SAINTE-BEUVE
§ I. — Connue quoi il y avait deux critiques en Sainte-Beuve.
— Son rôle dans le Cénacle. — Son indépendance innée. — Malheur à qui voulait peser sur lui ! — • Ses démêlés avec Alfred de Vigny. — Pour une note anonyme, en 1832. — Dixans après en littérature. — Vigny se plaint à Buloz.— Lettre de Sainte-Beuve à ce sujet. — Ses articles sur Cinq- Mars. — Il refuse à Vigny le don de seconde vue que lui reconnaît Ch. Labitte. — Comment se documentait Vigny.
— Témoignage de Pauthier. — Une lettre autographe de Cinq-Mars. — Sainte-Beuve et Chatterton.
§ II. — Sainte-Beuve candidat à l'Académie en concurrence avec Vigny. — Lettres inédites de Vigny à Guiraud à ce sujet.
— L'Académie retraite des Députés. — Comment la politique est en train d'en faire la troisième chambre de l'Etat. — Vigny, battu pendant quatre ans, y entre en 1845. — La comédie de sa réception. — Sainte-Beuve et M. Mole. — Un problème d'histoire littéraire. — M. Mole prononça-t-il dans son discours les paroles que lui attribue Lamartine ? — Compte-rendu de la réception de Vigny par Sainte-Beuve.
— Le mot Juste trouvé par Juste Olivier. — Mme Victor Hugo reproche à Sainte-Beuve sa partialité pour M. Mole.
— Essai de morsure d'un cygne. — Sainte-Beuve après la mort de Vigny. — Son article de 1864. — Un mot de Vigny sur lui .
Sans vouloir pousser le repentir jusqu'à lui faire
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amende honorable, je dois reconnaître que je me suis montré, il y a douze ans, trop sévère aussi pour Sainte-Beuve, en écrivant dans la première édition de ce livre qu'il avait « trahi ou trompé tout le inonde : les vivants et les morts, l'amitié et l'amour (i) ».
Tout le monde, c'était vraiment trop dire. Parmi les morts — je parle, bien entendu, de ceux qu'avait connus Sainte-Beuve — il n'y a que Chateaubriand à qui il ait manqué de respect et d'égards, pour le vain plaisir de lui tirer son masque ; — et parmi les vivants, en laissant de côté l'histoire du Livre d'amour qui fut « son péché », comme dit M. Jules Lemaître, Alfred de Vigny est à peu près le seul de ses anciens camarades qu'il ait maltraité d'une façon indigne.
Encore faut-il s'entendre. ïl y avait deux sortes de critique en Sainte-Beuve : le critique de la conversation et du commerce intime, ad usum amicorum, et le critique professionnel, qui parlait ex cathedra.
Le premier, — par le fait seul que dans le Cénacle
(i) Quand je m'exprimais ainsi sur son compte, je n'avais pas encore publié sa Correspondance avec M. et Mmc Juste Olivier, non plus que les Lettres d'Hortcnse Allart de Méritens et de Mme d'Arbouville, qui, pour les esprits impartiaux, lui ont fait une tout autre figure que celle qu'il avait auparavant devant l'opinion générale.
les encensoirs étaient toujours allumés et la louange naturellement hyperbolique — fut bien obligé en y entrant de prendre le ton de la maison, pour ne pas être traité comme un intrus. De là tous les compliments exagérés et qui sonnent faux, dont sont farcies ses lettres de 1827 à i83o. Cela ne l'empêchait pas, à l'occasion, de faire entendre la vérité aux camarades, comme en témoignent ses deux mémoires à Victor Hugo sur Crornwellvl Notre-Dame de Paris. Mais, dans sa pensée, l'eau bénite qu'il distribuait à droite et à gauche n'engageait en rien ses jugements devant l'opinion, et c'est pour cela que très souvent il y a contradiction entre ses lettres et ses articles. Et quant aux cahiers de notes dans lesquels il déversait sa bile et qu'il appelait justement ses poisons, c'était en quelque sorte une manière de se punir lui-même des éloges qu'il était contraint par métier d'adresser à ses rivaux, car il n'était pas exempt d'envie, et par moments il devait regretter d'avoir contribué à faire leur réputation.
Mais ses articles se ressentaient rarement de ce singulier état d'esprit. Du moment qu'il faisait œuvre déjuge, il était assez maître de lui-même pour refouler ses ressentiments. Aussi peut-on dire que la postérité a ratifié la plupart de ses arrêts.
En revanche, il entendait ne subir aucune pression 1 9
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de qui que ce fût. Il tenait par-dessus tout à son indépendance, il la voulait « parfaite, sauvage et à peu près irréconciliable», et malheur à qui s'avisait de se plaindre ou d'en appeler de ses jugements, il devenait alors féroce et sa férule, plutôt légère, se chang-eait en un lourd bâton.
C'est précisément pour avoir tenté de l'influencer que par deux fois Alfred de Vigny essuya son mécontement et sa colère. Je dois dire qu'il s'y était pris d'étrange façon. Rappellerai-je ici les faits de la cause? La première fois, c'était en i832, à l'occasion d'une note dithyrambique, non signée, insérée par Sainte-Beuve dans la Revue des Deux Mondes du 3o octobre sur l'auteur du Roi s'amuse, dont il était alors le cornac intéressé. Dans cette note on disait que les opinions de M. Victor Hugo méritaient toute attention; qu'à peine- âgé de trente ans il s'était fait dans notre littérature une place unique et immense, et que drame, roman, poésie, tout relevait aujourd'hui de cet écrivain, qui n'était pas moins grand prosateur que poète...
Le mot tout relevait fit dresser l'oreille à Vigny. On sait qu'il avait la prétention de ne relever que de lui-même et que, de peur qu'on s'y trompât, il avait pris la peine de nous dire en quel genre il avait innové. Fort du crédit dont il jouissait en ce mo-
ment auprès de M. Buloz, il courut à la Revue des Deux Mondes et obtint une rectification de la note du 3o octobre. Seulement, Sainte-Beuve veillait. Averti de ce qui se passait à la Revue, et craignant que la plume de Buloz n'allât trop loin à droite ou à gauche, c'est lui qui se chargea de mettre les choses au point (i), mais cela fait, il faut voir comme il arrangea Vigny :
« J'ai su, mandait-il à Victor Hugo, le i3 novembre, que vous saviez les misères d'un gentilhomme de notre connaissance ; un homme qui en est venu là ne fera plus que de la satire (2) ; mais son enthousiasme et son génie poétique sont morts. Les génies féconds sont à l'abri de ces billevesées quej'appellerai sordides. »
Vigny songeait pourtant déjà aux Destinées.
Voilà bien les exagérations du critique de lacon-
(1) « ... Et à ce propos, disait la note, puisque l'occasion s'en présente, faisons remarquer que lorsque récemment il est échappé à la Revue de parler des écrivains qui relèvent d'un autre grand écrivain, il va sans dire que les maîtres en tout genre n'entraient pas dans notre pensée. Le grand écrivain dont il s'agit serait le premier, nous en sommes certain, à repousser une telle prétention ; luimême il a toujours fait la guerre à l'Ecole. Les Lamartine, les de Vigny, les Mérimée, les Barbier, les Dumas ne relèvent que de leur propre direction ; leur pensée n'appartient qu'à eux, ainsi que l'instrument par lequel ils l'expriment » [licvue des Deu.cc Mondes du ij novembre i832).
(2) On se demande pourquoi. Je suppose que Sainte-Beuve en écrivant ces lignes pensait au Docteur Noir de Stella.
uersation à qui l'on a marché sur le pied. Jamais Sainte-Beuve n'eût osé publier ces lignes sous son nom. Cela ne l'empêcha pas, d'ailleurs, de continuer à faire par-devant bonne figure au poète à' Eloa.
La seconde fois qu'ils eurent une pique ensemble, c'était encore à propos d'un article de Sainte- Beuve. Cette fois l'article était signé. Sainte- Beuve, passant en revue, au printemps de i84o, le mouvement littéraire des dix dernières années, avait commis la faute d'oublier Vigny. Ici l'injure était flagrante.
Au lieu de se plaindre directement à l'auteur de l'article, Vigny s'en fut encore trouver Buloz. Mais il n'était plus à son égard dans les mêmes dispositions qu'en i832. Il refusa de lui accorder la réparation qu'il exigeait. Alors Vigny se retourna vers Sainte-Beuve. Nuus avons les billets qu'ils échangèrent dans la circonstance : ils sont aigres-doux (i). Vigny, qui, pour lui rappeler ses titres, avait jugé à propos d'envoyer à son ami un exemplaire de l'édition nouvelle de ses œuvres complètes, reçut un beau matin un petit mot de Sainte-Beuve lui disant que « si les plaintes indirectes qui pouvaient lui
(i) Dix ans après en littérature. — Sur ces doux incidents, voir l'article documenté publié par M. Louis Gillet dans la Revue de Paris du Ier seplembre 1906.
LA VIE POLITIQUE, LITTERAIAE ET HELIGIEUSE 1^9
venir de son côté lui étaient sensibles, les témoignages directs de son ancienne affection le lui étaient beaucoup plus ». A quoi Vigny répliqua qu'il pensait bien que quelque commérage littéraire avait changé pour un moment son cœur et causé de sa part l'oubli volontaire dont il s'était étonné, et qu'en vue de se garantir à l'avenir « des propos redits ou empoisonnés peut-être », il le priait de lui donner un rendez-vous.
Rien de plus correct et de plus sage. Mais le mot de commérage avait piqué Sainte-Beuve au bon endroit. Il prit sa plume des grands jours, et voici la lettre très fière et très digne par laquelle il répondit à Alfred de Vigny :
« Permettez-moi de vous dire qu'il n'y a aucun commérage littéraire et que je suis parfaitement au-dessus et en dehors de cela. Mais je n'ai pas pu ignorer qu'après l'article inséré à la Revue des Deux Mondes et intitulé : Dix ans après en littérature, vous étiez venu au bureau de la Revue, et vous étiez plaint de l'omission de votre nom dans cet article; ceci m'a été redit de la manière la plus simple et sans qu'on ait rien empoisonné. Je me suis peu enquis des détails et des impressions, mais le seul fait de la plainte m'a suffi. J'ai l'habitude de nommer ou de ne pas nommer mes amis
dans mes articles, à mon gré, et sans souffrir làdessus d'insinuation ni de conseil : aussi les directeurs de la Reuue étaient-ils entièrement innocents. Je ne vous avais pas nommé dans cet article, parce que je ne prétendais pas y nommer tous les écrivains que la Revue possédait déjà et dont elle était sûre, parce qu'enfin je vous avais nommé dans le précédent article et qu'une omission dans celui ci ne me semblait pas pouvoir être mal interprétée. J'ai presque honte d'entrer dans ces détails ; je vous avoue que j'aime mieux les vider au courant de la plume, parce qu'en paroles je ne pourrais me décider à les aborder. Il est doux de se voir, mais non pas pour traiter de ces sortes de susceptibilités. Ceci glace et, quand on est opiniâtre, comme j'ai le malheur de l'être, on en a pour longtemps des impressions qui vous en restent. Je ne vous en aurais jamais parlé, si vous ne l'aviez provoqué. L'envoi de vos volumes m'obligeait à un remerciement que j'ai fait sincère, en y mettant la réserve que j'avais à cœur. Votre réponse amène celle-ci ; lâchez, je vous en supplie, que nous n'avons pas à revenir sur ces sujets qui me paraissent fort peu dignes, même d'explication. Croyez à mon admiration pour vos talents, à mon respect pourtoutes vos nobles qualités, à mon équité pour
le reste, et aussi à mon désir d'une parfaite, sauvage et à peu près irréconciliable indépendance.