‹ Alfred de Vigny (volume 2)Chapitre 15 sur 31 · EMILE PÉHANT. PITRE-CHEVALIER · texte numérisé non relu

EMILE PÉHANT. PITRE-CHEVALIER

§ I, — Fragment du Journal d'un poète. — Le pays guérandais. — Enfance et jeunesse d'Emile Péhant. — Un sonnet de Péhant à Pitre-Chevalier.

§ II. — Le poète chez Pitre-Chevalier. — Ses vers sur Elisa Mercœur. — Ses livres d'histoire. — Lettre inédite de Vigny au marquis de Torcy. — Pitre-Chevalier et le Musée des Familles. — Il meurt trois mois avant Alfred de Vigny.

§ III. — Le roman des Deux Jeunes filles. — Lettre inédile de Vigny à ce sujet. — Premiers rapports du poète avec Emile Péhant. — Celui-ci veut provoquer Buloz à l'issue de la représentation de Chatterton . — Les Sonnets de Péhant. — De l'influence de Chatterton sur les jeunes poètes du temps. — Le suicide d'Escousse et Le Bras. — Emile Roulland et Élisa Mercœur. — Une suite au poème (ÏEloa. — Le Corps et VAme de Péhant. — Vigny le fait nommer professeur de rhétorique à Vienne. — Péhant se lie avec Ponsard. — La genèse de Lucrèce. — Lettre de Vigny.

§ IV. — Péhant est envoyé à Tarascon. — Il a pour élève Roumanille. — Ce que ce félibre lui écrivait quarante ans plus tard. — La Revue de Vienne et les débuts de Ponsard. — Le triomphe de Lucrèce. — Lettre inédite de Ponsard à C3 sujet. — Lucrèce jugée par Victor Hugo. — Emile Péhant publie des vers de jeunesse de Ponsard dans la Gazette de

France. — Brouille des deux amis à ce sujet. — Péhant bibliothécaire de la ville de Nantes.

^V. — Une nouvelle chanson de geste. — Jeanne de Belleville par Emile Péhant. — Victor de Laprade fait l'éloge de ce poème dans le Correspondant. — Correspondance inédite de l'auteur de Psyché avec l'auteur de Jeanne de Belleville. — Emile Péhant publie Jeanne, la Flamme. — Son découragement en ses dernières années. — Sa mort. — Un ex-voto dans l'église de Guérande.

On lit dans le Journal d'un poêle, sous la date de i835 : « Il m'est arrivé ce mois-ci trois choses heureuses : Emile Péhant, placé à Vienne comme professeur de rhétorique, Sauvé. — Chevalier, marié par amour, et heureux. — Léon de Wailly a hérité de 5oo.ooo francs, dit-on. Que les autres soient heureux, au moins, leur vue me fait du bien! »

Quel était cet Emile Péhant qu'Alfred de Vigny se réjouissait en ces termes de savoir sauvé ? D'où venait-il ? Qu'a-t-il fait ? Qu'esl-il devenu ? C'est ce que je voudrais conter ici, car son nom ne dit rien au public, et tout ce que les biographies du temps nous apprennent à son sujet, c'est qu'il prit part, avec la bande des Jeune-France, à la bataille qui se livra autour de Chatterton.

Si jamais pays fut capable d'exercer une influence morale sur l'esprit d'un poète-né, c'est bien la presqu'île gnérandaise. Impossible de trouver le long- de la côte bretonne une langue de terre plus j morne, d'un aspect plus sauvage, d'une désolation plus vive et plus prenante. Encore le littoral a-t-il perdu beaucoup de son caractère, depuis que les baigneurs l'ont seméde chalets de toutes les formes et de toutes les couleurs. Quant on pénètre dans la presqu'île en venant de Saint-Nazaire et qu'on embrasse du regard tout le triangle compris entre les clochers de granit du Croisic, du bourg- de Batz et de Guérande, l'oeil n'est arrêté, entre ces hautes tours, par rien qui puisse le distraire ou seulement le rafraîchir. Il semble que le feu du ciel ait passé par là., tant le sol est brûlé. Pas un arbre, fùt-il tordu par le haie, pas une haie, pas un bouquet de verdure. Le désert ne doit pas être plus triste. Et c'est un désert aussi que cette vaste étendue de terrain, couleur de tourbe, où le vent fait rag-e, mais un désert d'eau marine, au lieu d'être un désert de sable, car la mer l'envahit de plusieurs côtés à marée haute pour alimenter les salines où les paludiers font la cueillette du sel.

Tel est le spectacle qu'on a devant les yeux sous les remparts de Guérande. La légende veut que la

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mer ait baigné le pied de ces murs du temps que l'êvêque intrus Gislard, le seul évêque qu'ait eu cette ville (i), haranguait le peuple et les seigneurs du haut de la chaire extérieure de l'église Saint- Aubin. A présent, elle en est éloignée de près de deux lieues. Mais on la découvre admirablement tout de même par-dessus les gros villages qui bordent la côte, et sa nappe bleuâtre, qui le plus souvent est couverte de brume, ajoute encore à la mélancolie qui se dégage de l'air ambiant de la presqu'île guérandaise.

C'est dans cette petite cité bretonne, enfermée comme au moyen âge dans sa ceinture de pierre, que Pébant vint au monde, le 19 janvier i8i3 (2).

(1) Gislard vivait au ixe siècle, sous le règne de Nominoë, qui, pour se venger de l'êvêque de Nantes, Actard, l'avait intronisé à sa place, de sa propre autorité. Quand Actard remonta sur son siège, après la mort de Nominoë, Gislard se cantonna à Guérande, où il continuad'exercer les fonctions épiscopales dans la partie du diocèse de Nantes comprise entre la Vilaine, le Samnon, TErdre, la Loire et la mer, bien que le pape l'eût excommunié.

12) Voici son acte de naissance :

L'an mil huit cent treize, le dix neuf janvier, à midi. Par-devant nous, maire, officier de l'état civil de la commune de Guérande, canton dudit, arrondissement de Savenay, département de la Loire- Inférieure, est comparu le sieur Jean-Claude Péhant, chirurgien, demeurant en cette ville, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né ce jour à dix heures du matin, de lui déclarant, et de dame Victoirc-Jeanne-Agathe Etiennez, son épouse, et auquel il a donné les prénoms de Émile-Jules-Fulgence.

Les présentation et déclaration ont été faites en présence des sieurs Marie-Alexis Le Bel, âgé de trente-six ans, négociant, et de

Son père, qui était chirurgien, lui donna les prénoms d'Emile-Jules-Fulgence. Celui de Fulg'ence, étranger au pays, se rattachait dans son esprii au souvenir d'une aventure assez romanesque. Le docteur revenait de Vire, où il était allé recueillir un modeste héritage, quand, sur le point d'entrer dans une forêt, un enfant d'une douzaine d'années lui. fit signe d'arrêter son cheval. C'était pour le prévenir que des voleurs étaient embusqués dans cette forêt et lui indiquer un autre chemin. M. Péhant remercia avec effusion son jeune sauveur et lui demanda son nom avant de le quitter.

— Je m'appelle Fulg-ence, dit le g-amin.

— Eh bien, mon petit, je te promets de donner ton nom au premier fils qui me viendra.

Et voilà comment Emile Péhant fut appelé Fulgence. A quatre ans, il perdit son père (i). Sa jeu- François Ollivier, âgé de trente-huit ans, marchand, demeurant en cette ville. Et ont, le père et les témoins, signé avec nous, après qu'il leur a été fait lecture du présent acte. Signé : Péhant, Le Bel, Ollivier et Méresse, maire.

La maison où est né Emile Péhant existe encore. Elle est située à l'entrée de la rue de Saille et est occupée actuellement par Me Fabré, notaire. M. Jean Claude Péhant l'avait achetée en 1811. Elle fut vendue par sa veuve en i8ai et appartient aujourd'hui à la famille de Sécillon. (Renseignements fournis par M" Benoist, notaire à Guérande.)

(i) Jean-Claude Péhant, chirurgien-accoucheur, était né à Lorient le 22 juillet 1761, de Claude Péan et de Marie-Tbomase Fricam. Il mourut à Guérande le 22 mai 181 7. 11 avait donc 5G ans, et non 44, comme le dit son acte de décès.

nesse se ressentit cruellement de la gêne où tomba sa mère, restée veuve avec trois enfants. Cependant, comme il était doué d'une intelligence très précoce et qu'il avait grande envie d'apprendre, Mme Péhant ( i), qui avait obtenu par faveur un bureau de tabac et qui possédait une certaine culture, le mit d'abord au petit séminaire de Guérande, où il fit la plus grande partie de ses études, et puis au lycée de Nantes, où il les termina de la façon la plus brillante. Après quoi, se sentant la bride sur le cou, il prit la diligence de Paris sous prétexte de faire son droit, en réalité afin de tenter la fortune dans la carrière des lettres. Car il courtisait depuis longtemps les Muses et, comme la plupart de leurs nourrissons, il avait foi dans son étoile. Pourquoi, d'ailleurs, en aurait-il douté, quand Evariste Boulay-Paty, Elisa Mercœur et Augusle Brizeux, ses compatriotes, étaient devenus célèbres du jour au lendemain avec un mince volume de vers? S'il avait su que l'auteur de Marie était parti pour Rome avec des lettres de recommandation de Lamennais, et que Chateaubriand protégeait ouvertement tous les Bretons qui tenaient une plume, il aurait espéré

(i) La grand' mère maternelle de Péhant était née de Percy, elle était la sœur de Madame et de l'abbé de Percy, que Barbey d'Aurevilly a mis en scène dans son roman du Chevalier des Touches.

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davantage encore. II est vrai que, lorsqu'il arriva à Paris, le premier ne songeait qu'à tirer vengeance de l'encyclique Mirari vos, qui l'avait foudroyé, et que le second, en se constituant le défenseur de la duchesse de Berry, avait perdu tout crédit dans le monde gouvernemental. N'importe ; à défaut de l'appui de Chateaubriand et de Lamennais, qu'il aurait pu solliciter, il restait à Péhant l'amitié de son camarade Pitre-Chevalier, qui l'avait devancé à Paris et à qui il a dédié ce sonnet touchant:

Chevalier, que toujours l'amitié nous rassemble.

Le but où nous tendons est un roc escarpé,

D'un manteau nébuleux sans cesse enveloppé,

Où tant se sont perdus qu'en les comptant je tremble.

Pourtant avec courage avançons : il me semble Que le brouillard déjà s'est un peu dissipé. J'entrevois le sommet par le soleil frappé... Cherchons, mais prenons soin de n'arriver qu'ensemble.

Si l'un de nous, trop las, s'arrêtait en chemin,

Que son ami l'attende ou lui prête la main :

Le laisser pour monter, oh! ce serait un crime!

Car lorsqu'on est amis, amis comme nous dt*ux ! Il vaut bien mieux tomber ensemble au même abîme Qu'un rester aux enfers quand l'autre touche aux cieux.

Pierre-Michel-François Chevalier, dit Pitre-Chevalier, était né à Paimbœuf, le 16 novembre 1812.

Ils étaient donc du même âge et du même département. J'ajouterai qu'ils n'étaient guère plus riches l'un que l'autre ; mais, plus heureux que Péhant, Chevalier avait encore son père (i), et il eut la chance d'épouser, en 1 835, une jeune fille de bonne noblesse, Mlle Marie-Rose-Camille Decan de Chatouville (2), qui s'était éprise de lui après avoir lu ses vers. Car il était poète, lui aussi, et son premier volume de poésies, paru en même temps et chez le même éditeur que celui de Péhant, sous le titre: les Jeunes filles, mystère, contient d'assez jolies choses. Inutile de dire, le sous-titre du livre l'indique assez, que Chevalier s'était inspiré d'Alfred de Vigny. Voici la pièce liminaire du recueil :

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