SAINTE-BEUVE
Cette lettre mit fin à L'incident, mais nous verrons plus loin qu'il eut des suites fâcheuses.
Voilà donc Sainte-Beuve pris sur le vif en tant que critique professionnel.
Je ne connais qu'un seul cas où il soit revenu sur son jugement, c'est encore au sujet de Vigny, dont il avait traité un peu durement le roman de Cinq- Mars dans le Globe du 8 juillet 1826. Mais en cette circonstance comme en plusieurs autres, il céda au charme des yeux noirs de Mme Victor Hugo à qui cet article était resté sur le cœur et aussi au désir qu'il avait alors d'entrer dans les bonnes grâces d'Alfred de Vigny (1). Encore n'hésita-t-il pas, trente-huit ans plus lard, à reprendre ce premier article sur Cinq-Mars pour en accentuer davantage la partie critique. C'est ainsi qu'en i8G/j il refusa à Vigny la première des qualités de l'historien : le sentiment et la vue de la réalité, voire cette seconde vue qui s'applique au passé.
Certes, l'auteur de Cinq-Mars a plus d'imagina-
(1) « Nous .avons à nous reprocher nouS-même, écrivait-il en 18^0, d'avoir, dans le Globe d'alors, relevé soigneusement les taches de ce roimn, plutôt que d'en avoir fait valoir les beautés supérieures. »
tion que l'histoire n'en comporte, mais, outre que ce livre est un roman, je trouve, contrairement à l'avis de Sainte-Beuve, qu'Alfred de Vigny a au plus haut degré le don de seconde vue en matière historique. On n'a, pour s'en convaincre, qu'à se rappeler les pages divinatoires de Stello qui ont trait au rôle du père d'André Ghénier dans son procès devant le tribunal révolutionnaire (i) et l'admirable chapitre de Servitude et Grandeur militaires, où il met en présence Bonaparte et Pie VI à Fontainebleau. Qui ne croirait lire une page d'histoire en lisant ce récit dramatique, tant le monologue de Bonaparte,, coupé seulement de loin en loin par l'exclamation « comediante, tragediante » du Souverain Pontife, est conforme à ce que nous savons des violences calculées de l'un et de la pa-
(i).Cela n'avait pas échappé à Charles Labitle, et j'admire que Sainte-Beuve, dans l'édition des Œuvres de son ami (t. II, p. 58), ait reproduit la note de Labitte sur le rôle du père d'André dans ces circonstances tragiques. Car, en ce qui concerne le don de seconde vue d'Alfred de Viçny, cette note le contredit formellement.
« Le rôle honorable et imprudent du père d'André, si fatalement égaré par sa tendresse, fut bien celui, dit Labitte, que lui a prêté M. Alfred de Vigny dans les pages les plus touchantes de son Stello. On a pu, en effet, retrouver récemment et publier la réclamation écrite que M. de Chénier adressa en faveur de son fils, au Comité de sûreté générale (Voir Œuvres en prose d'André Chénier, iN'io, in-i 8, p. XXXVIII). En somme, il se trouve qu'en cette émouvante histoire de la mort d'André et des anxiétés de Marie-Joseph, M. de Vigny avait à peu près deviné la vérité historique. C'était un instinct de poète. »
tience inaltérable de l'autre! Eh bien, le Richelieu et le Cinq-Mars de Vigny me semblent aussi vrais, quoiqu'ils se meuvent dans un cadre un peu trop romanesque. Nous savons, d'ailleurs, par une lettre de Pauthier, son exécuteur testamentaire, que Vigny travaillait, comme un simple romancier naturaliste, sur le document humain, et que, avant de brosser les figures du cardinal et du favori de Louis XIII, il s'était entouré de matériaux « inconnus des historiens. — Je les ai vus, disait Pauthier, en assistant à la levée des scellés à laquelle j'assistais en qualité d'exécuteur testamentaire. Il y avait des lettres autographes de Richelieu, et une admirable lettre de Cinq-Mars qui lui avait été donnée par son possesseur. C'est la seule connue (i) ».
Victor Hug-o, qui ne connaissait pas encore Sainte-Beuve, fut beaucoup plus juste que lui, quand il rendit compte de Cinq-Mars dans le journal la Quotidienne (2). Et peut-être fut-ce leur dissentiment sur ce point qui l'empêcha de présenter Sainte-Beuve à Vigny avant le mois de 'nars 1828. Il est vrai que Vigny et Hugo s'écri-
I (1) Lettre de Pauthier à Sainte-Beuve, avril 1864. — A propos de a lettre autographe de Cinq-Mars, que Vigny tenait de M. Boilesve, le Saumur — je me souviens que le P. Gratry écrivait un jour à 'auteur de ce roman : « Votre écriture est précisément celle de
Ninq-Mars. (Cf. le Mercure de France, n° de décembre 1900.)
! (2) N° du 3o juillet 1826.
1 54 ALFKED DE VIGNY
vaient alors beaucoup plus qu'ils rie se voyaient. Leurs visites ne devinrent plus fréquentes qu'au moment des grandes lectures delioméo et Juliette, Othello, Marion Delorme et Hernani (i).
Vigny n'avait donc pas tout à fait tort, lorsque, en i835, en réponse à l'article de Sainte-Beuve sur Servitude et Grandeur militaires, il écrivait dans son Journal que, « trop préoccupé du Cénacle qu'il avait chanté autrefois, Sainte-Beuve lui avait donné dans sa vie littéraire plus d'importance qu'il n'en avait eu dans le temps de ces réunions rares et léger es... ».
Il est certain, en effet, que, tout en faisant partie intégrante du Cénacle, Vigny ne fit guère que le traverser. Rappelons-nous ce que dit Auguste Barbier de la soirée mémorable où eut lieu, rue Notre- Dame-des-Champs, la lecture d' Hernani ! Arrivé
(i) II ne faut cependant, rien exagérer. De ce que Sainte-Beuve adressa, le 17 Mars 1828, sa première lettre au comte de Vigny, rue de la Villèvêque [sic) 41, on a eu tort d'en conclure (pie Victor-Hugo, de qui Sainte-Beuve tenait sans doute l'adresse de Vigny, ne, venait plus souvent « causer de tout et de rien » chez son ami. » D'abord, quoi qu'on en ait dit, Alfred de Vigny habitait encore, au mois de mars 1828, dans la rue de la Ville l'Evèque. Il ne la quitta qu'au mois d'avril pour aller habiter au n° ào de la rue Miromesnil. La preuve en est que, dans une lettre du 18 avril 1828, Victor-Hugo, parla» de Roméo et Juliette, écrivait à Emile Deschamps : » Ecoutez bien, et je suis sûr que de la rue VilIe-l'Evèque vous entendrez les applaudissements de la rueNotre-Dame-des-Ohamps. » Ensuite il convient de se souvenir que depuis sa mise en réforme (avril 1827) Vignjl toujours soutirant, s'absentait assez souvent de Paris, qu'il passa à Dieppe la plus grande partie de l'été de 1827 et que 6a jeur femme l'occupait beaucoup.
LA VIE POLITIQUE, LIT rÉUAIRË ET RELIGIEUSE 1 55
le dernier en tenue de cérémonie, le poète de Moïse partit le premier, en s'éclipsant, comme à l'anglaise. Il agit presque toujours de même. On ne le vit jamais, au beau temps des Orientales, se mêler à la bande joyeuse qui escaladait les tours de Notre- Dame ou se répandait dans la plaine de Montrouge pour voir tout simplement se coucher le soleil ! Il faisait déjà cavalier seul. Et de très bonne heure, au plus fort de son amitié avec Hugo, alors que Sainte-Beuve et luise donnaient du « consolateur » et du « divin cygne », Vigny eut son petit clan personnel et sa petite cour.
On peut donc dire qu'il n'y eut jamais d'intimité entre lui et Sainte-Beuve. C'est même ce qui explique que leur amitié littéraire ait été traversée de tant de nuages et que, dans leurs rancunes, ils se soient si peu ménagés l'un et l'autre.
Quelle fut la cause réelle de leurs premiers dissentiments ? Je ne dirai pas, comme certains, que Vigny était gentilhomme et que Sainte-Beuve ne l'était pas. C'est une pure sottise, attendu que Sainte-Beuve, qui était de bonne noblesse, était aussi distingué de manières et d'esprit que pouvait l'être le comte de Vigny, s'il n'avait pas sa beauté physique et son grand air. Mais c'est un fait que les allures hautaines et distantes de celui-ci n'ai-
1 56 ALKllED Dlî VIGNY
laient qu'à moitié à Sainte-Beuve qui, par goût, aimait l'intimité et recherchait les confidences. J'ajoute qu'au point de vue politique ils étaient à cent lieues l'un de l'autre. Mais ce ne fut point la politique qui les divisa. Ce ne furent pas davantage les rivalités de théâtre, puisque Sainte-Beuve n'aborda jamais la scène. Quoi donc, alors?
11 écrivait un jour à Emile Péhant,en s'excusant de n'avoir point parlé de ses Sonnets au moment de leur apparition (i835) :
« Je ne suis pas aussi ingrat ni aussi impoli que j'ai l'air de l'être... Ne dites point que vous êtes pour moi un inconnu, je n'ai point oublié votre volume de Sonnets. Il a pu y avoir en ce temps-là je ne sais quelle raison à une abstention critique. Alfred de Vigny était un grand poète, mais qui avait bien ses travers ; jeune et enthousiaste, vous étiez son chevalier, et en cela vous obéissiez à l'admiration non moins qu'à la reconnaissance. Quant à nous, tout en continuant d'admirer chez de Vigny le poète, nous commencions à nous séparer du théoricien et du rêveur systématique. Je crois que je mets juste lé doigt sur le point de divergence ( i ) . »
(i) Lettre du 14 août 1868. — Introduction à Jeanne la Flamme, par Emile Péhant.
Ainsi, à entendre Sainte-Beuve, ce seraient ses théories à la Chatterton, car il ne peut être question que de celles-là, c'est son système d'économie politique et sociale, qui l'auraient déterminé à s'éloigner peu à peu de Vigny. En vérité, j'ai peine à le croire. II me semble que si quelqu'un devait appuyer Vigny dans la thèse, sujette à caution, d'ailleurs, qu'il avait portée au théâtre, c'était le poète de Joseph Delorme et des Consolations, puisque cette thèse, en somme, aboutissait, comme on l'a très bien dit, à la déclaration des droits du poète, ou, si l'on aime mieux, à son droit de vivre. En tout cas, Sainte-Beuve serait inexcusable d'avoir pris texte du drame de Chatterton pour rompre avec Vigny et lui vouer, à dater de là, une de ces haines cafardes que rien ne saurait désarmer. Mais il appert de leur correspondance que Chatterton ne fut pour rien dans leur désaccord. Au contraire, il y eut entre eux un rapprochement visible à la suite de l'article désobligeant et injuste que Gustave Planche crut devoir consacrer à cette pièce dans la Revue des Deux Mondes. C'est Sainte- Beuve qui rédigea la note anonyme parue dans la Revue du rer mars i835, où l'on disait :
« Nous faisons des vœux pour que la popularité de Chatterton réfute glorieusement l'opinion indi-
viduelle de noire collaborateur. Tout assure, au reste, une brillante carrière au drame touchant de M. Alfred de Vigny. A l'auteur de Stello, la gloire d'avoir lepremier tenté une réaction contre ledrame frénétique et le drame à spectacle (i). Et celte tentative, nous l'espérons, portera ses fruits. »
Et le mois suivant, Sainte-Beuve écrivait encore à Vigny à propos de la brochure de sa pièce :
« Je n'avais pas reçu ChaVerlon, mon cher ami, mais je l'ai voulu lire aussitôt, et en méditer la préface; puisque vous me dites qu'il est chez vous, s'il n'est pas chez moi, je Tirai prendre à mon premier jour de congé et causer de ces intéressantes questions que votre parole sait si délicatement orner. Tout à vous d'amitié (2). »
Est-ce clair, et Sainte-Beuve pouvait-il soutenir après cela que les théories du rêveur systématique furent pour quelque chose dans la désaffection, pour ne pas dire plus, qu'il marqua un peu plus tard à Vigny?
Il aurait mieux fait de dire à Péhant — mais il ne le pouvait pas — qu'en i833, peu de temps après l'enlèvement par Victor Hugo delà belle princesse Négroni. alors que Sainte-Beuve ne craignait
(1) Cela visait Hugo, avec qui Sainte-Beuve avait rompu en 1834. (:)) Lettre inédite,
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pas de s'afficher avec Adèle, il lui était revenu aux oreilles qu'Alfred de Vigny allait criant partout au scandale et parlait de prévenir Victor.
Cela est raconté tout au long- dans le Journal inédit de Guttinguer. Il y eul même à ce sujet une explication entre Vig'ny et Sainte-Beuve. Mais comme Vigny était au fort de sa passion pour M""' Dorval, il n'eut pas de peine à démontrer à Sainte-Beuve qu'il n'avait pas le temps de s'occuper de ses amours avec M"'" Hugo. Et l'on se quitta bons amis — en apparence tout au moins.
J'ai dit plus haut quel nuage de grêle avait éclaté entre eux, en i84o; leur brouille durait encore quand Alfred de Vigny, poussé par Guiraud et Soumet, se décida à poser sa candidature à l'Académie Française. Cela ne lit qu'envenimer les choses.
C'était au mois de février 1842. Il y avait deux sièges vacants à l'Académie, par suite du décès de M. Frayssinous et d'Alexandre Duval. Alfred de Vigny brigua le fauteuil de Pévèque d'Hermopolis, et voici la lettre qu'il adressa à cette occasion à son ami Alexandre Guiraud :
« 7 février 1842.
« Oui, mon ami, je me suis mis sur les rangs, comme vous dites, un beau soir d'hiver, après une grande discussion(carje suis toujours sur la brèche) où j'avais défendu contre des étrangers notre caractère national. On prétendait que, tout en faisant les citoyens, nous étions toujours courtisans, que nous tombions en dissolution, et que les corps démentaient leur institution et se dénaturaient. On en donnait pour preuve l'humilité aes auteurs qui se reliraient tous devant le Chancelier. Je me suis informé; c'était vrai; je n'ai pas voulu qu'il soit dit que tout le monde se prosternât ainsi, et je me suis placé tout seul, en face de lui, tenant un bras du fauteuil de Pévêque d'Hermopolis, pendant qu'il met le doigt sur l'autre. Nous verrons qui l'aura. Ce sera lui, sans doute, car il n'a pas le tort d'avoir écrit poèmes, romans, drames, et en sept gros volumes. J'ornerai donc, sans doute, son triomphe; et il me doit beaucoup de reconnaissance: sans moi, il n'aurait personne à son char.
« Si vous n'arrivez ici avant le 17 de ce mois, vous ne serez pas à la bataille, et je dirai : Pendstoi, brave Crillon.
« Nous rions beaucoup aujourd'hui du mot d'un
de vos collègues. M. Pasquier lui dit eu entrant chez lui : « Monsieur, je désire être votre confrère. » — « Eh bien ! Monsieur, faites-moi pair ; il n'y a que ce moyen-là. »
« Nodier a été loyal, courageux etspirituel comme toujours; M. Pasquier lui demandait sa parole, il a dit : « Comme vous vous croyez certain, Monsieur, d'avoir vingt-deux voix, vous ne trouverez pas mauvais, sans doute, que je donne la vingt-troisième à M. de Vigny. »
« Je ne serais pas étonné vraiment qu'il se trouvât dix justes comme lui et plus encore, dit-on. Mais enfin, c'est une loterie : on la tire trop tôt. Je ne sais trop qui a décidé ce 17 février, cela ne me regarde point. J'ai jeté mon nom dans la roue : qu'un enfant aveugle la tourne, si l'on veut. J'entrevois sur chacune de vos quarante chaises circuler des intrigues assises comme des Euménides et qui sont assez dégoûtantes. Je ferme les yeux et je pense à autre chose, c'est ma grande ressource. Je pense, par exemple, à votre incendie (1) ; je vous plains de votre procès (depuis trois ans, je sais ce que c'est) (2); je vous rends grâce du mot charmant que
(1) Les fabriques de Guiraud à Limoux, d'où il était originaire, (a) Allusion aux procès qu'il soutenait au nom de sa femme pour la succession de son beau-père.
IË2 ALKIIEO DE VIGNY
vous m'avez écrit du milieu des flammes. Puisque vous êtes une salamandre, faites un miracle ; venez dans le feu du combat académique. Nous pourrons ainsi retarder le moment où l'Académie ne sera plus qu'une retraite pour les députés.
« Tout à vous de cœur
« J'oubliais de vous dire que Lamartine a retiré ce que vous appelez son candidat de poche, et qu'il n'y a pour le fauteuil de M.Frayssinous queM.Pasquier et moi ; pour celui de Duval que Ballanche ou moi (i). »
Une retraite pour les Députés ! Le mot est à retenir, et l'on voit que ce n'est pas d'hier que la politique menace de l'emporter par le nombre à l'Académie Française. Si Vigny vivait aujourd'hui, il pourrait dire qu'elle en a fait ou qu'elle est en train d'en faire la troisième Chambre de l'Etat.
L'élection était fixée au 17 février (2). Le chancelier Pasquier fut élu au premier tour au fauteuil de M. Frayssinous par 23 voix contre 8 au comte de Vigny. Et le même jour Ballanche fut élu au siège d'Alexandre Duval.
(il Lettre inédite communiquée par Mme la Baronne de Croze. (a) Et non au Ier février, comme ledit M. Ernest Dupuy, qui, dans toute la campagne académique de Vigny, n'a donné que des dates
fausses.
« L'élection de M. Alfred de Vigny se trouve donc ajournée, disait la Revue des Deux Mondes du ier mars; nous espérons toutefois que l'Académie ne laissera pas long-temps hors de son sein le poète que des titres sérieux désignent à son choix, et parmi les voix qui sont d'avance acquises à l'auteur de Stello, on peut compter, nous aimons à le croire, celles de deux nouveaux académiciens. »
Justement ce Ier mars mourut Roger, l'auteur comique. Alfred de Vigny, après avoir consulté de nouveau le poète des Macchabées, que toutes sortes d'embarras retenaient à Limoux, se remit sur les rangs, pensant bien cette fois avoir la majorité. Mais il avait compté sans l'entrée en scène de Patin, et surtout de Sainte-Beuve, que son succès possible empêchait de dormir.
Sainte-Beuve ne redoutait pas comme Alfred de Vigny que l'Académie devînt le refuge des éclopés de la politique ; il disait ouvertement que moins elie contiendrait de gens de lettres, mieux cela vaudrait (i), mais il tenait, cela va sans dire, à augmenter le nombre des gens de lettres.
« Si je faisais ce que je veux, et ce qui est sag-e, écrivait-il un jour dans un de ses cahiers de notes,
(i) Lettre inédite à Charles Lnoilte, du 7 février 1 84 2.
je ne serais jamais de l'Académie et resterais critique, hardi, modéré et indépendant. »
Mais il ne fit pas ce qu'il voulait, et je n'ose dire qu'il manqua de sagesse.
Voilà donc Sainte-Beuve candidat à l'Académie en concurrence avec Vigny. Désormais il ne le lâchera plus, et il manœuvrera si bien qu'il sera élu avant lui.
L'élection au siège de Roger était fixée au 4 mai 1842 (1). Elle donna lieu à quatre (ours de scrutin. Patin passa au quatrième tour avec 21 voix, contre 9 à Vigny, 3 à Sainte-Beuve et 2 à Vatout. En somme, c'était pour Vigny un échec honorable, et Guiraud avait raison de lui écrire le lendemain :
« Consolez-vous, mon cher Alfred, le mal n'est pas grand, et consolez-nous aussipar quelque belle publication comme vous savez les faire (2). »
Le malheur, en effet, était que Vigny ne publiait plus rien. Son dernier livre (3) remontait à l'année i835. Chaque fois qu'il voyait Buloz,illuidisait:«Je travaille beaucoup, vous serez effrayé de la quantité de manuscrits que je vous porterai bientôt. » Et Buloz riait tout haut de son rire qui n'était
(1) Et non au 5, comme le dît M. Dupuy.
{2) Baudelaire el Alfred de Vigny candidats à l'Académie, p. 35.
(3) Servitude et Grandeur militaires.
LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE ET RELIGIEUSE l65
poli que parce que Vigny ne le comprenait pas(i).
Cependant, au mois de janvier i843, il se décida à publier quelques fragments de ses Destinées. Il donna coup sur coup à la Revue des Deux Mondes la Sauvage ,1a Mort du Loup, la Flûte, et le Mont des Oliviers, quatre chefs-d'œuvre. Mais ces vers, « tirés et fig<;s », dit Sainte-Beuve, réussirent peu. Le quart d'heure des vers était passé (2).
Sur ces entrefaites, Campenon mourut au mois de novembre i843. Cette fois la victoire de Vigny paraissait certaine. Elle le parut bien davantage encore le 1 1 décembre suivant, jour de la mort de Casimir Delavigne. Quelques jours après, Vigny écrivit à son ami Guiraud :
« 19 décembre 1843.
« Je viens de relire, ce soir, vos lettres de l'année dernière, mon ami, et je ne puis résister au désir de vous parler aujourd'hui de ce qu'elles me disaient alors, car, pour moi, les lettres vivent, les lettres parlent et sont des amis mélancoliques qui portent la date des jours écoulés et racontent des choses trop souvent oubliées. Moi,j'aimeà les gar-
(1) Corresp. inédile de Sainte-Beuve avec M. et Mme Juste Olivier, lettre du 8 juin i838.
(2) Id., lettre du 18 janvier i843.
(1er pour leur faire répéter leurs bons propos. En voici une qui criait du fond de votre cloître de Yillemartin : « Vous mettrez-vous sur les rangs ? Entrez donc ; Ballanche et vous, voilà mes deux candidats ; si j'avais dix voix, elles seraient pour vous. »
« Ballanche est assis dans le fauteuil que vous lui présentiez alors et m'a dit hier qu'il m attendait sur le fauteuil voisin. Sa voix m'est donnée et ne varie pas. D'autres voix, en assez grand nombre, s'unissent pour prononcer mon nom et je puis espérer la majorité si vous êtes ici lors de l'élection qui se prépare. Viendriez-vous bientôt comme vous nous le promettiez en partant ?Ai-je besoin de vous dire que votre présence peut faire pencher la balance dans un moment dangereux; qu'il peut arriver, comme plusieurs le pensent, que M. Saint- Marc Girardin et moi venions à être appuyés par un nombre égal de voix; que les insoucians et les incertains (il y en a partout) se portent aux plus gros escadrons ; qu'une seule voix dans un petit nombre d'électeurs est d'une haute importance. N'en savez-vous pas plus que moi sur tout cela ?
« On s'efforce de diviser mes amis et d'affaiblir ceux qui me vantent; on agite beaucoup pi us contre moi que je ne l'aurais cru possible ; mais cela
LA. VIE POLITIQUE, LITTËHAinE ET RELIGIEUSE 1 67
prouve peut-être que l'on sent mon arrivée prochaine. Vous dire ces menées est trop pénible, je Ijne puis qu'en gémir.
Une tête scûsée
Se monterait souvent si je les racontais.
« Je ne vous dirai donc rien de plus. Si cela vous tient au cœur tant soit peu, vous hâterez votre retour pour savoir et voir par vous-même. \J absentéisme, ce mot barbare que les journaux nous apportent d'Irlande, représente votre plus grand péché et votre état habituel dont nous ne cessons de nous plaindre; et si vous ne revenez, vous mériterez qu'il s'introduise dans le dictionnaire de l'Académie, pendant que vous laisserez dans vos mœurs la triste coutume qu'il exprime.
« Edmond voulait, l'autre jour, me conduire au couvent pour voir une belle personne dont vous avez l'honneur d'être le père. Vraiment, je n'ai pas osé l'accompagner; les novices m'intimident et me déconcertent, surtout quand on les voit à travers la grille. Je ne trouve jamais rien d'assez candide pour elles, tout candidat que je suis, et comme Edmond sait la langue des pères de famille, je l'ai laissé aller seul. Priez madame sa mère d'excuser ma timidité et mon innocence, et croyez,
cher ami, que quand même vous seriez condamné aux champs à perpétuité, vous n'en auriez pas moins à Paris le plus sincère ami du monde en ma personne.
« ALFRED DE VIGNY (i). »
Dix jours après, Vigny recevait une lettre de Guiraud lui disant qu'il serait probablement à Paris le 18 janvier et qu'il ne négligerait rien pour assurer son élection.
«... J'arriverai donc, mon ami, j'arriverai... mais sera-ce pour me faire battre? Je le crains, car l'université est puissante à l'Académie. Elle se venge des échecs que lui font subir les évoques. Nous sommes menacés de devenir un collège et non plus une Académie. Nous sommes bien cependant déjà assez pédants comme ça. Disposez toujours votre armée, avec ardeur, mais avec précaution et douceur ; je me permets de vous le recommander, parce que je désire votre succès, et que je tiendrais cette fois (par essai) de compter parmi les vainqueurs... (2). »
Cinq concurrents étaient en présence le 8 février i844 (3), pour les deux fauteuils vacants, savoir :
(1) Lettre inédite communiquée par Mme la Baronne de Groze.
(2) Baudelaire et Alfred de Vigny candidats à l'Académie, p. 3-].
(3) Et non i843, comme le dit M. Dupuy.
Alfred de Vigny, Saint-Marc Girardin, Sainte- Beuve, Emile Deschamps et Vatout.
Au premier tour de scrutin, Saint-Marc Girardin fut élu au fauteuil de Campenon par 18 voix contre 7 à Vigny, 8 à Deschamps et 1 à Vatout.
Pour le fauteuil de Casimir Delavigne, la lutte fut extrêmement chaude : il y eut sept tours de scrutin. Au septième, Sainte-Beuve et Vatout obtinrent chacun seize voix, et Vigny trois seulement. Il ne manqua à Sainte-Beuve que la voix d'Hugo, qui « constamment et hautement la lui avait refusée en annonçant qu'il votait moins pour Vigny que contre lui (1) ». Aucun des candidats n'ayant obtenu la majorité absolue (soit dix-huit voix), l'élection fut renvoyée au i4 mars, jour fixé pour le remplacement de Charles Nodier. Car j'ai oublié de dire que Nodier était mort, le 27 janvier de la même année, privant ainsi de sa voix Alfred de Vigny, qui était l'élu de son cœur.
Le i4 mars arrivé, celui-ci ne fut pas plus heureux que clans les élections précédentes. Il se portait à la fois aux deux fauteuils. Le premier, qui était celui de Casimir Delavigne, fut attribué à Sainte- Beuve au second tour de scrutin par 21 voix contre
(1) Gorresp. inédite de Sainte-Beuve avec M. et Mmi Juste Olivier. I I0
170 41 FHF1» DE VIGNY
12 à Va tout el 3 à Vigny. — Le fauteuil de Nodier, après sept épreuves, fut attribué à Mérimée par 19 voix contre i3 à Casimir Bonjour et l\ à Vigny.
Gela sentait le parti pris. Un autre à la place de Vigny se fût retiré sous sa tente, en attendant des jours meilleurs. Mais il avait dit à Guiraud qu'il se porterait jusqu'à ce qu'il fût élu et il tint bon. Il était d'ailleurs soutenu parla Revue des Deux Mondes. Dès le lendemain de cette double élection, Buloz y avait fait passer la note suivante:
« L'Académie Française a nommé MM. Sainte- Beuve et Prosper Mérimée aux fauteuils laissés vacants par la mort de Casimir Delavigne et de Charles Nodier; ce sont là d'heureux choix. Nous, surtout, nous avons à nous féliciter de voir l'Académie appeler dans son sein deux de nos amis el collaborateurs. A la première vacance, M. Alfred de Vigny sera admis, nous l'espérons, et le concours des nouveaux élus ne manquera pas à une candidature qui réunit tant de titres glorieux et incontestables. »
En effet, Etienne étant mort le i3 mars i845,
Alfred de Vigny fut élu à sa place, le 8 mai suivant,
et au premier tour de scrutin, par 20 voix contre
10 données à Empis et 4 à Emile Deschamps.
Mais il n'était pas au bout de ses peines, car
Sainte-Beuve, quoique l'ayant battu (i), n'avait pas désarmé. Et c'est lui, qui, danslacoulisse, pour satisfaire je ne sais quelles rancunes inavouables, devait machiner la comédie académique qui se joua sous la Coupole, le 29 janvier i8/jG (2).
Mais avant d'aller plus loin il faut que je réponde à une question qui m'a été posée de différents côtés relativement à certain passage du discours de M. Mole qui ne se trouve que dans le Cours familier de littérature de Lamartine (3) et dans la biographie d'Alfred de Vigny par Anatole France.
Oui ou non, M. Mole, en recevant le poète de Moïse, prononça-t-il les paroles suivantes :
(1) A la faveur de la petite intrigue que voici. C'est Sainte-Beuve lui-même qui va nous la raconter. Il écrivait à Ch. Labitte, le 17 mars i844 •
« Cher ami, voici de nouveaux détails : j'ai eu MM. Villemâin et Guizot au second tour ainsi que MM. T hier s et Mignet. J'ai eu tout d abord MAI. de Salvandy, Viennet, Lacretelle, avec le chancelier ; cela l'ait bien notre compte. De plus, je ne doute pas que, si on avait fait un troisième tour, Hugo, Lamartine, Guiraud ne me fussent venus et peut-être l'ônt-ils fait, malgré mes chiffres, car il y a 1 3 mystères du scrutin. Mais pour Mérimée, certainement Hugo, Guiraud, et même monsieur votre oncle (Pongervillc), tout à la fin ont donné.
« J'avais, dimanche dernier, entamé une négociation double, tant auprès de Vigny qu'auprès de Hugo. M. de Saint-Priest m'y a aidé avec une grande obligeance et son tact diplomatique. M. Mole a fait visite officielle chez Hugo pour garantir à Vigny l'avenir. Celui-ci est pourtant un peu blessé toujours et endolori; il a pris médecine, il sera guéri dans quelque temps. » (Lettre inédite.)
(2) Et non le 26 février, comme le dit à tort M. Ernest Dupuy.
(3) Année. i8(>3, article fait après la mort d'Alfred de Vigny.
« Vous êtes un homme de bien que j'ai voulu prendre pour un homme d'Etat, parce que la fortune, maîtresse des destinées, vous a fait illustre, riche et beau.
« Vous n'avez rien écrit que quelques pages à vingt ans pour flatter le despotisme dont la faveur donnait des emplois et de l'or. Mais académiquement vous êtes trop fier de votre néant pour que je puisse vous répondre par des critiques. Où les prendrais-je ? Le néant n'a pas de rival et la critique ne mord pas sur rien, je suis réduit au silence. Ce n'est pas tout d'avoir la physionomie d'un homme agréable, il faut encore avoir l'âme d'un héros ou la parole d'un orateur : sans cela, il faut être poli, si l'on ne tient pas à être juste. »
Mon opinion, je le dis nettement, est que M. Mole, si hautain qu'il se soit montré à l'égard du récipiendaire, ne prononça pas ces inconcevables paroles ; elles auraient scandalisé tout le monde, et Vigny n'aurait pas manqué de sortir de la salle et d'entraîner à sa suite une partie de l'auditoire. Il suffit, d'ailleurs, d'y regarder d'un peu près pour s'apercevoir que, si ces paroles pouvaient s'appliquer à l'un des deux académiciens en cause, ce n'était pas à Alfred de Vig-ny. Car jamais, pas plus à vingt ans qu'à quarante, il n'avait flatté le despo-
tisme, et bien que son bagage littéraire fût ignoré de la plupart des doctrinaires qui siégeaient sous la Coupole, aucun d'eux ne se serait tout de même hasardé à dire qu'il échappait à toute critique par cette excellente raison qu'il n'existait pas.
Par contre, M. Mole ressemblait beaucoup au portrait que nous venons de voir. La fortune l'avait « fait illustre, riche et beau » ; il avait à vingt-six ans attiré le regard de l'Empereur avec ses Essais de morale et politique, et s'il n'avait pas l'âme d'un héros, comme son arrière-grand-père, il avait la physionomie d'un homme agréable et passait pour être homme de bien. C'est donc à lui plutôt qu'à Alfred de Vigny qu'auraient pu s'appliquer les paroles citées plus haut.
Mais alors quelle est cette énigme? Je ne vois, quant à moi, d'autre explication que celle-ci : les mots que Lamartine attribue à M. Mole devaient être dans sa pensée la réplique que Vigny aurait pu lui faire après avoir reçu la douche glaciale de son discours, et c'est par suite d'une erreur de mise en pages, à moins qu'il n'ait oublié lui-même un membre de phrase, que le grand poète les mit dans la bouche du directeur de l'Académie. La chose est d'autant plus vraisemblable que, de son propre aveu, il n'assistait pas à la réception d'Alfred
de Vigny, et qu'il est le premier à avoir lancé ces mots dans la circulation.
Quant à Anatole France, qui les a reproduits, j'attends qu'il nous dise où il les a recueillis, si ce n'est pas dans le Cours familier de littérature.
ni
Je reprends mon récit.
Dès le lendemain de l'élection de Vigny, Sainte- Beuve écrivait dans ses notes intimes : « Voilà de Vigny à l'Académie ; comment s'y prendra-1-il pour daigner descendre à la biographie, à l'éloge de son prédécesseur? Il en sera quitte pour imiter certain début poétique de Pindare, qui disait à son héros: « Je te jrappe de mes couronnes et je t'arrose de mes hymnes. » Cette plénitude de soi-même, dans laquelle vit et se plaît de Vigny, cette présence d'esprit sans distraction en face de soi-même, j'appelle cela l'Adoration perpétuelle du Saint- Sacrement. »
Et le 8 février i846, quelques jours après la réception de Vigny, Sainte-Beuve mandait à la Revue Suisse:
« Jl y a eu ici la réception de Vigny à l'Académie;
il s'y est montré (comme dans tout ce qui a précédé) ridicule, d'une sottise, d'une fatuité qui a donné sur les nerfs durant une heure et demie passée à toute une assemblée ; de sorte qu'on a été soulagé en entendant M. Mole retrouver des notes justes et simples. Les amis de Vigny lui-même n'ont pu résister à l'ennui et à l'impatience, et M. Guiraud disait après la séance : « Mon amitié a souffert, mais ma justice est satisfaite. »
« Vigny n'est qu'un Trissotin gentilhomme, le comte de Trissotin. — Il l'a prouvé solennellement. Tous ceux qui aiment la poésie devaient souffrir delà voir ainsi compromise par un pontife maladroit.
« Il était séraphique, comme disait quelqu'un en sortant.
« Tout en débitant lentement son discours, il avait un crayon d'or avec lequel il marquait sur son cahier les applaudissements quand il en venait. »
Naturellement ces lignes cruelles et qui suent la haine n'étaient pas signées. Mais Sainte-Beuve, tout en étant plus réservé, ne fut guère plus tendre dans le compte rendu de la réception de Vigny qu'il donna à la Revue des Deux Mondes. Gela contrista même ses meilleurs amis.
Ainsi, Juste Olivier, qui se trouvait à Paris dans la circonstance, écrivait à sa femme, après avoir lu l'article de Sainte-Beuve :
« Mon avis tout cru à moi est celui-ci : M. Mole a fait un discours remarquable comme œuvre littéraire, vrai au fond dans ses points essentiels, mais une action qu'à sa place j'aimerais autant ne pas avoir faite. Et quant au discours de de Vigny, franchement il est prétentieux et ennuyeux. Il méritait une telle réplique, mais non pas en face, en public et en habit de cérémonie. »
Voilà la note juste et qu'eût certainement trouvée Sainte-Beuve, s'il s'était agi d'un autre (1).
Vigny fut-il mis au courant de tout ce que son ancien camarade avait tramé contre lui ? C'est probable, car il l'a quelque peu égratigné à son tour dans ses cahiers de notes inédites.
« Sainte-Beuve, écrit-il quelque part, s'il veut
(1) Vingt ans après, M"e Victor Hugo, qui pourtant n'aimait pas Vigny, écrivait à Sainte-Beuve, après avoir lu son article sur l'auteur défunt des Destinées : « Ce que vous dites de la séance de réception à laquelle j'ai assisté est vivant et de la plus rigoureuse réalité, quoique, suivant mon impression, vous me sembliez un peu partial pour M. Mole, qui, de son côté, avait à cette séance une attitude hautaine, sentant surtout un peu trop son grand seigneur...»
(Lettre du 3i avril 1864, publiée par G. Michaut dans le Livre d'amour de Sainte-Beuve.)
parler dans une assemblée, est fort plaisant à observer. Il rougit, pâlit, se trouble, se lève, marche, danse et saute. A la première contradiction, il devient furieux, perd la tête, exagère son idée, la dépasse de vingt coudées, la pousse, la monte jusqu'au ridicule et l'anéantit. La cause éclate et crève comme une bulle de savon à son calumet qui l'a soufflée trop fort. Quelques jours après, il réfléchit, mais trop tard. La peur le prend des suites qu'il entrevoit. Il s'excuse alors et se frappe la poitrine comme Tartufe (i). »
On pense malgré soi, en lisant cette note, à l'essai de morsure d'un cygne dont Hugo parlait après avoir pris connaissance de l'article de Lamartine sur les Misérables. C'est qu'en effet Vig-ny, comme Lamartine, n'était pas méchant.
Sainte-Beuve, au contraire, était foncièrement jaloux, et quand il avait pris quelqu'un en grippe, la mort même ne pouvait le fléchir. On le vit bien à la mort de Vigny. A peine était-il descendu dans la tombe que le critique des Lundis écrivait à Victor Pavie, d'Ang-ers.
(i) Juk-s Clarelie, la Vie à Paris, du 7 juin 1912.
« 9 octobre 1863.
« Après le passionné, voilà le froid et pâle talent aux veines bleues clans l'albâtre, voilà de Vigny, après Delacroix, qui disparaît. Le connaissiez-vous? Aviez-vous gardé quelques relations avec lui ? 11 avait eu de belles parties, mais il était devenu de plus en plus précieux et concerté en vieillissant. Musset l'appelait « le vieil ang-e » et il avait raison. Quand on est ange et qu'on en fait profession il faudrait mourir jeune (1). »
Et au mois d'avril suivant, dans le très bel article qu'il lui consacra dans la Revue des Deux Mondes, à quel sentiment pouvait-il obéir si ce n'esta l'envie, quand, sous couleur de paraître bien renseigné sur l'auteur de Cinq-Mars, il commençait par raconter l'aventure de ce de Vigny qui, se trouvant mal pris à Londres, à la fin du siècle dernier, eut recours à la bourse de Garrick pour sortir de la prison où il était détenu pour dettes ? — quand il accusait son ancien camarade de s'être rajeuni de deux ans, comme une femme, et qu'il émettait des doutes sur l'authenticité de son titre de comte? — quand, pour
(1) Médaillons romantiques, par André I'avic, p. 170.
LA Vin: POLITIQUE, LITTERAIRE ET RELIGIEUSE f]()
expliquer son renoncement au théâtre, après le riomphe inattendu de Chatterton, il le représentait comme impuissant à saisir la foule, à l'enlever, i s'enlacer à elle « dans une de ces luttes athléti- [ues où la souplesse s'unit à la force et où les alternatives journalières se résolvent par de fréquentes ictoires? — quand, sans se permettre « de reparler dans les choix délicats qu'il avait pu faire, ni sarmi les tendres beautés qu'il a célébrées sous les 10ms d'Éua et d'E/oa, « il le raillait d'avoir porté : dévotement son cœur et son culte à une personne l'un grand talent (Marie Dorval), mais des moins >réparées, à coup sur, pour une telle offrande ». Jais qu'importe après tout? « Regarde et passe? » lit le poète de ta Divine Comédie. Avant relevé ces )etites vilenies qui ne font de tort qu'à leur auteur, mus pouvons d'autant mieux les mépriser à notre our, que Sainte-Beuve, en définitive, a racheté le nal qu'il a dit ou insinué de l'homme, avec le bien [u'il a dit de son œuvre. De ce côté-là nous n'auions que quelques réserves à faire (i), et le criti- [ue des Lundis a vu juste, comme à peu près touours.
(i) Il est étrange, par exemple, que Sainte-Beuve n'ait pas senti c qu'il y avait d'original et de puissant dans les Destinées, ces beurs immortelles de Moïse, et qu'il n'ait admiré sans réserves que a Colore de Samson.
l8o ALFRED DE VIGNY
Je terminerai donc ce chapitre par les lignes sui vantes que je cueille, comme un fruit pour la bonne bouche, à la fin du portrait littéraire qu'il nous tracé de Vigny, après sa mort :
« Il est un feu sacré d'une nature particulière qui, chez quelques mortels privilégiés, accompagne et rehausse l'étincelle commune de la vie. Par malheur, ce feu divin, chez tous ceux qu'il visite, est loin d'embrasser et d'égaler la durée de la vie ellemême. Chez quelques-uns, il n'existe et ne se dégage que dans la jeunesse, à l'état de vive flamme, et il ne luit dans son plein qu'un moment. Chez la plupart il s'éclipse assez vite, il se voile trop tôt, il s'entoure de brouillards opaques ; on dirait qu'il se nourrit d'éléments plus ternes, il s'épaissit. Passé la première heure si éclatante et si belle, quelque chose s'obscurcit ou se fige en nous. Il en est très peu que le feu divin illumine durant toute une longue carrière, ou chez qui il se change du moins et se distribue en chaleur égale et bienfaisante pour donner aux divers âges humains toutes leurs moissons. Mais c'est déjà beaucoup d'avoir reçu le don et le rayon à une certaine heure, d'avoir atteint le jet lumineux, ne fût-ce que deux ou trois fois, des sphères étoilées et d'avoir inscrit son nom en lan-
gués de feu parmi les plus hauts, sur la coupole idéale de l'art. M. de Vigny a été de ceux-là, et lui aussi, il a eu le droit de dire à certain jour, de se répéter à son heure dernière : « J'ai frappé les astres du front. »
Je ne sais pas si je me trompe, mais je crois que, si Alfred de Vigny avait pu lire cet éloge posthume il eût modifié le mot qu'on lui prête sur Sainte- Beuve. Au lieu de dire : « C'est un crapaud qui empoisonne toutes les eaux dans lesquelles il nage (i), » il aurait peut-être dit : « C'est un crapaud qui purifie les eaux malsaines dont il s'abreuve. »
Pour être moins vif, le mot eût été plus vrai de toutes les manières.
(i) Auguste Barbier, Souvenirs personnels, p. 3ao.