LÉON DE WAILLY
Pour hériter de son oncle. — Une affaire déplorable. — Affliction qu'en ressentit Alfred de Vigny. — Léon de Wailly s'arme de courage et se jette dans le travail. — Angelica Kaujfmann. — Il défend Chatterton contre les sarcasmes de Balzac. — Il écrit avec Auguste Barbier le livret de l'opéra de Benvenuto Cellini. — Un cancan de Sainte- Beuve. — Léon de Wailly traducteur de Robert Burns. — Stella et Vanessa. — Il apprend la musique à Henriette Corkran. — Une mission de Wailly en Angleterre. — Il entre à l'Illustration comme critique littéraire.
Le 27 janvier i836, Alfred de Vigny écrivait de Londres à M. Brière de Boismont, son médecin : « Où en est la déplorable affaire de Léon de Wailly? Je n'ose pas ouvrir les journaux tant elle me semble effrayante (1). »
De quelle affaire voulait-il parler ? J'ai dépouillé
(1) Fragment de la lettre inédite.
les journaux du temps, et voici ce que j'ai trouvé. Léon de Wailly avait un oncle qui possédait une fortune considérable. Cet oncle étant venu à mourir, le bruit courut dans le monde qu'il avait laissé un demi-million à son neveu, et Vigny se fit l'écho de cette nouvelle dans le passage de son Journal que j'ai reproduit en tête du chapitre précédent. Mais la vérité était tout autre : Léon de Wailly n'avait hérité que d'une petite somme, au grand désespoir de sa femme, qui, étant très mondaine et très coquette, avait compté sur cet héritage pour donner libre cours à ses goûts de dépense. Mme de Wailly eut alors recours à un moyen criminel pour s'emparer de tout l'héritage : elle fabriqua un faux testament que, sans se douter de rien, son mari produisit en justice à l'appui de sa revendication. Mais la fraude ne tarda pas à être dévoilée. Une instruction fut ouverte contre Léon de Wailly, qui eut beaucoup de peine à se disculper et qui, ne pouvant croire à l'acte odieux de sa femme, la défendit jusqu'au bout. Elle n'en fut pas moins condamnée à la prison avec ses complices. Le pauvre mari faillit en perdre la tête. Il voulut d'abord se suicider, mais ses amis l'en empêchèrent et lui donnèrent le conseil de plaider en séparation. Se séparer? Il aimait trop sa femme pour cela. Elle
manœuvra si bien, d'ailleurs, qu'après lui avoir avoué son crime elle obtint son pardon. Il y a plus, pour la consoler, il trouva le moyen d'habiter tout près d'elle, pendant qu'elle purgeait sa peine, et c'est dans ces circonstances douloureuses et poignantes qu'il écrivit le roman à' Angelica Kauffmann, que l'on regarde comme son chefd'œuvre ( i ). Mais quand elle sortit de prison, personne ne voulut la recevoir et la vie de ce malheureux fut empoisonnée à jamais. Il était chef de bureau du Mobilier de la Couronne, il fut obligé de donner sa démission et, comme il était sans fortune, il chercha le soutien de son existence dans la culture des lettres.
On comprend l'affliction que Vigny ressentit de cette catastrophe. Il était d'autant plus attaché à Léon de Wailly que, naguère, le soir de la première représentation de Chatterton, il avait été au premier rang des claqueurs. Et nous savons par les Souvenirs de Barbier que, quelques années après, de Wailly défendit encore cette pièce contre les moqueries de Balzac, jusque dans le salon du comte Schouwalow,où il l'avait rencontré.
« Un grand nombre de littérateurs, dit Barbier, avaient été invités, et l'on se montrait parmi eux
(i) Ce roman parut en i836.
un gros homme, à tète puissante et courte taille, qui, armé d'une canne superbe et vêtu d'un habit à boutons dorés, parlait, gesticulait et tourbillonnait comme un toton ronflant de droite à gauche. C'était M. de Balzac... Il s'approcha d'une grande table sur laquelle étaient couchés un bon nombre de journaux et de brochures. Il y jeta les veux, prit une brochure, et après en avoir lu le titre, la rejeta en disant : Voilà r/ne/t/ne chose de bien absurde 1 C'était la pièce à succès du moment, le Chatterton de M. Alfred de Vigny.
« M. Léon de Wailly, ami de M. de Vigny, et qui se trouvait avec moi près de la table, releva très poliment la parole du romancier et lui demanda en quoi cet ouvrage méritait une pareille épithète. M. de Balzac profita de l'interpellation pour tomber sur le poète et sur les poètes en général. « Comment, disait-il, l'histoire vous donne un affreux petit drôle, un plagiaire, un monstre d'orgueil et d'ingratitude, qui passe son temps à courtiser la femme de son hôte et qui se tue pour ne pas travailler, et débite en mourant toutes sortes de sottises contre l'ordre social de son pays. C'est certainement trois fois faux et absurde. » A cela, M. de Wailly répliqua que les hommes d'imagination n'avaient pas eu tous le bonheur de naître dans le
berceau d'un pair d'Angleterre et que pour un très grand nombre la lutte des commencements avait été des plus terribles. Il ajouta, relativement à la transformation du type historique, que le poète avait le droit de modifier la réalité, et de s'élever à son point de vue ; en un mot que le véritable artiste n'était point celui qui exprimait la nature ; absolument telle quelle, mais celui qui l'idéalisait; à ce propos, sortie de sa part assez vive contre les partisans de la reproduction minutieuse et exacte des choses laides de la vie. M. de Balzac sentit les derniers traits comme une attaque à sa manière de composer et risposta vivement, ce qui fit que cette discussion devint un duel en règle et attira comme témoins une partie de la société autour des deux interlocuteurs... »
Je ne serais pas étonné que cette scène qui, évidemment,fut rapportée à Alfredde Vigny, ait encore accru l'antipathie qu'il manifesta à différentes reprises contre l'auteur de la, Comédie humaine.
Par contre je ne crois pas un mot du dissentiment qui, au dire de Sainte-Beuve, aurait éclaté dans le petit cercle de Vigny, au commencement de juin 1 838, entre Auguste Barbier et Léon de Wailly à propos d'un article que le premier avait fait sur le second dans la Revue des Deux Mon-
des (i), attendu qu'au mois de septembre suivant, lors des représentations de l'opéra de Berwenuto Cellini, qu'ils avaient fait ensemble, ils étaient les meilleurs amis du monde.
Ce que Sainte-Beuve appelait fêlure n'était que commérage. Ce n'était pas la première fois que Barbier exprimait l'opinion que Vigny s'était inspiré des romans de Walter Scott pour écrire le roman historique de Cinq-Mars (2) et je ne vois pas pourquoi Vigny s'en serait offensé, encore moins pourquoi de Wailly en aurait voulu à Buloz d'avoir fait changer la phrase de Barbier. Petit cancan, vous dis-je. A ma connaissance ii n'y eut jamais la moindre fêlure dans le Cénacle de Vigny pour des affaires de ce genre. Le seul incident sérieux qui s'y soit produit, c'est en i844> après qu'Emile Des-
(1) Une nouvelle scission s'est opérée hier dans l'école romantique, dans le coin de Vigny, écrivait Sainte-Beuve à Juste Olivier le 8 juin 1^38. Barbier, en louant de Wailly, avait un peu rangé Vigny dans les imitateurs de Scott par Cinq-Mars. Buloz a fait changer la phrase, mais de Wailly a été peu content, à ce qu'il paraît, de sorte qu'à peine éclos ce charmant et délicat talent, mais si froid et jusque-là si mitigé d'apparence, est tout d'un coup devenu dévorant. Ainsi nouvelle fêlure dans ce petit coin précieux, débris du Cénacle, dont Vigny était l'onyx et l'agate et dont les autres, Barbier, Wailly, Brizeux, formaient comme le cercle mi-partie d ebène et d'ivoire. Deux mots de Buloz m'ont mis au fait de ce grand événement qui demeurera sans doute inaperçu dans l'histoire littéraire : ô vanité des gloires !
(2) Barbier est revenu sur ce point dans ses Souvenirs personnels, p. 359.
champs eut publié sa traduction de Roméo et Juliette. De ce jour-là, Emile Deschamps ne s'y montra plus.
Barbier avait pour Léon de Wailly presque autant d'affection que Vigny, et ce n'est pas peu dire. Parlant de ses travaux littéraires dans ses Souvenirs personnels, il n'a pas caché l'admiration qu'il éprouvait pour sa traduction des poésies de Robert Burns et de Y H amie t de Shakespeare, et pour « son triste et beau roman de Stella et Vanessa, où le caractère de Swift est recomposé d'uue manière merveilleuse ». C'était à ses yeux le roman biographique dans toute sa perfection, et nul ne l'avait encore surpassé en ce genre. Mais ce que ne dit pas Barbier et qu'il faut que l'on sache, c'est que la documentation de Stella et Vanessa (ijfut fournie à Léon de Wailly par les parents d'Henriette Gorkran qui l'avaient rencontré chez Alfred de Vigny (2). Ce sont ces Irlandais qui lui rapportèrent les faits les plus saillants de la vie de Swift et qui lui firent la description topographique de sa cure à Lavacor, dans le comté de Meath (3).
En ce temps-là Léon de Wailly voyait beaucoup
(1) Roman paru en i8/J6.
(a) Sur les Gorkran, voir le t. II de cet ouvrage.
(3) Cf. Celebrities and f, par Henriette Corkran, p. 74.
la colonie anglaise qui tournait autour du poète de Chatterton, les Austin, les Holmes, etc., et il était très recherché pour son amabilité et ses talents divers. C'est lui, par exemple, qui apprit la musique à Henriette Corkran. Il n'est donc pas surprenant qu'en 1 843 il ait eu l'idée de demander une mission pour aller rechercher à Londres les documents inédits de la diplomatie française et anglaise à l'époque de François Ier et de Henri II. Mais là encore il eut besoin de l'appui de Vigny, et pendant toute la durée de son séjour en Angleterre il fut en correspondance avec lui.
«... Trouvez-vous notre France aussi belle de Londres que je la trouve à Paris? lui écrivait Vigny, le 2 avril i843. — Oui, et vous la regrettez malgré la saison fashionable et la profession de Lion que vous devez exercer en ce moment. — Vous allez, je le crains, cher Léon, vous écarter de votre plan, vous serez emporté de visites en visités au-delà de celles que vous aviez choisies et qui devaient seconder vos travaux. C'est l'inévitable tourbillon des grandes villes. — Albert m'a dit que vous étiez content de Macready. Si vous me donnez quelques détails sur sa façon de vous recevoir, vous me ferez grand plaisir parce que je lui dois des remerciements de s'être ainsi rendu à mon appel. —
Votre lettre était aimable mais triste. Quoi ! depuis ce temps-là le sujet des recherches n'est même pas adopté ? Barbier m'a dit là-dessus des choses qui renversent. Albert, que j'ai rencontré, ne savait trop ce qu'il devait faire. Pour moi, comme je ne vois pas dans votre lettre quel est le dernier travail auquel vous vous êtes arrêté vous-même, j'évite d'en parler de peur de me tromper et d'accroître les ténèbres. Cependant si vous n'avez reçu aucune décision quand ma lettre vous arrivera, dites-moi, en un mot, la difficulté à lever, car je suis menacé de rencontrer sous quelques jours votre persécuteur... »
La lettre finissait par ces lignes.
« Toute la maison de la rue de Berry, du premier au second étage, a tressailli de joie en entendant de bonnes nouvelles de vous et vous envoie des tendresses infinies (i). »
La maison de la rue de Berry, c'était les Holmes. Et quant à Macready, dont il est parlé plus haut, c'était le célèbre tragédien anglais qui était venu jouer à Paris en i82yeten 1828 et avec qui Vigny L s'était lié, durant le séjour qu'il fit à Londres en i838.
Huit jours après, le 11 avril, Alfred de Vigny L écrivait encore à notre voyageur :
(ij Alfred de Vigny, Correspondance.
LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE ET RELIGIEUSE 3^g
« ... Il y a eu un grand concert rue de Berry hez la châtelaine, et votre absence y a fait pousser le grands g-émissements à cette souveraine très gracieuse. — Si vous rencontrez mes galions sur la Tamise, vous me ferez plaisir de leur dire de hâter eur marche et de forcer de voiles. Je les recevrai ort à propos. Et mon Macready qu'en faites-vous? (l'espère qu'il vous fait passer en revue tout Shakespeare à son Théâtre... »
Hélas ! les galions de Vigny ne devaient jamais paraître sur la Tamise, et en fait d'héritag-e il ne xmnut que les procès.
En 1857, Léon de Wailly entra comme critique ittéraire à l'Illustration. On ne le connaît pas sous ;ejour, et c'est dommag-e, car il a semé là à pleines mains le bon grain de son esprit judicieux et lumoristique. Je prends ce dernier mot dans le sens inglais. Swift avait déteint sur lui. Il a traité à sa manière une foule de questions que d'autres auraient négligées ou démesurément grossies. Si jamais on entreprend sur lui un travail d'ensemble, c'est là qu'il faudra le chercher pour avoir une idée exacte de la variété de ses connaissances et de son dilettantisme.
Il mourut le 25 avril 1 863 (1), quelques mois
(1) Il avait 5g ans, étant né à Pans le 28 juillet 180A.
seulement avant Alfred de Vigny, sans avoir obtenu le succès qu'il méritait- Mais je pense avec Auguste Barbier que justice lui sera rendue un jour et que, dans le classement définitif des écrivains du dixneuvième siècle, la postérité lui fera une belle place pour la distinction de son talent et la finesse de son style.