‹ Alfred de Vigny (volume 2)Chapitre 23 sur 31 · XIX. A Madame X... sur V édification chrétienne · texte numérisé non relu

XIX. A Madame X... sur V édification chrétienne

XXX. Avis particulier sur plusieurs devoirs de la vie chrétienne, sur l'humilité, la pénitence, la prière et la communion.

Voilà, n'esl-il pas vrai? qui était bon à connaître et qui fortifie singulièrement ma thèse.

Depuis lors, un ecclésiastique de Loches a trouvé chez un brocanteur de cette ville d'autres livres jansénistes de l'abbé de Raraudin portant également sa signature sur la page du titre, notamment les Antiquités judaïques de Josèphe, traduites par Arnauld d'Andilly. Et, ce qui a plus de prix encore âmes yeux,M. Marc Sangnier,pelit-filsdeMl,leLouise Lachaud, la filleule bien-aimée d'Alfredde Vigny, a publié dans le Sillon, di\i mois de janvier 1905, le petit livre de conseils que la mère du poète lui donna, avec une Imitation de Jésus-Christ, quand il partit pour le régiment. Ce petit livre acheva de me convaincre. Ce n'est pas une chrétrenneà l'eau de rose

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comme il y en avait tant dans la société sous la Restauration, qui ne pense qu'à l'avenir matériel de son fils et qui lui parle en conséquence ; c'est une chrétienne de l'ancienne foi, forte et rigide, qui, sans perdre de vue les intérêts de son état, songe avant tout à son salut. Elle tient essentiellement à ce que son fils pratique sareligion, parce qu'elle est supérieure à toutes les autres, que c'est « une religion toute d'amour et faite pour les âmes tendres, et que l'homme a tout à gagner à faire par esprit de religion tout ce qu'il ferait pour plaire à ses semblables. » Elle lui ditquels sont sesdevoirs envers Dieu, en vers le prochain et envers lui-même ; elle le met en garde contre la société de certains camarades et tout particulièrement (c'est ici que perce, le bout de l'oreille janséniste) contre les séductions des comédiennes. On sait quelle aversion les Messieurs de Port-Royal et ceux de leur lignée avaient pour le théâtre. Mme de Vigny avait-elle le pressentiment qu'un jour, en dépit de ses recommandations, son fils tomberait aux rets d'une actrice qui le rendrait très malheureux? Peut-être. En tout cas il est permis de penser que, lorsque l'auteur de Chatterton rompit avec Marie Dorval et renonça en pleine gloire à la scène, il se souvenait — un peu tard — des paroles de sa mère. La chose est d'autant plus

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vraisemblable que cette rupture violente coïncida avec la mort de M11"1 de Vigny.

11 faut bien, d'ailleurs, que ma thèse ait un fonds de vérité puisqu'elle a trouvé des adeptes dans les camps les plus opposés.

Dès 1905, M.Alfred Piebelliau, dont on connaît les beaux travaux sur Bossuet et la Compagnie secrète du Saint-Sacrement, commentant certaine lettre écrite, en rS;").9), par Alfred de Vigny à Auguste Barbier après la mort de son père, écrivait dans la Revue Blmir:

« On sait que les inquiétudes religieuses de Vigny tendaient alors à se fixer dans le spiritualisme chrétien. La croyance ou tout au moins le désir de croire à la vie future, avait toujours résisté chez lui au scepticisme intellectuel, comme au pessimisme sentimental. Dès 1837, les effusions de douleur ardente qu'il jetait dans son journal intime au lendemain de lamort de sa mère étaient remplies de ce besoin de l'immortalité... »

M. Alfred Rebelliau ne prononce pas le mot de jansénisme, mais qu'importe? il est d'accord avec moi pour reconnaître que, même après la Mort du Loup et le Mont des Oliviers, qui sont de i843, les inquiétudes religieuses de Vigny ont un caractère chrétien, et cela me suffit.

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Deux ans après,au mois de novembre 1907, M. l'abbé Lecigne, auteur d'une thèse remarquable sur Brizeux, et qui est un des professeurs les plus distingués de l'université catholique de Lille, publiait dans le journal la Croix un article sur Vigny intitulé : Un poète janséniste, et s'exprimait ainsi :

«... On a tout dit pour expliquer ce pessimisme amer. M. Faguet, M. Brunetière, vingt autres sont descendus tour à tour « dans le fond désolé du gouffre intérieur » pour en saisir le mystère, en rapporter le secret. Il me semble qu'ils n'y ont fait qu'une demi-lumière. Et peut-être faut-il aller chercher dans les derniers travaux de M. Léon Séché le mot de la douloureuse énigme...

« ... La question de la grâce le préoccupe au même titre que celle de la destinée ; à la date de i838, Alfred de Vigny écrit :

« La grâce nécessitante est tout simplement l'entraînement inévitable des choses, des décrets éternels et des événements ou fatalité. On ne peut s'y soustraire. La grâce efficace, on ne lui résiste jamais. La grâce particulière suffisante, elle est très suffisante, puisque l'âme "y résiste; elle ne peut être considérée comme une faveur, un privilège (1). »

(1) Journal d'un Poè/e, fragment inédit publié par M. Dorison, dans Alfred de Vigny poète philosophe.

« Il se déballait au milieu de toutes les antinomies jansénistes avec le frisson douloureux qui est la marque de la secte... Or, comme on l'a bien dit, le jansénisme n'est, au fond, qu'une sorte de pessimisme chrétien. Alfred de Vigny vivra comme un « solitaire » ; son cabinet de travail est « une cellule de moine », son vêtement d'intérieur est « un froc et un capuchon ». Il passe au milieu du monde, mystérieux, impénétrable, toujours pensif et toujours rêveur. Il dit à sa muse : « Toi, tu n'as pas de corps ; tu es une âme, une belle âme, une déesse. » Ceux qui le rencontrent le prennent pour un novice en peine de son couvent. A. Dumas s'écrie avec un étonnement naïf : « Personne de nous ne l'a jamais surpris à table. » Alfred de Vigny ressuscite la légende de Port-Royal dans l'austère dignité de sa vie et de son caractère.

a Mais son âme et son œuvre sont profondément imprégnées de la terreur janséniste. Pascal disait : « Le silence des espaces infinis m'effraye. » A. de Vigny a vécu dans cet effroi qui donne le frisson. Le ciel ne l'a pas consolé de la terre ; Dieu ne l'a pas réconcilié avec les hommes... Pascal tombait à genoux et il disait à Dieu : « Faites-moi la grâce, Seigneur, de joindre vos consolations à mes souffrances, afin que je souffre en chrétien. » Le jansé-

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nisme moderne n'a plus de ces inconséquences : il regarde au-dessus de lui et autour de lui :

Comme un marbre de deuil tout le ciel était noir, La terre sans clarté, saus astre et sans aurore.

« Et alors, il fait comme le loup dans sa tanière, il serre les dents et meurt sans jeter un cri (i)... »

M. l'abbé Lecigne pense donc comme moi sur ce point. Ce n'est pas tout. L'année dernière, au mois d'avril 19 12, après avoir transcrit cette pensée de Vigny : « i832. — Je sens sur ma tète le poids d'une condamnation que je subis toujours, ô Seigneur! Mais ignorant la faute et le procès, je subis ma prison. J'y tresse de la paille pour l'oublier quelquefois : là se réduisent tous les travaux humains. Je suis résigné à tous les maux et je vous bénis à la fin de chaque jour lorsqu'il s'est passé sans malheur », — M.Kemyde Gourmont, qui, en sa double qualité de stendhalien et de montaignisle, est un des esprits les plus perspicaces et les plus libres de ce temps, s'écriait : « C'est du jansénisme athée, car ce Seigneur n'est là que comme ornement romantique(2).»

Non, ce n'est pas du jansénisme athée, c'est du jansénisme pur et simple, c'est la doctrine effroya-

(1) La Croix du 20 novembre 1907.

(a) Le Temps du 7 avril 191 2.

ble de la prédestination, et ce n'est pas la seule fois qu'on la trouve aussi clairement exprimée sous la plume de Vigny.

Quand il dit. par exemple dans la pièce liminaire des Destinées :

O sujet d'épouvante à troubler le plus brave ! Question sans réponse où vos saints se sont tus ! O mystère! ô tourment de l'âme forte et grave!

Notre mot éternel est-il : c'était échu !

Sur le livre de dieu, dit l'Orient esclave;

Et l'Occident répond : sur le livre du christ.

Quand il s'écrie dans la Mort du Loup : Gémir, pleurer, crier est également lâche !

et, dans le Mont des Oliviers, que les critiques à courte vue regardent comme le dernier mot de son pessimisme athée :

.Muet, aveugle et sourd au cri des créatures, Si le Ciel nous laissa comme un monde avorté, Le juste opposera le dédain à l'absence Et ne répondra plus que par un l'roid silence Au silence éternel de la Divinité,

n'est-ce pas toujours la même pensée janséniste, à savoir que, la prière étant inutile au salut de l'homme qui n'a pas reçu la grâce, et le juste lui-même n'étant pas sur d'être sauvé, les chrétiens n'ont qu'à courber la tête sous l'implacable destinée qui les

écrase et les domine? Consciemment ou non, Vigny pensait donc là comme les solitaires de Port-Royal auxquels il se rattachait par le sang de l'âme de sa mère, et le Christ aux pieds duquel il tombait à genoux dans les grandes crises avait les bras étroits et fermés comme celui de Saint-C\ran,de Pascal et d'Arnauld.

Enfin, pour achever de montrer le chemin que la question du jansénisme de Vigny a fait depuis dix ans dans les esprits et dans les cœurs, je dirai que le sousdirecteur de l'établissement ecclésiastique où Vigny et Sainte-Beuve suivirent, en r83i, les conférences de l'abbé de Lamennais travaille en ce moment à une thèse de doctorat sur ce sujet.

J'ai donc lieu d'espérer que, dans un avenir prochain, tous ceux qui, en matière de philosophie et de religion, ne se paient pas de mots etne sont pas dupes des vaines apparences, reconnaîtront avec moi que la philosophie amère et décourageante du poète fataliste des Destinées n'est en réalité que du jansénisme exaspéré ou du pessimisme chrétien.

Après avoir démontré que le penseur, chez Alfred de Vigny, avait la marque, le cachet de Port-Royal,

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il nie reste à établir que L'homme privé avait l'attitude, l'accent janséniste. C'est la partie la plus agréable de ma tâche.

Et d'abord je pose en principe que de tout temps les jansénistes dignes de ce nom furent des moralistes et des éducateurs. Ils ne disaient pas comme certains casuistes : Faites ce que je vous commande et ne faites pas ce que je fais! Ils avaient soin de mettre leurs actes d'accord avec leurs paroles ; en un mot ils prêchaientd'exemple. Eh bien, Vigny fut un éducateur et un moraliste de la belle époque de Port-Royal. Non seulement il fut admirable de dévouement envers sa femme et envers tous ceux qui lui tenaient au cœur, mais sa correspondance avec ses amis, avec les femmes dont il rechercha l'afTection ou qui le prirent pour guide, reflète la « douce gravité » qu'il aimait tant chez les autres. Sa vie privée enfin ne fut que le commentaire éloquent de sa vie publique. « Cache ta vie », disait le sage. Jamais écrivain n'eut plus de pudeur pour tout ce qui touche au home, à la vie intérieure du foyer domestique. Etant jeune, il se tenait déjà à l'écart; ; il n'aimait pas au régiment la société des officiers frivoles et bavards, « savants sur la coupe de leur habit, orateurs de café et de billard », il préférait de beaucoup la solitude ou la conversation

« des vieux capitaines froids, sévères, et bons dont le dos voûté était demeuré tel que l'avait plié le sac lourd d'habits et de munitions (i) ». Aussi, un officier de son régiment, Gaspard de Pons, a-t-il dit de lui malicieusement : « En voilà un qui n'a pas l'air des trois choses qu'il est : un militaire, un poète, un homme d'esprit (2). » Plus tard, quand il fit partie du Cénacle, il se mêlait peu aux compagnons dont la chevelure négligée et les pourpoints truculents tranchaient trop sur sa mise correcte : il n'y faisait que des apparitions discrètes, comme en témoignent les vers fameux de Sainte-Beuve :

et Vigny plus secret Comme en sa tour d'ivoire avant midi rentrait.

Sa tour d'ivoire était « une cellule de moine » ; son costume de travail « un froc, un capuchon (3) ». Il aimait déjà la solitude parce qu'elle est sainte, et l'étude pour la beauté de la pensée qu'il adorait; pour sa recherche qui l' 'enchantait , pour sa contemplation qui le ravissait dans un enthousiasme infini (4) .

Comment donc expliquer que ce poète séraphi-

(1 Journal d'un Poète.

(2) Alfred de Vigny en Béarn, par Paul Lafond, p. i5.

(3) Histoire d'une Ame, par Georges Lachaud.

(4) Idem.

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que avec des goûts et un tempérament comme les siens, avec sa tempérance de cénobite (i), se soit décidé un jour à affronter le théâtre? Disons-le bien vite : c'est l'amour qui fit ce miracle, et il faut bien que ce soit l'amour, puisque une fois l'amour parti, Vigny renonça à la scène comme on renonce à Satan, à ses pompes et à ses œuvres.

Je touche ici au point délicat, au côté faible de la Vie de Vigny, mais aussi au point qui nous le rend plus sympathique, parce qu'il aima passionnément et que celte passion se changea pour lui en martyre. Il élait fait pour aimer chastement une àme chaste, et son mauvais génie, sa destinée, pour employer son mot favori, voulut qu'il s'éprît d'amour pour une femme dont la vie brûlée ne connaissait que les / chutes. Encore essaya-t-il, tellement son idéal d'amour était élevé, de ramener celte belle pécheresse, de la purifier à ses propres yeux comme pour la rendre digne de lui... On sait comment il échoua dans cette tâche, où il fut la dupe de son cœur bien plus que de ses sens. Quand il s'aperçut qu'il était trompé, il douta d'abord, tant sa nature était droite et fîère, tant une trahison de ce g'enre lui paraissait monstrueuse.il pardonna même une fois, deux fois,

(i) Dumas raconte en ses Mémoires que M»1» Dorval ne le vit jamais manger qu'un radis.

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par bonté d'âme et par pitié, parce qu'il aimait encore et qu'il croyait à la sincérité des larmes. A la fin, l'honneur — celle poésie du devoir — lui commanda de partir. El il partit la mort dans le cœur. Racine aussi avait passé par là, avec la Champmeslé. C'est pour elle, et dans le feu de la passion qu'elle lui inspirait, qu'il avait écrit Phèdre^ comme Vigny écrivit Chatterton pour Dorval. Quand il quitta la Champmeslé, lui aussi renonça au théâtre en pleine renommée, en pleine gloire... Et les Messieurs de Port-Royal, Nicole et le grand Arnauld aux pieds desquels il tomba, lorsqu'il fut touché de la grâce, ne s'inquiétèrent pas de la femme qu'il avait aimée, mais de l'orthodoxie de la pièce qu'elle lui avait inspirée!... Faisons de même, jetons un voile sur les relations amoureuses d'Alfred de Vigny avec Marie Dorval, et sachons-lui gré d'avoir protesté publiquement — avant sa rupture — contre l'idée qu'on lui prêtait d'avoir voulu exalter le suicide datas .C flatter toit.

« Le public qui a bien voulu écouter quarante fois le drame de Chatterton au Théâtre-Français, et le lire depuis, écrivait-il le 7 septembre i835 au directeur de la Rëulie des Deux Mondes, le public a vu que, loin de conseiller le suicide, j'avais dit : le

suicide est un crime religieux et social; c'est ma conviction; mais que, pour toucher la société, il fallait lui montrer la torture que fait son indifférence.

« Chaque mot de cet ouvrage tient à cette idée et demande un législateur pour le poète, le temps et le pain.

« Veuillez apprendre ce fait au législateur nommé M. Charlemagne, qui (le 3o août) vient de désigner mon ouvrage comme enseignant le suicide. Il est triste de parler pour ceux qui ne savent pas entendre, et d'écrire pour ceux qui ne savent pas lire! »

Et qu'on ne mette pas en doute la sincérité de cette protestation. Si Vigny avait réellement voulu faire, dans la pièce de Chatterton, l'apologie du suicide, il n'aurait pas écrit la lettre qu'on vient de lire, et plus tard, quand il se sentit dévoré par le cancer, il aurait pris un pistolet pour mettre un terme à ses souffrances. Il écrivait un jour à sa filleule, Mme Lachaud, née Louise Ancelot, à propos du livre de Servitude et grandeur militaires : « Il faut que vous sachiez, vous, Louise, que toutes les fois que dans ce livre il y a je, c'est la vérité (i)! » Et le fait est que personne n'eut à un plus haut degré que lui l'amour de la vérité. Il lui

(i) Histoire d'une Ame.

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aurait sacrifié sa vie, s'il l'avait fallu; il lui sacrifia ses plus chers intérêts, sous la monarchie de Juillet, pour demeurer fidèle à ses principes. Il s'était pourtant bien gardé d'en faire étalage, et ce n'est guère qu'en 1 848, quand il se porta à la députation clans la Charente, qu'on apprit par lesjournauxque, depuis la chute de Charles X, les préférences de cet aristocrate étaient allées à la démocratie. Mais il suffisait qu'il eût des opinions républicaines pour ne pas répondre aux avances du roi Louis-Philippe et de sa famille. Et c'est en toute vérité que, le 3 août i852, il mandait à sa cousine, la vicomtesse du Plessis : « Quand par hasard vous vous occuperez de votre cousin, vous ferez bien de vous informer, car je crois que vous ignorez ce qu'il a fait. On vous dira: pendant dix-huit ans, il a résisté à toutes les séductions comme grâces, marques d'estime, et même d'attention, de la famille d'Orléans. Il n'y a rien qui ne lui ait été offert sous ce règne. On lui a offert la pairie, il refusa (i). »

Le désintéressement se doublait chez lui d'une bonté dont ceux qui l'approchèrent reçurent les plus touchants témoignages. I\appellerai-je ce qu'il fit pour Brizeux, pour Emile Péhant, pour Lassai!lv,pour Mlle Sedaine et tant d'autres littérateurs

(i) Revue des Deux Monda du ier jamicr 1897.

malheureux (1)? J'aime mieux souligner ce trait de compassion qui n'est rien par lui-même, mais où s'épanouit vraiment la fleur de son âme. Jele relève dans une lettre adressée à Mm8 Lachaud : « J'ai fait deux mariages dans les gens demamaison,lui écrivait-il du Maine-Giraud, les maladies de leurs enfants viennent quelquefois de leurs logements, je m'amuse à faire parqueter leurs chambres. A quoi servirait tant de bois de chênes? Les ouragans les renversent et moi je les emploie ainsi (2). »

Mais c'est surtout dans ses rapports avec sa mère et avec sa femme, durant leur long-ue maladie, qu'éclata la bonté de son cœur. C'est en i834 que sa mère tomba en paralysie. Elle demeura quatre ans dans cet état, sans espoir de guérison.Il se constitua son garde-malade et la soigna comme une sœur des pauvres, sans jamais faire entendre une plainte. Quand elle mourut, il eut des cris qu'un janséniste seul aurait trouvés :

« Vendredi 22 décembre (i83j) après avoir prié sur le cercueil de ma pauvre mère.

« Mon Dieu ! mon Dieu ! avez-vous daigné connaître mon cœur et ma vie? mon Dieu m'avez-

(1) Journal d'un Poète.

(2) Histoire d'une Ame,

vous réservé la fin de ma pauvre et noble mère comme un spectacle pour me rendre à vous plus entièrement? Avcz-vous donc permis (pie la mort attendit mon retour? Sou àme, sa belle âme, avaitelle encore assez de force pour s'arrêter et m'attendre ?

« Avez-vous reçu dans votre sein celte âme vertueuse,© mon Dieu? Soutenez-moi dans cet espoir; que cène soit pas un passager désir, qu'il devienne une foi fervente.

« Depuis quatre ans, j'avais reçu ses continuelles tendresses et des adieux intérieurement destinés à moi, mais qu'elle n'osait exprimer pour ne pas trop s'attendrir. Là sont mes consolations secrètes. Ses mots échappés nourrissent mon amour pour elle et apaisent un peu ma douleur ; mais pourquoi ne plus entendre sa voix ?

« Mais, mon Dieu, n'est-ce pas un bienfait de votre main, qu'après une tendresse si grande que la mienne je n'aie pas eu la douleur de la voir périr il y a quatre ans, et que j'aie joui de sa voix et de sa vue pendant si longtemps? Que j'aie pu l'amener à s'apaiser dans les irritations violentes de sa maladie, à reconnaître qu'elle était heureuse et vénérée, adorée et divertie de ses ennuis par des

soins et des caresses sans fin? à se plaire à la vue des tableaux et en écoutant la belle musique ? Estce pour qu'elle s'éteignit ainsi plus doucement que vous avez permis qu'elle conservât toujours cette sublime sérénité, et ce repos pur et profond ? — Je cherche inutilement des consolations dans celte assurance qu'elle devait finir manquant de la force de vivre, qu'elle n'a pas souffert et qu'elle a entendu mes paroles et y a répondu par son adieu. Donnezmoi, ô mon Dieu! la certitude qu'elle m'entend et qu'elle sait ma douleur ; qu'elle est dans le repos bienheureux des anges et que, par vous, à sa prière je puis être pardonné de mes fautes (i) ? »

Est-ce là le langage, je vous le demande, sont-ce là les sentiments du pessimiste désespéré et en quelque sorte impie que quelques-uns se sont efforcés de nous montrer à travers certaines pensées de son Journal ou certaines pièces de ses Destinées? Et cependant, si quelqu'un eut le droit de douter de la Providence, c'est bien le poète qui, de i835 à i8G3, de la trahison de sa maîtresse à la mort de sa femme, ne quitta, selon ses expressions, le chagrin que pour la maladie et la maladie que pour le chagrin ?

Il n'en douta pourtant jamais. Et s'il se raidit

(i) Journal d'un Poète.

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parfois sous le fouet de la colère divine, s'il se drapa dans sa douleur comme dans un manteau, ce fut peut-être pour faire preuve de stoïcisme, par un reste d'orgueil humain, ou encore pour justifier la fierté de son cri :

J'aime la majesté des souffrances humaines !

Mais ce fut aussi par esprit de résig-nation, de pénitence, pour expier ses fautes dans cette vallée de larmes.

Ce qui l'établit à mes yeux, bien mieux que ses vers posthumes, quelque admirables qu'ils soient, et bien mieux aussi que ses Pensées, dont quelquesunes sont assez énigmatiques, c'est sa correspondance intime avec sa cousine du Plessis, avec sa filleule Louise Ancelot surtout, qu'il aimait comme sa propre fille. C'est là qu'il faut le chercher, là qu'il se livre tout entier, sans pose, tout naturellement, comme il était, et qu'il se révèle éducateur et port-royaliste avéré. Presque toutes ses lettres sont datées du Maine-Giraud et ont trait aux choses de l'âme et de la religion. J'ajoute — ce qui a bien sa valeur — qu'elles sont des quinze dernières années de sa vie.

Un jour il écrit à Mme Lachaud qu'il est parrain d'une cloche et qu'il fait venir de Paris une statue i 2G

de la Sainte- Vierge pour la donnera une église d'un village voisin. 11 lui demande à celte occasion sur quel aulel elle doit être placée. Et cette question, qui n'a l'air de rien, est pour moi très suggestive. Elle signifie que, tout en ayant, comme les portroyalistes, de la dévotion à la Sainte-Vierge, il n'admet pas que dans l'église elle puisse prendre la première place (i).

Une autre fois — la veille de Noël — il recommande à sa filleule de lui garder une prière au moment de minuit. « A cette heure-là, je vous enverrai par Ja pensée tous les Anges gardiens dont je puis disposer, afin qu'ils vous apportent chaque jour de l'année prochaine les plus douces choses que vous ayez jamais désirées (2). »

Une autre autre fois encore, après lui avoir reproché d'être trop catholique romaine, il lui conseille de lire l'Imitation, qu'il sait par cœur. « Mais je vous en avertis, lui dit-il, prenez garde de me forcer à laisser tomber sur vos litaniesquelques grands coupsde raison pareils aux coups d'épéede Roland; j'ai ainsi fait voir du pays à bien des abbés et même à des abbesses... J'évite avec vous ces petits duels de controverse, de peur de vous faire du

(1) Histoire d'une Ame.

(2) Idem.

mal sans le vouloir, et malgré moi, emporté parles mouvements irrésistibles d'une farouche sincérité, que jamais l'éducation sévère que vous savez, ni l'armée, ni le monde n'ont pu arrêter lorsqu'elle veut éclater. Mes réflexions mêmes n'y réussissent pas, et ensuite ma mémoire se lève, me suit,

Monte eu croupe et galope avec moi,

et fait d'un mot un reproche, presque un remords, si elle me dit qu'il a pu affliger (i). »

Mn"' Lachaud avait un fils. Quand vint le moment de le mettre au collège, Alfred de Vigny lui donna raison de ne pas le laisser en pension «'litière et complète. « Il est lion, lui écrivait-il, que les enfants reviennent le soir entendre le langage de leur famille ce port d'où ils partent et où ils doivent toujours revenir. Ceux qui n'entendent jamais que les propos dn collège ne sont plus en harmonie avec leur maison quand ils y rentrent ; ils n'onl sur la vie que les idées que les autres leur ont données ctdes ambitions fausses, étrangères aux désirs jus! es et réfléchis de leurs parents, hostiles quelquefois. Les jeunes gens qui reviennent le soir auprès de leur mère y respirent l'air pur et sain de

(i) Histoire d'une Ame.

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leur berceau; sa conversation leur donne des idées justes de toutes choses et les repose des enseignements factices de l'école. Ils peuvent se dire : Et je vais avec l'ambroisie m'en débarbouiller tout à fait.

« La vôtre les lavera de tout et développera en eux ce qu'on oublie dans l'enseignement public : le cœur. Il y a des gens qui trouvent que le cœur est un organe gênant et ne s'occupent guère de le développer. Il s'épanouit tard et il est plus rare qu'on ne croit (i). »

Le moded'éducation si énergiquementeondamné par Alfred de Vigny fut donc épargné au fils de Mme Lachaud, qui retrouva chaque soir, dans la maison paternelle, « des idées justes » à la place des idées factices de l'enseignement public et « respira un air plus pur et plus sain ».

Quelques années après, l'auteur de Stello voulut qu'à cette éducation familiale se joignît un enseignement plus élevé, et il donna sur ce point les conseils suivants :

« Je désire que vous ayez mûri votre projet d'emporter avec vous le livre de l'abbé Gratry que vous avez vu sur ma table, les Sources. Ce livre est fait pour les jeunes gens de vingt ans qui, sor-

(i) Histoire d'une Ame.

tis de la classe et regardant la vie en l'ace, comme un voyageur regarde une longue plaine qu'il a à parcourir, sentent qu'il faut d'abord s'examiner, se connaître et se former par la seconde éducation que l'on se fait à soi-même. Le silence, l'étude, la science comparée sont des chapitres excellents, par-dessus tout le livre, ainsiquela morale. Ajournez-lui la lecture des parties abstraites, comme les mathématiques et l'astronomie théologique qui l'effaroucheraient ; mais dans les trop longues soirées de la campagne, faites-lui lire le plus que vous pourrez à lui et à sa sœur, tout haut. Je suis étonné que personne aux collège et lycée ne l'ait exercé à lire à haute voix. — Vous, chère Louise, qui avez écrit tant de petites observations sur son caractère, tâchez de le former,, de deviner ce qu'il peut être, afin qu'il ne manque pas sa vie en entrant dans quelque carrière mal choisie qu'il lui faudrait quitter. Puis-je mieux vous montrer ma profonde affection, chère et douceamie, qu'en vous parlant de ce qui fait l'objet constant de vos soins (i) ? »

Lamartine raconte qu'il avait nourri l'espérance d'être appelé un jour au rôle de gouverneur du prince impérial. C'avait été le rêve aussi du grand

(i) Histoire d'une Ame.

Biaise, s'il faut en croire Nicole. « On a souvent ouï dire à M. Pascal que nul emploi au monde ne lui eût plus agréé que celui d'instituteur de l'héritier présomptif de la couronne de France et qu'il aurait volontiers sacrifié sa vie pour une chose si importante. » Je doute que Vigny eût poussé aussi loin le sacrifice, mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il eût été pour le jeune prince qui devait si tristement finir un précepteur incomparable.

Je reviens à la vicomtesse du Plessis, sa cousine de Touraine, qui semble avoir eu le privilège de l'amuser un peu.

Un jour, elle lui fait part du mariage de deux âmes pures, autrement dit d'un mariage blanc. Aussitôt Vigny de lui répondre :

« Savez-vous qu'il n'y a rien de plus beau que ce mariage de deux âmes pures que vous m'annoncez ?

« i° On mettra entre les mains de la fiancée un rosaire ou un scapulaire quelconque, je suppose le vôtre. Puis on lui donnera à lire, après la messe, la Fleur des saints (i). Là, elle verra que dans la primitive Eglise le mariage fut considéré souvent commeimpur,quebeaucoup de saints, mariés avant

(i) Livre mystique du Jésuite espagnol Ribadeneira.

leur conversion, firent vœu de vivre dans ie désert avec leur femme, maisde l'aimer comme une sœur. Leur sainteté leur fit ainsi une seconde virginité, infiniment plus belle et plus méritoire que la première, puisque la tentation était là, tout à côté des mariés. Ils y gagnèrent le ciel d'où ils nous bénissent et l'honneur d'être inscrits sur notre calendrier.

« 2° On fera lire à la fiancée Platon et tous ses dialogues, afin qu'elle ait pour le corps périssable le juste mépris qu'il mérite, etelleira à l'autel sans toucher la main de ce guerrier, notre cousin, qui l'a déjà devancée, à ce qu'il paraît (d'après votre récit) dans ces pieuses résolutions. La nuit elle n'aura pas besoin de prendre de chloroforme, comme la jeune et prudente Anglaise que vous savez. Personne n'attentera à sa pudeur, et vous entonnerez avec les deux époux un cantique d'actions de grâces (i). »

Il n'y a pas que dans la primitive Eglise que le mariage était considéré comme une déchéance, on n'a qu'à lire la lettreque la Mère Ag-nès écrivait un jour à son neveu, l'illustre avocat Le Maître, sur son projet de mariage, pour voir que Port-Royal pensait de la même façon.

(i) Revue des Deux Mondes du i" janvier 1897.

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Vigny connaissait donc son Port Royal sur Le bout du doigt. Mais la lettre la plus janséniste qu'il ait jamais écrite, à ma connaissance, celle qui nous donne la mesure exacte de ses sentiments chrétiens, j'ai la bonne fortune de pouvoir la publier ici. Elle est datée du 3 juillet 1 867 et fut adressée à Mlle Valentine de Saint-Chamans, actuellement Mme Edouard de Glérembault,, à l'occasion de sa première communion :

« Je crois fermement en votre bonté, ma clière petite Valentine, et je vous prie de l'employer tout entière à me pardonner mon immobilité et mon silence.

« Il faut qu'une filleule ait de l'indulgence pour son parrain et qu'elle l'excuse d'avoir une suite d'inquiétudes presque sans interruption. Votre cousine, Mme de Vigny, a été malade depuis plus d'un mois d'une fluxion de poitrine à peine guérie. Depuis trois jours seulement elle peut se lever et marcher dans la chambre. Votre aimable petit billet m'est venu au milieu des nuits de garde-malade et de consultations de médecins.

« J'ai compté un peu sur ma cousine et votre sœur aînée pour vous faire souvenir de tout ce qui

m'attache ainsi à Paris d'une manière si sévère et souvent si affligeante.

« Vous voilà donc plus chrétienne que jamais, et je regrette de ne vous avoir pas vue approchant des sacrements qui vous ont été donnés. Je suis sur que vous étiez troublée de cette audace tjuc nous cirons ce jour-là de recevoir Dieu même sur nos lèvres. Vous pouviez dire en vous-même:

Seigneur, dans ta grâce adorable

Quel niorlel est digue d'entrer !

Qui pourra, grand Dieu, pénétrer

Ce sanctuaire impénétrable Où tes saints inclinés, d'un œil respectueux, Contemplent de ton front l'éclat majestueux ?

ce Et deviez être reconnaissante et remercier le ciel de votre guérison, quand vous aviez une maladie qui effrayait votre bonne mère etnous affligeait; vous auriez pu dire aussi comme les beaux cantiques :

J'ai vu mes tristes journées

Décliner vers leur penchant,

Au midi de mes années

Je touchais à mon couchant.

« Mais aujourd'hui vous direz le soir (et c'est la pénitence que je vous impose, comme un confesseur, en vous écrivant sur la table de l'Académie Française) :

Seigneur, il faut que la terre Sache de moi vos bienfaits, Vous ne m'avez fait la guerre.

Que pour me donner la paix.

Heureux l'homme à qui la grâce Départ son don efficace Puisé dans ses saints trésors, Et qui, rallumant sa flamme, Trouve la santé de l'âme, Dans les souffrances du corps !

« Après cela vous chercherez, vous lirez, vous vous informerez, el vous trouverez de quel poète sont ces beaux vers, et vous les lirez tous, et vous apprendrez par cœur ceux qui vous auront touchée.

« Embrassez pour moi madame votre mère et vos sœurs, el écrivez-moi l'absolution que vous me donnez, j'espère, pour mon absence et pour le long- sermon que je viens de vous faire (i).

6, nie des Ecuries-d' Artois, Paris.

J'ai souligné à dessein la phrase de cette lettre où il est dit : a Je suis sûr que vous étiez troublée de cette audace que nous avons ce jour-là de recevoir Dieu même sur nos lèvres. » On y respire, en efifet, la sainte frayeur que les jansénistes des grands jours éprouvaient en approchant de la

(1) Lettre inédite communiquée par M. Ed. de Clérembanlt.

Lio

la Vie polit/que, littéraire et religieuse 467

communion. Qu'on veuille bien se souvenir à ce sujet des polémiques d'Antoine Arnauld, de son livre qui déchaîna la première tempête sur Port- Iloval et du nombre considérable des clercs du parti qui s'arrêtèrent au diaconat et au sous-diaconat pour n'avoir pas à faire descendre de leurs mains indignes le Saint-Sacrement sur l'autel.

Et maintenant que pourrais-je ajouter à l'appui ma thèse? Il me semble que j'ai gagné la cause que je viens de plaider d'une façon si imparfaite, d'ailleurs. On m'objectera peut-être que l'homme est double et que ces sentiments chrétiens qu'exprimait Vigny dans sa correspondance avec cette fillette et ces jeunes femmes ne l'empêchaient pas d'en avoir d'autres, qui étaient plutôt d'un pur sceptique, quand il conversait seul avec son esprit ou qu'il prenait le masque du Docteur Noir. Je ne dis pas non, mais c'est précisément parce que l'homme est double que je me méfie du scepticisme de surface de Vigny. Que son esprit ait été troublé par les grands événements qui, de i83o à i852, bouleversèrent la scène du monde ; que sa foi religieuse ait vacillé un moment comme une lampe près de s'éteindre, c'est un fait indéniable puisqu'il avouait un jour à M1'8 Maunoir qu'il avait craint « d'être entraîné vers la religion prétendue réfor-

468 ALFHliD DE VIGNY

mée ». Mais il y a encore assez loin du protestantisme au scepticisme, et s'il n'abjura pas, ce ne fut ni par respect humain ou fausse honte, puisque sa femme était protestante, ni par manque de foi, puisque, dans son admirable lettre au pasteur Bungener (r), il prenait la défense de « la Divinité menacée par le matérialisme et le panthéisme à la fois »; c'est uniquement parce que dès cette époque (i852) il avait placé son idéal religieux en dehors et au-dessus de toutes les confessions. Et nous allons voir que le chrétien qui demeurait en lui, à son insu peut-être, après avoir supporté les pires souffrances avec une résignation toute stoïque, dépouilla le Docteur Noir aux portes de la tombe et mourut dans les bras de la religion où il était né.

Mais avant de mourir de cette mort chrétienne, Alfred de Vigny eut à soutenir plus d'un combat et repoussa plus d'un assaut. Du jour, en efFet, où le mal qui le rongeait parut sans remède et où sa vie fut en danger, les parentes qui l'entouraient, les voisines qui le visitaient ne lui laissèrent plus

(i) Voir au tome suivant le chapitre de Camille Maunoir.

LA VIE POLITIQUE, LITTER.AIUE ET Rlil IGIEUSE 4^9

de repos qu'il ne se mît en règle avec l'Eglise. Nous avons à cet égard une lettre de lui à Mme de Saint-Maur,qui est tout à fait instructive :

« Je vous assure, lui écrivait-il, que j'ai des remords d'avoir été malade comme si c'était une faute bien grave de ma part. Car j'ai été cause ainsi des souffrances de son excellent cœur toujours menacé, hélas ! et toujours blessé des moindres choses. (Il s'agit de sa femme.) Vous allez donc enfin revenir, vous m'aiderez à réparer le mal qu'on lui a fait avec de bonnes intentions sans doute, mais sans ménagements.

« Je sais à présent, mais trop tard, quels effrois dangereux on lui a causés à mon occasion. Mes voisines, la fille et la mère elle-même (i), ne lui ménageaient pas leurs excessives prévoyances, et elles avaient imaginé de se charger de mon salut. Il ne leur semblait pas facile de m'en parler, mais elles prenaient le chemin détournéet faisaient passer par elle leurs conseils les plus sinistres. Chaque fois qu'elle les avait vues, elle allait s'enfermer pour sangloter dans sa chambre et revenait sourire près de mon lit. Mais ses yeux déjà trop malades la trahissaient et se sont cruellement ressentis des

(i) Mme et M"e d'Orvillc, qui habitaient la maison de Vigny. i 27

tourments qu'on lui apportait ainsi. On ne se met pas assez à la place d'une personne dont la sensibilité est si vive que la sienne. Toute conversation sur les croyances religieuses lui semble un reproche fait à la sienne (i), et les entretiens mystérieux sur les confesseurs et l'accès qu'il serait bon de leur rendre possible lui apportaient une épouvante inexprimable dont j'espère la prévenir à l'avenir.

« Dans la simplicité de ces honnêtes personnes, il n'entre pas assez d'idées saines et véritablement graves. Elles ne considèrent pas qu'un homme qui a écrit ce qui est publié dans mes livres a depuis long-temps construit en lui-môme l'édifice immuable de ses idées philosophiques, théologiques et tliêosop/iiques, qu'il a étudié à fond toutes les doctrines et théodicées antiques et modernes et que, s'il veut bien ne pas les exprimer et les développer dans des livres, ni même dans les conversations passagères, c'est parce qu'il ménage la faiblesse égoïste de pauvres âmes qui s'appuient encore sur des pratiques païennes et qui n'ont pas l'abondance de bonté qui devrait leur suffire pour faire le bien sans réclamer une récompense, y mettre un prix et fixer des conditions comme par un acte de notaire.

« En vérité, cela va presque encore jusque-là et

(i) On sait que Mme de Vigny était protestante.

pour ne pas être trop longtemps sérieux, il faut que je vous apprenne une anecdote presque de votre pays. L'un de mes amis m'a dit avoir vu et tenu dans ses mains un parchemin signé de saint Dominique et que l'on conserve pieusement dans le Midi. C'est un acte par lequel il promet à un brave gentilhomme, voisin des terres de son petit couvent, autant d'arpents de sol labourable au paradis qu'il en cédera gratuitement aux Dominicains autour de leur maison. L'échange fut fait et enregistré (i). » Cette lettre est du 4 octobre 1862. Elle prouve qu'à cette date, c'est-à-dire moins d'un an avant de mourir, Alfred de Vigny repoussait toute idée de conversion ! Six mois plus tard, le 2 avril 1 863, il écrivaità Mma du Plessis, sa cousine:

« Après une vie toujours active, une immobilité de deux ans a altéré ma constitution et tous les jours mes jambes sont gonflées, et je ne peux ni me lever d'un fauteuil, ni marcher dans la chambre sans le soutien de deux personnes. Les frictions de toute sorte n'y ont rien fait, et aujourd'hui même je suis dans le même état. Vers trois heures on me lève. Je cherche alors à recevoir mes parents, à leur paraître guéri; mais ces efforts-là me font mal

(1) Revue de Paris, du i5 juillet igoo.

presque toujours. Cependant, il me semble que j'ai quelquefois réussi, car vous me paraissez très rassurée et vous m'écrivez, en folâtrant, que c'est pour ne reparaître que tel que j'étais que je reste chez moi. Cependant je dois croire qu'en autres récils mes parents sont moins optimistes, car nous avons des cousines pieuses qui ont multiplié près de moi les amulettes, les médailles de la Vierge Immaculée, et même des saintes amoureuses comme Mme de Chantai. Le pauvre archevêque de Paris (que ces médailles n'ont malheureusement pas sauvé) m'est venu voir trois fois, comme depuis, l'évêque d'Orléans et un certain nombre d'abbés que je vous décrirai plus tard, ainsi que leurs rapports avec moi, en grand détail et vérité historique (i). »

Il est fâcheux que la mort ne lui ait pas laissé le temps de raconter en détail ces pieuses visites, car nous saurions de façon certaine dans quels sentiments il ouvrit son âme au prêtre, et les discussions à cet égard ne seraient plus permises. Mais le peu que nous a révélé sa correspondance avec le P. Gratry et le témoignage non suspect de la femme dévote qui assista à ses derniers moments nous suffisent pour en parler en connaissance de cause.

(i) Revue des Deux Mondes du ier janvier 1897.

Le premier prêtre qui semble avoir entrepris de le convertir, ou plutôt de le réconcilier, avec l'Eglise romaine, fut, en effet, le P. Gratry. Disons tout de suite que personne n'en était plus capable. D'abord Alfred de Vigny lui avait toujours montré beaucoup de sympathie ; ensuite ils étaient, sans s'en douter, beaucoup plus près l'un de l'autre qu'ils ne paraissaient à première vue. Autant Vigny était en dedans, concentré, replié, méditatif, autant le P. Gratry était en dehors exubérant, exalté, on pourrait presque dire illuminé. Mais ils étaient tous deux foncièrement mystiques, et tous deux s'étaient laissé conduire par la femme dans les voies différentes qu'ils avaient suivies. Que si leur idéal religieux n'était pas tout à fait le même, ils avaient à peu de chose près le même idéal social, et leur générosité naturelle, leur ardeur à faire le bien, leur compassion pour tout ce qui souffre les faisaient frères au regard de Dieu.

Nous avons vu qu'Alfred de Vigny goûtait énormément les Sources du P. Gratry. Quand on a lu et médité ce petit livre, on s'explique sans peine qu'un esprit sérieux et réfléchi, ami du silence et de la solitude, se soit pris au charme profond des pensées que voici :

l\~]l\ ALFRED DE VIGNY

« — J'ai horreur de la métaphysique abstraite et de toute science qui ne se relie pas à la morale, à Dieu, au bien des hommes.

« — La plupart des hommes, surtout des hommes d'étude, n'ont pas une demi-heure de silence par jour. Et quand le livre de Y Apocalypse dit quelque part : ci Et il se fit dans le ciel un silence d'une demi-heure », je crois que le texte sacré signale un fait bien rare dans le ciel des âmes.

« — Il faut donc écouter Dieu, il faut faire silence pour l'entendre.

« — Mais le silence suftit-il ? — Oui, car, dit saint Augustin, la sagesse éternelle ne cesse de parler à la créature raisonnable, et la raison ne cesse de fermenter en nous. »

C'est au mois d'octobre 1861 que le célèbre oratorien entra en relations avec le poète de la Maison du Berger et de la Mort du Loup. Le P. Gratry était alors candidat à l'Académie Française (1) et s'était présenté plusieurs fois chez Alfred de Vigny pour lui faire la visite traditionnelle, sans avoir pu arriver jusqu'à lui, car il gardait le lit depuis le 4 septembre. Mais dès que le malade put se

(1) 11 ne fut élu que le 2 mai 1867, en remplacement de M. de Barante.Je renvoie le lecteur au chapitre que je lui ai consacré dans le tome III des Derniers Jansénistes.

LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE ET RELIGIEUSE t\^

lever, il s'empressa de lui écrire qu'il serait heureux de le recevoir et de l'entretenir librement des ouvrages qu'il avait eu la bonté de lui envoyer. Le lendemain même, 23 octobre, le P. Gratry franchissait le seuil de Vigny, au coup de 2 heures. Leur correspondance, qu'on a publiée naguère (1), est muette sur cette première entrevue, mais elle dut être très cordiale, car nous savons par un billet du P. Gratry, daté du 3o novembre, que le poète lui promit d'aller l'écouter le dimanche suivant à la chapelle de la rue Monsieur. C'est là, en effet, non loin de la rue Barbet-de-Jouv,où il avait été autorisé à habiter après sa rupture avec le P. Petetot, de l'Oratoire, que le P. Gratry faisait entendre la parole de Dieu à sa clientèle d'élite.

Cependant les choses n'allaient pas aussi vite que le Père l'aurait voulu. Vigny avait même laissé passer les fêtes de Noël sans faire un pas dans la voie où il désirait tant le voir entrer, et il s'étonnait de ses « incertitudes sur la foi chrétienne et catholique » qu'il était si heureux de posséder Pleine et entière.

Un jour, n'y tenant plus, il lui annonça sa visite pour le lendemain. Mais Vigny, qui n'avait pas l'habitude d'être pris d'assaut et qui regrettait

(1) Cf. le Mercure de France, numéro de décembre 1900.

peut-être déjà de s'être trop ouvert au P. Gratry, ! Vigny s'empressa de l'avertir qu'il ne lui serait pas possible de le recevoir. « Je vous écrirai, lui disaitil, quel jour je me verrai plus assuré de demeurer seul avec vous sans que nulle interruption m'empêche de vous entendre. J'espère que ce sera bientôt... »

On était au 5 janvier 1862. Trois jours après, le P. Gratry revenait à la charge en des termes dont l'affectueuse insistance laissait trop voir le bout de l'oreille du confesseur.

« Quand vous êtes malade ou fatigué, ne seraitce donc pas le moment de me faire venir, afin de vous parler ou de vous soigner? Prenez-moi, s'il vous plaît, comme garde-malade ou sœur de charité. Du reste, j'ai vraiment quelque chose d'important à vous dire sur ce sujet. »

Cette fois, Vigny trouva que l'intérêt que lui portait le P. Gratry frisait l'indiscrétion, voire l'importunité, et répondit sur un ton légèrement ironique :

« 18 janvier 1862, samedi.

« Nous ne nousconnaissonspas, monsieur l'abbé,, et vous vous tromperiez chaque jour sur moi, si vous me supposiez ou fâché ou content d'une con-

LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE ET RELIGIEUSE l\'jr]

versation sur les choses surnaturelles et mystiques. Nous n'avons fait encore que les effleurer en plaisantant. Un jour je vous en parlerai avec plus de suite et de gravité, mais ce ne sera pas à présent. La controverse est une escrime assez fatigante, et il faut disposer de toutes ses forces pour que les armes soient égales.

« Il ne convient pas, d'ailleurs, que nous confondions les deux questions de la destinée des élus du ciel et des élus de l'Académie Française...

« Vous pourrez un jour paisiblement m'excommunier au coin du feu si vous voulez, mais à présent je suis à la fois garde-malade et encore souffrant. Le silence est un des moyens de guérison qui me sont prescrits et les médecins sont d'accord avec Ste/lo, qui dit que : la solitude est sainte.

« J'aurai plus de plaisir à vous rendre la parole que vous à la prendre assurément... »

Mais le Père Gratry n'était pas homme à se décourager pour si peu. Quand il avait entrepris de convertir un pécheur de marque, toutes les occasions lui étaient bonnes pour entrer en contact avec lui.

« J'aime les âmes, écrivait-il à Lamartine, en 1857, et il y a des âmes lumineuses que j'ai aimées de tout temps, sans avoir jamais rencontré l'occasion de communications directes. Si elles

disparaissaient de cette terre avant moi, je serais étonné, désolé, de ne les avoir jamais embrassées... Or, voici la plus lumineuse de ces âmes qui daigne me saluer la première. Quel bonheur! Aussi, Monsieur, je vous demande la permission de vous faire une visite, soit à Paris, soit à Saint-Point, si je retourne dans le Midi. Je voudrais une bonne fois chercher à voir de près si le ressort de votre espérance et le dernier but de votre ambition dans cette vie est ce que je soupçonne, et si vous espérez, et voulez vivre assez pour contribuer à mettre sur la terre un peu plus de justice, d'amour et de sérénité. On le pourrait. Oh! si vous le vouliez très fortement, comme Dieu vous bénirait! et que de bien vous pourriez accomplir! Le reste ne peut se dire que de vive voix (1). »

D'autre part, M. Jules Levallois nous raconte en ses Mémoires d'un critique que le P. Gralry, « qui n'était pas d'un esprit embarrassé », alla jusqu'à promettre à Augustin Thierry de lui rendre la santé, le mouvement et la vue, s'il consentait à modifier son texte primitif de la Conquête de l'Angleterre, mais que la plupart de ces obsessions furent conjurées par la fermeté de M. Amédée Thierry, « âme

(1) Lettres à Lamartine, p. 28O.

«religieuse, conscience très droite, caractère incapable de se prêter à une fâcheuse transaction... » Loin donc d'être refroidi par la réponse plutôt négative d'Alfred de Vigny, l'illustre oratorien lui risposta sur le champ :

» Cher Monsieur, « ... Parce que vous êtes au lit, vous craignez de me recevoir. Mais je ne suis pas un étranger. Vous recevez bien le médecin ! Eh bien! quel qu'il soit (surtout s'il est grand médecin, il comprendra ceci), je suis peut-être plus médecin que lui. Comment peut-on perdre le précieux temps de la maladie, en ne l'employant pas à la régénération religieuse! Et la régénération religieuse de l'âme, je l'ai scientifiquement constaté dix fois, très souvent régénère le corps, ou du moins le ranime, le guérit pour longtemps. La plus grande des forces, les hommes la laissent dormir en eux ou à côté d'eux! a

Cependant Vigny ne se laissait pas entamer. Le P. Gratry avait beau lui répéter dans toutes ses lettres qu'il fallait « invoquer Dieu par une ardente prière » et « inoculer dans son âme et dans son corps la force de Dieu », il avait l'air de pas entendre, quoique, au fond, j'en suis convaincu, il fût touché des vains efforts de ce saint prêtre*

Alors, le P. Gratry eut recours à un moyen qui montre son âme naïve dans toute sa beauté mystique. Sainte-Beuve disait malicieusement qu'on lisait sur sa figure : « Je crois à l'Im maculée-Conception ! » Il croyait, en effet,si fortement au pouvoir de la Vierge sur le cœur du pécheur endurci qu'il envoya au poète son Mois de Marie avec la ferme espérance qu'il en serait ébranlé :

« Je brave le respect humain, lui disait-il, et je soutiens ce que j'y affirme comme scientifique et philosophique. Je vous demande de lire le chapitre XXV : Santé des infirmes, et de me dire si, oui ou non, vous êtes certain qu'il n'y a rien de vrai dans la merveilleuse parole de Bossuet, qui est le diamant de ce chapitre... »

Et Vigny de se transporter, comme de juste, au chapitre en question et d'y lire attentivement ces ligues de Bossuet parlant du chrétien qui se donne toutentier à la Vierge: « Cet acte livre toutl'homine à Dieu, son âme, son corps, toutes ses pensées, tous ses désirs, tous ses membres, toutes ses veines avec tout le sang qu'elles renferment, tous ses nerfs, jusqu'aux moindres linéaments, tous ses os, jusqu'à l'intérieur, jusqu'à la moelle (i)! »

(i) Le Mois de Marie de V Immaculée-Conception , édition de 1892, p. 2/(9.

La vie politioue, littéraire et religieuse 48 1

Mais je doute qu'il en ait reçu le moindre ébranlement, car, pour comprendre ce langage mystique, il ne suffit pas d'être mystique et chrétien, il faut avoir la foi catholique, et Vigny l'avait perdue.

Le P. Gratry prêchait donc dans le désert? Pas tout à fait, car bientôt Vigny lui ouvrit sa porte à deux battants, et notre apologiste put s'escrimer avec lui de vive voix et en tête à tête. Mais je crois que l'éloquent oratorien avait conscience de son infériorité quand il se disait « nul sur cet exercice » et qu'il argumentait mieux la plume à la main. Eu tout cas, il appert de la lettre suivante que Vigny, dans leurs conversations, s'amusait à plaider le faux pour savoir le vrai.

« Je suis enfin forcé de reconnaître, lui écrivait le P. Gratry à la date du 16 juillet 1862 (1), que vous vous posezcomme pur sceptique: « On ne peut rien affirmer », dites- vous... Tel est le résumé de toutes nos conversations.

« Eh bien, je ne puis croire que ce soit sérieux, que ce soit là votre tout.

« Il me semble que, comme le Dr Noir, vous prétendez d'abord développer ce système, ou plutôt

(1) Le P. Gratry était alors à Allevard, auprès de Pévêque d'Orléans, qui y faisait une cure.

cette face de L'esprit humain, et qu'ensuite vous seriez prêt à développer les autres faces de la pensée humaine avec la même verve de forme et de détails. »

Hé! hé! voilà qui n'est point trop mal vu, et m'est avis que cette remarque est d'un observateur qui a l'habitude de lire au fond des âmes les plus compliquées.

Le P. Gratry continuait sur le même ton, comme pour lui donner à entendre qu'il n'était point dupe de son manège:

« Je crois cela, parce que cette face connue, la moindre et la moins soutenable, ne peut pas être votre tout. Ce ne serait pas suffisant. Je ne puis consentir à voir là le fond de la pensée de l'un des écrivains pour lequel j'ai senti et sentirai le plus de sympathie, et qui, lui-même, en tout désintéressement, a bien voulu toujours se montrer favorable à ce que j'écris.

« J'espère donc que vous me développerez autre chose avec l'admirable variété du style du Dr Noir.

« Ce que je réponds à votre dernière conversation, c'est que votre thèse textuelle est ceci: « On ne peut rien affirmer! » Soit. Alors ne parlons pas. Mais point. Tous vos efforts, toute votre verve, tout votre pétillant esprit tendent à établir tout autre

LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE ET RELIGIEUSE l\S6

chose, savoir ce mot de Voltaire : « Le monde est une mauvaise plaisanterie. »

« Ce n'est pas là ne rien affirmer, c'est affirmer la chose la plus énorme.

« Or, pourquoi tenez-vous à affirmer ('du moins dans cette conversation) que le monde est une mauvaise plaisanterie? Et pourquoi, moi, est-ce que je tiens> tout en connaissant parfaitement la thèse contraire, à soutenir que le monde est un admirable et très heureux chef-d'œuvre ?

« Pourquoi? Parce que les âmes sont libres de leurs orientations fondamentales.

« Mais ceux qui s'orientent dans la négation et le mépris et l'ironie ont tort, tort moral et tort intellectuel. Et ceux qui s'orientent dans l'affirmation, l'admiration et l'adoration, ont raison.

« Ils sont dans le devoir, dans le devoir moral et intellectuel de l'homme.

« Et la raison qu'on peut apporter du tort des uns et du droit des autres, c'est que la négation radicale est fausse et que l'affirmation radicale est vraie.

« Il est faux qu'il n'y ait rien.

« Il est vrai qu'il y a quelque chose. Il est faux que l'Être ne soit pas. Il est vrai que l'Être est. Je pense , donc je suis, donc l'Etre est, est un point

de départ immuable, et dont les conséquences vont très loin et même vont à tout.

« Pardonnez-moi, cher et digne Monsieur, ces assertions abruptes, mais à qui plus qu'à vous peut-on dire : Intelligenti pauca.

« Notez bien toujours que je ne vous attribue nullement, comme étant bien à vous, la thèse de négation, de mépris et d'ironie.

« H y a certes en vous tout autre chose, et, je ne puis m'empêcher de le croire, de belles et grandes convictions positives.

« Je prie Dieu de vous bénir. »

Encore une fois le P. Gratry avait parfaitement jugé son illustre correspondant. Il avait très bien vu — et c'est ce qui a échappé à la plupart des critiques contemporains — que la thèse du doute et de la négation n'était pas la sienne propre, mais celle du Docteur Noir, lequel, pour exprimer souvent ses pensées de derrière la tête, est allé certainement, dans cette voie, beaucoup plus loin que lui, Vigny, n'est jamais allé. Et c'est pour le mettre au pied du mur et le forcer à déposer le masque, qu'il lui écrivait la très belle lettre qu'on vient de lire.

Mais Vigny, malgré ses «convictions positives »,

LA VIE l'OLlTIOUE, LITTEKAIRE ET HELIGIEUSE ^85

n'était pas encore prêt à rentrer dans le giron de l'Eglise, et c'est un autre prêtre que le P. Gratry, c'est un simple curé de la banlieue parisienne, qui, un an plus tard, alors que l'éloquent oratorien avait renoncé à le convertir, eut l'insigne honneur de recevoir sa confession. Comment cela se fit-il?

Par quel secret ressort, par quel enchaînement Le ciel conduisit-il ce grand événement?

Cela se fit tout naturellement et par les voies que Dieu s'était depuis longtemps préparées. Nous avons vu qu'Alfred de Vigny était entouré d'amies et de parents qui suivaient avec anxiété la marche de sa maladie, attendant le moment psychologique de le mettre face à face avec Dieu. Quand le moment fut arrivé, l'une d'elles manda M. l'abbé Vidal, curé de Bercy, qui vint en tout hâte comme pour prendre de ses nouvelles et fut assez heureux pour le confesser dès sa seconde visite. M. Vidal avait la réputation d'un saint prêtre; son successeur m'écrivait naguère que Mgr Darboy le donnait comme modèle à son clergé pour avoir su concilier le zèle et l'activité dans le ministère paroissial avec le travail intellectuel. On ne voyait, paraît-il, le curé de Bercy qu'à l'église,

aux Œuvres ou à son bureau. Il a écrit une vie de saint Paul assez estimée et c'est lui qui administra les derniers sacrements à Mme Tastu. Ses relations avec le grand poète remontaient assez haut, puisque, dans une lettre du 20 octobre i845, Vigny invitait Busoni à venir prendre le thé chez lui avec l'abbé Vidal. Celui-ci était lié également avec Mme du Pré de Saint-Maur(i), cousine par alliance de Vigny, et je crois bien que c'est elle qui avait recommandé aux deux femmes zélées (2) qui le servaient d'envoyer chercher ce bon curé quand elles verraient l'instant propice. En tout cas, je regrette que Louis Ratisboune, après avoir lu le récit des derniers moments de son maître, se soit permis d'écrire que, s'il avait raconté sa vie à l'abbé Vidal, cet acte n'avait certainement pas le caractère d'une confession. Qu'en savait-il? On ne ment pas devant la mort (3), et la lettre de Mlle d'Orville, qui

(1) Jules du Pré de Saint-Maur (1812-1877) avait pour grand'mère une cousine germaine de Vigny. Sa femme, Clémence de Laussat, d'origine béarnaise, était une personne pieuse et intelligente, que le poète affectionnait beaucoup.

(2) Les deux domestiques de M'ae de Vigny, qui étaient protestantes.

(3) On lit à ce sujet, dans les Souvenirs personnels d'Auguste Barbier, p. 366 :

« M. de Peyronnet, cousin par sa femme de M. de Vigny, m'a raconté qu'il avait trouvé sur l'escalier du poète, quelques jours ayant sa mort, M. l'abbé Vidal, qui venait de le voir et qui avait

contient ce récit, est trop circonstanciée et par endroit trop naïve pour ne pas exprimer la vérité tout entière. C'est ainsi qu'elle nous apprend que le curé de Bercy usa d'un pieux subterfuge pour précipiter les choses. La première fois qu'il vint le visiter, ce fut comme par hasard ; la seconde, il lui dit qu'il allait partir en vacances et qu'il ne voulait absolument pas le quitter sans lui avoir donné l'absolution. Alors le pauvre malade avait de lui-même ôté son bonnet et s'était confessé avec beaucoup de respect, de sérieux et de conviction.

Après quoi, M. Vidal ayant voulu lui serrer la main, comme pour le féliciter, Alfred de Vigny l'avait embrassé en lui disant : monsieur le Curé, vous venez de faire une bonne action ! Il avait ajouté qu'il était de race religieuse et presque sacerdotale, qu'il était né catholique et mourait catholique (i).

dit ceci : Je viens de tri entretenir avec le pauvre mourant, la chose est faite : il voulait parler de sa confession.

« A propos de la mort de M. l'abbé Vidal, en 1868, M. l'abbé Falcimagne a écrit ceci dans le Monde : « D'illustres auteurs, tels que Mm8 Tastu, Alfred de Vigny, se plaisaient à consulter sa haute esthétique et sa rare érudition ; le dernier dut à son amitié après Dieu l'avantage d'une mort chrétienne. » — Cette note confirme le mot de M. le vicomte de Peyronnet. Nous sommesloin de la Mort du Loup, ce symbole élogieuxde la mort muette et solitaire du stoïque; mais j'aime mieux cette fin, elle est plus naturelle et plus humaine »

(1) Se souvenir à ce propos de ce qu'il disait, vers 1860, à un

4gO ALFHED DE VIGNY

En quoi ces détails manquent-ils de vraisem blance ? Loin d'exagérer les sentiments religieux que le poète de Moïse exprima dans cette circonstance solennelle, Mlle d'Orville regrette, au contraire, que son retour à Dieu n'ait pas été « plus spontané, plus éclatant ». Mais vous connaissiez, s'empresse-t-elle de le dire, « ce caractère qui voulait absolument concentrer tous ses sentiments en lui-même. S'il a été touché, comme il faut l'espérer, vous savez qu'il se serait bien gardé d'en convenir ». C'est là, si je ne m'abuse, un témoignage en qui on peut avoir confiance.

Ce récit d'ailleurs est confirmé par la lettre que M. Vidal lui-même écrivit en i864 au P. Langlois. On la trouvera, ainsi que celle de Mlle d'Orville, à l'Appendice de ce chapitre.

Veut-on savoir ma façon de penser très nette et très franche à ce sujet. La voici. Je crois fermement qu'Alfred de Vigny, tout chrétien qu'il était, n'aurait pas demandé de lui-même un prêtre, et qu'à sa dernière heure il se serait contenté de « regarder la croix avec respect » et d'élever son âme à Dieu.

protestant qui l'adjurait d'embrasser la religion réformée : « J'aime être catholique, parce que c'est la religion qui a fait mourir le plus de monde sur la terre. C'est toujours une douceur de se dire cela.» (Voir au tome suivant le chapitre de Delphine Bernard.)

Mais quand l'abbé Vidal lui eut tenu le langage que l'on sait, il aurait cru faire acte de mécréant en refusant les secours de la religion dans laquelle il était né, d'autant plus que le curé de Bercy, qui ' connaissait depuis longtemps ses idées philosophi- | ques,eut le bon esprit de ne point lui en parler. Et Vigny dut penser alors à sa sainte mère.

Qu'importe à présent que sa confession ait revêtu telle ou telle forme, et que, par exemple, au lieu de se mettre à genoux, il ait simplement ôté son bonnet. L'essentiel est qu'il se soit humilié devant le prêtre qui lui apportait l'absolution et qu'il ait « rempli comme une formule son devoir de chrétien » .

Aussi bien, cette mort était-elle la seule qui fût digne de lui et de sa lignée. Je ne vois pas, quant à moi, le poète de Moïse et à'Éloa mourant comme un philosophe païen, tout stoïque qu'il était. Et si jamais on avait l'idée de mettre une statue symbolique sur sa tombe, il me semble que celle qui conviendrait le mieux serait la statue de la Religion qui l'occupa toute sa vie et lui inspira ses plus beaux chants.

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