‹ Alfred de Vigny (volume 2)Chapitre 4 sur 31 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

pierre ! la nature lui avait donné des sens que ne purent jamais dominer le cœur qui était bon, ni l'esprit qui allait parfois aussi haut que son art. Et il doit lui être beaucoup pardonné, non seulement parce qu'elle a beaucoup aimé, mais parce que, si elle fit le malheur de Vigny, elle fit de lui aussi un très grand poète. Oui sait, en effet, s'il eût produit, sans le baiser de cette Melpomène romantique, et Quitte pour la peur et Chatterton et les merveilleuses pièces des Destinées! En tout cas, il est certain qu'il n'eût jamais écrit la Colère de Samson, ce qui prouve une fois de plus que l'homme est inséparable de son œuvre et qu'à vouloir juger l'une sans connaître l'autre on risque de rendre des sentences susceptibles d'appel et de cassation.

Aussi bien, la passion de Vigny pour Dorval, bien qu'elle n'ait été qu'un accident dans sa vie, projette sur toute son existence une lumière qui peut servir de phare à l'historien.

Quand on regarde ce beau visage de marbre, ces beaux yeux d'un bleu tendre et dont la froideur calme semble le reflet d'une âme pure et sereine, on pense involontairement au mot que prononça Dumas le jour où Mme Dorval, pour mettre fin à ses

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obsessions, lui écrivit : « Aimez-moi comme M. de Vigny. » On se dit qu'avec un tel masque cet homme ne dut vivre que de la vie des anges. Mais le proverbe est là qui nous conseille de ne pas nous fier à l'eau qui dort. Et le fait est que l'auteur d'Éloa n'eut d'angélique que la figure. Je ne crois pas, quant à moi, qu'il y ait jamais eu au monde un homme plus passionné et dont le cœur ait été battu de plus d'orages!...

Examinons sa vie : on peut la diviser en trois parties inégales. La première s'étend de i8i5 à i83o; la seconde de i83o à r84o; la troisième de i84o à i863, date de sa fin.

La première partie est la phase des élévations et du rêve. Alfred de Vigny a été voué à l'armée par sa mère, mais ce n'est point sa vocation. Il vit à l'écart au régiment; il préfère à la société des officiers, ses camarades, celle d'un simple soldat de sa compagnie qui, comme lui, cultive les Muses; il lit la Bible, il HtMilton, lord Byron et Thomas Moore; le problème de la chute de l'homme le préoccupe, il écrit le mystère d'Éloa, il monte avec Moïse au sommet du Sinaï, et, quand il en redescend, il est moins troublé de la vision de Dieu que désenchanté

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