LA FAIM
Vous qui m'avez connu dans ma jeunesse heureuse, Le visage si plein et le teint si fleuri, Et qui voulez savoir pourquoi ma joue est creuse, Pourquoi mon front est pâle et mon corps amaigri;
Peut-être vous croiraz qu'une flamme amoureuse, En me brûlant le sang, l'a seule ainsi tari, Ou que c'est du travail la lampe douloureuse Oui, troublant mon sommeil, à ce point l'a flétri.
Oh ! ce n'est point cela qui me tue et qui m'use ; Que m'importent l'amour, et la gloire et la muse? Ce n'est pas pour si peu que je serais changé.
Oh! non; si vous voyez ma figure si hâve.
Ma lèvre si livide et mon regard si cave.
C'est que voilà trois jours que je n'ai pas mangé.
On comprend mieux maintenant pourquoi le jeune poète applaudissait avec tant de cœur au succès de la pièce de Chatterton. C'était sa propre histoire, hélas ! — moins la fin tragique et lamentable — que Vigny avait portée au théâtre. Et c'était celle aussi d'Auguste Le Bras (i) qui s'était suicidé avec Escousse, d'Emile Roulland (2) etd'Elisa Mer-
{i) Louis- Pierre-Auguste Le Bras était fils d'un avoué de Lorient, où il naquit le 3o janvier 1811 11 avait publié les Trois Règnes, suivis d'Un mot à Bèranger (1828), les Armoricaines et Trois Jours du Peuple (i83o), quand il s'associa, pour sou malheur, à Victor Escousse, auteur dramatique, avec qui il fit le drame de Raymond, représenté au théâtre de la Gaîté le 24 février i833. La chute de cette pièce détermina les deux auteurs à se suicider. Ils s'asphyxièrent quatre jours après dans le petit logement qu'ils avaient loué, 71, rue de Bondy.
(2) Emile Boulland. qui était venu à Paris presque en même temps que Le Bras, avait débuté dans la littérature par des élégies et des odes pleines de promesses. Ayant entrepris de traduire en vers les Lusiades de Camoëns, il tomba dans une misère telle, au cours de ce travail, qu'il se laissa mourir plutôt que de tendre la main. Il habitait rue Saint-Honoré, 149. Quand Alfred de Vigny apprit cette
cœur (i),qui s'étaient laissés mourir de misère et de désespoir. Et si Emile Péhant n'avait point fini comme eux, c'est que ce petit Breton aux longs cheveux, à l'œil «doublé d'une âme », était soutenu par une force intérieure qui avait manqué à ses malheureux compatriotes. Il avait la foi :
Oui donc s'interdirait, comme moi, le blasphème, S'il comptait, comme moi, ses jours par ses malheurs ; Si, comme moi, surtout, il n'espérait pas même Un rayon de soleil pour essuyer ses pleurs?
Mais moi j'ai pleine foi dans le Maître suprême. Quoiqu'il ait à ma route ôté toutes les fleurs, Je marche résigné, car je suis sûr qu'il m'aime Et qu'un jour sa bonté me paiera mes douleurs.
J'ai crié, j'ai maudit, trompé par l'espérance ; Mais mon esprit s'épure et dans chaque souffrance Des voluptés du ciel voit germer le trésor.
mort cruelle qui, par une comcideuce curieuse, eut lieu deux ou trois jours après la première représentation de Chatterton, il écrivit la lettre suivante à M. Hippolyte Lucas :
« Monsieur, je viens d'être vivement ému de cette fin déplorable de M. Emile Roulland. Quoi ! pendant que je plaidais sa cause, il mourait ainsi. Si je l'avais pu, j'aurais quitté le théâtre pour aller pleurer auprès de son lit. Voilà un martyr de plus; hélas ! ai-je crié dans le désert ? En fera-t-on encore de nouveaux ? Venez me répondre, Monsieur, vous à qui sont bien connus les secrets du cœur et du monde. » — 20 février i835.
(1) Elisa Mercœur avait quitté Nantes avec sa mère en 1828 et s'était installée à Paris, dans un petit appartement de la rue Meslay. C'est là qu'elle conçut le plan de sa tragédie des Abencêrages, qui, après avoir été reçue par le comité du Théâtre-Français, en i83i, fut refusée par le commissaire royal d'alors, et c'est là qu'elle mourut de consomption et de chagrin en 1 8 3 5 .
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J'appris d'une tulipe à percer ce mystère :
Ce n'est qu'un vil oignon qu'octobre enfonce en terre ;
Mai nous donne une fleur toute de pourpre et d'or.
Mais ce n'était pas seulement la foi qui lui servait de réconfort, c'était aussi le souvenir de sa pieuse mère, qui ne cessait de prier pour lui et que, après l'avoir associée à ses rêves de gloire, il voyait clairement au fond de sa détresse. Et il fallait l'entendre lui crier en lui tendant les bras :
Ballottée à tout vent dans ce monde orageux, Mon àme à la pitié, pauvre mère, s'accroche. Comme le naufragé se cramponne à la roche, Pour disputer sa vie aux flots tempétueux.
Si je rentrais un jour chez toi, trop malheureux, Ton grand cœur oublierait de me faire un reproche Et je serais certain de voir à mon approche, Un sourire à ta bouche, une larme à tes yeux.
Tu ne me dirais pas que j'ai fait bien des fautes, Depuis que pour Paris j'ai déserté nos côtes, Tu me demanderais si j'ai souffert beaucoup.
Et si je m'excusais ta main me ferait taire, Pour me baiser le front et te pendre à mon cou, Car tu m'aimes toujours, n'est-ce pas, ô ma mère?
Telles sont les deux notes de ce volume de sonnets. La première est une lamentation; la seconde est un cri d'espérance. Emile Péhant était resté chrétien. En cela encore il se montrait le digne élève d'Alfred de Vigny. Mais son christianisme, comme celui de son maître, était par-dessus tout
une religion de pilié, de tendresse, de miséricorde divine. Depuis qu'il avait lu Eloa, le dogme des peines éternelles lui paraissait une impossibilité, car le problème religieux le tourmenta toute sa vie. Se pouvait-il que Dieu laissât pour toujours au fond de l'abîme un ange du ciel, né d'une larme de Jésus, coupable seulement d'en avoir voulu tirer Satan? Cette question théologique hantait l'esprit songeur du jeune poète, qui la résolut par la clémence ou la suppression de l'enfer, longtemps avant qu'Alfred de Vigny eût pensé à donner la même fin à son poème.
Eloa était un « mystère ». Le Corps et l'Ame, dans l'esprit de Péhant, était un « symbole ». C'est sous ce titre qu'il exposa sa thèse. Et pour rendre le symbole plus saisissant, il le fit sous la forme d'une idylle partagée en dix-sept sonnets, dont quelques-uns sont vraiment admirables.
Deux jeunes gens se sont donnés l'un à l'autre. Ils s'aiment à la passion, à la folie, mais leur amour n'est pas de même essence. La jeune femme est spiritualiste et voudrait
Rapporter tout à Dieu de qui nous tenons tout. Afin que, comme on voit deux rayons de lumière, Ensemble descendus au cristal d'une aiguière, Ensemble remonter quand le vase est brisé,
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Nos deux âmes aussi, de Dieu double étincelle, Puissent en s'enfuyant de notre corps usé S'envolera la fois vers l'àme universelle.
Le jeune homme est athée et lui répond :
Amasser pour le ciel, c'est perdre des trésors. Avant donc de mourir, épuisons nos transports ;
Viens, ô ma bien-aimée, oh ! je t'en prie en grâce, Viens enivrer mes sens du parfum de ta grâce, Notre amour est trop pur pour donner des remords.
Leur bonheur, dit le poète, avait donc
une source opposée.
Lui, courbé vers la terre, elle montant aux cieux, Il vivait de la sève, elle de la rosée .
Sur ces entrefaites, le jeune homme tombe gravement malade. Le voyant perdu, sa pauvre femme sanglote et lui dit tout bas à l'oreille :
Au Dieu qui nous a faits recommande ton âme, Ami, pour que là-haut revivent nos amours.
Mais il lui répondit en tâchant de sourire :
— Moi, je n'admets pas Dieu, même pour le maudire!
Adieu donc, ô Marie, adieu!... c'est pour toujours.
Et il meurt. Comme il avait blasphémé en rendant l'âme, Marie ne cesse de prier et d'entasser vœu sur vœu dans l'espérance que Dieu ne l'avait mis qu'en purg-atoire. Mais une nuit son ange gardien lui apparaît et lui dit de ne plus prier pour lui, que ses prières ne font qu'accroître son supplice. Alors, de désespoir : elle veut s'empoisonner.
« Se tuer, c'est pécher, tant mieux ! » De la sorte elle pourra partager la destinée de celui qu'elle aime. Cependant un dernier doute l'étreint, qui l'empêche d'avaler le poison. Elle rejette la coupe et attend patiemment l'heure de Dieu. Quand elle sonne, elle est reçue dans le paradis. Mais le ciel sans son bien-aimé lui fait l'effet de l'enfer. Et la voilà qui se met à la recherche, comme fit Eloa, de l'abîme sans fond où sont précipités les damnés. Soudain elle le découvre, elle s'approche, elle reconnaît l'époux de son âme, elle lui parle, mais comme elle s'aperçoit qu'il souffre davantage à sa vue, elle remonte au ciel pour n'en plus redescendre. C'est alors que, touché de ses larmes,
Dieu, dont le cœur est plein de clémence infinie, De ses longues douleurs eut à la fin pitié. « Ange incomplet, dit-il, que ton autre moitié Se ressoude avec toi, car sa peine est finie. »
Et l'enfer eut relâche, et ce fut fête aux cieux, Quand, devant l'Eternel, on les vit tous les deux Venir se prosterner et prendre une auréole.
Et le poète d'ajouter en manière de conclusion
0 voluptés sans nom ! voluptés infinies ! Un éternel baiser tient leurs lèvres unies Et rien ne pourra plus séparer leurs amours !
Lecteurs, priez bien Dieu que celle qui vous aime Pour toujours avec vous se confonde de même, Car à quoi bon s'aimer si ce n'est pour toujours ?
Les Sonnets de Péhant étaient trop remarquables pour ne pas être remarqués. Ils le furent de tous ceux qui, en poésie, mettent le fond au-dessus de la forme, encore que les vers de ce poète de vingt et un ans fussent pour la plupart d'un métal solide et d'une belle frappe. Gustave Planche leur consacra une note bienveillante dans la Revue des Deux Mondes; Alfred de Vigny les présenta aux lecteurs de la Revue de Paris. Emile Deschamps, Barbier, Léon de Wailly, Chevalier les prônèrent un peu partout. Quant à Sainte-Beuve, qui avait tant fait pour remettre le sonnet en honneur et qui toute sa vie fut favorable aux sonnettistes, s'il n'en dit rien quand ils parurent, nous savons aujourd'hui la raison de son abstention critique. « Tout en continuant d'admirer chez de Vig-ny le poète », il commençait à se séparer du « rhétoricien et du rêveur systématique ». Et comme Péhant passait pour être son « chevalier », il aurait craint de se rapprocher du maître en disant du bien de son disciple. C'est, du moins, ce qui me paraît
(i) On en trouve un compte-rendu dans la Revue poétique de i835, t. I, p. 128, et la même Revue publia, au mois de mars de la même année. une très belle ode de Péhant, divisée en deux parties, qui par leur contracte rappellent les deux Méditations de Lamartine : le Désespoir et Dieu et l'homme. Cette ode est intitulée : Misère et Grandeur.
ressortir de la lettre d'excuses qu'il écrivit à Emile Péhant au mois d'août 1868.
Les Sonnets avaient donc eu, comme on dit à présent, une bonne presse. Mais l'auteur n'en devint pas plus riche pour cela, au contraire; il avait vidé sa bourse d'étudiant pour se faire imprimer, et comme il n'osait pas, sachant qu'elle se saignait aux quatre veines pour lui, demander à sa mère de plus grands sacrifices, il était tombé, en i835, dans une misère noire. J'ai sous les yeux quatre ou cinq lettres à lui adressées à cette époque ; chacune d'elle porte une adresse nouvelle, ce qui prouve qu'il était tout près de coucher à la belle étoile. Enfin Alfred de Vigny, qui ne le perdait pas de vue, le décida à accepterun poste universitaire. Péhant,, dans un sonnet dédié à Villemain, avait dit :
Puis-je croire au soleil après tant d'ouragans ? Oui, car c'est Villemain qui m'ordonne d'y croire ; Celui dont la bonté seule égale la gloire Ne peut laisser mourir un poète à vingt ans.
M. Villemain, pour justifier la confiance que le poète avait mise en lui, intercéda en sa faveur auprès de M. de Salvandy, qui le nomma professeur de rhétorique au collège de Vienne. Il était sauvé, comme l'écrivait de Vigny dans son Journal. Lui-même en avait si bien conscience que, trois
ans après, de retour à Paris, il rendait grâces encore à M. de Salvandy dans une ode magnifique et qui, pour moi, demeure son œuvre maîtresse, au point de vue lyrique tout au moins. J'en citerai seulement quelques strophes :
Quand le Rhône se perd sous le sol qui s'eutr'ouvre, Le voyageur le croit englouti pour toujours ; Mais bientôt il échappe à la nuit qui le couvre, Et là-bas, au soleil, le regard le découvre, Comme un long serpent bleu précipitant son cours.
Qu'il aille ! son destin a subi sou épreuve, Car ses flots oubliés grossissaient leurs trésors, Ce n'était qu'un torrent, désormais c'est un fleuve. Et plus d'une cité qui sans lui serait veuve De feux reconnaissants couronnera ses bords.
Un jour que je pleurais, pauvre eufaut sans ressource, Un élu du Seigneur (I) m'apparut, et mes vers Prirent à sa parole en bondissant leur course. Moïse ainsi d'un mot lit jaillir une source Des flancs d'un roc aride au milieu des déserts.
Pauvres vers ! le malheur tient leurs ondes captives Comme un fleuve glacé par le froid des hivres ; Pour que notre œil joyeux voie encor les eaux vives Scintiller, en chantaut, sur les fleurs de leurs rives, Il faut que le soleil sourie à l'univers.
Et moi, j'ai tant souffert, je souffre tant encore ! D'autres se sont tués qui soulfraient moins que moi. Maux cruels, qu'en mon sein chaque jour fait éclore Comme un nid de serpents, je veux qu'on vous ignore ; Tout homme à votre aspect reculerait d'effroi.
(i) Alfred de Vigny.
Longtemps je crus avoir vidé jusqu'à la lie La coupe où le Destin nous verse la douleur ; Mais voilà qu'à pleins bords elle est encor remplie ! Oh ! ne me force pas, mon Dieu, je t'en supplie, A m'enivrer toujours du vin de la fureur !
Quoi ! trouver le désert dans une capitale ! Quoi ! devant tant de luxe être à jeun jusqu'au soir ! Ah ! je sentais alors que, dans sa tour fatale, Ugolin souffrit moins que ne souffrait Tantale ; Et l'envie aigrissait mon amer désespoir.
Savourez bien la vie, ô riches de la terre ; Couronnez-vous de fleurs aux banquets du plaisir ; Si le peuple affamé veut bien encor se taire, Que vos fêtes du moins s'entourent de mystère, Ou nous écouterons les conseils du désir.
Le bonheur est un arbre où le désir s'élève
Parmi les beaux fruits d'or que convoitent nos yeux,
Et pareil au serpent qui fit succomber Eve :
— Pourquoi donc, nous dit-il, vous contenter d'un rêve
Ne goûterez-vous pas ces fruits délicieux ?
Non, car pour les cueillir il faut commettre un crime, Et, si nous nous ployons aux volontés du ciel, Le Christ un jour viendra sauver ceux qu'on opprime, Et sa main, nous versant le baume qui ranime, Brisera pour jamais notre coupe de fiel.
Vous tremblerez alors, riches au cœur barbare,
Et vous regretterez d'avoir été de fer.
Je vous plains, je vous plains, vous dont la table avare
A toujours refusé ses miettes à Lazare ;
Vos grincements de dents réjouiront l'enfer.
Mais ce n'est pas pour moi que ma voix vous implore, Et vous ne rirez pas de mon abjection ; Malgré les maux nombreux dont la dent me dévore, Riches, regardez-moi, j'ai le front haut encore, Car je n'accepte pas toute protection.
Fût-ce pour éviter les dalles de la morgue,
Jamais pour le Veau d'Or ne fumera mon vœu :
De quoi peut-on louer un banquier plein de morgue :
La lyre du poète est sainte comme l'orgue
Oui garde tous ses chants pour les temples de Dieu.
Cependant il eut beaucoup de peine à se faire aux exigences de sa situation nouvelle. Non que l'enseignement lui déplût, mais, en dépit du Rhône qui lui rappelait la Loire à son embouchure, il se trouvait dépaysé dans la vieille cité de Vienne ; fier et indépendant comme il l'était de son naturel, il s'en voulait d'avoir vendu sa liberté pour un morceau de pain, et, malgré tout, il regrettait le pavé fangeux de Paris qui lui avait arraché plus d'une larme, quand il le battait, le ventre creux, en quête d'un gîte.
« Mon Dieu, lui écrivait Alfred de Vigny, le 16 septembre i835,ne vous plaignez point, je vous en prie.
« Vous êtes heureux de ne pas être à Paris, et il me semble que vous devez goûter une paix qui
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nous est inconnue, placé comme vous voilà au milieu de ces innocentes figures d'enfants qui écoutent cl qui croient.
« Pourquoi ces mouvements de découragement ? Ne vous laissez point abattre, à présent qu'il vous faut, au contraire, réunir toutes vos forces pour le travail. Qu'avez-vous besoin que ma conversation vous encourage? N'avez-vous pas vos instruments autour de vous ? les livres. — N'est-il pas heureux pour vous que votre devoir se trouve concilié avec vos goûts ? Le silence que vous commandez à ceux que vous enseignez est favorable à vos propres études. C'est une chose qui me semble d'un prix inestimable, que de vivre ainsi dans l'air dont se nourrit la pensée. Vous lesentiriez vivement si vous étiez auprès de moi pendant que je vous écris cette lettre. J'ai reçu vingt coups dans la tête, depuis le commencement, parce que l'on me questionne, on entre, on sort, on vient me voir, tout s'agite dans des choses autres que la poésie, et j'écris au milieu de tout cela! Mais je vous assure que je ne prends pas ma plume sans vous envier. Que de fois je vais écrire hors de chez moi !
« Vous vous souvenez de ce livre dont je vous parlais : Servitude et Grandeur militaires Je viens de l'achever. Je n'ai pu me mettre à écrire que le
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20 juillet, depuis que Chatterton se joue eu province. Depuis ce jour jusqu'au 3 août, j'ai fait le troisième livre. Je vais vous l'envoyer.
« On ne trouve plus un exemplaire de mes poèmes à Paris ; sans cela vous l'auriez déjà.
« Fortifiez-vous par le recueillement, ne prenez pas d'habitude qui vous en détourne ; je vous en prie, au nom de vos amis. Il est si heureux que vous soyez délivré de vos liens passés qui vous pesaient tant ! Si vous saviez que d'infortunes je vois de près en ce moment, et combien je jouis intérieurement de vous voir affranchi de celles qui vous menaçaient !
« Faites de beaux vers comme ceux que vous avez faits ! Ne vous endormez pas ainsi. Sonçez que c'est un enlacement que d'avoir publié un premier recueil aussi élevé que l'est le vôtre et qui a pris une place très bonne dans l'opinion. Lisez ! lisez ! connaissez tout ce qui a été fait de beau, pour faire autrement et aussi bien. Profitez de ce que vous êtes seul pour donner à vos idées le temps d'éclore et pour leur trouver une forme qui les représente avec nouveauté ! Vous avez le temps qu'il vous faut pour nourrir voire âme du pain sacré que vous distribuez à vos disciples ; l'enseignement a des reflets admirables pour celui même qui le
ALFHKl) DE VIGNY
donne. Votre force doit être doublée par l'exercice même de ce travail.
« Je ne vous en ai pas voulu de votre silence. Je ne connais rien de pis que d'écrire une lettre aux personnes même qu'on aime le mieux, et je sens parfaitement le plaisir que l'on a de remellre au lendemain cette imparfaite conversation, qui n'est qu'un monologue sans réponse.
« Avez-vous fait votre discours de cérémonie ? A-t-on applaudi votre manifeste ? Vous ferez bien de semer des idées saines elles doctrines nouvelles de l'art à chaque solennelle occasion. Tout y est mystère encore pour le public, et je sais bien que l'idéale figure que l'on se fait de l'auteur reste plus avant dans la pensée des masses que l'idée même qu'il a voulu consacrer. Que voulez-vous? il faut se résigner à ces hasardeux événements, lorsqu'on agit sur l'inconstant public. On ne jette pas la lumière également sur un globe inégal. Quelques sommets s'illuminent et les vallées restent dans une demilueur, les gouffres, dans l'ombre.
« Vous ne m'avez pas dit à quels trails vous avez reconnu ce qu'il y avait de mort dans le christianisme des Chartreux. C'était là ce que j'aurais voulu savoir ; je ne me figure pas ces moines d'à présent. Parlez-m'en donc un peu.
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« Ce matin même Antony (Deschamps), M. Chevalier, Chaudesaigues (i) et vos autres amis me demandaient de vos nouvelles et me chargeaient de mille tendresses pour vous. J'ai porté vos sonnets à Brizeux, qui les aime, et espère en avoir de nouveaux bientôt. Tous sont heureux de vous savoir établi, posé, reposé du moins, et à l'abri de ces chagrins qui nous retombaient sur le cœur. Ne vous exposez plus, je vous en prie, par aucun coup de tète, ou de cœur plutôt. Ne croyez point à la faiblesse de votre nature : cette croyance-là est un prétexte que se donne la paresse naturelle que nous avons tous apportée au monde, je n'ai cessé de combattre la mienne, et je me donne encore de bonnes raisons pour ne rien faire. N'en cherchez pas, et surtout qu'aucune ne vous empêche de me répondre, car je suis tout à vous.
J'ignore la réponse que le disciple fit à la lettre si cordiale du maître, mais ce que je sais bien c'est que la fortune lui procura presque immédiatement
(1) Sur Chaudesaigues, qui publia en i835 un charmant petit volume, intitulé le Bord de la coupe, lire la très intéressante notice que lui a consacrée Hippolyte Lucas dans ses Portraits littéraires et aussi notre ouvrage la Jeunesse dorée sous Louis-Philippe.
(2) Lettre publiée par Emile Péhant dans l'introduction de Jeanne la Flamme, 1872.
l'occasion de semer à côté de lui dans un terrain merveilleusement préparé « les idées saines et les doctrines nouvelles de l'art » que le poète de Chatterton lui recommandait de propager. Et l'on dirait vraiment qu'il avait été envoyé tout exprès à Vienne pour catéchiser l'heureux auteur à qui il était réservé de révolutionner une fois de plus le théâtre.
Parmi les personnes qui avaient entendu le discours de cérémonie de Péhant, lors de la distribution des prix du collège de Vienne, il y avait un jeune homme de la ville qui, justement, venait de rentrer de Paris après avoir terminé ses études de droit. Ce jeune homme était François Ponsard, le futur auteur de Lucrèce. Ponsard, dont le père présidait le conseil des avoués de Vienne, était sur le point de commencer son stage d'avocat. Mais la profession ne l'attirait que médiocrement, et c'était plutôt par raison que par goût qu'il allait l'embrasser. Ses goûts étaient pour la poésie, qu'il cultivait depuis l'âge de quinze ans, et si ses parents l'avaient laissé faire, il serait resté à Paris pour tenter la fortune au théâtre, car tout le portait vers la scène : les souvenirs et la vue de l'amphithéâtre romain au pied duquel il avait grandi, le succès retentissant de la tragédie de Léonidas,
de son compatriote Pichald (i), et surtout le plaisir qu'il avaitgoûté aux représentations tumultueuses des pièces romantiques.
Ponsard fut donc de ceux qui applaudirent le discours-manifeste de Péhant. Le lendemain il avait fait connaissance avec le professeur, et, comme ils étaient tous deux à peu près du même âge et qu'ils avaient sur la littérature ancienne et moderne presque les mêmes idées, ils se lièrent tout de suite d'une amitié durable. Naturellement Ponsard subit l'influence de Péhant. Il hésitait, en matière de théâtre, entre la tragédie selon Racine et le drame selon Victor Hugo, et rêvait d'une forme d'art qui tînt le milieu entre la trop grande timidité des classiques et le dévergondage échevelé des romantiques. Péhant, qui comprenait d'autant mieux ces hésitations qu'il avait fait partie d'un clan qui les partageait, lui montra dans Alfred de Vigny le seul romantique ayant le sentiment de la mesure, et appela son attention sur la nouveauté de Chatterton au double point de vue de l'idée et du style.
« Alors, pourquoi, lui dit un jour Ponsard, qui brûlait de s'essayer sur les planches, pourquoi ne ferions-nous pas à nous deux un drame historique
(t) Pichald (Michel), né à Vienne en 1786, mort à Paris le 28 janvier 1 8 a 8 . Voir sur lui notre Cénacle de (a Muse Française,
d'après la formule nouvelle? Je crois avoir trouvé dans Tite-Liveun sujet très intéressant et très dramatique. »
Et il lui exposa le sujet de Lucrèce (i).
Mais Péhant, qui avait songé un moment à faire du théâtre, et à qui Mm<J Dorval mandait, après avoir lu son livre : « Vous écrirez un rôle pour moi et je ferai de mon mieux pour vous aider à une popularité que vous méritez (2) », Péhant y avait définitivement renoncé, et je crois qu'il avait
(1) « Je lisais vos œuvres dans nos vallées, écrivait Ponsard à Vigny au mois d'avril 1860, avant qu'un hasard m'eût poussé dans cette mêlée littéraire où vous apparaissiez déjà comme un glorieux chef. Quelques hommes comme vous pourraient refaire le public, mais vous vous tenez à l'écart maintenant, et peut-être avez-vous raison. Odi profanam vulgus. C'est, je le crains, le mot de la poésie à l'heure qu'il est. » (Lettre inédite.)
(2) Lettre inédite du 22 décembre i83/j. — Nous avons vu que Mme Dorval et le père de Péhant étaient nés à Lorient. Je suppose que cette particularité ne fut pas étrangère aux relations qui s'établirent vers i834 entre le poète et la comédienne. Emile Péhant a dédié à Mme Dorval quelques beaux sonnets dont celui-ci :
A MADAME DORVAL Après la 25e représentation de Chatterton
Pendant ces blanches nuits où les airs épurés Nous laissent entrevoir la splendeur tremblotante Des palais du Très-Haut, notre œil ébloui tente De compter tous les feux dont les cieux sont parés.
Mais quand on croit savoir ces flambeaux éthérés, Un ange tout à coup dans la céleste tente Allume une autre étoile encorplus éclatante Que tous les lustres d'or avant elle éclairés.
Madame, ainsi pour vous : quand la foule idolâtre Vous salue à grands cris la reine du théâtre. Elle s'en va, croyant tous vos trésors connus ;
Mais le lendemain soir de son erreur l'éveille, Car, tout en vous laissant vos beautés de la veille, Chaque jour vous fleurit d'une beauté de plus.
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fait sagement. Les Bretons sont de leur nature trop méditatifs pour être des hommes de théâtre, aussi y en a-t-il peu qui aient abordé la scène.
Tout en approuvant donc le choix du sujet de Lucrèce, notreprofesseurneput que décliner l'offre de Ponsard. L'aurait-il acceptée, qu'il aurait été fort en peine de remplir son rôle de collaborateur, car, en 1837, le collège de Vienne ayant été fermé, je ne sais pour quelle cause, Péhant fut envoyé à Tarascon, où il ne demeura que quelques mois, faute d'avoir pu s'y acclimater. Mais il y resta assez e temps pour laisser un souvenir ineffaçable à ceux de ses élèves qui avaient lu ses vers. Voici, en effet, la lettre touchante que lui adressait, quarante ans plus tard, Roumanille, le poète provençal.
« Avignou, 1er janvier 1877.
« Monsieur, « Tout me porte à espérer que cette lettre ne vous sera pas indifférente; aussi ai-je grand plaisir à vous l'écrire et ne doute pas du bienveillant accueil que vous lui ferez. En vous l'écrivant j'acquitte une dette de reconnaissance qui date de loin I Je vous l'eusse payée plus tôt si j'avais su que le
bibliothécaire de la ville de Nantes était ce même Emile Péhant qui fut mon premier maître en l'art des vers et dont les vers enchantaient ma jeunesse, tant et si bien qu'à cette heure j'en sais encore un grand nombre par cœur et me prends souvent à les ouïr chanter.
« Libraire à Avignon, j'ai pu consulter le catalogue de Lemerre, car la poésie, hélas ! a ici peu d'acheteurs! Le catalogue que ce libraire vient de publier tomba l'autre jour sous ma main, et j'y vis votre nom et le titre du livre que vous avez publié en i835 : Sonnets et Poésies, avec une préface de votre ami Victor de Laprade. J'écrivis à Lemerre pour qu'il m'expédiât immédiatement ce livre par la poste. Je viens de le recevoir. C'est bien mon poète aimé! mon professeur en 1837 au collège de Tarascon. Vous ne vous souvenez point sans doute de ce jeune écolier provençal qui, lorsque vous donniez à vos élèves de la matière pour les vers latins, vous apportait à la classe prochaine des dactyles et des spondés plus ou moins régulièrement disposés et qui, après avoir écrit et son devoir et ses pensums, épris déjà qu'il était de la douceur et de la grâce, de l'harmonie de sa lang-ue maternelle, traduisait en vers provençaux ses vers latins, Ne vous en souviendriez-vous point? Votre
élève n'a rien oublié de ces jeunes émotions, de vos bons enseignements, de vos leçons toutes palpitantes, passez-moi le mot, de l'amour du vrai, du beau et du bien. Je vous récitais de vos vers qui m'enthousiasmaient tant! même avant les corrections que votre maturité y a faites.
Car si Dieu m'eût t'ait riche, oh ! j'aurais eu bon cœur ! Chaque pauvre aurait eu sa part de ma richesse Et chaque malheureux sa part de mon bonheur,
continuez-vous à dire. Mais vous disiez alors :
Et toi, poète aussi, chasse toute pensée,
Belle encor, mais qu'un autre a déjà caressée,
Ou tu verras ta joue obligée à rougir,
Car il faut à l'artiste une chose nouvelle,
S'il veut <jue les enfants qui naîtront un jour d'elle
Puissent porter son nom sans tache à l'avenir.
« Le pauvre petit écolier qui, homme, a trouvé dans une boutique de libraire ce que vous appelez avec tant de raison « un refuge contre la poésie », « un point d'appui solide », est heureux plus qu'il ne pourrait vous le dire de vous retrouver après une si longue absence; d'évoquer, grâce à vous, les plus chers souvenirs de sa jeunesse; de pouvoir vous exprimer enfin sa reconnaissance pour tout le bien que vous fîtes, au bon moment, à son esprit
et à son cœur; pour l'excellente direction que vous donnâtes à ses idées, à ses sentiments, à ses études. Soyez-en mille et mille fois remercié, cher Breton. « Le bon Dieu a voulu que votre écolier ait été le promoteur de cette renaissance de la gaie science provençale, dont vous avez ouï parler sans doute; que ses premiers vers provençaux aient préludé à des chants qui ont ému l'Europe littéraire, on peut le dire; qu'il fût en quelque sorte le père de toute une pléiade de poètes, de félibres aimant et chantant leur Provence, comme vous aimez et chantez votre Bretagne, comme l'aimait et la chantait Brizeux qui, au début de mon œuvre, me donna tant et de si pieux encouragements. Dieu soit béni !
« Adieu, monsieur et cher vaillant maître, quoique fort occupé par des articles d'étrennes,j'ai tenu à vous écrire tout ceci, quittant et reprenant la plume, entre une vente et une autre, parce qu'il me tardait de vous exprimer tant bien que mal les bons sentiments que je vous garde depuis si longtemps. Il ne vous sera pas difficile de ^vous convaincre que ma plume va ex abundàntio corde et écrit un français provençal. Je réclame toute votre indulgence, comme la réclamaient à cor et à cri les vers latins, les versions et les thèmes que vous me corrigiez en l'an de grâce i838.
LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE Kl RELIGIEUSE 269
« Agréez, monsieur et cher maître, L'hommage de mes plus affectueux sentiments.
<( J. ROUMANILLE (i). ))
Cette lettre, qui ne pouvait manquer de réjouir le cœur de Péhant, lui fut adressée malheureusement trop tard, et c'est sa veuve qui la reçut. En la publiant à cette place, j'ai voulu montrer que le professeur chez ce Breton dépaysé était à la hauteur du poète, et qu'à Tarascon comme à Vienne il avait été le semeur des récoltes futures.
En 1 838, il était de retour à Paris, et c'est là que, le 1e1' avril, il reçut des bords du Rhône le joli « poisson » que voici :
« Vienne, 1er avril 1838.
& Mon cher Péhant, « Vous êtes donc bien paresseux, ou est-ce que vous m'avez tout à fait oublié? De sorte que, si je n'avais pas appris votre adresse par hasard, tout était fini entre nous, et il fallait me résigner à ne plus vous considérer que comme un souvenir de 1837. Mais je suis plus tenace que vous, et je vais vous forcer à vous révéler encore à moi comme une belle et bonne réalité.
(1) Lettre publiée en partie pour la première fois par Dominique Caillé dans sa brochure sur Emile Péhant (Vannes, Lafolye, 1890J.
« Que devenez-vous ?Ou'avez-vous fait du poète? A-t-il été remplacé par le journaliste, ou bien le professeur est-il ressuscité? Vous me conterez votre vie depuis que je vous ai quitté. Pour vous y engager, je vous conterai la mienne, si vous ne l'aviez déjà devinée d'un bout à l'autre.
« Vous devez vous apercevoir que je m'essaie quelquefois au métier d'avocat de mur mitoyen, que je bois souvent de la bière, que je m'ennuie encore plus souvent. Voilà tout. Du reste, je me laisse aller à cette façon d'existence et je n'aspire à rien de mieux. Comme le printemps revient, je suis allé m'entretenir de vous avec le ruisseau de Leveau, au bord duquel nous lisions Virgile. Ce ruisseau a élevé sa petite voix pour me demander ce que vous faisiez, et j'ai été obligé de lui répondre que je n'en savais rien. La pervenche a entr'ouvert son œil bldu pour me faire la même question. Je leur ai dit à tous, au ruisseau, aux pervenches, aux violettes, au rocher sur lequel aous ne vous assoirez plus, aux tisserands qui s'ennuient de courir sur l'eau sans que vous soyez là pour les prendre dans la main j aux écrevisses à qui vous ne faites plus l'honneur de les manger toutes vivantes, aux hannetons que vous ne tuez plus de votre badine, à tous enfin : que vous avez oublié
vos anciens amis et qu'il va à Paris des ruisseaux, des Heurs, des liannelous bien autrement aimables qui captivent maintenant toute votre amitié. Cette réponse a paru leur faire tant de peine que je leur ai promis de vous écrire et de n lisser quelques mots pour eux dans ma lettre.
« Outre ces pauvres créatures, il y a encore à Vienne des gens qui vous aimaient et qui ont conservé votre souvenir. Je ne vous parle. pas de moi, mais de ceux dont nous faisions notre compagnie ordinaire. Ils m'ont souvent parlé de vous, et entre autres Joulïroy aîné, avec une grande affection. Ne vie mirez-vous pas nous voir ? Ne voulez-vous pas vous rajeunir de deux ans en recommençant nos premenades et nos causeries accoutumées ? Pour ma part je n'aime rien tant que ce rajeunissement, car voilà que je baisse d'année en année ! Je ne crois pas être bien éloigné maintenant d'un assoupissement complet.
« Il faut à présent que je vous transmette une prière de M. Timon. Il est fondateur de la lievae de Vienne. Cette revue voudrait avoir un petit coin poétique. Depuis six mois environ, elle n'a pu remplir ce coin que par des productions du terroir et ces productions sententle terroir. Elle vous demande d'écrire une pièce de cent ou deux cents vers,
et moi le plus de vers possible, et le plus vite possible.Je choisirai et je garderai les miens pour moi. Si la gloire d'être inséré dans la Revue de Vienne n est pas très alléchante, en récompense vous mériterez la reconnaissance des Viennois qui, peutêtre, grâce à vous, finiront par comprendre ce que c'est qu'un vers, et de plus vous me ferez plaisir.
« M. Timon a monté larevue sur un grand pied. Il insère de temps en temps, pour allécher le public, des articles payés. Je ne sais pas pourquoi vous vous feriez scrupule de recevoir d'un journal de Vienne une partie de ce que vous n'hésiteriez pas à recevoir d'un journal de Paris. Moi., je ne vois rien là-dedans que de très naturel ; c'est pourquoi je vous le dis. Je sais bien que la modicité du prix et l'obscurité de la revue enlèvent quelque prestige ! mais en définitive la propriété de vos vers vous reste, et quant à l'usufruit que vous nous livrerez, qu'importe à votre amour-propre qu'il trouve à Vienne un prix modique ou élevé.
« Adieu, mon cher Péhant, répondez-moi aussitôt que vous pourrez.
« Je vous embrasse.
« Votre ami, « ponsard (1). »
(1) Lettre incdite.
Une revue de province qui paie des vers ! Il fallait aller à Vienne, en Dauphiné, pour voir ce phénomène. Malheureusement, Péhant en était revenu, et rien, pas même la pensée d'être agréable à son ami Ponsard, n'aurait pu le décider à chercher son pain de son côté. Pourtant, sa bourse était affreusement plate. Pour ne pas trop écorner la petite somme qu'on lui avait comptée à sa sortie du collègede Tarascon,il avait fait le voyage de Paris à pied, couchant dans les auberges ou les métairies, quand ce n'était pas au bord des routes. Et maintenant qu'il battait de nouveau le pavé de Paris, il lui semblait qu'il avait gagné le Pérou. Il était riche, en effet, d'illusions, qui ne tardèrent pas à rejoindre celles d'antan. Il avait retrouvé tous ses camarades de i835 : Chevalier, Chaudesaigues, Léon de Wailly. Antoni Deschamps l'avait reçu à bras ouverts, et il l'en avait remercié dans un sonnet magnifique, où il letraitaitde « messager de Dieu». Il n'y avait qu'Alfred de Vigny dont il n'osât passer la porte de peur d'encourir ses reproches mérités, mais il avait chargé Mme Dorval de le préparer au retour de l'enfant prodigue, et Mrae Dorval, avec qui l'auteur de Chatterton avait rompu depuis trois ans, avait pris sous son bonnet d'assurer Péhant que M. de Vigny ne lui en voulait
pas (i). La paix signée avec le maître, le disciple se flattait de recommencer l'école buissonnière : pas avec la Muse, par exemple. Il avait des vers pardessus la tète, et, bien qu'il estimât
Que tout poète en prose est un ange déchu,
il avait suivi le conseil de son ami Pitre-Chevalier, il s'était mis à faire de la prose.
Pour moins d'une once de tabac, Je vendrais volontiers ma muse.
Allons ! qui veut sa cornemuse Pour moins d'une once de tabac ?
Cette nymphe laide et camuse Fait trop jeûner mon estomac ; Je vendrais volontiers ma muse.
Pour elle en vain je sue et m'use, Elle me réduit au bissac ; Ma pipe en feu du moins m'anmse.
Pour moins d'une once de tabac, Je vendrais volontiers ma muse.
Ainsi chantait-il sur un mode badin. Mais la prose ne lui donna pas plus à manger que la poésie,- \ et comme il était lassé de lutter et de souffrir, et que sa mère le réclamait à cor et à cri, un beau matin il partit pour Nantes, où le maire d'alors, M. Ferdi-
(i) Le volume de Sonnels de Péhant n'en renferme pas moins de huit adressés à Alfred de Vigny, mais sa correspondance ne contient en fait de lettres du poète d'iL'loa que celles que j'ai publiées plus haut. D'où je conclus que Péhant, à son retour de Tarascon, n'avait pas osé se présenter devant A. de Vigny, et qu'ils cessèrent de s'écrire.
nand Favre, lui offrit une place de chef de bureau à la Mairie.
Ceci se passait en 1839. Trois ans plus tard, il épousait Mlle Céleste Robin, dont il eut une fille, devenue Muie Camin. Notre Jeune-France, qui avait tant médit des bourgeois, s'était embourgeoisé comme un autre : le poète avait fini sur un rond de cuir et ne pensait plus déjà aux compagnons de lettres et de misère, quand un événement inattendu vint le secouer dans sa molle retraite et lui faire monter le rouge au front. Cet événement, c'était l'éclatante victoire de Lucrèce, à TOdéoii, victoire qu'il aurait pu partager avec Ponsard, puisqu'il n'avait tenu qu'à lui d'être son collaborateur, et à laquelle Mme Dorval avait contribué dans une large mesure.
Pour le coup, Emile Pé liant rompit le silence et, . tout fier de se dire l'ami de Ponsard, il lui demanda par lettre s'il l'avait oublié.
« Je ne vous ai jamais oublié, lui répondit l'auteur de Lucrèce, le 17 mai i843 (1); j'ai parlé de vous bien souvent. J'ai encore toutes présentes à
(1) En marrie temps que cette lettre, il lui adressait la brochure de sa pièce avec cet envoi sur le faux-titre :
« A Emile Péhant, son ami F. Ponsard, Paris, le ij mai i84-3.
« Rappelez-vous, mon cher l'éhant, nos bonnes causeries quand nous nous promenions dans la vallée de Leveau ; je désire que ce livre tienne ma place auprès de vous et devienne le compagnon d'une de vos promenades. »
mon esprit nos promenades à Leveau et nos veillées dans ma chambre de la rue des Beaux-Arts. Votre lettre m'a procuré de vives émotions; il me semblait que j'entendais votre langage bien connu et que j'allais vous serrer la main comme s'il ne s'était pas écoulé cinq ans depuis nos dernières causeries. Je compte bien que vous allez m'écrire souvent et longriement. Moi, de mon côté, je vous répondrai au premier loisir possible, car je ne regarde pas ces quelques lignes griffonnées à la hâte comme une réponse. Je ne sais où donner de la tète. Vous savez que je suis assez indolent, et je me trouve livré à une activité monstrueuse. J'ai chez moi des monceaux de lettres à répondre, de billets de visite, etc. Jusqu'ici je n'ai pu respirer au milieu des acteurs, des répétitions, des imprimeurs. Aujourd'hui que je commence à me retirer de ce tohu-bohu, je suis forcé de passer mes journées en cabriolet et en visites obligées. Le succès aété inouï. Nous sommes à la septième représentation et la salle est pleine du haut en bas. L'ouvrage a paru lundi dernier à trois mille exemplaires qui ont été enlevés le jour même. Une seconde édition est sous presse; mais il est probable que l'écoulement n'en sera pas si rapide(i).
(1) Nous verrons tout à l'heure ce qu'en pensait Victor Hugo. Quant à Alfred de Vigny, voici ce qu'il en dit dans son Journal :
« En cinq mois le tout a été fait, et le rêve accompli. Je vais dans un mois me retirer à Vienne, où je me délecte à l'idée de vivre tranquillement et en flâneur. J'étais là-bas un très mesquin avocat. Votre prophétie à cet égard avait complètement menti. Mais j'avoue que d'un autre côté elle s'est réalisée au delà de toute possibilité. Aussi, je me constitue votre débiteur d'un dîner comme je suis votre créancier d'un autre dîner à l'endroit du malheureux Manfred (i); périsse sa mémoire! J'ai retiré tous les exemplaires restants de la circulation, et je les ai condamnés au feu.
« Vous êtes marié, tant mieux ! sur mon honneur, je crois que c'est là le bonheur. J'ai failli l'être. On ne m'a pas trouvé assez riche. Voilà ce qui m'a relancé dans les rimes; sans cet échec, je serais là-bas en robe noire ! J'avais résolu d'avance un
« Toute la presse vient de louer Lucrèce pour ses qualités classiques, tandis que son succès vient précisément de ses qualités romantiques : détails de la vie intime et simplicité de langage, venant de Shakespeare par Coriolan et Juhs César. » — Simplicité de langage ! Comme on voit bien à cette remarque que Vigny se faisait du romantisme une autre idée que Victor Hugo !
(1) Cette traduction du poème de Byron avait été son premier ouvrage. Il l'avait publiée en 1837 > chez Gosselin, l'éditeur romantique. Elle était franchement mauvaise, et il avait fallu toute l'indulgence de Charles Magnin pour y découvrir « plusieurs des qualités qu'il retrouva dans Lucrèce ». Cf. la Revue des Deu.r, Momies du Ier juin i843, — et aussi les Derniers jours de la Bohême, par Roger de Beauvoir, article sur Hégésippe Moreau.
autodafé de nies barbouillages ; je m'étais promis d'y renoncer, et j'aurais tenu parole. Je suis devenu plus nonchalant que jamais. J'aime le soleil, les promenades, la fumée du tabac, les journées sans visites, et je me donne au diable au milieu de toutes mes mille préoccupations. Il faut que chaque matin je combine d'avance l'emploi de chaque heure pour économiser le temps. Jugez du tracas. Je vous donnerai des détails plus tard, en gros; j'ai vécu ces cinq dernières années sans aventures, sauf que j'ai sacrifié au dieu Cupidon. Je me suis aperçu que j'aimais beaucoup les femmes, et cette découverte a fait, du reste, que je me suis fort peu occupé du barreau et privé de tout souci de ce que pouvait souffrir mon amour-propre d'avocat. Aussi la barque allait toute seule à la dérive, sans que je me donnasse la peine de ramer, et môme j'étais décidé à me retirer tout à fait à la campagne pour y fainéantiser à mon aise, quand est arrivée cette révolution fantastique dans mon existence. Ce n'est donc point parce que j'ai eu des déboires que j'ai composé Lucrèce. J'étais très indifférent aux propos et à la perte de mes procès, mais je m'ennuyais quand je n'avais pas à parler d'amour, comme dit Hernani, et je rimais pour alterner avec le sommeil dont était rembourré mon fauteuil.
LA VIE POLITIQUE, LlTlkllAlIVE ET HELltiltUSt ^79
« A propos d'Hernani, il parait qu'Hugo est furieux contre moi (i). Il me mord à belles dents. Lamartine (à), au contraire, est un chaud protecteur. Je dois aller passer un mois à sa campagne.
« Je vois par ici tout plein de gens illustres. Ce serait fort agréable si ce n'était trop à la fois. Mais enfin je m'en retourne à Vienne ; j'y passerai au moins un an et demi comme une marmotte, sans bouger. Puis je reviendrai risquer un autre essai qui, s'il se résout en chute, fera s'écrouler tout le château de cartes. En résumé, mon cher Péhant, quand nous nous reverrons (et je note ce projet en
(1) Ponsard ne savait pas si bien dire.
J'ouvre le second tome de Choses vues, par Victor Hugo, et j'y lis sous la date de i8'|.">
« Au cours des représentations de la Lucrèce de M. Ponsard jYus avec M. Viennet, en pleine Académie, le dialogue que voici :
M. Viennet. — Avez-vous vu la Lucrèce qu'on joue à l'Odéon ?
Moi. — Non.
M. Viennet. — C'est très bien.
Moi. — Vraiment, c'est très bien ?
M. Viennet. — C'est plus que bien, c'est beau.
Moi. — Vraiment, c'est beau ?
M. Viennet. — C'est plus que beau, c'est magnifique.
Moi. — Vraiment, là, magnifique ?
M. Viennet. — Oh! magnifique !
Moi. — Voyons, cela vaut-il Zaïre ?
M. Viennet. — Oh ! non. Oh ! comme vous y allez ! Diable ! Zaïre ! Non, cela ne vaut pas Zaïre !
Moi. — C'est que c'est bien mauvais, Zaïre.
(2) Ponsard écrivait un jour à Bocage que Lamartine avait, été « sa première adoration, quand il n'avait que quinze ans, avant toute adoration féminine ». (Cf. la Fin du Théâtre classique et François f'onsard, par C. Latreille.)
tête), vous me retrouverez comme vous m'avez connu. Je n'ai changé, je crois, ni en bien ni en mal. Soyez heureux, je vous répète et je vous jure que la vie que vous devez mener me souriait tellement, que c'est parce qu'on n'a pas voulu de moi que j'y ai été enlevé. Je n'en suis pas fâché à présent, mais si les choses n'avaient pas tourné si miraculeusementje frémis encore à l'idée des dégoûts que je me préparais.
« Votre ami,
« ponsard (ij. »
De plus en plus fier de l'amitié de Ponsard, Emile Péhant se permit de publier la pièce de vers que le triomphateur de Lucrèce avait faite pour lui quand il était professeur à Vienne (2). Mais cette
(1) Lettre inédite, communiquée par M"' Camin, née Péhant.
(2) Voici les trois dernières strophes de cette poésie :
Ainsi la poésie, en ton sein renfermée, Parce qu'on n'entend pas sa voix accoutumée, Parce que son rajon ne luit pas au dehors, Qu'elle reste pensée et ne se fait pas corps, Peut échapper aux sens de la foule grossière Dont l'œil matériel ne voit que la matière.
Ils en viendront peut-être à l'incrédulité : Ils nieront qu'elle soit, qu'elle ait jamais été. Et ne comprendront pas son occulte puissance, Alors qu'elle repose et qu'elle fait silence,
Mais ce repos, Emile, est un travail encor : C'est le travail de l'air amassant son trésor. Comme il cueille un parfum dans la fleur caressée, Tu sais dans chaque fleur cueillir une pensée, Un rêve dans la nuit, un hymme dans la voix Des eaux de la rivière et des feuilles du bois.
publication n'eut pas l'heur de plaire à Pousard qui, le 27 mai 1 843, lui adressa la lettre suivante:
« Mon cher Péhant,
« J'ai vu avec peine dans la Gazette de France d'aujourd'hui des vers que je vous ai donnés à Vienne et que la Gazettes trouvés, à ce qu'il paraît, dans un journal à qui vous les avez communiqués. J'écris à la Gazette pour expliquer qu'ils ne sont pas de fraîche date, et je recule même jusqu'au collège l'époque de leur composition, car celte publication me contrarie beaucoup. Je ne veux rien livrer à la publicité entre Lucrèce et la pièce à laquelle je vais travailler, pas même ce que j'ai fait récemment et que je pourrais avouer: à plus forte raison je ne voudrais pas qu'on fouillât dans le passé pour en extraire des choses faibles et tâtonnées. La curiosité est ici extrêmement éveillée, et il est important de ne donner en pâture à la critique que ce que j'aurai travaillé avec cette perspective, de sorte que la malveillance ne puisse s'égarer
Puis une heure viendra : l'heure où la poésie, Saturée à la lin de ses flots d'ambroisie, Déploira librement son magnifique vol Et d'un pied dédaigneux repoussera le sol. Des hommes, cependant, repentant de leur doute,- Te montreront encor les traces de sa route, Que la fille du ciel, de retour au saint lieu, Aura déjà chanté sous la face de Dieu.
que sur ce que j'aurai jugé moi-même en état d'affronter la publicité.
« Je vous prie donc instamment, s'il en est temps encore, de conserver pour vous seul ce que je vous ai confié et de n'y voir qu'un souvenir de notre amitié. J'ai refuséles offres de Buloz, qui m'ouvrait la Revue des Deux Mondes. Voyez si je ne dois pas tenir encore bien davantage à ce qu'on ne s'arme pas contre moi de ce que j'ai pu faire il y a longtemps.
« Adieu. Recevez encore cette fois l'assurance de ma sincère affection, et adressez-moi vos lettres à Vienne, si vous ne m écrivez pas avant cinq jours. Je pars... J'ai un besoin immense de repos. « Tout à vous.
« F. PONSARD (i). ))
En écrivant cette lettre, Ponsard semblait prévoir la critique aigre-douce dont ses premiers essais allaient être bientôt l'objet de la part de M. Charles Magnin, qui les avait déterrés dans la Revue de Vienne (2). Mais Péhant fut froissé du ton de cette
(1) Lettre inédite, communiquée par Mn,e Gamin.
(2) « Ecrits sans soin, sans prévision d'aucune publicité possible, avouait. Ponsard, pour une petite revue inconnue, qui a vécu deux ans dans une petite ville de province et qui comptait cinquante abonnés. » A quoi M. Magnin ripostait pour sa défense qu'en les exhumant il n'avait l'ait que son devoir. (Cf. la Fin du Théâtre romantique et François Ponsard, par G. Latreille, p. 177.)
LA VIE POLITIQUE, LlTTï.Il.UftE ET RELIGIEUSE s83
épître et n'y répondit que neuf ans après, comme en témoignent les lignes suivantes:
« Mon cher Péhant,
« Je suis très heureux de votre bon souvenir ; l'expression cordiale de cette vieille amitié me rajeunit de quinze ans; mais je comptais, même avant votre lettre, sur votre affection, et j'avais l'orgueil de ne pas me croire oublié, de même que vous pouviez être sûr que je ne vous oublie pas. L'oubli qu'amènent les années passe sur des relations de politesse, et non sur l'intimité de deux camarades.
« Je n'ai point de griefs contre vous ; je me rappelle que j'ai été contrarié de la publication de quelques vers reproduits par la Gazette de France, je crois. À cette époque, j'étais l'objet de quelque attention par suite du succès récent de Lucrèce; on recherchait ce que j'avais pu faire auparavant afin d'en noter malignement les défauts, et comme je reconnaissais moi-même le peu de valeur de ces essais, je me gardais bien de donner cette joie à la critique. Mais je n'ai été contrarié que du fait ; votre intention était tout amicale, et c'est ce dont je n'ai jamais douté. D'ailleurs, j'étais un débutant dans la vie littéraire, et beaucoup plus sensible à ces
petites misères que je ne le suis à présent. J'ai endossé le robur et œs triplex, et, un peu plus accoutumé à mon genre de vie, je souris aujourd'hui de mes dépits d'autrefois. Bref, je ne vous en gardais aucune espèce de rancune. J'aurais été bien sot de vous en vouloir pour si peu de chose, et j'ai songé souvent à vous envoyer mes pièces. La seule raison qui m'ait arrêté, c'est qu'on ne peut pas mettre à la poste un imprimé portant une dédicace écrite à la main; or la pièce, sans la dédicace amie, ne signifie pas grand'chose, et voilà pourquoi je n'envoie mes pièces ni à vous ni à personne hors de Paris.
« Il est vrai que je pouvais vous écrire. J'en ai eu très souvent la bonne pensée ; mais si vous saviez comme le temps est dévoré ici, comme on est surchargé d'occupations de toute sorte, comme on est écrasé de visites et de lettres à faire, vous comprendriez très bien cette extrême lassitude qui m'empêche d'écrire à mes meilleurs amis. Je les porte dans mon cœur et je leur dis mille choses en moi-même; mais je ne leur écris jamais. Ils le savent et ils me pardonnent.
« Je voudrais ardemment être utile à votre ami; je vois, par la chaleur de vos expressions, que ce n'est pas une simple recommandation et que c'est
comme s'il s'agissait de vous-même. Je n'ai pas besoin de vous dire dès lors combien cette affaire m'intéresse; mais, hélas ! vous n'êtes pas au courant de ma situation personnelle. Je n'ai plus qu'un seul pouvoir, c'est celui de nuire aux gens en les recommandant. Ma démission persistante ne m'a pas mis dans les bonnes grâces du gouvernement ( i ) ; et je n'étais pas déjà vu d'un très bon œil, par suite de mes opinions connues et de mes relations avec Lamartine et autres personnages attachés à la République (2). Je vous donnerai une idée de mon peu de crédit en vous disant que tout mon répertoire, y compris Lucrèce (3), est supprimé par ordre du ministère, et que je ne sais si la censure autorisera la représentation de l'Odéon (4). Je ne connais ni ne vois personne parmi ceux qui sont de loin ou de près au pouvoir. En un mot, mon cher Péhantje* suis complètement disgracié et hors d'état de pou-
(i) Ponsard s'était démis, au mois d'avril i85a, du poste de bibliothécaire du Sénat, que lui avait offert le prince Jérôme, pour répondre à certaines calomnies qui avaient attribué sa nomination à l'influence d'une actrice en renom.
(2) Ponsard, à l'instigation de Lamartine, s'était porté à la députation dans l'Isère, en 1848 et en i84g, <i n'avait pas été élu. Ses professions de foi étaient nettement républicaines.
(3) C'est l'Empereur qui, en 1808, leva l'interdit dont Lucrèce était frappée depuis sept ans.
(4) L'honneur et l'Argent, qui lui valut la croix d'officier de la Lésion d'honneur.
â86 ALFRED DE VIGNY
voir obtenir aucune grâce quelconque ni pour moi ni pour mes amis.
« Je comple que vous aurez gardé une assez bonne idée de votre vieil ami pour croire que je vous parle très sincèrement, et que ce n'est point du tout une excuse que je cherche à ma mauvaise volonté. Je vous jure que si je pouvais quelque chose, je n'aurais pas de plus grande joie que de me mettre tout entier et très énergiquement à votre disposition. Aujourd'hui je ne veux que vous serrer les mains bien cordialement et vous dire que mes sentiments pour vous sont aussi vifs et aussi jeunes qu'au beau temps de nos promenades à Vienne et de nos longs entretiens.
« Venez à Paris le plus tôt possible ; ce sera une heureuse journée pour moi.
a A vous de tout cœur.
« F. PONSAUD (i). ))
Certes, Péhant n'aurait pas demandé mieux que d'accepter l'invitation de Ponsard, mais il était enchaîné à sa table de travail depuis qu'il avait été nommé bibliothécaire de la ville de Nantes (t848), et il devait mourir sans revoir Paris.
Charles Monselet, son compatriote, disait un
(i) Lettre inédite communiquée par M*"" Camin.
jour en parlant des livres qu'il connaissait comme personne :
Mon père en vendait ; moi j'en fis.
Péhant, qui avait commencé par en l'aire, se vit condamné pendant vingt ans à cataloguer, à ranger les livres des autres. Et l'on n'a qu'à feuilleter les six volumes in-8° à double colonne du Catalogue méthodique et raisonné de la Bibliothèque publique de Nantes pour se rendre compte du travail de bénédictin auquel il se consacra tout entier pendant ce laps de temps. Encore ce catalogue n'at-il pas été imprimé tel qu'il l'avait conçu et écrit, la commission de la Bibliothèque ayant jugé à propos de tailler dans son manuscrit comme dans du drap pour réduire les frais d'impression. N'importe. Emile Péhant avait acquis le droit de dire que la Bibliothèque de Nantes était son œuvre. Quand il y entra elle se composait de 36.ooo volumes et de 1.000 manuscrits. A sa mort elle ne comptait pas moins de 4o.ooo manuscritset 100.000 volumes. Un autre aurait perdu dans les paperasses et la poussière de ces bouquins la flamme poétique de sa belle et triste jeunesse ; lui, non. De même qu'il suffit d'un coup de vent, d'une haleine, pour rallumer un feu près de s'éteindre, de même il suffit
d'une circonstance inattendue, d'un témoignage d'admiration et d'enthousiasme, pour réveiller en lui le feu sacré d'où était sorti son premier volume de vers.
Péhant avait déposé sur un rayon de la Bibliothèque de Nantes, parmi cent autres volumes de poésies, son livre de Sonnets, revu et corrigé par lui d'une main sévère (i).Un jour, c'était en 1867, un poète de ses amis, M. Joseph Rousse, qui ne se doutait pas de son oeuvre, vient à passer devant ce rayon. Il s'arrête, s'amuse à regarder les titres des volumes et les noms d'auteurs, et tout à coup pousse un cri de stupéfaction. Il avait mis la main sur les Sonnets de Péhant. Il prend le livre, l'emporte sans rien dire et se délecte si bien à sa lecture qu'il le passe à un autre poète de la ville, M. Emile Grimaud, encore plus ignorant que lui des commencements littéraires de Péhant. Que fait Joseph Housse ? il prend sa plume, qui est très délicate, et dans une étude sommaire, empreinte d'une pieuse et cordiale sympathie, il apprend aux lecteursde la Revue de Bretagne et de Vendée qu'un poète était né en 1 835 dont personne ne soupçon-
(1) Sur les 1 1 4 sonnets dont se compose ce recueil, il y en a peu ! qui n'aient subi quelque retouche. Ouelques-uns, comme le sonnet A un Papillon, ont été refaits eo entier.
nait l'existence (i). Le plus surpris, ce ne fut pas le lecteur, ce fut Péhant. De se voir ainsi découvert et présenté à un public où il ne comptait que des amis, dont beaucoup de lettrés, il éprouva une de ces émotions violentes et douces qui renouvellent le sang- en une minute. Et voilà que la sève poétique, qu'il croyait morte en lui remonte soudain de son cœur à sa tête, et que le vers se met à jaillir sous sa plume comme l'eau d'une source naturelle. Tant il est vrai que, selon l'expression de Musset, il existe chez les trois quarts des hommes
Un poète endormi toujours jeune et vivant.
Jamais renouveau poétique ne fut plus éclatant et ne donna autant de fleurs. Je voudrais ajouter : et de plus belles. Par malheur, la sève d'arrièresaison et les fleurs d'automne n'ontni laforce,nila fraîcheur, ni la durée de celle du printemps. On ne laisse pas impunément sa lyre suspendue trente ans à la muraille. Quand, après ce délai, l'idée vous prend de la raccorder, ou bien ce sont les cordes détendues qui vous refusent le service, ou bien ce sont les mains alourdies qui ont perdu le doigté. Il est vrai que la question d'art fut toujours
(i) Revue de Bretagne et de Vendée de juillet 1867, Emile Péhant, par Joseph Housse.
ALFUED DE VIGNY
secondaire pour Péhant, et que le genre de poésie qu'il allait adopter n'a pas sous ce rapport les mêmes exigences que l'ode et le sonnet.
Pour tenter de renouveler la. chanson de geste à la fin du xix8 siècle, il fallait être, comme Péhant l'avouait lui-même, « de cette vieille race celtique que rien n'effraie, que rien ne décourage, dès qu'elle a devant elle un noble but ». Il fallait surtout ne pas compter sur le succès. D'abord, quand on vit à l'écart de toutes les écoles au fond d'une ville de province, si grande soit-elle, on n'a pas beaucoup de chance de le trouver, fût-ce avec un chef-d'œuvre ; ensuite la poésie française, depuis qu'elle est sortie de l'enfance, n'a jamais pu digérer les gros morceaux. C'est une grande dame, dont l'estomac délicat et difficile a toujours recherché les choses légères : lais, virelais, ballades, villanelles, rondeaux, odes, sonnets, élégies et autres crèmes plus ou moins fouettées. Autant en emporte lèvent, disent les philosophes ; sans doute, mais chaque pays a ses chansons. Nous admirons les grandes épopées chez nos voisins. Nous nous découvrons jusqu'à terre devant le génie d'un Tasse, d'un Arioste, d'un
Milton, d'un Camoëns, et chez nous, tout ce qui ressemble à un roman en vers a le privilège de nous effrayer. Il n'y a guère que Jocelyn, à qui nous pardonnions ses longueurs, parce que Jocelyn n'est en somme qu'un long1 chant d'amour, encore sautons-nous à pieds joints par-dessus les descriptions qui, pourtant, sont admirables. C'est pour cela, je suppose, que Victor Hug-o, qui avait la tète épique, ne nous a donné dans la Légende des Siècles que des fragments d'épopée, dont quelques-uns, comme Aymerillol et le Petit liai de Galice, sont empruntés à nos vieilles chansons de geste. Oui oserait lui donner tort ? Il faut être de son temps quand on veut être entendu. Or la chanson de geste serait aujourd'hui un anachronisme. Je regrette qu'Emile Péhant ne l'ait pas senti. Chaque époque de notre histoire a eu sa formule littéraire. Le moyen âge, avant deconnaitre les grandes chroniques, s'amusa du récit des légendes héroïques ou merveilleuses, assez pauvres d'ailleurs, du cycle carlovingien et du cycle breton. C'étaitle temps oùleschevaliersavaient l'âme naïve et fleurie comme un vitrail d'ég-lise, comme une pag-e de missel. Ils n'avaient que deux passions : l'amour et la g-uerre ; on pourrait même les réduire à une seule, puisqu'ils se battaient le plus souvent pour les beaux yeux de leur dame.
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Rien de plus naturel qu'ils aient charmé leurs loisirs avec les récits de leurs prouesses et des romans de chevalerie tels que le Voyage de Charlemagne à Jérusalem et Constantinople,Berthe aux grands pieds, Renaut de Montauban, Fluon de Bordeaux, Girart de Viane, etc. Mais à mesure que le peuple entre en scène et se dégage, à mesure que la notion de l'idée de patrie devient plus claire et plus puissante, et que les Etats se forment, la chronique prend dans les récits la place de la légende, en attendant que l'histoire prenne elle-même la place de la chronique. Et c'est fini des chansons de geste. Il n'y a plus guère que celles du cycle breton qui résistent et dont l'écho se prolonge jusqu'à nous, parce qu'elles sont symboliques et mystiques et que de tout temps l'âme française a été attirée par le mystère et le symbole. Et voilà pourquoi la chanson de geste fleurit surtout aux xie et xne siècles et pourquoi la fin du moyen âge n'a produit, en fait d'épopée digne de ce nom, que le Combat des Trente, qui, soit dit en passant, n'est même pas d'un rapsode de Bretagne.
A quelle raison donc Emile Péhant céda-t-il en choisissant cette forme plutôt qu'une autre, quand sa manière de peindre sans couleur, quand son style ferme et vigoureux, mais ennemi de la meta-
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phore et de l'image, aurait dû, semble-t-il, l'en dissuader ? C'est que, Péliant s'étant proposé de traiter un sujet du moyen âge, il lui parut qu'il ne pourrait s'acquiter convenablement de cette tâche que sous une forme intermédiaire entre le drame et l'épopée. Car il ne voulait faire ni l'un ni l'autre. C'étaient même les deux écueils qu'il voulait éviter, en s'efforçant de faire revivre les personnages « dans leur caractère plutôt que dans leur costume, dans leurs sentiments et leurs apirations plus encore que dans leurs actions réelles». Reste à savoir s'il y a réussi. Pour ma part, j'estime que sa chanson de geste a, malgré tout, l'allure et le ton du drame historique. J'ajoute qu'étant donnée l'àme de l'auteur il ne pouvait en être autrement.
Cette âme, en effet, qui n'était ni lyrique ni épijj] que, s'était formée tout naturellement dans le milieu historique et parmi les grands souvenirs où Péhant avait passé son enfance et sa jeunesse, où il vivait depuis trente années. L'histoire de la Bretagne, dont le poète avait nourri son âge mûr, lui avait fait à son insu une âme d'historien qui n'attendait qu'une occasion pour se produire. Quand Michelet vint à Nantes, après le coup d'Etat, pour étudier les origines de la guerre de Vendée, il anima cette âme de son souffle, il lui donna des ailes et aussi
le culte, la passion du moyen âge que personne n'a compris et chanté comme lui. La Muse fit le reste.
« Ma tâche, écrivait Péhant dans l'avant-propos de Jeanne de Belleville, est de retracer de ma vieille Bretag-ne, à l'époque la plus splendide de sa glorieuse histoire, un tableau complet, auquel la vie du connétable Olivier de Clisson servira décadré... Il ne faudra pas à l'auteur de grands efforts d'imagination pour voir se dessiner dans son cerveau et se mouvoir dans son œuvre des héros que lui eussent enviés Tasse et Camoëns, et toute la phalange des poètes qui ont demandé leur inspiration à l'histoire. Quels noms éblouissants ! Parmi les hommes, Du Guesclin, les trois Clisson, Beaumanoir, les deux Montfort, Charles de Blois, Gautier de Maunv, Jean Chandos, Pierre de Craon, Louis d'Espagne ! Et sur l'arrière-plan, Edouard III, le Prince Noir, Philippe de Valois, Jean le Bon, Charles le Mauvais et Charles V, le Sag-e, et Charles VI, l'Insensé. Et parmi les femmes, Jeanne de Penthièvre, Jeanne la Flamme, Jeanne de Belleville, Marguerite de Clisson ! Toutes les nuances, toutes les couleurs !
« Les actes valent les personnes; à chaque pas, des événements si grandioses, si merveilleux, si émouvants, que nos romanciers les plus hardis n'oseraient les inventer.
LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE ET RELIGIEUSE 2g5
« L'histoire que nous racontons aujourd'hui au public lui donnera l'idée des trésors de poésie qu'offrirait à une main plus forte ou plus expérimentée cette riche mine historique jusqu'à présent laissée en oubli... »
Le sujet choisi, quand il en eut fait le tour, il voulut écrire sa chanson de geste d'une seule haleine. Il possédait à la porte de Nantes une petite maison de campagne d'où la vue s'étend sur l'Erdre et sur les arbres de la Haute-Forêt, où Michelet était venu chercher un refuge en 18.02 (i). Il s'y enferma pendant l'été de 1868, et tel était son enthousiasme, (elle son ardeur poétique, qu'il lui arrivait d'écrire jusqu'à six cents vers dans une journée. Jeanne de Bel/eville, qui n'en contient pas moins de huit mille, fut ainsi composée presque tout d'une traite. Et ce n'était que le premier des sept poèmes que Péhant avait entrepris à la gloire de la Bretagne. Encore une fois il fallait être de race celtique pour oser s'attaquer, à cinquante ans, — après trente
(1) Béranger écrivait, le 10 juin ifc52, à M. et Mme Cauehois-Lemaire : « ... Michelet et sa femme ont quitté Paris avant-hier pour aller vivre d'économies dans les environs de Nantes. Vu les charges nombreuses et coûteuses qu'ils ont, je crains qu'ils n'aient beaucoup de peine à se tirer d'embarras... » (Lettre inédite.)
Michelet resta environ deux ans à Nantes. C'est là qu'il a écrit l'Oiseau et les pages superbes de son Histoire de la Révolution qui ont trait à la guerre de Vendée.
29G ALFHED DE VIGNY
ans de silence, — à une œuvre pareille. Disons tout de suite que les deux volumes de Jeanne de Belleuille sont tout à fait remarquables, en dépit des négligences de la versification dont s'accusait l'auteur lui-même, et qu'il comparait très judicieusement aux bavures d'une fonte trop hâtive.
Ce premier poème est consacré à l'Enfance du Connétable (Olivier de Clisson) sous la tutelle de son héroïque mère Jeanne de Belleuille . Olivier de Clisson, invité par le roi, avec d'autres seigneurs bretons, s'est rendu à Paris pour prendre part à un tournoi donné en l'honneur du mariage de Philippe, duc d'Orléans, second fils du prince Philippe de Valois. Au sortir du tournoi, où il a fait maintes prouesses, « il fut pris, dit Froissard, et mis en prison au Châtelet de Paris ». 11 était accusé de s'être allié, par/ot baillée, au roi d'Angleterre Edouard III, ennemi du roi de France. Historiquement, la trahison n'est rien moins que prouvée; le poète avait le droit de supposer l'innocence du père de son héros.
Innocent ou coupable, Clisson, victime d'un guetapens royal, fut décapité à Paris : son corps fut pendu aux fourches de Montfauconet sa tète, portée à Nantes, fut exposée au bout d'une lance sur une des tours de la ville.
Jeanne de Belleville conduisit ses fils sous les murs de cette tour : « Voilà, leur dit-elle, la tète de votre père ! Jurez avec moi de le venger ! » Et élevant vers le ciel les mains des deux orphelins, elle leur fit prononcer ce serment. L'aîné de ces enfants avait sept ans ; c'était Olivier de Clisson, futur connétable de France.
Cachée jusque-là dans la vie de famille, étrangère aux luttes des partis, Jeanne de Belleville, à partir de ce moment, ne respire plus que la vengeance. Accompagnée de son fils Olivier,, elle enlève successivement six châteaux forts du parti de Charles de Blois et de la France et passe leurs garnisons au fil de l'épée. Traquée sur terre, elle équipe un vaisseau, coule bas les navires français qu'elle rencontre et dévaste les côtes. Après la perte de son navire, errant six jours dans une chaloupe avec ses deux enfants et trois serviteurs fidèles, elle vit son plus jeune fils mourir de faim entre ses bras. Elle aborda enfin au port de Morlaix, qui tenait pour le parti de Montfort ; elle y trouva un appui dans Jeanne de Flandre, veuve comme elle, et qui défendait avec une constance héroïque les droits de son fils Jean de Montfort.
Tel est le sujet de Jeanne de Belleville. Victor de Laprade, qui fut un des premiers à saluer ce
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livre, va nous dire quel parti le poète en a tiré (i). « Il a divisé ces événements en six grandes périodes,en six parties subdivisées elles-mêmes en chapitres, tableaux, chants ou rapsodies, à la façon de
(i) Pour donner au lecteur une idée de la langue sobre et forte de ce poème, j'en extrais le passage que voici et qui a trait à la dégradation publique de Glisson. Il a pour titre : Un ouragan.
Le héraut a sonné par trois fois de sa trompe, Puis, marchant lentement vers le pal abhoré, Où pend, la pointe en haut, l'écu déshonorré, Remet la pointe en bas, puis à deux bras l'enlève Et, faisant un effort, sur sa tête l'élève.
Cet écu, qu'aux combats portait le chevalier, Serait pour le héraut un trop lourd bouclier, Car ses deux mains ont peine à le soutenir seules. Le grand lion d'argent s'y dresse au champ de gueules, De triomphe et d'orgueil tout palpitant encor, Langue ardente, ongle aigu, le front couronné d'or. Le soleil sur l'écu reluit, comme un symbole, Et de sa gloire antique on croit voir l'auréole.
Le héraut crie à tous : « Peuple loyal et bon,
Cet écu, c'est celui d'un chevalier félon.
C'est l'écu d'un baron lâche et traître à son maître.
Puisse être châtié comme lui chaque traître ! *
Alors, faisant le tour du sinistre échafaud
Et ployant sous le poids de l'écu qu'il tient haut,
A tous les spectateurs lentement il le montre.
Tout à coup il pâlit. C'est que son œil rencontre,
Immobile et fixé sur lui, l'ardent regard
Du condamné, qui s'est redressé tout hagard.
Bien qu'il soit désarmé, cet homme-là vous glace :
En lui tout est colère, en lui tout est. menace.
Dans sa haute stature il se tient là debout ;
La sueur de son front vous dit que sou sang bout ;
Ses cheveux tout mouillés se dressent sur sa tête,
De sa gorge s'exhale un souffle de tempête :
Sous ces sourcils froncés ses yeux sont plein d'éclairs
Et l'ongle de ses poings s'enfonce dans les chairs.
Un indicible effroi plane sur l'assemblée ;
Jusqu'en ses profondeurs l'âme se sent troublée :
11 semble qu'on ait vu se dresser un géant
Dont un geste pourrait vous plonger au néant.
Immobile de peur, le héraut qui frissonne
Laisse glisser l'écu, qui lugubrement sonne.
Clisson a fait un pas : le héraut terrassé
Tombe à genoux, de crainte et de respect glacé.
Il se traine à ses pieds, mains jointes, tête basse,
nos vieilles chansons déleste. Rappelons ici que, dans la Légende des Siècles, Victor Hugo avait déjà remis en honneur la manière de nos épopées carlovingiennes et leur avait fait plusieurs emprunts qui ne sont pas les moins belles pages de son livre, sans dépasser toutefois l'original. M. Emile Péhant, dans un sujet entièrement neuf, n'avait d'autre emprunt à faire que celui de la méthode épique, et
El sa ■•- ,\. -il l'osait, lui demanderait grâce. C'est qu'il a reconnu sur le front de ce preux Toute la majesté de ses vaillants aïeux...
Et le spectacle est beau de voir, sur cette estrade, Le dégradé courbant celui qui le dégrade. Sur les juges alors le sombre condamné Fue se= veux brûlants, et leur chef consterné, Le cœur gros des terreurs rpie son front dissimule. Crie au héraut : « Poltron, répète la formule, homme à moitié nu peut-il te faire peur? Ne sais-tu par qu'il est lâche autant que trompeur ? »
Le patient bondit sous le trait qui le blesse :
« Pardonnez-ruoi, mon Dieu, d'oublier ma promesse
J'ai besoin Je crier... Cet homme en a menti ! »
Ce cri dans tous les cœurs terrible a retenti.
Les regards anxieux attendent une lutte
Et pour un siècle entier compte chaque minute.
Les juges sont tout près d'appeler le bourreau, Pour leur venir en aide à dompter ce taureau ; Leur chef surtout, tachant l'effroi de ridicule, Se rejette en arrière et malgré lui recule.
Le héraut, qu'il menace et qui craint son courroux, Veut eu vain se lever... il reste à deux genoux Eperdu, fasciné, tremblant, ployant la tète, 11 laisse sur son front passer cette tempête. Tous sont pétrifiés, jusqu'au dernier archer ; Clisson eût voulu fuir, nul n'eût pu l'empêcher ; Mais ce grand cœur n'en eut pas même la pensée Sa mort l'occupe moins que sa gloire offensée.
Ce sont là de très beaux vers, et je suis sûr que si Alfred de Vigny avait pu les lire, il eût applaudi des deux mains à l'éloge que Victor de Laprade fit de Jeanne de Belleville.
il a appliqué cette méthode épique avec simplicité et avec vigueur. Il a fait très sagement le contraire de ce qu'avait voulu M.Quinet dans son Napoléon, le contraire aussi de ce qu'ont essayé tous les auteurs de Philippéide et de Franciade : il a banni le lyrisme exubérant et s'est attaché au récit. Il a rejeté bien loin le merveilleux, les allégories, les épisodes sans vraisemblance; il a composé son poème comme une chronique, en s'écartant le moins possible de l'histoire , il a demandé la poésie aux faits eux-mêmes, à la peinture des caractères et des émotions, à ces deux sources éternelles de l'épopée : les événements vrais et le cœur humain. Il n'y a pas d'aventures imaginaires dans son poème, et c'est une supériorité qu'il conserve sur les romanciers historiques. Il reste ainsi plus conforme à la dignité de la poésie et à la loi de l'épopée. Son livre pourrait tenir lieu d'une chronique comme les anciens poèmes ont longtemps tenu lieu d'histoire.
« L'art du poète, et il est très grand, c'est d'avoir développé l'élément dramatique de chaque situation, d'avoir introduit dans son récit la peinture des lieux, des mœurs, et tous les détails ressortant de l'action qui pouvait animer les portraits des personnages. De cette façon, il a été à la fois
LA VIE POLITIQUE, LITTÉHA1HK ET UELIGIEUSE 3oi
historique et poétique, et c'est la loi de l'épopée, quelle que soit sa forme (i). »
Sous la plume autorisée du chantre âePernette, la critique louangeuse de Jeanne de Belleville ne pouvait que donner du courage à son auteur. Ce ne furent pas, d'ailleurs, les seuls compliments que lui valut ce poème. Tout ce qu'il y avait de poètes en France se leva pour l'en féliciter, à commencer par ceux de sa génération qui le croyaient mort depuis longtemps. Antoni Deschamps lui cria bravo de son lit de souffrance; Sainte-Beuve, qui n'avait point oublié son volume de Sonnets, après s'être excusé de n'en avoir rien dit, lui manifesta son contentement de le savoir encore debout et tout prêt à recommencer. Victor Hugo, de son rocher de Pathmos, je veux dire de Guernesey, lui envoya le billet que voici :
« H. H., H décembre 1868.
« Heureusement pour vous, Monsieur, vous vous êtes trompé en vous vantant d'avoir dans votre poème supprimé la métaphore. La métaphore, c'està-dire l'image, est la couleur, de même que l'antithèse est le clair-obscur. Homère n'est pas possible sans l'image, ni Shakespeare sans l'antithèse.
(1) Cf. le Correspondant du 25 mai 1869.
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Essayez d'ôter le clair-obscur à Rembrandt ! Vous êtes un peintre, Monsieur, tant pis si cela vous fâche, et vos belles pages, nombreuses clans votre noble poème, ont toutes les vraies qualités du style, la métaphore comme l'antithèse, la couleur comme le clair-obscur. Votre drame n'en est que plus vivant, votre pensée n'en est que plus robuste ; le lecteur est toujours charmé et souvent conquis. Je félicite votre poème d'être infidèle à votre préface, et je vous envoie mon cordial applaudissement. « VICTOR HUGO (i). »
Mais c'est encore l'article de Victor de Laprade qui mit le plus de joie dans le cœur désenchanté d'Emile Péhant. Il lui sembla qu'à travers les compliments du poète de Pernette il entendait la voix d'Alfred de Vigny, son ancien maître, car il savait que de Laprade était, lui aussi, le fils de l'âme et de la pensée du chantre d'Eloa, que, lorsqu'il s'était porté à l'Académie Française, en 1842, il avait blâmé publiquement cette assemblée de lui avoir infligé deux échecs successifs (2), et que lorsqu'il
(1) Lettre inédite.
(,) Victor de Laprade fit à ce sujet deux articles dans la Revue du Lyonnais (t. XV, 1842). Je les reproduis ici pour montrer en quelle estime le poète de Psyché tenait le poète A'Éloa :
« Avec M. Pasquier se présentait encore un homme qui a donné à la littérature française Chatterton, Stello, Cinq-Mars, Servitude
LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE ET RELIGIEUSE 3o3
avait été destitué, en 1861, Vigny, malade, avait eu un mouvement de colère contre le ministre et contre le souverain, « qui ne permettaient pas à
et Grandeur militaires ; qui, l'héritier le plus direct de André Chénier, a inauguré la poésie moderne avant Victor Hugo, en même temps que Lamartine ; qui a fait Eloa, Moïse, Do lorida, le Déluge ; un homme dont le noble caractère est aussi connu que le talent. Eh bien ! M. de Vigny a eu huit voix. Mais M. le chancelier a-t-il au moins écrit une histoire quelconque, comme M. de Saint-Aulaire, ou un pamphlet de trente pages, comme M. Mole? Non, tous les titres littéraires de M. Pasquier, ce sont les interrogatoires de Fieschi, d'Alibaud et de Darmès et les harangues officielles du ier mai.
« Il est, dit-on, de tradition à l'Académie française d'accorder quelques fauteuils aux grands seigneurs ; c'est en qualité de gentilhomme que siégera M Pasquier... Mais si l'Académie veut blasonner ses fauteuils, elle aurait pu trouver de plus fières armoiries ! Les nierions de Montmorency ou les macles de Kohan feraient, ce me semble, meilleure figure que la perruque roussede M. le chancelier. Est-ce l'éloquence que l'Académie distingue en sa personne ? Mais naguère on a repoussé la candidature de M. Berrver. C'est donc le savoir-faire politique ; mais en hommes politiques de toutes valeurs, l'Académie est riche déjà dans une effrayante proportion. N'a-t-elle pas M. Mole, le ministre, M. de Saint-Aulaire, le diplomate ; M. Dupin, l'avocat qui écrit en si beau français, et M. Thiers et M. Mignet. et M. Guizot et M. de Tocqueville, et d'autres ? Eh ! Messieurs les politiques, à quoi sert donc votre section des sciences morales nouvellement restaurée sous les auspices de M. de Talleyrand '? Certes, si Victor Hu^o, ou Alfred de Vigny, ou Béranger frappaient à la porte de ce sanctuaire, vous vous récrieriez très fort sur les prétentions de la poésie ; n'ayez peur, elle n'ira pas vous troubler; gardez vos Dupin, vos Mole et vos Pasquier, mais n'interdisez pas l'Académie française à Alfred de Vigny et à Béranger. »
Quelques mois plus tard, M. Patin ayant été élu de préférence à Alfred de Vigny, Victor de Laprade reprit la plume et fit observer à l'Académie qu'il serait peut-être convenable de faire passer les écrivains originaux avant les commentateurs, les poètes avant les critiques. « Virgile, Horace et Lucrèce, disait-il, ont écrit sans M. Patin et il n'est pas prouvé que M. Patin eût écrit sans Horace et sans Virgile. Est-ce donc une hérésie de croire que l'Académie française est destinée un peu plus à la poésie française qu'à la poé-
3o4 ALFRED DE VIGNY
un poète d'exprimer des idées aussi hautes que celles qui remplissaient ces belles pièces : Pro aris et focis, Jeunes fous et Jeunes sages, Une Statue à Machiavel, les Muses d'Etat (i) ». Et à partir du jour où Victor de Laprade eut t'ait sur Péhant l'article qu'on vient de lire, — encore en aije passé la fin, qui était beaucoup plus louangeuse, — il s'établit entre ces deux nobles esprits, qui au point de vue polilique n'avaient de commun que la haine de l'empire, une correspondance et des relations d'autant plus touchantes que, ne s'étant pas encore vus, ils étaient condamnés à ne jamais se voir.
Voici l'une des premières lettres de Péhant:
«Nantes, 26 mai 1869.
« Cher et illustre ami, « Le brave Grimaud (2), qui m'a donné tout son
sie latine, et qu'en faveur d'Alfred de Vigny et de Béranger ou de Sainte-Beuve, l'Académie pourrait bien surseoir quelques instants aux docteurs en Sorbonne ? Mais l'Académie aime à dérouter toutes les prévisions, elle fait étudier les comédies d'Alexandre Duval par le mystique Ballanche et confie au vaudevilliste Ancelot l'éloge du philosophe Bonald. En prenant place chez elle, Victor Hugo se met sous l'invocation de Malesherbes, et cherche à donner pour étui à sa lyre un portefeuille de ministre ; nous y verrons sans doute M. Pasquier secouant de sa simarre les Feuilles cl' Automne . »
(1) Les Muses cl' Etat, de Victor de Laprade, qui brouillèrent atout jamais le poète lyonnais avec Sainte-Beuve, rappelaient les Sonnets d'Etat de Ronsard.
(2) Emile Grimaud, poète vendéen et imprimeur nantais, mort en 190 1.
LA VIE POLITIQUE, L1TTKR.VIRK ET RELIGIEUSE 3o5
cœur, s'est empressé de m'apporter ce matin le
Correspondant qu'il venait de recevoir et où il n'a-
' vaif pris que le temps de lire votre dernière page.
'J'ai en toute hâte appelé ma femme et ma fille,
avec qui j'ai l'habitude de partager mes bonheurs,
jet nous avons lu ensemble et à haute voix, avec une
.émotion que je ne saurais vous peindre, l'admira -
•Jble article que vous avez consacré à Jeanne de Bel-
leville. Puissent nos bénédictions et nos larmes
, vous tenir lieu de récompense! Vous avez rendu
à ma famille la joie et l'espoir. Quant au sentiment
d'orgueil dont je me suis senti pénétré, Dieu me le
( pardonnera sans doute, car il ne s'y mêlait aucune
I des fumées de l'amour-propre; ma fierté avait pour
unique cause la sympathie dont m'honorait une
, âme comme la vôtre. Siquandje m'enthousiasmais
j avec Grimaud aux admirables vers de Pernette,
' quelqu'un m'eût fait entrevoir comme possible de
1 devenir un jour l'ami, l'ami publiquement avoué,
de l'auteur d'un pareil chef-d'œuvre, moi qui ai le
respect ou plutôt le culte des grands hommes, je
' n'aurais jamais osé croire à une aussi haute faveur
du ciel.
« Et pourtant cette amitié inespérée, cette généreuse sympathie qui semble oublier les distances de position et de talent, elle se manifeste et déborde
ALFED DE VIGNY
à chaque ligne de votre article. Aussi me suis-je juré de faire désormais tous mes efforts pour ne pas me montrer trop indigne du témoignage que vous avez bien voulu rendre de moi au public, à l'Académie, à Autran, à Saint-René Taillandier. Loin de moi ces lâches découragements sous lesquels se déguisaient peut-être de coupables intérêts et où ma paresse était heureuse de trouver un refuge. Mes écrasantes occupations de fabricant de catalogues vont, lundi et mardi prochains, me laisser deux journées libres, et j'ai promis à Grimaud de lui porter mercredi matin les cent cinquante à deux cents premiers vers de ma Jeanne la Flamme. En voyant un dédaigneux silence s'épaissir autour de mon premier poème, j'en étais venu à n'attribuer qu'à la complaisance ou même à la pitié les quelques encouragements que j'avais reçus. Aujourd'hui, croyez-le bien, je ne m'abuse pas plus qu'hier sur certaines défectuosités de mon drame épique ; mais je serais injuste envers vous si je ne lui reconnaissais pas quelque peu de vitalité et de valeur. La bonté naturelle de votre cœur et le désir de venir en aide à un ami en souffrance ont évidemment doublé votre indulgence, mais Victor de Laprade a vis-à-vis du public et de la postérité une responsabilité trop grande pour pousser l'indul-
LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE ET RELIGIEUSE 3c>7
gence jusqu'à se faire le parrain d'une œuvre dépourvue de toutes qualités dépensée ou de style. Je vais donc reprendre avec confiance ma chanson de geste et la poursuivre, sans interruption volontaire, aussi loin que Dieu m'accordera de la conduire... (i). »
A cette lettre, qui nous donne la mesure de l'homme modeste et doutant de lui-même que fut toute sa vie Emile Péhant, Victor de Laprade s'empressa de répondre comme suit :
« Cher poète et ami, « Vous me donnez, par ces quelques lignes, plus que je n'ai jamais reçu d'aucun de mes écrits, la certitude d'avoir réjoui et encouragé un noble cœur, un grand talent, et d'avoir conquis une bonne amitié. J'ai dit ce que je pensais et rien de plus. Si j'avais vu trop en beau votre poème, c'est qu'involontairement je l'aurais jugé avec cette complaisance naturelle qu'on a pour ses propres œuvres, pour ses propres idées, pour sa propre histoire. Nous sommes de la même génération, nous avons traversé les mêmes courants, nous sommes tous les deux des âmes sincères, fidèles à leurs premiers cultes, aimant la poésie pour elle-même.
(i) Lettre inédite communiquée par Mme Gamin.
3û8 ALFRED DE VIGNY
Après trente ans, nous nous retrouvons le même cœur que nous avions à nos débuts, et nous nous reconnaissons sans nous être vus jamais l'un et l'autre, parce que nous sommes restés tous les deux ce que nous étions dans notre jeunesse. Comme je serais heureux si je pouvais contribuer à vous donner un peu de l'espoir et de l'élan nécessaires à la poursuite de votre œuvre ! Nous sommes déjà bien vieux pour de si grandes entreprises, mais je crois que les honnêtes gens conservent plus longtemps que les autres ce que Dieu leur a donné détalent. Les talents boursouflés, faux, qui se mentent à euxmêmes avant de mentir au public, qui ont été surfaits par les circonstances ou par des ruses de métier, qui résident dans le tempérament et non pas dans l'âme, ceux-là ne survivent pas à la jeunesse, mais je crois que les gens de cœur restent poètes jusqu'au dernier souffle, et Dieu nous fera cette grâce. Il est bien vrai que j'ai rêvé toute ma vie une Jeanne d'Arc (i) : j'ai pour ce héros, pour cette sainte, une adoration qui se compose de tout ce qu'il y a de plus profond dans mes meilleurs senti-
(i) A la fin de sa lettre, Péhant lui avait dit : « Je tiens de Grimaud que vous avez songé bien des fois à prendre Jeanne d'Are pour héroïne d'une chanson de geste. Puissiez-vous donner suite à cette inspiration qui, comme celles de la bergère de Domrémy, vous vient directement du ciel ! •>
LA VIE POLITIOL'E, LITTÉRAIRE ET RELIGIEUSE 3og
ments. Après l'Evangile, son histoire me paraît la plus belle et la plus étonnante des histoires. C'est le sujet français par excellence, et c'est un sujet que sa grandeur même rend impossible (i). La poésie ne peut rien ajouter à la beauté de la simple chronique. Toutes les paroles de Jeanne sont sublimes et parachevées comme un verset de l'Evangile. J'ai eu souvent des remords de mes Poèmes évangéliques, et c'est, je crois, le plus faible de mes livres. Je n'aurais pas osé l'entreprendre à trente ans. Et cependant ce n'est pas une vie du Christ, ni une traduction desévangélistes que j'ai voulu faire, c'est simplement un recueil de réflexions et de prières sur quelques-uns de ses actes et de ses discours, comme on en fait régulièrement en prose; à l'histoire de Jeanne d'Arc on ne peut rien ajouter et rien ôter. Plus j'y pense, plus je suis terrifié sans cesser d'être attiré. Si je cède jamais, ce sera par le sentiment d'une sorte de devoir, comme celui de confesser sa religion. Si je tente une Jeanne d'Arc, je sens que je l'achèverai ; si je ne la fais pas, j'aurai du remords. Et puis, pour quels lecteurs écrivons-nous? pour cette foule qui n'élit que des chambellans, ou ceux de César
(t) « Elle est toujours vierge, et les poètes l'ont toujours manquée », dit Viçrnydans son Journal (p. 179).
ou ceux de la populace. Je suis, comme vous, bien triste des symptômes que font éclater les élections. Combien y a-t-il en France d'amis de la liberté ? Aussi peu que d'amis de la poésie ; c'est le cas de se donner plus étroitement la main.
« A vous de cœur,
« V. DE LAPRADE (l). »
Cependant l'année terrible est arrivée. Elle a commencé par la constitution du ministère Ollivier, bientôt suivi du plébiscite. Beaucoup de bons esprits qui, hier encore, combattaient dans l'opposition., ont désarmé, séduits par les promesses de l'empire libéral. Victor de Laprade, à qui l'on a offert un rectorat pour le dédommager de la perte de sa chaire, le poète des Muses d'Etat hésite, craignant qu'on ne prenne son acceptation pour un signe de ralliement. C'est alors que Péhant,qui connaît tous ses scrupules, lui donne le conseil de les mettre sous ses pieds.
« Nantes, le 3 avril 1870.
« Cher et illustre ami, « Je viens de lire au Journal des Débats votre nomination définitive au rectorat de Grenoble.
(i) Lettre inédite.
Celui de Lyon nous allait mieux, à Grimaud et à moi, mais ce n'est sans doute qu'une espérance ajournée. Dans tous les cas, c'est pour moi une bien douce satisfaction de savoir que l'un des hommes que j'admire le plus et que j'aime le mieux n'aura plus désormais à se préoccuper des soucis de la vie matérielle et pourra nous donner enfin toute la mesure de son génie — Dans votre nomination il n'y a pas eu de faveur; ce n'est que la simple réparation d'une odieuse iniquité. Depuis Ile 2 janvier, nous avons, Grimaud et moi, examiné bien souvent et sous toutes les faces la question de votre rentrée dans l'Université, et nous sommes toujours arrivés à cette conclusion que l'acceptation par vous des offres qui ne pouvaient manquer de vous être faites n'était pas seulement un droit, mais un devoir. S'il est un principe que les honnêtes gens de tous les partis doivent tenir à placer au-dessus de toute discussion, c'est que les services professionnels étrangers à la politique constituent pour ceux qui les ont loyalement rendus au pays des titres inattaquables et absolument indépendants des personnages auxquels les hasards des révolutions politiques en attribuent l'appréciation et la rétribution. Votre conscience, mou cher de Laprade, a dû déjà dissiper tous vos scru •
3l2 ALFRED DE VIGNY
pules ; mais je me crois le droit d'y ajouter le témoignage de la mienne. Je suis un vieux républi-' cain et je n'ai jamais caché mon opinion que lorsque cette opinion distribuait des places. Depuis, c'est-à-dire à partir du 10 décembre 1848, je n'ai jamais mis les pieds dans les salons d'un homme du pouvoir ; je vous déclare, en outre, que l'avènement et les actes du ministère Ollivier ne me réconcilieront pas avec l'empire; mais mon austérité de principes et de conduite ne m'empêchera jamais de proclamer qu'un avancement légitime ne saurait, d'où qu'il vienne, constituer un stigmate ni un lien de servitude. C'est cette conviction qui m'a fait entrer après coup et sans trop de résistance dans la conspiration que ce cher Grimaud avait ourdie à mon insu. J'accepterai, mais je ne demanderai pas, et encore est-il bien entendu, n'est-ce pas? que mon acceptation ne me coûtera aucun sacrifice d'opinion. Au cas contraire, ou encore si les obstacles sont trop nombreux ou trop difficiles, renoncez, je vous prie, mon cher protecteur, à toute insistance auprès de M. Saint-René Taillandier. Ma reconnaissance et mon affection pour vous n'en seront en rien diminuées, soyez-en bien sûr. J'ajouterai même que cet échec me causerait peu de regrets. J'ai eu dans ma vie et j'ai
malheureusement encore à supporter des souffrances autrement sérieuses et autrement cuisantes que des blessures d'amour-propre; et sans faire sottement le dédaigneux, je vous avouerai que ce bout de ruban, dont l'assurance réjouit mes amis plus que moi-même, n'enlèvera pas, si je l'obtiens jamais, grâce à votre appui, un seul atome du poids qui m'oppresse le cœur et l'esprit. « Votre bien dévoué
« EMILE PÉHANT (l). ))
Certes, si quelque chose était capable de vaincre la résistance de Victor de Laprade, c'était bien cette lettre si sensée et si noble. Pourtant le poète lonvnais hésitait de plus en plus à se rendre.
« Cher poète et ami, écrivait-il de Paris à Emile Péhant, le 1 1 avril 1870, je suis vivement touché de votre lettre et de votre sollicitude d'homme d'honneur pour les scrupules de conscience qui m'inquiètent depuis deux mois et qui se ravivent en ce moment plus que jamais. Le plébiscite remet tout en question. Le retour au césarisme redevient possible. Et puisque j'ai eu le bonheur d'être expulsé par le césarisme, je ne veux pas rentrer avec lui. Si cette affaire de rectorat n'était presque faite et surtout si
(1) Lettre inédite, communiquée par Mrae Camin.
3l4 ALFRED DE VIGNY
elle n'avait pas été commencée par le plus excellent et le plus dévoué des amis, M. Saint-René Taillandier, je crois que je déclarerais de suite que j'y renonce, mais je suis contraint de laisser aller les choses, je verrai plus tard ce que ma dignité me conseillera. L'élection d'Ollivier à l'Académie complique encore la question. Ceux qui ne connaissent pas nos bonnes relations antérieures et notre commune affection pour Lamartine, qui lui avait envoyé ma voix, pourront croire que mon vote à l'Académie a été influencé par une ambition.
« Je retombe donc dans la plus grande perplexité. Je pars aujourd'hui pour Lyon. J'y resterai jusqu'à la réception d'Auguste Barbier, dont je suis parrain (i). Je vous ai adressé hier mon Harmodius ; on ne dira pas au moins que ma poésie se tourne du côté de César; ce poème n'est pas un placet. Taillandier est admirablement disposé pour vous tous et pour moi, et nous avons causé ensemble de Jeanne de Belleville.
« Dieu vous donne santé, bonheur et poésie.
« Je vous serre la main de tout cœur.
(f V. DE LAPRADE (2). »
(1) Toutes ces rencontres sont vraiment curieuses, et Vigny eût été ravi de voir son tidèle Auguste Barbier introduit sous la coupole par Victor de Laprade, qui l'avait si éloquemment défendu lui-même quand il s'était présenté à l'Académie.
(2) Lettre inédite, communiquée par M"" Gamin.
Quelques semaines plus tard, Emile Péhant lui écrivait de nouveau à ce sujet :
« Nantes, le 2 juin 1870.
« Mon grand et bien-aimé poète, «... D'après la lettre que vous avez écrite à Grimaud et qu'il vient de me communiquer, il paraît que votre fierté d'honnête homme ne se trouve pas suffisamment sauvegardée : tout rapprochement avec le césarisme vous répugne, et vous avez pris la ferme et irrévocable résolution de refuser le rectorat qui vous était offert. A cette préoccupation exclusive de la question d'honneur, j'ai reconnu la grande âme à qui nous devons P émette et Harmodius, et au lieu de vous plaindre, je n'ai pu m'empêcher de crier: tant mieux 1 Aujourd'hui, après de longues et mûres réflexions, je me reproche cette exclamation égoïste. J'ai peut-être trop écouté ma haine et mon dégoût, quand j'aurais dû n'être préoccupé que de l'avenir de votre famille. Dieu n'a pas réservé à tous les hommes les joies amères mais profondes de l'abnégation, ou plutôt l'abnégation comporte bien des formes, et parfois celle que le vulgaire est le moins prompt à comprendre. Dieu et la conscience la trouvent la plus généreuse et la plus méritante. L'homme qui
3l6 ALFRED DE VIGNY
n'a d'autre responsabilité que sa propre existence a le devoir facile, et pour lui la fortune n'est pas une condition nécessaire de l'indépendance. Mais les obligations du père de famille sont multiples et complexes; tous les sacrifices ne lui sont pas permis, et tant que l'honneur reste sauf, tant que la dignité n'est pas atteinte, les concessions aux circonstances peuvent être discutées, et dans cette discussion la voix de la famille a le droit de se faire entendre à côté de la voix du monde. Ce n'est pas un vieux républicain n'ayant jamais forfait à son opinion qui conseillera à personne des capitulations de conscience, et d'ailleurs l'auteur d' ' Harmodius repousserait avec mépris ces lâches insinuations ; mais je vous l'ai déjà écrit et j'ai le devoir de vous le rappeler, le rectorat ne constituait pour vous qu'un avancement professionnel; c'était la réparation d'une iniquité, et vos envieux eux-mêmes n'auraient pu y voir une faveur. Si donc votre refus est irrévocable, j'admirerai votre grandeur d'âme, mais, songeant plus que vous à votre famille, je me réjouirai de ne vous avoir pas poussé à ce sacrifice dont la nécessité absolue ne m'est pas démontrée. Tout dépend, du reste, des circonstances que j'ignore; vous êtes donc le meilleur juge, et quoi que vous décidiez, je suis certain d'avance que vous vous ran-
gérez du bon côté. Mais hâtez-vous de prendre un parti. Les longues incertitudes énervent les hommes les plus forts, et je suis peiné, sans être surpris, de l'abattement profond où vous êtes et qui vous fait dire que le poète est arrivé au dernier de ses chants... (i). »
Sur ces entrefaites, M. Victor de Laprade reçut de M. de Saint-René Taillandier la lettre que voici. Je la reproduis dans toute sa teneur parce qu'elle renferme le nœud de la question et qu'elle explique mieux que je ne le pourrais faire les hésitations suivies du refus définitif de l'illustre poète :
« Mon cher ami, « M. Mège (ministre de l'Instruction publique depuis le f3 mai 1870) a prévenu ce matin l'Empereur qu'il allait au premier jour vous proposer au rectorat. La réponse de l'Empereur n'a pas été ce que j'espérais; il a parlé de vos sentiments hostiles à son égard, et M. Mège a été un peu désappointé de cette résistance. M. Mège, en effet, ainsi que M. Ollivier, avait attribué jusqu'à présent les dispositions peu favorables de l'Empereur à je ne sais quelles dénonciations occultes de M. Clément Du-
(1) Lettre inédite, communiquée par Mrae Camin.
3l8 ALFRED DE ViGNY
vernois ; il croyait ces impressions effacées depuis longtemps. Il en a parlé à M. Ollivier, dont il connaît les sentiments pour vous. M. Ollivier est resté à Saint-Cloud pour reprendre l'affaire en son nom.
« J'étais fort impatient, vous le pensez bien, de savoir le résultat de cette conversation.
« Je viens de chez M. Emile Ollivier, qui me charge de vous écrire ceci :
« La résistance de l'Empereur ne tiendra pas deux minutes devant une lettre signée de M. de Laprade; cette lettre ne peut être que noble, puisqu'elle portera cette noble signature; elle pourrait en substance être conçue ainsi :
« Votre gouvernement m'a offert le rectorat de l'Académie d'Aix; je me suis montré tout disposé à l'accepter avec reconnaissance. Aujourd'hui, j'apprends que Votre Majesté m'attribue des sentiments hostiles. Je ne tiens pas au rectorat, mais je tiens à faire savoir à l'Empereur que si j'ai pu blâmer le gouvernement, alors qu'il suivait d'autres voies, je me suis associé très sincèrement aux patriotiques espérances qu'a fait naître la transformation de l'empire libéral. »
« M. Ollivier a ajouté: Je ne doute pas qu'une lettre ainsi conçue ou toute autre du même g'enre n'écarte immédiatement les fâcheuses impressions
LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE ET RELIGIEUSE 3lQ
que des ennemis ont suscitées dans l'esprit de l'Empereur. Je remettrais cette lettre moi-même à l'Empereur, et si elle ne produisait pas le résultat que j'en attends, je la redemanderais sur-le-champ à Sa Majesté, pour la rendre à M. de Laprade. Tout se serait passé entre nous.
« Je me borne, cher ami, à vous faire connaître la situation. Je n'aurai pas l'indiscrétion de vous donner un conseil. Je puis bien dire seulement ce que je ferais à votre place. Je n'hésiterais point pour ma part à faire une démarche si simple, si Ionique, si naturelle et qui peut être faite si dignement.
« Tout à vous,
« SAINT-RENÉ TAILLANDIER (i). »
Il faut croire que l'honneur a, lui aussi, des raisons que la raison ne comprend pas, car Victor de Laprade refusa de faire cette démarche, et en même temps il répondit à Emile Péhant que la question de sa rentrée dans les fonctions publiques était définitivement tranchée « dans le sens de son indépendance ».
« Cet incident, lui disait-il, en faisant allusion à la conversation d'Emile Ollivier avec l'Empereur,
(i) Lettre inédite.
s'est produit au moment même où je méditais mon refus sans connaître les dispositions du prince, et j'ai saisi avec empressement l'occasion que me donnait cette condition proposée pour rompre entièrement. Mais je sais que, malgré tout cela, lettres et articles dejournaux, Saint-René Taillandier et le ministre de l'Instruction publique ne renoncent pas à poursuivre ma réintégration dans l'Université comme une réparation de l'injustice faite en ma personne à tout le corps enseignant. De plus, quand se fera la nomination de Renan (i), on aura encore besoin de la mienne pour faire compensation aux yeux des catholiques; il n'est donc pas impossible que la question endormie se réveille dans quelques semaines ou quelques mois. J'essaie de l'oublier et de me remettre à la vie et au travail. A chaque jour suffit sa peine. Voilà une heure de trêve. Je m'en remets à la garde de Dieu pour le futur combat... (2). »
Hélas! ce n'est pas cette question endormie qui se réveilla quelques semaines plus tard, c'est la nation elle-même qui fut réveillée dans les affres de
(1) Renan ne fut réintégré dans sa chaire que par Jules Simon, sous le gouvernement de la Défense nationale. (a) Lettre inédite, communiquée par Mme Camin.
la défaite. Et son réveil fut d'autant plus terrible que son sommeil avait été plus long.
Emile Péhant, comme tous les penseurs que l'âge ou les infirmités empêchèrent de courir aux armes, souffrit cruellement de nos désastres.
» Au mois de juillet dernier, écrivait-il à Victor de Laprade, le 20 décembre 1870, la Muse avait semblé vouloir honorer ma vieillesse d'une dernière visite, et pendant ces trente et un jours j'avais aligné sous ma dictée quelque chose comme mille à onze cents vers; mon poème de Jeanne la Flamme commençait à sedessiner, etRousse à qui j'ai communiqué cette rapide ébauche, y a trouvé une couleur plus épique qu'à ma pauvre Jeanne de Belleville. Mais comme je faisais les quelques recherches historiques dont j'avais besoin pour ma quatrième partie, des malheurs inouïs se sont abattus sur la France. J'en ai ressenti le contrecoup, et sans pouvoir désespérer du succès final, je suis tombé dans cet accablement que vous avez si éloquemment dépeint. J'ai brisé ma plume pour ne plus songer jour et nuit qu'à nos douleurs. Mais que notre patrie triomphe, la Muse reviendra et trouvera dans mes souffrances des forces nouvelles ou au moins dès couleurs vraies, car mon poème reproduit, chose étrange ! presque tous les désastres
qui m'ont fait tant souffrir. Mais, hélas! qui sait si la vieillesse et la mort peut-être ne précéderont pas la Muse. Qu'importe, après tout! J'ai eu la sagesse de ne jamais m'enivrer d'une espérance de gloire que je savais irréalisable, et de mes chants avortés je me console aisément en prenant ma part des applaudissements qui saluent les vôtres. Vous n'avez pas dit votre dernier mot et je suis certain d'avoir à savourer d'autres triomphes (i). »
Victor deLaprade, qui s'était retiré dans le Cantal après les troubles de Lyon, avait, on s'en souvient, enflammé tous les cœurs avec son hymne de guerre aux Vendéens et aux Bretons et ses imprécations contre le roi de Prusse.
« De pareils chants, lui écrivait Péhant, ont pour la France toute l'importance d'une victoire, et n'y eût-il en notre faveur que cet unique symptôme, je me croirais en droit d'affirmer qu'un pays d'où surgissent des accents si virils et si humains au fond même de leur âpre austérité ne saurait être un pays perdu sans ressource. Grâce à votre vers si noblement indigné, le manteau impérial ne sera plus pour le sombre assassin des enfants et des femmesqu'une corrosive robe de Nessus, dont le tombeau ne l'af-
(i) Lettre inédite.
franchira pas. Paisse la brûlante flétrissure que vous avez infligée au royal bandit servir d'avertissement et d'épouvantail aux monstres couronnés qui voudraient l'imiter un jourl Hélas! mon cher ami, l'enthousiasme dont m'a pénétré votre sublime invective m'aveugle peut-être sur ses résultats historiques, et en terminant ma phrase, la peur me prend que ce ne soit qu'une phrase. Ni l'homme, ni l'humanité ne sont peut-être corrigibles. A côté des cruautés royales que je viens de maudire avec vous, je vois aujourd'hui même s'étaler clans les ournaux les atrocités commises à Hautefayeparles campagnards de la Dordogne. Est-ce que je n'aurais adoré toute ma vie qu'une mensongère idole ? Me *audra-t-il,à 58 ans, rejeter comme une erreur décevante et sans base ma croyance aux progrès lents mais continus de notre chétive humanité ! Non, Dieu ne saurait m'avoir ainsi trompé ; dans toutes es cruautés contemporaines qui s'accomplissent si lonteusement au bas et au haut de l'échelle sociale, 1 n'y a sans doute que d'horribles exceptions et un emps d'arrêt, que la faiblesse de ma vue ne peut
^'expliquer, mais qui a sa cause providentielle
Enfin, mon illustre ami, n'est-ce pas un magnifique |age d'espérance et de pardon que Dieu nous a lonné, en permettant qu'après tant de fusillades,
d'emprisonnements et de déportations, notre jeune république se soit établie sans souiller ses mains d'aucun acte de vengeance ni même de rancune? Vous ne me faites pas sans doute l'injure de croire que la république de nos rêves ait pour personnification le régime transitoire que les circonstances nous ont donné; mais je compte sur Y honnêteté indiscutable des membres du gouvernement de la Défense nationale pour rendre à la France la libre disposition d'elle-même dès que la dictature ne sera plus impérieusement nécessaire. Ah! quel grand peuple nous pourrions faire encore et comme nous triompherions aisément de tous nos ennemis, si les honnêtes g'ens de tous les partis pouvaient ou plutôt voulaient s'unir dans un effort commun, et, abdiquant des prétentions coupables, prêtaient au gouvernement de la Défense nationale un loyal concours. Mais non, au risque de la guerre civile après la guerre étrangère, chaque parti n'a que des visées égoïstes, et en face du drapeau tricolore qui pouvait nous offrir à tous un abri sûr et une force irrésistible, on a élevé à la fois, — crime ég'al — le drapeau blanc et le drapeau rouge. De ce dernier les partisans sont rares, et par cela même peu dangereux, mais les réactionnaires se sont plu à en grossir le nombre, et pour déshonorer en eux et par
LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE ET RELIGIEUSE 3s5
eux la république qui peut seule nous sauver, on a exagéré à plaisir et de parti pris quelques excès bien coupables sans doute, mais faciles à réprimer, et sur lesquels le patriotisme faisait un devoir de jeter un voile. Cet étalage de nos plaies devant l'envahisseur qui a intérêt à persuader à l'Europe que la France est en pleine anarchie, cette organisation savante du dénigrement et de la calomnie excitent en moi une indignation profonde contre ces journaux qui se prétendent religieux et auxquels manque la première vertu chrétienne...
« Pardonnez-moi cette trop longue diatribe, je ne fais pas de théorie pure, et mes vieilles opinions républicaines n'ont pas seules entraîné ma plume sur ce terrain. Je manquerais à cette franchise qui fait le fond de votre caractère si, moi qui professe pour vous un véritable culte, je ne vous exprimais, je ne dirais pas le regret, mais la crainte de voir votre Muse si pure et si patriotique donner son appui à ces hommes des anciens partis qui prétendent au privilège exclusif de représenter les honnêtes gens et qui, par leurs intrigues déshonnètes, n'ont réussi jusqu'à présent qu'à livrer la France à Bonaparte. Vingt années de ce régime ne leur suffisent donc pas, ou sont-ils assez aveuglés par leurs petites ran-
3a6 ALFRED DE VIGNH
cunes pour ne pas comprendre que leurs nouvelles intrigues les mènent malgré eux à la régence? Ah ! je vous en conjure, ne contribuez pas, même d'une manière indirecte, à cet ignoble résultat d'une lutte gigantesque. Vous n'avez voulu flétrir que les jacobins de Lyon, et l'on se sert de vos vers pour flétrir tous les républicains. On recommence 1848. Lamartine n'a servi qu'à démolir Ledru-Rollin ; Cavaignac, Lamartine; puis comme les juifs préférant Barrabas à Jésus, à Louis Bonaparte on a sacrifié Cavaignac. Dieu a dignement récompensé cette habile politique des honnêtes gens. 0 vous qui avez si glorieusement vengé Lamartine, ne mêlez pas votre voix à celles qui n'opposent maintenant Trochu à Gambetta qu'avec la volonté et l'espoir de renverser Trochu lui-même, s'il persiste à confondre le destin de la France avec la République (i). » J'ai publié cette lettre in extenso pour montrer au lecteur quelle âme ardente et quelle foi patriotique animaient le poète de Jeanne de Belleville. La lettre suivante, écrite un an après, c'est-à-dire à la suite des événements terribles qui marquèrent le printemps de 1871, achèvera de peindrel'homme dans ses sentiments les plus intimes. Elle est adressée comme les précédentes au grand poète lyonnais.
(1) Lettre inédite.
« Nantes, le 27 novembre 1871.
« Cher et illustre ami, « Un long- silence nous avait plongés dans les plus cruelles angoisses. Des renseignements dus à l'obligeance du rédacteur en chef de la Décentralisationy avaient apporté quelques adoucissements, lorsque votre dernière et navrante lettre à Emile Grimaud est venue raviver et peut-être même augmenter notre douleur. Ce n'est plus, en effet, votre maladie seule qui nous effraie, c'est votre découragement de la vie, c'est votre renonciation à toute espérance. Il faut que les tristesses inconnues qui ont, dites-vous, assailli votre existence aient été bien poignantes, pour avoir ainsi triomphé d'un esprit aussi mâle et d'une âme aussi chrétienne. Nous qui aimons tant et qui faisons de votre bonheur un élément du nôtre, comment concevrions-nous l'espoir d'apporter à l'amertume de vos pensées, par nos caresses fraternelles, un remède ou même une consolation quelconque, si votre philosophie et votre foi y ont été impuissantes? Et pourtant, mon bon et illustre ami, tout en restant dans l'humilité de ma position, je pourrais vous offrir mon propre exemple pour vous encourager à reprendre la lutte et vous donner la certitude de la victoire. L'heure
828 ALFRED Dli VIGNY
de mes confidences complètes n'est pas encore venue, même envers vous; mais je puis vous attester que, sauf le déshonneur, il n'est pas une douleur humaine dont je n'aie touché le fond. Eh bien! chez moi, le père de famille soutient l'homme, et si je ne suis pas encore parvenu à chasser définitivement de mon chevet le spectre obsédant du suicide., je conserve du moins assez de force pour garder sur mon visage le masque de la résignation et parfois celui du bonheur. Or, Dieu vous a prodigué des joies que je n'ai pas même rêvées et qu'ont savourées bien peu d'hommes; la religion vous a donné pour le grand combat des armes qui me manquent. Faites donc, je vous en supplie, à mon bien-aimé poète, un vigoureux effort de volonté saine et de foi résolue, et débarrassez-vous des étreintes d'un désespoir qui, j'oserai vous le dire, n'a pas de causes irrémédiables. Je conviens avec vous que, de quelque côté qu'on regarde, le présent est sombre et l'avenir terrible, mais, sans vouloir faire de phrases, j'ai la conviction que l'enfer, — cette double symbolisation du mal et du malheur, — ne saurait prévaloir contre un pays qui s'appelle la France, ni contre un homme qui s'appelle Laprade. Malgré nos dissensions aussi lamentables que folles, Dieu finira par tirer notre nation de l'abîme, et, dès à
LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE ET RELIGIEUSE 32g
présent, il tient en réserve pour vos enfants, quand vous ne serez plus là pour les protéger, des trésors de gloire qui valent une fortune. Un catholique ne saurait se montrer moins croyant ni moins confiant qu'un libre penseur (car j'accepte avec orgueil devant les hommes, quoique avec humilité devant Dieu, ce titre que la secte ultramontaine prodigue si insolemment à tous ceux qui ne croient pas aux miracles et aux dogmes de sa fabrique). Pardonnez moi cette inconvenante tirade. Ne vous rappelez que mon absolue confiance en la bonté de Dieu et ma certitude des destinées glorieuses promises à vos œuvres et à vos enfants. Laissez-vous entraîner à la sincérité et à l'ardeur de ma foi. Ne cédez plus si aisément à vos inquiétudes de catholique, de patriote et de père de famille, qui accroissent vos souffrances physiques et vos insomnies, si elles n'en sont pas la première et la principale cause. Du jour où vous consentirez à rouvrir courageusement votre âme à l'espérance, la sécurité de l'esprit rendra à votre corps le calme et le sommeil; vous serez sauvé! et nous serons heureux! Si les supplications ont près de Dieu quelque efficacité, ma famille pourra revendiquer une part de votre guérison; car il n'est pas de jour où ma femme et ma fille, — deux ferventes catholiques, — n'aient mêlé,
soir et matin, votre nom au mien dans leurs prières. Les miennes ne montaient pas au ciel dans la même forme, mais soyez bien convaincu qu'elles n'en étaient pas moins ardentes.
« Tout à vous du plus profond de mon cœur.
« EMILE PÉHANT (i ). »
A peine Victor de Laprade avait-il reçu cette lettre, qu'il y répondit par celle qui suit :
« Lyon, 5 décembre 1871.
« Cher et bien cher poète et ami, « Votre noble et touchante lettre m'a profondément ému et m'a fait honte démon découragement. J'essaie de l'expliquer, sinon de le justifier, en vous disant que c'est plutôt une faiblesse patriotique et nerveuse qu'une faiblesse morale. Mon corps est épuisé, irrité, exaspéré par l'insomnie et la souffrance ; mon âme demeure au fond résignée ; je n'ose dire qu'elle est forte, mais avec un peu d'aide de Dieu elle pourrait le devenir. Un de mes chagrins personnels, outre les tristesses de Français et de citoyens qui nous accablent tous, c'est mon impuissance à remplir les devoirs dont je me suis trouvé chargé, et notamment celui de député. Vous me
(i) Lettre inédite.
croirez sans peine quand je vous dirai que j'ai été nommé malgré moi à l'Assemblée nationale. J'étais absent de Lyon au moment de ces élections improvisées. J'ai vu qu'on me portait candidat dans un journal ; j'ai immédiatement supplié tous mes amis par le télégraphe de retirer de moi le calice ; on m'a répondu par l'annonce de ma nomination. Je ne pouvais refuser un poste qui risquait d'être périlleux, et depuis lors, l'esprit des électeurs ayant complètement changé, tout le monde m'interdit de donner ma démission. Je serais remplacé non pas même par un homme d'opinion très différente, ce que j'accepterais très volontiers pour mon compte, mais par quelque scélérat de l'internationale: la démagogie lyonnaise, entièrement maîtresse du terrain, irait chercher quelque incendiaire, quelque assassin de la Commune pour lui donner ma place. Me voilà donc crucifié à ce mandat que je ne puis remplir. G'estune position faible et humiliante ci »nt je voudrais sortir à tout prix; quand ma santé se rétablirait, je n'en aspirerais pas moins à cesser d'être député; je n'ai ni goût ni aptitude pour la vie parlementaire. Je suis un poète, un écrivain, même un écrivain politique à l'occasion, mais orateur, législateur, administrateur, rapporteur sur une question quelconque, je ne puis l'être, et à
cause de la faiblesse de mon corps. Cet honneur qu'on m'a fait est donc pour moi un grand tourment, sans compter une foule d'autres. Ma vie, qui parait enviable à la surface, ne l'est guère au fond; je suis comblé d'une foule de biens ou du moins de quelques-uns dont je n'avais pas le moindre besoin, mais aucun de mes besoins et de mes désirs réels n'est satisfait. Avec cela, tant que j'ai eu la force de travailler et de lutter je ne murmurais pas. Aujourd'hui, c'est mon corps brisé et torturé qui murmure, mais je garde encore la clairvoyance de mon esprit et une certaine résignation stoïque, sinon chrétienne. Depuis quelques jours, quoique mes douleurs rhumatismales et névralgiques aient plutôt augmenté, je me sens plus de force. J'essaierai probablement vie me traîner à Paris et à Versailles ; nous avons à l'Académie un vote très important à donner pour le 28 décembre; il s'agit de quatre fauteuils. En paraissant à quelques séances de l'Assemblée, j'éloignerai le moment d'une démission que je brûle, mais que tout le monde m'interdit de donner.
« J'attends avec impatience votre nouveaupoème. Si j'étais de fait ce que je suis de nom, académicien et député, je pourrais servir mes amis qui le méritent, mais je ne suis qu'un invalide relégué dans
une chambrette d'un faubourg- de Lyon. Les quelques forces que je crois avoir recouvrées, je les dois à la colère. On dit de toute part que les Bonaparte vont revenir. Je suis allé chercher la brochure du grand Breton, Bonaparte et les Bourbons, qui semble écrite d'hier; j'y ai ajouté une préface où je piétine dans la fang-e le second Empire, et je fais imprimer cela; je vous l'enverrai bientôt ; dites à notre ami Grimaud qu'il se prépare à donner une grande publicité à cet instrument de combat.
« Dieu vous garde, cher ami, le Dieu auquel nous croyons, nous deux, et qui est bien le même, et qui n'est pas celui de Veuillot, vous accordera de voir une aussi digne vie que la vôtre, enfin récompensée. Heureux qui pourra concourir à cette récompense! Je vous embrasse de tout cœur.
« VICTOR DE LAPRADE (i). »
La récompense, — j'entends les hommages publics, — Emile Péhant ne devait pas la recevoir en ce bas monde. Malgré tout le talent qu'il y dépensa, sa chanson de geste n'obtint jamais qu'un succès d'estime, et c'est tout au plus s'il parvint à couvrir les frais d'impression. La ville de Nantes, qui aurait dû être si fière de lui, le laissa moisir dans un poste
(i) Lettre inédite, communiquée par Mme Camin.
mal rétribué et où il usa le reste de ses forces. Quant à la République, dont il avait salué l'avènement avec un enthousiasme que les malheurs de la patrie avaient à peine refroidi, elle négligea de mettre à sa boutonnière le bout de ruban que Victor de Laprade avait sollicité de l'Empire libéral. Or, on a beau être philosophe, on a besoin, lorsqu'on est poète, de se sentir encouragé, soutenu, non seulement par ses amis et par ses pairs, mais encore par les magistrats de sa propre cité et par ceux qui distribuent les faveurs officielles.
En 1872, quand Emile Péhant se décidas publier la première partie de Jeanne la Flamme, sa situation était si ingrate et si précaire que les loisirs et l'argent nécessaires lui faisaient défaut pour aller en Basse-Bretagne recueillir sur place les éléments du Siège d' Hennebont (1), qui devait remplir la fin
(1) « Dans mon isolement et mon abandon, écrivait-il à Victor de Laprade. j'ai besoin d'aide pour continuer l'œuvre que j'ai si follement entreprise au déclin de ma vie. Si je n'écris pas le Siège d' Hennebont, quoique cette seconde partie de Jeanne la Flamme soit depuis longtemps toute vivante dans ma tête (plus vivante, hélas ! que ma plume ne saura la rendre), c'est que j'aurais absolument besoin sinon d'étudier, au moins de voir la scène vraie de mon drame. Pour des personnages fictifs, on peut à la rigueur dresser soi-même un théâtre factice ; mais quand la Muse emprunte à l'Histoire les héros de ses principaux récits, il est indispensable que les localités lui soient familières ou du moins qu'elle connaisse les principales lignes de la physionomie réelle du paysage. Autrement elle côtoie de trop près la rhétorique et les réminiscences pour n'y pas faire et souvent volon-
de son poème. Et il faut croire qu'il ne put jamais se les procurer, puisque le Siège d' Hennebont ne sortit jamais de sa tête. La chose est d'autant plus regrettable que Jeanne la Flamme s'annonçait comme une œuvre vraiment belle et de beaucoup supérieure à Jeanne de Belleville. Le récit était bien proportionné, sans longueur et sans sécheresse. Le vers^ plus souple et plus large, avait pris des ailes et montait aussi haut que la pensée. La rime qui, dans le poème précédent, était souvent pauvre, et comme embarrassée d'elle-même, était riche à présent, pleine de nouveautéet d'inattendu. Bref, à cet immense tableau du Siège de Nantes, qui se déroulait durant tout un volume, il ne manquait, selon la judicieuse remarque de Laprade, qu'un peu de fantaisie et quelques élans lyriques. Encore un effort, et le Siège d' Hennebont allait mettre le sceau à la gloire de Jeanne la Flamme, et du même coup à celle du poète. Mais à quoi bon cet effort, et pourquoi Péhant l'aurait-il fait ?
« Durant ces deux ans, écrivait-il à l'auteur de Pernette,\e 4 septembre 1874, j'ai travaillé comme un
tairement plus d'une chute. Or, je compte sur l'effet de votre nom et des noms également glorieux qui l'accompagnent dans mon Introduction pour me procurer la possibilité d'une excursion de quelques jours en fiasse-Bretagne. Le rêve s'en ira sans doute au vent comme tant d'autres ; mais c'est encore une consolation et un appui qu'une demi-espérance. » (Lettre inédite.)
forçat, sans aucune distraction d'esprit, sans aucune consolation de cœur. Et je travaillais ainsi par devoir et par dévouement à ma Bibliothèque, au milieu de tracasseries et de déboires qui ont été jusqu'ici mon unique récompense. Qu'importent, après tout, ces semblants d'injustice? Je suis satisfait, sinon de mon œuvre, du moins de mon zèle et du soin que j'y ai apportés. Je me trouve assez payé de mes peines. Et je touche d'ailleurs à ma libération. J'ai classé dans leur nouveau local mes diverses collections (non sans fatigue, car au dernier jour j'ai subi une nouvelle attaque de paralysie à présent dissipée), et j'ai terminé l'impression du cinquième et dernier volume de mon catalogue. Il ne me reste plus à publier que les tables et une Notice descriptive de nos manuscrits et de nos Hures rares ou précieux à divers titres. Cette dernière besogne bibliographique ne me demandera qu'une année ou dix-huit mois d'application, et je pourrai enfin me permettre un peu de repos. Peut-être même trouverai-je dans cette occupation moins absorbante quelques intervalles de liberté. Cette perspective de loisir devrait m'inspirer la pensée de reprendre et d'achever, non pas ma chanson de geste tout entière, mais au moins ma Jeanne la Flamme, dont la grande et sympathique
figure passe et repasse sans cesse devant moi et fait à ma Ivre brisée de fréquents appels. Mais si mon enthousiasme n'est pas éteint, la volonté me manque autant que les forces. Une main tremblante comme la mienne n'écrirait plus que des vers g-lacés ou débiles, .j'ai donc dit à la Muse un nouvel et bien définitif adieu (i). »
Adieu cruel, et qui dut d'autant plus lui coûter que, lorsqu'il écrivait ses lignes, Emile Péhant était le chef reconnu, avoué, respecté, d'un petit cercle de poètes nantais qui comptait dans son sein Robinot-Bertrand, Emile Grimaud, Joseph Rousse, et qui avait trouvé dans Mme Adine Riom sa Louise Labbé — les mœurs en plus.
L'homme ne survécut pas longtemps au poète, car la lame avait usé le fourreau. Il mourut le 6 mars 1876, après quelques jours de maladie, laissant à tous ceux qui l'avaient fréquenté le souvenir d'un cœur très droit et d'une àme très haute. Peu de temps après, M. Joseph Rousse, qui devait le remplacer à la Bibliothèque de Nantes, ouvrit une souscription parmi ses amis pour couvrir les frais d'une plaque de marbre blanc destinée à perpétuer sa mémoire dans l'église cathédrale de Guérande.
Et sur cette plaque, dressée contre une des parois
(1) Lettre inédite, communiquée par Mme Camin.
de la chapelle de la Vierge, on peut lire à présent le sonnet qu'Emile Péhant fit pour la Madone, quand il mourait de faim à Paris :
Vierge sainte, ô Marie, étoile du matin, L'amour que j'ai pour vous, je le tiens de ma mère ; Sa tendresse à vos soins confia mon destin : Prouvez-lui que sa foi n'est pas une chimère !
L'athéisme longtemps m'a versé de son vin ; Sa coupe est à ma lèvre aujourd'hui trop amère : Je voudrais bien que Dieu m'admît à son festin ; Mais j'arrive si tard 1 j'ai peur de sa colère.
Demandez-lui ma grâce, ô Mère de Jésus !
Tous les cœurs repentans de vous sont bien reçus ;
Contre le désespoir vous êtes leur refuge :
Car dès que vous priez pour des pécheurs contrits, Dieu ne peut s'empêcher d'oublier qu'il est juge, Pour se ressouvenir seulement qu'il est fils !
Admirable et pieux ex-voto qui entretient le culte du poète parmi ses concitoyens dévots à la Vierge!
Je me suis peut-être trop complaisamment étendu sur Emile Péhant, mais de même que Dieu se sert parfois des petits pouraccomplir ses grands desseins, j'aurais cru manquer à mon devoir d'historien si je n'avais montré, pièces en mains, que cet humble disciple de Vigny avait eu l'honneur d'être son apôtre dans le midi de la France, et qu'après avoir catéchisé Ponsard et Roumanille, sa destinée
avait voulu que ce fût Victor de Laprade, c'est-àdire le plus illustre des disciples de sou maître, qui lui rendit courage et se fît à son tour le patron de ses derniers chants.
Ces particularités de sa vie suffiraient, à défaut de son oeuvre, à sauver de l'oubli le nom d'Emile Péhant.
(suite du petit cénacle)