GENEALOGIE
DE LA FAMILLE DE BARAUDIN Dressée par Afe A rcfnimbauff, notaire à Loches,
Emmanuel BARAKDINY,
du diocèse d'Yvrée (Piémont),
naturalisé Français,
d'où le nom de Bahaudm,
anobli par François I",
le 17 octobre 1512, eslu pour le Roy,
à Loches.
le I
,ni rliiiH-au de Luclif
Honorai de Bahauihn,
noble homme, escuyer,
cshi pour le Roy, à Loches.
Blason de la famille de Baraudin.
Marie de Baraumx, îariôe à Charles Ancelon II, seigneur de Fonbaudry ; remariée en 1C " le Bassenelles :
la Baronnie de J'i
Blason de A. Vigny.
i îéc .1 Mayaud do BoîslamberL aur-
ai de Bahaodiit, i i rançoise Ittonard,
Jean -Honorât de Bahaiidin, capitaine d'infanterie, commissaire des guerres marie à Marie-Jacqueline de Ribqcoiu
Marque rilo l liai lotie
.1 i ■ [uellO de Ba luoiii», née le 19 moi 1717, décodée nili la 2 germinal an VI,
Louis- lin ai de lu
Marie - Franco!
i liai I ■■'>■ do Bon.
Marie - Françoise de Françoisi
Armand - Gaston de Bahmidin, né le 21 juin 1729.
Louise i liarlottB de Bar&doih, mariée
au contle de cliiirn-
Charlotte île
Jacques-I ouis de Ba-
Claire-Félicité de Ba-
UDlK, née le...
haldin, née le 10
doyen de 1 cglîse
octobre 1720.
<\u l'ii.ileau de Lo-
Touniine . prieur
|.rieiin-do Vilhers,
ne à Loches le 21
janvier 1735, décé-
dé le 11 juin 1790
s-Nîcolas de Ba- FrançoiaB-I
I ii,-! l'i.ni !OÎI Hfl
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Emmanuel de Vi-
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1769, date d'une vente de meubles consentie par sa veuve à Jacques-Louis de Baraudin, vicairegénéral du diocèse de Tours, chanoine doyen de l'Eglise collégiale de Saint-Ours, à Loches, prieur commendataire de Villiers (i), frère de Didier de Baraudin, qui fut l'aïeul maternel d'Alfred de Vigny (2).
Ce Didier de Baraudin, qui fut le personnage le plus marquant de la famille, fît une belle carrière dans la marine. Né à Loches le 8 janvier 1724, il entra dans la flotte à quatorze ans, le 16 mai 1738,
et l'hôpital général de Québec possédait d'elle une relique que le cardinal Taschereau fit rendre, en 1893, à l'arrière-petite-nièce de Mme de Baraudin, Mmo de Saint-Sauveur-Bougainville,qui traversait alors le Canada et dont le mari était capitaine de frégate dans l'escadre de l'Atlantique-nord. Mme de Baraudin vivait encore en 1783. Au mois de septembre de cette année, elle fut marraine du second fils de Bougainville, le navigateur, Amand, qui devait se noyer en 1801. Elle avait alors pour compère et parrain de l'enfant le chevalier de Pusserat, l'un des chefs d'état-major de l'escadre d'OrvillierS en 1779, qui avait épousé la belle-mère de Bougainville, Mmo de Montendre, dont lui-même eut une fille qui fut la grand'mère de Mgr de Cabrières, cardinal-évèque de Montpellier (Note de M. de Kerallain), petit-neveu de l'amiral Hyacinthe de Bougainville) .
(j) Villiers, commune de Villebois-Coulangé. Ancien prieuré de l'ordre de Grandmont, fondé en 1172, par Henri II, roi d'Angleterre et comte de Touraine, et placé sous le double vocable de Saint- Etienne et de Notre-Dame. En 1790, son revenu était évalué à 4000 livres. Le dernier prieur fut Jacques de Baraudin, nommé en 1787, décédé le 11 juin 1790.
(2) Après sa mort, Louis-Honorat de Baraudin fut remplacé comme lieutenant du roi au château de Loches par M. Mayaud de Boislambert, qui avait épousé Charlotte-Marguerite de Baraudin, sa sœur. M. Mayaud de Boislambert fut même le dernier gouverneur de la ville.
comme garde de la marine, fut nommé enseigne de vaisseau le Ier janvier 1746, chevalier de Saint- Louis le 17 avril 1767, capitaine de (végète le ier octobre 1764 et capitaine de vaisseau le 18 août 1767. Après avoir commandé le vaisseau le Réfléchi de 64 canons, il commandait l'Actij, quand il fut mis à la retraite, le 4 août 1780, avec les « provisions » de chef d'escadre.
Il avait épousé une demoiselle Jeanne-Perrotte ou Pernelle de Nogerée, de qui il avait eu un fils, celui qui fut passé par les armes à Quiberon, et deux filles: Marie-Elisabeth-Sophie, née à Rochefort le a5 novembre 1755, qui devint chanoinesse de Saint-Antoine de Malte, et Marie-Jeanne- Amélie, qui épousa Léon-Pierre de Vigny.
A ce propos, je m'étais demandé par suite de quelles circonstances Léon-Pierre de Vig"ny ( 1), père du poète, qui habitait ordinairement à Paris, rue Beaubourg-, paroisse de Saint-NicoIas-des-Champs, était venu prendre femme à Loches . M. Archambault, notaire en cette ville, dont le fils a bien voulu me communiquer le dossier qu'il avait réuni, à
(1) Il avait alors cinquantc-lrois ans, étant ne le n décembre 1787. C'était un ancien officier. Il avait été blessé pendant la guerre de Sept-Ans d'une balle dans la poitrine et d'une autre dans les reins, et cette double blessure, en courbant son corps, le forçait de marcher appuyé sur une canne. (Journal d'an Poète, p. a3i.)
force de patientes recherches, sur la famille de Baraudin, M. Archambault, dis-je, m'a donné une raison qui me semble péremptoire (i).
Quand le père d'Alfred de Vigny sollicita la main de Mlle de Baraudin, il avait perdu ses père et mère, et sa sœur cadette s'était alliée à la famille de Thiene, dont le nom figure sur les registres de l'état civil de Loches, depuis le commencement du xvne siècle. Son contrat de mariage fut fait en présence de dame Adélaïde-Elisabeth-Pauline de Vigny, épouse de messire Louis-Gaëtan de Thiene, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, sœur du futur époux. C'est évidemment Mme de Thiene qui attira son frère en Touraine et se chargea de le marier.
La future épouse, Mlle Marie- Jeanne-Amélie de Baraudin, avait elle aussi quitté le manoir duMaine- Giraud, sis paroisse de Champagne, en Angoumois, où elle habitait avec ses parents, pour aller habiter à Loches auprès de son oncle, le chanoine doyen de l'église collégiale de Saint-Ours. Et c'est à cette
(1) Dans son contrat de mariage, il était désigné et qualifié comme suit : « Messire Léon-Pierre Devigny, chevalier, seigneur de Marville en partie, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, fils majeur de défunts Messire Henry-Claude de Vigny, chevalier, seigneur d'Emcrville, duTronchet et autres lieux, et de dame Louise- Françoise Marcadé, son épouse, demeurant ordinairement à Paris, rue Beaubourg, paroisse Saint-Nicolas-des-Champs. »
ALFHED DE VIGNY
circonstance qu'elle dut de faire la connaissance de Léon-Pierre de Vigny.
Leur contrat de mariage, passé au château de Loches le 20 avril 1790, en la maison décanale de l'abbé de Baraudin (1), va nous faire connaître les apports de chacun d'eux. Ces apports étaient des plus modestes. Les époux se mariaient sous le régime de la communauté réduite aux acquêts. Les biens et les droits de Vigny, consistant en meubles et effets mobiliers, étaient estimés 3o.ooo livres. D'immeubles il n'était pas question.
Le marquis de Baraudin constituait à sa fille une dot de 20.000 livres pour le remploi de laquelle somme il lui cédait, déléguait et transportait sous les garanties de droit :
i° le lieu et la métairie du Puy, situé paroisse du
(1) Parmi les personnes présentes à la signature du contrat, il y avait, du côté du futur : Mme Adélaïde-Elisabeth-Henriette-Pauline Devigny, sa sœur, épouse de M. Louis-Gaétan de Thiene, chevalier, seigneur de Razay et autres lieux, et ledit sieur de Thiene de Razay, son beau-frère. — Du côté de la future : le marquis de Baraudin, son père, Mme Marie-Elisabeth-Sophie de Baraudin, chanoinesse du chapitre noble de Saint-Antoine de Malte, sa sœur; M. Jacques-Louis de Baraudin, doyen de l'église collégiale du château de Loches ; Mme Louise-Philippe Bourdon , épouse de François-Gaston de Nogérée, chevalier, ancien lieutenant de vaisseau et lieutenant de nos seigneurs les maréchaux de France, sa tante, et Mm* Marguerite-Charlotte de Baraudin, sa cousine, épouse de M. Jacques-François Mayaud de Boislambert, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, lieutenant du roy au gouvernement du château de Loches.
LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE ET RELIGIEUSE 6f
Liège (Indre-et-Loire), avec ses appartenances et toutes ses dépendances;
2° une somme principale de 3.900 livres, du chef du marquis de Baraudin et à elle due par M. de Clérambault, de la ville de Meslay.
Trois mille livres étaient mises en communauté ; les propres étaient réservés, faculté était accordée à la future épouse de renoncer à la communauté, et les époux se faisaient donation réciproque.
Le mariage fut célébré deux jours après dans l'église collégiale du château de Loches, et la bénédiction nuptiale donnée par l'abbé de Baraudin. Après quoi M. et Mme de Vigny s'installèrent rue Gesgon,au bas de la ville, dans une maison modeste comme leur fortune et qui est occupée aujourd'hui par une étude de notaire (1).
C'est là qu'Alfred de Vigny vint au monde, le 27 mars 1797.
Mais sa naissance avait été précédée d'événements domestiques que je ne puis passer sous silence.
Mme de Vig-ny avait près de vingt ans de moins
(1) Une plaque commémorative en marbre blanc y a été posée, il y a quelques années, par les soins de la municipalité de Loches.
que son mari. Cette différence d'âge permet de supposer qu'elle s'était mariée plus par raison que par amour ; — à moins qu'elle ne se fût sentie attirée vers M. de Vigny par les souffrances que lui causaient les blessures qu'il avait reçues dans la guerre de Sept- Ans. H y a, en effet, des natures de femme qui ne sympathisent qu'avec la souffrance et le malheur, et le dévouement que Mme de Vigny eut pour son mari et pour son père, tant qu'ils vécurent, dénote qu'elle avait l'âme d'une sœur de charité.
Dix-huit mois après son mariage, une paralysie enleva à son mari l'usage des deux jambes et d'un bras. Il n'est donc pas étonnant que ses trois premiers enfants aient été rachitiques et qu'elle les ait perdus coup sur coup. Ce ne fut pas, d'ailleurs, sa première peine.
L'année même de ses noces, elle perdit son oncle paternel., Jacques-Louis de Baraudin, le vénérable chanoine doyen de l'église collégiale de Saint-Ours, qui avait fait son éducation.
L'année suivante, presque en même temps que son premier-né, la mort lui ravit sa belle-sœur, Mme Adélaïde - Elisabeth - Henriette- Pauline de Vigny, épouse de Louis-Gaétan de Thiene, qui avait fait, lui aussi, laguerre de Sept-Ans. Ce Louis-
LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE ET RELIGIEUSE 3g
Gaétan de Thiene descendait de la famille de saint Gaétan, dont M. de Maulde-Clavière nous a raconte la vie très noble dans un livre récent (i).
Ces deuils successifs avaient fait une lune de miel assez triste à la fille de Didier de Baraudin. Mais elle avait pour se consoler beaucoup de religion, l'affection profonde que lui portait son mari et les mille et une prévenances dont elle était l'objet de la part des siens .
Cependant le ciel de la Touraine s'assombrissait de plus en plus sur leurs tètes. Dès 1792, le vieux
(1) Gaétan de Thiene, fils de Maria da Porto et de Gaspard de Thiene, ancien capitaine au service de l'Empire, naquit à Vicence, pays de sa mère, au mois d'octobre i48o et mourut à Naples le 7 août 1547. Fondateur de l'ordre des Théatins, ami de Bembo et de Sadlet, ces grands humanistes, il fut une des plus belles fleurs du jardin delà Renaissance Italienne. Les Thiene, venus à Loches au xvie siècle, en même temps que les Baraudin, avaient encore des intérêts et de la famille à Vicence au moment de la Révolution. Une lettre, en effet, de Mme Elisabeth à Thiene-Montenari, datée de Vicence, 4 mai 1793 et saisie par le Comité révolutionnaire de Loches, informait M. Alexandre-Gaëtan de Thiene, au château de Marolles, près de cette ville, que son fils, se rendant à Augsbourg, venait d'arriver en Italie et qu'on lui avait remis une lettre de change de 5oo francs. « Nous nous flattons enfin depuis tant de temps d'avoir le plaisir de le voir et qu'il ne lui sera pas désagréable de reconnaître ici ses parents et les vôtres, et ses affaires qui le demandent. On enregistrera à votre débit vis-à-vis des rentes futures la somme que je lui ai envoyée, et j'attendrai au plus vite votre précis consentement et votre approbation par rapport aux dépenses et aux sommes du denier qui sont nécessaires pour son maintien dans cette ville. »
Didier de Baraudin avait été inquiété à cause de son fils Louis, lieutenant de vaisseau, qui avait émigré l'année précédente : et le parti révolutionnaire, composée Loches comme ailleurs d'esprits d'autant plus exaltés qu'ils étaient pour la plupart incultes et qu'ils avaient à faire leurs preuves de civisme, le parti révolutionnaire commençait à les regarder d'un mauvais œil.
Quand la loi sur les émigrés parut, Mme de Vigny prit peur, non pour elle, certes, car elle était pleine de courage, mais pour son père, pour son mari, pour tous les siens, qui risquaient d'être compris dans les mêmes poursuites. Et sans attendre que la foudre tombât sur eux, elle écrivit la lettre suivante au Comité de surveillance de Loches :
« Citoyens,
« La citoyenne Devigny, uniquement occupée depuis trois ans de ses devoirs d'épouse et de mère et que sa conduite et ses sentiments doivent mettre à l'abri de toute suspicion, craint cependant, en qualité de parente d'émigré, d'être sujette à la loy d'arrestation dont vous allez vous occuper ; elle vous représente que le citoyen Vigny, son mari, étant depuis deux ans dans l'état le plus
déplorable, en proye aux douleurs les plus aiguës, est hors d'état d'être transporté ailleurs que de son lit à son fauteuil, ce qu'il ne peut faire sans le secours de deux personnes qui le portent ; que de plus le seul adoucissement qu'il trouve à ses maux sont les bains domestiques qu'il prend tous les jours, et qu'il serait impossible de luy procurer ailleurs que chez luy, qu'il a besoin d'être veillé la nuit et de loger seul avec sa garde dans un endroit très clos et où il ait ses commodités. La citoyenne Devigny représente, en outre, que le jour n'est pas assez long pour tous les soins qu'exige d'elle le malheureux état de son mari, dont elle est toute la consolation, qu'elle seule a le pouvoir de lui faire prendre patience dans ses souffrances, et que sa séparation de luy ne pourrait que luy causer une révolution funeste. Elle observe encore que non seulement elle ne peut abandonnera des soins mercenaires et insuffisants son mari infirme, mais un enfant de neuf mois, à la veille d'être attaqué de la plus dangereuse maladie, de celle dont la conduite exige des attentions qu'une nourrice seule ne peut avoir ; c'est au nom de l'humanité, c'est au nom de la nature que la citoyenne Devigny demande à rester chez elle ; si elle doit être comprise dans cette loy, elle donnera sa parole d'honneur et la
l\2 ALFRED DE VIGNY
signera de n'en sortir que lorsque les autorités luy en donneront la liberté.
(( BARAUDIN-DEVIGNY. »
« le io octobre 1793, l'an Ier de la République ( 1).»
Mais la loi du 17 septembre 1793 était formelle: toute famille dont un membre avait émigré devait être arrêtée comme suspecte. Or, il n'y avait pas que le frère deMrao de Vigny qui eût pris le chemin de l'émigration : son cousin-germain, le fils de Joseph Nogérée et son neveu par alliance, M. de Saint-Chamans, qui avait épousé Mlle de Thiene, s'étaient engagées comme lui dans l'armée de Condé.
Un matin du mois d'octobre 1793, toute la famille Baraudin, y compris Mme Mayaud de Boislambert, qui avait soixante-treize ans et qui était infirme, fut incarcérée au donjon de Loches. Seule, Mme de Vigny obtint de rester en détention à son domicile particulier, rue Gesgon, « comme utile à son mari et pour lui donner ses soins, et en considération de la jeunesse de son enfant ». — Sa lettre au Comité de surveillance avait donc produit son effet.
(1) Arch. de la Sous-Préfecture de Loches.
Cependant les jours et les mois s'écoulaient sans apporter le moindre changement au triste sort des Baraudin. A la fin d'août 1794, malgré la chute de Robespierre, l'ancien capitaine de vaisseau était encore sous les verrous, et Mme de Vigny et son mari toujours gardés à vue dans leur maison. Profitant du 9 Thermidor et des sympathies que la perte récente de son second enfant lui avait gagnées dans toute la ville, elle s'enhardit à prendre la plume et protesta de toutes ses forces, au nom de son mari et au sien, dans une lettre adressée à Menuau, représentant du peuple en mission à Loches, contre les motifs de son arrestation.
« Il est vrai que je suis sœur d'émigré; mais j'ai toujours été séparée de mon frère, que je n'ai pas vu un an dans toute ma vie.
« Je n'avais même aucune correspondance suivie avec lui avant son émigration et n'en ai eu aucune depuis. »
Quant aux sentiments d'aversion qu'on l'accusait d'avoir témoignés en toute circonstance pour la Révolution :
« Qu'on me montre, ajoutait-elle, un dénonciateur et qu'il dise par quels propos et en quelle occasion j'ai exprimé ces sentiments. Jamais, il
es!, vrai, je ne me suis donné le ridicule d'afficher publiquement des opinions politiques ; d'ailleurs, j'ai toujours vécu dans la retraite par devoir et par goût ; il n'est pas étonnant que je sois si peu connue, mais loin d'éprouver cette avers ion, f ai été révolutionnaire dès le principe ,f aimais les républiques jusqu'à l'enthousiasme et je n'ai certainement pas changé d'avis parce que la France s'en est donné une. Personne n'y sera attaché de meilleure foi que moi lorsque j'y jouirai de tous mes droits naturels à l'égal des autres citoyens.
« Inséparable d'un mari infirme depuis quatre ans, toujours malade ou garde-malade, je n'ai pu former d'autres liaisons que celles de mon mari. J'avais des parents et des amis avant la Révolution, je n'en ai point chance. C'est la société naturelle à laquelle j'ai été forcée de me borner.
« Citoyen-représentant, jetez un œil d'humanité sur deux malheureux oubliés de la nature entière depuis six mois et qui viennent d'éprouver le coup du sort leplus affreux, la perte d'un fils unique (i). Jamais la libre communication avec leurs semblables ne leur fut plus nécessaire qu'en ce moment. Nous vous observons de plus, citoyen, que notre
(i) Adolphe-Marie-Victor de Vigny, né le 9 janvier 1793, mort le 3 thermidor an II.
LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE ET RELIGIEUSE /p
détention entraînant la perle de tous nos revenus à cause du décret qui exige un certificat de non-détention, pour être payé des rentes viagères sur l'Etat, des condamnés et séquestrés, toute notre fortune est de cette espèce et nous sommes au moment d'éprouver la plus affreuse misère si la liberté ne nous est promptement rendue : toutes nos ressources sont épuisées, et cependant, quoique détenus, nous avons besoin comme les autres hommes d'être nourris, chauffés, éclairés, vêtus et blanchis. Mon mari infirme a de plus autant de besoin d'être servi que de manger, il faut, nourrir et payer les deux servantes dont il ne peut se passer. Vous sentirez sûrement que nous ne pouvons fournir à tout cela et payer les dettes que nous avons été obligés de contracter avec les marchands sans recouvrer nos modiques revenus. J'abandonne ces réflexions et nos motifs d'arrestation à votre justice et votre impartialité. »
Cette lettre était signée: léon viGNYet baraudin-
VIGNY (i).
Le mari avait dictéce post-scriptumà sa femme: « J'ai adressé au citoyen Jchon, lors de son dernier passage ici, une note attestée par les adminis-
(i) Arch. de ta Sous-Préfecture de Loches.
Irateurs du district, qui certifie en détail tous les sacrifices que j'ai faits : autant que ma fortune a pu me le permettre,j'ai contribué à tout ce qui pouvait être avantageux à la République, mes infirmités me mettant dans la cruelle nécessité de ne jouer qu'un rôle passif (i). »
Il n'était pas le seul de la famille qui eût rempli ses devoirs civiques. Tous avaient pris part, selon leur fortune, aux emprunts forcés ou volontaires levés par la Convention pour faire face à l'invasion étrangère. Louis-Gaétan de Thiene, son beau-frère, y avait contribué pour une somme de 4i3 fr. 17c, bien que samaisondu Hazay, district d'Amboise, eût été dévastée en 1792 par les citoyens du voisinage, et que les biens de sa fille, Mme de Saint-Chamans, eussent été séquestrés. Très généreux de sa nature, Louis-Gaétan avait notamment adopté, à la mort de son père, un petit garçon nommé Lefèvre, à qui il avait fait apprendre à ses frais le métier d'arquebusier « pour qu'il fût utile en même temps à la patrie ».
Alfred de Vigny disait donc vrai, lorsque, dans son Journal, parlant de sa noblesse, il racontait comment son père, « avec son esprit charmant », lui en avait donné l'idée la plus exacte et en avait
(1) Arch.de la Sous-Préfecture de Loches.
LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE ET RELIGIEUSE l\~]
détruit à jamais en lui le faux orgueil. Et je comprends mieux à présent pourquoi, lors de la chute de Charles X, il écrivait : « On vient de faire sans moi une révolution dont les principes sont bien confus. — ^Sceptique et désintéressé, je regarde et j'attends , dévoué seulement au pays dorénavant (i).» — Evidemment c'était son père qui, du fond de la tombe, parlait ce jour-là par sa bouche.
Nous venons de voir que Mme de Vigny appelait tout particulièrement l'attention du représentant du peuple sur la misère affreuse qui les attendait, si leur détention ne prenait fin bien vite. J'ai sous les yeux l'état des ressources de toute la famille de Baraudin. Comme il était alors facile de le vérifier, on peut le tenir pour exact. Eh bien, M. de Vigny, qui avait été réformé comme capitaine à cause de ses blessures, n'avait obtenu de ce chef qu'une pension de trois cents francs . Encore avait-elle été réduite par différents édits, et lui était-il dû deux années d'arrérages au mois d'août ] 794. Et comme il n'avait apporté en mariage que des valeurs mobi-
(1) Journal d'un Poète.
Hères d'un revenu à peu près nul et que tous les biens de sa femme avaient été mis sous séquestre, ils vivaient depuis deux ans du peu d'argent qu'elle avait économisé sur sa dot.
Le « chef d'escadre » de Baraudin était logé à la même enseigne. Avant la Révolution, il avait un revenu annuel de quatre mille francs dans l'Angoumois, et l'Etat lui servait une pension de retraite de pareille somme. Depuis la Révolution, cette pension avait été restreinte à trois mille livres, qui lui étaient payées d'une façon très irrégulière, et le rapport de ses terres était tombé à sept cents francs qu'il ne touchait pas. Encore quelques mois de ce régime, et ce vieillard et ses enfants, qui naguère occupaient une si belle situation à Loches, • allaient être réduits à mendier leur pain.
C'est pour échapper à cette cruelle nécessité que M. et Mme de Vigny venaient d'écrire au représentant du peuple dans les termes que l'on sait. Un mois après, le vieux marquis de Baraudin, perdant courage à la maison d'arrêt, écrivait de son côté la lettre suivante « aux citoyens formant le Comité de surveillance à Loches» sur du papier ayant comme en-tête — cruelle ironie I — les mots : Liberté, Egalité ou la Mort.
« Citoyens,
« Je ne puis croire qu'avec l'esprit de justice qui vous anime, témoins de tous les temps de mon existence et de ma conduite, l'ayant examinée scrupuleusement depuis quatre ans et particulièrement depuis onze mois que je suis arrêté, ayant sous les yeux mes défenses aux motifs d'accusation qui vous ont engagés à me mettre une seconde fois en arrestation le 20 octobre de l'année dernière ; je ne puis croire, dis-je, que vous ne vous portiez auprès du représentant du peuple investi des pouvoirs de me juger pour le décider à m'accorder ma liberté.
« Où chercherais-je auprès de lui, Citoyens, un appui pour l'obtenir si ce n'est en vous qui m'avez vu naître, qui êtes Lochois comme moi; qui savez que je suis âgé de soixante et onze ans ! sous les yeux de qui j'ai vécu de tout temps et particulièrement depuis quatre ans sans le moindre reproche fondé (1). — Moi qui croyais n'avoir d'autres ennemis que ceux de la chose publique et du nouveau gouvernement. Oui, Citoyens, je le crois, vous
(1) Comme il fallait bien qu'on l'accusât de quelque chose, on lui reprochait d'avoir dans tous les temps témoigné son mépris pour la garde-nationale, qu'il tournait en ridicule. (Extrait des motifs d'arrestation donnés par le Comité de surveillance, le 3o thermidor an II.)
0 > ALFUED HE VIGNY
m'obtiendrez justice, vous considérerez mon grand âge, la misère à laquelle je suis réduit par la privation de mon peu de revenu ; ma séparation douloureuse d'avec mes enfants ; vous considérerez l'impossibilité où j'ai été de faire plus pour la Révolution que je n'ai fait et de donner de plus grandes preuves de civisme à un âge où mes forces épuisées par mes anciens travaux m'ont mis dans l'impossibilité de répondre à mon zèle et à mes vœux.
« Veuillez, Citoyens, fixer votre attention un moment sur ma défense : Vous y verrez que je ne puis estre aux yeux de la loi réputé père d'émigré, puisque mon fils, avec lequel je n'ai jamais été domicilié, est âgé de trente-quatre ans, et qu'il est attaché à un corps qui l'a entraîné (i), que, sage
(i) « Je ne sais où est mon fils, écrivait-il encore à cette époque au représentant du peuple chargé de juger les détenus; il avait trentequatre ans quand j'ai cessé de recevoir de ses nouvelles, et je prouve par le certificat de ses services dans la marine, délivré à Brest le 22 juillet 1788, que, depuis 1777 jusques et y compris 1789, il a toujours été en activité et à la mer pendant ces douze années.
« Depuis et y compris la fin de 1788 jusqu'au 3 juillet 1791, je prouve par le certificat délivré par l'administration de la marine de Rochefort du 22 pluviôse joint icy, qu'il a toujours été en pleine activité dans le même corps de la marine et qu'à cette époque il était lieutenant de vaisseau de ire classe.
« Enfin le même certificat justifie que son absence du corps n'est constatée qu'à l'époque du i3 mars 1792.
« Ainsi il est constant que depuis plus de quinze ans mon fils a eu son domicile à Brest et à Rochefort.
« Les certificats sont joints à mes moyens justificatifs, et il y en
LA VIE POLITIQUE, LITTÉRAIRE ET RELIGIEUSE 5l
dans ma conduite comme clans mes propos, je suis également à l'abri de tous reproches, sur l'observation des lois.
« Je dois donc espérer, Citoyens, que vous vous intéresserez auprès du représentant pour me faire obtenir ma liberté, que vous ne m'avez enlevée que par une prudence que je respecte et que vous ferez rentrer dans votre sein un compatriote qui, autant que sa vieillesse le lui permettra, donnera les plus grandes preuves de son amour pour sa patrie et pour le nouvel ordre de choses.
« A Loches, 27 fructidor an II de la République Française une et indivisible.
« BARAUDIN (i). »
Cette lettre si digne, et qui semblait si sincère, aurait dû fléchir le Comité de surveillance. Mais les dieux d'alors étaient sourds et les citoyens qui rendaient la justice, du haut en bas de l'échelle hiérarchique, paraissaient prendre plaisir à torturer les gens qu'ils traitaient d'aristocrates.
a un de la commune de Blanzac, en Angoumois, en date du 22 nivôse, qui justifie que j'ai toujours demeuré dans cette commune depuis 1780 jusqu'en 1790, époque à laquelle je suis venu faire ma résidence dans cette ville de Loches, lieu de ma naissance et où des affaires de. famille m'ont fait prolonger mon séjour jusqu'à présent.» (Archives de la Sous-Préfecture de Loches.) (1) Archives de la Sous-Préfeclure de Loches.
Le marquis de Baraudin et sa fille ne furent mis en liberté qu'au mois de janvier 1796, grâce à l'intervention généreuse de Boucher-Saint-Sauveur, député de Paris, à qui M. de Vigny s'était adressé en désespoir de cause (1). Et quand ils furent libres, le sort continua de les poursuivre, comme s'ils avaient été maudits.
Le 21 juillet de la même année, Louis de Baraudin, lieutenant au régiment d'Hector dans l'armée de Condé, qui, en émigrant, avait plongé tous les siens dans cet abîme de maux, était fusillé à Quiberon.
L'année suivante, Mrae de Vigny perdit son troisième enfant et le quatrième — qui fut Alfred de Vigny — était à peine né que Didier de Baraudin mourut à son tour.
(1) Boucher-Saint-Sauveur (Antoine), conventionnel né à Paris en 1733, mort à Bruxelles en i8o5. Il fut d'abord capitaine de cavalerie au service de l'Espagne, puis maître particulier des Eaux et Forêts en Touraine. Nommé député à la Convention en 1793', il y vota la mort de Louis XVI. Il entra ensuite au Conseil des Cinq- Cents et sous le Directoire fut nommé inspecteur de la Liberté. Voici la lettre par laquelle il mit en liberté Mme de Vigny :
« A l'agent national de la commune de Loches. Je t'adresse, citoyen, la mise en liberté définitive de la citoyenne Vigny ; dis, je le prie, à son mari que je suis flatté de son souvenir, mais que je le suis encore plus de l'avoir prévenu en lui rendant son beau-père.
« Salut « BOUCHER-SAUVEUR ».
Ce i5 nivôse an 111. Député de Paris.
(Communiqué par M. Archambault.)
Toutes ces tribulations étaient bien faites pour la dégoûter à tout jamais de Loches. Aussi, dès qu'elle eut arrangé ses affaires et que son enfant fut sevré, elle prit la route de Paris, qu'ils habitèrent dorénavant et où elle mourut dans la quatre-vingtième année de son âg"e, après avoir fermé les yeux à son mari, en 1816, et à sa sœur Sophie, en 1827.
Et voilà comment Alfred de Vigny, qui ne vit jamais sa ville natale qu'à travers les récits pleins de larmes et de sang de sa mère, sacrifia dans son cœur la Touraine,sa première nourrice, à la Beauce, d'où les Vigny étaient originaires et où il avait passé, soit au Tronchet, soit à la Briche, une par., tie de son enfance.
« Paris, a-t-il écrit dans son Journal, fut presque ma patrie, quoique la Beauce fût la véritable pour moi. Mais Paris avec ses boues, ses pluies et sa poussière, Paris avec sa tristesse bruyante et son éternel tourbillon d'événements, avec ses revues d'empereurs et de rois, ses pompeuses morts, ses pompeux mariages, avec ses théâtres toujours pleins, même dans les calamités publiques, avec ses ateliers de réputations fabriquées, usées et brisées en si peu de temps, avec ses fatig-antes assemblées, ses bals, ses raouts, ses promenades, ses intrigues, Paris, triste chaos, me donna de bonne heure la
tristesse qu'il porte lui-même et qui est celle d'une vieille ville, tête d'un corps social (i). »
Ce n'est que vers la cinquantaine, quand il entra en relations avec sa cousine, la vicomtesse du Plessis, qu'il se sentit attiré vers la Touraine et que, de Beauceron qu'il croyait être, il reconnut qu'il était bel et bien Tourangeau.
Castel de Dolbeau (dessin, à la plume, de Jacques Pohier).
Alexandrine Bléré était fille d'un avocat distingué de Tours, qui l'avait mariée au vicomte Hector Lebreton du Plessis dont la mère était une demoiselle de Vigny. C'était une jolie femme, très spirituelle et très mondaine, et qui, sans tourner an bas-
(i) Journal d'un Poète, page 229.
bleu, s'occupait beaucoup d'art et de littérature. Elle ne tarda pas à prendre un véritable ascendant sur le poète, son cousin, qui, non content de lui écrire les lettres exquises que l'on sait (i), la visita souvent dans son petit castel de Dolbeau. Ce castel, situé dans la commune de Semblençay, non loin du château féodal de ce nom, est bâti sur une éminence. Il n'offre rien de remarquable comme architecture, mais la tourelle qui coupe sa façade par moitié lui donne un faux air de manoir Renaissance, et de la terrasse d'où il s'élève on découvre une charmante petite vallée, traversée par un ruisseau 2).
La première fois qu'Alfred de Vigny y vint en villégiature, il emporta de son séjour un souvenir si agréable qu'à peine rentré dans sa terre du Maine-Giraud il écrivit à sa cousine :
« Angoulême, 20 septembre 1846.
« Vous m'avez décidé à l'adoption de ma patrie.
(i) Voir la Revue des Deux-Mondes du ier janvier 1897.
(2) Dolbeau appartient aujourd'hui à M. P. de Lavalette, dont la mère était une demoiselle du Plessis et la belle-sœur de la Vicomtesse Alexandrine, cousine et amie du poète Disons à ce propos qu'Alfred de Vigny avait en Touraine de nombreux cousins plus ou moins éloignés. De ce nombre étaient les Saint-Chamans, de Larivière, de Tourette, le Large d'Ervan, Chicoyneau de Lavalette, de Lestang, etc., qui s'étaient alliés aux Vigny au commencement du xixe siècle.
ALKHED DE VIGNY
Ingrat que j'étais de ne pas l'aimer et la mieux connaître ! C'est quelque chose que de rendre un citoyen à l'amour de sa cité. La cité n'y gagne que bien peu : c'est un Tourangeau de plus en Touraine. Mais le citoyen y gagne beaucoup. Il sait les charmes de son pays et y concentre ses affections. Je n'aimerai plus la Beauce, et l'Angoumois m'ennuie déjà, depuis un immense quart d'heure que je l'habite. Dites à M. votre père, je vous prie, que j'adopte sa théorie. On est du pays où l'on est né et où l'on a été remué dans son premier berceau. »
Rien de plus juste, et cependant, après avoir lu ces lig-nes je n'ai pu m'empècher de faire cette réflexion : Si Alfred de Vigny, à cinquante ans, après quelques jours passés à Dolbeau, avait enfin senti son cœur battre d'amour pour la Touraine, que n'aurait-il pas éprouvé à la vue de Loches, « son premier berceau »! Quels cris d'admiration et d'enthousiasme n'aurait-il pas poussés en voyant, de la terrasse du château de Charles VIII et de Louis XII, se dérouler à ses pieds,, dans un décor véritablement féerique, l'immense toile ensoleillée au milieu de laquelle coule, lente et claire, la rivière de l'Indre?
Je sais bien qu'à Dolbeau il y avait pour embellir le paysage les yeux riants de la jolie cousine, mais à Loches n'y avait-il pas pour charmer l'esprit du poète quelque chose de plus doux encore, le souvenir attendri de cette autre jolie femme qui fut sa mère? Etant donné le culte profond qu'il eut pour elle de son vivant et le long- chagrin qu'il ressentit de sa perte, on a peine à s'expliquer que sa chère mémoire n'ait jamais ramené Alfred de Vigny dans sa ville natale (i), qu'il n'ait pas eu, avant de mourir, la curiosité si naturelle de revoir la petite maison blanche où il avait jeté ses premiers vagissements (2). Car cet enfant de la Touraine fut avant tout le fils de sa mère. 11 avait non seulement son beau visage, ses grands yeux d'un bleu tendre, sa chevelure ondoyante et soyeuse (3), son teint pâle, sa physionomie pensive. Il avait encore sa tournure d'esprit, ses manières distinguées, son âme compatissante et jusqu'à sa tristesse mortelle qu'il croyait tenir de Paris, sa ville d'adoption, et
(:) On lit dans son Journal, p. 57 : ■ Je suis né à Loches, petite ville de Touraine, jolie, dit-on, je ne l'ai jamais vue. »
(2) Cela est d'autant plus extraordinaire qu'Alfred de Vigny avait, comme je le dis plus haut, de nombreux cousins en Touraine et entretenait une correspondance suivie avec M. de Lestang, son parent par alliance, qui s'était fixé à Loches en 1841 et qui y mouruten 1862.
(3) Sur la fin de sa vie, il portait une perruque blonde qu'il s'était l'ait faire avec les cheveux de sa mère.
ALFHED DE VIGNY
qui lui était venue de la nature d'abord et puis des événements qui avaient marqué sa naissance.
Entrée de la ville et château de Loches.
Après cela, qui sait ? Peut-être Alfred de Vigny connaissait-il sa ville natale, comme il nous arrive
parfois de connaître certaine personne sans l'avoir jamais vue. Le jour où je visitai pour la première fois cette petite cité que son histoire et ses monuments ont rendue si intéressante, je me demandai sérieusement si quelque fée ne la lui avait pas montrée eu rêve avec sa ceinture légère de coteaux crayeux, sa façade riante sur la rivière, ses portes fortifiées qui datent du moyen âge, sa tour Carrée et sa tour Ronde, son église romane et son château Renaissance, et tout l'horizon qui s'étend devant elle, de Verneuil à la forêt de Beaulieu,qui la barre d'une ligne sombre, lorsqu'il fit la description de la Touraine par où s'ouvre son roman de Cinq-Mars. Les vrais poètes, on l'a dit avec raison, reçoivent en naissant le don de seconde vue, et bon sang ne ment point. En se déclarant Tourangeau sur le tard, Alfred de Vigny n'avait pas besoin de renier la Beauce. Lui, Beauceron! Qui l'eût jamais cru? La Beauce a pu produire des militaires et des laboureurs, des hommes d'épée et de charrue, elle est incapable de produire un poète, un homme d'imagination et de pensée de l'envergure de Vigny, avec ses plaines immenses qui n'ont d'autre ondulation que celle du vent dans les blés. La Touraine, au contraire, est un merveilleux jardin où la Muse de l'Histoire semble avoir attiré tout le chœur
6û ALFRED DE VIGNY
d'Apollon. Dans ce jardin de plaisance bordé de châteaux tels que Blois, Ghambord, Azay-le-Rideau, Chaumont, Langeais, Chenonceaux, Loches et Amboise, on a vu en effet, par je ne sais quel miracle, une Agnès Sorel (i) préparer les voies à la Pucelle d'Orléans ; une duchesse de Bretagne marier l'hermine aux fleurs de lys ; un Rabelais faire sonner son large rire là où cent ans plus tard Descartes devait renouveler la métaphysique en l'inondant de clartés ; un Balzac, enfin, agiter au bout de sa plume tous les masques de la comédie humaine ! Il manquait à la gloire de la Touraine un poète royal, sachant manier le vers comme Rabelais, Descartes et Balzac ont manié la prose. Alfred de Vigny eut l'insigne honneur de combler cette lacune; depuis lors, la Touraine n'a plus rien à envier aux plus riches provinces de France.
(0 Le tombeau d'Agnès Sorel se trouve au château de Loches, dans le même corps de bâtiment que l'Oratoire de la reine Anne.