Journal intime, inédit
2. A une jeune Ang-laise inconnue qui lui avait demandé un autographe il répondait un jour : a Que ne puis^je savoir lequel de mes sentiments a touché votre belle âme qui vient à moi comme une sœur? Quel souvenir est si vif en elle? Quelles paroles l'ont émue ? Ne vous repentez-vpus pas de vous être abandonnée à ce bon mouvement; c'est une chpse généreuse et belle que cette franchise à déclarer ses sympathieg, et rien au monde n'est plus digne de respect. I^e découragement ferait tomber les poètes dans le silence s'il ne leur venait quelquefois à travers l'espace des témoignages comme le votre, qui veulent dire ; je vous écoute, parlez encore 1 Voilà donc cette écriture que vous voulez. L'écriture grossière représente aussi mal la Parole que la lente parole repré-' sente la Pensée, mais nou-s devons les bénir jusqu'au jour où nous connaîtrons la langue céleste que rien ici-bas ne nous fait deviner, si ce n'est l'Amaur et la Prièrei »
son impuissance définitive à jamais traduire son rêve, il jetait la plume de désespoir et s'écriait avec orgueil : « Eh quoi! ma pensée n'est-elle pas assez belle par elle-même pour se passer du secours des mots et de l'harmonie des sons! »
Parfois encore, il se demandait s'il n'est pas pour les songes de l'âme des formes expressives plus fidèles et plus dociles que celles de la littérature, et un désir impérieux le prenait alors d'aller se consoler au spectacle des grandes créations de l'art idéaliste. Un soir, il écrivait à Brizeux ce billet suppliant : « Eh! quand donc verrai-je Ingres dans son atelier? Je suis fatigué de moi à en mourir. Je pense et repense aux formes pures de ce grand dessinateur. Allons donc chez lui ensemble, que je rêve une heure dans son atelier, sans parler surtout s'il se peut. Ne voulez-vous donc pas me faire ce plaisir? Je le mérite bien pourtant par l'amitié que j'ai pour vous.... Répondez-moi un mot là-dessus, je vous en prie, c'est une passion pour moi, ce soir. »
Mais rentré chez lui, à sa table de travail, devant ses écrits, il retombait dans son impuissance et dans sa tristesse. Le silence lui semblait alors la seule expression digne de la Pensée, a Le silence est la Poésie même pour moi ^ »