PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
A M. HENRI FERRARI Directeur de la Revue Bleue
Mon cher ami,
Personne ne s'étonnera que je vous dédicce livre: il est à vous autant qu'à moi, car peut-être seraitil encore au fond de mon encrier si, après avoir publié dans la Revue Bleue les chapitres qui ont traitaux amours d'Alfred de Vigny, vous ne m'aviez engagé à vous en donner quelques autres sur ses amitiés littéraires.
A la vérité, j'y pensais depuis long-temps ; je le portais en moi depuis que j'avais cru m'apercevoir que Vigny, comme penseur et comme chrétien, était de la lignée des« Derniers Jansénistes », mais
plus j'y réfléchissais, moins je savais par quel bout le prendre.
Tout avait été dit ou à peu près par Sainte-Beuve, Jules Janin, Th. Gautier, et plus récemment par MM. Brunetière, Emile Faguet, Jules Lemaître,sur le poète, le romancier, le philosophe, le dramaturge d'occasion que fut Vigny. Il eût été oiseux et prétentieux d'y revenir. Restait l'homme privé, en robe de chambre et en pantoufles. Encore avait-il été l'objet d'un commencement d'étude de la part de M. Louis Ratisbonne et de M. Maurice Paléologue. Mais le premier, en publiant le Journal d'un Poète, n'avait fait qu'entrebâiller la porte de la fameuse « tour d'ivoire »,et le second ne connaissait, quand son livre parut, ni l'Histoire d'une Ame, ni les lettres de Vigny à sa cousine du Plessis, à Mlle Maunoir, à Bungener et autres, ni les détails circonstanciés de sa fin douloureuse.
La vie de l'auteur des Destinées était donc encore à écrire, ou tout au moins à mettre à jour. C'est à ce dernier parti que je m'arrêtai, estimant que l'homme et son œuvre, alors même que, selon l'expression de Vigny, aucun de ses poèmes n'aurait dit toute son âme, forment un tout indivisible, et
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que pour porter un jugement définitif sur un écrivainqui amis beaucoup de son sang- dans ses livres, il est indispensable de connaître le fonds et le tréfonds de son for intérieur. Et qu'on ne se récrie pas! je sais tous les inconvénients du genre et qu'on ne doit pas, comme dit Montaigne, « guetter les grands hommes aux petites choses». Mais il y a des petites choses qui sont de véritables traits de caractère, et c'est pour cela même que j'en ai relevé un certain nombre dans les chapitres où je me suis occupé des rapports de Victor Hug-o et de Sainte-Beuve avec Alfred de Vigny. Je ne crois pas, d'ailleurs, avoir excédé mon droit de critique en promenant ma lanterne sourde dans les coins les plus mystérieux de la vie du poète et, si j'ai pénétré jusque dans son alcôve, j'ai fait en sorte de ne dire que ce qu'il fallait dire. Je n'ai point voulu spéculer sur les faiblesses de l'homme, encore moins diminuer le prestige du dieu. Je n'ai ag-i que dans l'intérêt de la vérité. Pourtant je mentirais en disant que je n'ai éprouvé aucune jouissance à découvrir dans la vie d'Alfred de Vig-ny ce qu'il avait pris tant de soin de nous cacher. La curiosité et l'indiscrétion ne sont pas des péchés purement féminins ; c'est également
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le moindre défautdu critique qui veutêtrebien informé et je confesse que, de ce chef, mon livre n'est pas exempt de reproche; mais on reconnaîtra, j'espère, que je n'ai pas poussé l'indiscrétion jusqu'au scandale et qu'en somme Alfred de Vigny sort à son honneur et à son avantage de l'épreuve analytique à laquelle je l'ai soumis.
Il écrivait un jour à Sainte-Beuve, au début de de leurs relations, qu'il avait « créé une critique haute qui lui appartenait en propre et que sa ma. nière de passer de l'homme à l'œuvre et de chercher dans ses entrailles le genre de ses productions était une source intarissable d'aperçus nouveaux et de vues profondes ». Eh bien! dans ce livre, comme dans ceux qui l'ont précédé, je me suis inspiré de la méthode que Sainte-Beuve a expérimentée avec tant de bonheur dans son Port-Royal et dans ses Lundis. J'ai appliqué à ma critique littéraire les principes mêmes de la critique historique. Je n'ai rien avancé que je ne pusse prouver. Je suis allé, aussi moi, de l'homme à l'œuvre. J'ai commencé par m'enquérir des origines maternelles du poète, et l'on verra que cette enquête n'était pas inutile. J'ai cherché ensuite autour de Vigny les femmes
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qu'il avait aimées, les hommes qu'il avait fréquentés, les milieux qu'il avait traversés, les livres qu'il avait lus, les influences diverses qu'il avait exercées ou subies, les causes et les effets de ses liaisons et de ses ruptures. Après avoir visité sa ville et sa maison natales, j'ai voulu voir la thébaïde où il s'était renfermé quatre ans durant, après les journées de Juin, et d'où sont sorties les Destinées, Je me suis appliqué à lire dans son àme par delà le blanc et le noir des pages de sa grande écriture, à démêler dans sa correspondance le sentiment précis, l'idée maîtresse, l'état d'esprit dans lesquels il avait conçu et écrit certains de ses ouvrages. Et j'ai reconstitué ainsi, du commencement à la fin, sa vie morale et intellectuelle, en ayant soin d'éviter recueil où Sainte-Beuve échoua souvent et qui consiste à battre l'homme sur le dos de l'œuvre.
Mais que de fois, pendant que j'écrivais tel ou tel chapitre, ne me suis-je pas dit : Si Sainte-Beuve avait connu cette lettre et ce document, quel parti il en aurait tiré! C'est que véritablement il n'y a que lui pour s'entendre à déshabiller les gens et à mettre leur âme à nu ! Quand il eut publié son livre sur Chateaubriand et son groupe littéraire, il
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mandait à un ami : « J'ai tenu à mesurer exactement l'écrivain et à le maintenir plus grand qu'aucun de notre âge. Quant à l'homme je lui ai tiré le masque avec quelque plaisir, je l'avoue. » Après cela je suis sûr que, s'il avait connu les lettres de Vigny à Mme Dorval, s'il en avait tenu les originaux dans ses mains, il aurait éprouvé le même plaisir à lui tirer le masque, à lui aussi. Et cependant, lorsqu'on les lira, m'est avis que, loin de se retourner contre lui, ces lettres plaideront plutôt en sa faveur. Ce fut la première impression que j'éprouvai chez M. Bégis, lorsque l'érudit collectionneur me permit d'en prendre copie dans son cabinet. C'est également celle que je me suis efforcé de rendre. Qu'on ne me reproche donc pas d'avoir publié ces lettres ! en conscience, je crois avoir servi plutôt qu'offensé la mémoire du poète, car il n'y a pas d'intrigue amoureuse qui ait donné lieu à plus de racontars désobligeants, et c'est tout juste si, sous le manteau de certaines cheminées littéraires, on n'accusait pas Vigny d'avoir fermé les yeux pour ne pas voir la honte dont, à un certain moment, sa maîtresse infidèle le couvrit au grand jour.
Pauvre femme! Dieu me garde de lui jeter la