Vigny peut adresser ces paroles, plutôt surprenantes, si, comme l'avait remarqué l'attentif Sainte-Beuve, elles contiennent tout le sens qu'elles paraissent exprimer.

Faut-il donc — Sainte-Beuve paraissait nous l'insinuer — voir dans la rêveuse et presque immatérielle Eva quelque autre de ces inconnues très réelles qui occupèrent le poète? On pense involontairement à cette jeune et belle Anglaise, mystérieusement amenée par Vigny chez Jean Gigoux, en 1834 ou 1835, pour qu il improvisât un portrait d'elle, un croquis : « Elle va partir, et je voudrais conserver quelque chose d'elle. » Le peintre nous assure que, vingt ans encore après, Alfred de Vigny gardait le souvenir profond de cet amour qui n'avait fait que traverser sa vie (1).

Plus simplement, Eva serait-elle une admirable idéalisation de la timide et toujours tremblante Mme de Vigny?

Mais si Dieu près de lui (l'homme) t'a voulu mettre, ô Compagne délicate! Eva ! sais-tu pourquoi? [femme ! C'est pour qu'il se regarde au miroir d'une autre âme,

(1). On lit dans les Souvenirs de Jean Gigoux : a Notre bon Théophile Gauthier, qui aimait tant à bien vivre, était tout l'opposé de mon autre ami le comte Alfred de Vigny. Celui-ci était aussi de la race des amoureux, mais il n'allait pas dîner au cabaret.

Qu'il entende ce chant qui ne vient que de toi : L'enthousiasme pur dans une voix suave ; C'est afin que tu sois son juge et son esclave Et règnes sur sa vie en vivant sous sa loi.

La maladive, la fragile Lydia n'apparaît-elle pas, plus qu'aucune autre, dans cette « voyageuse indolente » pour laquelle il est nécessaire d'éviter les chemins nouveaux, les voies de fer qui traversent les monts, transpercent les cités, franchissent les rivières, et où tout est péril de mort, si Dieu ne guide pas « au but la vapeur foudroyante » ? Et n'est-ce pas le couple des époux qu'il nous faut reconnaître ici, des époux réunis par les deuils récents, et ramenés, selon l'expression puissante du poète des Contemplations, par les douleurs les plus augustes de la vie, à « la bonté vis-à-vis l'un de l'autre »? Ne serait-ce pas le vrai sens le sens profond de cette strophe dernière, si pénétrante de mélancolie et de grave douceur ?

Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre Sur cette terre ingrate où les morts ont passé ; Nous nous parlerons d'eux à 1 heure où tout est sombre^ Où tu te plais à suivre un chemin effacé, A rêver, appuj'ée aux branches incertaines, Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines, Ton amour taciturne et toujours menacé.

Si l'on avait l'ambition d'être complet sur un sujet si étendu, il faudrait peut-être, dans ce chapitre, faire une place à d'autres relations de caractère affectueux, à ces deux romans littéraires où la tête est plus engagée que le cœur, et qui s'appellent la cor-

respondance avec Camilla Maunoir, — une jeune parente anglaise que Vigny traite volontiers de «jolie puritaine » — et la correspondance avec la vicomtesse Alexandrine du Plessis, — cette spirituelle, coquette et, tour à tour, tendre ou sévère cousine du pays tourangeau. Analyser et résumer ces deux correspondances, ce serait en réduire l'intérêt, ce serait, par-dessus tout, en détruire le charme. Mes patients lecteurs auraient le droit de m'en vouloir, si je plaçais un commentaire pédantesque entre ces textes délicats et le plaisir tout personnel qu'ils goûteront à les connaître (1),

Il convient, au contraire, d'insister sur d'autres documents, moins divulgués, qui nous révèlent un aspect très intéressant de l'âme de Vigny et de ses secrètes tendresses.

Personne n'était fait pour goûter les joies de la famille, comme ce poète à qui le mariage n'a pas donné d'enfants Rappelons-nous tel mot révélateur, comme cette réilexion dans le récit de la Canne de jonc : « Ce que Dieu a mis de paternel dans les entrailles de tout homme s'émut et tressaillit en moi. » Nous le savons, grâce au livre écrit, en 1888, par Georges Lachaud en mémoire de sa mère, la noble, la vertueuse, la vraiment sainte M""^ Lachaud, femme du grand avocat, Alfred de Vigny aima, comme il aurait aimé sa fille, cette fille de ses deux amis, M. et M""^ Ancelot. A partir du jour

(l).La correspondance avec Camilla Maunoir a été publiée, comme chacun sait, par M. Ptiilippe Godet, dans la Revue de Pans : 1897, 15 août et 15 septembre. La correspondance avec la vicomtesse du Plessis a paru tout au long dans la Revue des Deux Mondes : l*"^ janvier 1897.

LA VIE SKNTl.MLMALE 367

OÙ elle alleigiiil ses vingt uns, il engagea avec Louise-Edmcc un commerce épistolaire, respectueusement tendre, dont V Histoire d'une àine nous a conservé de précieuses citations.

Les lettres de Louise n'existent plus : l'humilité clirclicnnc de M""^ Lachaud la détermina un jour à les détruire. Ce qu'on connaît des lettres que Vigny lui adressa, est bien souvent délicieux. C'est Louise qui, la première, la félicité de son élection à l'Académie française. Il ne veut voir dans ce succès que l'eQet d'une de ses prières :

« Croj'ez bien que c'est elle qui, en s'élevant au ciel, a changé les esprits et les cœurs. Pour moi, j'y veux absolument croire, douce Louise aux blanches mains. »

Mariée et mère, elle n'a pas voulu d'autre parrain pour Georges, son aîné, que M. de Vigny. Comme il la suit, de la pensée, dans cette maison de campagne de la Corrèze, sur ce rocher de Treignac dominant la Vézère, où elle vient passer les longs mois d'été et d'automne avec ses jeunes enfants! Il la gronde très doucement de se sacrifier à « ces deux fraîches créatures ». Il se console de son absence, à l'idée qu'elle a « devant les yeux » et sous ses « regards mélancoliques » la beauté de « grands horizons » avec « une verdure qui la repose de la vie aux tlani beaux», que « sa délicate poitrine respire un air pur », qu'elle a autour d'elle

'< ce silence et le calme des champs qui nous permettent d'entendre notre âme se parler à elle même bien longtemps de suite, se recueillir dans des méditations infinies, revenir sur ses sentiments cl ses pensées, les épurer, leur douucr un but, jouir d'avance de ce qu'elle attend de l'avenir et goûter la récompense anticipée des devoirs accomplis. »

Il ouvre à cette jeune femme, instruite et réfléchie, certains secrets de sa pensée d'auteur :

« Il faut que vous sachiez, vous, Louise, que toutes les fois que dans ce livre de Servitude et grandeur militaires, il y a je, c'est la vérité. »

Il l'entretient de sa vie du Maine-Giraud ; il lui fait, à elle et aux siens, les honneurs d'Angoulème. Il intervient, de loin, dans les lectures du foyer et juge assez sévèrement, à la rencontre, les Mémoires d'oiitretoinbe de M. de Chateaubriand. Il lui expose ses vues politiques ; il décrit volontiers l'attitude de ses paysans de l'Angoumois. Il lui conte son entrevue avec le prince président :

(( Je suis revenu le lendemain rêver dans ma cellule où j'ai repris mon froc et mon capuchon. »

Il écrit même, un jour, à son intention, la chronique dramatique la plus savoureuse, à la suite d'une lecture, faite devant des fillettes et leurs mères, d'une comédie de M"*^ Ancelot. La lettre est destinée, cette fois, à l'auteur de Marie et des Deux jours autant qu'à sa fille : la mise en scène de cette lecture où tout le monde attend avec inquiétude un mot risqué, qui ne vient pas, et qu'ensuite Vigny regrette, est d'un enjouement merveilleux.

Quel changement de ton quand les terreurs, si souvent exprimées au sujet de cette santé, si délicate et si chère, semblent se justifier et qu'il y a une ombre de péril :

«Je ne sais pas ce que je crains le plus de cette fièvre ou de ces quatre médecins. Ce que je voudrais, c'est votre retour à Paris, où il me semblerait impossible que vous ne

LA VIF si:ntimi:\i.\i.i: 3B9

fussiez gnérie tout à fait. L air des moiitamies est trop vif pour vous, ce me semble. Oui, j'en veux plus que jamais à cette froide nature qui ne sent pas qu elle fait mal et qui ne cesse de souffler ses vents et ses pluies autour de votre délicatesse et de votre blancheur. »

C'est avec une sorte de tristesse irritée qu'il ressent cette pluie, ce froid dont elle soulTre « sans parler » . Pour définir le sentiment dont il est tourmenté, son imagination trouve une image exquise :

(( Quelquefois, je ne sais trop pourquoi, je crains pour vous tout d'un coup mille choses et je vais à vous comme une mère qui se lève sans raison et qui va regarder dans un berceau. »

Quand vient le moment de donner une direction à l'éducation de son filleul, auquel il eut d'abord l'idée (le léguer son titre et son nom, il exprime le souhait c|u"on épargne au jeune garçon les tristesses cruelles et les dangers de l'internat. Plus tard, il choisira des livres pour l'adolescent, Il indique, entre autres ouvrages faits pour « les jeunes gens sortis des classes et regardant la vie en face », \cs Sources, de l'abbé Gratry.

Mais toute l'afTection quil éprouvait pour Louise- Edinée, tout le respect dont il était rempli pour sa ferveur religieuse n'allèrent pas — j'ai déjà eu l'occasion de relever ce trait du caractère de Vigny — jusqu'à lui faire, à de certains moments de résistance irréductible, dissimuler ses convictions. Le long fragment de lettre qui débute par ces mots : « Pour vous, qui à la rigueur auriez le droit d'être moins enfant, vous l'êtes au moins autant et vous empIo\ez tout ce que vous avez de forces à demeurer pour tou-

UE VKiNV. — U 24.

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jours enfermée dans la naïveté du couvent », mériterait d'être cité d'un bouta l'autre, et il faut lire cette page lorsque l'on veut savoir jusqu'à quel point Vign3% déjà en proie au mal dont il mourut (1), gardait des sentiments antichrétiens.

Lorsqu'Alfred de Vigny expira, le 17 septembre 1863, Louise-EdméeLachaud était éloignée de Paris. Mais le directeur de conscience de cette catholique ardente, l'abbé Vidal, était entré chez le mourant. Il ne confessa pas, comme on l'a dit parfois, cet incrédule, mais il reçut de lui un bon accueil. Affectueux et tendre jusqu'au bout, le comte de Vigny avait voulu que l'on pût dire à Louise-Edmée qu'il avait eu, devant la croix, devant le prêtre et devant les prières de la religion, « lattiliide de ses ancêtres (2). »

Presque autant que Louise Edmée, quoique un peu autrement, Vigny paraît avoir aimé Clotilde, la fille délicate et délicieuse de son ami Philippe Busoni. A partir de l'année 1848, la correspondance volumineuse de Vigny à Busoni abonde en propos tendres au sujet de la « belle Romaine » : c'est ainsi que le poète désigne volontiers la vierge adolescente.

A l'idée des dangers qu'elle a pu courir à Paris, dans des jours d'émeute, il semble perdre tout sangfroid :

« Je voudrais vous savoir résolu à quitter votre infâme quartier à tout prix. Je voudrais qu'il vous fût possible de

(1) La lettre est de 1862.

(2j C est une tradition orale, et la plus sûre, qui me fournit ce trait et ceUe expression.

persévérer dans votre résolution de ne pas laisser dans ce cratère la beauté de quinze ans pour qui nous avons frémi,

et que son jeune frère défendait avec vous Paris, qui

donne ou peut donner le trône momentané aux factions, semble maudit et destiné à devenir le cirque où bien des bêtes féroces vont se déchirer. Il faut écarter les femmes de ses horreurs. »

L'âge de la puberté a jeté quelques troubles dans cette jeune organisation : le père s'est fort ému d'une pâleur et d'accablements dont il ne reconnaissait pas la cause. L'explication venue, c'est, de la part de Vigny, l'envoi de compliments légèrement railleurs et où se mêle un mot d'admiration presque envieuse,

« Eh bien ! eh bien ! Voilà donc votre chère Clotilde un peu malade et puis belle et guérie. Vous n'avez plus peur, elle est femme. Relisez André Chénier quand elle sera couchée et endormie ;

La rose et Damalis de leur jeune prison Ont ensemble percé la jalouse cloison.

Efifrayée et confuse, etversant quelques larmes. Sa mère en souriant a calmé ses alarmes.

Vous devez être fier, jeune père que vous êtes, au lieu de vous inquiéter. »

Il entre, pourrait-on dire, en rivalité de tendresse avec son ami au sujet de cette beauté pleine de niorbidcsse, et il appose à une affection trop aisément inquiète son optimisme raisonnable, encore qu'enthousiaste :

« Votre Beauté chérie, votre Ange de Raphaël, votre Vierge à la chaise, votre Chérubin deMurillo, votre Amour de l'Albane, votre fille, en un mot, s'est levée ce matin un peu pâle et vous voilà aux champs ! Insensé que vous êtes,

VOUS n'êtes pas un père mais une mère folle d'amour et prête à mourir si votre fille a mal au pied O mauvais père, qui la gâtez tant que je la défie à présent de ne pas trouver glacés et indifférents Roméo, Paul et des Grieux, quand elle aura le malheur de les connaître ! Voilàt-il pas assez d'injures ? On a le temps, à la campagne et la nuit, d'en écrire à ses amis et j'en use. »

A certains jours, le joli vers de Musset, dans Une bonne fortune, chante dans son esprit et, sur ce thème gracieux, il laisse aller sa fantaisie.

« Je voudrais bien savoir pourquoi nous ne gâterions pas notre petite romaine d'enfant ? Je suis assez de lavis des Anglais qui donnent tout à ce bel âge, fêtes, fleurs et compliments, adorations et même la liberté. Ils prennent les jeunes personnes comme les jeunes femmes et leur permettentplusdeconversationsqu on n'en admet en France. Tous les bonheurs, toute la joie possible à l'âge de la plus fraîche et de la plus pure beauté ! Parbleu, comme je suis assurément à ses yeux un vénérable vieillard, j'en veux profiter pour être un flatteur tout à mon aise et en sûreté de conscience et vous ne m'en empêcherez point : c'est ma seule façon d être courtisan. La toute-puissance d'une adolescence si belle, je la reconnais et proclame son droit divin. »

La jeune fille arrive à làge ordinaire du mariage. Vigny reçoit la confidence un peu mélancolique des « prévoyances » paternelles pour « la jeune beauté qui va avoir dix-huit ans ». Il s'applique à calmer cette impatience, et ses sermons de philosophe sont charmants :

« Oui, vous avez raison, il serait triste de voir toutes ces fleurs de l'adolescence s'élever et s'épanouir dans une ombre éternelle pour y pâlir et s'y flétrir. Mais avez-vous à craindre Un tel oubli pour elle ? Laissez faire sa

présence quand reviendra le calme public : les projets de l)()nheur renaîtront et dans tous les projets des hommes il y a une figure comme la sienne qui passe à l'horizon avec une belle étoile sur la tête A présent cachez-la, gardez-la pour vous et sa mère et votre maison et pour le charme de votre foyer. Songez donc que c'est votre plus beau temps de père. Jouissez-en bien. Un peu plus tard ce sera une petite madame qui vous fera des visites de cérémonie avec son mari et qui sera tout absorbée par les dents de ses petits enfants. »

Il est aisé de croire que des paroles de celle grâce faisaienlentrer le nom du poèteforlavantdanslecœur de sa jeune amie elde ses parents idolàlres. « Je sais bien — écrit-il un jour — que votre famille chère el charmanle ne m'oublie pas el m'aime bien. » Mais de nouveau la santé de Clolilde s'altère, et, celte fois, Vign}' se montre soucieux.

« Je n'aimepas les fièvres nerveuses. J'en ai eu plusieurs, je sais ce qu on y souiïrc. Kst-ce bien la mer qu'il faut à cette nerveuse beauté ? La mer est un remède bien irritant à un âge bien ému et comme la voilà :

de ses dix-sept ans doucement tourmentée.

Mais qu'avons-nous à dire, nous autres, simples mortels? La mère est avec elle ; une mère sait tout et nous ne savons rien. »

Il ne peut pas finir sa lettre sans revenir sur ce sujet, sans s'informer des détails (jui lui manquent:

" Il faut que vous soyez lié par une triple chai ne pour n'a voir pas accompagné vos deux anges au bord de la mer. Où sont-elles ? Est-ce au Havre ou à Dieppe ? Ce sont les ports de mer parisiens. Dites-moi si les sombres, marées ont fait du bien à votre jolie convalescente. »

Ce serait un abus que de citer jusqu'au dernier

tous les passages où s'exprime cette tendresse de Vigny pour la jolie Clotilde ; mais j'aurais le regret de ne pas tout dire, si je supprimais cette ligne où le poète laisse voir, sous 1 enjouement habituel, le sentiment que le bonheur des autres lui donne de son isolement :

« Vous avez bien raison de vous livrer à de tendres préoccupations paternelles, à tout ce qu'elles apportent de consolations et de joie. Pour moi, mon ami, je viens de passer deux mois bien cruels, etc. »

Mais n'est-ce pas lui aussi qui, dès 1835, écrivait dans son Journal d'anpoète ". « Que les autres soient heureux du moins, leur vue me fait du bien » ?

A ces deux amitiés de cœur, dont on ne peut parler trop délicatement, il faut en joindre une troisième, demeurée jusqu'ici beaucoup plus inconnue : c'est l'affection d'Alfred de Vigny pour Augusfa Holmes, la fillette irlandaise, naturalisée Française à vingtcinq ans, qui devait s'illustrer dans la composition musicale (1).

Le père d'Augusta Holmes était un ancien officier supérieur de l'armée anglaise. La mère était une personne d'allures viriles, qui s'était acquis un renom d'écuyère intrépide et qui faisait de la peinture, et

(1) Il s'agit bien ici de l'élève de César Franck, de l'auteur distingué de Lutèce, des Argonautes, des poèmes symphoniques Pologne. Irlande, Au pays bleu de l'Ode syniphonique avec chœur Ludus pro patria,de 1 Ode triomphale pour 300 musiciens d'orchestre et 500 choristes en 1889, enfin de l'Hymne à la Paix en 1890, pour les fêtes de Dante.

incme des vers anglais, non sans quelque talent (1). Les Holmes, et les Cochrane, leurs amis, étaient devenus les amis d'Alfred de Vigny dès l'époque où il écrivait son adaptation d'OZ/u'/Zo. Après vingt ans d'union stérile, les Holmes eurent une fille, en 1848, Mariannc-Augusta Holmes.

Cette cnlant, lard venue, mais exquise, devint l'orgueil de ses parents et fit la joie de leurs amis, Kmile Deschamps, M"*-' dOrville, Alfred de Vigny et la comtesse Lydia. Augusta Holmes était célèbre, à douze ans, dans la ville de Versailles, par son talent de pianiste, et elle marquait déjà, dans sa petite personneetdans tous ses propos, la plus vive originalité.

Ce qu'elle était à cet âge, nous pouvons en avoir l'idée par une lettre d'elle, écrite, en anglais, à M'ue de Vigny, le 18 juillet 18G0 :

'< Dear Madame de Vigny,

I was quite terrilied wheii I heard of your accident througli Mademoiselle d Orville and I wished I conld be near you in Paris locome and amuse you by mj' chattering and try to make vou forget your suffering- Papa told me that you were not pleased at my not answering M'' de Vigny s kind letter I had written an answer, but it was badly written, and I had not much time to write it ovcr again : but at length I send it to you. When will M. de Vignj' come to see us ? lie ought to bave corne before, as it rained so much ; he mnst bave been quite in bis élément.

When he comes we will takc him ail over the bcautiful woodsof Versailles, which he detests so much, to make him cnrcKjer. Pray tell him that he must write us a pclil

(Ij Son salon, nous dit miss (lochranc, élail orne d'une belle copie quelle avait faite du tableaud e Y)a\'\A.lionaparle au mont St-liernard. et dans l'album de M'"' de \'igny se trouve sous le nom dAugusla Holmes, à la date de 1844, une berceuse intitulée An inuocalion oucr a slcep

7710/ before he intends to come and see us, for fear he should find me skipping about wlth my dancing- master, or something of that sort. And it is a horrid thing to be called a petite fillette at my âge and with my dignity. It is ail stuff to say I bave not grown, for I measured myself and I bave grown immensel3^ We madegreat altération in the bouse ; you remember tbe large bed room at tbe nortn end of it ? tbat is turned into a dining-room, and bung ail over witb engravings. I am working a great deal at my music, and I went to a concours that my music-mistress bad, and I played against a lot of young ladies, ail a great deal older tban I, and my mistress says tbat I beat them ail bollow. I bope Cocotte-Mariane is quite well. Good bj'e, dearest madame.

Yours ever

Augusta Holmes (1). »

(1) « Chère Madame de Vigny. J'ai été tout eftVayée en apprenant votre accident par M''" d'Orville, et j'aurais voulu être à Paris près de vous pour aller vous amuser par mon babillage et essayer de vous faire oublier vos souffrances. Papa m'a dit que vous n étiez pas contente de ce que je naie pas répondu à l'aimable lettre de M. de Vigny. J'avais écrit une réponse mais elle était mal écrite et je n'avais pas le temps de la refaire : mais enfin je vous l'envoie. Quand M. de Vigny viendi-a-t-il nous voir? Il aurait dû venir précédemment, quand il pleuvait si fort : il aurait été tout à fait dans son élément. Lorsqu d viendra, nous l'emmènerons à travers les beaux bois de Versailles, qu'il déteste si fort, pour le faire enrager. Uites-lui. je vous prie, qu'il nous écrive un petit mot avant de se disposer à venir nous voir, de crainte qu il ne me trouvât en train de faire des bonds avec mon maître à danser, ou quelque chose de ce genre. Et c'est une chose affreuse d'être traitée de petite fillette à mon âge et avec ma dignité. C est tout à fait mal de dire que je n ai pas grandi, car je me suis mesurée moi-même et j'ai grandi immensément. Nous avons fait de grands changements dans la maison ; vous vous rappelez la grande chambre à coucher à l'extrémité nord ? On en a fait une salle à manger toute tapissée de gravures. Je travaille beaucoup ma musique et je suis allée à un concours organisé par ma maîtresse, j'ai joué contre toute une bande de demoiselles, toutes bien plut; âgées que moi. et ma maîtresse dit que je les ai toutes battues à plate couture. J espère que Cocotte-Marianne est tout à fait bien. Au revoir, très chère madame.

Votre pour toujours

Augusta Holmes. »

LA viK si;nti.mi;m.\i.j: i577

Deux ans plus lard, celle fillelle avait perdu sa mère. Le père, le vieux major Dalkeith Holmes, terrassé lui-même par un commencement d hémiplé.^ie. accompagnée de crises d'irritation fort impressionnantes, n'allait pas tarder bien longtemps à laisser orpheline sa chère Augusta. En ce moment, non loin delà chambre où M""= de Vigny, presque aveugle, respirant à peine, semblait déjà morte à demi, Alfred de Vigny, mortellement atteint lui-même, était cloué sur son lit de soulTrances. Il trouva la force décrire à Augusta Holmes de longues instructions d'une tendresse pénétrante :

• « <) avril 1862,

mercredi à Augusta Holmes.

« Du courage ! ma chère petite — Je sais ce qui t'afflige et ce qui t'effraie. — Mais voici l'instant pour toi de cesser d'être enfant, malgré tes quatorze ans.

« Sois plus prudente que jamais ; fais tous tes efi"orts pour ne montrer à ton père que la moitié de tes inquiétudes et pour lui cacher tes larmes.

« Il lui faut le plus grand calme d'esprit et de sentiments pour se rétablir. Tout ce qui vient de toi, tu 1 as assez vu, 1 affecte trop profondément.

« Si l'on juge que quelque temps dans une pension anglaise et protestante te soit nécessaire, ne t'y refuse pas, afin que ton père puisse goûter un repos absolu d'âme, de cœur et de corps.

<' Sois sûre qu il sera bientôt rétabli et viendra t y voir souvent, ainsi que nous.

« Si je n'étais forcé de garder le lit tout le jour, je serais déjà près de ton excellent père et près de toi. Mon premier jour de sortie sera consacré à vous deu.x, mes chers amis. Tu peux le lui assurer de ma part en lui serrant la main.

« Comme les malades ont quelquefois des accès de fièvre dont l'approche et la vue peut être d un extrême danger

pour les jeunes personnes de quatorze ans, Lydia et mol nous te recommandons de ne jamais être seule avec notre cher malade. Plus tu l'aimes comme une fille dévouée et plus la vue de ce qu'il peut avoir à souffrir te serait dangereuse.

« Tu peux être sûre que, s'il ne te le dit pas, il le sent lui-même.

« J'apprends qu'il a désiré une religieuse près de lui et qu'il y a renoncé plus tard.

« Dis-lui de ma part (si le moment est favorable), que ce serait une chose très désirable pour lui. Ces saintes et excellentes femmes, sans s'informer des diflérences de culte, ne voient que la souffrance à secourir et le font avec la constance des anges.

« Tu agis très sagement en te refusant à recevoir un homme, quelque distingué qu'il puisse être, sans la présence de Mnie Tyler ou d une autre femme. Tes quatorze ans ont déjà l'apparence de seize ou dix-sept, et il est bon que tu en aies aussi la tenue sérieuse. L'affliction imprévue quite survient ne t'en donnera que trop la gravité, malgré toi.

« Il me semble que pour la guérison de corps et de cœur de ton bon père il vaut mieux que tu fasses quelque séjour dans une pension anglaise à Paris que d'aller à l'île de Wight chez ton oncle, parce que ce serait peut-être une trop vive douleur pour M Holmes que de ne plus être à portée de te voir, ce qui me semble à présent son unique bonheur et sa fierté.

« Tu as trop d'esprit pour ne pas voir qu'il faudra làdedans agir suivant l'état véritable où les médecins le trouveront.

« Je ne veux point te fatiguer en te priant de m'écrire de longs détails Fais jeter seulement à la poste des lignes courtes de bulletin comme celles-ci que nous désirons de toi : Mon père a passé une bonne nuit. — Il a pu dormir. — Sophie ne me quitte jamais, surtout dans la nuit. — Je suis enfermée avec elle et personne ne me voit qu'en sa présence. — Mon oncle répond à M™'^ Tyler qu'il va venir nous voir. — Mon père consent à ce que j'aille pendant quelques mois à la pension que ma mère avait en vue, etc., etc.

LA VIE SEXTIMKNTALK 379

« M"!" Tylcr, qui a pour toi le cœur d'une mère comme elle avait pour ta mère celui d'une sœur, retourne te voir aujourd'hui malgré la délicatesse de sa santé. Suis ses conseils et ceu.\ de son mari qui, je crois, l'accompagnera. Nous sommes jaloux d eux. Mais, hélas ! me voici à la fois malade et garde-malade. Lydia est fortement prise par sa grippe violente, on ne peut pas même ouvrir une fenêtre.

« Je te prie, chère petite amie, de m'écrire un mot, un seul qui me fasse savoir que tu as reçu cette lettre que je t'écris de mon lit.

« Lydia tembrasse les larmes aux yeux, et moi, ente priant de rassembler tout ce que tu as de forces pour cacher les tiennes.

« Alf. UE V. »

« P.-S. — Tu fais bien dedessiner. Repose-toi un peu du piano. — (>opie Flaxman. — Cet art silencieux a cela de bon qu'il occupe sans absorber entièrement l'esprit, que l'on peut réfléchira sa vie sans cesser de modeler de belles formes et que l'on n'a pas besoin de la conversation et de 1 applaudissement des indifférents- »

Quand on a lu dételles lettres, on sait ce ({u'AIfred de Vigny a mis de sentiment sincère et de douleur vécue dans certaines de ses pensées : « J'aime la majesté des souffrances humaines... L'amour est une bonté sublime... Il me semble que la bonté est une passion, » ou encore ce cri du cœur, noté dans le Journal d'un poète, comme s'il résumait toute une religion du sentiment :

« Vingt fois par jour, je me dis : Ceux que j'aime sontils contents ? Je pense à celui-là, à celle-ci que j'aime, à telle personne qui pleure : vingt fois par heure, je fais le tour de mon cœur. »

Parce qu'il a écrit la Maison du Berger, Alfred de Vigny ne nous apparaît plus que comme un « contempteur » de la Nature. Nous entendons toujours ses superbes blasphèmes contre cette divinité énigmatique et malfaisante dont les autels réclament sans repos et accomplissent sans merci le sacrifice successif de toute vie humaine. Mais cette âpre négation, dissimulée, plus d'une fois, sous un masque de froid dédain, est seulement le dernier terme d'un pessimisme inexorable, qui, de bonne heure, pénétra dans l'àme du poète et qui devait finir par occuper tout son entendement, par offusquer, en quelque sorte, ses regards d un rideau de ténèbres. Avant de maudire la terre et son trésor miraculeux de moissons mûres, de prés verts, de vergers, de vignes en fleur, d'eaux courantes, d'étangs endormis, de landes, de forêts, de pics dénudés ou neigeux, de murailles de glace, Alfred de Vignj' avait été assez jeune ou s'était cru assez heureux pour regarder sans aversion ces sourires et ces splendeurs : il y avait trouvé du charme encore plus que de l'effroi ; il ne s'était pas interdit de traduire en prose et en vers des impressions, parfois originales.

AT.i-iu;i) ni: vkjn^ i:i i.a natihe 3S1

Vigny II est pourtant pas ce que lurent natuicllement, presque sans y songer, Chateaubriand, lîyron et Lamartine, ce que voudra être, de parti pris, ce qu'a été, d'ailleurs, très puissamment Victor Hugo : un amoureux de la Nature. Il n'a pas, comme les deux premiers, cette tendresse passionnée pour rOcéan, qui rappelle les impulsions du marin, du corsaire. Il n'a pas eu, comme Lamartine, la fortune de naître aux champs ou du moins d'y être élevé, de devenir, de demeurer ce que l'auteur de Jocelyn sera et restera par-dessus tout, le gentilhomme campa gnard. pour qui rien au monde n'égale cette volupté lie parcourir sur un cheval de sang, à toute heure du jour et en toute saison, les routes qui relient entre eux les champs dorge ou de blé. les vignobles luxuriants, les futaies séculaires de son domaine. Il n'a pas même ce besoin impatient de diversion champêtre, de tonnelle ombragée et d'omelette au cerfeuil, que Jean-Jacques remit à la mode jusque chez les grands, mais qui était déjà l'un des instincts profonds de la grisette de Paris, comme en témoignent, dans tant de pages admirables de sens rustique, les Mémoires et la Correspondance de M"'*-' Roland.

L'irrésistible envie de s'échapper vers un village de banlieue à seule fin d'entendre, à la façon d'un étudiant en bonne fortune, les « vagues violons de la mère Saguet », — c'était, pour Hugo, à vingt ans et plus tard, le suprême plaisir, - ne semble pas l'avoir jamais beaucoup troublé. En dehors du

voyage à Gand et des séjours de garnison à Rouen, à Vincennes, à Strasbourg et aux Pyrénées, il se contente, à l'ordinaire, des horizons de son quartier Saint-Honoré. Lorsqu'il s'absente, une quinzaine ou deux, c'est pour goûter dans quelque famille ds son rang, chez les Malézieu, par exemple, à « Bellefontaine, près Senlis », la riche vie de château qui lui était due, mais dont l'a frustré la Révolution. Il ne fut pas non plus, je crois, de ceux qui, en été et en automne, escaladaient les tours de Notre-Dame pour accomplir un rite admiratif et quasi religieux devant la splendeur des couchers de soleil brusquement « descendus derrière l'horizon ».

Pour tout dire en un mot, Alfred de Vigny, né, comme Descartes, en Touraine, est citadin, — citadin de Paris, — autant qu'Arouet de Voltaire. Or, pas plus que l'auteur de la satire du Mondain ne s'est reconnu incapable de goûter, lorsqu il l'a voulu, les délices et la grandeur de ce qu'il nomme quelque part l'existence patriarcale, Alfred de Vigny ne s'est trouvé embarrassé pour ressentir, à l'occasion, en présence de la Nature, certaines émotions qui n'ont rien déjoué, si elles durent peu. Il les a exprimées assez brièvement, avec un art plus fin que fort, et qui n'annonce pas directement les traits de passion et de hauteur des Destinées, mais qui pourtant, une ou deux fois, arrive presque à la puissance.

Quoique Vigny n'eût pas, à proprement parler, le don du pittoresque, il n a pas dédaigné de retracer des paysages. Dans Helena, en rajustant des bribes de Byron, il prétend rendre, sans les avoir vus, le ciel de la Grèce et la mer des Cyclades. Il a manqué de compromettre l'originalité réelle du poème

à'Eloa en y introduisant quelques cartons, prol)ablcinent un peu anciens, et dans lesquels il copiait en apprenti les procédés brillants de l'auteur du Génie du Christianisme ou les effets de clair de lune et de ciel vaporeux des scènes héroïques d'Ossian. Mais, au rebours de la plupart des écrivains romantiques, il évite la description ou, s'il l'aborde, il en tire parti pour mettre en lumière une idée. Dès ses premiers Poèmes, il semble avoir trouvé la fommle qui présidera à la conception, à rexécution de ses œuvres dites posthumes (1) :

Substituant partout aux choses le symbole.

Dans les Poèmes, limage, par elle-même, se rencontre très rarement. Il est vrai qu'elle garde une simplicité et quelquefois une largeur qui rappellent les impressions de l'épopée primitive. C'est le soleil qui disparaît du ciel sans effacer, pendant quelques instants d une suprême beauté,

Les larges traces d'or qu'il laisse clans les airs.

C'est la lune « au front pur, reine des nuits d'été », (jui répand ses rayons d argent sur « le gazon bleuâtre ». C'est la rose « odorante » qui dans la nuit obscure, taciturne,

Pleut sur les orangers, les lilas et le thym.

Ce coloris n'est pas sans agrément : a-t-il beaucoup de nouveauté .^ Les effets descriptifs qu'on

(1) On c'ioniie beaucoup d'hommes assez leUrés en leur disatit qu'à deux ou trois exceptions près, les pièces du recueil des Destinées parurent dans la Revue des Deux Mondes, en 1843 et

vient de voir se retrouveraient tous chez Chateaubriand, mais avec une notation plus aiguë et plus pénétrante. Le magnifique alexandrin qui suit :

La teiTe était riante et dans sa fleur premièi'e,

traduit — on n'y a peut-être pas fait attention — le novitas fiorida miindi, une alliance de mots bien connue du poète Lucrèce. Et voici même une comparaison qui vient d'Homère, de cet Homère que Vigny, encore adolescent, s'exerçait à traduire en vers (1) :

Us tombaient de sa bouche aussi doux, aussi purs Que la neige en hiver sur les coteaux obscurs.

Les sensations visuelles fournissent assez peu. L'oreille, au contraire, entend les plus subtiles harmonies. Tous les bruits de la nuit arrivent jusqu'à elle, concertés et distincts. Sur une trame merveilleuse de silence et de sommeil courent la mélodie limpide et vibrante du rossignol, les modulations rauques de la colombe, les frôlements d'aile de quelque oiseau attardé qui se glisse dans le feuillage, les murmures voluptueux de la brise chargée de parfums et le parler mystérieux, passionné, pénétré d'émotion, de deux voix amoureuses.

Est-ce de Milton, est-ce d'Young que vient au poète son goût profond, presque exclusif, pour la douceur divine des ténèbres ? « Les heures de la nuit — dira Stello — sont un peu pour moi comme

(1) L'un des « instituteurs » d'Alfred de Vigny, l'abbé Gaillard, faisait, paraît-il, assez de cas de cette version d'écolier pour la rapprocher de la traduction dé Pope.

ALl'IU;i) l)K VKiXY ET LA XATUHK 385

la voix douce de quelques tendres amies qui m'appellent et me disent l'une après l'autre : Qu'as-tu ? » Ce goût s'accorde, en tous les cas, avec le tour d'esprit et les secrètes préférences d'Alfred de Vigny, que le monde n'embarrasse pas, mais que la solitude enchante. Et c'est ici qu'il faut chercher le premier trait ou, si l'on veut, le point de départ de cette étrange horreur qu'inspireront un jour à l'homme mûr, désabusé, la sombre verdure des champs, l'eau sournoise, l'air offensant et le sourire insidieux de la vieille, de « l'affreuse Aurore ».

* "* Mais si la poésie est faite et vit surtout, comme l'a observé l'original critique Paul I5ourget, d'une « association d'idées » heureuse, inattendue, audacieuse, suggestive, si elle va, d'instinct, droit au symbole et s'évertue ou s'ingénie à le réaliser, personne dans notre grand siècle poétique — le xix** — n'a plus de droits qu'Alfred de Vigny au titre de poète. Sa muse balbutie à peine, et ses premiers essais, sous des grâces d'emprunt, révèlent ce trait rare, indicesûrd'originalilé.Que l'on relise /oDri/af/e, pièce datée de 1815, mais remaniée apparemment au lendemain de la publication des Poésies d'André Chénier (1819). On y trouve déjà, dans l'interprétation du spectacle de la nature, la préoccupation visible d'aboutir à cette forme traditionnelle du symbole, qui s'appelle l'allégorie, forme apprêtée, je le veux bien, alourdie, incomplète même, mais suggestive cependant et susceptible de beauté :

Quand la vive hirondelle est enfin réveillce. Elle sort de l'étang, encor toute mouillée,

DE VIGNT. — II 25

Et se montrant au jour avec uu cri joyeux.

Au charme d'un beau ciel, craintive, ouvre les yeux ;

Puis, sur le pâle saule, avec lenteur voltige.

Interroge avec soin le bouton et la tige,

Et, sûre du printemps alors, et de l'amour,

Par des cris triomphants célèbre leur retour...

La description se poursuit, portée par un rythme où l'artiste se reconnaît, et elle est bien le commentaire gracieux de cet amour timide mais ardent du jeune pâtre, exprimé par le cri final :

Venez î ô venez voir comme Glycère est belle 1

Dès le poème à'Eloa, le progrès qui restait à faire est accompli. L'armature logique ou grammaticale qui rivait l'une à l'autre les idées rapprochées est mise de côté, et chacun des deux éléments se développe librement, s'épanouit, s'élève avec une ampleur magistrale. Faut-il citer laigle des Asturies V Qui n'a pas retenu ces vers ?

Hérissé, l'oiseau part et fait pleuvoir le sang, Monte aussi vite au ciel que l'éclair en descend...

Son aile se dépouille, et son royal manteau Vole, comme un duvet qu'arrache le couteau ; Dépossédé du ciel, son vol le précipite...

Le meilleur de Leconte de Lisie est tout entier dans ce morceau célèbre. Et, sans doute, le Sommeil du Condor reste un ouvrage accompli dont la facture est impeccable et dont l'effet majestueux ne risque pas de s'affaiblir ; mais cet effet paraît moins surprenant, peut-être, à qui relit ce vers écrit en 1823 :

Dans un fluide d'or il nage puissamment.

Retrouver le Parnasse clans Alfred de Vigny, quand il paraît peu discutable de donner pour origine unique à cette école la tradition artistique de Victor Hugo et de Théophile Gautier, pourra sembler paradoxal ; mais linlluence de Vigny et de son art sévère, dédaigneux, impressionnant, je la découvrirais également dans le Cijgne de Sully Prudhomme. Nous l'admirâmes sans réserve, adolescents que nous étions, ce tajjleau fin et délicat, lorsqu il fit son apparition ; depuis les premières indications, si joliment harmonieuses, jusqu'à ce suprême détail :

Dort, la tête sous l'aile, entre deux firmaments,

il entra dans notre mémoire, il n'en est plus sorti. Mais quelle surprise, plus tard, en rouvrant Alfred de Vigny et en lisant de près les Poèmes, de retrouver, dans un coin de l'étrange et maladroite composition, /a F/Tf/a/e /a Sé/'ù'ti.se, l'original même dont la copie, habile et personnelle assurément, mais la copie, il est permis d insister sur ce mot, nous avait charmés :

Une fois, par malheur, si vous avez pris terre,

Peut-être qu'un de vous, sur un lac solitaire,

Aura vu, comme moi, quelque cj'gne endormi,

Qui se laissait au vent balancer à demi.

Sa tête nonchalante, en arrière appuyée.

Se cache dans la plume au soleil essujée ;

Son poitrail est lavé parle Ilot transparent,

Comme un émail où 1 eau se joue en e.\pirant ;

Le duvet qu'en passant l'air dérobe à sa plume

Autour de lui s'envole et se mêle à l'écume ;

Une aile est son coussin, l'autre est son éventail ;

Il dort, et de son pied le large gouvernail

Trouble encore, en ramant, l'eau tournoyante et douce.

Tandis que sur ses flancs se forme un lit de mousse.

De feuilles et de joncs et d'herbages errants, Qu'apportent près de lui d'invisibles courants.

Le poète qui gravait en vers de si gracieuses images et leur prêtait, par le rapport qu'il savait établir entre elles et sa pensée, une sorte de profondeur etde recul mystérieux, avait, pour employer un mot banal mais très exact, le sentiment de la Nature, et il réussissait, je crois, à l'exprimer.

Sur ce sentiment de la Nature dans les ouvrages de Vigny antérieurs aux Destinées, la plupart des observations que les Poèmes suggèrent ne seraient pas moins justifiées, si Ion consultait les romans.

Ne nous méprenons pas aux adieux que Cinq- Mars, prêt à quitter le manoir héréditaire, adresse au « magnifique paysage » dont ses regards, par la « grande croisée » de la salle à manger, parcourent l'étendue avec une attention mélancolique :

« Le soleil était dans toute sa splendeur et colorait les sables de la Loire, les arbres et les gazons, d'or et d'émeraude ; le ciel était d azur, les flots d'un jaune transparent, les îles d'un vert plein d'éclat ; derrière leurs têtes arrondies, on voyait s élever les grandes voiles latines des bateaux marchand^», comme une flotte en embuscade. O nature, nature, se disait-il, belle nature, adieu ! >^

On se serait probablement scandalisé, en 1826, qu'un héros de roman prononçât ce mot de Nature, sans y joindre l'expression d'une sorte d'idolâtrie. Mais, pas plus que Cinq-Mars, Alfred de Vigny ne démêle dans la nature ces révélations innombrables, ou, pour parler le langage de la précieuse, ce « mil-

ALFRED I)i: VIGNY ET LA NATURE 389

lion de mots » que la première et la deuxième génération des romantiques, — que dire de leurs successeurs?— se flatteront d'y découvrir. Qu'est-ce pour Inique la Touraine, par exemple ? Un paysage féodal, la terre d'élection des vieux châteaux et des terres de la noblesse, l'expression persistante d'un état social qu'a détruit la Révolution, mais qui demeure l'idéal de ce romancier gentilhomme.

Les grandioses et sauvages P^-rénées elles-mêmes ne l'exaltent pas beaucoup plus que le doux et modéré pays surnommé « jardin de la France ». Ses amis du cénacle, Hugo, Deschamps, Guiraud, lui prédisaient, de bonne loi, que sa vive imagination s'élèverait aussi haut que ces cimes illustres. En somme, de son séjour au fort d'Urdos, il rapporte assez peu de chose : limpression douce et triste du son du cor au fond des bois, dans le silence du soir, associée ingénieusement au souvenir de l'héroïque mort du « grand Roland » ; une description d'orage sur la montagne, page brillante ou qui veut 1 être, mais emphatique, avouons le, et factice au plus haut degré, avec quelques traits de réel ; et encore, un morceau de poésie en prose, sur les nuages, interlude presque nmsical, fantaisie colorée, gracieuse, légère, qu'il est permis de préférer à la fameuse etîusion lyrique de l'Allemand Ferdinand Freiligrath.

Mais ce qui apparaît ici, plus encore que dans les Poèmes, c'est à quel point le rôle de la Nature reste subordonné aux exigences du récit. Elle n'intervient qu'en qualité d'auxiliaire de la pensée. Pourquoi cette méditation sur la destinée des nuages ? Pour faire parcourir au lecteur la route qu'ils suivent,

pour le ramener avec eux de ces Pyrénées où ils s'assemblent et au pied desquelles Cinq-Mars est retenu, jusqu'au palais du Louvre où la princesse Marie de Gonzague, assise aux pieds de la reine de France, soupire au souvenir de son fiancé ténébreux. On le voit, l'odelette exquise est, à vrai dire, une transition.

Rien de plus habile, d'ailleurs, que certaines vignettes, tracées comme à l'eau-forte ou à la pointe du burin, et laissées au travers du texte avec cette simplicité indifférente et souveraine où se dénotaient autrefois les écrivains de race. C'est, par exemple, la nuit d'été méridionale qui descend sur le camp du roi dans les plaines du Roussillon et dont on pourrait croire qu'elle est « un jour plus doux » faisant son apparition ; car la lune « sort des Pyrénées dans toute sa splendeur». C'est encore l'acheminement en bateau vers Lyon, par la voie du Rhône. Le cardinal presque mourant traîne à la remorque, avec de Thou, coupable de fidélité à l'amitié et de silence, M. le Grand, Henri d'Effiat de Cinq-Mars, l'audacieux conspirateur dont il a, non sans peine, arraché au roi la condamnation et que, pour plus de sûreté, il a voulu mener luimême à l'échafaud : « Souvent le soir, lorsque la chaleur était passée, les deux nacelles étaient dépouillées de leur tente, et l'on voyait dans l'une Richelieu pâle et décharné assis sur la poupe ; dans celle qui suivait, les deux jeunes prisonniers, debout, le front calme, appuyés l'un sur l'autre, et regardant s'écouler les flots rapides du fleuve. » Il faut avoir été saoulé du breuvage fade et suspect répandu, à profusion, par les torrents de prose des-

criptive de tant d'écrivains qui s'appelèrent tour à tour romantiques ou réalistes, pour savourer comme il convient cette eau vive et cet art discret.

Sans parler de certains romanciers stériles mais incontinents, qui avilissent l'art décrire, combien d'honnêtes gens, sous prétexte d'encadrer les faits, se croient le droit de charger leur palette et de nous infliger ou un lever d'aurore ou un coucher de soleil ou tout autre poncif de leur recueil de scènes naturelles ! Chez Alfred de Vigny conteur, le paysage a un but dramatique : il prend vraiment part à l'action. Relisons, dans Cinq-Mars, la description de la vieille cité lyonnaise, enveloppée de brume, au point du jour. Ce n'est plus, cette fois, un croquis rapide en trois traits, c'est un large tableau exécuté soigneusement. Mais, ici, le brouillard épais, sous lequel la ville demeure eifacée et ensevelie, est un obstacle redoutable, on pourrait dire un ennemi odieux. Il menace de rendre impossible le coup daudace qui doit mettre en liberté les condamnés. Un mouchoir blanc que l'on agitera doit servir de signal : il s'agit de l'apercevoir. Du haut du donjon, d'où sortiront bientôt les prisonniers, le regard du fidèle Granchamp plonge anxieusement sur cet abîme de vapeurs où les rues de la ville et toutes ses maisons, du seuil au toit, sont englouties. Après une attente émouvante, voici que, sur un point, le rideau crève, se déchire plus largement, s'arrache par lambeaux, se dissipe du tout au tout pour faire place au plus joyeux soleil, et l'angoisse du bon lecteur, après avoir été portée au plus haut point par ces ténèbres matinales, s'envolerait avec elles, si tout espoir d'un dénouement heureux n'était détruit par le refus des

392 ALFRED Di: VIGNY

deux captifs qui s'obstinent, en allant au supplice, à mériter le martyre, — le martjTC du point d'honneur !

Telle sera, dans les récits, sobres et forts, de Serviliide et Grandeur militaires, la pratique ordinaire d'Alfred de Vigny. S il décrit « la grande roule d'Artois et de Flandre », cette longue et triste ligne droite « sans arbres, sans fossés, dans des campagnes unies et pleines d'une boue jaune en tout temps », c'est que, du haut de son cheval, tout en chantant Joconde à pleine voix, il lui fallait apercevoir l'ornière prolongée que trace, devant lui, une roue de charrette, et qu'en « examinant avec attention cette raie jaune de la route » il devait remarquer, « à un quart de lieue environ », un petit point noir « qui marchait ». Est-il besoin de commenter le procédé de l'écrivain ? Chacun ne voit-il pas qu'avec une ingéniosité qui n'est pas sans analogie avec l'art si subtil de l'exposition du Philoclète, Vigny fait exprimer, en quelque sorte, par la Nature ellemême, le prologue du drame poignant qui va nous être présenté ?

Et dans ce drame ou récit dramatique du Cachet ronge^ n'est-ce pas le rapprochement continu de l'aspect du ciel tropical avec les sentiments des personnages, et le contraste de sa sérénité implacable avec l'horreur de leur situation, qui saisira l'esprit des spectateurs les moins habitués à raisonner leurs impressions et qui ravira tous les autres ? « Je me remis à me promener seul sur mon tillac en fumant ma pipe. Toutes les étoiles du tropique étaient à leur poste comme de petites lunes... » : le capitaine du vaisseau va ouvrir la fameuse lettre. « Je courus à

ALl-llF.l) DE VIGNY ET LA NATl'UE 39li

la fenêtre. Le jour commençait à poindre... » : nous touchons au moment fixé pour la terrible exécution.

Et l'on aboutit, semble-t-il, à cette conclusion partielle. Dans la première partie de sa vie d'écrivain, Alfred de Vign}' s'est approché de la Nature, mais il n'a pas vécu dans son intimité. Il lui a fait dans son œuvre une part, mais non pas une part royale. Bien éloigné de lui sacrifier un seul de ses desseins, il s'est habitué, pour ainsi dire, à l'asservir. Le temps n'est pas très éloigné où il voudra la répudier, où il éprouvera une délectation morose à la maudire. Il porte en lui déjà ce vers si hautain et si exclusif, écrit quelques années plus tard :

Le vrai Dieu, le Dieu fort est le Dieu des idées.

Si le rêve d'Horace et de tant d'autres, modiis agri non ita magnas, avait pu être celui de l'orageux et très peu bucolique auteur des Destinées, son cœur eût été satisfait, le jour où le petit domaine du Maine-Giraud tomba entre ses mains.

Cette propriété rurale était échue, en dernier lieu, à la sœur de M'"^ de Vigny mère, la chanoinesse M'"'^ Sophie de Baraudin. Au moment de la guerre d'Espagne, passant avec son régiment à travers l'Angoumois, Alfred de Vigny fit sa première visite à cette terre héréditaire et à cette parente adorable dont il se savait, sans l'avoir jamais approchée,

admiré et aimé comme eût pu l'être un fils. Les Mémoires inédits nous disent :

« Ce tut en 1823 que je vis pour la première fois cette contrée et que j'entrai dans ce vieux manoir de mes pères maternels, isolé au milieu des bois et des rochers. Il m'appartient aujourd'hui. Je fus épris de son aspect mélancolique et grave et en même temps je me sentis le cœur serré à la vue de ses ruines. L'une de ses tours, celle de l'Orient, avait été rasée et il n'en restait que quelques grandes pierres chargées de mousses et de lierre qu'une pelouse de gazon a depuis remplacées. Les longues salles dévastées avaient perdu la moitié de leurs tapisseries, de leurs boiseries et de leurs meubles. Le soulfle de la Terreur avait traversé cette demeure, mais sans pouvoir la déraciner... Je partis de cette ^ ille (Angoulême) qui couronne de ses remparts une haute montagne comme les villes d'Italie, et je traversai avec assez de peine des chemins creusés dans les rocs et pleins de cailloux roulants, encombrés de branches d'arbres et de chênes rompus. Je me souviens qu'il y avait, entre autres obstacles, au milieu de ce sentier, dans la torêt de Claix, un gros rocher bleuâtre qui empêchait le passage de toute voiture. On fut obligé de dételer les chevaux de poste et de passer à bras le léger cabriolet qui m'emmenait, par-dessus cette barrière naturelle. Les l'outes sont plus commodes assurément, mais je ne sais pourquoi je regrette cette sauvagerie. Elle était plus en harmonie avec les vieux Maines du pays. »

L'impression avait été vive et profonde. Entre cette arrivée originale au château du Maine-Giraud et le second voyage du poète au domaine des Baraudin, il s'écoula le long espace de quinze ans. C'est à la fin du mois de septembre 1838 qu'Alfred de Vigny, propriétaire à son tour de ce qu'il nomme trop pompeusement la demeure seigneuriale de ses ancêtres, y conduisit M™® de Vigny dont la santé déjà atteinte ne pouvait que se bien trouver d'une

AI.I'HICD l)K VICNY KT LA NATURE 395

cure cl air pur dans ce pays de bois et de « prairies plus vertes que celles d'Irlande ». Il n'y demeura pas deux mois. La nouvelle de la mort de son beaupère vint l'arracher, le 7 novembre, au travail, qu'il s'était flatté de reprendre et de poursuivre librement, loin des troubles de toute sorte auxquels sa vie, depuis (juelques années, avait sans cesse été en proie. « La solitude, écrivait-il à ce moment, m'a toujours rendu toutes mes forces. » Il écrivait encore :

«Je suis cliez moi depuis huit jours avec M"''' de Vigny dans un vieux manoir, au milieu des rochers et des bois. J'y rêve et j y écris même quelque chose de mes rêves. ))

La « destinée », acharnée après lui, avait décidé qu'il ne s"a[)particndrait pas. Il la revoyait, devant lui, avec son geste impérieux, et il cédait, sans résistance, à son impulsion :

«A peine je repose ma tête, quelle me secoue parle bras et me force de souffrir et partir. »

Il se rendit en Angleterre. Il y passa une demiannée. Vers le milieu du printemps de 1839, il revint à Paris et il s'y confina neuf ans, sans en sortir.

De tout ce qu'il avait commencé à « rêver », il ne nous reste presque rien. Le Journal d'an poète nous fournit toutefois un très petit fragment en vers, intitulé justement /?(^per;f. C'est l'amorce d'une pièce qui aurait pu faire pendant au tai)leau de Por/s, d'une « Elévation » nouvelle, suggérée par la nature solitaire et austère du Maine-Giraud :

Silence des rochers, des vieux bois et des plaines, Calme majestueux des murs noirs et des tours, Vaste immobilité des ormes et des chênes, Lente uniformité de la nuit et des jours, Solennelle épaisseur des horizons sauvages, Roulis aérien des nuages de mer...

La grandiloquence laborieuse de ce début nous laisse soupçonner que l'enthousiasme fait défaut. Le soufflet de l'orgue fonctionne mal et l'harmonie, aprèsquelques accords d'une grave «uniformité», s'arrête brusquement et de façon un peu piteuse.

A celte tentative avortée de méditation en vers, s'ajoute, dans le Journal d'un poète, une sorte de plan ou de projet d'ouvrage en prose:

« Le Maine-Giraud. — Roman historique. — Sur un parchemin que j'ai retrouvé dans mes papiers de famille, je ferai un roman historique.

« Ce sera une assez noble manière de donner de la valeur à cette pauvre terre.

« Les décorations seront mes terres et le château du Maine-Giraud avec les ruines du Blanzac

« L'époque, 1679. Celle de Louis XIV.

(( En 1680. La Brinvilliers est brûlée.

« En 1679 meurt le vieux cardinal de Retz

« En 1670. Le voj'^ageà Douvres de la duchesse de Portsmouth. »

Que serait-il sorti de cette matière romanesque si Alfred de Vigny avait eu le loisir ou la volontéfermc de la traiter? On n'en sait rien. Il dit ailleurs, en rappelant ses ambitions de jeunesse :

«J'avais le désir de faire une suite de romans historiques qui seraient comme l'épopée de la noblesse et dont Cinq- Mars était le commencement. J en écrirai un dont l'époque est celle de Louis XIV, un autre qui sera celle de la Révo-

lution et de l'Empire, c'est-à-dire la fin de cette race morte socialement depuis 1789. »

A l'exception de Ciiuj-MarSs tout cela est resté, personne ne l'ignore, à l'état d'indication.

C est très probablement en reprenant l'idée de cet ouvrage, la suite de Cinq-Mars, que Vigny écrivait, en 1840, cette réflexion :

« Louis XIV. Le roi et la noblesse étaient deux anciens amants qu'on avait brouillés. Ils se rapprochaient quelquefois, mais ne pouvaient plus se reprendre et devaient rester séparés par l'intrigante bourgeoisie. »

Et il n'est pas trop téméraire de rattacher au même sujet ce passage sur la Pairie :

« Elle n'existait presque pas avant Louis XIII, — écrit Vigny. — Les grands seigneurs, alliés à des femmes étrangères et possesseurs de grands fiefs en Espagne, en Allemagne en Angleterre à la fois comme en Erance. n'avaient pas le cœur plus espagnol que français, et trahissaient volontiers les intérêts d'un pays pour un autre La puissance croissante de la classe moyenne et l'unité donnée à la nation par la monarchie ont rendu aux nations le sentiment de citoyen. La noblesse de province l'avait conservé, ce sentiment exquis ; le gentilhomme 'gentis homo), l'homme de la nation, était le citoyen véritable. ><

Mais les Mémoires inédits contiennent une description développée de la région de TAngouniois qui conduit au Maine-Giraud. et du Maine-Giraud luimême. En se modiGant à peine, celte description aurait, je crois, trouvé sa place dans le roman qui devait se greffer sur le règne de Louis le Grand.

C'est d'abord l'imposant ctTet de cette chaîne de hauteurs âpres et nues qui part « du pied de la mon-

tagne d'Angoulême » et qui, lorsque le voyageur « suit la route du vieux château de Blanzac », le fait descendre peu à peu « de vallée en vallée et comme d'étages en étages » jusqu'au joli village nommé Champagne, reconnaissable à son « église d'architecture gothique toute brodée de sculptures moresques (1) ».

La sauvagerie des aspects qu'offre la nature, au départ d'Angoulême, est, je dois le dire, amplifiée par l'imagination du poète. Ce n'est pas en observateur attentif et exact qu'il considère cette contrée montueuse. Il la colore, il l'agrandit, il la transfigure. De sa main d'écrivain royal il lui confère, en vérité, des titres de noblesse :

« Les rochers arides et bleuâtres attristent le regard comme ceux de la Judée. Les bruyères et les sables y sont percés d'espace en espace par des pointes et des pics gris et noirs qui sortent de terre comme des dents énormes, et portent des habitations susjîendues comme des nids d épervier. »

On pense bien que, s'il a cru pouvoir, dans sa description, forcer le caractère des paysages qu'il lui faut traverser pour atteindre au Maine-Giraud, Alfred de Vigny, au moment de nous introduire dans le manoir de ses aïeux, ne se départira pas de toute exagération, ou, pour me servir d'une expression moins irrévérencieuse, ne renoncera pas au plaisir de se remettre en état poétique. Voici premièrement les abords du château :

« A cent pas au-delà commence vers la droite une longue

(1) Je laisse à Vigny la responsabilité de cette qualification étrange.

ALFr.F.I) 1)1" "Vir.NY KT I,.\ NATURE 300

avenue de chênes, d'ormes et de frênes. Ces arbres répandent de grands ombrages sur la route et sur les longues prairies qui les avoisincnt, arrosées par huit fontaines vives roulant en cascades au pied des peupliers. Les frênes, vieu.\ de cinq siècles, laissent pendre leurs branches tordues et leurs feuilles allongées jusqu'à la main des enfants ; ils se courbent comme des voûtes épaisses... Baignés dans l'eau claire des fontaines, les aubiers entr'ouverts ressemblent à des nacelles renversées et debout sur leurs avirons. Du creu.'c de leurs noires écorces fendues on voit sortir les légers branchages des sureau.\ et des saules. Les ormes sont revêtus de lierres qui leur font dans les hivers une inaltérable verdure. A cette avenue viennent se réunir trois autres allées croisées daus les rocs et bordées de chênes et de haies. Leurs berceaux répandent des ombres si obscures que la source profonde qui forme à leurs pieds une sorte d'étang, et dont on voit l'eau blanche et pure sortir du sable au milieu d'un petit nuage d'écume, a reçu des habitants le nom de Fontaine noire. C est de là seulement que Ion aperçoit le Maine dont les tours apparaissaient déjà sur la gauche à travers les branches de l'avenue. Ce manoir ou Maine, nommé Maine-Giraud, est posé sur cette petite colline comme sur un piédestal formé d'un seul roc. Une pelouse de verdure épaisse recouvre le dos arrondi de ce rocher, jusqu'au pied des murailles grisâtres. Deux chemins creusés dans la pierre et bordés de haies épaisses et de grands ormeaux tombent au pied de cette petite montagne que gravit la longue avenue. Les clématites, les lilas et les vignes sauvages forment de hauts buissons qui s entrelacent avec les ruines des grands ormes et accompagnent les passants de leurs ombres et de leurs parfums jusqu aux piliers du portail. »

Tous les traits de cette peinture, aussi opulente que celles de Balzac, et plus harmonieuse, ont pour origine un détail pris à la réalité ; mais il faudrait, pour retrouver la vérité des impressions, ramener tout à des proportions plus étroites, plus humbles. Les vieux arbres, je le sais bien, furent

abattus en grand nombre à la mort d'Alfred de Vigny ; mais il en reste, et ils n'ont pas ce prestige mystérieux qui fait penser à Brocéliande ou à la Forêt des Ardennes. Les fontaines sont encore là. Sur sept (et non pas huit), on a dû en aveugler deux, dans lintérêt de la prairie qu'elles noyaient en l'arrosant avec trop de largesse. Elles n'ont pas ce caractère auguste et quelque peu sacré que la fantaisie du poète leur attribue. La topographie les explique. La petite colline sur laquelle Alfred de Vigny représente le Maine-Giraud, juché sur un piédestal qui serait formé d'un seul bloc, est, pour tout dire, une cuvette naturelle où descendent et où s'arrêtent, plus peut-être qu'il ne faudrait, les eaux des collines plus élevées qui décrivent un large cercle - Vigny dit justement « un cirque » — autour de cette habitation.

La demeure elle même n'est ni aussi ancienne, ni aussi vaste, ni aussi formidable, il s'en faut de beaucoup, que le poète le croit.

« La nature, écrit-il, a dessiné dans ses formes quelque chose d'un couvent et d'une forteresse. Les murailles épaisses sont enfoncées dans les rocs et fendues de tout côté par des meurtrières qui protègent les vallons et d'où les coulevrines pouvaient balayer les avenues par un feu pareil à celui d'un bataillon carré. Une tour octogone allonge son toit d'ardoise aigu comme celui d'un clocher. A ses flancs s'attache une tourelle couronnée d'un petit dôme d'où sort une longue flèche. Les grandes salles boisées de chêne noir sculpté semblent avoir réuni à la fois des moines et des chevaliers. Leurs larges embrasures, qui ont des bancs de bois noir pareils à des stalles préparées pour les prières et les méditations, et, sous terre, des murs de six pieds d'épaisseur sont prêts pour le siège, enfoncés dans la terre et scellés dans le roc où leur. s voûtes et leurs

Al.l'lU:i) Dli VIGXV ET J.A NATL'Ul-: 401

l)locs (le pierre sont profondément enracinés. Les écuries se prolongent sous la protection des tours. Une enceinte de murailles, de maisons, de chais, de granges, de pressoirs et de fours encadre une large cour carrée où pouvaient jadis manccuvrer cinq cents lances. »

Ce n'est pas au Mainc-Giraïul, à cette genlilhominière étriquée et pacifique s'il en fut, malgré ses deux tourelles, qu'un signalement si magnifique peut s'appliquer. La description de Vigny serait presque trop éloquente pour mettre sous nos yeux un vrai château féodal, comme celui de Combourg. Elle conviendrait au vieux manoir, presque royal, de la famille des Rohan à .losselin.

Ces pages, jointes par Vigny à son ébauche de Mémoires, devaient être — il vaut mieux ne pas en douter — la préparation d'un grand chapitre de roman, du roman projeté sur la noblesse de France à l'apogée du pouvoir absolu, quelque chose comme cette introduction pittoresque sur la Touraine, devenue classique, et qui faisait un noble frontispice au roman de Cinq-Mars.

Quelque facilité qu'il eût à se créer des illusions sur l'importance et la splendeur de cette terre et de celte demeure, Alfred de Vigny ne montra pas beaucoup d'empressement à en reprendre le chemin. Pour l'y ramener, dix ans après, il fallut deux raisons qui ont bien peu de chose à voir avec l'amour de la Nature.

Au mois de février 1848, toutaussitôtaprès lellondrement du « trône de carton », il écrivait à Busoni :

« Lydia est retombée bien malade, et, depuis quelques jours, je l'avais menée à la campagne, quand a éclaté l'orage que nul ne semble avoir prévu. »

Cette maladie de M'"'= de Vigny était « une fluxion de poitrine » d une exceptionnelle gravité. Andral conjura le péril. Ordonna-t-il pour la convalescence le séjour à la campagne ? Toujours est-il que la chaude saison venue, le comte et la comtesse de Vign}', vo^^ageant en chaise de poste, à petites journées, et s'attardant. en route, à visiter plusieurs « cousins de Touraine » dans leurs châteaux, regagnèrent, pour la deuxième fois, cette vieille mais modeste maison rustique, définie dans le Journal d'un poète (1838) avec moins d'ambition que dans la page de roman :

« Une petite forteresse (1) entourée de bois de chênes, d'ormes, de frênes et de vertes prairies rafraîchies par des fontaines et des sources pures. »

Cette raison de sentiment était sa première raison. On s'attend moins à la seconde. En 1838, presque aussi étonné, je crois, de se trouver aux champs que le doge à Versailles, Vigny notait sur son journal ses impressions, et, à propos de ses « grands bâtimens » et de son « grand parc » onéreux « à entretenir », il faisait cette réflexion :

« Si toutcela, du reste, ne rapporte rien, il y a un dédommagement : c'est que les impositions en sont énormes et me donnent le droit d'être député. — Or c'est justement ce que je ne veux pas être. »

Dix ans après, au lendemain de la révolution,

(l) Ce mot de « forteresse » sort encore delà vérité. Vigny s'en rapproche avec l'expression : « mon ermitage héréditaire ».

ALFliKI) 1)1-; VIGNY \W LA NATUKE 40,'{

son point de vue était tout différent. Il écrivait, le 8 mars, à un médecin d'Angoulème, le docteur Montalenibert :

(( Vous devez penser comme moi que tout l'avenir de la France dépend de l'Assemblée nationale. Je me présente dans la Charente, comme sans doute M. Hubert vous l'aura dit. »

Il priait le docteur de vouloir bien l'aider à distribuer « cent » circulaires. L'appel aux électeurs, où le comte de Vigny fait état surtoutde son rang social, de son idéal de droitureet de ses titres littéraires, ne réussit pas (1). Candidat d'un autre Age, il se flattait de plaire aux Cbarentais en leur disant qu'avant d être nommé, il neleurferait pasl'injure de paraître en personne devant eux. C'est bien ainsi que l'on briguait le mandat de député aux premiers jours de la Restauration, quand on avait la prétention d'entrer dans la carrière politique en gentilhomme. Les partisans du comte de Vigny lui représentèrent sans doute que ce temps-là ne reviendrait plus et que pour réussir, à la prochaine occasion, il lui fallait entrer en relations directes et suivies avec les vignerons. Au mois de juillet 18-18, le gentilhomme s'installait dans sa propriété.

Il protestait d'ailleurs qu'il ne se présenterait plus à aucune élection. En mars 1849. pressé par quelques personnes, il laissa figurer son nom sur une liste. Il n'abandonnait rien de sa réserve hautaine: « On est venu me voir dans ma chaumière, et dans mon désert on m'a apporté bien des propositions. J'ai répondu que je ne sollicitais point cette mission, mais que je ne la refuserais pas. »

(1) Ce document a été réimprimé en 1881, 23 avril, dans le journal le Temps, par M. Jules Claretie.

404 ALFKED DE VIGNY

Il déclara qu'il attendrait sans dire un mot, sans faire un pas.

« S'il est écrit là-haut — ajoutait-il — que je dois monter à la tribune, eh bien ! tant mieux pour le droit et la raison, car je crois que je dirai là ce que les lettres n'ont pas encore fait sortir... Sinon, tant mieux encore, et surtout pour moi, car les affaires publiques m'empêcheraient de veiller sur ma chère enfant, et les pensées auront toujours une forme plus méditée et plus durable. — Je pense que la Destinée dirige une moitié de la vie de chaque homme et son caractère l'autre moitié. Cette fois, je laisse faii'e la Fortune. »

Une fois de plus, la Fortune lui fut contraire. Faut-il le regretter amèrement ? Je m'imagine que Vigny était aussi peu fait pour être député que journaliste. En 1831, il s'était enflammé à l'idée de combattre, dans YAvenir, à côté de Lamennais et du comte de Montalembert, pour la liberté religieuse. Il écrivit, en tout, une Lettre parisienne. Son second article, souvent promis, n'arriva jamais au journal. Aurait-il prononcé, à la Chambre, même un discours ? Il cherchait des diversions à son oisiveté, La politique aurait été pour lui comme un succédané du travail littéraire. En griffonnant, aux heures de la nuit, les nombreux « brouillons » dont il parle et qu'il détruisait presque tous, il avait bien le sentiment obscur, inavoué, que son esprit ne gardait plus assez de sève, assez de fraîcheur d'invention pour mettre au jour un beau roman, pour faire refleurir un pur poème. S'il eût été élu, la besogne des commissions et les entretiens des couloirs auraient-ils donné à cet esprit candide mais aigu, prompt à bâtir des châteaux en Espagne, mais non moins prompt à

ALFRHI) DR VIGNV KT LA NATUHE 405

découvrir de quelle étolTe ils étaient faits, l'illusion d'avoir trouvé la vie active '?

Quoi qu'il en soit, conduit, puis retenu, par les deux raisons que j'ai dites, dans sa terre du Maine- Giraud, Alfred de Vigny fit tout ce qu'il pouvait pour s'attacher à elle, et pour démêler des motifs, ou des prétextes tout au moins, de s'y trouver heureux. Ce ne fut pas difficile d'abord. Au sortir de Paris, le contraste du tumulte et des périls de la capitale avec le calme et la douceur des campagnes l'a exalté. " Partout les Moissonneurs deLéopold Robert assis sur leurs gerbes, » s"écric-t-il, sitôt qu'il se voit « hors des barrières » et qu'il chemine en sûreté par « les grandes routes de France». Au lieu des (( visages sombres ou haineux au regard de loup », ce sont des paysans, jeunes ou vieux, « souriant à leurs grands bœufs surchargés dépis, aux voyageurs qu'ils saluent, au soleil qu'ils bénissent ». A peine est-il rendu chez lui, qu'il y assiste justement à la moisson. Un peu plus tard, il préside aux vendanges. Il établit, il perfectionne une distillerie pour produire, avec ses raisins, « le cognac le plus pur ». Il veille à la santé et au bien-être des paysans qui travaillent pour lui ; il fait couvrir avec de bonnes lames de parquet le sol en terre battue de leurs pauvres logis ; il fait défricher, planter et bâtir ; il jouit du plaisir que sa femme ressent à voir s'épanouir les (leurs ; il goùle, par rellet, complaisamment, l'agrément tout nouveau pour lui de ces scènes de vie rustique.

Il entreprend de plus importantes réformes. II a l'ambition de rendre le manoir plus habitable. Il fait abattre quelques arbres II parlera bientôt des revêtements de vieux chêne dont il a parc ses vieux

406 ALFRED Dli VIGNY

murs. Les outrages du temps et du vandalisme de 93 doivent s'effacer. Lorsqu'on fait le pèlerinage du Maine-Giraud, on y retrouve la trace de ces travaux, exécutés avec moins d'adresse que d'honnêteté par un charpentier de village. On reste un peu surpris, mais non pas attristé, de leur aspect rudimentaire, de leur franche rusticité. A part une grande salle — la seule de cette dimension — où sontrestés quelques panneaux de bois sculpté qui datent du xviii^ siècle, il n'y a pas, dans la maison des Baraudin, la moindre trace d'art.

Quanta la « cellule de moine » dont le poète parle volontiers à ses amis et dans laquelle il se retire, à partir de minuit, pour couvrir d'écriture, jusqu'au matin, de larges feuilles de papier qu'il déchire le plus souvent, mais qu'il dépose quelquefois dans un coffre où elles s'entassent, cest simplement l'espace compris entre le palier supérieur d une vis d'escalier en pierre et la toiture même de la tour. Une sorte de siège en bois de chêne, qui peut servir de petit lit, à la rigueur, a été pratiqué dans un retrait du mur, et, en face, appliquée elle-même au mur, subsiste une caisse, en chêne comme le banc : c'est le « coffre » non pas antique ni rare, mais fabriqué grossièrement, qui se cadenassait comme pour préserver quelque trésor. Entre les deux meubles, je n assurerais pas qu'il y ait la place de trois pas. La cellule d un religieux ? Peut-être, mais bien plutôt le cabanon d un prisonnier. En explorant tous les recoins de la maison, le visiteur n'éprouve aucune envie de s'attarder longtemps dans cette sorte de réduit, qui n'est même pas égayé par une perspective extérieure ; mais il ne serait étonné qu'à demi, si Alfred de

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Vigny, comme à Loches Ludovic le More, s'était distrait des lourdes heures d'ennui qu'il a dû passer là en y gravant quelque inscription. Le poète aurait eu le droit de résumer ses trois ou quatre années d'existence rurale en reprenant le mot de Cervantes : « Fué cautivo : » — J'ai connu la captivité.

Je ne crois pas exagérer. Lorsque Vigny ouvre son cœur, — ce qui n'arrive pas à toutes les heures du jour, — le sentiment qui en jaillit spontanément est celui que je viens de dire, et les mots peu fardés c[ui traduisent ce sentiment sont ceux de collier ou de chaînes. Dès 1843, dans cette période de pessimisme aigu et d'orgueil stoïcien qui nous a valu les chefs-d'(vuvre des Destinées, il écrivait déjà à celle que le recueil Sakellaridès désigne par cette suscription « à une amie », et qui venait de séjourner toute une année en terre italienne :

« Hélas ! pourquoi me parler de moi ? Combien de chaînes n'ai-je pas au col dont je suis écrasé ! Puis-je voyager, moi ? Tout le monde excepté moi a le droit de voir et d'adorer la nature dans les belles contrées de la terre ; mais je ne puis rêver des félicités lointaines qui me sont ravies, pour toujours peut-être, et je ne me console de mon immobilité forcée qu'en me réfugiant dans tout ce que la philosophie et la poésie ont de plus abstrait. »

Cette « immohilité forcée », il la retrouve au Maine-Giraud et il iinira, comme l'on peut le croire, par en ressentir la lassitude, le dégoût : « Vous venez de quitter vos églogues et vos bucoliques, » écrit-il, dès septembre 1848, à sa jeune amie M""^ Louise Lachaud, qui rentre à Paris après un séjour de trois

408 ALFHKI) DE VIGNY

mois à Treii^nac, en Conèze, « mais il faut que je reste dans mes géorgiques. » Le 5 octobre 1849, il confie à Busoni son espoir de revenir à Paris «cet hiver » et, au sujet du Jules César de Barbier que Bocage voudrait jouer à TOdéon, il ajoute :

« J'aimerais à y assister ; mais ce que j'aimerais, je n'y dois point penser en ce moment, et il me faut dire avec Epictète : Souffre et abstiens-toi. »

Le regret de Paris est, il faut bien le reconnaître, atténué par cette idée que le bienfait de l'existence champêtre ressuscite vraiment M""^ de Vigny :

(( Pendant que je vous écris, ma chère Lydia, qui m'a chargé de vous serrer la main, va voir un chœur déjeunes filles qui vendangent des grappes grosses comme celles de la Terre promise. Elle se porte si bien en respirant cet air pur et chaud que je remercie Dieu de m'avoir laissé assez de bon sens et de sagesse pourgarder cet ermitage. »

Il plaisante assez volontiers sur les offres trop obligeantes de son « oncle anglais, le général Bunbury, gouverneur de la Jamaïque », qui l'invite à le venir visiter, ou de son ami « le ministre russe et chambellan aide de camp de l'Empereur », qui lui propose de l'aller rejoindre à Tiflis, en Géorgie, « pourvoir la guerre poétique des Circassiens ». Mais n'y a-t-il aucune amertume dans son sourire ?

« Mes amis me croient toujours disponible, n'est-ce pas curieux ? Moi qui suis en ce moment comme le dieu Terme, les pieds dans la terre, enfoncés jusqu'aux genoux, mais la tête ailleurs, je l'avoue, très prés du ciel quelquefois. »

ALI-Ri;!) DK VIGNY ET LA NATURK 409

Il rêverait le « vojage de la Toison d'or » (1), et ses plus longues escapades, pendant ces années de relégntion, seront quelques raresct maussades visites à Angoulème, une de ces « petites villes » qu'il ne peut souffrir, et encore un très court voyage, un seul, « à la Rochelle et dans les petits ports de mer » de la Saintonge. Il espère, un moment, s'aventurer avec M"'*^ de Vigny jusqu'à Genève, où le désir d'admirer le Mont Blanc l'attire moins que le secret espoir de retrouver le salon et la société de la comtesse de Circourt : il charge sa parente, M"'^Maunoir, de découvrir pour sa femme et pour lui un très modeste appartement, avec ou sans la vue du lac ; les pourparlers traînent un certain temps et le projet échoue.

Au mois de mars 1852, il croit rentrer à Paris, ramenant la comtesse de Vigny guérie. Mais la fièvre revient brusquement « sans motif, sans raison, sans prétexte, on ne sait pourquoi ». Si peur qu'il ait de se laisser gagner par « Tégoïsme », il fait, ce jour-là, sur lui-même un retour douloureux : « C'est le rocher de Sisyphe que l'on roule et qui ne cesse de retomber. Je donne de la vie et du courage à ce qui m'entoure, j'y dépense tout ce qu'il y a de joie naturelle et primitive dans mon caractère ; mais ensuite, quand je suis seul comme en ce moment à minuit, écrivant sous ma lampe dont la roue et les ressorts sont le seul bruit de ma solitude, la tristesse remonte à mon cœur et le serre plus qu'il ne faudrait. » Ces accidents imprévus, qui le retiennent au printemps de 1852, le rivent sur place à l'entrée de l'hiver.

(1) Lettre du 10 no\embre 1850 à la vicomtesse du Plessis.

« Les malles étaient faites, — écrit-il le 24 décembre, — et il ne s'agissait que de monter en voiture, quand Lj^dia est tombée malade. J'ai repris mon collier ou plutôt on l'a rattaché à la chaîne de la campagne, car, pour mon collier, il ne me quitte jamais. »

Quand il regarde la Nature, avec de telles ombres sur l'esprit, que pourraient lui dire de joyeux ou de tendre les bois, les prés, les sources, les bruyères du Maine-Giraud ?

L'été est brûlant, implacable. On ne secoue la torpeur dont on est accablé que lorsqu'il arrive de la mer « un bel orage ». Les impressions de juillet, de septembre même, tiennent en deux mots, et ce sont moins les impressions d'Alfred de Vigny que celles de la comtesse :

« Elle est heureuse des riches moissons qui viennent de se faire et des plus riches vendanges qui s'annoncent : ce lui est un spectacle et un baume vivifiant. »

Il nous donne de l'hiver aux champs une idée moins sommaire et il retrouve ici le don d'évocation du poète ou du peintre :

« Ce ne sont point les travaux de la terre qui occupent ce mois de décembre et de janvier. C'est l'époque où les bœufs se reposent et où les hommes veillent autour d'une lampe de forme romaine, et, sans le savoir, composent, avec les femmes qui filent, des tableaux à la Rembrandt. »

Ne comptons pas sur lui pour courir après les images et pour les prendre à la pipée, comme fait, du matin au soir, plus d'un jeune ou vieil oiseleur. Une fois, par hasard, pour attirer à lui le Parisien Busoni qu'une occasion peut amener à Angoulême, il en cueille une, à portée de la main; elle est natu-

ALFRED DE VKINY KT LA NATUUK 411

relie, éclairée, avenante comme un sourire : « Là vous me trouverez, je vous mets en voiture à côté de moi, et, en trois heures, nous serons, comme disent nos bons paysans antiques, au Maine, qui, dans ce moment, semble assis dans un bouquet. »

Mais quoi ! Il est de ceux pour qui « les jardins parlent peu » , comme avait dit un jour, sans le penser, son cher La Fontaine : « Mes arbres — écrit-il à sa cousine, la vicomtesse du Plessis — ne me disent rien et sont bêtes comme les vôtres. » 11 riposte à un autre ami qui le croit en humeur de consentir à se distraire : « Vous me parlez de distractions? Je n'en ai pas. » Il ne remplira pas le vide des journées en découvrant l'intime poésie de tout ce qui, dans le verger, dans la prairie, dans le champ de labour et dans la lande méprisée, s'étale ou se dérobe autour de lui, sans excepter « cent raretés à voir le long du marécage ». Il n'est pas La Fontaine et il n'est pas Chateaubriand.

Il est, ce qui vaut presque autant, Alfred de Vigny, c'est-à-dire un esprit profond et une âme orgueilleuse.

Assez d'écrivains, petits et grands, se sont fait une loi de suivre « en vrais moutons », non plus « le pasteur de Mantoue », mais Jean-Jacques le Genevois. Assez de voix, belles ou ingrates, retentissantes ou perdues, ont entonné avec ferveur — ou sans conviction — l'hymne en l'honneur de la Nature, ont célébré la grâce, la splendeur, la sublimité de

cette sphère aux pôles aplatis, dont nos philosophes, plagiaires, une fois de plus, des Grecs et des Romains, ont cru refaire une déesse auguste. N'est-il point temps de répudier ce culte fastidieux et de jeter le cri : Je suis homme ? L'homme a le droit d'opposer son mépris à l'univers, que l'univers le laisse vivre ou qu'il le tue. C'est une lâcheté que de prier, que de pleurer aux pieds d'une insensible et monstrueuse idole. Il manquait un athée à cette élégiaque religion : cet athée, ce sera l'auteur des Destinées.

Pour s'insurger ainsi contre une tradition qui lui paraît servile, Vigny n'a pas, comme on pourrait le croire, et comme on Ta dit trop souvent, attendu les suprêmes déceptions, les injures du sort, les amertumes de l'amour et les rancœurs de la vieillesse. Ses anathèmes admirables remontent à son âge le plus viril, et, avant de les proférer, il en avait conçu ridée depuis près de dix ans. Ce n'est pas en 1844, c'est en 1835 qu'il déposait, dans le Journal d'un poêle, le germe delà méditation ultérieure :

« J'aime rhumanité. J'ai pitié d'elle. La nature est pour moi une décoration dont la durée est insolente, et sur laquelle est jetée cette passagère et sublime marionnette appelée l'homme. »

Il s'exprimait ainsi, l'année où il donnait son Chatterton.

Ce parti pris hardi, original, a merveilleusement servi les moyens d'Alfred de Vigny : il a écrit la Maison du berger. Dans ces cinquante strophes, si puissamment rythmées, si riches d'harmonie, si fougueusement emportées par un courant de passion et

ALI'IŒU 1)K VIGNY 1. 1 l.A \AH lUC 11)}

de pensée irrésistible, continu, comme celui d'un fleuve, le poète français a égalé la profondeur, la majesté des hexamètres lucrétiens :

Je n'entends ni vos cris, ni vos soupirs ; à peine

Je sens passer sur moi la comédie humaine

Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.

Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,

A côté des fourmis les populations ;

Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre.

J'ignore en les portant les noms des nations.

On me dit une mère et je suis une tombe.

Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,

Mon printemps ne sent pas vos adorations.

C'est là ce que me dit sa voix triste et superbe, Et dans mon creur alors je la hais, et je vois Notre sang dans son onde et nos morts sous son herbe Nourrissant de leurs sucs la racine des bois.

Vivez, froide nature, et revivez sans cesse

Sous nospieds, surnos fronts, puisque c est votre loi...

Plus que tout votre règne et que ses splendeurs vaincs

J aime la majesté des souffrances humaines,

Vous ne recevrez pas un mot d'amour de moi.

Après avoir proclamé avec tant de vigueur ce credo négatif, Alfred de Vigny se trouvait engagé, sous peine de scandale et de ridicule éclatant, à ne jamais en abjurer un seul article. Fùt-il allé à Genève, eùt-il été saisi d'admiration devant la montagne géante, et se fùt-il émerveillé des nuances du lac, il n'avait plus le droit de laisser voir ses émotions.

* * Pouvait- il les détruire ? En septembre 1856, écrivant, une fois de plus, à cette même « amie »,

l'infatigable voyageuse dont il enviait, en 1843, la vie errante et affranchie de tout lien social, il lui fait cet aveu :

« Je me suis persuadé, en maudissant la terre, ses bois et ses montagnes, que je la détestais, que je ne croyais plus ni à l'air, ni à la lumière, ni aux grands horizons, et que tout cela n'est, après tout, qu'une toile de fond bonne à servir de cadre à la beauté que l'on aime, à la personne qui vous accompagne dans la vie, près de qui tout doit n'être rien. Ai-je tort ? ai-je raison ? Je ne sais ; mais il est nécessaire de croire toujours cela pour que les révoltes de l'homme soient un peu étouffées en moi, pour que je ne crie pas contre le ciel. »

II la prie de ne pas lui conter son voyage au retour, ou de lui affirmer :

« que le Rhin n'était pas beau, que ses îles n'avaient pas de verdure, que ses vagues n'avaient plus de mugissements, que ses châteaux étaient sans majesté dans leurs antiques ruines ; vous me direz cela, vous mentirez par amitié et vous me ferez du bien. Je reviendrai auprès de ma lampe, et je continuerai à écrire comme j ai fait hier jusqu'à deux heures et demie après minuit, pour tout oublier. »

Ah I que Tolstoï avait raison contre Zola! La passion exclusive, acharnée, immoralement égoïste du travail, du travail cérébral surtout, de cetie scribencli cacoethes que le satirique latin nomme de son vrai nom, empêche le visage humain de quitter son grimoire et de se redresser pour regarder autour de soi et au-dessus ; elle finit par cacher à nos yeux, hébétés par le clair soleil comme ceux du hibou, le vrai sens de la vie et son accord mystérieux avec cet univers qui la supporte.

Ai.i-Ki:i) du: vKixY i:t i.a natliîe 415

Pour s'oljsliiicr dans l'attitude que lui imposait, quelquefois malgré lui, son paradoxe contre la Na turc, Alfred de Vigny a trouvé au fond de son cœur très tendre, très impressionnable, de meilleures raisons.

Il chérissait, nous l'avons vu, comme il aurait aimé un de ses enfants, s'il avait eu le bonheur d'être père, la fille de ses deux amis, M.etM""' Ancelot. Depuis son mariage avec le grand avocat Lachaud, originaire de la Corrèze, et surtout depuis la naissance de Georges et Thérèse, les deux enfants qu'elle élevait avec tant de tendresse, la pieuse ^|me Lachaud — ou, de son nom de jeune fille, Louise-Edmée Ancelot, — passait la saison d'été et une partie de l'automne sur le plateau pittoresque mais trop souvent pluvieux et très froid, de la petite ville de Treignac. Ces voyages avaient pour Alfred de Vigny le douloureux inconvénient d éloigner pour des mois cette jeune amie, et, à ce qu'il croyait, de mettre en péril sa santé. Quand il pensait qu'elle avait à soutïrir d'un de ces brusques abaissements de la température qui sont le propre des régions du Limousin, il regardait de nouveau la marâtre nature avec les mêmes yeux, pleins de courroux, qu'au temps où il se déchaînait, en très beaux vers, contre sa cruauté impitoyable. Voici comment, dans une lettre écrite en 1855, il pousse sa diatribe :

« Ne cesserons-nous jamais de faire des compliments fades à cet amas de boue qu'on nomme la terre et dont la fragile créature humaine ne peut se garantir qu'à force de maisons et de chambres bien chaudes ? Savez-vous rien de plus triste que l'affreuse Aurore, si pâle quand je l'ai vue tant de fois tomber sur mes y«ux fatigués après les nuits

416 ALl'RHD DE VIGNY

que j'avais passées à veiller près dun lit de malade. Comme elle apporte avec elle l'humidité et le frisson du matin, et les rosées malsaines et glaciales ! Que de fois je lui ai fermé les rideaux les plus sombres avec indignation, en rallumant les bougies qui ne prennent pas comme elle un air de gravité indifférente. Elles sont un peu mélancoliques comme la vie et se consument lentement comme elle (1). »

A la mêmedate, l'année suivante, les mêmes préoc cupations reviennent, et c'est contre la vie rustique et ses embûches redoutables un torrent de malédictions :

« Si j'écrivais à une autre personne que vous, je dirais : C'est bien fait : vous nous quittez pour aller à la campagne, vous y trouvez la pluie et le froid, tandis qu'à Paris on n'a pas encore fait de feu et l'on étouffe. Mais je pense que ce séjour vous fait mal et je deviens sérieux. Le grand air qui vous environne est un vent humide et perpétuel qui tourbillonne dans les oreilles et pénètre dans la gorge de Louise, qui sera toujours délicate et vulnérable, si l'on n'en prend un soin continuel. Mais c'est un soin bien inutile que de lui recommander sa personne qu'elle traite avec une indifférence dédaigneuse. »

Il serait abusif de citer jusqu'au bout cette lettre, reproduite, je crois, dans le volume imprimé de la Correspondance. Comme on en peut juger par ce fragment, chaque mot révèle la tendresse et s'illumine de bonté.

Après l'avoir lue en entier et avoir scruté, de très près, tout ce qu'on peut connaître de la correspondance de Vignv', si l'on n'a pas acquis l'absolue con-

(1) Histoire d' une âme, par Georges Lachaud, p. 138 et sq. Cet ouvrage, un in memoriatn pieux, n'a pas été mis dans le commerce. Le texte cité est peu connu.

viclion qu'au fond de soi le poète stoïcien ait eu en haine la Nature, on croit très fermement à son affirmation : « J'aime rhumanitc. »

Par ce beau mot d'humanité, il n'entend pas cette entité pompeuse et décevante dont on fait si grand bruit et à hiquelleon veut sacrifier les plus indispensables affections ; il désigne quelques êtres chers dont il est sans cesse occupé, et dont son âme, incurablement inquiète, ressent, avec une sympathie plus douloureuse encore que leurs maux et leurs afflictions, les plus légères souffrances.

On doit penser qu'en vieillissant et qu'en s'avançant vers la mort par un vrai chemin de la croix, Alfred de Vigny ne put pas abdiquer ce sentiment d'aversion qu'il avait exprimé, pour la première fois, longtemps auparavant, en méditant sur ce mot, la Nature. Le ciel lui paraissait toujours aussi noir, aussi lourd et aussi sépulcral que dans la nuit de la divine veille au Mont des Oliviers :

Mais un nuage en deuil s'étend comme le voile Dune veuve.

Le monde extérieur avait fini, pour lui, par se réduire à deux chambres « d'hôpital », celle où jM""^ de Vigny, aveugle et presque tombée en enfance, agonisait, et celle où il achevait de renoncer à la vie et à la pensée. Si quelqu'une des images qu'il avait autrefois tracées lui revint à l'esprit, ce dut être celle de la Nuit enveloppant à tout jamais notre univers :

La terre sans clartés, sans astres, sans aurore.

Pour pénétrer plus avant dans l'étude du cœur et l'analyse de l'esprit chez un poète comme Alfred de Vigny, il n'est pas superflu d'examiner s'il a renouvelé ou non le lieu commun inévitable de la mort, Oter à VOdyssée le XP chant, celui de l'évocation des ombres dans le pays des Cimmériens ; ôter au Testament de Villon la ballade où le compagnon des repues franches, le complice, l'instigateur de plus d'un détestable exploit, nous parle, en quelques vers qu'on n'oublie plus, du « fiel qui crève » sur le « cœur » et de « Dieu scet quelle sueur » et des « joinctes et nerfs » qu'on voit « croistre et estendre »; ôter aux oraisons funèbres ou aux sermons de Bossuet les méditations sur l'agonie de Madame et ces images de l'anéantissement du cadavre humain, retracées avec une ardeur farouche, presque passionnée, par la fidélité d'un impitoyable pinceau, ce serait arracher à ces ouvrages une partie de leur puissance d'émotion et dépouiller — qu'on me passe le mot — les cerveaux d'élite qui les ont fait naître, de ce don le plus rare et le plus enviable dans un écrivain supérieur, la profondeur delà pensée. J'essaierai de soumettre à cette épreuve le labeur littéraire accompli par Alfred de Vigny et de montrer qu'ici, pas plus qu'ailleurs, l'impression qui sort

ALFRED DE VIGNY i:ï LA MORT 419

de l'œuvre ne se trouve en désaccord avec le sentiment exact de ce qu'a été l'homme.

On ne nommera pas beaucoup de poètes et de romanciers chez lesquels l'idée de la mort soit revenue avec plus d'obstination. Dans les Poèmes^ il n'y a, pour ainsi dire, aucun sujet, si ce n'est la Dryade et Symélha et le Bain d une danw romaine, qui n'aboutisse au dénouement fatal.

Dans la Somnambule, datée de 1819, le poète a pour objet de nous émouvoir avec le meurtre involontaire de l'épouse la plus tendre et la plus innocente, que frappe d'une épée son jeune époux, dans le transport de jalousie d'une hallucination liée à son sommeil morbide.

Deux ans plus tard, Vignj^ écrit à Vincennes la Prison. Malgré l'incertitude du dessein, on peut y voir la Mort, la bienfaitrice méconnue, qui rend enfin la liberté au prisonnier d'Etat entré jcunedans les cachots et demeuré vraiment l'homme sans nom, puisqu'il n'est, encore aujourd'hui, que le Masque de fer, pour le roman et pour l'histoire.

En 1822, la Fille de Jephlé nous conviait à déplorer la destinée d'une jeune vierge, éprise delà vie, avide du bonheur, et que le vœu homicide d'un père a condamnée à s immoler sur les autels du « Dieu de la vengeance ». Mais le Moïse, composé au même moment, faisait entendre les paroles de désespoir du grand prophète, qu'écrase le fardeau d'une autre destinée, celle d'élu du Tout-Puissant, et qui supplie le Seigneur Dieu de lui donner la paix profonde du tombeau :

Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.

Dans Dolorida, la jalousie pousse l'amoureuse outragée au meurtre et au suicide.

Que voyons-nous dans le Déluge ? Un tableau, large et saisissant, de la destruction des êtres qui peuplent la terre, et, sur ce fond de toile, au premier plan, l'agonie du dernier couple humain, de deux jeunes amants que le flot montant n'épouvante pas, car il les engloutit ensemble. C est le rêve du romantisme, la suprême félicité que, dans le drame de Hugo, Hernani et Doua Sol au milieu même du bonheur appellent de leurs vœux, c'est-à-dire la mort, mettant le sceau suprême et la bénédiction divine aux transports de l'amour. Ces sentiments dérivés de Werther, de René, surtout de Manfred, Alfrqd de Vigny les exprime en vers français, le premier, et il leur a déjà donné la forme dramatique dans ce dialogue exhalé par deux voix expirantes :

Sans doute après la mort nous serons réunis.

— Venez, anges du ciel, et prêtez-lui vos ailes.

— Recevez-la, mon père, aux voûtes éternelles.

Nous retrouvons dans Eloa le même dénouement sentimental, vrai paroxysme de l'amour. Mais cette fois, pour conquérir l'éternité de la passion, les deux amants, au lieu de s'élever avec l'aide de Dieu jusqu'à la région lumineuse des bienheureuxet jusqu'aux sources de la vie, s'engoutïreront résolument dans l'enfer des damnés, dans ce royaume « sans clartés » où triomphe la Mort.

La fin sanglante du héros, du soldat, envisagée

déjà, dans la satire à prétentions épiques du Trappiste, comme le but où doit mener l'honneur, fait le sujet de la romance devenue presque populaire qui s'intitule le Cor.

Dans la Duchesse de Soubise, Marie-Anne, fille d'un catholique ardent et acharné, a sauvé du massacre de la Saint-Barthélémy un des huguenots, un blessé qui, avant d'expirer, l'épouse : devenue par un oui, murmuré d'une voix compatissante, et par le remerciement d'un regard où l'exaltation du moribond raj-onne, héritière d'un fief puissant et d'un riche trésor, elle entre « au couvent des nonnes en Saintonge », y fait largesse et donation entière de ses biens et meurt bientôt, « vierge et veuve à vingt ans ».

Plus encore que dansles Poèmes, on reconnaîtrait dans les romans d'Alfred de Vign}»^ cet amour du tombeau, signalé par Musset chez un autre grand pessimiste, Léopardi.

Lorsque Cinq-Mars est vaincu par le sort, la seule issue ({ui ne puisse pas réduire ce héros de la révolte à s'abaisser, c'est la mort hautaine du grand seigneur : l'échafaud est pour lui, dans la ruine de ses ambitions, le refuge suprême.

Le suicide arrache Gilbert aux affres de la faim et aux horreurs de la folie. Le suicide sauve Chatterton du désespoir de ne pouvoir aimer et être aimé sans trahison, sans honte, sans remords.

Le supplice des criminels couronne dune gloire impérissable ce jeune poète de génie, André Chénier, que son intrépide vertu a rangé parmi les suspects,

a fait emprisonner et condamner, a livré au bourreau.

Dans les récits de Servitude et Grandeur militaires, Vigny a exprimé particulièrement le caractère fatal, inéluctable et quelquefois terrifiant, de la mort.

Le jeune auteur de couplets, déporté par le Directoire, mais condamné secrètement à être fusillé sur le vaisseau dès qu'on atteindra la ligne du Tropique, tombe à la mer, exécuté sous les 3'eux de sa jeune femme.

L'explosion formidable de la poudrière de Vincennes mutile, avec une adresse inouïe, le corps de l'adjudant : elle a tranché le pied tout net et l'expose aux yeux du passant comme une pièce anatomique ; elle a séparé la tète et la poitrine du reste du corps et des bras comme l'aurait pu faire un couperet.

Le sabre du capitaine Renaud s'enfonce au hasard dans le groupe des gens du poste, surpris en plein sommeil, et troue la poitrine dun enfant blond, d'un officier de quatorze ans. D'autre part, la bille de marbre glissée dans un pistolet d'arçon par le gamin de Paris qui joue à l'insurgé, blesse à la cuisse l'officier à la canne de jonc, et, par un de ces retours singuliers qui donnent à l'obscure fatalité comme un aspect de loi divine, jette à la tombe, après une inutile amputation, le meurtrier de l'enfant russe.

Quelque place qu'il ait faite dans les écrits de sa jeunesse à cette puissance, bienfaisante ou formidable, et quelque intérêt ou quelque habileté deffet qu'offrent certains de ses tableaux, on ne saurait prétendre qu'Alfred de Vigny nous ait, jusqu'ici,

révélé sur la mort rien d'inédit, ni rien niénie de très profond.

La mort n'est encore pour lui que le deus ex /nuc/j/na. dont l'intervention agrandit un récit ou poétise un personnage. Rien ne trahit une impression directe, rien n'exprime l'intime émotion. Si le poète demeure au seuil du mj'stère, c'est qu'il n'a pas encore éprouvé cette immense douleur qui seule doit l'initier : il n'a point vu mourir sa mère.

Il était jeune, à l'époque où son père agonisait. Il ne put pas, nous dit-il, « supporter » la « vue » de ce dernier combat : le vieux chevalier de Saint-Louis y garda toute son intrépidité. L'octogénaire, courbé en deux depuis la guerre de Sept Ans, se « redressa violemment » sous l'ciTet des angoisses suprêmes et mourut a héroïquement ».

Le seul trait qui se soit gravé dans l'esprit du jeune officier, c'est cette illusion d'apaisement qui se produit lorsque l'agonie a pris fin, et qui nous apparaît comme un sommeil presque divin de toutes les souffrances. Stella évoquera un souvenir, lorsque le romancier replacera sur les traits de Gilbert « ce masque sublime que nous met la mort ».

Lorsqu'il perdit sa mère, Alfred de Vigny était un homme de quarante ans. Non seulement il la regarda mourir, mais, avant d'avoir la douleur d'en être à jamais séparé, il avait eu la joie de prolonger ses jours. Au début du mois de mars de l'année 1834, un transport cérébral amenait, chez elle, une paralysie de « tout le côté droit, joue, bras et jambe »et. peu de jours après, une seconde attaque décuplait le péril. Le traitement barbare qui consistait alors à « dégager le cerveau » au moyen de

saignées abondantes et réitérées, ne s'exerça pas sur la mère sans torturer le fils, que pénétrait de trouble et de pitié l'intervention chirurgicale.

« Quand son sang coule, — écrivait-il à la suite de deux nuits d'anxiété et de terreur, — mon sang souffre ; quand elle parle et se plaint, mon cœur se serre horriblement ; cette raison, froide et calme comme celle d'un magistrat, brisée par le coup de massue de l'apoplexie, cette âme forte luttant contre les flots de sang qui l'oppressent, c'est pour moi une agonie comme pour ma pauvre mère, c'est un supplice comparable à la roue. »

Après plus d'un mois de ce supplice, il vit pourtant la malade, malgré son grand âge, se remettre à demi et, pendant des années, à force de dévouement passionné et discret, de sacrifices de tout ordre pieusement dissimulés, il réussit à la garder auprès de lui, dans un état toujours précaire et l'esprit trop souvent troublé par des accès voisins de la démence. Une troisième attaque, survenue en 1837, le 19 décembre, emporta brusquement la comtesse Léon de Vigny.

Quand le pas de la Mort se fit entendre de nouveau, l'impression d'Alfred de Vigny ne fut pas du tout ce qu'elle avait été à sa première approche, une douleur déchirante et désespérée. Il s'était habitué à luttercontre cet ennemi, il espéra le vaincre encore, et il ne songea tout d'abord qu'à courir et qu'à s'agiter — ce sont ses expressions — « comme l'équipage d'un navire en danger ». C'est seulement lorsque tout fut accompli, qu'il éprouva « l'indicible stupeur de voir l'absence de la vie ».

Tout ce qu'une mère chrétienne avait pu déposer,

dans le cœur de son bien-aimé fils, d'enseignements

ALFUKD DE VICNY KT LA MORT 425

religieux, d'espoir en un Dieu 1res clément, de foi dans rimmortalilé, se réveilla niiraculeuscnient sous l'aiguillon de la douleur. Vigny vit dans cette aiïliction une cruelle épreuve où le « dessein » providentiel apparaissait. Il pria le Maître des cœurs de ne jamais éteindre dans le sien la révélation que ce déchirement soudain venait d'y faire pénétrer. « Aurai-je la force de l'écrire ? » lisons-nous dans le Journal d'un poète à la date du mardi soir 26 décembre, presque au lendemain de la mort.

« Encore cela, ô mon Dieu ! Afin que, si j'ai le malheur de vivre et de vieillir, la faiblesse humaine ne me fasse jamais oublier cette nuit fatale et sombre, mais où quehjues signes consolants et divins me sont apparus ! Mon Dieu ! je me jette à genoux, à présent, je m'abreuve de ma douleur, je m'y plonge tout entier, je veux me remplir d'elle uniquement et repasser dans mon âme tous les instants de cette perte de ma mère. »

Et il se représente, une aune, les péripéties de ce drame de l'agonie. Il en réveille, sans pitié, sans merci pour lui-même, toutes les émotions. Pas un détail n'échappe à sa mémoire, depuis l'instant où, comme il rentrait à minuit, sa mère l'a entendu passer et l'a appelé à son aide. Il a couru chercher le médecin, l'a ramené, s'est laissé tromper tout d'abord par son calme affecté, comprend enfin que c'est la dernière heure, court au lit de la mourante, lui prend la main, lui baise le bras droit, s'eflraie, s'en va dans la chambre voisine pour appeler le docteur au secours, entend ce cri de désespoir : « Mon fils, où est mon fils » ? rentre aussitôt, la trouve « assise sur son lit », lui « baise le front », de la main droite presse « sa main froide », la con-

jure de dire une parole à « son Alfred, son fils qui l'aime et qui Ta toujours adorée ». Elle lui « serre la main et laisse tomber sa tête sur sa poitrine. La vie avait cessé. » On le retrouve à genoux près d'elle ; il faut l'arracher à sa prostration. En se répétant le mot affreux : « tout est fini » , il tourne vers le ciel des yeux séchés par la douleur, mais débordant de mystiques supplications :

« Avez-vous reçu dans votre sein cette âme vertueuse, ô mon Dieu ? Soutenez-moi dans cet espoir, que ce ne soit pas un passager désir, qu'il devienne une foi fervente ! »

Après avoir revu par limagination et contemplé longuement l'ombre de sa mère, le poète orphelin évoque, dans sa pensée, les moments délicieux où celle dont la voix s'est pour jamais éteinte lui murmurait, très peu de jours auparavant, en manière d'adieu, cette chanson de Jean-Jacques :

Une mère dont le désir

Etait de laisser sur la terre

Sa fille heureuse, et puis mourir.

Et il implore une seconde fois Celui qui donne ou refuse la grâce, pour que, par son secours, les doutes de son cœur soient dissipés :

« Donnez-moi, ô mon Dieu ! la certitude qu'elle m'entend et qu'elle voit ma douleur, qu'elle est dans le repos bienheureux des anges, et que par vous, à sa prière, je puisse être pardonné de mes fautes. »

Ces oraisons, « d'une profonde ardeur », lui donnent d'abord un peu de paix. Mais l'habitude prise, depuis le jour de la naissance, de puiser au sein

maternel tout raliincnt de sa pensée, ne saurait se perdre en un jour. Longtemps encore, un élan instinctif le ramène vers le chemin où, naguère, il était assuré de voir, les bras tendus vers lui, celle qu'il a perdue. Il lui faut revenir au sentiment de la réalité : il gardera désormais « dans le cœur » tout ce qu'il disait à sa mère.

Il la retrouve dans ses rêves. Une nuit il lisait, en songe, le Slabat, et le relisait.

« A la seconde lecture, j'ai cru voir ma mère étendue à mes pieds et j'ai pleure amèrement. Mes sanglots m ont éveillé, et en portant mes mains à mes joues, je les ai trouvées inondées de larmes. »

Le temps fait son (tuvre. La douleur dure encore, mais s'adoucit, et peu à peu, le sentiment cède la place à la pensée. Alfred de Vigny s'est remis au travail, s'est attaché à de fortes lectures. En 1839, il étudie les théories du docteur Strauss sur le Nouveau Testament. Son christianisme d'adolescent, resté vacillant depuis le premier choc des passions et depuis l'engouement pour le lyrisme de Byron qui les divinisait, reçoit une atteinte profonde. En 1840, il semble prendre son parti de l'incrédulité ; il donne une forme plus arrêtée à des pensées jusquelà incertaines :

« Toute religion n'a jamais été crue qu'à moitié et a eu ses athées et ses sceptiques. Mais les sages ont gardé leurs doutes dans le cœur et ont respecté la fable sociale reçue généralement et adoptée du grand nombre. »

En 1843, il est, décidément et sans retour, athée. «On parle de la Foi. Qu'est-ce après tout que cette chose

si rare ? — Une espérance fervente. Je l'ai sondée dans tous les prêtres qui disaient la posséder et n'ai trouvé que cela. — Jamais la certitude. »

C'est le moment même où Alfred de Vigny, remué très profondément par les débats de la parole intérieure et comme pénétré, dans tous les replis de son cœur, d'une puissance d'amertume dont rien, depuis Lucrèce, ne nous avait donné l'idée, enferme en des ouvrages ramassés, comme la Mort du loup, des pensées et des expressions qui donnent bien l'idée d'une poésie souveraine. « Souffre et meurs sans parler », dit le poète à Thomme qui gémit et qui supplie, agenouillé devant son Dieu. Que notre agonie égale au moins en majesté celle du fauve orgueilleux qui, percé de vingt coups mortels, garde sa haine, sa vaillance, son dédain,

Et, fermant ses grands jeux, meurt sans jeter un cri !

Plus audacieuse encore et magnifiquement blasphématoire, la composition du Mont des Oliviers nous montre la misère et l'inutilité de l'agonie de l'Homme-Dieu. Sous sa forme première et incomplète, elle aboutit déjà au nihilisme implacable qui sera la religion suprême de Vigny : elle ne le formule pas. C'est en 1862, envoyant la mort s'avancer pour le frapper lui-même, que le poète ajoutera à sa pièce de 1843 cette conclusion, qui rejette le Dieu chrétien et tous les autres dieux dans cet abîme du néant d'où nos espoirs les avaient fait sortir :

S'il est vrai qu'au Jardin sacré des Ecritures

Le Fils de l'Homme ait dit ce qu'on voit rapporté ;

Muet, aveugle et sourd au cri des créatures, Si le ciel nous laissa comme un monde avorté, Le juste opposera le dédain à l'absence Et ne répondra plus que par un froid silence Au silence éternel de la divinité.

Cette doctrine austère, où le génie du poète des Destinées semble s'être trempé, comme le fut dans l'eau noire du Styx le corps du fils de la déesse, exprimera jusqu'à son dernier jour ses sentiments et ses pensées. Qu'on se rappelle ses accents d'amitié fraternelle au lendemain de cette catastrophe où a péri la lillc aînée de son ami Victor Hugo. Pas une allusion menteuse aux espérances de l'au delà. La consolation de la mère elle-même ne viendra que de la compassion tendre et puissante du compagnon de toutes ses douleurs.

Le bon Nodier meurt. Toutes les amitiés, que l'on pouvait croire flétries, se ravivent sur celte tombe. Vigny retrouve là Alexandre Dumas. Il lui reproche doucement de ne le voir jamais. « Nous n'avons pas le temps de nous voir, nous nous lisons, » répond le romancier. « Et nous nous aimons, » ajoute le poète. La profanation du cimetière par « cette foule parisienne, curieuse, indifl'érentc, qui divise et remplace les amis intimes », l'irrite et le pousse à serelirer. La rencontre de H. de Latouche, dissimulant tout son chagrin dans un coin sombre, lui rend sa tendre émotion : le sévère penseur et le misanthrope ulcéré se serrent la main, « les larmes aux yeux ». Ils se sont reconnus, malgré leurs traits raodiliés, déjà vieillis ; leur cœur est resté lier comme au temps de jeunesse où ils s'étaient liés ; ils o;it le droit de s'estimer encore.

Pour s'être habitué à ne l'envisager que sous l'aspect du néant absolu, Vigny n'en est que plus porté à respecter, à honorer la mort. Quand l'historien Augustin Thierrj' succombe après mille douleurs, le poète qui avait dit :

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche Dans la voie où le sort a voulu t'appeler,

s'impose l'obligation de suivre, en tenue d'académicien, les obsèques de cet énergique ouvrier de la science, qu'il ne connaît pas, mais dont il sait qu'une cécité inexorable, en s'abattant sur ses yeux de chercheur, n'a pas pu réussir à le condamner au repos. Il sera presque seul à l'enterrement de Gustave Planche. Alfred de Vigny avait autrefois servi le critique de tout son pouvoir, et l'obligé avait marqué d'abord des sentiments de gratitude ; mais il s'était montré, depuis, sous un autre jour : au lendemain de Chatterton, les rigueurs de son jugement avaient été sournoisement mêlées d'attaques personnelles haïssables.

« Je souffrais dans mon lit, — écrit Vigny, — je ne souffrirai guère plus à Fcglise, en suivant ce qui reste de Gustave Planche qui, je crois, fut toujours malheureux en tout. J'y serai un peu comme le chien noir derrière le convoi du pauvre. Car à Paris, le matin, à huit heures, on ne se dérange pas pour la mort d'un autre Souvenezvous du cardinal de Retz qui disait : « Au moment des repas on ne prend jamais les armes ; les Parisiens ne se désheurent jamais. »

En matière de volonté et de vertu, ou même d'héroïsme, nous sommes exigeants au suprême degré,

ALFUED I)K VKINY I:T LA MORT 431

lorsqu'il s'jigit d autrui. Un critique s'est rencontré pour reprocher sévèrement à l'auteur de la Mort du loup d'avoir manqué de force d'àme, au point de révéler ses atroces souQVances à quelques-uns de ceux qui l'approchaient pendant les deux années qu'a duré sa cruelle mort. Comment Vigny aurait-il pu s'}' prendre — en admettant qu'il l'eût voulu — pour ne rien laisser soupçonner de sa déchéance physique à des familiers comme Barbier ou Busoni, à des parentes aussi proches et aussi chères que la vicomtesse du Plessis ou M""' Dupré de Saint- Maur '?

Quand sa dernière maladie se déclare sous sa forme aiguc, le 4 septembre 1861, il vient de recevoir de sa cousine deTouraine M""^ du Plessis, u ne lettre où elle l'accuse d'indifférence et d'infidélité de cœur.

Elle en est toujours à ce jeu de coquetterie qui s'est engagé entre eux depuis le jour où ils se sont connus, c'est-à-dire depuis un jour de la saison d'été 1848. Il s'est complu à cet aimable passe-temps, tout autant qu'elle. Mais ce roman d'amour superficiel, renouvelé des divertissements de l'époque des précieuses, doit prendre fin : l'heure n'est plus aux madrigaux épistolaircs. La maladie dont il souffre a des origines lointaines. Personne n'a rien connu d'une fièvre tj^pho'ide, contractée en Charente il y a des années. En écrivant aujourd'hui à sa parente, Alfred de Vigny garderait un silence aussi rigoureux sur la (jaslralgie qu'on lui a découverte, s'il n'avait pas à repousser ce reproche d'oubli.

Celte première conlidcnce amènera, de la part de la vicomtesse, d'incessantes interrogations :1e malade

le plus secret se croirait-il permis de n'y taire aucune réponse?

Même nécessité de renseigner Busoni, Barbier, Pauthier de Censay, un ou deux autres. Vignj' ne pourra plus bientôt voir ces intimes amis qu'à certains jours et qu'à certaines heures. Il choisit les moments où sa torture est suspendue et lui laisse assez de répit pour qu'il puisse être à peu près sûr de ne pas étaler trop indiscrètement le spectacle de ses souffrances.

Dès que la première attaque du mal, si longue et si douloureuse, s'est un peu affaiblie, il rend ses droits à l'amitié.

« Le lundi dont vous m'écriviez que vous aviez pris note — mande-t-il à Philippe Busoni — s'est effacé de votre agenda. A présent vous pouvez y écrire tous les jours, et surtout tous les soirs, et quand vous serez libre, je vous verrai enfin, j'en suis assuré- Ne venez pas avant midi, parce que mes nuits sont presque toutes sans sommeil, et je m'endors d'une pénible manière lorsque vient le jour. »

Il reprend même le fardeau des devoirs que son état d'académicien lui a créés et qu'il a toujours pris au sérieux. Après leur avoir, pendant longtemps, sacrifié les loisirs qu'un autre aurait voulu probablement se réserver pour ses propres travaux, il y emploie plus d'un moment du repos toujours agité qu'il prélève, à longs intervalles, sur des journées où l'irritation des centres nerveux offensés ne cède trop souvent que pour donner passage au plus lourd assoupissement.

A partir d'octobre 1861, il reçoit les visites de l'abbé Gratr}', candidat à l'Académie française. En

décembre et janvier 1»S()2, il accueille non sans faveur un autre candidat, Charles Baudelaire, dont il admire, dont il aime les Fleurs du mal, tout en répudiant le titre du volume et en reprochant à l'auteur d'avoir mêlé au suave parfum de son bouquet original des « émanations du cimetière d'Hamlet».En mai 1802, il entre en correspondance avec Barbey d'Aurevilly et, après un échange de lettres qui donnent, des deux parts, 1 impression d'une brillante causerie, il assigne à l'auteur de V Ensorcelée un rendez-vous pour le 27 mai, « à deux heures de l'après-midi ».

Au sortir d'une période de soins delà plus extrême rigueur, il prend un ton plaisant pour parler de sa maladie et de l'événement qui pourrait bien y mettre fin.

« J'ai pensé, durant mes vingt-neuf jours de lit et de jeûne absolu, que je ferais bien d'écrire de ma main mes billets de part pour mon convoi, signés et paraphés, en laissant la date en blanc. Et chacun écrirait le jour et, s'il fait beau, s'il fait très beau, ni vent ni soleil, il viendrait à la suite de ce joli char que Michaud disait nous être prêté généreusement par la patrie reconnaissante II me revient à l'esprit que vous ne savez pas ce que dit un jour Michaud, l'auteur du Printemps d'un proscrit. — Combien touche un académicien par an? lui dit-on. — Douze cents francs et le corbillard. — N'admirez-vous pas la quantité d idées riantes que donne cette maladie de nerfs ? »

Plaisanterie amère ! — s'écriera peut-être mon critique intransigeant ; — ironie presque grimaçante 1 Je répondrais volontiers, pour parler d'Alfred de Vigny comme Alfred de Vigny lui-même parlait de M°"^ Roland, théâtrale sur l'échafaud : n'est-ce pas

déjà beau que de garder, dans de pareilles occasions, l'emphase de l'orgueil ou seulement l'humeur ironique et railleuse?

Faut-il l'en excuser encore? Alfred de Vigny n'a pas pu résister à la tentation de relever par une association d'idées héroïque la détresse de son mal affreux. Il se compare à Prométhée cloué sur son rocher et déchiré par le vautour. Cette image lui donne une satisfaction qu'il ne sait pas dissimuler : il la reprend, il la redit à des poètes, à Auguste Barbier, à Busoni, à Ratisbonne et à Barbey d'Aurevilly. Il faudrait être stoïcien, deux fois plus qu'Epictète et que Thraséas, pour se scandaliser ici, ou n'avoir jamais eu soi-même à se reprocher un mouvement de vanité, pour se permettre de sourire.

A de certains moments, Alfred de Vign}^ se repro che sa maladie et son état d'immobilité, comme une « faute bien grave ». C'est qu'il ne peut plus rendre à la comtesse Lydia les services, les soins, les attentions, qu'il s'était fait un devoir étroit de lui réserver.

Il n^a pas eu le moyen d'écarter d'elle des importunités qu'il regarde comme odieuses. On est venu la tourmenter et l'effrayer sur la question du « salut » du malade, sur le danger qu'il court d'être privé des secours de l'Eglise. N'osant pas s'attaquer directement à lui sur ce sujet, deux voisines, la fille et la mère, ont pris « le chemin détourné », ont mis la comtesse de Vigny dans la confidence de leur complot, se sontflattées de l'amener à leur servird'auxi-

liairc. Dès qu'elles se retirent, la malheureuse Anglaise éclate en sanglots.

« Toute conversation sur les croj'ances religieuses — écrit Vigny — lui semble un reproche fait à la sienne, et les entretiens mystérieux sur les confesseurs et l'accès qu'il serait bonde leurrendre possible lui apportaient une épouvante inexprimable dont j'espère la préserver à l'avenir. »

Mais déjà, quelques mois plus tôt, c'est en parlant à sa personne que labbé Gratry, candidat au fauteuil académique, avait cru pouvoir hasarder quelques mots au sujet du surnaturel et de la vie céleste. Il rencontra de la réserve, et il craignit d'avoir causé du mécontentement. Vigny le rassura par une lettre courtoise, mais ferme. Il promettait de discuter à fond, une autre fois, les questions qu'ils avaient à peine « effleurées » et « en plaisantant » : il n'aurait pas eu, ce jour-là, l'énergie nécessaire.

« La controverse est une escrime assez fatigante et il faut disposer de toutes ses forces pour que les armes soient égales. Il ne convient pas d'ailleurs que nous confondions les deux questions de la destinée du ciel et des élus de l'Académie française. »

Quelque silence qu'il s'impose ordinairement, par égard pour» la faiblesse égoïste de pauvres âmes qui s'appuient encore sur des pratiques païennes et qui n'ont pas l'abondance de bonté qui devrait leur suffire pour faire le bien sans réclamer une récompense, y mettre un prix et fixer des conditions comme par un acte de notaire », il ne réussit pas toujours à réprimer les mouvements d'impatience, de secrète irritation que lui causent le mysticisme superstitieux et la dévotion idolâtre. J'ai cHé ailleurs sa lettre sin-

gulièrement expressive à M"*^ Lachaud sur le « miracle » prétendu d'un accident de voiture à Treignac : quelque affection qu'il ait pour cette noble et vertueuse amie, il la menace de laisser tomber sur ses litanies « quelque grand coup de raison pareil aux coups d'épée de Roland ».

Cette fidélité au dogme d'une humanité affranchie du joug éternel, ouvrière de sa destinée, ne se dément pas un instant.

Après le saisissement de douleur que lui a causé la mort de la comtesse, sa femme, et dans la « rechute » accablante qui en est la suite pour lui, une insomnie irréductible le condamne, toutes les nuits, à compter tous les coups de sa pendule. Lorsqu'il a écrit très longtemps à la lumière des bougies, il les éteint : les souvenirs « récents » affluent, et les larmes « coulent sans témoins » pour s'arrêter, pour « se cacher », quand vient le jour. Il consent à recevoir ses parents, écartés aux premières heures du deuil ; il fait effort pour « leur paraître guéri » ; les uns simulent avec lui l'absence de préoccupations et se donnent même un air folâtre, comme la vicomtesse Alexandrine ; d'autres ne déguisent pas du tout leurs « pessimistes » impressions, multipliant l'envoi à' amulettes, faisant intervenir et suspendant aux murs de sa chambre à coucher « les médailles de la Vierge immaculée et même des saintes amoureuses comme M""^ de Chantai ». L'archevêque de Paris lui rend visite par trois fois et sans parler « d'un certain nombre d'abbés » qu'anime un grand zèle , l'èvêque d'Orléans, Mgr Dupanloup — celui-là même qui jadis avait amené à composition M. deTalleyrand, — s'assied,

AMHl-.n DE VIGNY ET LA MORT 437

auprès de son fauteuil ou de son lit, pour essayer sur lui tout le pouvoir de sa [)ersuasion. Rien n'ébranle la volonté d'aboutir au néant cbez ce penseur, dédaigneux de l'espoir : il reste libre obstinément, et tel qu'il s'était ailirnié avec tant d'énergie dans ses pièces des Deslinces.

Idées et sentiments. Alfred de Vigny subsiste tout entierjusqu'auxbeures de l'agonie. Si délabréquesoit son corps, le cerveau est intact et relient les ruines.

Le 30 avril 1863, moins de cinq mois avant sa mort, il discute les chances de la candidature de Littré comme académicien.

Le 12 mai 1863, il écrit à M"""^ J. de Saint-Maur qu'on lui avait dit être souffrante, et, sentant bien qu'il lui écrit pour la dernière fois, il lui donne quelques conseils sur l'éducation de sa jeune fille Marie.

Il termine par ce mot touchant : « En faisant ouvrir mes fenêtres au soleil, je vous parle pour me figurer que je ne suis pas seul. »

Le 16 août 1863, il mande Jean Gigoux pour lui remettre le portrait « qu'il avait bien voulu se résigner à faire » de lui, trente ans auparavant. Il voulait s'acquitter envers l'auteur de ce « petit chef-d'œuvre » en le léguant à 1 amie de l'artiste, M'"^ Honoré de Balzac.

Ces précautions prises, il ne lui restait plus qu'à dire à la Mort, comme le docteur Noir du livre de Slello : « Tu viendras donc toujours la même pour tous »?etqu'àla recevoir avec une impassible dignité, les yeux à demi clos, puisqu'elle seule et le soleil « ne peuvent pas se regarder en face ».

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