‹ Alfred de Vigny (volume 2)Chapitre 16 sur 31 · AUX VIERGES · texte numérisé non relu

AUX VIERGES

Etres mystérieux, vierges, d'où venez-vous ? Si le Ciel vous l'a dit, vierges, dites-le-nous !

Non, vous ne devez pas naître comme nous autres : Vos corps plus éthérés, plus frêles que les nôtres, Ils ne sont pas pétris, vos beaux corps embaumés, Avec le vil limon dont nous sommes formés... Et les divinités de ces purs sanctuaires, De ces murs transparents les blanches prisonnières,

(1) Pierre Chevalier était constructeur de navires à Paimbœuf. .

(2) Elle était tille du procureur général près le Parlement de Paris. Elle a écrit un certain nombre de nouvelles sous le pseudonyme de Lady Jane.Eïïe mourut en 1808, laissant une fille unique (jui devint M1" Edmond Bonnallé.

Ne portent pas au front la tache dont Satan Pour la mort de l'enfer marqua les fils d'Adam.

Comment naissez-vous donc ? Quelle lairgue à la terre

Peut de votre origine apprendre le mystère?

N'êtes-vous point les soeurs de la blonde Eloa

Que ce divin poète un jour nous révéla '?

Séraphins inconnus qui nous cachez votre aile,

Des pleurs rie Jésus-Christ naquîtes-vous comme elle

Quand, du nord au midi, les légions de feu

Vont et viennent sans fin sous le souffle de Dieu,

NY-tes-vous pas les fleurs qui, durant les nuits calmes,

Sur le monde en passant laissent pleuvoir leurs palmes ?

Elus disgraciés, Dieu vous condamne-rt-il

A pleurer quelque temps avec nous, dans l'exil ?

Descendez-vous la nuit dans ces pâles étoiles

Oui sur l'Océan bien glissent comme des voiles?

Du soir ou du matin l'esquif éblouissant

Aux bords de l'horizon vous met-il en passant ?

Est-ce vous qu'à minuit la blanche lune escorte ?

Que la rosée annonce et que la mer apporte ?

Etres mystérieux, vierges, d'où venez- vous?

Si le ciel vous l'a dit, vierges, dites-le-nous.

Je citerai encore quelques strophes de la pièce que Chevalier fit sur la mort d'Elisa Mercœur:

Passant, te souviens-tu d'avoir vu par la ville S'avancer, l'autre jour, un modeste cercueil, Sans cortège menteur et sans pompe inutile, Qu'escortaient seulement quelques amis en deuil?

N'as-tu pas remarqué comme au char funéraire Du corps qu'il emportait le faix semblait léger ? Et comme — en s'inclinant sur le drap mortuaire — Les vierges se montraient les fleurs de l'oranger ?

Et cet homme, au Iront vaste, à la tête baissée, Dont le reoard plaçait d'un respect imprévu. Et qui marchait — causant seul avec sa pensée, Derrière ce cercueil, cet homme, T as-tu vu ?...

Eh bien, elle enfermait, cette bière muette, Une lyre angélique et brisée à jamais.

Ce char portait aux vers une vierge poète ! C'est toi, pauvre Elisa, c'est toi qui t'en allais !

Et cet homme passant sous sa majesté sainte, N'as-tu donc pas baissé les yeux en le voyant ? N'as-tu donc pas frémi de respect et de crainte? Cet homme qui priait... c'était Chateaubriand.

Ces vers sont d'assez bonne qualité, et, sans s'abuser sur leur valeur, Chevalier, qui n'avait que vingt-deux ans quand il les fit, pouvait espérer qu'avec des efforts et de la patience il s'illustrerait, comme un autre, au service des Muses. Mais soit qu'il doutât de ses moyens, soit qu'il fût pressé de gagner sa vie, après s'être essayé dans le roman, il se voua de préférence aux travaux d'histoire, en quoi il fut bien inspiré, puisque c'est là qu'il trouva la renommée dont il jouit encore. Alfred de Vigny avait donc raison d'écrire un jour au marquis de Torey :

« 19 avril 1847.

« Vous me priez, Monsieur, de vous édifier sur le talent et les travaux de M. Pitre-Chevalier, votre

parent. Mon opinion est loin d'avoir l'autorité que vous lui supposez, mais je prendrai plaisir à vous la donner.

« Je ne pense pas qu'il soit nécessaire que je [•appelle à son parent le nombre et la diversité de ses écrits, ses poésies et ses travaux de critique ittéraire, ni que j'entre dans une analyse détaillée ie son histoire de la Bretagne ancienne et moderne jui, sans doute, est entre vos mains.

« Mais en considérant l'ensemble de ses ouvrages, je dois vous dire qu'ils sont ceux d'un esprit erme et laborieux et d'un excellent écrivain ; pi'une érudition étendue et patiente a été labase de les œuvres historiques qui sont les plus importants le ses écrits ; que des sentiments d'honneur et de >atriotisme éclairé, une connaissance approfondie les chroniques anciennes et des faits de nos jours lourrissent d'une substance forte et saine ce frand et durable travail sur la Bretagne et ses labitants ; qu'un style sage et grave en est la forme t que, souvent empreint des chroniques qu'il parourt, il présente habilement sans effort apparent par le choix des expressions) un tableau vrai du iècle au milieu duquel il vous transporte.

« Je crois que cette double histoire de la Breta- ;ne et de la Vendée restera parmi nos bons monu-

ments historiques, et le caractère de l'auteur, sa vie sérieuse et honorable nous sont, aussi bien que son âge, encore peu avancé, une g-arantie sûre des excellents travaux qui suivront ceux qu'il a déjà mis au jour, et quijouissent d'une juste et durable célébrité.

« Croyez, Monsieur, que ce n'est point l'amitié que j'écoute ici, mais la justice, comme il sied en pareille matière, et que je me suis attaché plutôt à modérer qu'à exagérer le bien que je pense de l'auteur et de ses ouvrages.

« Sans avoir l'honneur de vous connaître, je suis charmé, Monsieur, de vous être agréable en ceci, j'en saisirai l'occasion toutes les fois que vous m'en témoignerez le désir, et je vous prie d'agréer l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

« Cte ALFRED DE VIGNY (i). ))

Cette lettre était à peine parvenue à son adresse que le g-ouvernement, ratifiant à son insu l'opinion de Vigny, nommait Pitre-Chevalier chevalier de la Légion d'honneur (23 avril 1847).

L' Histoire de la Bretagne, par Pitre-Chevalier, se lit toujours avec plaisir. Certes, elle est loin de

(1) Communiqué par le capitaine Pierre Bonnaffé, petit-fils Pitre-Chevalier.

valoir celle de M. Arthur de la Borderie, mais il convient, pour la juger, de se reporter au temps où elle fut écrite. En i844> la documentation des historiens qui travaillaient dans le vieux était plutôt sommaire, et pour cause: les archives départementales étaient si mal tenues que les érudits ne pouvaient songer à utiliser leurs richesses. Par suite, les ouvrages d'histoire n'étaient guère que de la vulgarisation. G'est donc le défaut de ceux de Pitre- Chevalier, mais ils sont tout de même fort intéressants et, grâce à la profusion des gravures dont ils sont ornés, en même temps qu'ils charment l'esprit, ils réjouissent les yeux.

Quelques années après, Pitre-Chevalier se rendit acquéreur du Musée des Familles, dont il fit « une véritable encyclopédie à l'usage des gens du monde, des curieux, de la jeunesse, et des femmes », et, avec les bénéfices qu'il réalisa dans cette publication, il fonda non loin de Trouville la station de Villerssur-Mer.

Il habitait alors à Paris, rue des Ecuries-d'Artois, n° 38, un somptueux appartement où, pendant ses dernières années, il se délassait à mettre en scène des bluettes dramatiques de sa composition. Son salon était le rendez-vous du Paris mondain, littéraire et artistique. On y faisait alternativement des

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lectures et de la musique; on y jouait la comédie ou des charades en costume; Vieux-Temps y donna des concerts, et Charles Dickens y parut durant l'hiver de 1862. J'ai à peine besoin d'ajouter que Pitre-Chevalier visitait souvent Alfred de Vigny, dont il était le voisin.

Il mourut trois mois avant lui, le i5 juin i863, emporté en quelques jours, par un érysipèle, et l'année dernière la Société académique de Nantes, avec le concours du Souvenir littéraire, a fait poser sur la façade de sa maison, rue des Ecuries-d'Artois, une plaque commémorative.

ni

Nous avons dit que Pitre-Chevalier s'était essayé dans le roman. Il semble qu'Emile Péhant l'ait précédé dans cette voie, car une lettre d'Alfred de Vigny, en date du 20 décembre i833, nous apprend qu'il débuta, lui aussi, par une œuvre d'imagination en prose.

« Il me paraît impossible, Monsieur, lui écrivait Alfred de Vigny, que votre roman des Deux jeunes Filles n'ait pas dans le monde le succès qu'il mérite; vous êtes poète, je n'en veux pour preuve que votre élégie : Une plainte. Ce qu'elle a d'émotion triste

LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE ET RELIGIEUSE 2Zj I

et profonde n'y est pas affaibli par la forme que rous avez choisie sévère et que vous avez conservée telle jusqu'au bout. Tout ce qu'il me sera possible de faire pour qu'on vous rende bientôt justice, je le ferai, et j'espère que l'heure ne tardera pas longtemps à venir pour vous faire prendre votre rang-; votre talent très réel m'en donne l'assurance.

« J'ai malheureusement à dévorer moi-même une part du calice que vous croyez avoir épuisé. J'irai vous voir pour vous donner un peu de courage, quoique le mien me suffise à peine à présent.

« Croyez à tout le dévouement que je vous ai promis et que je ne cesserai de vous prouver.

« ALFRED DE VIGNY (i). »

Ce qu'était le roman des Deux Jeunes F il les, je suis bien empêché de le dire, mes recherches pour en retrouver un exemplaire étant demeurées infructueuses, et Péhant, comme s'il avait renié son premier ouvrage, ayant omis de le comprendre parmi ceux de sa jeunesse et de son âge mûr. Mais pour qu'Alfred de Vigny ait jugé à propos d'en complimenter l'auteur de la façon qu'on vient de voir, il fallait bien que ce péché de jeunesse fût digne d'autre chose que d'absolution, car le poète d'Éloa

(1) Lettre inédite.

n'était pas ce qu'on appelle un donneur d'eau bénite. Il a même reproché plus d'une fois à ses illustres amis « les fades compliments par lesquels ils encourageaient et égaraient des jeunes gens dont ils n'avaient pas même lu les œuvres». — «Je n'ai jamais oublié Escousse, écrivait-il un jour à Mlle Maunoir ; cet enfant gâté fut vraiment asphyxié par des éloges insensés qui le plaçaient auprès de Shakespeare, si ce n'est un peu plus haut. Lorsque son second ouvrage tomba, croyant qu'il n'avait plus qu'à mourir, il se tua, comme vous savez, en compagnie d'un autre enfant, perdu par le compliment parisien (i). »

Alfred de Vigny était donc sincère en écrivant sa lettre à Emile Péhant, et je ne m'étonne pas qu'il ait été frappé par la forme sobre et sévère dans laquelle le jeune poète coulait déjà sa pensée, car cette forme simple, exempte d'emphase, était un peu la sienne : Péhant, à l'exemple des deux ou trois Bretons qui marquaient alors dans les lettres, ayant élu Vigny pour son maître et modèle. La preuve, du reste, que Vigny lui était vraiment dévoué, c'est que, deux jours après, il lui adressait le billet suivant :

(i) Revue de Paris du i5 août 1897.

« Dimanche, 22 décembre 1833.

« J'ai le bonheur de pouvoir offrir à M. Péhant un emploi qui n'aura rien que d'honorable et qui l'occupera sous peu. C'est une ressource momentanée ; je le prie de vouloir bien en venir causer avec moi demain lundi, entre onze heures et midi; et qu'il pense surtout que je ne l'oublie pas un moment.

« ALFRED DR VIGNY (i). ))

Telle était la manière dont l'auteur de Cinq-Mars recrutait ses disciples. Et comme un bienfait n'est jamais perdu, quand celui qui en est l'objet n'a pas pâmé vulgaire, un an plus tard, lors des représentations de Chatterton, Emile Péhantfut au premier raii. de la troupe enthousiaste qui porta la pièce iux nues.

On lit à ce sujet dans les Mémoires inédits de Sainte-Beuve: «Planche a assez rudement traité de Vigny dans la Revue, tenant avant tout à montrer ju'il est souverainement indépendant en critique et ju'il ne relève pas plus de la rue des Ecuries-d'Ar- Lois (style de Planche) que de la place Royale, et lue, s'il a souffleté Hugo, ce n'est pas par adoration

(1) Lettre inédite.

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pour le dieu cVFloa. L'article de Planche a soulevé des scandales et de vives colères dans le petit monde idéaliste et de dilettantisme poétique qui se meut autour de Vigny. Péhant, jeune auteur de sonnets, a quasi demandé Buloz en duel. Emile Deschamps s'est remis au vers et a rimé une ballade sur Chatterton; Barbier, qui est l'aristocrate poétique le plus raffiné, qui n'aurait dû faire que des Piantoet des sonnets artistiques... Barbier et tous les autres poètes à la Chatterton de ce petit monde crochent sur Planche qui lève la tête; ils sont confits dans ce succès qui n'a pas été de coterie le premier jour, mais qui l'est vite devenu !... »

Péhant, jeune auteur de sonnets!... Sous la plume de Sainte-Beuve cette simple mention équivaut à la mise à l'ordre du jour d'un sous-lieutenant dans l'armée. Et, en effet, Emile Péhant avait publié chez Ebrard, au mois d'octobre i834, un petit volume de sonnets qui ne valaient certainement pas le sonnet sur Michel-Ange de Barbier, mais dont quelques-uns pouvaient rivaliser avec les plus beaux des Consolations et des Pensées d'Août.

Force nous est donc de nous y arrêter.

Sonnet, gentil sonnet, poème-colibri, De prendre ta volée enfin l'heure est venue : L'air manque au nid étroit qui t'a servi d'abri, Tandis qu'un large ciel rit à sa bienvenue.

Pars donc, mais sois modeste, ô mon sonnet chéri ; Dieu ne t'a pas créé pour affronter la nue, Des efforts excessifs t'auraient bientôt flétri : Ne monte pas qui veut à la sphère inconnue !

Reste près des gazons, effleure les ruisseaux, Mêle ta voix légère à la voix des oiseaux, Baigne ton aile aux fleurs dont avril se parsème.

Pour être humble, ton sort n'en sera pas moins doux; Le roitelet n'est guère admiré, mais on l'aime... Heureux roitelet! l'aigle en est parfois jaloux.

Tel est le prélude du recueil, mais ce sonnet-préface, d'allure pimpante et légère, ne donne point le ton général de ceux qui suivent. Et le roitelet, à qui le poêle vient de donner si modestement la volée, aura tout à l'heure des coups d'aile et des cris d'une autre portée et d'une autre envergure. Il n'est pas j usqu'au style un peu gauche, mais sobre et ramassé, où le mot propre et direct remplace ordinairement la métaphore et exprime toujours une idée et un sentiment, qui ne donne à la pensée quelque chose de fier et de robuste. En tout cas c'est la marque originale du livre, et ce par quoi il tranche sur la plupart de ses contemporains. Par ailleurs, les sonnets de Péhantsont tout aussi romantiques que ceux de Musset et de Sainte-Beuve, si le romantisme est avant tout l'épanouissement de la poésie personnelle. La note qu'ils font entendre, nous l'avons déjà entendue dans les Méditations et dans Joseph Delorme.

C'est toujours la plainte du malheureux qui souffre et se désespère, mais ici la souffrance est surtout physique, le cri qui domine est le pire de tous, puisque c'est le cri de la misère et de la faim. J'ajoute que l'accent est d'une émotion si poignante qu'il dépasse les limites de l'art et trahit la chair qui saigne. Lisez plutôt les deux sonnets que voici :

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