PRÉFACE
et lassé, comme lui, du poioVdu jour. Il se marie et donne presque aussitôt sa démission de capitaine pour recouvrer sa liberté.
La seconde partie est la phase de l'action et de l'amour : il aborde la scène en même temps qu'il tombe amoureux d'une femme de théâtre. C'est pour elle qu'il traduit Othello, qu'il compose la Maréchale d'Ancre; c'est par elle que son Chatterton monte aux nues. La magicienne qui lui a pris le cœur lui a révélé du même coup sa vraie vocation et sa vraie nature. Il avait, en effet, au plus haut degré le sens du théâtre, et, comme l'a remarqué Auguste Barbier, plus clairvoyant en cela que Sainte-Beuve, « il faut voir surtout en lui un dramatique ; il l'est toujours et partout; ses moindres pièces sont composées dramatiquement, ses romans, ses contes et ses poèmes sont des drames d'analyse si l'on veut, mais des drames (i) ». Mais s'il avait le don du théâtre, il avait aussi le don de l'amour, a Aimer, inventer, admirer », voilà ma vie, disait-il. Gela prouve qu'il se connaissait. Il a aimé sous toutes les formes et de toutes les manières : avec sa tête, avec son cœur, avec ses sens. II a aimé sa mère
U) Souvenirs personnels, p. 303.
comme une idole, sa femme comme un enfant, sa maîtresse comme un fou, ses amis comme un ami véritable. Et quand il eut perdu par la mort et la trahison sa mère et sa maîtresse, son cœur triste et meurtri se prit d'une immense pitié pour l'homme, son « compagnon de chaîne et de misère », et c'est à le servir, à le relever, à le soulager qu'il se consacra tout entier.
Puis vient la phase de l'ambition, suivie bientôt du renoncement à tout. Lorsque la Révolution de 1 848 éclate, l'idée lui prend qu'avec son nom il pourrait remplir un grand rôle sur la scène politique. Il se porte à la députation et il échoue piteusement ; il sollicite le poste d'ambassadeur à Londres, et on lui répond qu'il n'est pas républicain. L'Empire arrive : il rêve à ce moment d'entrer au Sénat et puis d'être le précepteur du prince impérial. Mais il n'est pas plus heureux sous l'Empire que sous la République. Pourquoi? Parce qu'il n'a pas l'étoffe d'un courtisan et qu'ayant conscience de sa valeur il attend tranquillement qu'on vienne le chercher. Alors, en désespoir de cause, il achève de se replier sur lui-même, il s'enfonce de plus en plus dans la méditation ; la maladie aidant, il de-
vient misanthrope, et le chrétien qu'il n'avait cessé d'être, en dépit des apparences contraires, montre le bout de l'oreille janséniste...
Oui, janséniste! C'est un point de vue sous lequel personne jusqu'ici ne l'a encore étudié et qui de prime abord peut sembler paradoxal, mais que je tiens pour absolument vrai. On lira le chapitre que j'ai consacré à la religion de Vigny, et ceux qui ont quelque connaissance du sujet me diront si je me suis abusé. Les autres auront peut-être la curiosité de l'approfondir. Je l'espère sans trop y compter, car le sujet est bien aride,, et la question de la grâce suffisante et efficace qui mit en l'air tout le xvne siècle et conduisit l'Eglise de France du xvme siècle à deux pas du schisme, est abandonnée depuis Iontemps par les amateurs de ces sortes de controverses.
Je prétends donc que Vigny étaitjanséniste,mais je m'empresse d'ajouter qu'il l'était à sa manière. Il avait surtout l'attitude et l'accent, et sa religion de l'honneur,je ne sais pas s'il s'en rendait bien compte, n'était pas autre chose que du jansénisme dévoyé ou simplifié, un jansénisme sans culte et qui n'aurait pour toute chapelle que le for intérieur. C'est même par là qu'il avait attiré mon attention.
Son Journal et quelques-unes de ses lettres me fortifièrent dans cette croyance. Quand je sus que l'abbé de Baraudin, qui fut le précepteur de la mère du poète, était imbu de l'esprit de Port-Royal et que Vigny avait auMaine-Giraud,dans sa petite bibliothèque, tout un lot de livres jansénistes qui avaient appartenu à son grand-oncle, mes derniers doutes se dissipèrent, et je suis sûr que, s'il avait pu lire le manuscrit de ses Pensées, Royer-Collard,qui lui fit un accueil si froid, quand il se présenta à l'Académie-Française, lui aurait ouvert les bras en lui disant que, sous son pessimisme outré, il avait reconnu l'esprit chrétien de Port-Royal, mais affranchi du do^me. Il est même surprenant que Sainte-Beuve, qui avait lu son Journal, ne se soit pas douté de ses attaches jansénistes. Car le jansénisme des derniers jours frisa singulièrement le « libertinage » où échoua Vigny; aussi, tout en trouvant que le poète des Destinées acertaines affinités avec Pascal et Racine, n'oserais-je pas dire qu'il eut leur état d'âme. Leur mort seule suffirait à établir entre eux une ligne de démarcation qu'on ne saurait franchir sans tomber dans le paradoxe : Racine et Pascal moururent en catholiques fervents et contrits. Vigny
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mourut en chrétien résigné, j'allais dire désabusé. Il n'appela pas le prêtre à sa dernière heure, il l'attendit, il le subit presque, et,s'il se confessa, ce fut moins pour remplir son devoir que pour témoigner ainsi qu'il mourait dans la religion de sa mère, dans le sein de l'Eglise catholique, apostolique et romaine. A présent, qui sait si Pascal et Racine n'auraient pas fini comme Vigny, s'ils avaient vécu au xixe siècle?...
Je m'arrête sur ce point d'interrogation. Mais avant de terminer cette lettre, je vous demande, mon cher ami, la permission de remercier toutes les personnes qui m'ont aidé dans la composition de ce livre.
Je serais ingrat si je n'adressais pas des remerciements particuliers à M. Archambault, qui m'a si obligeamment communiqué les recherches de son père sur la généalogie de la famille maternelle de Vigny; à M. Bégis, qui a mis si gracieusement à ma disposition les lettres du poète à Mme Dorval ; à M. Paul Meurice,qui m'a communiqué le joli billet de Vigny à Mmc Victor Hugo, à M. Bungener, qui m'a envoyé de Genève la très belle lettre de Vigny à son père ; àM. Maunoir et M. Sangnier,qui m'ont
2q. ALFRED DE VIGNY
permis de reproduire les traits de MUe Maunoir, de Mraede Vigny et de Mme Lachaud;à Mme Camin, qui m'a remis toute la correspondance d'Emile Péhant, son père, avec Alfred de Vigny, Ponsard et Victor de Laprade ; à M. de Lovenjoul, qui, avec sa complaisance ordinaire, m'a signalé tout ou à peu près tout ce qui avait paru de Vigny ou sur Vigny dans les journaux et les revues depuis plus de soixante-dix ans; à M. L. -Xavier de Ricard, qui m'a documenté sur son oncle Guillaume Pauthier ; à M. Ducloud, enfin, et à sa famille, qui m'ont fait si aimablement les honneurs du Maine-Giraud au mois de septembre dernier.
Toutes ces personnes ont été pour moi, mon cher ami, de véritables collaborateurs. Il est donc tout naturel que j'inscrive leurs noms au-dessous du vôtre au frontispice de ce livre, qui leur devra la meilleure part de son succès.