PREAMBULE
La vie productive d'Alfred de Vigny est sans contredit la plus courte des cinq ou six grandes vies littéraires qui forment entre elles l'histoire du Romantisme français.
Commencée modestement en 1820, au Conservateur littéraire, elle finit pour le public en i835, dans une sorte de bouquet de feu d'artifice, avec Chatterton et Servitude et Grandeur militaires. Elle dura donc à peine quinze ans. Je ne compte pasj en effet, les années de préparation ni les rares signes de vie que, postérieurement à i835, Vigny nous donna sous la forme de quelques-uns des poèmes philosophiques qui composent le recueil posthume des Destinées.
Faut-il regretter qu'elle n'ait pas été plus longue et plus riche ? A quoi bon ? Les grands écri-
vains portent en eux un certain nombre d'ouvrages en dehors desquels il n'y a place que pour les redites ou les œuvres mercantiles. Et il suffit qu'ils aient donné toute leur mesure, pour que nous devions être satisfaits. Ce sera l'honneur d'Alfred de Vigny d'avoir su limiter son action productrice et de n'avoir fait que des livres qui comptent. Son œuvre sobre et forte ne connaîtra pas le déchet qui se fait déjà sentir dans l'œuvre trop volumineuse de Lamartine et de Victor Hugo.
Sous ce rapport, les dix ans qu'il passa dans l'armée lui furent profitables à plusieurs points de vue. S'il n'y cueillit pas les lauriers qui étaient sa seule ambition, quand il s'engagea dans la Garde royale, ses premiers poèmes, composés sous le harnais et publiés sans nom d'auteur, lui procurèrent en très peu de temps une gloire plus noble et cent fois plus durable (i). Et c'est le métier militaire, c'est la discipline qui donna de si bonne heure à sa figure pensive l'accent particulier que beaucoup prenaient pour de la hauteur et de la fierté et qui n'était au fond que la réserve naturelle d'un homme simplement distant.
(i) Sans compter qu'il n'aurait probablement pas fait Dolorida, le Déluge et le Cor, si les hasards de la vie des camps ne l'avaient conduit dans les Pvrénées.
Qu'on se représente à vingt ans ce fils de famille, libre de son temps et de ses actions. Au lieu de vivre en marge du premier Cénacle, au lieu de g-arder dans la méditation et la solitude relative sa belle indépendance littéraire, il aurait fait comme ses camarades, il se serait jeté dans la bataille, il se serait peut-être rallié, lui aussi, au panache blanc de Victor Hugo. Tandis qu'au régiment, surtout à partir du jour où il quitta les environs de Paris, Courbevoie et Vincennes, il vécut comme Lamartine en dehors de l'atmosphère surchauffée où se débattaient les destinées de la poésie. Tout en étant très royaliste, il ne mit pas « de cocarde à sa muse », il ne chanta ni la Vendée, ni la naissance du duc de Bordeaux, ni le sacre de Charles X, il laissa à d'autres le soin de faire des vers de circonstance; et, sans sortir de son rêve étoile, il composa des poèmes qui, sauf la forme, pouvaient être du seizième et du dix-septième siècle aussi bien que du dix-neuvième (i).
La vie de garnison ne lui inspira rien de militaire tant qu'il resta sous les drapeaux. Ce c'est que beaucoup plus tard, sous des influences diververses, et à la veille de prendre, comme écrivain,
(i) « Peu d'entre mes ouvrages, écrivait-il, en 1822, dans l'Introduction à'Hèléna, se rattacheront à des intérêts politiques. »
sa retraite définitive, qu'iléprouva le besoin de dire toute sa pensée sur l'esprit de corps et sur la discipline qui font la force des armées. Et ce fut son chef-d'œuvre en prose.
C'est que, malgré ses dix-sept ans, il était déjà presque mûr, quand il entra dans les Gendarmes rouges. Outre qu'il avait fait d'assez bonnes études à la pension Hix, il avait trouvé au foyer domestique des éducateurs remarquables.
Son père, vieil éclopé de la guerre de Sept-Ans, était un humaniste distingué qui l'avait nourri de la moelle des poètes anciens et modernes. — Sa mère favait élevé dans les principes religieux, étroits et sévères, qui lui avaient été inculqués à elle-même par son oncle, l'abbé de Baraudin, curé de Saint- Ours de Loches. Elle lui avait appris à lire dans la Bible et, quand il était parti pour le régiment, elle lui avait donné ce livre et l'Imitation de Jésus-Christ. De là son caractère à la fois militaire et sacerdotal et les deux sources — profane et sacrée — où il puisa ses plus belles inspirations. La Bible lui inspira Éloa, Moïse, le Déluge, la Femme adultère, le Mont des Oliviers, la Colère de Samson. — André Chénier, doublé de Millevoye, Chateaubriand, lord Byron,lui inspirèrent Héléna, Symétha, Dolorida, la Dryade et le Somnambule. Et c'est une
chose remarquable que les Poèmes antiques et modernes furent composés dans le temps même où Victor Hugo fit les Odes et Ballades. Mais quelle différence dans les instruments et les airs de musique! Où Victor Hugo n'atteignit à la maîtrise que par degrés et à force d'art, Vigny y arriva du premier coup par la seule force de la pensée. Rivalité toute sereine qui devait, hélas! se changer en jalousie, le jour où chacun d'eux, pour donner plus de lustre à son nom, s'avisa d'aller chercher de la gloire au théâtre.
Et pourtant là encore ils suivirent des chemins opposés. Entre Hernani et Chatterton il n'y a, en effet, pas plus de ressemblance esthétique qu'entre Cinq-Mars et Notre-Dame de Paris, qu'entre les Odes et les Poèmes.
Mais la course à la gloire blesse ou écrase toujours quelqu'un.
J'ai déjà dit dans ma lettre-préface ce que fut l'homme chez Vigny au regard de lui-même. Je vais le montrer maintenant dans ses rapports avec ses amis des deux Cénacles.
Le premier en date fut Emile Deschamps. Vigny avait joué tout enfant avec lui sous les ombrages
de l'Elysée, quand son père, qui y avait élu domicile en arrivant à Paris, recevait la visite de M. Jacques Deschamps, son voisin. Et bien qu'Emile eût six ans de plus que lui (i), peut-être même à cause de cela, Vigny s'était tout de suite attaché à lui, comme à un frère aîné. Il faut dire aussi que leurs pères avaient les mêmes goûts et les élevaient dans les mêmes idées. Quelques années après sa mort (2), Emile Deschamps disait du sien, dans la dédicace de son Macbeth et de son Roméo ( 1 844) :
Pur flambeau, cher soutien à vos fils enlevé, Si j'ai rêvé pour moi la gloire des poètes, C'était pour qu'un écho — mais,hélas! j'ai rêvé, En parvînt aux cieux où vous êtes.
Bientôt les deux enfants furent séparés par les années d'études. Quand ils se retrouvèrent, aux environs de 1 8 r 4» Emile, qui avait profité des relations de son père et de l'avance que l'âge lui donnait sur son camarade, collaborait déjà avec Henri de Latouche.
Il entra dans l'administration des Finances, où il devint rapidement chef de bureau, peu de temps avant qu'Alfred de Vigny entrât dans la Garde
(1) Il était né en 1791, et Vigny en 1897.
(2) Jacques Deschamps mourut en 1826, à quatre-vingt-cinq ans. Né à Bergerac en 1 741, il avait épousé sur le tard une demoiselle de Maussabré, qui mourut en 180 1.
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royale, et comme ils avaient tous les deux de nombreux loisirs, ils les employèrent à l'envi à faire du théâtre. Mais là chacun suivit sa pente naturelle. Emile Deschamps, qui était gai, remuant, spirituel, s'adonna tout de suite à la comédie et au vaudeville et Vigny, qui était grave et plutôt mélancolique, adopta le genre tragique. Selmours de Florian et le Tour de faveur furent les débuts du premier; Julien l'Apostat et Roland furent ceux du second, mais ces pièces ne virent jamais le jour, Vigny les ayant brûlées, en i832, pendant l'épidémie de choléra. Entre temps ils allaient tous deux dans le monde où ils étaient recherchés, l'un pour sa distinction et son bel uniforme, l'autre pour ses mots d'esprit (i), ses bouts-rimés et ses impromptus. Vigny fréquentait alors chez la marquise de la Grange, la princesse de Béthune, Mme O'Reilly, et la comtesse de Damrémont, où l'on dansait beaucoup. D'où le Bal, qui fut une de ses premières poésies (2). — Emile Deschamps, plus répandu
(1) Et dansle nombre il y en avait parfois d'assez méchants. J'en veux rapporter un qui, dans le temps, fit le tour des salons romantiques, à ce que me dit la baronne de Croze. Sophie Gay, mère de la belle Delphine, ayant loué sur le tard un appartement, rue de Milan, n° 100, Emile Deschamps disait qu'elle habitait « rue de son âge et numéro de son odeur » .
(2) Un peu plus tard on le rencontrait souvent chez Mme d'Agoult, qui, dans la belle saison, habitait le château de Troissy, en Beauce, non loin du Tronchet, où Vigny faisait de fréquentes visites à sa
LA VIE POLITIQUE, LITTÉRAIRE ET RELIGIEUSE 6g
dans les salons littéraires, préludait déjà au rôle qu'il devait jouer dans les Cénacles et qui l'empêcha souvent d'être pris au sérieux. « Vous ne savez donc pas, lui écrivait un jour Lamartine, que je vous regarde comme le génie aimable du bon sens en France. Très sincèrement vous êtes le sel et le levain de ce triste temps (i). » — Le sel, je ne dis pas non, mais on a beau tout passer à l'esprit en France, il est bon, même quand on en a à revendre, de ne pas le dépenser mal à propos.
Sur ces entrefaites, Victor Hugo fonda le Con-
tante et à ses cousines. Mm0 d'Agoult raconte en ses Souvenirs que, vers 1820, elle n'avait encore connu de lui, au bal où il était parfois son cavalier, que ses distractions à la contre-d inse. C'est chez elle qu'il lut un soir sa Frégate la Sérieuse, devant les plus jolies femmes de Paris. Elle ne fut point du tout goûtée, et Vi^n y dit, en se retirant, à son hôtesse : « Ma frégate a fait naufrage dans votre salon. » L'ambassadeur d'Autriche l'avait pris pour un amateur. (Daniel Stern, Mes Souvenirs, 1880, p. 345.)
Longtemps après, Vigny écrivait à ce sujet à Emile Deschamps : « Dites donc à Jules de Hességuier qu'il pardonne à son fils qui est à Vienne d'avoir des gants jaunes et de danser, parce qu'il dansait et avait des gants quand il avait dix-neuf ans aussi, et parce que vous et moi à cet âge-là nous dansions avec le costume de tous les gens comme il faut, et parce que nous ne sommes pas de ceux dont parle La Bruyère, qui retranchent de l'histoire de Socrate qu'il ait dansé, ce qui lui est arrivé et n'empêche pas le Phédon... »
(Lettre publiée par Jules Marsan dans l'introduction de la Muse française.)
(1) Corresp. de Lamartine, lettre du 28 août i84o.
servateur avec ses frères. Emile Deschamps, qui lui avait été présenté par Henri de Latouche, lui présenta à son tour Alfred de Vigny, et peu de temps après le jeune officier des Gendarmes rouges publia dans cette revue d'avant-garde son premier article en prose, et le Bal dont il est parlé plus haut (i).
Dans l'intervalle, Alexandre Soumet était venu passer quelques jours à Paris. Le hasard ayant voulu qu'il descendît dans la maison même de M. Jacques Deschamps, Emile s'empressa de le mettre en rapport avec son ami qui lui lut le Somnambule. Je me demande même pourquoi, l'année suivante, Vigny, au lieu d'envoyer ce poème aux Jeux floraux de Toulouse, y envoya Symëtha,qu\, d'ailleurs, ne fut pas couronné.
Trois ans après, Soumet, Guiraud, Deschamps, Victor Hugo, Vigny, Saint- Valry et Desjardins fondaient la Muse française. J'ai raconté, il y a quelques années, toute l'histoire du groupe littéraire qui se forma autour d'elle (2). Un seul point demeurait obscur, c'était de savoir quels avaient été les complices de Soumet dans la suppression de cette revue. Une lettre d'Emile Deschamps récem-
(i)Cet article avait pour titre : Littéralare anglaise, Œuvres complètes de lord Byron.
(2) Cf. le Cénacle de la Muse française, librairie du .Mercure de France, 190g.
meut mise au jour va nous édifier pleinement sur ce point. Elle est adressée à Jules de Ressésruier, le gentil troubadour de Toulouse, qui, après avoir servi de son mieux, au sein de l'académie de Clémence Isaure, les intérêts des poètes de la Muse, 'était venu habiter Paris où, grâce à la protection jde M. de Peyronnet, il avait été nommé auditeur au Conseil d'Etat. En voici la teneur :
a S. d. Ce samedi soir,
[juin 1824]
« Mon cher Jules, pardonnez-moi d'avance et i faites-moi pardonner partout ce qui vous entoure et vous aime ; mais il faut absolument que vous l quittiez lundi matin la campagne pour quelques heures, car nous sommes aux champs ici; vous, Alexandre et moi, il nous faut porter le coup de grâce à la Muse chez Tardieu à 9 heures du matin, lundi, sinon, le n° paraîtra et nous sommes tous compromis. Je n'ai ni le temps ni l'espace de vous expliquer notre danger, il est imminent; ces messieurs, je le sais, seront rassemblés là pour continuer la Muse, arrivons tous trois pour la tuer et elle est morte. Ainsi soyez assez bon pour partir lundi avant de vous coucher, si vous le pouvez, de manière à être à 9 heures à Passy pour prendre Soumet, que je viens de faire prévenir. Vous serez à
-]2 ALFRKD 1>£ VIGNY
8 h 1/2 à ma porte. Nous serons tous trois à
9 heures chez Tardieu. Mais tout cela ne peut se faire que réunis ; une voix se perd étouffée sous celles de nos adversaires. Mais en nous tenant bien, il me semble impossible que l'on continue sous le titre de la Muse un ouvrage qui est le nôtre et qui ne veut plus l'être.
« Pardon de vous arracher à tout ce qu'il y a de beau et bon pour vous jeter dans nos vilaines expéditions : mais il le faut, pour vous, pour nous, pour lui et pour elles toutes. J'ose donc compter sur votre exactitude et votre amitié.
« EMILE (l). ))
Ainsi, ce fut Emile Deschampset Jules de Rességuier qui, pour faire le jeu de Soumet, sacrifièrent la Muse aux rancunes académiques d'Auger et consorts. Guiraud ne nous avait donc pas trompés en disant que la suppression de cette revue s'était faite contre son gré et celui de Victor Hugo.
Nous ignorons ce qu'en pensa Vigny, mais étant donnée la place qu'il y avait prise par la publication de Dolorida et de quelques articles de critique littéraire, il est probable qu'il regretta, lui aussi, la disparition de la Muse.
'0 L'Aube romantique, p. 99.
Voilà donc notre « Jeune moraliste » en vacances (i). Jusqu'en 1827, c'est-à-dire jusqu'à laconstitution du second Cénacle, Emile Deschamps se contenta de traduire ou d'adapter en vers français quelques belles légendes allemandes de Schiller et de Gœthe, et certaines romances espagnoles sur Rodrigue, premier roi des Goths. Si bien que ses amis ne cessaient de le gourmander sur sa paresse. Rességuier, par exemple, lui disait, dans ses Tableaux poétiques ;
Emile, mon Emile, ainsi tu te reposes, Sur un luth entouré de verveine et de roses, Tu veux, fuyant la gloire attachée à tes pas, Oublier des succès que nous n'oublions pas. Entends le bruit lointain des flots de cascatelles ; Le poétique bruit des ondes immortelles. Tu dis le nom d'Horace... A ce nom lève-toi: Voilà l'accord divin ! et tu t'endors; pourquoi ? Pourquoi ta muse, encor de gloire dédaigneuse, Ne reprend-elle pas sa lyre harmonieuse ? Vois la jeune Indienne, au bruit des instrumens, Retrouver son triomphe et ses enchantemens ; Et toi, brillant, léger, et nonchalant comme elle, Tu peux te couronner d'une gloire nouvelle. Horace, tes rivaux, tes amis, tes amours, Te disent de chanter et de chanter toujours (2).
Cependant, sous l'influence des représentations
(1) On se rappelle que, dans la Muse, c'est ainsi que signait Emile Deschamps.
(2) La Bayadère.
à Paris de la troupe anglaise, l'idée lui était venue de traduire pour la scène le Roméo et Juliette de Shakespeare.
Comme il ne connaissait pas très bien l'anglais et qu'il se méfiait de ses forces, il offrit alors à Vigny de lui venir en aide. Et Vigny, qui travaillait déjà à son Othello, consentit à traduire les deux derniers actes de Roméo et Juliette.
On sait que cet ouvrage fut reçu au Théâtre-Français le 20 avril 1828, et par suite dequels obstacles il ne fut pas représenté (1). Etant donné qu'il amena plus tard un certain refroidissement dans les relations d'amitié des deux collaborateurs, il me paraît bon d'examiner à qui incombent les premiers torts.
En ces sortes d'affaires, il y a presque toujours deux sons de cloche. Nous allons les entendre l'un après l'autre. Voici d'abord la version d'Emile Deschamps :
«... Beaucoup de temps se passa, et l'on mit en répétition Y Othello de M. de Vigny qui, entre autres gages de succès, présentait le très grand avantage d'être de M. de Vigny seul...
« C'est à ce moment que M. Hector Berlioz
(1) Cf. noire Cénacle de Joseph Delorme.
m'entretint d'un projet d'une symphonie dramatique de Roméo et Juliette. La fièvre de Shakespeare était dans l'air, et je n'y avais pas nui (i).
« En 1829 on joua Y Othello de Vigny, puis l'art changea de direction, comme tout le reste, mais en sens inverse. La restauration de Ducis s'effectua, YOthello de Vigny fut proscrit, et l'avènement de Roméo et Juliette plus qu'ajourné.
« Avec un peu d'insistance et de persistance, nous aurions pu néanmoins faire reconnaître notre droit d'ancienneté. Quelques occasions favorables se présentèrent, et une dernière surtout qui paraissait décisive ; je m'y abandonnai avec une grande facilité parce que, au fond, il est triste de voir ce qu'on croit son aiglon vieillir et périr dans l'œuf. Une autre volonté opposa son veto, et la pierre du cercueil dramatique s'appesantit de plus en plus sur les amants de Vérone.
« Voilà plus de dix-sept ans qu'ils dorment ainsi, et j'ai cru qu'il y avait convenance et urgence à interrompre enfin, pour eux et pour mon Macbeth, cette longue et froide prescription de l'oubli, en les faisant renaître sous une autre forme et pour une autre destinée.
(1) Cette symphonie dramatique de Berlioz, sur le livret d'Emile Deschamps, fut exécutée en i83g.
«... J'ai donc repris mon Shakespeare anglais et j'ai eu le courage de refaire une traduction de Macbeth et de Roméo, toute littéraire et beaucoup plus littérale, au point de vue des lecteurs et des bibliothèques, et non plus du théâtre et des spect ateurs. ..
Ces lignes sont de i844 et font partie delà préface que Deschamps mit en tête de son édition de Macbeth et Roméo et Juliette.
Voyons maintenant comment Vigny apprécia cette reprise de la pièce de Shakespeare par son ancien collaborateur :
Il écrivait à Philippe Busoni, le 5 janvier 18/19, à propos de Chatterton, qu'on avait eu l'idée de reprendre au Théâtre historique :
« ...Vous me demandez si cette traduction de Roméo ne fut pas faite par moi et Emile Deschamps? — Voici l'histoire assez étrange de ceci. — La première traduction de Shakespeare faite pour la Comédie-Française fut celle que nous écrivîmes ensemble de Roméo. Nous nous partageâmes ce petit travail. Je me chargeai des deux derniers actes, Emile Deschamps des trois premiers. Nous lûmes cette tragédie en 1828 aux Français, où elle fut reçue avec ravissement par tous les acteurs
célèbres de ce temps-là. J'avais traduit de mon côté Othello et le Marchand de Venise, que vous avez chez vous. Mlle Mars ne se trouva pas assez jeune pour Juliette et me dit avec assez de grâce : « Si j'avais l'âge de Juliette, je n'aurais pas mon talent, mais, ayant ce talent, je n'ai plus son âge. » Un soir Taylor vint tout à coup me prendre chez moi le manuscrit encore imparfait du More de Venise pour le mettre en répétition, tant Mlle Mars avait la tête tournée deDesdémona. Elle le joua et y fut très belle. — De temps en temps, pour nous amuser, Emile Deschamps et moi faisions des lectures de Roméo (i) et nous attendions qu'il vînt au monde une Juliette possible à montrer au public.
(i) Victor Pavie écrivait, en effet, à son père, le 27 janvier 1829: « Lundi soir, à sept heures et demie, M. David est venu me chercher. Je comptais sur Sainte-Beuve, qui fut empêché, ainsi que Hugo, qui dînait en ville, et qui devait entendre une tragédie dans la soirée. La réunion était environ de soixante personnes, dont une douzaine de dames. Là siégeaient Alfred de Vigny, Mérimée, Delacroix, Colin, de Wailly, Alexandre Dumas, et le Globe intrus, presque tout entier dans la personne de Ch. Magnin, Damiron, Gh. de Rémusat et Louis Vitet.
a Emile Deschamps commença la lecture de ses trois premiers actes. Alfred de Vigny déroula à son tour le manuscrit des deux derniers. Je contemplais Shakespeare face à face, moi qui ne l'avais entrevu que dans l'imitation d'une prose rampante, ou dans l'impénétrable sanctuaire de son idiome antique, au prix de mes peines et à la sueur de mon front. Les deux parts du travail ont échu à qui de droit. Emile Deschamps, plus souple, plus insinuant, plus arrondi de forme, de Vigny plus incorrect, moins obéissant, mais plus fort et plus grandiose. C'est Mme Malibran et Mme Pasta. Le
Lorsque ce pauvre Delloye imprima mes œuvres complètes, il me demanda ce Roméo, je m'y refusai, n'en étant pas seul propriétaire, et je croyais mon collaborateur aussi consciencieux, car souvent je lui avais proposé de faire jouer cette étude à un théâtre ou à un autre, et, tout en y trouvant des difficultés, il me répondait : attendons encore. — Un beau jour, il y a environ quatre ans, je trouvai sur la table de Guiraud la traduction de Roméo imprimée sous le nom d'Emile Deschamps qui, sans se donner la peine de m'en parler, fit, à sa manière, les actes que j'avais traduits et imprima la pièce de la sorte. Je ne l'ai jamais lue et je ne puis juger de ses mérites et de ses ressemblances ou dissemblances avec mes actes derniers, mais il eût été plus poli et plus loyal de me prévenir de ce divorce... (i). »
Telles sont les deux versions. De quel côté se trouve la vérité? Sans mettre en doute la parole d'Alfred de Vigny, ni sa bonne foi, je crois, tout
songe de la reine Mab s'est coloré, sous Emile Deschamps, de l'illusion de la plus fantastique féerie... » [Médaillons romantiques .) Cette lettre, soit dit en passant, prouve que MM. Louis Gillet et Ernest Dupuy ont prétendu à tort que Sainte-Beuve avait eu une défaillance de mémoire en écrivant qu'il avait été invité, en i89Q,par Vigny à entendre la lecture de Roméo et Juliette.
Lettre publiée par Jules Marsan dans nos Annales romantiques de novembre-décembre igo5.
! bien examiné, qu'il n'avait pas le droit de se plaindre du procédé d'Emile Deschamps, et que ce fut surtout de sa faute si leur Roméo fut enterré. Il suffit de savoir comment il se comporta avec les directeurs de théâtre, qui de loin en loin lui proposèrent de reprendre Chatterton et Quitte pour la peur^oxxv se figurer l'opposition sourde et tenace qu'il dut faire à l'idée de laisser représenter Roméo postérieurement au More de Venise (i). Jaloux comme il l'était de son bien, il lui était désagréable de penser qu'en cas de succès il n'aurait devant l'opinion qu'une part du mérite de l'œuvre commune, et qu'en cas d'échec la critique mal avertie pourrait lui en imputer tous les défauts. Du reste, il s'est trahi lui-même dans la lettre qu'il écrivait à ce sujet à Emile Deschamps, le 26 mai 1837.
« Vous ne tenez pas, lui disait-il, à avoir un de ces demi-succès qui sont plus tristes qu'une chute... Cette représentation ne me sera jamais agréable que par le plaisir qu'elle pourra vous faire... »
(1) « Pendant des années, dit Arsène Houssaye dans ses Confessions t. IV, p. 296), je l'ai vu tantôt chez moi, tantôt chez lui, pour la reprise à' Othello et de Chatterton. Quelle que fût la distribution des rôles il disait toujours : « Je vais étudier ces comédiennes.» Il venait au théâtre, mais il s'en allait plus indécis encore. C'était à mourir. Il y mettait tant de bonne grâce qu'il était impossible de ne pas prendre patience. C'est ainsi que, voulant le jouer, je n'ai réussi qu'à perdre agréablement mon temps. »
Après cela j'estime que Deschamps ne manqua pas d'égards à Vigny en se permettant de traduire les deux actes qui lui étaient échus en partage et en publiant le tout sous son nom. Aussi bien, puisque la traduction de Vigny esten la possession deshéritiers deRatisbonne, nous pourrons bientôt, j'espère, la comparer avec celle qu'Emile Deschamps fit imprimer en i844 (0* Je ne parle pas de celle de l'édition de i863, quoique Deschamps la préférât de beaucoup à l'autre, parce qu'elle n'est pas entièrement de lui. Il résulte, en effet, des lettres suivantes que c'est Hippolyte Lucas (2) qui se chargea, sur la demande d'Emile Deschamps, d'arranger
(1) Vigny écrivait, en 1848, à sa cousine Alexandrine du Plessis au sujet de cette traduction : « Je rachèterai ces dessins d'un enfant par ces vers mis en album, comme par exemple ceux d'une certaine traduction de Roméo et Juliette, par moi, que Mlle Mars savait par cœur et disait admirablement. Je ne sais où ils sont, il est vrai; je les crois à Paris dans quelqu'un de mes portefeuilles, mais si on me les envoie et s'ils ne sont pas brûlés avec Babylone, je les écrirai. Ils commencent au moment où Roméo, qui allait emporter de son triste caveau sa belle Juliette vers la vie heureuse, se souvient qu'il est empoisonné, et dit :
Faut-il quitter cet ange à la porte du ciel. »
(2) Hippolyte Lucas, qui a fait un nombre considérable de pièces de théâtre et, pendant près de cinquante ans, la critique littéraire au Siècle, avait composé, avec Ëvariste Boulay-Paty, un poème dramatique intitulé le Corsaire et tiré de Byron, qui fut imprimé en i83o. C'est une des premières productions du théâtre romantique. Hippolyte Lucas, dont les Heures d'amour et un petit volume de Portraits littéraires, édités par son fils, ont obtenu, il y a quelque vingt ans, un succès légitime, est mort, en 1878, bibliothécaire à l'Arsenal.
pour la scène son Roméo et son Macbeth, édités
postérieurement à la mort de Vigny.
Emile Deschamps écrivait de Versailles à H. Lucas le 3 septembre i848 :
« Mon cher complice,
« J'ai couru deux fois chez vous. On me dit que vous êtes à Rennes et je vous y envoie cette lettre qui sans doute vous y parviendra sans indication plus précise. Le nom d'Hippolyte Lucas me rassure pleinement.
« Voici : M. Mauzin, commissaire du gouvernement près le théâtre de l'Odéon, m'a écrit au sujet de Macbeth qu'il veut monter tout de suite avec grand soin. Alors j'allais vite à vous.
« J'ai donc vu M. Mauzin, dont je suis on ne peut plus content, et tout de suite il a fait copier les rôles. Les arrangements, ceux du 5e acte surtout et du dénouement, les plus importants, ont été trouvés excellents.
« Je vous rapporte cela tout chaud. Quant au ier acte, M. Mauzin ne craint pas les frais de décors et les changements à vue. J'ai donc reporté au 2e acte la scène de Macbeth et de sa femme.
« Combien je vous désire pour les répétitions et la mise en scène. Vous revenez à Paris, dit-on, à
la fin du mois. Ce sera bien, mais dites-le-moi bien vite.
« J'ai quitté les Finances et pris ma pension de retraite. Je me suis confiné à Versailles. C'est un grand parti. J'en causerai avec vous. Vous voyez combien à cause de mon éloignement votre présence m'est nécessaire, et vous y êtes d'ailleurs aussi intéressé que moi. Je souhaite que nous le soyons beaucoup.
« Plus je réfléchis, plus je trouve que le rôle de Juliette conviendrait à M!le Rachel.
« Votre dévoué confrère.
« EMILE DESCHAMPS (i). ))
Un mois après il lui écrivait de nouveau :
15 octobre 1818.
«Mon cher Lucas,
« Je ne sais vraiment comment reconnaître les excellents conseils que vous m'avez donnés pour l'arrangement scénique de mon Macbeth et pour les bons et utiles soins que vous voulez bien prendre pour les répétitions et la prospérité de cette œuvre qui vous doit et vous devra tant. Permettez du moins que je consigne ici le traité dont je vous
(i) Lettre inédite communiquée par M. Léo Lucas.
I ai fait part verbalement et sans lequel je renoncerais à tout.
« Je déclare vous déléguer à toujours pour les causes ci-dessus énoncées la moitié de mes droits d'auteur sur ma tragédie de Macbetli pour toutes les représentatious de cet ouvrage, tant sur les théâtres de Paris que sur ceux des départements; pour que vous jouissiez de cette moitié de droit, vous et vos héritiers comme moi et mes héritiers, nous jouirons de l'autre moitié pendant le temps que la loi accorde ou accordera aux auteurs. Cette moitié vous sera remise, d'après l'avis que je lui ai donné, par M. Guyot, agent dramatique, mon receveur pour mes droits d'auteur, et cela tous les mois, comme il le fait pour ce qui me concerne.
« En outre, j'entends que vous partagiez avec moi et toujours par égale portion le prix des billets d'auteur qui pourront me revenir pour chaque représentation. Ce sera l'objet d'un compte entre nous, tous les billets devant être remis en mon nom. Voulez-vous, mon cher Lucas, accepter le partage fraternel avec un peu de tout le plaisir que j'ai à vous l'offrir. Je voudrais qu'il fût digne de toute votre obligeance et de tout votre talent. En tout cas, vous trouverez dans mon amitié reconnaissante tout ce qui pourra manquer ailleurs.
8/j ALFRED DE VIGNY
« Votre dévoué et bien affectueux confrère pour la vie.
« EMILE DESCHAMPS (i). »
Macbeth fut représenté à l'Odéon le 2 3 octobre 1848 et joué pendant plusieurs mois. On est en droit de s'étonner, après la lecture de cette lettre, qu'Emile Deschamps ait oublié, lors de la publication de cette pièce en 1 863, de mentionner dans sa préface le nom de son collaborateur et se soit borné à dire : « A ce sujet, je ne saurais trop reconnaître le concours aussi affectueux qu'éclairé que me prêta M. Mauzin,alors commissaire du gouvernement près le théâtre de l'Odéon. »
Au mois de décembre suivant, Emile Deschamps mandait encore à Hippolyte Lucas.
«26 décembre 1848.
« Mon cher Lucas, « Que parlez-vous de me rendre Macbeth ? C'est en continuant à être la providence de Roméo et dans les mêmes termes que vous me le rendrez. C'est chose conclue entre nous.
« Quant à ma collaboration anonyme avec vous pour un drame comme Mesure pour Mesure, certes,
(1) Lettre inédite.
j'en suis très empressé et tout ce que j'y pourrai faire vous est acquis.
« Faites et je reviendrai dessus avec un zèle sinon avec un talent comme on peut le désirer. Et c'est moi qui aurai hâte de vous prouver combien je suis à vous. Je parlais d'un opéra parce que le sujet m'apparaît ainsi, mais vous avez plus réfléchi que moi ; ce qui n'empêchera pas que, plus tard, nous ne fassions un opéra avec nos deux noms. Ce sera le comble et le couronnement de mon plaisir et de mon ambition.
« A vous de cœur.
(( EMILE DESCHAMPS (i). »
Et le 2 janvier 1849 :
« Mon cher Lucas, « J'ai vu M. Mauzin, qui met toute loge aux pieds de Mlle Rachel. On doit donner Macbeth samedi. En prévenant d'avance Mlle Rachel, il y aurait moyen de tout arranger, d'autant plus que samedi elle n'aura pas encore fait sa rentrée et qu'elle sera libre, M. Mauzin mettra la loge à sa disposition par votre entremise. Quant à moi, je reviens vendredi et, si vous voulez que nous fassions notre visite samedi, je serai prêt à l'heure que
(1) Lettre inédite.
vous m'indiquerez pour que vous puissiez présenter le jeune homme à Médée (i), oui à Médée, j'espère, car, plus j'y pense, plus je suis ravi de votre œuvre, plan et style. Bravo !
« A vous
Rachel, qui ne devait pas plus jouer la Médée d'Hippolvte Lucas que la Médée de Legouvé, daigna quand même assister à une représentation de Macbeth.
« J'ai vu Mlle Rachel dans sa loge à Macbeth, écrivait Emile Deschamps à son collaborateur anonyme ; elle a été on ne peut plus aimable. Elle a applaudi Ballande à plusieurs reprises.
« Si vous voyez Holstein, peut-être serait-il bon de lui parler de Roméo sans le presser.
« Je pense toujours à Mesure pour Mesure. Quand vous aurez fait votre travail, je tâcherai d'y être bon à quelque chose, comme un professeur de mathématiques qui repasserait les calculs dJAr-
chimède.
« A vous de cœur.
(i| Médée, tragédie en 3 actes d'après Euripide, par Hippolyte Lucas, ne fut représentée àl'Odéon que le 20 juin i855. a) Lettre inédile.
(3) Lettre inédite.
Emile Deschamps ne se bornait pas à traduire Shakespeare ; il lui empruntait aussi des sujets l'opéra. Nous avons vu qu'en 1839 il avait fait e livret d'une symphonie dramatique de Berlioz, l'après Roméo et Juliette; un peu plus tard, il écrivit sur le même thème un drame lyrique dont Berlioz fit encore la musique. Et M. Ch. de Boigrie 'aconte,dans ses Petits Mémoires de rOpéra,qu'en [836 Meverbeer, mécontent de la scène du 4e acte les Huguenots, entre Raoul et Valentine, et de a façon cavalière avec laquelle Eugène Scribe iccueillit ses justes observations, pria Emile Des- :hamps de refaire cette scène et, pour le remercier e sa courtoisie, lui attribua une part d'auteur sur a sienne propre.
Mais il nous faut revenir en arrière. J'ai dit ailîurs (1) que la Révolution de i83o avait coupé n deux le Cénacle de Joseph Déforme, et que les oyalistes impénitents, comme Guiraud, Vigny, raspard de Pons et Jules de Rességuier, n'avaient as voulu suivre Victor Hugo dans son évolution olitique.
(1) Cf. notre Cénacle de Joseph Delorme, t. I, chap. vin.
Quelques-uns même, dont Alexandre Guiraud, n'avaient pas attendu les journées de Juillet pour fausser compagnie au jeune chef du Cénacle. Du jour où Victor Hugo, Vigny et Deschamps assiégèrent le Théâtre-Français pour y faire jouer des pièces traduites ou inspirées de Shakespeare, Guiraud lia partie sans vergogne avec « quelques auteurs enragés classiques » qui avaient la prétention de reléguer le grand dramaturge anglais au Gymnase, au Vaudeville, voire à la Gaité. Ce que voyant, Sainte-Beuve, qui ne pouvait sentir les deux Alexandre et ceux qui se réclamaient des doctrines arriérées de la Muse française, monta la tête à Emile Deschamps contre le poète des Macchabées. Tant et si bien que, pendant quelque temps, Emile battit froid à son ancien camarade. Mais il n'était pas dans son caractère de se brouiller avec personne pour des divergences d'opinion. Et nous verrons, au chapitre suivant, que, par deux fois, il réconcilia Vigny avec Hugo. Il se borne donc à écrire à Guiraud une lettre de reproches à l'occasion précisément de la réception de son Roméo à la Comédie- Française. J'ai publié cette lettre in- extenso dans le Cénacle de Joseph Delorme (i). Je n'en repro-
(i) Chap. vu, p. 262.
duirai ici que les lignes finales, où se trahit le libéralisme irréductible de son auteur :
«... Malheur à qui ne prend pas feu pour le génie! lui disait-il... Au surplus, tout cela n'est rien, les lettres vivent de discussions animées, et si l'art fait un pas, qu'importent les obstacles franchis ? »
C'était la sagesse même, aussi l'incident fut-il clos là-dessus.
Les lettres qui suivent, du moins celles qui sont adressées à Guiraud,sont parmi les plus charmantes qu'Emile Deschamps ait écrites. On peut dire qu'il y est tout entier, cœur et âme ; et, sans parler de l'esprit qui y foisonne comme toujours, elles nous apprennent une foule de choses dont l'histoire littéraire ne peut manquer de faire son profit.
La première est du ier octobre i83o. Emile Deschamps écrit à Guiraud :
« Je n'ai que le temps de vous dire, mon cher Guiraud, que je suis ravi de Césaire(i). Une grande émotion, une haute philosophie, une passion poétique et vraie, et votre style par-dessus tout cela ; voilà pour le mérite de l'ouvrage, et aussi pour le succès, soyez-en sûr. Votre avant-propos est plein de courage et d'indépendance, j'en parlais tout à
(i) Césaire, révélation, i vol. in-8,chez Urbain Canel, i83o.
l'heure avec Cormenin, qui a lui-même beaucoup de tout cela et qui va vous envoyer une consultation au sujet du serment des électeurs, question très délicate et très importante, comme vous le dites fort bien dans la lettre que vous lui avez écrite.
« Le Globe a déjà fait une annonce de Césaire en promettant un article que l'on fabrique en ce moment, j'en ai la certitude ; j'ai beaucoup parlé du livre avec Sainte-Beuve qui ne Ta pas encore lu, tant il est pris par la politique journalière. Il vous réserve pour la bonne bouche dans très peu de jours» mais je puis vous dire d'avance que l'article sera grave et consciencieux comme votre livre. Vos doctrines et opinions y pourront être fort combattues, mais il y aura, je crois, victoire des deux côtés. Enfin vous serez jug-é et apprécié. Attendons, et soyez sûr que je veille à votre livre comme sur un enfant chéri et charmant. Je vous en reparlerai plus au long- une autre fois.
« Soumet s'occupe aussi de vous et nous en parlons beaucoup ensemble. Jules (i) est arrivé hier, bien tourmenté.
« Ecrivez, écrivez,, mon cherGuiraud, vous avez
(i) Jules de Croze, dont le fils devait épouser plus tard la fille aînée d'Alexandre Guiraud.
caractère et talent et indépendance, puis des amis pour admirateurs et même des ennemis.
« Comment se trouve Mme Guiraud? Vous donnera-t-elle un congé, ou, ce qui vaudrait bien mieux, viendra-t-elle avec vous ? Mille tendres hommages.
« Je reçois une lettre de Mme Croze, qui est toujours en Auvergne et qui me parle de vous avec bien du cœur pour celui que vous leur avez montré dans ces tristes circonstances. Elle va venir passer un mois près de sa mère, puis retournera auprès de notre ami qui a bien besoin d'elle, m'écrit-il aussi, pour charmer son exil. — Que d'amis et de parents on m'a écrasés ainsi ! Savez-vous que votre phrase la Couronne sur un caveau sera historique de pensée et d'expression !
« Adieu, je vous quitte pour m'occuper encore de vous, c'est la seule chose qui m'en puisse consoler.
« Votre ami à toujours.
Quelques jours après, il lui écrivait encore au sujet de Césaire.
« 14 octobre 1830.
« Vous faites beaucoup de bruit à Paris, mon
(1) Lettre inédite, communiquée ainsi que les suivantes par Mme la baronne de Croze, née Guiraud.
cher Guiraud.On appelle Césaire un jacobin et un capucin, mais on le traite en puissance, et les injures de quelques journaux sont de la rage et de l'envie. Moi, je n'ai pas perdu mon temps. D'abord d'ici à peu de jours va paraître dans le Globe un très long' article que Sainte-Beuve a fait refaire trois fois, et qu'il n'a pu faire lui-même, emporté qu'il est par la politique. De grandes discussions se sont élevées à cet égard parmi les actionnaires -administrateurs actuels du Globe, et si quelques parties de l'article vous déplaisent, ce ne sera pas la faute de Sainte-Beuve ni la mienne. Vous soulevez de telles questions qu'il y a des colères et des sympathies énormes au sujet de Césaire. Votre libraire est content, c'est beaucoup, et moi, je suis enthousiaste du livre, depuis que je l'ai lu trois fois. Je vous le dis bien franchement. Que d'idées et d'émotions là-dedans! et vous êtes là un très grand écrivain en prose. J'en parle à chaque instant à Soumet et à Jules, qui vient de recevoir une lettre de vous.
« Je suis allé il y a quelques jours aux Débats. Là, grand courroux contre votre préface et votre politique. Mais j'ai obtenu, chose immense, qu'un grand article allait être consacré à Césaire et qu'il serait fait par un homme de beaucoup de talent
(Saint-Marc Girardin), mais l'ouvrage sera, je crois, " fortement attaqué. Enfin de tout cela, succès, gloire et bruit. C'est ce que nous voulions. Il m'a fallu bien batailler, je vous jure, pour obtenir un article dans les Débats. Ils voulaient étouffer Césaire sous le silence, comme un monstre dangereux. L'amitié et l'admiration m'ont donné des forces et de l'éloquence, et j'ai gagné qu'on vous traiterait fort mal, mais fort sérieusement et longuement. Je ne sais si vous devez m'en remercier, dites-le-moi.
« Je reçois une lettre de Croze, qui voudrait bien vous lire dans son exil.Mme Croze arrive ici dans quelques jours et pour quelques jours. Ecrivez donc à votre libraire qu'il me remette un exemplaire pour elle, afin qu'elle le porte en Auvergne à notre ami.
« Adieu, cher ami, recevez les tendresses et les félicitations de tous nos amis, et d'Aglaé (i),et faites agréer mes respectueux hommages à Mme Guiraud. Vous verrez dans le Globe de demain des vers de Victor Hugo très forts contre la Chambre. Tant mieux!
« Mille amitiés encore, Ecrivez-moi.
P. S. — «Rien n'est décidé encore pour les actions
(i) Mme Emile Deschamps, née Vinot, mariée en 1817, morte à Versailles le 10 février i855.
du Globe, et je ne ferai rien sans vous prévenir et vous consulter de nouveau (i). »
Les vers de Victor Hugo contre la Chambre n'étaient autres que YOde à la Colonne (n° 2), qui parut, en effet, dans le Globe du i5 octobre. Pour couiprendrerémotionqu'ilscausèrentdansle monde politique, il faut lire l'article qui leur servait d'introduction.
« Nous sommes heureux, disait le Globe, de pouvoir offrir à nos lecteurs une pièce récente et inédile de M. Victor Hugo. Personne n'a oublié cette Ode à la Colonne, par laquelle le poète commença de de venir populaire; aujourd'hui c'est le pendant, c'est la seconde partie, et comme i'anti-strophe de sa première ode que nous donne le poète. L'occasion de la première était l'insulte faite par M. d'Appony à quelques-uns de nos plus illustres guerriers; l'occasion de celle-ci est le dédain lancé aux cendres de Napoléon par nos 221. Nous nous sommes déjà exprimé sur le caractère politique de ce triste et honteux ordre du jour. Le gouvernement et la chambre, par leur faiblesse et leur esprit peu sympathique à la révolution de Juillet, ont fait en sorte qu'il y eût, sinon danger réel, du moins inopportunité et inconvénient à un grand acte de répara-
(1) Lettre inédite.
tion et de justice nationale. Politiquement parlant, c'est moins à l'ordre du jour en lui-même qu'il faut s'en prendre qu'à l'espèce de nécessité étroite et misérablement conséquente qui va conduit la Chambre. C'est parce que la Chambre n'a en aucun cas Y intelligence de la situation présente qu'elle n'a pas dû davantage en avoir V imagination et en vouloir la splendeur; c'est parce qu'elle a repoussé et brisé une à une toutes les conséquences utiles de la révolution de Juillet qu'elle a dû refuser à la France certaine solennité glorieuse. Elle n'a rien fait de grand ni de radical dans la loi ; elle ne pouvait tolérer qu'il se fit quelque chose de grand et d'auguste dans les rues. Pour que les cendres de Napoléon rentrassent sans inconvénient en France, à l'heure qu'il est, il aurait fallu les faire précéder de toutes les grandes réformes politiques et populaires ; abolition de la peine de mort pour tout le monde; liberté d'écrire, d'enseigner ou de s'associer sans entraves préventives; l'élection dans tous les sens et à tous les degrés; plus de cens d'éligibililé, et, pour électeurs, d'autres capacités que les censitaires; plus de milliard d'impôt; économie sévère dans l'administration, et abjuration sincère de la routine fiscale ; point d'hérédité aristocratique. Oui, tout cela se tenait. Alors nous étions véritablement
une nation nouvelle, grande par elle-même et par son gouvernement, une nation capable d'émotions et de fêtes sans danger pour personne ; alors, et du moment qu'il n'y avait plus d'article 291 ni de traditions administratives et financières qui nous rappelassent le mauvais côté impérial, nous étions vraiment la postérité pour l'empereur, et la vieille liberté triomphante n'avait plus droit de se récrier contre une expiation funèbre ; alors aussi le jeune gouvernement auquel s'est ralliée la France, fort du patriotisme qu'il aurait prouvé, n'avait lui-même aucune raison de s'effaroucher d'un hommage rendu à des cendres, et de craindre qu'en les remuant il n'en jaillit quelque secrète étincelle. Il en est arrivé différemment; ceux qui croient que la politique n'exclut pas toute grandeur en ont souffert comme d'une petitesse; le poète s'en est indigné. Il lui convenait, certes, de s'indigner, à lui qui s'est voué dès l'enfance au spectacle continuel de cette grande gloire, qui s'en est épris d'abord dans ses rêves par le côté oriental et gigantesque, qui l'a envisagée longtemps d'un œil effaré comme une statue énigmatique, une idole inconcevable placée sur le seuil du siècle; puis, qui, la comprenant mieux, a été initié par cette première intelligence à celle du siècle tout entier et au culte de la liberté elle-même. »
Dès le lendemain de la publication de YOde à la Colonne, le Globe insérait l'article sur Cësaire, annoncé par Emile Deschamps. Cet article était plutôt favorable.
« L'action est des plus simples, disait le rédacteur anonyme, et dépouillée d'incidents et de péripéties jusqu'à la nudité, si l'on ne considère que la forme antérieure de la composition. Mais l'intérêt est réel et progressif, parce que tout se passe dans le cœur et sous l'œil de la divinité. Or, la peinture vivante des passions et le jeu de leurs contrastes avec les devoirs et les croyances, enfin le combat éternel de la double nature de l'homme seront toujours les plus grands sujets d'étude pour les écrivains, et d'émotions pour les lecteurs. Le style de Césaire, dans ses défauts comme dans ses beautés, tient de la langue philosophique et poétique; le langage du récit et le dialogue ordinaire y sont peu employés. En un mot, tout ce livre est intime ou idéal pour la forme comme pour le fond ; c'est surtout la vie de l'âme qui s'y trouve réfléchie avec ses fêtes silencieuses et ses plaies invisibles ; et c'est pourquoi le titre un peu mystique de révélation convient beaucoup mieux que celui de roman à l'ouvrage tel qui est. »
Sur les opinions politiques et religieuses de
l'auteur, le Globe faisait les réserves suivantes :
« Césaire est précédé de deux avertissements qui sont relatifs aux événements actuels... Les professions de foi nous paraissent assez inutiles quand on n'est pas dans une position politique qui les exige, mais ce n'est pas nous qui blâmerons l'expression franche d'une opinion consciencieuse et indépendante., fût-elle intempestive et un peu fastueuse. M. Guiraud se déclare très catholique et très libéral. C'est moitié plus que nous ne demandons, mais enfin c'est une combinaison assez rare pour être remarquée. Il en résulte un caractère et une individualité qui ont leur prix: il en résulte surtout que M. Guiraud, en prenant la plume, ne prend le mot de qui que ce soit. »
Sainte-Beuve n'eût pas mieux dit, et il suffît que nous sachions qu'il fit refaire par trois fois cet article pour que nous reconnaissions son esprit dans la note finale.
Trois ans plus tard, Emile Deschamps écrivait encore à son ami :
« Paris, 29 décembre 1833.
« Oui, mon cher Guiraud, j'avais la main à la plume pour vous écrire quand votre charmante lettre m'est arrivée^et je garde ma plume pour vous
répondre. Nous sommes deux paresseux très coupables, vous un peu plus que moi, si c'est possible, puisque vous partiez et que ceux qui restent sont les plus malheureux. Enfin indulgence plénière et mutuelle, n'est-ce pas ? Je ne pense plus à rien qu'aux vœux les plus vifs pour votre bonheur et pour le mien, c'est vous dire que nous vous attendons bientôt, car vous l'avez promis, et Don Juan vous attendra aussi. Je l'ai soigné de mon mieux dans la partie qui m'a été confiée, vous verrez. C'est une œuvre très artiste, très consciencieuse, c'est toujours cela. On ne sait point, place Vendôme (i), que vous devez arriver, mais arrivez donc tous deux : quelles étrennes ravissantes ! Sans compter vos quatre volumes, qui comptent pourtant beaucoup. J'en suis bien avide, car je n'aime rien tant que votre prose... Je me trompe : il y a vos vers que j'aime aussi passionnément. Moi aussi j'ai fait beaucoup de prose, je songe à réunir tout cela dans un cadre et j'ai peur d'arriver aussi aux quatre volumes, au moins vous ressemblerai-je en quelque chose. J'ai vu avant-hier quelques-uns de vos semblables. Charles Nodier, qu'on recevait à l'Académie, et Lamartine, qui était à la séance. Nodier a fait un discours charmant de convenances,
(i) Où habitaient les Boscary, dont il est parlé plus loin.
d'esprit et de sensibilité. Il est vrai que Jouy lui a répondu et que Tissot a dit des vers ensuite. Mon Dieu ! quels orateurs et quels poètes ! venez donc pour rompre avec deux ou trois contre la monotonie de la médiocrité, car Soumet n'y va pas plus que vous : il ignorait, m'a-t-il dit, le jour de la séance. Toujours le même !... Gabrielle grandit encore en talent. C'est une muse du ciel. — Avezvous lu Lélia ! de Mme Sand ? Voilà une muse de l'Enfer ! Mais quel style de feu, quelle hauteur d'idées, quel génie ! selon moi au moins, c'est une splendeur d'imag-es, et une [illisible].
« C'est l'époque actuelle résumée avec ses atroces infirmités. Je suis désolé d'admirer de pareilles choses, mais j'admire.
« Je vais faire vos commissions place Vendôme. Vous parlez vrai et on vous entendra. Je ne sais rien de nouveau non plus, mais je donnerais les trois quarts de tous les bonheurs qui peuvent m'attendre pour le bonheur de ces dames qui sont si charmantes et si bonnes, et si bonnes pour nous. En attendant voici un autre mariage d'avant-hier dans la famille : M. le Vtede Ginostet avec M]le Antonine Boscary (i). Ils sont très aimables et par-
(i) M. Boscary était l'agent de change de Lamartine, qui en parle souvent dans sa correspondance.
faits tous deux et ne peuvent manquer d'être fort heureux.
« Mon Dieu, que je viens de lire de vous une grande pièce de vers qui m'a charmé! C'est votre Courage ! Voilà de la forte et haute poésie, avec une forme solide et irréprochable. Merci de tout votre talent. Comme ce livre vert et blanc où je l'ai lue serait beau si vous en aviez fait tous les vers et moi tous les blancs ! Mme Guiraud me pardonnera-t-elle ce calembour? Je n'en ferai plus qu'à son retour, en la reconduisant la nuit jusqu'à sa porte. Aglaé et moi, nous avons bien besoin d'un dédommagement, votre dernier voyage a été presque perdu pour nous à cause de tous nos malheurs.
« Adieu, nous adressons tous deux à vous deux tout ce qu'il y a de plus tendre au monde, sans oublier vos beaux enfants.
« A propos, nous avons déménagé. Nous demeurons à présent rue de la Ville-l'Evêque, n° 4i5 un peu plus loin. Nous sommes très bien, ^enez nous y porter bonheur.
« Votre ami de cœur
« EMILE (i). »
Cette maison de la rue de la Ville-l'Evêque était
(i) Lettre inédite.
fi.
celle que Vigny habita, en 1827, après sa mise en réforme.
Autres lettres de Deschamps à Guiraud :
« Paris. 21 juin [1835].
« Lisez attentivement, mon cher Alexandre, la lettre de M. Gustave de Romand (1) et donnez votre adhésion et votre nom à cette entreprise honorable et utile et qui manquait à l'époque actuelle. Nous en sentons tous le besoin . Une revue rivale de la Revue des Deux Mondes. Une tribune où toutes les opinions monarchiques, toutes les philosophies chrétiennes-catholiques trouveront à parler de haut, voilà l'idée de l'entreprise ; dans la position des choses, toutes les nuances monarchistes doivent former un faisceau contre l'envahissement démocratique ; toutes les idées religieuses contre le déisme ou l'athéisme qui se ressemblent tant; enfin une revue qui prendrait dans son plan élastique MM. de Bonald, Chateaubriand, Royer-Collard , Lamartine, Ballanche, etc., etc..
« M. Gustave de Romand a eu cette excellente idée qui se féconde de jour en jour — et personne mieux que lui ne peut la mettre en œuvre par ses
(1) M. de Romand a publié un certain nombre de brochures politiques dont une, parue en i83g, sous le titre De l'état des partis en France. 11 devint plus tard préfet du Var et de Saône-et-Loire.
relations sociales et littéraires, son caractère et ses talents. Donnez-lui votre assentiment et vos idées, et ce sera encore une nouvelle chance de succès. Enfin vous voilà un écho véritable pour vos paroles.
« J'attends aussi un mot de vous pour la Biographie des Femmes dont je vous ai parlé, et Soumet me charge de vous le rappeler.
« Personne ne vous aime plus que moi, et pourtant tout le monde vous aime excessivement. Ma femme embrasse la vôtre et je me mets à ses pieds pour lui demander la permission de lui baiser la main. Mille caresses à vos beaux enfants. Quand donc viendrez-vous, vous tous ? Les siècles s'en vont dans l'absence.
« EMILE (i). »
« Paris, 8 octobre 1836.
« Cher Alexandre, votre lettre marine nous a ravis pour vous et votre chère Marie. Que ne nous a-telle ravis jusqu'à vous ? Quelle bonne et douce lettre 1 quel beau et charmant pays 1 et que cette vie nerveuse de Paris est désagréable et coupée en mille morceaux ! Comment voulez-vous qu'on y travaille à quelque chose de grand et de suivi ? Par bonheur, j'existe en mes amis et surtout en vous.
(i) Lettre inédite.
« Je vous dirai que je corrige tous les jours les épreuves de votre volume de poésies, qui sera délicieux. J'ai un plaisir indicible à vous relire la plume à la main. Les Macchabées et toutes vos élégies me redonnent mes jeunes émotions. C'est là de la bonne et belle littérature, de la poésie de cœur et d'esprit à la fois. C'est ce que nous disions encore hier soir avec Jules de Croze et sa femme, qui nous sont revenus et à qui je lisais tout haut vos épreuves; ils vous envoient mille bravos de tendresses à vous tous, mêlées avec les nôtres. J'ai fait faire toutes vos corrections et je vous mets des épigraphes partout : on me les a demandées, et je me suis permis d'en mettre une de moi à votre cantique de la première communion (i), qui est un peu le mien aussi, je m'en vante; c'est une collaboration trop glorieuse pour l'avoir oubliée. Au surplus, j'ai fait aussi un cantique sur le même sujet avec les mêmes
(i) Le Cantique de la première communion au Couvent du Sacré-Cœur fut publié dans Jes Poésies dédiées à la jeunesse, Paris, 1837.
Voici l'épigraphe d'Emile Deschamps :
Vous le savez, toutes petites On vous porta devant l'autel, Tendres lys, sous les eaux bénites, Marqués pour les jardins du ciel ; Aujourd'hui dans notre sein môme, Brûlant d'espoir et de ferveur, Nous allons, pour second baptême, Recevoir le sang du Sauveur.
LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE ET RELIGIEUSE I o5
idées et quelques vers pareils, en ma qualité de copropriétaire, mais je les ai changés depuis, et c'est de là que j'ai pris mon épigraphe. Je n'avais pas attendu votre lettre pour faire une petite préface à votre charmant volume. Vous la lirez : on l'a trouvée fort convenable et on en a imprimé une partie dans le Journal de la société, puis on vous a fait faire deux vignettes avec titre gravé, ce sera fort élégant. J'y ai travaillé avec le dessinateur. J'ai choisi le Petit Savoyard et Ismaè'l et Agar pour les deux vignettes, et pour le titre j'ai fait représenter une grande croix et la Muse grecque qui vient s'y abriter. Qu'en dites-vous ? C'est là votre talent et le fait de la poésie actuelle. La forme classique avec les sentiments chrétiens. Vous serez imprimé tout à fait à la fin du mois. Je vous demande d'avance ainsi qu'à Mrae Guiraud votre indulgence pour la simple prose qui précède votre belle poésie. J'aurai besoin aussi d'une autre indulgence pour les volumes de vieille prose de moi que la Société réimprime en même temps et que Thérèse voudra bien accepter, j'espère, quoiqu'elle soit déjà bien grande pour une si innocente littérature. Quant à votre belle poésie du cloître, c'est affaire remise à plus tard. Il ne s'agissait de rien moins que de nous emparer de la Revue de Paris, si hostile jusqu'à
présent (i), et on avait eu recours à vous, à Soumet, à moi, etc., etc. Les libraires ont fait avorter la chose, mais elle se reprendra, et je garde toutes les poésies que j'avais rassemblées.
« La Biographie des Femmes ne va que d'une aile tout au plus. Les fonds manquent, je crois...
« Tâchez donc de venir à Paris. Si vous saviez comme Aglaé et moi nous avons besoin de Marie et d'Alexandre ! Gomment trouvez-vous Soumet, qui vient de prendre un appartement rue Saint-Paul, près de l'Arsenal ? Nous en sommes tristes au possible.
« Mme Isaure (2) est revenue toujours triste et souffrante, et pourtant très heureuse. Sa santé nous inquiète.
« Paris, 4 avril 1837.
« Cher ami, pardon du retard de ma réponse à votre bonne et charmante lettre. Je voulais vous envoyer Stradella (4) et le brochage manquait.
(1) Elle appartenait alors au docteur Véron.
(2) Isaure Boscary, mariée au comte de Vergennes.
(3) Lettre inédite.
(4) Strudella, opéra en 3 actes, paroles d'Emile Deschamps et d'Emilien Pacini, musique de Niedermeyer, fut représenté à l'Académie royale de musique le 3 mars 1837. — Le 28 juin suivant, Alfred de Vigny écrivait à Emile Deschamps : « J'aime Stradella et
Le voici. Ne le lisez pas et cependant parcourezle. C'est une œuvre à laquelle j'ai mis une grande variété de situations musicales et pittoresques. Vous y trouverez aussi quelques vers. — Enfin le spectacle est magnifique et ce que vous me dites de l'Eglise me ravit. C'est au surplus ce que dit la Gazette de France dans son n°du 9 mars. L'avezvous lu ? Il est beaucoup trop flatteur et j'ai su depuis que c'était M. de Beauregardqui l'avait fait. Je croyais que c'était vous. Oui, c'était un sujet à mettre à l'Opéra. L'Orphée chrétien, comme vous dites. — Quant à la musique, je la trouve charmante. On n'avait jamais mis à la scène l'exaltation d'un sage, ni le capitole. Enfin, vous verrez cela par Duprez, qui remplace Nourrit dans quinze jours et dont on dit grand bien.
« Quant à mon autre opéra avec Meyerbeer (1), j'y travaille toujours, niais Stradella m'occupe encore beaucoup. Tout le monde veut chanter cette musique dans les salons. »
j'adore Duprez parce qu'il ouvre la bouche et ne laisse pas perdre une syllabe de votre esprit et de vos vers. S'il y a un homm.- au inonde qui dise du fond du cœur : Vanitas vanitatum ! ce doit bien être ce pauvre Nourrit. A peine hors de la barrière, le voilà oublié, remplacé, écrasé; s'il avait reparu hier, on lui aurait peut-être jeté des pierres à la tête... » (Lettre publiée par Jules Marsan dans l'introduction de la Muse française.)
(1) Je ne sais de quel opéra il s'agit ; ce n'est certainement pas des Huguenots, puisque cet opéra fut représenté le 21 février i836.
Là, s'arrête la correspondance d'Emile Deschamps avec Alexandre Guiraud. N'est-il pas vrai qu'elle laisse l'impression que cet esprit charmant qui, selon l'heureuse expression de Vigny, « touchait à toutes les idées, à tous les sentiments, presque à toutes les modes du vêtement de la pensée et resta toujours Emile », n'existait vraiment qu'en ses amis ? — Oui, mais l'amitié pratiquée de la sorte est presque une duperie. S'il est vrai que pour certaines âmes il y ait plus de plaisir à donner qu'à recevoir, il n'est pas juste cependant que ce soit toujours le même qui donne. C'est ce qu'Antoni Deschamps ne cessait de répéter à son frère. L'aimable correspondant d'Alexandre Guiraud commença à s'en apercevoir, le jour où il eut l'ambition fort légitime d'entrer à l'Académie Française. Si tous ceux qu'il avait servis d'une manière ou d'une autre avaient voté pour lui, il n'aurait craint aucun concurrent. On verra qu'il fut laissé poliment à la porte. La première fois qu'il posa sa candidature, ce fut en 1 844? en concurrence avec Alfred de Vigny. Il s'agissait de remplacer Gampenon, qui était mort le ï4 novembre 1 843. J'ai lu quelque part qu'ils s'étaient concertés dans la circonstance, en vue de se porter un mutuel secours, et que Deschamps avait promis à Vigny de lui faire donner
au second tour les voix qu'il obtiendrait au premier. J'en doute fort, car il y avait déjà du froid entre eux (i), et ce froid allait devenir de la glace à la suite de l'édition de Roméo et Juliette publiée l'année d'après, par Emile Deschamps, à l'insu d'Alfred de Vigny. En tout cas la manœuvre, si manœuvre il y eut, ne réussit ni à l'un ni à l'autre,puisque Saint-Marc Girardin, contre lequel elle aurait été dirigée, fut élu au premier tour par 18 voix contre 8 données à Emile Deschamps et 7 à Vigny.
Est-ce ce demi-succès qui encouragea Deschamps à se porter un an plus tard au fauteuil d'Etienne?
Peut-être, mais cette fois, au lieu d'arriver le second, il arriva le troisième avec 4 voix.
Vigny fut élu, le 8 mai i845, au premier tour, par 20 voix contre 10 àEmpis. Quelques mois après Emile eut beau briguer la succession de Soumet (2),
(1) Vigny lui écrivait, le ia janvier 1842 : a Vous le plus charmant, comme dit notre ami Sainte-Beuve, vous êtes toujours à moi, n'est-ce pas? Ce ne sera pas de votre amitié que je dirai, comme de tout ce qui passe : Pourquoi ? et Hélas .'... » — ce qui prouve qu'il commençait à en douter.
(2) Il écrivait à ce propos à Hippolyte Lucas :
a Monsieur et cher poète, puis-je, sans trop d'indiscrétion, avoir recours à vous pour faire insérer dans le Siècle ces deux lignes : ce M. Emile Deschamps est un des candidats au fauteuil académique d'Alexandre Soumet. » On fait courir le bruit que je me retire. Il n'en est rien et il importe que cette petite vérité soit grandement
l'Académie lui signifia clairement qu'il était trop léger pour elle. Cependant si quelqu'un avait qualité pour prononcer l'éloge de l'auteur de Clytemnestre et de *SY/w7,c'était bien lui qui, depuis 1820, avait été tant de fois son compère et une fois au moins son complice. Mais ce n'est pas la Seine qui coule sous le pont des Arts, c'est l'eau du Léthé, et puis Deschamps eut tort de laisser passer l'heure. Dix ans auparavant, alors que les deux Alexandre jouissaient sous la Coupole d'un certain crédit, il représentait encore quelque chose. En i845, il ne représentait plus rien du tout. Je me trompe, il avait toujours autant d'esprit, mais c'est une marchandise qui ne semble pas très appréciée à l'Académie, puisque les mauvaises langues prétendent que les Quarante ont de l'esprit comme quatre.
A partir de l'élection de Vigny à l'Académie Française, Emile Deschamps, sans explication ni rupture, laissa l'herbe croître entre eux.
En d'autres temps, il eût été le premier, dans la circonstance que l'on sait, à venger son camarade des impertinences de M. Mole. Tout en blâmant
connue. Je ne puis mieux m'adresser qu'au Siècle et à vous. Pardon encore, mais il est des hommes à qui on aime devoir de la reconnaissance comme des poètes qu'on admire avec bonheur.
(Lettre inédite communiquée par M. Léo Lucas.)
in petto l'attitude inqualifiable de l'ancien Grand- Juge de Napoléon, il laissa à son frère, demeuré l'ami fidèle de Vigny (i), le soin de lui donner les étrivièreSj et Antoni s'en acquitta fort bien, ma foi. Il dit :
Un valet peut très bien louer son ancien maître, Pour ne pas être ingrat, ni surtout le paraître; Mais celui qui toujours a dans son sein ardent Avec soin conservé son cœur indépendant,
(1) Plus jeune que son frère, de neuf ans, Antoni, suivant l'exemple d Emile, commença par faire des traductions. Mais au lieu de s'attaquer au romancero, et de traduire des lieds et des ballades allemandes, il s'attaqua au poète italien qui défie tous les traducteurs, à l'auteur de la Divine Comédie, et pour mieux se pénétrer de l'atmosphère du pays où il avait vécu, il fit deux voyages en Italie.
0 divin exilé! sur un mode nouveau Je vais dire aux Français ton anlique berceau; Veille sur moi du cifl, dans ce monde où nous sommes. Car j'ai quitté pour toi le grand troupeau des hommes. De ta gavante main, Dante, conduis mes pas, Et sous l'ardent soleil ne m'abandonne pas. Comme tu fus guidé dans ton fatal voyage, Guide-moi, vieux Toscan, dans mon pèlerinage. L'œil baissé de respect, je tiens ton livre saint, Et du jonc consacré mou corps est déjà ceint : Marche donc devant moi, maître et sacré poète, Et j'entrerai sans peur dans la route secrète (a).
Antoni Deschamps avait un peu le masque tourmenté du grand Florentin, moins cependant que Lamennais, qui avait avec lui comme un air de famille, il était maigre et sec, il avait les yeux noirs, le teint mat et olivâtre, le nez cartilagineux, et portait déjà en lui, selon l'expression de Victor Pavie, d'Angers, « le germe de deux manies qui devaient se prononcer et s'invétérer avec le temps jusqu'à la folie. II serrait légèrement ses paupières sur ses yeux avec un mouvement de crispation nerveuse et se tirait les cils de manière à causer les plus douloureux agacements à ses amis. »
(a) Poésies de Antoni Deàchamps, nouvelle édition, i84i. Prologue.
Dont l'àme dans les cours ne s'est point eftacée,
A bien le droit aussi de dire sa pensée,
Il le doit, il le peut, sans délit ni forfait.
Vous l'avez dite, Alfred, et vous avez bien fait.
Vous avez porté haut notre sainte bannière,
La bannière de l'art, la divine lumière,
Et comme Jeanne d'Arc, disant dans votre cœur :
Elle fut au danger, qu'elle soit à l'honneur (1) !
A présent, pour expliquer la bouderie persistante d Emile Deschamps à l'égard de Vigny, il convient d'ajouter, si l'on veut être juste, que jamais celuici ne fit un pas vers celui-là. Nous avons vu qu'après avoir pris sa retraite de chef de bureau au ministère des Finances Emile Deschamps était allé habiter Versailles, en i848. C'était mettre un peu
(i) V. Pavie, Œuvres choisies, t. II, p. 1/J9.
Sa traduction de la Divine Comédie parut en 1829 et fît sensation dans le monde des lettres. C'était la première lois qu'un poète français serrait de si près le texte toscan. Deux ans après il ressentit les premières atteintes du spleen, ou folie imaginaire, qui le conduisit chez le docteur Blanche pour le reste de ses jours. Mais sa raison ne chavira pas entièrement La porte de sa prison resta toujours ouverte, et jamais le docleur Blanche n'eut la peine de courir après son malade. 11 rentrait de lui-même tous les soirs, comme un pensionnaire à qui Ion donne la permission de minuit. Et il ne cessa de cultiver les Muses. En 1835, lorsqu'il publia les Dernières Paroles, qui conlieunent de si fortes choses, Alfred de Vigny lui écrivait :
« Croyez-moi, mon ami, vous voilà guéri ; la poésie, qui vous avait perdu, vous a sauvé ; vous conserverez toute la vie sur le front la trace du tonnerre, mais ce ne sera qu'une cicatrice, et votre âme est restée intacte sous ce front hlessé. Oui mieux que vous a jamais senti et exprimé la sainteté de l'amitié, et la tendresse de ses souvenirs, la grandeur de la résignation dans la plus cruelle des maladies, le regret des plus innocentes fautes et la chaste adoralion des arts planant au-dessus de votre vie inoffensive ? Le Bien l'a emporté sur vous, cher ami ; jouissez de ce triomphe. Vous voyez à présent l'arbre de vos pensées, nous en goûterons sans cesse les fruits, et il n'y a pas d'homme au monde qui les savoure avec plus de bonheur que moi, parce qu'il me semble que, grandi sous vos larmes et les nôtres, c'est un arbre sacré que celui-là.»
Vigny n'oublia jamais qu'Antoni Deschamps fut du petit nombre des conjurés qui assurèrent par leurs applaudissements la victoire d'Othello.
Il mourut au mois d'octobre 1869, en cette année funeste qui fit tomber des mains la plume de Sainte-Beuve et ferma pour toujours les yeux de Lamartine.
LA VIE POLITIQUE, LITTÉRAIRE ET RELIGIEUSE Il3
plus de distance entre Vigny et lui. Mais comme les Holmes résidaient alors dans la ville du grand roi et que Vigny les allait voir de temps en temps, il aurait très bien pu, ne fût-ce qu'une fois, aller frapper à la porte de son ami d'enfance. Je ne sache pas qu'il l'ait jamais fait. Il se contenta d'échanger de loin en loin avec lui à l'occasion quelque petit billet qu'il s'efforçait de rendre aimable. Cela n'empêcha pas Emile Deschamps de porter publiquement son deuil, quand il mourut. Et pourquoi y aurait-il manqué? En somme, il n'avait à lui pardonner que, des misères, et il ne pouvait oublier, que durant leurs cinquante ans d'amitié fraternelle, Vigny avait pris part à toutes ses joies, à toutes ses peines, et que, dans l'histoire du Romantisme français, ils avaient été, l'un à côté de l'autre, le sel et la flamme de toutes les fêtes de l'esprit.