‹ Alfred de VignyChapitre 13 sur 22 · I. — Le milieu académique · texte numérisé non relu

I. — Le milieu académique

Depuis le mois de janvier 1842, époque où il posa sa candidature à l'Académie française, jusqu'à l'automne de l'année 1863, qui marque la fin de ses jours, Alfred de Vigny a mis au premier rang de ses désirs ambitieux, et — après quelque temps de méchante humeur, puis d'absence forcée — au premier rangde ses occupations, la fonction académique. Son Journal d'un poète, ses lettres à Busoni, et, plus encore, ses lettres à la vicomtesse du Plessis le démontrent abondamment. La correspondance inédite ajoute à cette documentation quelques traits significatifs qu'il n'est peut-être pas inutile de reproduire.

La curieuse comédie observée par le candidat au cours de ses démarches, pendant ces trois années où il essuya six échecs, le dépit et la rancune qu'il conçut du discours que Mole dirigea contre lui le jour de sa réception, la protestation boudeuse qui s'ensuivit, la satisfaction d'amour-propre que lui procura la soirée intime passée chez le roi pour remplacer la visite traditionnelle, tout cela n'occupe pas moins de quarante pages du Journal d'un poète.

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qui, défalcation faite de la préface copieuse de Ratisbonne, et des brouillons en prose ou des bribes de poésie qu'il a joints à ce manuscrit pour grossir le volume, en contient à peine deux cents. Ces quarante pages n'ont pas suifi pour épuiser la verve ou l'amertume de Vigny sur le sujet. Il y reviendra, en lcS62, un an avant sa mort, dans ses Mémoires incdils, et l'on voit bien ici que plus l'événement s'est éloigné de lui, plus les moindres détails ont pris d'importance à ses yeux, se sont solennisés, ont tourné au tragique. Ce serait faire tort à ce très noble esprit que d'appliquer la loupe à ces senilia, et je n'en parle ici (jue pour en indiquer, par un seul mot, le caractère.

La correspondance inédite ne contient, à ma connaissance, qu'un seul billet qui se rattache aux visites du candidat. Il est de Casimir Delavigne ; il est daté du 16 mars 1843. L'académicien s'excuse de n'avoir pas été chez lui, quand Alfred de Vigny s'y est présenté. Il a été, depuis, « indisposé », mais « se sent mieux ». Il sera toujours chez lui vers quatre heures, et son visiteur ne peut pas douter du plaisir qu'il aura à le recevoir. Vigny réitéra sa visite six jours après. C'est au sortir de cette entrevue que, le 22 mars, il a noté dans son Journal l'impression suivante':

« Casimir Delavigne. — Malade, et, avec un soin de convalescent craintif, les pieds sur un tabouret chauffé intérieurement, il me reçoit en frère, airectueusement les mains pressées dans les siennes, mais ne me cache pas qu'il a eu avec M. Patin une liaison de camarade de collège qui l'engage. — Mais, comme il croit qu'il aura peu de chances, passera à moi au second tour. »

Patin fut élu contre Alfred de Vigny, comme l'avaient été, un an auparavant, dans une même séance, Ballanche et Pasquier, comme le furent encore, entre 1843 et 1845, Saint-Marc Girardin, Sainte-Beuve et Prosper Mérimée.

Un autre billet inédit jette un trait de lumière sur les incidents de séance qui suivirent la réception d'Alfred de Vigny et sur 1 agitation réelle que créa, dans l'Académie, son attitude de protestation contre le discours de Mole, qu'à la réflexion, et après avoir recueilli les commentaires des gens de son monde (1), il avait déclaré injurieux pour lui. Le doj'en de l'Académie, l'octogénaire M. de Lacretelle, à qui Louis XVIII avait octro^'é des lettres de noblesse, mais que l'on appelait encore, à quatre-vingtdix ans, Lacretelle jeune, comme aux premiers jours de la Révolution, crut devoir écrire au comte de Vigny, le 21 février (2), pour se faire honneur d'avoir manifesté non contre lui, comme l'avaient dit certains journaux, mais tout à fait en sa faveur :

« Vraisemblablement, Monsieur et cher confrère, vous n'avés pas connu les débats qui ont eu lieu à l'Académie française à l'occasion des trois lettres que vous lui avés écrites. Vous auriez su que, secondant uotre illustre ami, M. Victor Hugo, je vous avais défendu avec chaleur et

fermeté Il me serait fort pénible de me voir attribuer

des sentiments fort éloignés de ceux que je professe pour votre talent, pour votre caractère et pour la dignité de 1 homme de lettres. »

(1) J'en produirai une preuve plus loin.

(2) La séance de réception avait eu lieu le 29 janvier. « Trois lettres » de Vigny en trois semaines, on peut trouver que c est beaucoup d'agitation pour peu de chose. Mucli ado about nothing, disait-il lui-même, mais dans une autre occasion.

Alfred de Vigny fit à cet aimable vieillard, que M. Patin, dans une autre lettre inédite, appelle « le bon M. Lacretelle », une réponse pleine de dignité. Jen détacherai seulement les premiers et les derniers mots :

« Monsieur et cher confière, je n'ai reçu absolument nul détail sur les débats intérieurs cfui ont dû avoir lieu à l'Académie française en mon absence, et depuis mercredi dernier je nai vu aucun membre de l'Académie, aucun ne m'a écrit et il y a eu jeudi sans doute une nouvelle séance... J'aime à penser que nul de mes confrères ne m'a trop violemment et injustement attaqué comme j'étais absent. Sans m'avoir rien dit de leurs propos, on m'a fait savoir pourtant que vous avez parlé de moi et sur mon refus avec une loyauté et une chaleur dont j'irai vous témoigner chez vous ma gratitude. »

« Vous choisirez les vôtres, à l'Académie », avait dit Ballanche au comte de Vigny, alors candidat. Si Charles Nodier et Alexandre Soumet avaient été encore de ce monde, c'est vers ces amis de sa jeunesse qu'Alfred de Vigny se serait porté tout d'abord. Des vieux compagnons de la Muse française, sans parler de Victor Hugo, il restait, lorsqu'il fut élu, Alexandre Guiraud, ce Gascon « très sensible, très bon, très spirituel, doué d'un sens poétique très élevé ». Vigny se faisait une fcte de « siéger prés de lui » et Guiraud « s'en réjouissait » tout autant : une opération chirurgicale « maladroite " tua l'excellent homme, trois semaines après que le succès du « cher Alfred » l'avait comblé de joie.

C'est un honnête poète classique, M. de Pongcrville, — le traducteur trop élégant et trop peu exprès-

sif de Lucrèce, de VEnéide, du Paradis perdu, l'auteur des Amours mythologiques, des Epitres et d'autres poèmes, dont la lecture avait souvent appesanti les séances solennelles de l'Académie, — qui l'attira de préférence, et pour d'assez bonnes raisons. Les Pongerville et les Vigny étaient depuis longtemps en relations. Aimé Samson de Pongerville avait d'ailleurs plus d'agrément dans l'esprit que ses efforts poétiques ne le feraient croire, et sa politesse d'ancien régime, forme extérieure, chez lui, d'un naturel affectueux et bienveillant, était faite pour plaire au nouvel académicien. Voici, portant la date du 26 juillet 1846, un brouillon de lettre d'Alfred de Vigny qui exprime fort bien la nature de leurs rapports :

« En vous voyant quitter hier si brusquement l'Académie, j'ai craint que vous ne fussiez malade. J'ai envoyé le frère de notre bon Pingard s en informer, mais vous étiez parti. J'espère que ce n'était qu'une bagatelle causée par la chaleur. Je voudrais aller m'en enquérir chez vous, aimable et cher confrère, mais je ne le pourrais pas aujourd hui. Si vous êtes bon et surtout bien poi'tant, vous rassurerez un de vos amis en m'écrivant : ce n'était rien.

« Et jeudi, j'espère, vous serez assis près de moi et nous tâcherons que le Juste soit mieux écouté que l'Injuste et ne soit pas battu comme celui d'Aristophane. ))

Dès le lendemain, M. de Pongerville remercie et rassure son « cher et excellent confrère », et, s'attachant à la formule du néophyte encore tout près du baptême, il la reprend avec le hochement de tète d'un initié qui a perdu ses illusions :

« Nous soutiendrons le Juste, me dites-vous, et je reconnais là votre penchant ; le Juste a grand besoin

tl'appui. Hien de plus diilicile à faire que le Bien, mais rien n'est plus agréable que de le tenter, soutenu par vous. — Dk Pongkrville. »

Cinq ans plus lard, M. de Pongcrville était cruellement frappé dans ses plus chères affections : il l)crdait son lils, jeune honinie de la plus t^rande espérance. En répondant aux affectueuses condoléances qu'Alfred de Vigny lui avait adressées dans une lettre écrite du Maine-Giraud, il lui disait:

« Hélas ! vous avez connu le fils qui m'est ravi.-. Il était mon avenir, je renaissais en lui, tout s'est évanoui devant moi ; ce qui me reste à traverser de la vie est douloureux et sombre Cependant je dois ressaisir du courage pour tout ce qui m'environne... Souvenez-vous toujours de moi, de ma famille, dans la retraite qui vous tient éloigné du lieu où vos talents et votre caractère ont laissé des traces ineffaçables. Depuis votre longue absence je ne siégeais plus à côté de votre place, il m'était trop pénible de la voir inoccupée. Pourtant je sens et j'approuve les motifs de votre éloignement. L'homme de bien respire mal dans l'atmosphère du désordre et de la haine. Espérons qu'un ciel plus clément nous rapprochera (1).-. »

Alfred de Vigny ne reprit sa place auprès de Pongerville que dans le courant de l'année 1853. Il l'occupa, pendant huit ans, avec une édifiante assiduité. Vers la fin de l'année 1861, il s'absenta pour s'aliter et ne revint, pour ainsi dire, plus. Quoiqu'il lût né cinci ans avant Alfred de Vigny, M. de Pongcrville lui survécut sept années.

(1) Celte lellre inédite porte l'indifalion de lieu et de date : « Aux Quignons, près Nanterrc, 2(J novembre 1851. » Tout lecteur a saisi l'allusion aux troubles révolutionnaires. Beaucoup d'imaginations étaient alors hantées par la terreur ou par l'horreur du spectre rouge : c'était le cas de Pongerville et d Alfred de Vigny.

Les bons rapports de confraternilé qui existèrent entre Alfred de Vigny et Pierre Lebrun, un autre poète académicien, d'un mérite très supérieur à celui du traducteur de Lucrèce, peuvent retenir l'attention. Il ne s'agit d'ailleurs que d'un moment, vivement éclairé par un billet et une lettre qui s'échangèrent entre le 20 et le 26 de janvier 1854.

Pierre Lebrun, à cette époque, était âgé de 69 ans. Il avait été le poète imberbe dont Napoléon l" avait reçu etlu, au château de Schœnbrunn, après le succès de ses troupes à Austerlitz, l'ode : A la Grande Armée. En donnant, sur l'heure, à l'auteur de cette ode une pension de 6.000 francs, l'Empereur crut remercier Lebrun-Pindare. On lui apprit bientôt qu'au lieu d'être quelque vétéran chevronné de l'armée des poètes, Pierre Lebrun ne représentait qu'un conscrit sans galons : la pension fut réduite des quatre cinquièmes.

Marie Stiiarl, un grand succès de l'année 1820, le Cid d'Andalousie, une œuvre intéressante et assez neuve, mutilée par les censeurs et trahie par les interprètes en 1825, le Voyage en Grèce, poème publié en 1828, itinéraire lyrique, où la réalité perce parfois, et que plus d'un littérateur ne lut pas sans profit, avaient, dès 1829, conduit Pierre Lebrun à l'Académie française. Il y arriva aussitôt que les libéraux purent y pénétrer : il y suivit de près Roj^er-Collard. Il contribua plus qu'un autre à faire élire Victor Hugo, sept ans plus tard. Il vota, je n'en doute pas, pour Alfred de Vigny,

J'ai rappelé ailleurs comment l'auteur du Cid

d'Andalousie, en introduisant dans la tragédie ou la comédie héroïque un élément de lyrisme amoureux, avait été un précurseur et prépara, par son échec qm n'en fut un qu'en apparence, le grand triomphe (r//t'r/2a/n.Jouéequatrefois seulement, non imprimée pendant vingt-neuf ans, la pièce de Pierre Lebrun était célèbre et ignorée : on en parlait chez les lettrés ; peu d'entre eux l'avaient entendue. Quand le libraire Perrotin la publia dans l'édition des poésies complètes de Lebrun, en 1854 {(Euvves, 2 vol. in-8°), plus d'un journal revint sur cet événement littéraire de l'année 1825, et Alfred de Vigny interrogea courtoisement son confrère. La réponse fut un billet laconique, mais gracieux, accompagnant l'envoi des deux volumes des Œuvres.

Dans sa lettre de remerciements, dont le brouillon s'est conservé, Alfred de Vigny s'excuse de sa « question », que ce présent a rendue indiscrète. Il abonde en remerciements, en expressions llatteuses. Retrouvant dans l'un des deux volumes le Voyage en Grèce (1), qu'il possédait déjà dans l'édition princeps, il en parle d'abord. Il a souvent, assure-t-il, recommencé ce voyage en prenant « pour guides les croix » qu'il avait laissées sur les marges lorsque de tels vers lui faisaient « battre le cœur » pour la première fois. Il voudrait retrouver dans le texte réimprimé tous ses souvenirs anciens. Il cite des hémistiches qui sommeillaient, depuis vingt-cinq ans, dans son cerveau et qu'a brusquement réveillés le titre du poème :

!•) Le tilre exact est le Poème de la Grèce, dans l'édition de

« Y verrai-je Stamboul, la reine de l'aurore, et ces beaux grands aigles qui descendent dans le vent des tempêtes et montent dans les éclairs (1) ? »

Mais ce qui est à retenir, c'est ce qui a trait à la tragédie de 1825. Faisant allusion aux confidences de la préface sur le mauvais vouloir des acteurs, Alfred de Vigny s'exprime là-dessus en homme qui a connu les détours du sérail et ses redoutables embûches :

« C'était donc une intrigue du palais, mais du palais léger des coulisses, qui arrêtait don Sanche ? Quel dommage, et comment n'avez-vous pas fait quelque effort pour le faire reparaître au soleil d'Andalousie? Mais je sens cela, nous sommes ainsi faits et bien vite effarouchés des moindres froideurs. »

Cet aveu est à retenir : il explique, pour une part, qu'après certaines déceptions, Vigny se soit définitivement détourné du théâtre.

D'après Pierre Lebrun, Talma, pour peu qu'il eût encore vécu, aurait fait remonter la pièce. Il s'en préoccupait, presque à la veille de sa mort, et il était également tenté par les trois rôles principaux. Vigny reprend comme un écho :

« J'ai cru entendre la voix profonde de Talma sous chacun de vos vers comme une basse continue... Il me semble qu'il n'était plus assez jeune en 1827 (2) pour jouer le jeune Cid d'Andalousie, si charmant et si passionné.

(1) « Avez-vous la reine de l'Aurore? » est un vers du Poème delà Grèce ch. iv, t. I, p. 111. v. 1 « Descendent dans le vent, montent dans les éclairs », id , ch. vn, l. I, p. 144, v. 8.

(2) 1827 eût été la date de la reprise projetée, qui n'eut pas lieu. La pièce ne fut jouée qu'en 1825, pour la première fois le 1=' mars. Le manuscrit primitif, dit l'auteur, datait du début de 1823.

L'Age doit être entre celui de Chérubin et de Roméo. Le sombre frère lui eût mieux convenu, c'est un portrait de Murillo ou de Ribeira {sic). Je ne suis pas surpris qu'il ait été tenté par don Bustos. Cependant quel charme il devait reprendre dans la scène des jardins et quel beau duo ce devait être que celui de sa voix et de celle de Mlle Mars, dont les syllabes tombaient si harmonieusement et si nettement. »

A propos des suppressions exigées par la censure de la Restauration, et qui avaient rendu la pièce obscure, il se demandait comment le public avait pu entendre quelque chose au vrai sujet, s'il « n'avait pas vu le roi recevoir des coups de plat d'épée sur Alphonse ». Et il ajoutait : « Mais à présent qui vous empêcherait de faire reprendre cette tragédie? » En attendant, il se donnerait le plaisir de la jouer seul, dans sa chambre et à sa manière: « J'y mettrai Talma dans tous les rôles d homme et vous partout, ce qui est bien mieux. Car je viens d'y trouver des beautés que j'ignorais entièrement et n'avais trouvées nulle part »

En s'exprimant ainsi, il semblait oublier le merveilleux duo de passion du drame d'Hernani et les èpanchenienls si purs, si délicatement émus, des deux adolescents, Otbert et Regina, dans les Bnrgvaves. Et pourtant si, en 1854. cette louange de Vigny était démesurée, elle eût été, en 1825, si clairvoyante et si exacte !

Quelques années plus tard, au printemps de l'année 1860. un autre académicien, poète aussi, François Ponsard, confrère d'Alfred de Vigny depuis

1855, voulut pénétrer assez loin dans son intimité, mais, par une assez lourde erreur, ne s'y prit pas de la façon la plus heureuse. C'était au moment le plus critique de la vie de Ponsard. Après les grands succès de Lucrèce, de VHonneur et l'Argent^ de la Bourse, l'écrivain restait accablé sous les dettes et l'épuisement. Dans une lettre de 1857, que la thèse de M.Latreille, son érudit panégyriste, nous fournit, Ponsard écrivait à Bocage :

« Je suis désespéré, parce que je n'ai pas d'argent et parce que j'en dois — et parce que je n'ai rien fait de bon, et parce que m'étant engagé à livrer une pièce, je ne l'ai pas faite, mais je la ferai — et puis j'ai mille soucis du côté d'Aix — voilà tout — c'est bien assez, je pense. »

M. Latreille a expliqué, par le détail, le sens de l'expression : « du côté d'Aix ».I1 s'agit dune liaison avec l'aventurière qui s'est appelée M"*^ Wyse, M""^ de Solms, M'"« Rattazzi. Elle avait réussi à grouper autour d'elle, et d'un journal, qui s'appelait les Matinées dWix-les-Bains, des écrivains comme Ponsard, Dumas, Sainte-Beuve, Emile de Girardin, Arsène Houssaye, d'autres encore. Ponsard, nous dit toujours M. Latreille, y écrivait des vers qui furent rassemblés, longtemps après, sous le titre de Cahier bleu du poète. Cette intrigante personne fit tout ce qu'elle put pour se rapprocher du comte de Vigny. Il répondit à l'offre d'un volume de M""^ de Solms en disant à Ponsard qu'il enverrait ses ouvrages. Presque aussitôt, la précipitation de M"'^ de Solms et sa prétention inélégante de vouloir disposer de lui amena chez Alfred de Vigny un mouvement de recul.

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« Ce soir, — lui écrivait-elle, — on joue Horace et Lydie aux Français (reprise). Je me suis imaginé, après la représentation, de réunir deux ou trois amis, Sainte-Beuve, Ponsard, etc., autour d'une petite table, de quatre verres fêlés et de dix assiettes cbréchées, tout ce qu'on trouve dans le ménage de mon poète, sous le prétexte fallacieux de souper, mais avec la résolution bien arrêtée d'essayer de retrouver une de ces bonnes causeries d'autrefois dont on ne jouit plus à Paris en l'an de grâce 18G0. Voulezvous vous unir à nous ? Vous nous donnerez une grande joie, dont nous vous serions tous bien profondément reconnaissants (après le théâtre à 11 h). »

C est à François Ponsard qu'Alfred de Vigny répondit dès le lendemain, et sa pensée se lit très nettement sous la politesse de son excuse :

«25 août 1860(1).

« En revenant chez moi hier, àl h. après minuit, j'ai trouvé la plus aimable invitation du monde, à laquelle il aurait fallu se rendre à onze heures. Permettez que je vous prie de me servir d'interprète auprès de votre gracieuse et mystérieuse amie et de lui exprimer tous mes regrets.

'< Je vais emporter à la campagne pour quelques jours la nouvelle comédie que vous avez bien voulu me donner.

« Je la lirai dans la solitude, puis j'irai voir si les comédiens ont été vos dignes interprètes (2). — J'espère vous trouver ici et pouvoir causer seul à seul avec vous de ces mystères de la Poésie qui est pour nous : la grande déesse.

(1) Cette lettre inéditee est publiée d'après la minute autographe.

(2) Il s'agit sans doute de la comédie de Ponsard jouée en 18G0, au Vaudeville, et intitulée : Ce (/ni plaît aux femmes. Cette pièce en trois actes en contient un de marivaudage, un de féerie, un de réalisme. Interdite momentanément à cause du 3* acte, peignant la misère des ouvriers, la pièce fut corrigée par l'auteur, mais imprimée sans corrections. Le théâtre fit de l'argent ; mais l'échec littéraire fut assez marqué.

« En toute conversation sérieuse je n'estime que les duo. L'harmonie n'est que là pour moi. Le trio est déjà trop nombreux et trop tumultueux selon mon goût. Toute troisième personne est un témoin impatient ou distrait. C'est une sorte de petit public qui juge et critique les deux autres et ne cesse d'ouvrir des parenthèses dans lesquelles s'échappe et se perd la conversation comme une pierre de fronde.

« Or nous aurons beaucoup à dire, il me semble, quand nous reprendrons notre entretien sur les choses littéraires, si méconnues et si profondes.

« Un poëte m'écrivait dernièrement :

Prêtre désespéré d'un culte sans apôtre !

« Il avait raison. Mais c'est un de ces désespoirs raisonnes et paisibles qui ont toujours le sourire sur les lèvres et que console un entretien sincère et réfléchi de ceux qui. ainsi que vous, veulent soutenir dans les hautes régions de la pensée l'esprit troublé delà nation.

« Croyez-moi donc bien tout à vous.

A. de V. »

Ponsard sut perdre la partie. II répondit par des remerciements et des protestations d'admiration, d'une admiration très ancienne :

« Je lisais vos œuvres dans nos vallées, avant qu'un hazard (sic) m'eût poussé dans cette mêlée littéraire où vous apparaissiez déjà comme un glorieux chef. . . Quelques hommes comme vous pourraient refaire le public, mais vous vous tenez à l'écart maintenant, et peut-être avezvous raison.

« Odi profanum vulgus. C'est, je le crains, le mot de la poésie, à l'heure qu'il est. »

Il ajoutait, avec cet accent si reconnaissable de l'homme qui, sous l'impression de tristesses inavouées, trouve tout préférable au temps présent:

Vous êtes heureux : vous êtes venu, quand le siècle enfantait des poètes, et vous brillez dans la partie lumineuse de notre histoire littéraire. — Ceux que vous admettez dans votre amitié sont heureux ; ils retrouvent chez vous la Muse ailée, la pure et noble Musc. J'aime la (jrandc déesse, et j'aime son hôte, n

Trois ans plus tard, la crise morale dont Ponsard soulVrait plus qu'on n'eût pu le deviner, se dénoua, en juillet 186.'}, par le mariage avec Marie Dormoy. Ce lut, pour l'écrivain, comme un réveil de ses facultés d'invention. Il donna en 18G6 le Lion amoureux; un an après, on jouait Galilée. Au moment où Ponsard, après avoir touché bien des récifs, carguait ses voiles dans le port, Alfred de Vigny achevait de mourir.

Si l'on veut bien se reporter au chapitre Alfred de Vigny et Auguste Brizenx, on y peut voir comment, même avant d'entrer à l'Académie, Alfred de Vigny avait utilisé, au profit de son ami le poète breton, ses relations de romantique avec l'auteur de Loscaris, devenu ministre de l'Instruction publique. Ce n'est pas seulement à Brizeux que Villemain, pour complaire à Vigny, témoigna toute sa faveur Nous le voyons, à sa requête, venir en aide à un indianiste de soixante-dix-huit ans et lui fournir les appuis nécessaires pour éditer le plus précieux de ses travaux :

« Que vous avez bien fait de vous hâter ! Combien a t-il d'années encore à attendre sa chère grammaire sansfcrite? Il croit bien qu'il ne vivra pas assez pour en cor-

DK VIONT. ~ »I 17

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riger toutes les pages, mais je suis sûr à pi'ésent qu'il en veri'a au moins les premières, n'est-il pas vrai (1) ? »

Et c'est un peu à la prière de Vigny qu'il confie à Léon de Wailly une mission scientifique en Angleterre, mission très infructueuse, car en arrivant à Londres, les recherches que le Français se proposait de faire dans les archives britanniques se trouvaient déjà entreprises et conduites, avec des ressources bien autres, par toute une équipe de travailleurs groupés dans une commission que le gouvernement anglais venait d'instituer.

Alfred de Vigny fit de son confrère M. de Salvandy, deux fois ministre, le même usage que du secrétaire perpétuel : il le força à protéger Brizeux. de Wailly et Berlioz. Et quand M de Rémusat, en 1846, viendra demander son suffrage à l'académicien, il y aura déjà, entre lui et Vigny, un lien de même ordre : trois ans auparavant, l'auteur de Chatterton, se rappelantque le ministre del'Intérieur du cabinet Thiers avait, « sur sa recommandation », secouru un malheureux jeune homme qui venait de «quitter sa triste vie » (2), écrivait en ces termes au bienfaiteur :

« J'ai besoin de vous remercier du bien que vous lui avez fait... Ces jours-ci, m'a t-on dit, un journal en faisait honneur à un autre ministre et à un autre ministère ; en

(\) Cette citation est tirée d'une lettre qui fait partie des archives de M le marquis de Montferrier, petit-fils de Villemain et descendant d'Abel Hugo Elle ma été gracieusement communiquée par un excellent critique, M. Vauthier. qui a été chargé de publier la correspondance de l'ancien Secrétaire perpétuel.

(2) Cette périphrase désigne Lassailly. Plusieurs détails de la lettre l'indiquent très clairement; Cf. Journal d'un poète, p. 162, année 1840, 12 mai.

vérité, Icsi'c vos non vobis ne devrait s'attacher qu'aux œuvres et non aux bonnes actions.

« Je serais très heureux, Monsieur, de profiter encore, pour causer avec vous, des heures de désœuvrement que vous laissent les affaires publiques. »

En réponse à cette lettre, M. de Rémusat disait à M. de Vigny :

« J'irai vous remercier. Je ne suis à Paris qu'en passant, vous ne me trouveriez que ces deu.x jours de 10 h. à midi, mais je saurai trouver l'occasion de causer avec vous. »

L'académicien, dans Alfred de Vigny, ne s'offrait peut-être à l'esprit du lecteur que sous l'aspect où, lui-même, il avait tenu à se représenter, c'est-à-dire comme un candidat susceptible, hautain, et, pour tout dire, infatué de ses œuvres et de son nom. Il apparaît déjà très différent, et bien plus digne d'être aimé ou honoré de ses confrères. Rien n'achève de nous le peindre comme ses façons de parler ou d'agir avec les candidats On n'est pas plus encourageant et toutefois plus discret ; on ne peut pas mieux ménager ou relever les amours-propres.

En lui offrant les deux premiers volumes de son Ilisloire de la Lillcralnre française, ce qui était, non pas faire œuvre de candidat, mais annoncer, pour un avenir plus ou moins rapproché, une candidature, Désiré Nisard lui écrit :

i' J'espère que vous remarquerez les points par lesquels nos opinions sont communes, et qu'en particulier sur les qualités d'esprit et sur les eilorts de travail qui rendent excellent un écrit français, sur le respect que l'écrivaia

doit au public et se doit à lui-même, nous serons d'autant plus d'accord que plus qu'aucun auteur de ce temps-ci, vous appliquez vous-même ces principes, par la façon dont vous écrivez et dont l'homme, dans vos livres, recommande l'écrivain. »

On voudrait bien avoir la réponse d'Alfred de Vign3\ On n'a que le témoignage de l'aimable cordialité qu'il manifesta, trois ans après, au candidat. « M. Nisard, écrivait-il le 8 février ItSoO, à Busoni, est pour moi une très ancienne connaissance. » Le terme était exact : par un billet du 6 novembre 1829, au temps des représentations d'Othello, Désiré Nisard demandait à Vigny une loge pour « deux Anglaises très sensibles aux vers » et « pénétrées de reconnaissance » pour cette « belle traduction de leur Sbakespeare ». Il s'excusait d'avoir déjà « presque abusé » de la complaisance de l'auteur. Lorsque en 1850, au mois de février, il vint faire au comte de Vigny la visite réglementaire, l'accueil qu'il reçut le pénétra de gratitude :

« Il est impossible de rendre plus douce par plus de bienveillance une visite d'ordinaire si embarrassante, il est impossible de la rendre plus utile au visiteur par une conversation plus solide et plus délicate. Croyez bien que je ne mêle pas à 1 impression qui m'en est restée des espérances qui ne respecteraient pas le secret de vos délibérations. Je ne veux être heureux et reconnaissant que de votre accueil, et je me contente de penser que je ne puis guère être plus obligé envers ceux qui me promettent leurs voix pour l'Académie, qu'envers vous, Monsieur, qui m'encouragez par de si précieuses marques d estime à m'y présenter. »

C'était une réserve expresse de Vigny quand il s'entretenait, même avec le candidat qu'il voulait

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appuyer le plus, de ne jamais se laisser arracher une promesse de vote. Il le fera encore entendre à l'auteur dramatique Aut^ier : « Croyez que les poêles à qui je ne promets jamais ma voix sont ceux (jui le plus courent grand risque de l'avoir.» Il le dira plus vivement à d'autres.

Sa conscience à peser scrupuleusement tous les titres des candidats est rendue évidente par le degré d'information que marquent ses réponses, — tardives quelquefuis, mais topiques ordinairement, — à l'envoi de leurs œuvres. Il a lu les huit volumes imposants du comte de Marcelin s :

« Je me serais reproché, lui écrit-il, de vous en remercier sans les connaître tous et sans avoir avec vous parcouru la Grèce et même écouté ses chansons. La diplomatie plane sur toute chose. C'est aussi une sorte de demi-déesse (1). qui dirige hien ses élus. Elle vous a conduit, il me semhle, avec une bonne grâce toute particulière dans les plus importantes contrées prés des grands monuments et au milieu des hommes dont le nom est monumental. Vous avez parlé très dignement de ces doubles grandeurs, vous avez saisi quelques traits de cette nation puissante et toujours croissante qui heureusement pour nous est une sœur aujourd'hui et dont la reine porte le nom de la Victoire. Vous avez aussi, pendant bien des années, recueilli les soupirs de cette pâle morte que nous avions voulu ressusciter, mais qui fut à peine galvanisée, cette (Irèce toujours éteinte ou convulsive et qui semble prêle à

retomber dans son sépulcre Je reviendrai errer avec

vous parmi tant de choses et de personnes dignes d'admiration et j'espère avoir aussi très souvent 1 occasion de vous entendre les louer comme vous savez le faire. »

(1) 11 a commencé sa lettre en rappelant avec admiration la Vénus de Milo, rapportée en France, chacun le sait, par le comte de Marcellus.

Mais il y a limite à tout, et le défaut de réserve chez un candidat trop ardent l'a trouvé, une fois au moins, ombrageux et récalcitrant. Dans sa hâte d'obtenir la succession du vieux Tissot, Ernest Legouvé s'avisa, comme il le dit lui-même, « de profiter de l'occasion pour réclamer une faveur ». Sous prétexte qu'il travaillait depuis trois ans à « un ouvrage fort sérieux, en vers », une Médée écrite pour M"'^ Rachel, mais ajournée par le départ de l'actrice pour la Russie, et que par suite, il ne serait joué « qu'au mois de juin après l'élection », il souhaitait que ce travail lui fût compté.

«Je serais très désireux, Monsieur, ajoutait-Il, que vous voulussiez bien en prendre connaissance avant la représentation, soit que je vous le lusse, soit que vous le lussiez. Est-ce possible ? »

Sous la forme la plus courtoise, la réponse d'A. de Vigny contient une leçon de goût.

« Permettez-moi de ne pas accepter l'offre de me lire votre tragédie de Médée. Ce surcroît d estime que vous me donneriez pour votre talent ne pourrait rien ajouter à l'opinion que j'en ai et qui s est longtemps formée dans mon esprit par vos e.xcellents ouvrages. Cette entrevue aurait d'ailleurs l'inconvénient de vous sembler une promesse, un engagement de ma part, et nos anciennes relations d'amitié m'entraîneraient peut-être à quelques paroles qui le feraient croire .

« Or il est nécessaire que je vous dise que plus j'ai connu l'Académie française, plus j'ai vu que la seule manière loyale d'agir est de se conformer au règlement de nos pères du temps de Louis XIII, lequel interdit toute promesse de vote. Presque toujours on se trompe soi-même et, ce qui est bien plus mal encore, on trompe ses amis en leur donnant une assurance à laquelle en est forcé de manquer. Il peut y avoir des hommes qui aiment à se faire courtiser

et solliciter pour augmenter leur importance. Faites-moi Ihonneur de vous dire que Je ne suis pas de ceux-là. J'épargne autant cpic je le peux aux hommes de mérite un tel ennui si parfaitement inutile.

" Je n'ai jamais promis ma voix à personne, et pourtant j'ai toujours voté pour quelqu'un, et toujours pour un écrivain, un homme de lettres véritable, ayant des (fuvres visibles, dignes d éloges et de durée. Eux seuls devraient siéger à l'Académie, et ce sera sans cesse mon but de les y faire entrer, sans exiger qu'ils me demandent ce qui est leur droit ni qu'ils me remercient d avoir accompli ce qui est mon devoir.

« Tout à vous. »

Legouvé,quiavait manqué de tact dans sa proposition, mit plus d'adresse dans sonexcusc.il s'empara d'un mot du discours de réception d'AUVed de Vigny : « Je n'ai jamais sollicité vos suffrages que par mes œuvres ». II n avait voulu, lui aussi, « solliciter » que par son « seul travail ».

C'est pour rester fidèle à ces principes qu'Alfred de Vigny accueille avec un plaisir visible et une faveur très marquée la candidature de cet excellent prosateur, l'honneur du journalisme, M. Silvestre de Sac}'. et qu'à la même date il suscite, d'accord avec Sainte-Beuve, la candidature de Brizeux ; qu'il se rallie, quand cette cause lui paraît désespérée, au nom de Victor de Laprade ; qu'il croit devoir aider et applaudir à 1 élection d'un éloquent religieux, le Père Lacordaire ; qu'il fait, bientôt après, des vœux pour celle d un athée au savoir immense, le fruste et robuste Littré; qu'il voit enfin dans Baudelaire et dans Barbey d'Aurevilly des écrivains que leur rare talent, leur souci de l'art pur, désignent, entre tous, à son suffrage.

Quant à son zèle pour remplir des devoirs plus obscurs, et qui, par leur caractère absorbant autant que délicat, réclament de l'académicien le sacrifice de son temps et trop souvent l'usure de ses forces, — j'entends par là l'étude des ouvrages, imprimés ou manuscrits, dont les auteurs attendent le salaire, — ce serait abuser, presque cruellement, de la patience du lecteur que d'en fournir, pièces en mains, l'ample démonstration. Je m'en tiendrai sur ce point, d'ailleurs éclairci par tout ce que l'on connaît des lettres imprimées, à cette confession que reçut d'Alfred de Vigny un candidat pour lequel la porte du quai de Conti était déjà plus qu'entrouverte :

« Je vous aurais écrit plus tôt. Monsieur, s'il n'était vrai que notre Académie française, que l'on croit paresseuse et que l'on ne connaît que lorsqu'on habite l'Institut, a, presque toute l'année, ses travaux forcés, comme on vous le disait à Londres d'une autre assemblée. J'en ai pris largement ma part dans ses commissions laborieuses et mystérieuses, qui ont retardé le plaisir que je me promettais et que j'ai goûté en vous lisant. »

En résumé, si Mole avait eu plus d'acuité dans l'analyse, ou moins de parti pris, et qu'il eût été homme à pénétrer, dans un simple entretien, jusqu'au fond d'un caractère, au lieu de prendre en défiance et en grippe Alfred de Vigny, au lieu de lui compter parcimonieusement les mots de bienvenue et de darder sur lui son cent d'épingles, il aurait eu du plaisir à le voir arriver, il aurait reconnu et estime d'avance en lui, je ne dis pas le grand poète et le fin prosateur, mais le confrère sûr, délicat, dévoué, l'académicien exemplaire.

LES MILII.LX 205

2° Les journaux.

Comme beaucoup d'écrivains du xix^ siècle, Alfred de Vigny a mis la main, plus d'une fois, aux besognes du journaliste.

Il a fait ses débuts dans le Conserimtcnr litlcrairc de Victor Hugo. La collaboration ne fut pas assidue et pour cause : les frères Hugo, Abel et Victor, suflisaient à tout. De temps en temps, comme Emile Deschamps, Vigny donnait à ce journal de jeunes gens des vers ou de la prose.

Tout des premiers, il s'est embrigadé dans le cénacle romantique, et s'est fait un devoir d'offrir ses productions à la Muse française, une revue littéraire dont l'importance, exagérée d'abord, mais ensuite trop méconnue, apparaît aujourd'hui sous son vrai jour, à la suite de très récents et excellents travaux (1).

Il a collaboré plus d'une fois à la Qnolidienne. On a publié, dès 1864, dans Vliitermédiaire des chercheurs {'2 , une lettre adressée à Soulié, « rédacteur en chef du journal ». Cette lettre, dont chaque ligne a son prix, accompagnait un compte rendu du ban-

(1) On ue doit pas manquer une occasion de signaler la réimpression de la Muse /ranfai'se par un érudit qui est un écrivain, M. Jules Marsan, et la précieuse Introduction qui l'acconipajjnc.

(2, \oirV Intermédiaire deschcrchcurs et curieux, a. 1865, col. 48. J'ai à remercier ici de son obligeance M Fltiennc Port, qui, spontanément, a fait pour moi le relevé et la copie des passages de l'Intermédiaire où vient le nom d'Alfred de \'igny.J exprime, à ce propos, le regret que l'édition de la Correspondance, dont un seul volume a paru, n'indique pas la ])rovcnance des documents, tous publiés auparavant.

quet qui avait réuni le 53*= de ligne dans la cour du château de Pau pour fêter la Saint-Louis. Le compte rendu fut imprimé dans le numéro du 5 septembre 1824 C'est la Quotidienne qui publiera, le 30 juillet 1826, un grand article élogieux, écrit par Victor Hugo sur le roman de Cinq- Mars. C'est à la Quotidienne qu'Alfred de Vigny, le 26 octobre 1828, « réclamera le droit d'insérer » un article sur le « charmant et excellent ouvrage d'Emile Deschamps », les Études françaises et étrangères, et, en attendant l'insertion, demandera « une annonce » pour cet ouvrage.

En outre, la correspondance inédite d'Alfred de Vigny fournit un billet, non daté, de l'historien des Croisades, Michaud, le plus ancien rédacteur et directeur de la Quotidienne. J'y trouve cette indication : « Mon cher Soulié, je vous prie de remercier M. de Vigny du travail qu'il a voulu faire pour moi ».

Alfred de Vigny, entre 1822 et 1839, connut et fréquenta Michaud.

En 1824 il était de ces jeunes gens très mondains, rédacteurs ordinaires ou d'occasion, qui s'empressaient autour de ce vétéran du journalisme pour savourer ses entretiens pleins de couleur et d'esprit. Lorsque Michaud, à vingt-cinq ans, était un pamphlétaire royaliste, une commission militaire, dont le verdict ne fut pas révoqué avant dix-huit mois, l'avait condamné à mort par contumace Le Directoire lui fit infliger, pour ses attaques dans la presse, la peine de la déportation. Mais, avant qu'on leût embarqué, comme le jeune mari de Laurette, sur un vaisseau de l'État faisant voile pour la Guyane, il réussit à s'évader de sa geôle du Palais-

Royal. Il vécut longtemps en prosent. Lorsqu'il fut rentré à Paris, il reprit sa plume agressive : le Premier Consul l'envoya rénéchir, dans un cachot du Temple, sur le danger des campagnes d'opposition. Trente ans après il se complaisait, selon le mot de Sainte-Beuve, à raconter «son odyssée ». Sans tomber dans lérudition de pure fantaisie, on peut, après avoir relu Slello, se demander si l'auteur de cet ouvrage ne gardait pas, lorsqu'il l'écrivit, comme un reflet des souvenirs remués devant lui par la parole aimable, attachante, imagée de ce sexagénaire.

Dans la maison où s'imprimait la Quotidienne, c'est surtout Augustin Soulié, rédacteur en chef du journal, qui réservait un accueil amical au comte Alfred de Vigny. Il avait fait partie* de son conseil de famille » et Madame de Vigny mère — il le rappellera dans une lettre écrite, en juillet 1844, à la maison Dubois — « l'honorait de son estime ». De la correspondance, probablement abondante, d'Augustin Soulié, Alfred de Vigny n'avait gardé que ses « dernières lettres » (1). Quand il les adressait à son ami, l'ancien rédacteur de la Quotidienne, ([ui n'avait plus que son modeste traitement d'attaché bibliothécaire, était fort malheureux et déjà gravement malade. Il lui demandait d acquitter ses dettes d'hôpital. Son humble ambition était de prendre ses invalides à Sainte-Périne. 11 y paierait sa chambre, disait-il, moitié moins cher qu'à la maison Dubois. Il céderait alors à un ami sa place de l'Arsenal. On n'avait plus d'indulgence pour lui : « le bon Nodier,

(1) C'est le litre inscrit de la main d'Alfred de Vigny sur ce petit dossier.

hélas ! » était parti depuis « huit mois ». A l'approche du printemps de 1845, il alla le rejoindre.

De la Quotidienne, vouée à la défense de la légitimité et de la religion, Alfred de Vigny, personne ne l'ignore, s'avança jusqu'à VAuenir, qu'il dépassa vite sur bien des points, car c'est alors qu il fut saint-simonien.

Il tient, il touche tout au moins au groupe des rédacteurs, Lamennais', Montalembert, l'abbé de Lacordaire et autres champions éloquents et fougueux du catholicisme libéral. Il s'était engagé à donner régulièrement des lettres parisiennes, et il en écrivit une qui est signée Y. Ce monogramme, disons-le en passant, peut servir à reconnaître tel autre article de journal ou de revue du même auteur : il se retrouve dans le Mercure du XIX'' siècle, dirigé par H. de Latouche, encore un ami de Vigny. Mais VAvenir vécut peu, et, dans l'année 1831, qui fut celle de la collaboration d Wlfred de Vigny, bien des raisons le détournaient de ce travail. Toutefois, une lettre du 15 février, publiée dans le volume imprimé de la Correspondance, nous le montre suivant avec attention et admirant, en connaissance de cause, les étud es fournies par Charles de Montalembert. Vigny attendait et « désirait », disait-il, le retour de Lamennais pour avoir avec lui une « entrevue » qu'avait souhaitée l'auteur de VEssai sur l'Indifférence et qui pourrait « n'être pas sans résultats ». Il exprime l'espoir de ne pas le choquer

par (juclquc opinion, « divergente » peut-être, mais franchement exprimée : « Nous sommes dans un temps où un point doit sulïire à rallier les hommes qui veulent sauver leur pays et servir l'humanité. » Dans une autre lettre du 29 avril, Alfred de Vigny remercie le comte de Montalembert d'avoir, au cours dun de ses articles sur la Xolrcl)(imc (le P(tris de \'ictor Hugo, laissé tomber de sa plume « un mot aimable sur l'auteur de Cinq-Mars. » Il s'excuse de n'avoir pas encore envoyé « une deuxième Icllrc parisienne ». Il l'écrira « à travers mille occupations » et « commencements d'ouvrages » qu'il achève.

■ Je suis loin — aiïirme-t-il — de renoncer à occuper de temps à autre quelques colonnes de votre journal, et j'ai bien des petites choses à dire au public entre les intervalles de mes compositions. »

C'est le journal qui manqua à Vigny : le 15 novembre ISIil, il cessa de paraître.

Ce qu'on ne savait pas, car Sainte-Beuve qui aurait pu le dire n'en a souillé mot, c'est qu'Alfred de \'igny îi partir de 1827 , c'est-à-dire à dater, je pense, de l'article du Globe sur le roman de Cinq-Mars, fut en relations d amitié avec François Dubois, le directeur de ce journal, que lisait et qu'admirait Gœthe. Monsieur Dubois, — on l'appelait ainsi, — avait la même estime, peu commune, qu'Armand Carrel,pour 1 homme et l'écrivain, dans Alfred de Vigny La preuve en est fournie par un joli billet inédit, qufi le directeur de l'Ecole normale et con-

seiller de l'Université, redevenu député de Nantes fl) , adressait, en 1842, à l'auteur d'Eloa, le lendemain d'un jour où il l'avait rencontré.

« Je vous envoie cette préface oubliée d'une discussion où ont brillé tous nos grands orateurs. Lisez ce qui déjà n'est plus (2}. A quinze jours de distance, nos paroles à nous autres hommes politiques ne laissent plus de souvenirs.

« Poète, ne descendez jamais de votre paix et de votre sérénité dans les régions de trouble.

« J'ai été bien heureux, laissez-moi vous le dire encore, de notre rencontre d'hier. J'étais rajeuni de quinze ans.

« Mille affectueux compliments.

« P.-Fr. Dubois.

0 Ce 7 septembre 1842. »

Alfred de Vigny eut au Journal des Débats ses heures de faveur et sa période de disgrâce. Un écrivain qui a été des amis d'Auguste Barbier, de Léon de Wailly et d'Alfred de Vigny lui même, Blaze de Bury, parle, quelque part, d'un neveu des Bertin, riche et dilettante, qui donnait, le jeudi, des dîners où se rencontraient « Eugène Delacroix, Bertin, Vigny, Musset, Brizeux, les deux Deschamps, A. Barbier et Léon de Wailly ». Dans une lettre à Busoni, écrite en septembre 1849, après la lecture d'un article des Débats, article d'une bien-

(1) Elu pour la première fois en 1831, Dubois fut réélu six fois de 1834 à 1846.

(2) Cette formule de Dubois semble avoir frappé le poète : « Aimez ce que jamais on ne verra deux fois. »

vcillance à laquelle il n'était plus accoutumé, AHred de Vigny ne dissimule pas le plaisir qu'il a ressenti :

« Une autre main cjue la votre m'a envoyé les Débats. Oui, assurément, leur bonne grâce m'a charmé dans ma solitude J'ai cru toujours au retour de leur sympathie. Quelquefois elle s'est montrée assez vive pour moi, mais ses éclipses étaient longues, un peu noires, surtout lors de Chaltcvton. Cependant j'ai vu depuis Edouard et Armand Bertin, anciens amis de mon adolescence littéraire, et je les ai vus sans jamais leur parler de leurs infidélités à ma cause. »

Ce n'est pas à l'époque où Victor Hugo, brouillé avec Vigny, tenait le haut bout de la table chez les Bertin et passait des saisons avec tous les siens à la maison de campagnedesRochcs, qu'Alfred de Vigny pouvait être exalté rue des Prctres-Saint-Germainl'Auxerrois. Mais Désiré Nisard, un des rédacteurs du journal, ne laissa pas toujours passer l'occasion démarquer son estime pour l'écrivain dont la haute tenue lui paraissait le mieux continuer la grande tradition française. Jules Janin lui-même, après bien des lluctuations et des bavardages contradictoires au sujet des hérauts du romantisme, finit par s'établir vis-à-vis d'Alfred de Vigny dans une posture, plus décente, de déférence et peut-être d'admiration:

« Vous êtes notre maître, » écrivait-il à Vignj', le 14 mai 1850, en lui envoyant un ouvrage nouveau, probablement sa Reli'jieuse de Toulouse, « vous êtes notre exemple ; vous nous avez appris par quelle suite de travau.x et de recherches le roman peut arriver à la portée et à la dignité de l'histoire, et voilà pourquoi je sollicite, pour cet humble livre, toutes vos bontés. »

La veille du jour où Alfred de Vigny doit prononcer

272 ALFRKD DE VIGNY

à l'Académie française son discours de réception, deux directeurs de journal réclament cet ouvrage pour 1 imprimer le lendemain de la séance. L'un est Armand Bertin, des Débats, qui prend le chemin le plus long, en s'adressant à Léon de Wailly, son camarade de collège ; l'autre est Emile de Girardin, directeur de la Presse, qui écrit lui-même à Vigny. A la Presse, plus qu'aux Débats, Vigny était, depuis deux ans environ, persona grata. J'aurai l'occasion d'en dire un mot en parlant de Berlioz, et j'y reviendrai encore, en étudiant les relations d'amoureuse amitié entre Alfred de Vigny et celle qui avait été Delphine Gay.

C'est à la Revue des Deux Mondes qu'Alfred de Vigny a régulièrement, et l'on peut dire, glorieusement collaboré. Il a vraiment aidé Buloz à la fonder, et, dès les premiers jours, à lui donner tout son éclat. Je ne fournirai pas le relevé des articles de prose, des nouvelles, des pièces de vers qu'il a imprimés entre 1831 et 1854 : je renvoie le lecteur aux tables de la Revue. Mais grâce à quelques lettres inédites, adressées, de 1831 à 1857, par Buloz à Vigny, on peut déterminer la nature des relations qui existèrent entre le directeur de la Revue et le noble écrivain.

Je ne dirai presque rien — car j'ai déjà touché ce point dans mon premier volume — des lettres échangées, à la fin de 1831 et au début de 1832, au sujet d'Emile Deschamps. Vigny avait accepté de servir son ami en faisant une sorte de renommée à la bro-

ch urc en vers intitulée /^t'/o///'(i y-'(7/7i, « pièce extraite d'un recueil poéticjuc » encore inédit. Le recueil était annoncé comme devant paraître, « l'hiver suivant », sous le litre de Rcvélalion .l'ai indiqué ailleurs la répugnance intelligente de Buloz à seconder, par la publicité de la Revue, le succès de ce bluff {\), imaginé et préparé, dans ses moindres détails, par l'auteur même de l'ouvrage.

J'arrive tout de suite à quelques lettres qui sont des documents littéraires de fout intérêt. C'est dabord un billet, non daté, mais qui se place tout naturellement à sa date, c'est-à-dire au moment où Alfred de Vigny corrigeait pour la Revue des Deux Mondes les premières épreuves de son ouvrage de Slello. Voici comment Buloz lui en parlait :

«Je suis venu moi-même vous apporter cette épreuve, parce que j'avais besoin de vous voir pour vous exprimer tout le plaisir, toute l'admiration que ma fait éprouver Stello, et cependant je ne suis qu'à la fin du réfectoire. Quand une revue est arrivéeà publier d'aussi belles choses, elle est la première du monde. C est à vous que je dois tout cela ; toute ma vie, ma reconnaissance vous est acquise.

<< Tout à vous.

Buloz. »

P. -S. — « Pensez à me donner demain ce qui vous reste du manuscrit pour terminer, ainsi que les épreuves. »

Une autre lettre curieuse de Buloz à Vigny est encore plus facile à dater que celle-ci, puisqu'on y lit l'indication 13 mai, et que, dés la l""*^ ligne, nous voyons que la Judith deM""= de Girardin vient d'être donnée au Théâtre-Français. La première de cette

(1) .l'emploie le mot dans bon sens d'éloge gonllé.

UE VIGSY. — Il 18

pièce eut lieu sous la direction de Buloz, le 24 avril 1843. Le ton de cette lettre est différent. Buloz y apparaît avec ses manières bourrues et cette prétention, qu'il affichera de plus en plus, de mener brusquement les écrivains les plus huppés :

Théâlre- Français.

« Mon cher Monsieur,

« Je vous ai oublié pour Judith. C'est un peu votre faute : si vous m'aviez envoyé vos vers, comme c'était convenu, vous m'auriez rappelé ma promesse. Avez-vous beaucoup perdu ? Je nose le dire. Cependant vous pouvez compter sur votre loge pour la prochaine représentation. Mais j'attends vos vers avec impatience ; j'en ai besoin pour le n» (sjc).Bonpaire ira les chercher demain à 11 heures, et vous aurez l'obligeance d'en venir voir l'épreuve à 5 ou 6 heures. « Tout à vous.

« Buloz. »

13 mai.

La pièce de vers que réclame Buloz, et qui parut deux semaines après, dans le numéro de \a Revue du 1" juin 1843, est ce chef-d'œuvre intitulé le Mont des Oliviers. C'était le quatrième des Poèmes de Vigny, publiés par la Revue dans un espace de moins de six mois (1). Un an après, le 15 juillet 1844, la Revue imprimait encore la Maison du Berger, avec cette mention : « Ce poème est le prologue des Poèmes philosophiques de M. Alfred de Vigny. » En 1845, le poète est élu académicien. En 1846, il prononce un discours de réception qui témoigne d'un très grand effort. On en connaît la mauvaise fortune. A dater

(1) Du 15 janvier au 1" juin 1843.

LES MILIEUX i/o

de ce jour, c'est le silence, un silence absolu. Dix ans plus tard, Alfred de Vignj' apporte au directeur ]^\i\oz la Bouteille à la mer. Et c'est fini, jusqu'au lendemain de la mort. Le 15 janvier 18()4, à la prière des éditeurs des Destinées, la Revue signale l'ouvrage à ses lecteurs en leur offrant la primeur de ht Colère de Samson (Poème posthume).

Ce n'est pas le moindre mérite de Bulozquc d'avoir accueilli et, je crois, admiré les Poèmes philosophiques. Mais, pour une raison ou pour une autre, on prit l'habitude, dans les bureaux de la Revue, de dauber sur Vign}', en son absence, et Buloz ne fut pas le dernier, s'il faut en croire Sainte-Beuve, à traiter avec dérision une stérilité que soulignaient certains habitués de la salle de rédaction de la rue Saint-Benoît. Le poète de la Mort du Loup perdit l'habitude de s'y montrer. Vers la fin de 1856 et au début de 1857, on fit de vrais efforts pour l'y ramener de nouveau. Jai raconté, dans le volume des Amitiés, les démarches inutiles de Gustave Planche pour le décider à lui servir de caution dans le procès en diffamation intenté par le directeur de la Revue des Deux Momies à Eugène de Mirecourt. Planche ne fut pas seul à insister auprès d'Alfred de Vigny : Buloz lui-même entra en scène, peu de jours avant qu'on jugeât le procès. Je lis dans un billet inédit du 17 février 1857 :

« Mon cher Monsieur, nous désirons toujours votre présence ici et la rupture de votre long silence ; mais vous ne vous souciez guère de ce que nous désirons, à ce qu'il semble. Vous ne venez pas même nous voir en sortant de l'Académie, malgré vos promesses. Aussi ai-jepriéM. Yung d'entrer chez vous... »

Vigny dut répondre : Je vous attends; prévenez-moi du jour où vous viendrez. Ce n'était pas l'affaire du directeur de la Revue : il entendait rester sur son terrain. Il écrivit de nouveau le 2 mars :

« Je vous l'ai déjà dit, mon cher Monsieur, ce mode de se voir en prenant des rendez-vous d'avance est bien solennel, outre qu'il a toute sorte d'inconvénients, car à un homme très occupé, comme je le suis malheureusement, il peut arriver à chaque instant d'être pris par les affaires urgentes qui ne lui permettent pas de donner tout le temps qu'il voudrait aux conversations amicales. Ce que je vous demandais n'est-il pas plus simple ? Je vous priais d'entrer quelquefois ici quand vous sortez de l'Académie. Vous savez bien qu'en venant à la Revue avant les dates où elle doit s'imprimer, c'est-à-dire quatre ou cinq jours avant chaque no. personne ne vous dérangera... La manière de se voir que vous me proposez équivaut pour moi à une impossibilité de se voir. Cependant je ferai tous mes efforts pour être chez vous mercredi, à 2 heures. »

Les rapports d'Alfred de Vigny avec François Buioz et la Revue des Deux Mondes semblent en être restés là.

Ce n'est pas quelques lignes, c'est un chapitre ou deux qu'il faudrait écriresur les relations d'Alfred de Vigny avec rilustration. Depuis les origines de ce journal, les rédacteurs principaux, on pourrait presque dire uniques, étaient Philippe Busoni et Léon de Wailly, deux amis, deux disciples d'Alfred de Vigny, peut-être les plus chers. Il serait, certes, intéressant de montrer Busoni dans son rôle de correspondant parisien, public etprivé, ne cessant pas, pendant les

longs séjours d'Alfred de Vigny au Mainc-Giraud, de le mettre au courant des moindres événements littéraires, et il faudrait marquer aussi tout ce qu'Alfred de Vigny avait d'estime pour le talent de chroniqueur de Busoni, pour ses qualités de poète dont on peut juger par un petit recueil vraiment distingué, les Etrusques Le caractère alîectueux de leur intimité se marquera dans le chapitre sur la Viesenlimentale d'Alfred de Vigny, quand j'aurai à parler de la tendre admiration du poète pour Clotilde, « la belle Romaine », la fille délicieuse de son ami Philippe Busoni.

Il ne serait pas moins intéressant, je crois, de s'arrêter sur les raisons qu'avait Alfred de Vigny d'estimer et d'aimer de tout cœur Léon de Wailly.

Quand on 3' regarde de près, on ne pense pas sans quelque effroi au labeur énorme que s'imposa, à la suite de « malheurs immérités » (1), et pour gagner sa vie, après sa démission de son emploi de chef de bureau du Mobilier de la Couronne, cet homme d'esprit et d'imagination. On lui doit, avec la traduction des Poésies de Burns, deux romans fort curieux, l'un. Stella et Vanessa, sur l'époque de Swift très bien étudiée et très habilement rendue, l'autre, les Deux filles de M. Dnbrciiif où sont opposés avec art deux sj'stèmes d'éducation très différents, celui de l'Angleterre et celui de notre pays. Comme son cousin Natalis, Léon de Wailly aurait pu être

(1) Les lecteurs curieux d'avoir le sens exact de cette expression enveloppée n'oiilqu'à lire les confidences de Miss Cochrane dans un livre qui a pour titre Celebrities and I, Hulchintson and C», London 1!)()2, 8'\ J'ai vérifié l'exactitude des renseignements fournis par Miss Cochrane.

un grand chartiste. J'en trouve la preuve dans sa correspondance avec Villemain, quand il sollicita de lui une mission historique pour rechercher, à Londres, les documents inédits de la diplomatie française et anglaise à l'époque de François I" et de Henri II. Mais il n'y a pas de place, dans ce cadre déjà trop plein, pour les renseignements que m'a fournis, sur ce sujet, le dossier des Archives nationales, mis à ma disposition par mon ami M. Etienne Dejean. Il me faut même renoncera expliquer dans le détail, comme j'y avais songé un instant, le caractère tout intime de l'amitié qu'avaient conçue l'un pour l'autre Alfred de Vigny et Léon de Wailly, en se retrouvant très souvent chez des amis qui leur étaient communs, les Holmes et les Cochrane.

Pour toutes ces raisons, si, du vivant d'Alfred de Vigny, son nom fut, quelque part, prononcé avec tout le respect que méritaient sa personne et ses œuvres, c'est au journal rillustraiion. J'ai eu l'occasion de m'assurer, plus d'une fois, que cette tradition s'y était conservée.

3<^ Relations mondaines, de théâtre et d'ateliers.

Il y aurait une étude minutieuse à faire sur les relations mondaines d'Alfred de Vigny. Elle serait fort malaisée à bien conduire. Il faudrait obtenir l'assentiment, et l'on peut dire, la collaboration des familles aristocratiques avec lesquelles les parents du poète et le poète lui-même furent liés d'amitié.

La correspondance inédite fait émerger quelques noms de ses admiratrices de haut rang. La princesse de Ligne l'invite à venir danser, comme s'il était

LKS MILIEUX 279

encore lieutenant à la Garde royale. Il répond que la danse n'est plus son fait ; mais, à sa place, il enverra deux jeunes gens de ses amis, « la monnaie de Turenne ». La princesse de Craon ne manque pas une occasion de le complimenter. Elle est enchantée de la « méditation » sur Paris. Elle veut faire part d'une arrivée d'excellent thé au « seigneur Stello », qui en est amateur. Elle invite l'ami de Liszt et de Berlioz à venir entendre avec elle un concert de musique sacrée, où l'on doit exécuter du Marcello et du Palestrina. Mais ces politesses pleines de grâce ne sont pas tout à fait désintéressées : un jour vient où la grande dame tire de son manchon, tout comme la duchesse de Duras, un roman manuscrit et demande au seigneur Stello de s'employer aie faire imprimer dans la Revue de Paris ;la lettre de défaite du gentilhomme auteur — son brouillon en fait foi — lui a coûté bien des ratures. Est-ce la crainte de quelque retour offensif qui le tient éloigné, en 1837, et lui vaut des reproches sur son humeur capricieuse? Il y répond mélancoliquement dans une lettre datée du 31 mai :

« Oui, Madame, lorsque je rae sens de force à bien porter mon masque de salon, je pars et je vais dans le monde faire /7ieij;enx. Mais, que vous dirai-je ? Ces jours-là deviennent pour moi de plus en plus rares... A force d'inquiétudes et de souffrances, il m'est venu une fièvre dont les caprices sont les seuls qui soient en moi, mais qui sont au nombre des plus odieux. Si jamais l'amitié en pouvait avoir (et on ne l'en soupçonne pas ordinairement), crojez bien que ce ne serait jamais celle que j'ai pour vous. Madame, et dont je vous renouvelle mille fois l'assurance avec celle de mon respect. »

280 ALFRED DE VIGXY

La duchesse de Maillé est peut-être, de toutes ces amies, celle qui suit avec le plus d'attention tout ce qui peut arriver au poète d'agréable ou de douloureux. Elle lui écrit au sujet de la Maréchale d'Ancre^ de l'Elévation sur Paris, à la mort de sa mère, à la mort de Chateaubriand. Il a gardé la copie d'un billet charmant qu'il écrivait à la duchesse de la Trémoille, d'un autre encore plus subtil, où il répond au reproche que la marquise de Lagrange lui a adressé par écrit, parce que dans son salon, au lieu de prêter attention à la lecture d'un ouvrage du marquis, le poète affectait un air distrait en effeuillant des roses.

Au lendemain de la publication, dans la Reuiicdes Deux Mondes, des pages de Stello où sont contés les derniers jours d'André Chénier et son roman d'amour à la Conciergerie, M™*^ de Montcalm écrit au comte de Vigny pour lui parler de M'"^ de Coigny. Presque aussitôt après la réception à l'Académie, le l^"" février 1846, c'est la marquise de Moutiers qui écrit au poète pour lui exprimer sa « juste admiration » pour son « beau discours » et « surtout la pénible impression » qu'elle a ressentie devant

« la si inconvenante attitude de l homme le plus poli de France. Les usages de rAcadémie sont donc bien changés ?... Si le public, qui vous a rendu justice depuis longtemps en goûtant, en adoptant vos charmants ouvrages, a pris au sérieux l'incartade si déplacée que vous a faite le stérile auteur qui vous répondait, il doit se trouver plus offensé que vous encore... »

La consolation n'en finit pas, elle est tout à fait irritante. Jamais une main amie n'a retourné plus

Li:s MILIF.rX 281

lualadroitcnienllc Icr dans la blessure, sous prétexte delà panser.

De toutes ces amitiés mondaines, — qui restent des relations littéraires, comme on le voit, — la plus intéressante est, à mon sens, celle de AP^'^de Souza, la bonne dame auteur qui publiait à Londres, en 1794, Adcledc Sen(inges,el qui donnait encore à son libraire, en 1831, à soixante etdixans,la Duchesse de (tiiise. Ses billets sont pleins de vivacité, de belle luimeur, dadresse insinuante Elle veut consulter l'auteur de Cinq-Mars sur un ouvrage qu'elle écrit, probablement cette Duchesse de Guise. Elle le prie de lui donner une heure, le jour quil voudra, lui ditelle :

« cliez lui, chez moi : chez lui ! j'arriverai robe détroussée, commechcz le maîtredu goût; — chez moi, je le recevrai avec une reconnaissance et un plaisir sensible, excepté le dimanche, de 2 h. à 5.»

Le billet est tracé au lendemain des trois journées. Une autre fois, elle lui écrit, après lavoir vu chez sa vieille mère, M""' Léon de Vigny :

« J'aime les pauvres mères, et les fils qui n'élèvent jamais la voi.v en leur parlant m en parlant d'elles, et je vous apprends comme vous êtes, Monsieur. J'ai mis ce grand Monsieur qui ne venait pas du tout, parce que je donnais pour leçons au jeune poète dont je vous ai parlé qu'il fallait toujours (jue la première et la dernière ligne d'une lettre fussent convenables. Sans cela, Dieu sait si, malgré votre céléhrité.je ne vous aurais pas appelé mon enfant. »

Elle demande à M. de Vigny de lui apporter un numéro de la Revue des Dcu.v Mondes où se trouve un articlede Sainle-Beuveconlrelcquel elleaentendu

282 ALFRED DE YIGXY

« faire des cris de paon, — c'était, criait-on comme des énergumènes, un républicain forcené.. N'ayant pas lu l'article, je me suis bornée à dire qu'il y avait au moins du courage à se montrer républicain aujourd'hui : que je n'aimais pas cette opinion, mais que je savais gré de la sincérité, — et puis des phrases sur ce thème. .. »

En rapportant le manuscrit qu'elle lui a confié, Vigny l'a comblée de louanges ; quand le livre paraît, il la loue en public ou la fait louer. Comme elle reçoit joliment cetéloge !

« Il m'enchante, parce que je le ferai lire à mon fils, qui est tout mon public, et depuis lui jusqu'à ses petites filles, je trouve qu'ils me traitent tous comme une bête.. .Demain, au dîner de famille, je les regarderai du haut de ma grandeur, si toutefois mes échasses ne me font pas tomber. Je vous conterai cela lorsqu'il vous plaira de nous venir voir. »

Le fils de cette vieille dame est M. de Flahaut. Elle lui fait lire Cinq-Mars, la Maréchale d'Ancre. « Voilà mon auteur ! s'écrie-t-il. Qu'il fasse vite un Napoléon ! » M"'^ de Souza en parle à Gosselin : le libraire est enthousiasmé. Et la voilà qui entreprend le siège d'Alfred de Vigny :

« Il me faut un second Cinq-Mars, aussi remarquable pour le talent, parce que ce sera vous, mais bien plus grand parle héros qui sera celui du siècle, car l'histoire du monde n'est que celle de quelques hommes. 'Vous parlerez des montagnes de la Corse, de l'Ecole militaire, de la camaraderie de l'Ecole militaire, de sa gloire, de ce trône du monde. Chaque chapitre aura une couleur différente, un intérêt nouveau. Enfin pensez-y, et vous vous relèverez cette nuit pour écrire. »

Cette lettre n'est point datée, mais elle doit être unpeu antérieure àStello, puisqu'il n'est pas nommé

à côté de Cinq-Mars et de la Maréchale d'Ancre. Ouvrons le Journal d'un poète, nous y trouvons, à l'année 1832 :

« Bonaparte meurt en disant : tête d'armée, et repassant ses premières batailles dans sa mémoire. »

Vii^ny aurait-il suivi, ne fut-ce qu'un moment, la route où voulaient l'engager le comte de Flaliaut cl la rusée comtesse de Souza ?

L'un des milieux où Alfred de Vigny a le plus séjourné est celui du théâtre. Il a connu beaucoup (le direcleuis : Taylor, qui prit son More de Venise, Ilarel, qui fit jouer sa Maréchale J'Anc/"e, Jouslin de Lassalle, qui accepta Chatterton, Buloz, qui ne fit rien pour lui et ne l'invitait même pas — on l'on vu pour Judith — aux premières représentations, Alexandre Dumas et Anténor Joly, dont il eut de belles promesses, Arsène Houssaye, dont il avait connu, dés 184ô, et loué finement le premier volume de vers, la Poésie dans les bois :

« Il m'a semblé que je respirais la bonne odeur de la terre fertile après les douces ondées.

Fragrant the fertile earth Aftcr soft showers,

comme a dit un grand poète anglais. ))

Il reçut de lui, en 1849, cette sorte de proposition, accompagnant l'envoi d'une « des meilleures loges du théâtre » :

« J'espère mieux vous prouver ma sympathie pour votre génie dramatique. Le Théâtre- Français tient votre passé et ne désespère pas des richesses de l'avenir. »

Il fut en relations épistolaires d'abord, et de visites ensuite, avec Montigny, le directeur du Gymnase, dont la femme, Rose Chéri, avait repris avec Dressant, sans attendre même un mot d'assentiment, le proverbe Quitte pour la peur.

Il espéra beaucoup de son ami Bocage. Quand l'acteur qui avait joué avec Marie Dorval, dans l'Incendiaire et dans Antony, devint directeur de rOdéon, muni d'une subvention qui atteignit jusqu'à cent mille francs, Vigny promit un rôle au grand acteur romantique. La promesse fut faite en 1845 ; mais le brouillon d'un billet de Vigny, daté du 13 novembre 1847, montre à quel point elle avait été oubliée. Vigny offre à Bocage le « beau rôle » quil attend toujours; mais c'est un autre qui l'a fait. Une fois de plus, il se montre sous cet aspect, où nous l'avons tant de fois vu, de grand écrivain protecteur.

« Je vous prie. Monsieur Bocage, de vouloir venir me voir un matin, par exemple mardi. Si vos projets d'administration théâtrale vous permettent de vous souvenir encore que vous êtes un grand acteur, je vous ferai connaître un beau rôle (que je n'ai point fait), mais qui est digne d'être créé par vous.

«Je ne sais si vous êtes à Paris, mais à tout hasard je vous appelle. Répondez moi, je vous prie, que vous venez mardi prochain à midi, afin que nous puissions parler un peu sans dérangement. ))

Bocage répondit trois jours après, de Liège, où il jouait à cette date :

« Cher et illustre maître,

« Je n'habite plus rue des Marais, votre lettre m'arrive à l'instant; si après ces mots: «Je vous ferai connaître un beau rôle », je n'avais pas lu : « que je n'ai pas fait », je me serais mis en route tout de suite, et grâce à la vapeur, grande vitesse, j'aurais été exact au rendez vous que vous vouliez bien me donner. C'est donc à cette triste parenthèse que vous devez de m'avoir inutilement attendu. — Je ne suis aujourd'hui ni directeur ni acteur, je ne puis donc rien pour vos protégés ; je vais attendre, en gagnant de l'argent (excusez ces vilains mots) chez l'étranger, que les espérances d'un homme honorable, M. Busoni, que vous connaissez, se réalisent, ou que mon ami Buloz ait le pouvoir, le droit et le vouloir de me faire jouer sur le théâtre qu'il dirige le rôle que je vous demande depuis... je n'ose dire... il y a longtemps enfin.., hélas ! je ne pourrai plus attendre. Vous savez ! les acteurs, ça passe vite. — Je vais donc, en sortant de Liège, à Bruxelles, à Londres, et ensuite en Allemagne. Italie, etc., à moins que vous ne me disiez : Revenez bien vite, — l'ouvrage est prêt et vous attend, — je ne me ferai pas attendre.

«Tout dévouement ducœur.

Bocage. »

« IIôlcl d'Angleterre, Liège. »

P. -S. — Si cependant vous vous intéressez beaucoup à l'auteur, et qu'il veuille bien réellement nous donner son œuvre dans le cas où nous serions directeurs, M. Busoni et moi, — et qu'il insistât pour me la faire lire, — il pourrait me l'adresser ici, Bureau restant, Douanes. »

Quant aux acteurs et aux actrices, j'ai étudié déjà, dans le volume des Amitiés, le grand interprète dé Shakespeare, le gentleman de race, Macready, et je dois faire place, dans un chapitre prochain sur la Vie sentimentale d'Alfred de Vigny, à M'"'' Dorval.

Il reste un mot à dire de M"'' Rachel, qui feignit de s'intéresser aux adaptations shakespeariennes du poète, mais qui jamais n'eut rintention de prêter à ces œuvres, nées languissantes, une force, une vie que son talent peut-être aurait pu leur communiquer. Faut-il ajouter à ce nom celui de Ristori, la merveilleuse Italienne à qui Vigny fit parvenir, après la représentation de Myrrha, le 2 septembre 1855, un madrigal que Ratisbonne a publié ? Mais tout cela est bien connu.

Ce qui l'est moins, ou ne l'est pas du tout, c'est l'attitude de l'auteur des Poèmes philosophiques, du misogyne révélé par la Colère de Samson, redevenant galant, coquet, et se mettant en frais d'esprit pour gagner l'amitié d'une belle et intelligente comédienne de vingt-six ans, « M"^ Plessis » (1), célèbre sous le nom de M"^^ Arnould-Plessy.

Un billet de l'actrice répond à une lettre qui s'est perdue, mais où Vigny sollicitait l'honneur et la faveur d'un moment d entretien. Cette réponse de M"^ Pless}' est d'une grâce charmante :

(( Monsieur,

« Je ne sais en vérité ce que vous devez penser de mon silence tant prolongé, mais je suis si punie moi-même que je dois être facilement excusée : quand je crois ne pas jouer, je joue ; quand je crois jouer, je ne joue pas, et les jours se passent ainsi sans que je puisse remplir ma promesse et satisfaire mon vif désir. J'ai cependant tout lieu de penser que le théâtre me laissera libre après-demain, mercredi, et je vous attendrai, Monsieur, à l'heure qu'il vous plaira, le soir, après six heures.

(1) C'est l'orthographe du nom sous la plume d'Alfred de ^'igny•

« Agréez, je vous prie, l'assurance de mon admiration et croyez à ma reconnaissance.

« S"'^^ Plkssy.

Le poète se présenta au jour et à l'heure indiqués: mais la comédienne avait oublié cet engagement. Alfred de Vigny lui écrivit une seconde lettre, que l'on a, parce que. heureusement, il en avait conservé la copie :

« Lundi, juin 1845.

« Eh ! bien, Mademoiselle, vous voilà bien embarrassée, .le vous connais, vous êtes dévorée de remords. Vous vous dites : me voilà avec un ennemi mortel, un homme certainement bien ofl'ensé. Mais quoi ! il faisait si beau ce soir-là. Le moyen de se souvenir de ce littéraire rendezvous ! Ce que jai fait était bien plus amusant.

c( Hé bien ! moi, 1 homme furieux, je suis de votre avi";. Mais, à présent, comment allez-vous faire finir cette partie de barres ?

« Me donnerez-vous un matin ou un soir comme nous étions convenus ? To morrom nigtli, or tnesdaij morning, or tnesday noon, or nighl, or wednesdatj noon. I prag y on nnme thc time.

« Cependant que Votre Grâce ne prenne pas ces jours-là au pied de la lettre. A dater de mercredi soir seulement je serai libre à quelque heure que ce soit. — Déterminezla avec un peu plus de précision, et j'entrerai la montre à la main en disant : All's well ihal ends well. Combien y en a-t-il à Londres qui ont dit, à votre départ: Loves labour lost ? »

La belle et fine comédienne ne fut pas en reste de bonne grâce et d'esprit. Voici sa charmante réponse :

« J'étais accablée, vous me comblez encore. Je ne sais comment vous remercier. W'il shake hands, will you ? That's the best.

« Voulez-vous lire l'affiche mardi prochain ? Et si,comme j'espère, vous n'y vo5'ez pas mon nom, je vous attendrai toujours, voilà mon heure.

« Et si. par malheur.je joue mardi,jevous attendrai mercredi, et jeudi et enfin le premier jour après lundi,

« Thanks and devoted feelings.

« S'i'i^' Plessv. ))

Dans les Mémoires inédits, après avoir évoqué, avec la grâce que l'on sait, limage du salon de M™^ de M... (M"»<^ de Monmelas), Alfred de Vigny écrit ces mots :

Il n'est pas concevable à quel point tout cela est présent à mes yeux. Si je savais peindre, j'en ferais certainement quelque bon tableau, ce que ne peut faire un peu d'encre noire sur une page de papier blanc qu'il faut tourner, et cela presque toujours mal à propos. »

L'expression : « si je savais peindre » semble impliquer quelque regret.

Faute d'être lui-même un artiste de la palette ou un maître de l'ébauchoir, Alfred de Vigny fut l'ami des peintres et l'ami des sculpteurs. On se rappelle son admiration d'enfant pour Girodet « aux j^eux de flamme ». Cette admiration s'est exprimée dans les vers de jeunesse dédiés « Aux mânes de Girodet ». Ses relations de poète romantique firent de lui l'ami d'Eugène Delacroix, sans qu'il cessât de comprendre le génie d'Ingres. Il fréquenta, comme Hugo, comme Brizeux, comme tant d'autres. lesDeveria,les Johannot. Tony Johannot illustra son Stello. Les élèves d'Ingres, conduits par Brizeux, avaient applaudi le

More de Venise. L'un d'eux, Ziégler, fit des gravures pour une édition de luxe d'Eloa ; un autre, Lchmann, l'auteur des Océmiicles consolant Proniélhée, venait visiter Vigny trente ans avant le temps où il se comparait lui-même à la victime du « vautour ».

Mais deux hommes surtout, parmi les glorieux artistes de son époque, furent pour Alfred de Vigny des amis véritables, David d'Angers et Jean Gigoux.

Un moment, sous l'influence de Hugo et de Sainte- Beuve, brouillés avec Vignj% les sentiments de David pour le « gentilhomme » faillirent s'altérer ; mais il se reprit d'enthousiasme pour lui, quand il eut mieux pénétré dans ce caractère, pareil au sien, cest-à-dire, avant tout, ardent à obliger autrui. J'ai montré leur entente au sujet de Mickiéwicz.

David d'Angers faisait d'ailleurs grand cas du goût artistique d'Alfred de Vign}', et il tenait à son approbation. J'en ai la preuve dans un billet du 11 mars 1842(1):

« Mon cher et illustre ami,

(( Je viens de terminer le modèle d'un monument à la mémoire de Bichat. Je ne voudrais pas le livrer au mouleur sans avoir vos bons avis. Si vous pouviez disposer de quelque temps en ma faveur dimanche prochain ou lundi, vous m'obligeriez infiniment.

« Votre constant admirateur et bien dévoué de cœur,

David. »

(1) Je reproduis ce billet d'après l'autographe de David, mais je crois bien me rappeler que je l'ai vu ailleurs, sans doute dans l'ouvrage de M. Jouin.

DE VIGNY. — u lu

L'occasion de rappeler l'intimité de Vigny et de Jean Gigoux s'est présentée plus d'une fois au cours de ce long ouvrage. A ce que j'en ai dit je n'ajouterai qu'un seul Irait. Pendant qu'Alfred de Vign}' souffrait mort et passion, l'excellent Jean Gigoux s'ingéniait à le distraire; il y réussissait en lui envoyant, carton par carton, sa collection d'estampes :

« Cher et brave ami,

« Je vous envoie maintenant les vignettes du temps de Louis XV et Louis XVL Eisen, Gravelot, etc. Il y a dans tout cela une grâce charmante. Je crois qu'elles vous intéresseront. Après je vous enverrai celles des Anglais, de Smirke, etc., seulement celles des hommes qui ont laissé dans leurs œuvres un caractère et une grâce qui appartient à leur époque. Si cela vous amuse, j'ai de quoi vous entretenir longtemps. Après cela, je vous enverrai les portraits des différents temps auxquels vous pouvez vous intéresser.

A vous.

26 août 1862. »

Jean Gigoux connaissait Vigny : il savait bien que les enchantements de l'art pouvaient endormir ses souffrances.

Plus sincèrement peut-être qu'aucun écrivain de

sa génération, et depuis ses années de jeunesse jusqu'à ses derniers jours, Alfred de Vigny s'intéressa au mouvement littéraire de son époque. Mais les destinées de la musique en France ne le laissèrent pas indifférent : n'avaient-elles pas été, pendant un très long temps, étroitement unies aux destinées de la poésie elle-même ?

L'éducation musicale ne lui avait pas fait défaut. M""^ de Vigny, sa mère, s'était obstinée, lorsqu'elle s'appelait encore M"'' de Baraudin, à vaincre les difficultés « ardues » de la « science de l'harmonie ». Sans être poussées aussi loin, il s'en faut, les premières études du fils avaient été bien dirigées. D'autres occupations d'écolier, jugées plus nécessaires, reléguèrent la musique au second plan, puis la firent abandonner. Alfred de Vign}' ne cessa pas, pour cela, de l'aimer, d'être apte à la comprendre et d'en ressentir, tout au moins, les effets avec cette intensité d'impression (jui est le privilège des artistes. Qu'on relise ce qu'il écrivait, en 1838, au sortir du concert de musique archaïque organisé par l'érudil Fétis : « .Jamais l'art ne m'a enlevé dans une plus pure extase, si ce n'est lorsque, étant ma-

lade à Bordeaux, j'écrivais Eloa. » On s'explique aisément qu'échappant aux erreurs de goût de tant d'hommes de son époque, il ait eu le mérite original de ne pas s'incliner devant les faux dieux, mais d'offrir, des premiers, sa vive admiration, sa fervente amitié à ces deux novateurs hardis, Hector Berlioz et Franz Liszt.

C'est à mettre en lumière les relations d'Alfred de Vigny avec le compositeur Berlioz que je voudrais faire servir des documents inexplorés ou inédits. Je ne m'excuserai pas de donner, avant tout, la parole aux textes.

J'insisterai d'abord sur l'occasion qui, dans le mois de septembre 1833, noua solidement l'amitié d'Alfred de Vigny et d'Hector Berlioz.

Ils s'étaient déjà rencontrés, et le poète n'avait pas manqué de « témoigner » au musicien « sa sympathie afiectueuse ». C'est Barbier, ou Brizeux, qui avait dû conduire Berlioz aux « mercredis » de la rue des Petites-Ecuries-d'Artois. Auguste Barbier, au cours de son voyage en Italie avec Brizeux, avait fait à Rome, en janvier 1832, la connaissance du « pensionnaire de l'Académie de France». Les Souvenirs personnels et Silhouettes contemporaines nous l'apprennent, et cet ouvrage, généralement exact, nous fournit une indication qui est à retenir :

« Il (Berlioz) pensait déjà à traduire en musique Roméo et Juliette de Shakspeare et il me proposa de lui en écrire le libretto. Ayant d'autres choses en tête, je ne pus donner suite à sa demande. Shakspeare était alors son poète favori : il le lisait sans cesse. A ce culte il ajouta, depuis, une autre idole, Virgile, et toute sa vie se passa dans l'adoration de ces deux grands génies. »

Dans cette rencontre, Berlioz et Barbier ne s'entretinrent sans doute que de Shakspeare ; mais, dès ce moment, quoi qu'en dise Barbier, Berlioz lisait l'Enéide et songeait à s'en inspirer. Une lettre de lui, écrite de Rome le 12 janvier 1832, quatre ou cinq jours avant l'arrivée des deux jeunes poètes, nous peint l'état d'exaltation du futur auteur des Troyens,

« en voyant un soir le soleil se coucher derrière le cap Misène, pendant que du sublime paysage illustré par Virgile semblaient surgir, rajeunis, Enée, Iule, Latinus, Pallas, le bon Evandre, la résignée Lavinie, Amata, le malheureux Turnus et tout le bataillon de héros aux panaches flottants dont le génie du poète a peuplé ce rivage. Les mots ne peuvent rendre l'effet d'un tel magnétisme de souvenirs, de poésie, de lumière, d'air pur, d'horizon rosé, de créations fantastiques. J'étais enivré. ))

Celui qui parle de la sorte avait, ce soir-là, entrevu un largedrame musical en deux ou trois parties, la Prise de Troie, les Troyens à Carlhage, peut-être les Troyens en Italie (1). Brizeux, non moins épris de Virgile que Berlioz, ouvrit bien vite au musicien son carnet de poète.

Instruit par Barbier et Brizeux. Alfred de Vigny ne pouvait rien ignorer de ce qu'on répétait partout sur la nature originale dujeune compositeur, sur sa légende romanesque ; il approuvait certainement ses hautes ambitions ; il avait sans doute entendu,

(1) Il n'est pas sans intérêt de le remarquer, Béatrice et Bénédict, mis au jour en 1.SG2, est, comme Roméo et Juliette, la rcalisalion d'une pensée de la jeunesse, et la Damnation de Faust ne fut, en 184(), que le remaniement, la continuation des ///lù scènes de Faust, écrites à vingt-six ans.

applaudi, quelque récente exécution de ses ouvrages.

Les débuts du musicien remontaient à 1825. Dès sa seconde année d'études, ses maîtres, Lesueur surtout, dont il était l'élève particulier depuis 1823, avaient apprécié ses aptitudes. La Messe solennelle, écrite à vingt et un ans et deux fois exécutée, en 1825 à Saint-Roch, en 1827 à Saint-Eustache, ne l'avait pas révélé au public. Son concert du 26 mai 1828, dans la salle de l'Ecole royale de musique, tout en signalant à l'attention de deux ou trois compositeurs son « talent prématuré », ses étranges dispositions, et, pour employer l'expression d'un d'entre eux, « son génie », n'avait provoqué qu'étonnement, qu'irritation chez beaucoup d'autres.

Un peu avant les premiers jours d'automne de 1827, Berlioz assista, comme Vigny, comme Dumas, comme tant de jeunes Français qui découvraient Shakspeare, aux représentations des tragédiens anglais, et il se prit d'une passion ardente pour miss Smithson. Cet amour pour « Ophélie » eut pour premier effet de « centupler » ses moyens : il se produisit comme une poussée d'invention dont témoignèrent surtout la Sijmphonie descriptive et Huit scènes de Faust, d'après la traduction de Gérard de Nerval. Mais, l'actrice partie, le désespoir envahit l'âme du jeune musicien. Les souffrances de l'amoureux s'irritaient encore des déceptions qui commençaient à être le lot du compositeur. Sous l'influence d'un pessimisme exaspéré, l'auteur de la Symphonie descriptive, écrite dans une heure d'allégresse, transformait cette œuvre et la faisait aboutir aux effets, qu'il jugeait « effrayants», de la Symphonie fantastique.

Ai.Fm:i) i)K viGNv i:t iiectou hf.iîlioz 295

Nommé premier grand prix de Rome, à son cinquième concours, avec la canlatc Sardaiiapale, Berlioz, chez qui la passion pour miss Smithson semblait avoir cédé devant un goût très vif pour la jolie pianiste Camille Moke, devenue assez vite sa fiancée, partit pour Rome après avoir fait exécuter, le 5 décembre 1830, la Symphonie fantastique^ et gagne l'amitié de Franz Liszt.

L'antique proverbe : « Les absents ont toujours tort » fut vrai une fois de plus. Camille Moke se hâta d'oublier cet amoureux qui n'était pas pour elle le premier, ni surtout le dernier. Au moment même où Berlioz désertait l'Ecole de Rome pour revenir chercheren France l'explication du silence incroyable de sa fiancée, il apprenait qu'elle épousait le « quadragénaire » Pleyel, facteur de pianos. Tragique désespoir et suicide manqué, — d'aucuns disent simulé ou. purement et simplement, imaginaire, — dans le golfe de Gènes ; regrets, confusion de cet accès de démence et rentrée à la Villa Médicis ; séjour à Nice apaisant et laborieux ; utilisation des douleurs récentes pour le Mêlologue en six ])arties ou Retour à la nie, qui fera suite à la Symphonie fantastique.ccile expression des anciens tourments ; excursions fréquentes à « Soubiac » iSubiacoi ; visites à Naples, au Vésuve, aux ruines de Pompéi ; voyage en France et station en Dauphiné ; enfin grand concert dans la salle du Conservatoire, le dimanche 2 décembre 1832. Cette fois, grâce au « sublime irrésistible » de l'acteur Bocage dans la déclamation des tirades en prose rythmée qui commentaient, à la satisfaction du public ordinaire, les souffrances et les espoirs du « jeune artiste », exprimés, pour les

musiciens, par toutes les ressources de l'orchestre, le compositeur est plus qu'applaudi ; beaucoup d'auditeurs l'acclament. Henriette Smithson, récemment revenue à Paris, se trouve dans la salle, on l'a vue « pleurer » d'admiration (1). La passion de Berlioz se rallume tout aussitôt avec une ardeur inouïe.

L'échec complet de la tragédienne dans son entreprise théâtrale est pour son adorateur idolâtre une cause de tristesse, non pas de découragement. L'accident de voiture où elle se brise la jambe, et qui rendra pour elle tout retour à la scène si difficile et si fâcheux, ne fait que surexciter chez Berlioz cette ferveur de sentiment qui, soulevée par de nouveaux refus, le pousse, une seconde fois, à tenter le suicide. Comme au cinquième acte d'un mélodrame, l'amant — c'est lui qui l'a raconté — boit une fiole d'opium sous les yeux de celle qu'il aime : on le dispute à la mort. L'actrice anglaise est vaincue ; elle consent à recevoir l'anneau de fiançailles. » « Nous sommes annoncés !.» écrit Berlioz, le 3 septembre 1833, à l'un de ses intimes : dans quinze jours, tout sera fini, si les lois humaines veulent bien le permettre. Je ne crains que leurs lenteurs. » Comme il le pressentait, le jour de joie fut retardé. Le mariage, qu'avaient précédé les actes de respect signifiés par Berlioz à son père non consentant, ne se célébra, dans la chapelle de l'ambassade de Sa

(1) « Elle a entendu l'ouvrage dont elle est le sujet et la cause première, elle en a pleuré, elle a vu mon furieux succès. Cela est allé droit à son cœur, elle m'a fait témoigner, après le concert, son enthousiasme, etc » Lettre à Albert du Boj's, du 5 janvier 1833. Correspondance publiée par .1. Tiersot, les Années romantiques, p. 217.

Majesté britannique à Paris, qu'à la date du 3 oclobrc.

Les semaines qui suivirent les fiançailles avaient été employées à organiser, sous cette rubrique : représenlation-concert Berlioz-Smithson, une soirée théâtrale au bénéfice de l'actrice. C'est pour y intéresser Alfred deVignj^ et, par lui. M™* Dorval, que, le mercredi 18 septembre, quinze jours avant le mariage, le musicien écrivit au poète une première lettre, demeurée inédite, comme le sont restées, si je ne me trompe, toutes les lettres de Berlioz à Vigny et de Vigny à Berlioz, dont je reproduirai le texte.

« Monsieur, seriez-vous assez bon pour disposer en ma faveur d'une heure dans raprès-midi de mercredi prochain ? iM'l'' Smithson m'accompagnera. Je suis heureux de pouvoir hii procurer l'avantage de faire votre connaissance qu'elle ambitionne depuis longtemps. Elle est bien triste, bien découragée.. Les suites de son accident l'éloignent encore pour quelques mois du théâtre et lui donnent une timidité qui me porte à vous prier de nous recevoir seuls s'il est possible. Vous pourrez vraisemblablement nous donner quelques renseignements dont nous avons besoin. En outre, vous m'avez témoigné assez desj'mpathie affectueuse pour que je n'hésite pas à vous prier de rassurer ma pauvre Ophélie sur son avenir. Elle se croit oubliée de la terre entière : l'espérance vague que je lui ai donnée d'une pièce de vous, dans laquelle elle pourrait reparaître, la charme trop pour qu'elle ose s'j^ abandonner, et quelques autres mots de votre part, à cette occasion, ncussent-ils pour objet que de la tranquilliser un peu, seront pour moi d'un prix inestimable. J'ai l'honneur d'être. Monsieur, votre tout dévoué et sincère admirateur,

ft Hector Berlioz. »

« Paris, ce 18 septembre. »

La réponse d'Alfred de Vigny ne se fit pas at-

tendre. Trois jours après cette première lettre, Berlioz en écrivait une seconde qui était un remerciement, et qui fixe aujourd'hui pour nous la date exacte, on peut dire l'instant, de l'entretien sollicité.

« 21 septembre.

« Puisque vous êtes assez bon, Monsieur, pour nous recevoir, Henriette et moi, un autre jour que le mercredi, nous profiterons de votre obligeance mardi procbain entre une heure et deux- Je vous demande pardon de ne pas préciser davantage le moment de notre visite, mais comme M"*^ Smithson habite Vincennes, la longueur du trajet pour arriver au faubourg Saint-Honoré me servira d'excuse. Votre tout dévoué,

Hector Bkrlioz. »

C'est donc le mardi 24 septembre que Berlioz et sa fiancée vinrent ensemble rendre visite au poète Alfred de Vigny. Le concours de M'"'^ Dorval fut aussitôt acquis Elle promit de paraître dans le rôle d'Adèle du drame d'Anlony. Henriette Smithson devait se produire dans les scènes de la folie du quatrième acte cVHamlet. Berlioz, pour son compte, apportait la Symphonie fantastique et la cantate de Sardanapalc. Son ami Liszt, qui allait être, dans peu de jours, un de ses deux témoins, se ferait entendre dans le Concertstiick de Weber.

Le mercredi 23 octobre 1833, trois semaines après le mariage et un mois avant la représentation à bénéfice, M. et M'"*^ Hector Berlioz inscrivaient sur l'album de la comtesse de Vigny leurs noms d'époux amoureux et heureux. Le compositeur avait retracé, d'une main plus volontaire que fougueuse, la musique et les paroles en vers assonances du Chant de

ALFHI-.I) 1)K VIGNY ET HFX.TOH ÎÎRUI.IOZ 1299

BONHEUR, fragment de Le Retour a i,a Vie (Mélologue) :

Oh ! mon bonheur ! ma vie !

Mon être tout entier I mon bien ! mon univers ! Est-il auprès de toi quelque bien que j'envie? Je te vois, tu souris, les cieux me sont ouverts ! L ivresse de l'amour est presque une souffrance ; Ce tendre attachement est plus délicieux ! Oh! penche un seul instant cette tête charmante ;

Viens, ma belle adorée :

Sur mon cœur éperdu viens rendre ce baiser.

A cette page de sa partition, Berlioz s'était cru obligé de joindre le commentaire « parlé », auquel Bocage avait su donner une expression si émouvante :

« Oh ! que ne puis-je la trouver, cette Juliette, cette Ophélie, que mon cœur appelle ! Que ne puis-je m'enivrer de cette joie mêlée de tristesse que donne le véritable amour ; et, un soir d'automne, bercé près d'elle par le vent du Nord sur quelque bruj'ère sauvage, m'endormir enfin dans ses bras d'un mélancolique et dernier sommeil ! »

A la suite de ce morceau, M""*^ Berlioz-Smithson avait aligné, d'une écriture bien anglaise, des vers de YHnmlel de Shakspeare.

La représentation, donnée le 24 novembre 1833, au Théâtre Italien, fut un triomphe pour M"'*" Dorval et aussi pour Liszt. Henriette Smithson, qui s'était fait attendre, au point de déchaîner les lazzi ou même les rumeurs hostiles, et dont la boiterie fort apparente impressionna péniblement beaucoup de

spectateurs, ne retrouva pas, tant s'en faut, les applaudissements enthousiastes du théâtre de rOdéon ou de la salle Favart. Quant à Berlioz, ses œuvres arrivaient en fin de soirée. « A minuit moins un quart », les musiciens, déjà décimés par quelques désertions sournoises, commencèrent une exécution presque constamment « exécrable » devant un auditoire ironique et bruyant. Ce fut bientôt la débandade :

« L'orchestre — écrira Berlioz à sa sœur Adèle — s'est peu à peu sauvé devant le publie ! Le parterre s'est levé demandant la Symphonie fantastique, et j'ai été obligé de parler au public en lui montrant mes pupitres dégarnis et l'impossibilité où j'étais de lui faire entendre un pareil ouvrage avec ce qui me restait de musiciens ; alors on a eu pitié du général abandonné de ses soldats et on a crié : Au Conservatoire ! une autre fois. »

Le compositeur prit, en effet, sa revanche au Conservatoire, quatre semaines plus tard, le dimanche 22 décembre. Si l'on accepte , comme exacts tous les termes du compte rendu qu'il adressa aux siens trois jours après le succès, l'accueil des artistes aurait été enthousiaste. On exigea de l'orchestre, d'ailleurs, qu'il jouât deux fois, malgré la longueur énorme du morceau, la Marche du supplice.

« Henriette était dans un transport de joie dont toi seule au monde — c'est à sa sœur Adèle qu'il écrit ■ — peux avoir une idée. Elle était si ravie, en sortant au milieu des félicitations qui lui venaient des Alfred de Vigny, Hugo, E. Deschamps, Legouvé, Eugène Sue ! »

Remarquons-le : parmi les noms de ces littérateurs, si satisfaits de l'heureux résultat, et qui, dans

une certaine mesure, avaient dû le déterminer par leur parti pris d'applaudir, le nom d'Alfred de Vigny se place au premier rang. Ce n'est pas un hasard de plume. Dès ce moment Berlioz a deux amis chers, deux vrais consolateurs, qu'il appelle au secours, lorsque des « froissements dans ses affections d'art » le rendent « malheureux jusqu'aux larmes » : ces deux amis sont Liszt et Alfred de Vigny. « Je voudrais te voir », écrit-il au premier, vers le début de mai 1834. Il ajoute aussitôt :

« De Vigny viendra-t-il ? Il a quelque chose de doux et d'afTectueux dans l'esprit qui me charme toujours, mais qui me serait presque nécessaire aujourd'hui. Pourquoi n'êtes-vous pas là tous les deux ? ))

Il cite le mot du poète Moore : « Il n'est rien de vrai, il n'est rien de brillant que le ciel. » Malheureusement, le ciel n'est qu'un mot pour lui :

« Mon ciel, c'est le monde poétique, et il y a une chenille sur chacune de ses fleurs... Tiens, viens me voir, amène-moi de Vignj- : tu me manques, vous me manquez. »

L'humble ménage Berlioz s'est installé, vers le début d'avril de 1834, à Montmartre, rue Saint- Denis, n° 10. A certains jours, quelques amis de choix, dont est Vigny, escaladent la butte. Au début de mai, par exemple, Berlioz adresse au pianiste polonais, qu'il appelle assez plaisamment ft mon cher Chopinetto», l'invitation suivante :

« J'ai l'espoir que Hiller, Liszt et Vigny seront accomagnés de Chopin. Enorme bêtise ! Tant pis. »

Le 12 mai, il rend compte à sa sœur de cette

« partie de campagne >>. On devine toute la fiertéque lui a causée la visite de tels amis :

« C'étaient des célébrités musicales et poétiques, MM. Alfred de Vigny, Antoni Deschamps, Liszt, Hiller et Chopin. Nous avons causé, discuté art, poésie, pensée, musique, drame, enfin ce qui constitue la vie, en présence de cette belle nature, de ce soleil d'Italie que nous avons depuis quelques jours. »

C'est peut-être pendant cette « demi-journée » oîi s'ébaucha plus d'un projet, que Berlioz, pour la première fois, entretint Alfred de Vigny de ses desseins d'ouvrages dramatiques. Dans une lettre du 15 au 16 mai, écrite à Humbert Ferrand, nous lisons :

« Mes affaires à l'Opéra sont entre les mains de la famille Bertin. Il s'agit de me donner YHamlet de Shakspeare supérieurement arrangé en opéra... En attendant, j'ai fait choix, pour un opéra comique en deux actes, de Benvenuto Cellini. »

Berlioz pria-t-il Vigny d'écrire le poème et obtintil de lui quelque promesse ? Ce n'est pas la seule fois qu'Alfred de Vigny se serait senti attiré par cette idée de collaborer avec un musicien. Je puis fournir, à cet égard, un témoignage inattendu. C'est une lettre inédite de Spontini, le compositeur dramatique de Fernand Cortez, de la Vestale, d'Olympie, tant admirés, à tort ou à raison, par Berlioz.

« Ce mercredi.

« Une indisposition qui me tient depuis quatre semaines m'a empêclié d'avoir l'honneur de me rendre aujourd'hui à votre séance littéraire ; mais, comme je compte très peu de

AI.I'UEl) I)K VUINY ET IlECTOU lîEHLIOZ t\Q'A

jours pour rester à Paris, je désire vivement réaliser notre entrevue projetée avec M. Soumet, pour le grand opéra que d'accord vous avez bien voulu me faire espérer. Cette réunion me sourit, m'enchante et m'inspire ! M. Soumet désirait auparavant vous faire une visite. Monsieur; mais sa maladie imaginaire... me traînerait trop à long, et si je ne craignais pas d'être indiscret, j'oserais vous proposer et prier de vous trouver chez lui demain, à midi ; il serait tout à notre disposition : combien je vous serais reconnaissant ! Veuillez avoir la bonté, Monsieur, de me faire un mot de réponse, et d agréer les sentiments de la plus parfaite considération.

« Spontim »

A quelle date cette lettre fut-elle écrite ? On ne peut pas le déterminer exactement. Il est permis de penser que ce ne fut pas après 1828 : en voici la raison. Soumet, qui devrait être avec Vign}' l'auteur de ce livret dont s'exallait d'avance l'imagination de Spontini, avait déjà travaillé pour des compositeurs et en particulier pour Rossini. Or les poètes du cénacle, qui croyaient au génie tragique de l'auteur de Saiïl et de Clytemnestre, s'appliquèrent à le détourner de la frècjuentalion de l'Opéra. Dans le volume de vers intitule Tableaux poétiques et public en 1828, Jules de Rességuier, compatriote de Soumet et son intime ami, lui adressait cette adjuration, de style troubadour, dont la candeur est peu commune :

Mais l'on dit qu'une fée, en son brillant empire, T'ouvre un palais magique où ta muse soupire, Où cent jeunes beautés, se tenant par la main, Sous les paillettes d'or, sous le lin des bergères. Enlacent le poète en leurs danses légères, I^t du temple sacré lui ferment le chemin.

De ces enchantements crains la douceur perfide ; Souviens-toi de Renaud dans les jardins d'Armide : Fuis, fuis de ce séjour les pièges gracieux ; Prends ton vol, comme l'aigle, et monte dans lescieux. La Poésie est reine et fière ; et son génie Dédaigne le secours d'une molle harmonie.

Soumet ne voulut pas « affliger les amis de sa gloire », comme disait pompeusement Jules de Rességuier : il s'abstint désormais de mettre ses rimes au service des musiciens ; il revint à la tragédie.

Avec Berlioz comme avec Spontini, Alfred de Vigny ne dépassa pas l'intention ; d'autres travaux, Servitude et grandeur militaires, Chatterton, l'empêchèrent dépassera l'acte. Deux de ses jeunes amis, Léon de Wailly et Auguste Barbier, san s renoncer aux conseils de l'auteur d'Othello et de la Maréchale d'Ancre, mais surtout en suivant les indications, en se pliant docilement aux exigences de Berlioz, bâtirent le livret et improvisèrent les vers de ce Benvenuto Cellini. A la fin d'août 1834, le poème fut refusé par Crosnier, le directeur de lOpéra- Comique. Berlioz dut prendre son parti de le porter à l'Opéra. Pour obtenir ici meilleur accueil, il s'avisa de joindre un nom de plus, celui d'Alfred de Vigny, à ceux des deux autres collaborateurs et, plus d'une fois, dans des lettres à sa mère ou à sa sœur Adèle, il citera les trois auteurs : « Le poème est de Vigny, Barbier et Léon de Wailly, » et encore : « Le nouveau directeur (de l'Opéra) étant dans de tout autres dispositions que son prédécesseur (1), je lui ai présenté un opéra en deux actes qui a été fait

(1) Duponchel succédait à Véron.

AI.KHlil) DE VIGNY KT llECTOl'. BEKLIOZ ,30.")

SOUS mes yeux par MM. All'red de Vigny, Auguste Barbier et Léon de Wailly. » Toutefois, quand l'ouvrage, en IS.'US, sera représenté, le nom d'Alfred de Vigny ne paraîtra pas sur l'affiche.

Au mois de février 1835, pendant les répétitions de son drame de Challcrlon, Alfred de Vigny adressa au couple Berlioz une loge pour la première. La réponse de Berlioz explique à Vigny la raison, ou le prétexte, qui empêchera l'actrice anglaise de venir :

« La tristesse que lui cause l'obscurité où son talent se trouve condamné momentanément par les circonstances est trop poignante pour qu'une solennité dramatique comme celle où vous voulez bien l'inviter ne soit pas une épreuve cruelle qu'il vaut mieux éviter. »

Il est certain que, chez Henriette Smithson, le chagrin de rester inutilisée s'irritait quelquefois jusqu'à la souffrance la plus aiguë. D'autre part, comme le fait remarquer, d'une manière générale, ^L Adolphe Boschot, qui a écrit sur Berlioz un réquisitoire sans mesure, au double sens du mot, mais curieusement documenté,

(( l'ancienne Ophélia, et lui-même, un lion de la musique romantique, ils ne pouvaient se montrer en soirée ou au concert que vêtus Selon la fashion la plus irréprochable. Esclaves du paraître, une négligence de tenue aurait notifié à tous leur déchéance. »

Quoi qu'il en soit, Berlioz, en échange de la « loge » qu'il renvoie, réclame une simple « stalle ». Il tient à occuper son poste

>< J'irai donc seul applaudir Cliallerton avec la chaleur d'atVcction et d'enthousiasme que je ressens pour le poète et pour la cause qu'il plaide si bien (1). ))

(1) Correspondance de Berlioz, par .1. Tiersot.

Et, en effet, dans la soirée mémorable du 21 février 1835, Berlioz rendit à Vigny ses applaudissements du Conservatoire. On se rappelle le bulletin de victoire adressé à Brizeux :

(( Où étiez-vous ? Quand Auguste Barbier, Berlioz, Aiitoni et tous mes bons et fidèles amis me serraient sur leur poitrine en pleurant, où étiez-vous ? Mon premier mot à Berlioz a été : Si Brizeux était ici ! »

Tout porte à croire que Vigny, de son côté, assista, le 13 décembre 1835, au premier concert où l'auteur de la Symphonie fantastique ait pris le bâton de chef d'orchestre pour assurer la fidélité de l'interprétation et particulièrement l'observation scrupuleuse des rjthmes et des mouvements dans l'exécution de ses ouvrages. On a publié une lettre du 9 décembre dans laquelle Berlioz prie Victor Hugo de venir l'entendre : on n'a retrouvé aucune lettre de lui demandant à Alfred de Vigny la même preuve d'amitié. Je ne doute pas, pour ma part, qu'il ait vivement souhaité sa présence. L'Opéra venait justement de recevoir le livret de Benvenuto Cellini. Mais le premier ministre, Adolphe Thiers, amateur d'art foncièrement bourgeois, était mal disposé pour Berlioz et il semblait s'ingénier à lui barrer la route :

« On m'avait nommé directeur général du Gymnase musical, — écrit Berlioz à Liszt, — Thiers me fait perdre cette place en refusant le chant au Gymnase... De plus, la Commission de l'Opéra a demandé à ce même M. Thiers d'autoriser Duponchel à contracter avec moi pour mon opéra... M. Thiers s'y refuse. »

Vign}' fut sans doute de ceux qui, comme Mej^er-

ALFHEI) nE VIGNY ET HECTOR BERLIOZ 307

béer et Bertin, engagèrent Berlioz à se mettre « néanmoins » à l'œuvre.

Malgré les lourdes besognes imposées au compositeur par sa collaboration de critique musical au Réiioualein\ à la Gazette musicale, au Journal des Débals, par l'organisation presque continuelle de concerts faiblement rémunérateurs, par la direction absorbante des répétitions d'Esmeralda, œuvre de M"*^ Louise Berlin, il employa si bien les moindres loisirs de 183G qu'il mit sur pied, dans cette année, toute la musique de Benveniito Cellini. En décembre 1(S3(), il ne lui restait plus qu'à écrire « la scène du dénouement » ef qu'à « instrumenter » la plus grande part de l'ouvrage.

Mais, au début de mars 1837, le ministre de l'intérieur du cabinet Mole, M. de Gasparin, un ancien préfet de Grenoble, mandait le musicien dauphinois, et lui offrait de se charger d'une grande composition pour l'anniversaire de la mort du maréchal Mortier: l'œuvre serait exécutée aux Invalides. Berlioz se mit à l'étude du texte de l'Office des morts, dont la poésie « d'un sublime gigantesque » le transporta, et il put bientôt se flatter d'en faire sortir une partition qui serait « grande ». L'idée seule de mettre au jourunD/e.s irœ qui serait proféré par des centaines de chanteurs l'enfiévrait. Le 22 mai, il écrivait à Liszt, alors en Italie :

(( Mon Requiemest fini ; je me débats avec la matière, ce sont les copistes, les lithograplies, les charpentiers... »

L'exécution, fixée pour le 2S juillet, devait se confondre avec la commémoration solennelle des trois

journées. Dans le cours du mois de juillet, au milieu des répétitions, pour « raison politique » une décision ministérielle intervint qui annulait le projet de cérémonie funèbre aux Invalides et faisait disparaître, avant l'heure, le Requiem de Berlioz.

Les protecteurs du musicien, Bertin entête, protestèrent vigoureusement, et le nouveau ministre de l'Instruction publique, M. de Salvandy, ancien rédacteur, lui aussi, du Journal des Débats, ami d'Alfred de Vigny, cherchait quelque compensation pour le compositeur frustré, quand la prise de Constantine (14 octobre 1837) et la mort du général Damrémont fournirent deux raisons de revenir à l'idée d'une fête funèbre et de rendre à Berlioz, non seulement l'occasion, mais les moyens de se produire. La cérémonie eut lieu le 5 décembre 1837. Alfred de Vigny ne manqua pas d'y assister. Au retour de cette audition, il traça quelques lignes où ses impressions sont résumées :

(( Ce matin, la messe funèbre pour l'enterrement du général Damrémont. L'aspect de l'église était beau ; au fond, sous la coupole, trois longs rayons tombaient sur le catafalque préparé et faisaient resplendir les lustres de cristal d'une singulière lumière — Tous les drapeaux pris sur l'ennemi étaient rangés en haut de l'église et pendaient, tout percés de balles. La musique était belle et bizarre, sauvage, convulsive et douloureuse... »

Vigny s'imaginait sans doute, avec Berlioz, que l'audition solennelle du Requiem était un acheminement direct au succès de Benvenuto Cellini. Mais, pendant qu'on répétait son opéra, le compositeur sembla prendre à tâche d'augmenter le nombre de ses envieux et de ses ennemis en briguant la direction

du Théâtre-Italien. Présentée par M. de Montalivet, ministre de l'Intérieur, sa candidature échoua devant la Commission parlementaire chargée d'examiner la proposition du gouverncmcnl, et le ministre s'étant, en fin de compte, rallié au sentiment de la Commission, Berlioz eut contre lui la très grande majorité des votes à la Chambre.

Je ne dirai rien de ces répétitions qui furent vraiment cruelles. Elles auraient eu raison de la santé, de l'énergie, et des ressources de tout ordre du malheureux musicien, si son ami Ernest Legouvé n'était généreusement venu à son aide.

Quant à l'histoire même de l'échec, elle a été souvent écrite. Ce qu'il y eut, dans cette défaite, d'injuste, d'odieux et d irréparable, n'a jamais été plus vivement mis en lumière que dans une étude récente de M. Pierre Lalo sur cet opéra de Bcnvcniito Cellini, peu connu et injoué, pourrait on dire, en France, mais représenté depuis vingt ans en Allemagne (1), grâce au kapellmeister Félix Moltl, avec une perfection rare et un succès toujours croissant. Je détache de cette étude quelques lignes de conclusion :

« La vie de Berlioz a été changée et ruinée par l'infortune de Benvenulo. On ne peut croire que Berlioz n'en eut pas conscience, et qu'il ne connut pas toute 1 iniquité du sort... Il est impossible qu il n'ait pas su ce qu'il avait fait, qu'il n'ait pas su qu'il y avait plus de musique, plus d'idées, plus de force créatrice dans Benvenulo que dans tous les ouvrages réunis de ses contemporains ; que son œuvre était vraiment une création de génie, aussi différente de

(\) C'est Liszt qui. le premier, a eu l'honneur de tirer des ténèbres le Benvenulo Cellini. en le faisant exécuter sur le théâtre de W'eimar, en 1851 .

tout ce que faisaient les musiciens de son temps qu'un drame de Shakspeare est différent d'une pièce de Scribe, aussi supérieure aux œuvres d'un Mej'erbeer ou d'un Halévy, qu'un Delacroix à un Léopold Robert ou à un Paul Delaroche. Et il a vu cette œuvre-là atteindre à grand'peine jusqu'au chifiFre de quatre représentations, puis être ensevelie dans l'ombre pour toujours. »

On ne peut pas en douter, Berlioz savait ce que valait son œuvre, et le succès même qu'elle obtint à Weimar, assez longtemps après, ne fit que raviver en lui la cuisante douleur que lui avait causée, en 1838, l'hostilité d'un public à peu près ignare et incurablement superficiel. Rappelons-nous les paroles qui lui échappent, dans une lettre du 10 février 1852, trois jours avant cette soirée de réhabilitation :

« J'avais bien nettoyé, reficelé, restauré la partition avant de l'envoyer. Je ne l'avais pas regardée depuis treize ans ; c'est diablement vivace, je ne retrouverai jamais une telle averse déjeunes idées. Quels ravages ces gens de l'Opéra m'avaient fait faire là dedans ! J'ai tout remis en ordre. »

En 1855, il est lui-même à Weimar et l'on répète des parties de son œuvre. Avec quelle mélancolie amère il remonte par le souvenir à ce fiasco sinistre d'autrefois !

« J'ai été singulièrement attristé hier à la répétition du trio avec chœurs de Cellini en voyant avec quel aplomb l'orchestre, le chœur et les chanteurs l'ont exécuté, et en songeant aux tristes vicissitudes de cette partition égorgée deuxfois en deux infâmesguet-apens !... Certainement il y a là une verve et une fraîcheur d'idées que je ne retrouverai peut-être plus. C'est empanaché, fanfaron, italo-gascon, c'est vrai ! Tenez, moquez-vous de moi ; mais j'en ai rêvé cette nuit et je me sens le cœur serré d'avoir entendu cette scène ! et j'ai hâte pourtant de la réentendre demain. »

ALFRKI) DE VIGNY KT IIECTOU BERLIOZ 311

Alfred de Vigny n'assista pas, le 10 septembre 1838, au scandale de la première de Bcnvcimlo Cellini. Il avait quitté Paris pour se rendre au Maine- Giraud. Il s'était arrêté en route chez des cousins de Touraine. Il n'allait pas tarder à partir pour l'Angleterre où il séjourna, comme chacun sait, une demi-année. Il souffrit, on peut le penser, du méprisant et ridicule accueil où se heurta l'ouvrage de son ami, lui qui, faisant, à ce moment même, un retour sur son propre destin, laissait tomber cette réflexion découragée, également applicable aux écrivains et aux artistes :

« Les lettres ont cela de fatal, que la position n'y est jamais conquise définitivement. Le nom est, à chaque œuvre, remis en loterie et tiré au sort pêle-mêle avec les plus indignes. Chaque œuvre nouvelle est presque comme un début. »

C'est à Londres qu'Alfred de Vigny apprit par les journaux le coup de théâtre du concert du 1() décembre : Paganini, entraînant Berlioz sur la scène, pendant que le public commençait à se retirer, et s'agenouillant devant le compositeur aux applaudissements frénétiques des amis restés dans la salle. Deux jours après, le virtuose italien adressait à Berlioz un don de vingt mille francs, en y joignant le compliment fameux : « Beethoven mort, il n'y avait que Berlioz qui pût le faire revivre, etc. »

Alfred de Vigny n'était pas encore de retour, lorsque M. de Gasparin, redevenu ministre pour peu de temps, mit à profit ce très court passage au pouvoir pour décorer l'auteur du Requiem. Mais le

poète était à Paris, dès le début de juillet 1839, et il s'y trouvait encore en septembre, au moment où Berlioz pouvait écrire à Georges Kastner que Roméo el Juliette, une symphonie dramatique avec chœurs, solos de chant et récitatif harmonique, composée d'après la tragédie de Shakspeare, était entièrement achevée.

« J'ai fini tout à fait la symphonie ; fini, très fini, ce qui s'appelle fini. Pas une note à écrire. Amen, amen, amenissimen ! »

Vigny put connaître d'avance le livret exsangue d'Emile Deschamps ; il putentendre, aux répétitions, quelques fragments de la musique. Dans la semaine immédiatement antérieure au jour fixé pour la première audition, il reçut de Berlioz ce billet laconique non daté, mais qui se met, de lui-même, à sa date :

(( Bonjour ! — On m'a dit que vous étiez l'établi et je tiens à vous avoir dimanche. La reine Mab m'a confié qu'elle avait une passion pour vous.

« H. Berlioz. »

Cette fois, le succès fut aussi vif qu'ilétait imprévu. Les musiciens les plus hostiles n'eurent qu'à se résigner. Quant aux littérateurs, ils étaient venus en grand nombre et, à propos de ce public, Balzac disait, le lendemain, à Berlioz : « C'était un cerveau que votre salle de concert. » Dans le journal la Presse, où régnait M"^ de Girardin, réconciliée avec l'ancien amoureux de Delphine Gaj^ et devenue pour lui, vers ce temps-là (quelques billets inédits en font foi), une excellente camarade, on avait fait campagne pour Berlioz et pour Roméo et Julicllc.

ALFUliO DL: VIGNY ET IIKCTOU BERLIOZ 313

C'est Théophile Gautier qui fut chargé de sonner la victoire. Il écrivit, à cette occasion, des pages dignes de survivre. Il louait d'ahord la volonté indoniplahle de Berlioz :

« En ce temps de polémique et de publicité, disait-il, il ne sufiit pas d'être un grand talent, il faut encore être un grand courage. »

Il raillait l'auditeur français de son horreur de la nouveauté, qui fait sur lui « le même effet queTécarlate sur le taureau » ; il expliquait comment « avec dix fois moins de talent » Berlioz eût réussi « dix fois plus vite » ; il le défendait du reproche d'être incompréhensible, tout en reconnaissant que la question de clarté est « d'une maigre importance » et que «la pourpre riche et foncée d'un vin généreux l'emporte sur la fade transparence d'une eau filtrée » ; il confessait son goût pour l'art « escarpé, où l'on n'entre pas comme chez soi » ; il proclamait cette belle maxime : « Il faut relever la foule jusqu'à l'œuvre, et non pas abaisser l'œuvre jusqu'à la foule; » il disait, avec une humeur plaisante qui rappelait celle de Berlioz lui-même : « C'est une mauvaise raison à donner pour aplanir les montagnes, que les asthmatiques ne les sauraient gravir... les aigles voleront bien toujours jusqu'à la cime ; » il signalait enfin les passages de la partition qui l'avaient enchanté. Le scherzo de la Reine Mab était, comme on le pense, de ceux-là :

« L'orchestre joue pianissimo ; les instruments à cordes sonten sourdine, deux harpes jettent des sons liarmoniques, un timbre se fait entendre par intervalles. Rien n'est plus vaporeux et plus fantastique ; il semble que l'on se pro-

mène au clair de lune dans une prairie féerique, et que l'on entende bourdonner les sylphes dans les cloches de cristal des volubilis ; c'est une musique tout à fait en dehors de nos idées et de notre sphère. »

Si Alfred de Vigny avait eu, comme Théophile Gautier, à sa disposition un feuilleton de journal où traduire ses impressions, on y retrouverait, sous d'autres mots, la même ardeur de sympathie.

L'année 1840 est remplie, pour Berlioz, par la production de la Symphonie funèbre et triomphale, qu'entendit, le 28 juillet, et qu'admira Richard Wagner, puis par le travail de restauration du Freyschiitz. L'année 1841 est occupée par desprojets plus encore que par des ouvrages et elle est déjà traversée par la passion pour Marie Récio, cette chanteuse sans talent dont Berlioz ne pourra plus se délier et qui deviendra sa femme, après la mort d'Henriette Smithson. La longue, et d'abord infructueuse, puis plus heureuse période des vo^^ages à l'étranger commence, cette année même, et, avec elle, un trop long temps de stérilité relative. Ce serait un devoir d'y insister, pour celui qui voudrait tracer une monographie du musicien. Mais je n'ai pas cette ambition, et l'on me saura gré de demeurer, autant que faire se pourra, dans les bornes de mon sujet.

Entre deux absences, Berlioz retrouve Vigny et ne cesse pas d'éprouver, en le revoyant, la joie qu'il exprimait dans ses anciennes lettres. On se rappelle celle qu'il adressait à Liszt au mois de mai 1833. Depuis ce moment-là, que de billets se sont perdus ! En voici un, non daté, mais qui ne peut pas être antérieur à 1839. II nous apprend que Berlioz fut tout heureux et un peu fier démettre Alfred de Vigny

ALFKEI) DE VIGXY ET HECTOR liEHLIOZ 315

en relations avec ses deux sœurslorsqu elles vinrent à Paris, d'abord avec la cadette Adèle, que son voyage de noces y amena vers la fin de mai 1838, et ensuite avec Nancy, la sœur aînée :

a Mon cher de V^igiij', voulez-vous venir prendre une tasse de thé chez moi jeudi soir ? Je vous ai présenté ma jeune sœur, c'est le tour de ma sœur aînée maintenant ; et j'espère que vous ne vous déroberez pas à son admiration.

Mille amitiés.

« H. BlîHLIOZ. »

Voici une autre lettre, de quelques années postérieure, qui porte seulement la date du samedi 10 mai, mais qui est écrite, assurément, à propos de la représentation extraordinaire du 13 mai 1845. A cette représentation, donnée au bénéfice de M""^ Dorval, la grande actrice devait jouer Chatlerlon et M'"*^ Georges Rodoniine. Berlioz demande à Vigny deux places, souhaitées sans doute, cette fois, par Henriette Smithson.

« Mon cher de Vign3^ je sais qu'on donne rarement des billets pour les représentations à bénéfice ; si pourtant vous pouvez disposer de deux places, veuillez me les envoyer rue de Provence, il, vous me ferez un très grand plaisir et, comme il y a là-dessous un prétexte musical, puis([u'on y chante, je pourrai parler de la représentation dans un de mes feuilletons. Cette indiscrétion n a d'autre cause que le désir que nous avons de revoir Chatlerlon. Adieu, mille amitiés bien vives.

« H. Beblioz. »

On a dû remarquer, dans cette lettre, le passage : « Je pourrai parler de la représentation dans un de mes feuilletons. » Berlioz s'était déjà ingénié à faire

entrer dans son compte rendu musical le nom du littérateur Alfred de Vigny et d'y signaler des ouvrages de lui sans rapport avec la musique :

« J'ai demandé à Vigny, écrivait-il au cours d'un de ses articles, d'analyser dans la Revue des Deux Mondes mon nouveau morceau sur la Mort de l'Empereur, que j'espère pouvoir donner à mon prochain concert. En revanche, je lui ai promis de rendre compte, dans la Gazette musicale, de son bel ouvrage intitulé : Servitude et grandeur militaires, qu'il a publié avant-hier, »

Le tour était joué et l'annonce était faite. Vigny put donc écrire à Merle, le mari de M'"'^ Dorval, qu'un « rédacteur de l'un des grands journaux » réservait à l'actrice « une surprise », et il demanda pour ce rédacteur, qu'il désignait ainsi : « un de mes meilleurs amis et des plus intimes », deux places « dans une loge du rez-de-chaussée ». Elles furent vite envoyées. Mais le Journal des Débats n'était pas la Gazette musicale : Berlioz ne fut pas autorisé à s'acquitter comme il l'avait voulu. Il s'en excusa près d'Alfred de Vigny avec sa verve à la fois bouffonne et bourrue, mais si divertissante :

« Mon cher de Vigny, admirez mon malheur ! Il se trouve que nos deux chanteurs ont été grotesques !... Le jîublic les a conspués ! Ils sont de mes amis !... Je n'en puis donc rien dire. Plus de prétexte pour parler de la représentation, et impossibilité pour moi d'entrer dans le domaine littéraire par cette porte dérobée- Armand (1) ne me l'eût pas plus permis qu'il ne permet à Janin de mettre le pied sur mes terres. Plaignez-moi de ne pouvoir pas dire ce queje sens si vivement, mon admiration pour vos œuvres et en particulier pour Chatterton. Peut-être le redonnera-

(1) Armand Hcrtiii, directeur du Journal des Débats,

ALFRED nFî VIGNY ET HECTOH lŒHLIOZ 317

t-on quelque jour avec des chanteurs moins incroyables ! Adieu, mille et mille amitiés et compliments sincères.

« P.-S. — Je ne vous ai pas encore félicité du fauteuil qui vient de vous tomber sur la tête. Cela rapporte de 16 à 1800 francs par an I et puis, à tout prendre, ce n'est pas absolument déshonorant ! Il y a d'autres grands poètes qui ont eu à subir comme vous cet accident. Un académicien n'est pas tenu d'être plus bête qu'un autre homme (pour parodier le mot de votre quaker) et si vous, Hugo, Lamartine et Chateaubriand voulez vous donner la peine de frotter ferme vos confrères, peut-être parviendrez-vous à les enduire d'un peu d'esprit et de sentiment poétique et d'amour de l'art. Adieu, adieu, tout est pour le mieux dans la meilleure des académies possibles.

« 17 mai. »

J'ai hâte d'arriver à un moment de la vie de Berlioz où Alfred de Vigny retrouva l'occasion de lui prêter son aide.

Les deux derniers voyages à l'étranger avaient été particulièrement avantageux. En 1846, le compositeur avait trouvé à Vienne et à Prague un public « enthousiaste » de sa symphonie avec chœurs, Roméo et Juliette. L'échec désolant qu'il avait encore essuyé à Paris, à la fin de novembre 1846, en produisant au concert, dans la salle del'Opéra-Comique, la Damnation de Faust, avait eu pour compensation l'admirable accueil qu'il reçut, de mars à juin 1847, d'abord à Pétersbourg, puis à Moscou, et de nouveau à Pétersbourg, avant d'avoir la joie d'entendre, le 19 juin, exécutée en perfection et avec « un eflet prodigieux » \si Damnation de Faust elle-même, dans la salle du théâtre de l'Opéra de Berlin. Fêté en

318 ALFRED DE VIGNT

Russie, surungestedeTimpératrice, par la noblesse, et en Prusse, par le roi, la famille roj^ale et le public musicien, il en était venu à formuler ainsi ses impressions : « Plus je vis l'étranger, moins j'éprouvai de joie à vivre misérable et méconnu dans ma patrie. » Au mois d'août 1847, lassé de la lenteur avec laquelle marchaient les négociations au sujet d'une place de chef du chant à l'Opéra, il rendit « leurs paroles » aux deux directeurs, Duponchel et Nestor Roqueplan. II préféra tenir de l'imprésario Jullien, un Français domicilié à Londres, la place de chef d'orchestre d'un théâtre d'opéra que l'on allait créer et installer à Drury-Lane. On lui promettait dix mille francs d'appointements partrimestre pendant la durée, non déterminée, de la saison théâtrale ; de plus, il donnerait quatre concerts « pour chacun desquels on lui garantissait cent livres sterling », ce qui faisait, dit une note du 22 août dans la Gazette musicale, «. dix mille francs de plus ».

Berlioz partit pour Londres le mardi l*^"" novembre, c'est-à-dire un mois avant l'ouverture du théâtre annoncée pour le l*^"" décembre. Il fut ébloui tout d'abord de ce que l'on semblait lui réserver. Le 10 novembre, il écrivait à un de ses amis, M. Tajan- Rogé, de l'orchestre de Saint-Pétersbourg, pour lui conter sa joie et ses espoirs :

<( Jullien est un homme d'audace et d'intelligence qui connaît Londres et les Anglais mieux que qui que ce soit. Il a déjà fait sa fortune et il s'est mis en tête de construire la mienne. Je le laisse faire, puisqu'il veut, pour y parvenir, n'employer que des moyens avoués par l'art et le goût. »

Ces illusions et ce contentement durèrent quelques

ALFRED DE VIGNY ET HECTOH BERLIOZ 'Mi)

semaines. Au lendemain des débuts de la troupe dans Lucie de Lammernwor, Berlioz se déclarait très satisfait de l'orchestre, des chœurs, de la chanteuse M""" (iras(Dorus-Gras) et du ténor Reeves, un Irlandais à la « voix charmante », à la « figure expressive'», très bon musicien, jouant « avec feu ». Mais, dès le 14 janvier, il sait à quoi s'en tenir sur la position de Jullien, déjà ruiné sans que personne s'en doutât, et n'ayant, pour soutenir son entreprise, ni répertoire ni argent.

« Il a exigé d'abord la réduction d'un tiers des appointements, et ne paie plus du tout : on paie seulement chaque semaine les choristes, l'orchestre et les ouvriers, pour que le théâtre puisse marcher. Jullien a vendu son magasin de musique de Regent's Street près de deux cent mille francs, mais pas un sou pour le chef dorchestre, les acteurs principaux, le peintre décorateur, etc., etc. ^

N'entrevoyant guère d'autre ressource, le « chef d'orchestre » s'occupe avec ardeur, dès le début de l'année 1(S48, de préparer l'audition de ses œuvres. La date du 7 février est convenue pour le premier concert. Le 16 janvier, Berlioz écrit à Vigny pour le prier de le seconder dans son entreprise en lui procurant l'accès près du comte d'Orsay. Sa lettre, à tous égards, mérite d'être citée :

« Mon cher de Vignj', je vais jouer ici dans trois semaines une partie très sérieuse et d'où dépend peut-être tout mon avenir en Angleterre. Je donne mon premier concert à Drury-Lane le 7 février prochain. Je crois que vous connaissez beaucoup le comte d'Orsay ; il pourrait m'être d'une grande utilité dans son cercle et dans celui de lady Blessington. Voulez-vous être assez bon pour me donner deux lignes pour lui ?... Je serai très fier et très heureux de pouvoir être présenté par vous.

320 ALFUED DE VIGNY

« Macreadj' m'a chargé de le rappeler à votre souvenir. Il a magnifiquement mis en scène et admirablement joué dernièrement une tragédie intitulée Philippe d'Artevelde, au Princess Théâtre : malgré ses efforts cependant, la pièce n'a obtenu aucun succès. Un jeune acteur fait en ce moment fureur dans Othello ; on en parle comme d'un nouveau John Kemble. Je ne l'ai pas vu et son nom m'échappe. "LAntigone de Sophocle, représentée à Saint James Théâtre, ces jours-ci, par Bocage et quelques poor players français, avec les chœurs de Mendelssohn, n'a pu faire qu'une recette et demie. Je suis chargé de monter et de diriger Ylphigénie en Taiiride de Gluck à Drury-Lane ; si miss Birch ne chante pas trop faux, j'espère que nous serons plus heureux. J'ai un orchestre et un chœur admirables, et de plus ce phénix, cet être fabuleux après lequel tous les théâtres lyriques courent éperdus, un ténor. C'est un Irlandais nommé Reeves : il a de la chaleur, de l'intelligence et une voix. Ilrubinise, mais avec bonheur souvent. Il est fort beau dans le rôle d'Edgar de Ravenswood.

« Voilà toutes mes nouvelles littéraires et musicales. On me prédit ici une belle position avant deux ans ; mais le premier coup que je frapperai doit être bien dirigé. L'appui de vos amis me sera d'une grande utilité et je n'hésite pas à vous le demander. Adieu, adieu, pardon de mon verbiage. Mille amitiés admiratives. Votre tout dévoué,

« H. Berlioz. »

Alfred de Vigny devait être absent de Paris, quand la lettre de Berlioz y arriva. Le brouillon de la lettre écrite par lui au comte d'Orsay porte la date tardive du 30 janvier 1848. Pour avoir été retardée, la recommandation se fit sans doute plus pressante ; elle le fut au plus haut point, tout en restant insinuante et agréable.

« Je veux te prévenir, mon ami, de la visite que tu vas recevoir de notre célèbre compositeur Hector Berlioz. Il vient de me demander une lettre pour toi, je la lui enverrai

demain, il te la remettra. Aujourd hui je veux te parler d'avance de son rare et sérieux mérite et te mettre au courant de sa personne.

« Il est homme de cœur et d'esprit, en voici la preuve en un fait. Il y a environ douze ans que, voyant jouer Shakespeare par miss Smithson, il devient amoureux fou de cette belle et habile personne. Il lui offre son cœur orné d'une chaumière, elle refuse, étant alors au milieu de sa gloire d'un moment. Il se retire silencieusement. Quelque temps après, elle se casse la jambe ; la voilà par terre, sans théâtre, sans argent, au milieu de Paris. Berlioz revient, la demande et l'épouse. A présent, je ne sais où elle est ni où est leur amour ; ne lui parle pas d'elle provisoirement.

« Ce beau et réel talent de compositeur semble surtout, en musique, ce qu'est celui d'un sombre paysagiste en peinture. En l'écoutant, je songe toujours involontairement au Déluge du Poussin. Son Requiem, la Marche au Supplice, le Rêve de la reine Mab de Roméo, la Marche des Pèlerins, sont des chefs-d'œuvre.

(( Peut-être les connais-tu ; je ne pense pas cependant que tu les aies entendus bien exécutés. Il peint par les notes, il fait voir ce qu'il décrit ; on suit des yeux, cela est certain, la folle Mab galopant dans le cerveau d'un page et dans celui d un magistrat.

« Je t'enverrai donc Berlioz, cher ami, et tu me feras plaisir de le présenter à lady Blessington. Je désire que Sa Gracieuse Majesté le reçoive bien à Gore House. Mme de Grammont m'a dit hier que l'on allait graver quel- ([ues-unes de tes statuettes. On m'en a dit des merveilles, de ton Napoléon surtout ; je ne les ai pas vues encore. Mais le ravissement qu'on en a me plaît d'avance. N'as-tu pas fait ton portrait ? J'ai peur que tu n'aies craint de te llatter. Il me tarde de voir si ton œil est un miroir fidèle. Tu es surprenant. On dirait que tu n'as qu'à te lever de ton fauteuil, tirer la sonnette, et il te vient un talent tout formé, qui t'appartient et se met à sculpter et à peindre.

« A présent, cher ami, (jue j'ai causé avec toi, tu n'éprouveras pas trop de saisissement en voyant entrer Hector

DE VIGNY. — u 21

Berlioz avec une autre lettre qui te prie comme celle-ci de le recevoir avec tes grâces habituelles. ))

Dans cette première lettre, tout le passage sur la vie intime de Berlioz depuis : « 11 est homme de cœur et d'esprit » jusqu'à : « ne lui parle pas d'elle provisoirement, » a été biffé par Vigny sur son brouillon : ces lignes furent sans doute supprimées ou modifiées, après réflexion.

La seconde lettre, datée du 1" février sur la minute autographe, arriva tout ouverte à Berlioz, qui, nous le verrons par sa réponse, fut très fier de la remettre et ne l'aurait pas moins été de pouvoir la garder : elle dut circuler à Londres.

« Je te prie, mon ami, d'accueillir en mon nom, avec ta grâce accoutumée, M. Hector Berlioz dont la célébrité européenne et le génie musical ne sauraient t êtie inconnus. Il va faire lui-même en Angleterre la propagande de cette belle et innocente Bévolution dans l'art qu'il a accomplie en France. Je souhaite fort pour l'Angleterre, ma belle-mère, qu elle sache apprécier comme nous l'avons fait ici cette puissante originalité et ces magnifiques créations. Je voudrais être assis entre toi et lady Blessington lorsque vous entendrez ces grandes œuvres, souvent comparées à celles de Beethoven et de Mozart. Ce ne sera pas à toi, cher Alfred, toujours si Français partout où tu es, que je ferai l'injure d'apprendre les noms de ces compositions magnifiques de Berlioz. Je sais d'avance le prix que tu attacheras à la conversation d'un homme d'un si rare esprit dont tu as dû lire souvent les savantes et vives critiques dans le Journal des Débats.

« Je te prie de mener, aux fêtes musicales qu'il donnera, toute la cour déjeunes lords qui vient à Gore House. Vous serez heureux et ravis par tant de force et de grâce. La muse de Berlioz est une blonde fille du Nord comme Ophélia. Je suis sûr que la nation de Shakespeare lui

ALFUKI) Ï)E VIGNY ET HICCTOU J5ERLI0Z 323

jettera des couronnes, je voudrais que la première vînt de ta main.

« D'ici là je la serre de tout mon cœur d'ami d'enfance et de frère d'armes, toujours à toi.

« Alfred de Vionv. »

La réponse de d'Orsay ne fut pas longue à venir et ses bons offices la précédèrent encore.

« Gore House, 5 feb. 1848.

« Mon cher ami, j'ai reçu tes deux charmantes lettres. Il nous suiïit de savoir que Berlioz soit ton ami pour qu il soit bien reçu ici. Il est venu hier au soir, et j'ai eu le plaisir de le présenter à plusieurs personnes, dont j'avais macadémisé [sic] l'esprit en sa faveur, à l'aide de ta poétique description de son supérieur talent. Je me suis retrouvé en pajs de connaissance avec lui, car il est aussi ami d'Eugène Sue, de Liszt, et enfin de tous les bergers de notre époque, car la société ne se compose que de ces derniers et des innombrables moutons.

« Il y a bien longtemps que tu nous avais négligés; pourtant nous ])arlons souvent de toi. Lady Blessington faisait lire dernièrement à ses nièces de tes charmants ouvrages, et s'il y avait un télégraphe magnétique tout aussi bien que l'électrique, tu aurais été bien aise de sentir combien tu es apprécié à Gore House.

« Envoie-nous toujours tes amis, ils seront les nôtres à l'instant, et n'oublie jamais que je suis et serai toujours ton ami aflectionné.

« D'Ohsav. »

Pour apprécier tout ce qu'il y a de générosité de cœur dans ce billet, il faut se rappeler qu'au moment où il fut écrit, la ruine de d Orsay et de lady Blessington était à demi consommée : une année après, on mettait à l'encan le mobilier luxueu.x et toutes les richesses dartdeGore House.

Le concert eut lieu à la date indiquée. UAthenœiim, où écrivait Chorley, critique musical de tendances réactionnaires, mais grand ami de lady Blessington et du comte d'Orsay, et ami de Vigny lui-même, en rendit compte avec une faveur qu'un mois auparavant personne n'aurait pu prévoir. Il insistait sur l'extrême attention que le public anglais avait prêtée à cette sélection des ouvrages de Berlioz « malgré la longueur du concert ». L'assistance très nombreuse avait manifesté, au dire du journaliste, un véritable enthousiasme à propos de la Marche hongroise à la fin de la première partie de Faust, et de la danse des Sylphes dans la seconde partie. La semaine d'après, ÏAthenœnm publia une grande étude analytique sur la cantate de Faust. Dans presque tous les journaux londoniens où il fut parlé du concert, ce sont les termes élogieux qui dominèrent. Quoique réduit de moitié, l'article du Times, écrit par Davison, produisit « son effet ». Le « vieux Hogarth du Daily News » disait à Berlioz « dans une agitation des plus comiques » que tout son sang « était en feu», qu'il n'avait jamais été « excité de la sorte ».

Berlioz écrivit à Vigny, le 10 février, pour le remercier de l'avoir tant aidé à gagner la partie :

« Mon cher de Vigny, je vous remercie de vos aimables lettres ; avant même que je les eusse portées, le comte d'Orsay m'avait invité (grâce à vous toujours) à aller passer la soirée chez lui. J'y ai reçu l'accueil le plus gracieux du maître et de la maîtresse de maison. Ils m'ont parlé de vous comme en parlent tous ceux qui vous connaissent ; mais j'ai eu bien du regret de donner à M. d'Orsay l'adorable lettre d'introduction que vous m'aviez permis de lire en la recevant. Cette lettre est un chef-d'œuvre

ALFRED DE VIONY ET HECTOIi REULIOZ 325

d'esprit, de style et de bonté (cette rare qualité que je mets au dessus de toutes les autres et qui ne se trouve guère bien pure qu'unie à une intelligence élevée). Elle m'a fait sentir de nouveau combien il est doux d'aimer les gens qu'on admire. Merci ! je vous serre la main de tout mon cœur.

« Bocage est de retour à Paris. L'acteur tragique dont je vous ai parlé se nomme Brooke : il continue à faire fureur dans Othello et dans sir Giles du Nouveau moyeu de payer ses vieilles dettes. Vous parlez du bonheur des compositeurs qui n'ont pas besoin de traductions ! Au contraire, nous en avons besoin, et c'est là notre grand malheur. Dieu sait comment j'ai été traduit en allemand pour Roméo et pour Faust. Chorley vient de traduire en anglais les deux premiers actes de Faust que j'ai donnés lundi à mon concert de Drury-Lane, et heureusement on dit que c'est bien. En tous cas, j'ai été splendidement exécuté et ma musique a pris sur cet auditoire anglais comme le feu sur une traînée de poudre. J'ai eu un succès de tous les diables, on m'a rappelé, on a fait redire deux scènes de Faust, et toute la presse est favorable. Le Morning Clironicle fait seul des réserves, parce que (dit ce vieux nigaud de rédacteur je fais des fautes de contrepoint et de rythme. . Sancta Simplicilas ! Je voudrais bien vous faire entendre ce concert de Sylphes qui les a tant remués... franchement, je crois que cela vous ferait plaisir. Macready est en province. Notre théâtre se traîne, il n'a plus que quinze jours à mourir, la clôture étant fixée au 25.

« Adieu, adieu, rememher me ! I am very happy to he able ta call myself your friend.

« H. Bkiimoz. ))

Le revers de la médaille, c'était la situation obérée de Jullien et les dllficultés de toute sorte qui en résultaient pour Berlioz. La rcaiisalion du deuxième concert devenait fort douteuse avec des musiciens et des choristes qu'on ne payait plus. Quant au

chef d'orchestre, ses appointements couraient les champs, comme il l'écrit à son ami Morel, et il ne devait jamais « les rattraper ». Sans doute l'association des musiciens anglais, dans son banquet annuel, lui décernait des honneurs presque « inusités » ; mais la cabale de quelques confrères, menés au combat par Costa, l'empêcha d'obtenir la place de chef d'orchestre de la Société des concerts de Londres, place vacante depuis la mort prématurée de Mendelssohn. Vers le milieu du mois de mai, la détresse du compositeur était devenue telle qu'une fois de plus les idées de suicide, dont sa jeunesse avait été hantée en 1830 et en 1832, se représentaient à son esprit. Enfin le second concert eut lieu le 29 juin et Berlioz retrouva le succès du mois de février. La chronique étrangère de la Gazette musicale l'enregistre, à la date du 9 juillet : « La Symphonie d Harold, la Marche des pèlerins, les fragments de Faust » et notamment l'air du Sommeil chanté par Méphistophélès et « rendu par la voix puissante et métallique de Bouché, ont produit un immense effet. M'"^ Pauline Viardot a supérieurement chanté deux de ses mélodies, et le concert s'est terminé par VInuilation à la valse de Weber dont Berlioz a si bien écrit la partition ».

Holmes, l'auteur distingué d'une Vie de Mozart, donna dans l'Atlas, à l'occasion de ce concert, un article très louangeur sur Berlioz compositeur et chef dorchestre. Le musicien fut si ravi qu'il envoya à la Gazette musicale ces éloges, traduits. Alfred de Vigny, qui connaissait Holmes et qui pouvait agir utilement sur lui, n'est-il pour rien dans l'idée

ALFRED DE VIGNY ET IIECTOU BERMOZ 327

qu'eut le critique d'art de donner à Berlioz cette marque de haute estime ?

Oubliant très vite ses plaies d'argent, et restant plein de gratitude pour ce public anglais, si « sérieux», si «attentif », dont l'aptitude à s'éprendre des grands eiïorts, même en musique, l'avait d'abord surpris, mais, plus encore, ému, Berlioz revint à Londres plus dune fois, toujours avec satisfaction. Quand les fonctions de membre du jury d'exposition l'y ramenèrent en mai 1801, le salon de Gore House n'existait plus, ni, je crois même, la maison ; lady Blessington était morte et reposait, depuis deux années, en terre française. Quant au comte d'Orsay, en attendant qu'une nomination in extremis de surintendant des Beaux- Arts vînt le trouver sur son lit de douleur, il peuplait de médaillons, de bustes, de statues, sortis de ses mains, l'atelrcr de la rue du Cirque, et il s'évertuait, sans plus y réussir qu'un artiste de génie, à tirer parti de ce « talent » de statuaire amateur dont Alfred de Vigny s'émerveillait, en lui recommandant l'auteur du Re({iiicm, d'Harold en Italie, de Roméo et Juliette.

Pendant près de trois ans, Alfred de Vigny, retenu au Maine-Giraud par la santé précaire et plus encore, j'imagine, par la secrète volonté de la comtesse Lydia, ne revint pas à Paris, et ne revit point Berlioz. Ce n'est pourtant pas au lendemain de celle rélégalion en Angoumois que Vigny reçut de son ami la lellrc non daléc cpic l'on ru lire :

« Mon cher de Vigny, il y a aujourd'hui deux ans et trois mois que nous ne nous sommes vus !... Je ne vous donne pas de rendez-vous, faute de pouvoir disposer avec certitude d'une heure dans la journée ; mais j'irai au faubourg Saint-Honoré demain ou après-demain dans la matinée, bien désireux de vous revoir et tout honteux d'avoir pu rester si longtemps sans échanger avec vous quelques paroles. Mille amitiés bien vives et sincères.

« H. Berlioz. »

Si, pour expliquer tout ce temps passé sans se revoir, l'absence de Vigny devait suffire, quelle raison Berlioz aurait-il de se déclarer « tout honteux » ? Je serais porté, pour ma part, à situer cette période d'indifférence après l'élection de Berlioz à l'Institut (21 juin 1856) et avant l'élection de Beulé comme secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux- Arts, le 12 avril 1862. Berlioz, qui souhaita le poste, dont Beulé fut nommé titulaire, aurait-il éprouvé le besoin, dans ces jours de compétition, de venir chercher chez Vigny ou un appui ou des conseils qui lui avaient rarement fait défaut? Ce sont, je le reconnais, de simples conjectures. Ce qui pourrait les excuser, à la rigueur, c'est que mis à part le séjour au Maine-Giraud, on ne voit pas, dans la longue amitié de Berlioz et de Vigny, d'autre place pour ces « deux ans et trois mois » de séparation complète.

Pour revenir aux faits, un an à peine après être rentré de la Charente, Vigny reçut de Berlioz une lettre datée du « mardi 19 ». Elle est de décembre 1854. C'est une invitation à venir le 24 décembre au deuxième concert de l'Enfance du Christ.

« Mardi 19.

« Mon cher de Vigiij', venez donc dimanche prochain à deux heures entendre la deuxième exécution de mon oratorio VEnfance du Christ ; vous me ferez un bien grand plaisir. Cela ne dure qu'une heure et demie et, d'après 1 expérience faite in anima... publica, c'est assez peu redoutable. Vous n'aurez pas le temps de vous endormir. Adieu, cher poète invisible (1), croyez à la sincère, fidèle et affectueuse admiration de votre tout dévoué.

« H. Bkhlioz. »

Alfred de Vigny entendit-il, en 1855, les « concerts monstres » de l'Exposition universelle au Palais de l'Industrie ? Assista-t-il, en 1856, au Te Deiim de Saint-Eustache ? Rien ne permet de Tallirmer ni de soutenir le contraire. Ce qui est trop certain, c'est qu'au moment où la nouvelle du succès de Béatrice cl /?éne(//c/, représenté en août 1862, à l'inauguration du théâtre de Bade, put arriver jusqu'à lui, Vigny était déjà torturé par le mal profond dont il devait mourir. Ce succès venait tard pour Berlioz luimême :

« On m'a rappelé je ne sais combien de fois, — écrivaitil à son fils. — Tous mes amis sont dans la joie. Moi, j'ai assisté à cela dans une insensibilité complète ; c'était un de mes jours de souffrance, et tout m'était indifférent. »

On pourrait dire, en effet, de Berlioz qu'il mit encore plus de temps à mourir que Vigny. Dès 1862, il était « éprouve », lui aussi, par ce qu'il appellera

(1) C'est ici la véritable allusion à la lonjjue éclipse causée par le séjour en Angoumois.

bientôt son « infernale névrose ». II n'allait pas tarder à écrire : « Je ne fais plus que souffrir. »

Il imposa silence à ses douleurs pour conduire, au Théâtre-Lyrique, les répétitions laborieuses des Troyens. Reçu à l'Opéra depuis plusieurs années, et toujours ajourné sous un prétexte ou sous un autre, ce drame musical, ou plutôt une partie de ce drame, celle qui est intitulée les Troyens à Carthage, put enfin être représentée, au Théâtre-Lyrique, le 4 novembre 1863, et la première représentation eut, à certains moments, des apparences de triomphe ; mais, en fin de compte, cette œuvre élevée, qui ne deviendra jamais populaire, n'attira pas alors le grand public. « Il me manquait votre main, » écrit Berlioz à son ami Humbert Ferrand, sous l'impression du <( succès magnifique » de la première ; il lui manquait aussi la main du poète des Destinées : depuis le 17 septembre 1863, Alfred de Vigny était mort.

Dans ses Souvenirs perso.nnels et Silhouettes contemporaines, au chapitre Berlioz, que j'ai déjà cité en tête de cette étude, Auguste Barbier raconte le trait suivant :

« Nous assistions tous deux à l'enterrement d'un ami commun. Pendant tout le service et au cimetière, le compositeur resta silencieux et sombre. A la sortie du cimetière, il me dit : « Je rentre chez moi, venez-y ; nous lirons quelques pages de Shakspeare. — Volontiers. » Nous montâmes, et, installés, il lut la scène d'Hanilet au tombeau d'Ophélie. Son émotion fut extrême et deux ruisseaux de larmes s'échappèrent de ses yeux. »

On n'a, je le déclare, aucune preuve que cette scène ait eu lieu le 19 septembre 1863, à l'issue des

ALFHi:n Dli VIGNY ICT IIIX.TOIl HEHLIOZ 331

obsèques du poète, après cpie le cercueil eut été déposé ù mi-hauteur de cette colline de Montmartre où Vigny jeune, gracieux, passionné pour l'art, était venu jadis réconforter le cœur de « Lélio » ; mais, qu'il en ait été ainsi, et qu'à ce deuil sacré Berlioz, le vieux romantique, ait voulu associer son dieu, le dieu d'Hugo et de Vigny, « William Shakspeare », cela paraît trop vraisemblable et trop harmonieux pour qu'on ne soit pas presque excusable de le croire.

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