Journal intime, inédit
Ainsi, dans un temps où l'on faisait un si grave abus des effets littéraires, il était le seul peut-être à apercevoir cette grande vérité : que la littérature diminue ce qu'elle semble parer, que tout travail de style est en un sens une profanation de la pensée, et que les plus belles pages de la légende morale de l'humanité demeureront à jamais inédites.
On touche ici la cause première qui, latente et mal déQnie encore au temps à'Eloa, de Stello et de Chatterton y devait ralentir d'abord puis tarir sa production, à mesure précisément que sa pensée, s'élevant à une conscience plus haute d'elle-même, devenait plus capable de créer des œuvres originales et fortes.
Une croyance aussi fervente à l'idéalisme ne pouvait rester purement intellectuelle et devait porter ses conséquences jusque dans la vie réelle.
L'antagonisme de l'action et de la pensée, qui fut le tourment secret de presque tous les mystiques, se produisit en effet chez Alfred de Vigny, avec une rare intensité, et le mot qu'adresse à Chatterton l'un des personnages du drame : « En toi la rêverie continuelle a tué l'action », pourrait servir d'épigraphe aux derniers chapitres de sa vie intime.
Ce n'est pas de nos jours seulement que l'abus du songe a paralysé l'action, puisque de tout temps la loi de l'idéal a été de n'avoir sa pleine existence
Maurice Paléolocue. — Alfred do Vigrny. 6
que dans la pensée pure, et que c'a toujours été vouloir détruire son rêve que l'exposer à l'épreuve de la réalité. '
Mais ce qui est de date plus récente, ce dont Vigny a particulièrement souffert, c'est de la situation nouvelle que la société moderne a faite au poète, et comme il était plus poète qu'un autre, comme toute sa nature était poétique, il en a plus souffert.
Autrefois en effet, en des temps que la Renaissance a clos pour jamais, la société, loin d'être réfractaire à l'éclosion de la poésie, la favorisait de toutes parts. Sans parler du spectacle extérieur, le tableau moral que le poète avait sous les yeux était singulièrement propice à son inspiration. La proportion de bien et de mal n'y différait guère, sans doute, de celle que nous constatons aujourd'hui; mais la vulgarité et la platitude y tenaient moins de place. Les passions étant plus fortes, il y avait plus de grandeur dans le vice comme dans la vertu. Jusque dans la scélératesse, il y avait parfois de l'héroïsme, et Balthazar Castiglione pouvait écrire ; a L'horreur de nos crimes atteste la beauté de nos vertus, car il n'est pire chose au monde que la corruption du bien ». Enfin, la poésie n'était pas toute dans l'âme du poète; autour de lui, tous jusqu'aux plus humbles la sentaient, et leurs pensées étaient en harmonie avec sa pensée. L'expression était son
seul privilège, le seul don qui le séparât vraiment de la foule.
Quelle répugnance un puissant rêveur comme Dante , un pieux mystique comme Savonarole auraient-ils éprouvée à agir dans un tel milieu? La réalité dans laquelle ils marchaient et respiraient chaque jour n'était que le cadre naturel de leur songe et, loin de le troubler, semblait le prolonger.
Voilà pourquoi le poète alors ne craignait pas de faire entendre sa voix sur les choses du temps, et d'intervenir dans les affaires de son pays. Même dans l'action, il restait fidèle à son génie poétique et continuait d'accomplir sa fonction souveraine. Quelle différence quand, de nos jours, il a tenté d'agir! Pareil aux dieux de V Iliade, qui dans la mêlée des héros devenaient vulnérables, il a perdu son caractère sacré dès qu'il a mis le pied sur le terrain profane. Le plus souvent d'ailleurs, c'est de lui-même et avant d'entrer dans l'arène qu'il l'a dépouillé, car il n'a souhaité les fièvres de la vie active que par lassitude de la vie intérieure et dédain de sa vocation, de telle sorte que, loin de trouver dans l'action un emploi particulier de ses facultés poétiques, il n'y a cherché qu'une diversion de sa pensée et, si je puis dire, l'oubli même de la poésie : Lamartine en est le plus grand exemple, puisque,
84 ALFRED DÉ VIGNV.
de son aveu même, c'est quoique poète qu'il se crut toujours homme d'Etat.
Le poète devra-t-il donc, à l'avenir, se retrancher absolument du monde et ne plus vivre que dans sa pensée? Qui donc, à sa place, rappellera la multitude à l'héroïsme et au désintéressement, mêlera un peu d'idéal au courant des affaires du monde et prononcera les grandes paroles qui marquent les heures critiques dans la destinée des peuples?
Alfred de Vigny était trop profondément poète pour consentir au sacrifice d'une partie aussi importante de sa mission. Il estimait en effet que c'est singulièrement rabaisser la faculté poétique d'en vouloir faire un dilettantisme stérile, un jeu de l'esprit sans application aux problèmes sociaux, et que la haute poésie doit comporter un système sur les affaires humaines aussi bien que sur les choses divines. Le désir donc de concilier en lui des modes d'activité, condamnés, semble-t-il, à s'exclure réciproquement désormais, lui inspira une conception originale du rôle réservé au poète dans les sociétés nouvelles.
De par l'autorité de son génie, le poète demeure encore, ainsi que Dante voulait qu'il fût, le véritable conducteur des peuples; il ne doit sortir ni de la communion humaine, ni du groupe social où la destinée l'a fait naître; il est impérieusement tenu
de mettre ses dons de sensibilité, d'imagination et d'intelligence au service de ses contemporains, d'attirer sans cesse leurs regards vers les clartés d'en haut et de chercher toujours à les unir dans un sentiment commun d'adoration pour les choses nobles, héroïques et immortelles. Mais quand, de loin en loin, il a prononcé le mot qu'il faut dire, il a terminé son rôle public et dès lors n'a plus qu'à « rentrer dans son travail "silencieux ». A aucun prix, il ne doit intervenir dans le monde des faits. Sa mission propre était de créer les idées dont l'humanité a besoin pour vivre, puis de les laisser tomber au moment opportun, « comme une plume de son aile ». A d'autres de les ramasser ensuite, de les mettre en œuvre, et de les réaliser dans ces symboles toujours imparf;iits qui sont les lois, le gouvernement, les institutions d'un pays.
C'est en ce sens qu'il faut comprendre la pensée dont il fait une règle de vie à Stello : « Séparer la vie poétique de la vie politique », et ce précepte encore : a Quand on veut rester pur, il ne faut pas se mêler d'agir sur les hommes », et celui-ci enfin : « L'application des idées aux choses n'est qu'une perte de temps pour les créateurs de pensées ».
Aussi ne s'est-il pas fait faute de traiter les questions sociales dans Stello, dans Chatterton, dans Servitude et Grandeur militaires; mais toujours il s'est
tenu à l'écart de la politique active. L'élévation des vues qu'il portait sur toute chose et un peu de cette ironie supérieure qui convient à la haute philosophie, lui avaient inspiré un dédain peut-être trop absolu de la pratique gouvernementale. « Tenir le pouvoir, a-t-il écrit, cela s'est toujours pu réduire à l'action de manier des idiots et des circonstances) et ces circonstances et ces idiots, ballottés ensemble, amènent des chances imprévues et nécessaires, auxquelles les plus grands ont confessé qu'ils devaient la plus belle partie de leur renommée *. »
Son détachement à l'égard des formes constitutionnelles qui se succédèrent sous ses yeux était complet. Légitimiste à l'origine, par tradition de famille et influence de milieu, il s'était déclaré quitte envers les Bourbons le jour où, « après treize années de services mal récompensés », il avait rendu ses épaulettes. 1830 l'avait peu surpris et à peine ému. Pourtant, par un retour de point d'honneur monarchique, il avait, le premier jour, fait préparer son ancien uniforme, prêt à l'endosser si le Roi ou le Dauphin se mettaient à la tête de l'armée, résolu à se faire tuer à leurs côtés — ce qui est en effet la manière la plus avisée de mourir au service d'un Prince — s'ils marchaient eux-mêmes au feu. Mais
\. Stella, p. 240,
l'ame et le talent. 87
tandis qu'on se battait dans les rues de la capitale, le Roi était à Gompiègne et le Dauphin à Rambouillet. Alfred de Vigny était donc resté au logis, écrivant sur les tablettes de son Journal : « jeudi 29 JUILLET : Ils ne viennent pas à Paris, on meurt pour eux! Race des Stuarts!... — vendredi 30 : Pas un Prince n'a paru. Les pauvres braves de la Garde sont abandonnés sans ordre, sans pain depuis deux jours, traqués partout et se battant toujours.... — SAMEDI 31 : J'en ai fini pour toujours avec les gênantes superstitions politiques. Elles seules pouvaient troubler mes idées par leurs mouvements d'instinct — »
Et dix jours après la froide cérémonie du couronnement de Louis -Philippe (« un couronnement protestant », écrit-il dans son Journal) il résumait ainsi son expérience de la crise : « En politique, je n'ai plus de cœur. Je ne suis pas fâché qu'on me l'ait uté, il gênait ma tête. »
Nul mouvement du cœur, en effet, ne troubla plus sa tête, et ce fut chez lui désormais un principe arrêté qu'on ne doit avoir ni amour ni haine pour les hommes qui exercent le pouvoir : a On ne leur doit que les sentiments qu'on a pour son cocher; ils conduisent bien ou ils conduisent mal, voilà tout. La nation les garde ou les congédie, sur les observations qu'elle fait ei^ les suivant des yeux, »
Une fois, cependant, il parut oublier ses fiers conseils à Stello, lorsqu'en 1848, déférant aux instances de quelques électeurs de la Charente (où était situé son domaine patrimonial du Maine-Giraud), il posa sa candidature à l'Assemblée nationale. L'oubli n'était en effet qu'apparent; car, plus dédaigneux que jamais des réalités du pouvoir, il ne recherchait dans le mandat législatif qu'une occasion de donner à sa parole inspirée le retentissement de la tribune publique, et toute l'explication de sa conduite se résumait dans cette ligne de son Journal intime : « Dans les siècles fatigués (comme est le nôtre), il faut faire porter sa poésie par les ailes de la voix humaine au milieu d'une assemblée ». La profession de foi qu'il adressa à ses électeurs était remarquable d'élévation et de naïveté. On y lisait entre autres choses : « Je n'irai point, chers concitoyens, vous demander vos voix. Je ne reviendrai visiter au milieu de vous notre belle Charente qu'après que votre arrêt aura été rendu. Dans ma pensée, le peuple est un souverain juge qui ne doit pas se laisser approcher par les solliciteurs et qu'il faut assez respecter pour ne point tenter de l'entraîner ou de le séduire;
il doit donner à chacun selon ses œuvres » Le
souverain Juge ne lui donna pas dix voix.
L'inaptitude absolue à l'action extérieure n'était pas la seule conséquence fatale d'une disposition
aussi forte à oublier le monde réel, à dédaigner les choses positives et à ne vivre que dans le rêve : un même interdit fermait encore à Vigny le champ de l'action intime.
Vers la fin de 1829, une femme, grande par l'âme et le talent, Mme Dorval, était entrée dans sa vie.
Au premier abord, il semble étrange que la sympathie ait pu s'établir entre deux êtres aussi différents.
Les fureurs et les délires de l'amour, la douleur sans frein, les sanglots et les rages, le cri de l'âme qui désespère et de la chair qui souffre convenaient seuls au tempérament de la grande artiste qui créa au théâtre le type de l'héroïne romantique. Il lui fallait de la passion sous la forme la plus violente, pour qu'elle se sentît à l'aise dans ses rôles et qu'elle pût s'élever à ces effets pathétiques qui la faisaient comparer h une lionne lâchée dans le drame. Mais alors elle exerçait sur certaines âmes une étrange séduction. George Sand, qui l'éprouva plus que personne, en a fixé le souvenir dans ces lignes qui semblent encore tout émues : « Regardez-la, écoutezla! Oh! naïve! naïve et passionnée, et jeune et suave, et tremblante et terrible! Comprenez-vous qu'elle subjugue un pauvre cœur souffrant et infirme comme le mien! Quand cette femme paraît sur la scène avec sa taille brisée, sa marche nonchalante,
son regard triste et pénétrant, alors, savez-vous ce que j'imagine ? — Il me semble que je vols mon dme\ que cette forme pâle et triste et belle, c'est mon âme qui l'a revêtue pour se montrer à moi, pour se révéler à moi et aux hommes. Alors cette femme parle; elle pleure, elle maudit, elle invoque, elle commande, elle se désole! Oh! comme elle crie! comme elle souffre! quel féroce plaisir j'éprouve à la voir pleurer ainsi!... Voyez ces cheveux fins et soyeux qui semblent s'animer sur son vaste front! Voyez sa peau qui bleuit et tout son corps que la douleur brise !... Eh bien, c'est moi que vous voyez là, c'est mon âme qui est dans cette femme et qui la fait se tordre et délirer ainsi. Ce Dieu qui la possède, il est en moi aussi.... Ne voilàt-il pas que je tremble, que mon sang fermente, que mon écorce craque de tous côtés et que je pleure comme elle? Quelle autre aurait ce pouvoir?... A l'heure qu'il est, je crie, je sanglote, je parle, je m'agite, j'existe par tous mes pores, je m'épanche, je me livre, je me communique, je sors de ma prison d'airain, je brise le sépulcre glacé où la flamme divine a si longtemps dormi... *. »
Et pourtant Mme Dorval ne se livrait qu'à demi dans les fictions du théâtre. Elle se révélait peut-
\, Questions d'art et de littérature, p. 60,
être plus passionnée encore dans la réalité de la vie. Douée d'une sensibilité presque maladive, elle vibrait tout entière au moindre émoi. Le calme de l'esprit et le repos du cœur lui étaient inconnus,' et elle aurait pu s'appliquer le mot de Mlle de Lespinasse : a Si jamais je pouvais devenir calme, c'est \ alors que je me croirais sur la roue ».
Tout chez elle allait ainsi à la passion : art, amour, amitié, foi religieuse, elle faisait tout servir aux besoins immodérés de son cœur.
Jetée dès l'enfance dans la vie de théâtre, sans famille, sans appui, elle n'avait bientôt plus compté ses heures mauvaises; mais toujours à ses chutes avaient succédé des relèvements soudains, de miraculeuses résurrections morales.
Une des personnes qui l'ont le mieux connue, celle qui l'a le mieux aimée, l'a comparée à ces plantes délicates que l'on voit fortement attachées au roc, pousser, fleurir, mourir et renaître sans cesse sous l'écume des torrents : « Cette âme exquise, toujours pliée sous le poids de violentes douleurs, s'épanouissait au moindre rayon de soleil, et cherchait avec avidité le souffle de la vie autour d'elle. Ennemie de toute prévoyance, elle trouvait dans la force de son imagination et dans l'ardeur de son âme les joies d'un jour, les illusions d'une heure, c|ue devaient suivre les étonnements paîfs ou
les regrets amers. Généreuse, elle oubliait ou pardonnait; et, se heurtant sans cesse à des chagrins renaissants, à des déceptions nouvelles, elle vivait, elle aimait, elle souffrait toujours. » Ainsi se formaient en elle des trésors de douleur que son cœur épanchait en vain, car la vie les renouvelait sans relâche.
A certaines heures aussi, elle était pleine d'effusions mystiques. La recherche de l'idéal insaisissable, le rêve du bonheur pur et du ciel réalisé sur la terre hantait son âme. Un jour qu'elle contemplait la Madeleine de Ganova, une grande tristesse l'avait surprise, et elle avait porté envie à l'amante éplorée du Ghrist : « Heureuse celle-là, disait-elle! Elle l'a vu, elle l'a touché, son beau rêve! Elle a pleuré à ses pieds, elle les a essuyés de ses cheveux ! Où peut-on rencontrer encore une fois le divin Jésus? Le beau mérite d'adorer un être parfait qui existe réellement! Croit-on que si je l'avais connu, j'aurais été une pécheresse? Est-ce que ce sont les sens qui entraînent? Non, c'est la soif de toute autre chose; c'est la rage de trouver l'amour vrai qui appelle et fuit toujours. Que l'on nous envoie des saints, et nous serons bien vite des saintes! Qu'on me donne un souvenir pareil à celui que Madeleine emporta au désert, et comme elle j'irai vivre au désert pour y pleurer mon bien-aimé ! »
Ce fut par là surtout, par ses aspirations et ses souffrances morales, qu'elle émut Alfred de Vigny et l'enchaîna un tenîps à sa destinée.
Sous ses apparences éthérées, l'auteur ô!Eloa cachait, en effet, une rare puissance de tendresse et de passion. « Je vis dans le feu, comme une salamandre », — ce mot qui revient sans cesse dans sa correspondance et dans son Journal traduit bien l'état perpétuellement troublé de son cœur. S'il n'en laissait rien voir au monde, s'il ne s'en ouvrit jamais dans ses écrits, c'était par pudeur, par respect pour soi-même et parce qu'il flétrissait à l'égal d'une « profanation » le fait des Byron et des Chateaubriand d'avoir divulgué dans leur œuvre le secret de leur existence intime.
Mais le voile dont le poète recouvrait si jalousement sa vie est déchiré depuis longtemps, et il ne reste plus d'indiscrétions à commettre.
La sensibilité était trop vive, chez Alfred de Vigny, pour se limiter aux jouissances de l'esprit et aux émotions de l'âme. Il n'avait pas seulement la perception subtile de la beauté intellectuelle et morale, il avait aussi, comme tous les mystiques, le sens profond de la volupté physique. Voilà ce qu'établit, trop brutalement par malheur, une lettre, une seule, qu'il écrivit sans doute (pour rappeler une excuse de Chateaubriand dans un cas analogue) « comme on
se fait percer les veines quand le sang afflue à la tête » , une de ces lettres qu'on devrait brûler à l'instant qu'on les reçoit, et qu'une suite de hasards a égarée depuis dans des mains étrangères.
Mais cela dit, ce qu'il faut maintenir, ce que les notes et la correspondance inédites permettent d'affirmer, c'est que, par sa nature intime, Alfred de Vigny appartenait à la race des grands idéalistes qui, reconnaissant dans la beauté féminine le reflet de l'éternelle Beauté, ont \u dans les amours terrestres le préliminaire et le premier degré de l'Amour divin, La belle conception que les mystiques du Moyen âge et les platoniciens de la Renaissance portèrent à un si haut point de raffinement trouvait ainsi en lui un représentant attardé, comme ces fidèles dont la foi mélancolique survit aux autels des dieux exilés. Il croj^ait que la suprême lumière répand ses rayons sur toutes les créatures, depuis les humbles qui en reçoivent à peine une clarté jusqu'aux privilégiées dont quelques-unes, comme la Béatrice de Dante, apparurent à leurs amants « toutes resplendissantes de Dieu » ; et que le véritable objet des passions charnelles est de faire entrevoir à l'homme les choses spirituelles et divines derrière les formes périssables qui excitent ses désirs.
Gomme chez tous les mystiques, la pensée de la volupté s'associait d'ordinaire, chez Alfred de Vigny,
à ridée de péché et de damnation. Paraphrasant à son insu la belle malédiction qu'un moine du xiii*' s. jetait à une pécheresse : « Memoria Criicifixi cruclfigat te in carnem tuaml » il inscrivait sur son Journal ce projet de poème : « Un Christ dans une alcôve. Rêve d'une femme qui l'entend lui reprocher les plaisirs qu'elle a goûtés avec son amant devant la croix. Elle souffre et se sent percer les mains en expiation toutes les nuits ^ »
Aussi le sentiment passionné qu'il avait voué à Mme Dorval était-il empreint d'une ardeur toute religieuse. Il voulait que l'amour fût « une confession et une communion perpétuelles ». Au moment qu'il s'approchait de sa maîtresse, il entrait en état d'oraison. Les apprêts du sacrifice étaient pleins de charme et de poésie, mais solennels et interminables comme les rites des mystères antiques. Interminable
1. On noterait, à cet égard, plus d'une affinité entre Vigny et Baudelaire. Quand parurent les Fleurs du Mal, Vigny fut l'un des premiers à en reconnaître l'étrange et perverse beauté. Voici en quels termes il remerciait l'auteur de lui avoir offert son livre : « 27 janvier 1862. — Depuis le 30 décembre. Monsieur, j'ai été très souffrant et presque toujours au lit. Là, je vous ai lu et relu, et jai besoin de vous dire combien ces Fleurs du Mal sont pour moi des fleurs du bien, et me charment; combien aussi je vous trouve injuste envers ce bouquet, souvent si délicieusement parfumé de printanières odeurs, pour lui avoir donné ce titre indigne de lui et combien je vous en veux de l'avoir empoisonné quelquefois par je ne sais quelles émanations du cimetière d'Hamlet.... »
était aussi l'extase finale, la dilectio extatica où son âme goûtait l'ineffable jouissance de contempler sans voiles la parfaite Beauté.
Il semble que celle à qui s'adressait ce singulier amour, loin d'en sourire, n'en vit d'abord que la noblesse et l'élévation, et que plus d'une fois elle put dire à son amant, comme Ariel à Prospero : « Thy thoughts I cleave to. — Me voici tout proche de tes pensées »,
Ce qui est certain, c'est qu'à vivre dans cette atmosphère nouvelle, elle subit une profonde crise morale. Elle apprit d'Alfred de Vigny à connaître l'idéalité dans l'amour et ce qu'il peut y avoir d'âme dans la volupté même. La preuve en est dans la métamorphose qui transforma son talent dramatique. Elle qui n'avait pu traduire jusqu'alors que les violences et la fougue échevelée de la passion, elle excella à rendre les émotions contenues, suaves et élégiaques, et, du jour où elle rencontra un rôle à sa mesure, elle créa, on sait avec quelle délicatesse et quelle chasteté, la figure exquise de Kitty Bell, cette terrestre sœur d'Eloa.
Mais le sentiment dont elle recevait l'hommage s'écartait trop des conditions normales de la vie et de l'amour pour être longtemps partagé. L'âme féminine ne se contentera jamais d'abstractions; jamais la femme ne se résignera à être adorée dans
l'extase comme une blanche et froide statue ; toujours il lui faudra la douceur de la vraie tendresse et la chaude étreinte des grands embrassements. Dante, ce maître dans la science du cœur, l'a dit en son magnifique et vigoureux langage :
Per lei assai di lieve si comprende Quanto in femmina fuoco d'amor dura, Se l'occhio o il tatto spesso nol raccende.
Et les Anciens le savaient aussi, puisque jamais dans la Fable antique les femmes mortelles n'acceptent sans répugnance l'amour d'un dieu, puisque Zeus pour surprendre leurs faveurs dut toujours revêtir la forme animale, et qu'Apollon lui-même, le plus beau des Immortels, vit Daphné s'enfuir à son approche.
Un jour donc que l'amante du poète, lasse du rêve, altérée de réel, écoutait dans la nuit de son âme l'écho troublant des souvenirs d'autrefois, elle entendit l'appel d'une des voix les plus éloquentes que la passion ait jamais empruntées. Un charme funeste envahit ses sens, et son amour s'égara.
Il semble qu'Alfred de Vigny fut assez long à s'apercevoir de son malheur (décembre 1835). Tous ses amis s'étonnaient, quelques-uns même s'indignaient de son aveuglement. Gustave Planche, dont la passion avait au contraire redoublé la lucidité,
Maurice Paléologce. — Alfred de Vigny. 7
98 ALFRED DE VIGNV.
jetait des cris au ciel et se voilait la face; le poète Ulric Gultinguer, attardé |dans l'admiration à'Eloa, écrivait à Sainte-Beuve : « Sur quel sein cette larme du Christ est-elle allée tomber! » En vain l'on souriait, en vain l'on murmurait : rien ne troublait la sérénité de Vigny. Etait-ce parce que, trahi, il continuait d'être aimé et que, dans son égarement, l'infidèle ne croyait pas le trahir? Je penserais plutôt que, par une de ces faiblesses dont les plus fortes âmes ne sont pas exemptes quand elles aiment, il chercha quelque temps à se faire illusion à lui-même. Ainsi s'expliquerait alors, comme une confidence indirecte, l'énigmatique passage de son Journal qui nous représente l'Ame du poète séparée de son Corps, et se dressant devant lui a toute blanche et toute grave » pour lui adresser ces paroles sévères :
« C'est vous qui m'avez compromise. C'est vous « qui m'avez forcée d'être faible quand j'étais si forte, « et de parler de choses indignes de moi pour ne « pas démentir l'ardeur de vos yeux et les caresses
« de votre sourire Quittez donc cette femme, et
« me laissez penser. »
« Lorsque le jour vint, le Corps se leva avec l'Ame pour partir, et lui dit : « Allons-nous? »... Et ils allèrent rejoindre la belle maîtresse *. »
l. Journal d'un poète ^ p. 247.
Mais quand ses yeux se furent cJessillés, la secousse fut si violente, qu'il crut sentir a la terre lui manquer sous les pieds ».
Aux heures oîi la souffrance était trop vive, il soulageait son cœur en jetant sur son Journal des notes comme celle-ci : « O mystérieuse ressemblance des mots! Oui, amour, tu es une passion, mais passion d'un martyr, passion comme celle du Christ.... Passion couronnée d'épines où nulle pointe ne manque! »
Sur cette catastrophe morale, les années s'écoulèrent, mais l'oubli ne vint point, et sa souffrance descendit chaque jour à de plus grandes profondeurs de son être.
Cependant un travail inconscient s'opéra bientôt dans son esprit.
Le drame intime, d'où il était sorti si cruellement mortifié, s'élargit à ses yeux. Ce ne fut plus la passion accidentelle de deux infortunés, ce fut la grande tragédie qui depuis les âges antiques se joue dans le cœur humain. Et d'admirables vers, les plus beaux qu'aient inspirés un grand amour trahi, sortirent de son âme blessée :
Une lutte éternelle, en tout temps, en tout lîeu, Se livre sur la terre en présence de Dieu, Entre la bonté d Homme et la ruse de Femme, Car la femme est un être impur de corps et d amei
ynW«rtîta« RIRS IQTHECA
C'est Samson qui, le soir, dans sa tente murmure ce chant mélancolique, tandis qu'à ses genoux Dalila repose endormie. Une grande tristesse remplit le héros hébreu, au spectacle de la créature perfide et adorée qui vient encore de livrer le secret de sa vie. Trois fois il l'a déjà pardonnée; car il est faible et bon, car
L'Homme a toujours besoin de caresse et d'amour,
Sa mère l'en abreuve alors qu'il vient au jour,
Et ce bras le premier l'eng-ourdit, le balance
Et lui donne un désir d'amour et d'indolence.
Troublé dans l'action, troublé dans le dessein,
Il rêvera partout à la cbaleur du sein,
Aux chansons de la nuit, aux baisers de l'aurore,
A la lèvre de feu que sa lèvre dévore,
Aux cheveux dénoués qui roulent sur son front,
Et les regrets du lit, en marchant, le suivront *.
Mais la Femme n'est que mensonge et perfidie. La domination seule lui plaît, et non l'amour.
1. Se rappeler les vers admirables de Lucrèce qui nous i*eprésentent Mars venant après chaque combat reposer sur le sein de Vénus « son éternelle blessure d'amour » :
In gremium qui eaepè tuum se
Rejicit, œterno devictus volnere amoris.
Hune tu, Diva, tuo recubantem corpore sancto Circumfusa super, suaves ex ore loquelas Funde
Le sentiment est peut-être plus fort chez Vigny, mais les expressions ne sont pas si pénétrantes : Virgile même n'a rien de plus tendre.
Elle est fière d'inspirer , et dédaigne de ressentir :
C'est le plaisir qu'elle aime; L'Homme est rude et le prend sans savoir le donner. Un sacrifice illustre et fait pour étonner Rehausse mieux que l'or, aux yeux de ses pareilles, La beauté qui produit tant d'étranges merveilles Et d'un sang précieux sait arroser ses pas,
— Donc, ce que j'ai voulu, Seigneur, n'existe pas! — Celle à qui va l'amour et de qui vient la vie, Celle-là, par orgueil, se fait notre ennemie.
La Femme est, à présent, pire que dans ces temps
Où, voyant les humains, Dieu dit : « Je me repens ! »
Bientôt, se retirant dans un hideux royaume,
La Femme aura Gomorrhe et l'Homme aura Sodome ;
Et, se jetant, de loin, un regard irrité,
Les deux sexes mourront chacun de son côté.
« Eternel ! Dieu des forts ! vous savez que mon âme
N'avait pour aliment que l'amour d'une femme,*
Puisant dans l'amour seul plus de sainte vigueur
Que mes cheveux divins n'en donnaient à mon cœur.
— Jugez-nous. — La voilà sur mes pieds endormie. Trois fois elle a vendu mes secrets et ma vie,
Et trois fois a versé des pleurs fallacieux Qui n'ont pu me cacher la rage de ses yeux, Honteuse qu'elle était plus encor qu'étonnée, De se voir découverte ensemble et pardonnée ; Car la bonté de l'Homme est forte et sa douceur Écrase, en l'absolvant, l'être faible et menteur.
Trois fois donc il a fait grâce à Dalila. Mais enfin il est las. Il n'a plus ni la force de la colère ni le courage du pardon. Une nausée amère soulève son cœur. Pour rien il donnerait sa vie :
J'ai l'âme si pesante, Que mon corps gigantesque et ma tête puissante Qui soutiennent le poids des colonnes d'airain Ne la peuvent porter avec tout son chagrin. Toujours voir serpenter la vipère dorée Qui se traîne en sa fange et s'y croit ignorée ; Toujours ce compagnon dont le cœur n'est pas sûr, La Femme, enfant malade et douze fois impur! Toujours mettre sa force à garder sa colère Dans son cœur offensé, comme en un sanctuaire D'où le feu s'échappant irait tout dévorer. Interdire à ses yeux de voir ou de pleurer. C'est trop ! Dieu s'il le veut, peut balayer ma cendre. J'ai donné mon secret, Dalila va le vendre. Qu'ils seront beaux, les pieds de celui qui viendra Pour m'annoncer la mort ! — Ce qui sera, sera ! » Il dit et s'endormit près d'elle — jusqu'à l'heure Où les guerriers, tremblant d'être dans sa demeure, Payant au poids de l'or chacun de ses cheveux, Attachèrent ses mains et brûlèrent ses yeux.
Et comme si malgré lui le flot des souvenirs personnels lui montait au cœur, le poète, rappelant dans un dernier trait le châtiment de Dalila, adresse au spectre de l'infidèle cette malédiction voilée :
Terre et ciel ! punissez par de telles justices
La trahison ourdie en des amours factices,
Et la délation du secret de nos cœurs
Arraché dans nos bras par des baisers menteurs!
En conscience, avait-il bien le droit de maudire ainsi celle qui s'était retirée de lui? L'avait-il réellement aimée d'amour vrai, et pour elle-même? N'était-
l'ame et le talent. 10)
ce pas plutôt ses rêves seuls qu'il avait aimés en elle, puisqu'il lui gardait rancune quand, par des voluptés trop fortes, elle dissipait parfois le songe qu'il poursuivait dans ses bras *. Il a écrit un jour, alors que tout était fini entre eux : « On ne peut répandre son âme dans une autre âme que jusqu'à une certaine hauteur; là, elle vous repousse et vous rejette au dehors, écrasée de cette influence souveraine. » En traçant ces lignes, il se trompait lui«»| même; il n'avait presque rien donné de lui. Sa passion, comme celle de tous les poètes, n'était qu'une forme exaltée de l'égoïsme, puisque l'oubli de soi est la loi suprême de l'amour tandis que tout rap* ■> porter à soi est la condition même du génie poétique. '
Combien, dans une pareille occurrence, fut plus sincère et moins partial à lui-même un autre poète qu'une étroite parenté morale unissait d'ailleurs à Vigny, Leopardi !
Une grande passion l'avait aussi éprouvé : la
1. On trouve une trace de ce sentiment dans un projet de poème, noté sur son Journal, sous le titre de la Fornarlna : « 0 maîtresse de Raphaël, tu le vis s'épuiser dans tes bras. Qu'as-tu fait, ô femme! qu'as-tu fait! Une idée par baiser s'écoulait sur tes lèvres.... Elle s'endort dans les bras de Raphaël après qu'ils sont allés visiter la GampagTie de Rome. — Elle rêve que ses idées, tuées par elle, viennent se plaindre ; les idées de Raphaël sont des tableaux sublimes. Les personnages se groupent, puis se détachent en soupirant et reprennent leur vol vers le ciel. La Fornarina s'éveille, em» brasse Raphaël ; il étetit mort. J) -
Beauté s'était offerte à lui sous les traits d'i/ïie dame florentine de haut parage, élégante, artiste et cultivée comme une patricienne de la Renaissance. Il l'avait aimée éperdument; et elle, insouciante, s'était jouée de cet amour où toute une vie était engagée. Quand, trop tard aussi, il avait ouvert les yeux, il avait connu, de même que Vign}^ tout ce que peut endu* rer le cœur d'un homme. Mais, la première douleur apaisée, le jour s'était fait de nouveau dans son âme. Il avait alors aperçu en toute clarté que c'était lui la cause de son malheur; que personne ne l'avait trahi; qu'il s'était abusé lui-même en adressant à la Femme l'hommage d'adoration que son cœur destinait secrètement à l'idéale Beauté. Si dans ce drame intime l'un des personnages avait trompé l'autre, le seul coupable était le poète, qui « jusque dans les enlacements corporels » avait poursuivi le fantôme d'un autre amour. A Elle, sa seule faute était d'être née femme, c'est-à-dire faible d'intelligence comme de corps, incapable de toute fonction supérieure dans l'humanité. Quelle injustice ce serait donc de lui reprocher son inconstance et sa fragilité! Qu'un peu de pitié lui soit plutôt donné, et que la seule vengeance du poète, quand il pensera à Elle, soit « de' contempler la mer, la terre et le ciel, — et de sourire! »
Chez Alfred de Vigny, l'heure du pardon et du
« sourire » ne vint jamais. Mais une crise morale profonde succéda au désastre intime où ses plus chères illusions avaient péri, et ce fut une heure décisive dans l'évolution de la pensée.
Jusqu'alors la solitude n'avait été pour lui qu'une auxiliaire de rêve, une inspiratrice de poésie, et à ce titre il l'avait déclarée sainte *. « Quand j'ai dit, écrivait-il en 1832 : la solitude est sainte, je n'ai pas entendu par solitude une séparation et un oubli entier des hommes et de la société, mais une retraite où Tâme puisse se recueillir en elle-même, jouir de ses propres facultés et rassembler des forces pour produire quelque chose de grand. » Elle fut désormais pour lui un refuge contre les heurts du monde, une Thébaîde impénétrable où il demeura seul en présence de sa pensée.
Et de ce continuel travail d*Une âme obstinément repliée sur elle-même sortit le pessimisme le plus désespéré qui se soit encore traduit dans notre littérature morale.
1. Puis recueillant le fruit tel que de l'àme il sort, Tout empreint du parfum des saintes solitudes.
ÏÏI
GONGËPTrON DE LA VIE. PESSIMISME
Un caractère général et, pour ainsi dire, impersonnel fait l'originalité de ce ♦pessimisme et sa haute valeur philosophique.
Chez B^é comme chez Ghilde-Harold, chez Obermann comme chez Lélia, la désespérance ne procède en effet que de cajise.s strLcteinentJndividu.elles. Lorsque René s'écrie : « Homme! tu n'es qu'un songe rapide, un rêve douloureux; tu n'existes que par le malheur, tu n'es quelque chose que par la tristesse de ton âme et l'éternelle mélancolie de ta pensée ! » qu'on ne s'y méprenne pas : il ne fait illusion qu'à lui-même, à ses regrets inutiles, à ses
désirs d'amour trompés, à ses ambitions de gloire trahies, à l'amertume que son cœur trop avide a rencontrée au fond de toutes les voluptés, en un mot, à l'expérience cruelle, qu'il a rapportée de son voyage à travers la réalité :
Quoniam medio de fonte leporum Surgit amari aliquid quod in ipsis floribus angat;
si bien qu'en un jour de franchise Chateaubriand pourra dire : a Quand je peignis René, j'aurais dû demander à ses plaisirs le secret de ses ennuis ».
De même pour Byron, dont Garlyle a dit si justement : a Le seul emploi qu'il ait trouvé à faire de ses dons merveilleux a été d'annoncer à tout l'univers qu'il n'était pas heureux », et dont ce mot commente et résume toute l'œuvre.
Et puis, un trait particulier à ces grands désespérés est qu'au fond ils aiment leur ennui : ils s'en consolent en lui donnant pour cadre les plus splendides paysages des deux mondes; pour thème, les plus romanesques aventures; pour expression, les phrases les plus harmonieuses et les mieux cadencées. Ainsi, charmés par leur tristesse même, ils se sont plu à cueillir sur toutes choses ce que Sainte- Beuve appelait a la fleur du désenchantement » et à s'enivrer du mortel parfum de ses pâles corolles.
Tout autre est Alfred de Vigny. Ce n'est pas une
réflexion sur sa propre destinée qui l'a conduit au pessimisme, mais la vue du mal impersonnel et absolu, qui sévit indistinctement sur toutes les créatures.
Comme tous les esprits de sa génération, il a subi le contre-coup des circonstances extraordinaires dans lesquelles s'est écoulée sa jeunesse. Né à une heure critique, dans l'ébranlement de tous les principes reçus et de toutes les doctrines consacrées, grandi au milieu d'ambitions et d'espérances démesurées, il n'avait pu voir, au lendemain des catastrophes de 1815 , tous les ressorts intérieurs se briser et une atonie générale succéder aux pa- . roxysmes de la fièvre, sans que son âme subît aussi la contagion de la commune lassitude. Mais les enseignements sommaires que ses contemporains avaient tirés de ces spectacles ne lui avaient pas suffi; il avait presque aussitôt dépassé les étroites conclusions dont s'était accommodée trop aisément leur médiocrité spéculative; et, comme un décor magique apparu dans l'aube vaporeuse, toute une théorie du monde moral s'était esquissée dans l'arrière-plan de ses premiers rêves. Par un effet de l'étrange tyrannie qu'on a vu les idées exercer sur son imagination, il était dès lors revenu sans cesse à cet ordre de réflexions, ne s'en laissant distraire ni par les soucis de la vie active ni par les luttes et
les succès littéraires. Mais assurément ses conceptions à cet égard seraient restées longtemps encore à l'état d'ébauches et de rêveries, sans la crise intime qui vient d'être rappelée. Alors, en effet, se produisit en lui (par quelle loi mystérieuse?) une profonde réaction du sentiment sur la pensée. Soudain toutes ses vues s'élargirent; tout son horizon s'éclaircit, et sa vision intérieure prit aussitôt l'ampleur et la solidité d'une grande doctrine philosophique.
Aussi, sa mélancolie n'a rien de vague, rien de maladif ni d'efféminé ; comme elle ne se raconte pas pour le vain plaisir de s'offrir en spectacle au monde, elle ne se complaît en ses descriptions ni aux molles vapeurs, ni aux lumières noyées, ni aux nuances attendrissantes. Elle est forte et simple, et la plainte qu'elle exhale est comme l'écho de celle qui depuis l'origine du monde porte au ciel la protestation de l'homme moral.
Pourquoi le mal existe-t-il sur la terre ? Comment le concilier avec la sagesse, la justice et la bonté divines ? Pourquoi tant de douleurs imméritées, tant de souffrances inutiles ?
A ces graves questions, sa pensée n'admet qu'une réponse : contre l'homme jadis une sentence mystérieuse a été rendue.
La cause fut jugée par défaut puisque l'accusé n'a
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pu présenter sa défense; nul considérant non plus ne motiva l'arrêt puisque jamais le condamné n'a connu son crime. « Je sens sur ma tête, écrit-il dans son Journal^ le poids d'une condamnation que je subis toujours, ô Seigneur! mais, ignorant la faute et le procès, je subis ma prison. J'y tresse de la paille pour l'oublier quelquefois : là se réduisent tous les travaux humains. Je suis résigné à tous les maux et je vous bénis à la fin de chaque jour lorsqu'il s'est passé sans malheur. »
^ Contre la sentence qui l'écrase, nul recours d'appel ni de revision n'est ouvert à l'homme. « Condamnés à la mort, condamnés à la vie, voilà deux certitudes. Condamnés à perdre ceux que nous aimons et à les voir devenir cadavres, condamnés à ignorer le passé et l'avenir de l'humanité et à y penser toujours |5 Mais pourquoi cette condamnation? — Vous ne le saurez jamais. Les pièces du grand procès sont brûlées : inutile de les cherchera »
Un seul espoir de réparation, bien lointaine et bien insuffisante, subsiste peut-être encore pour cette victime judiciaire, celui de juger un jour son Juge. Ici, la pensée d'Alfred de Vigny, tout imprégnée des grandes images bibliques, semblait parfois se bercer d'étranges illusions. Un jour viendrait,