LA VICOMTESSE VICTOR HUGO
Nous avons la réponse d'Alfred de Vig^ny : Elle est datée du i5 décembre et rédii^ée en ces termes :
« En vérité, votre lettre m'attriste beaucoup et je ne puis me consoler de penser que, pendant trois mois vous avez j)u me croire bien indifférent ou bien lég'er, tandis que, non content des assurances que me donnait Victor, du bon espoir qu'il avait, j'ai envoyé, la veille de mon départ (i), au milieu de mes apprêts de voyag-e, un exprès avec une lettre pour vous, une lettre et même un livre.
« Mais comment faut-il donc faire pour que mon Arc de l'Etoile communique avec votre Bastille, votre Eléphant et votre Colonne?
(( Mon innocent messag-er passe par-dessus les malles et par-dessous la voiture, il arrive place Royale, il monte, on le fait asseoir. Il demeure plongé dans ses réflexions de domestique et considère des statuettes et des médaillons durant une heure. Il s'instruit et perfectionne son éducation. Sa conscience était en repos, il avait donné le livre et la lettre. — La lettre n'avait rien, je crois, de
( i) Pour le Maine-Giraud.
désagréable. Elle vous priait de ne point me laisser partir sans nouvelles de cette affreuse fièvre. Pour le livre, je vous priais de le faire remettre à M. Vacquerie, dont je ne sais pas l'adresse. Quant au domestique, il ne demandait qu'un mot qui lui fît savoir l'état du jeune malade.
« Il revint sans réponse.
« Je ne savais qu'en penser. Je lui fis répéter six fois les détails de son ambassade. J'espérai un moment qu'il mentait et n'avait pas été chez vous, mais il décrivait la maison presque aussi bien qu'un somnambule. On ne pouvait douter de lui.
« Je partis donc convaincu que votre inquiétude était telle qu'on n'avait pu rien vous dire, rien vous donner.
« Et cependant, peu après, étant dans mon cabinet d'étude, sous mes vieux chênes, dans mes vieilles tours, à deux cents lieues d'ici, j'ai appris par un ami que votre cher enfant était parfaitement guéri. Victor me l'a confirmé.
« Que penserons-nous maintenant des fatales destinées de cette lettre et de ce livre? Est-il certain qu'ils existent ? Où passent-ils leurs tristes jours? Ont-ils été emportés par la jolie petite bête du bon Dieu qui se perdait dans vos dahlias et vos
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tubéreuses? Sont-ils couchés sous une tapisserie ou brûlés entre les grands chenets noirs?
« Sont-ils réduits en cendres au milieu des petits canards bleus qui faisaient ma joie en jasant le soir? ou bien n'y a-t-il pas à votre porte un dragon qui intercepte tout ce qui doit vous causer quelque ennui ? Je crois au dragon.
(( — J'y crois, mais je lebraveraien portant moimême les trois livres que je vous dois, Madame. Voyez, je me sens un peu moins triste que de coutume à l'idée de m'asseoir bientôt près de vous et je vous dis des enfantillages, comme si j'avais vos enfants à mes côtés et les voyais à vos genoux, tenant vos mains que je vous prie de me permettre de baiser comme eux avec les sentiments les plus dévoués.
« ALFRED DE VIGNY ( l). »
Les détails aussi amusants que pittoresques dont
(i) Cette lettre, alors inédite, me fut communiquée, en 1901, par M. Paul Meurice. Elle a pris place depuis dans la Correspondance du poète. M. Ernest Dupuy, qui l'a analysée dans son livre sur Alfred de Vigny (t. I, p. a6i) la fait précéder d'une autre lettre de M"' Hugo, qu'il date du mois d'août 1846, et qui visiblement répond à celle ci. On y voit, en effet, que M"^ Hugo a reçu les livres de Vignj'. « Je relirai souvent, lui dit-elle, ces beaux ouvrages qui raviront de nouveau cet humble esprit (il s'agit du sien). Je regarderai souvent aussi les lignes qui me rappelleront un ami dont nous sommes si heureux et si fiers. »
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cette lettre est émaillée prouvent que Vigny connaissait bien la maison de la Place Royale. Il vint s'y reposer plus d'une fois encore, de iSdy à i85i, entre Victor Hugo et sa femme, qui faisait le plus grand cas de sa « conversation unique ». Car, en femme d'esprit qu'elle était. M"*' Hugo avait trouvé le moyen de l'attirer chez elle, quand il se faisait désirer trop longtemps. Elle lui disait, sachant qu'il avait toujours peur de rencontrer des figures antipathiques : « Vous ne trouverez que des personnes qui partagent nos sentiments pour vous. — Aucun Mole (i].»
Mais le Deux-Décembre arriva, qui mit entre eux la distance — infranchissable pour l'un — de Paris à Jersey et à Guernesey, et, chose cent fois plus triste, un silence éternel.
On s'est demandé bien des fois quelle fut la cause réelle de leur rupture définitive. Je crois être en mesure de répondre à cette question.
Depuis sa sortie de France jusqu'à l'apparition des Châtiments, les rapports de Victor Hugo avec l'Académie n'avaient donné lieu à aucun incident.
(i) Lettre du 28 février i85o.
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Il touchait comme devant son indemnité mensuelle par l'intermédiaire de Paul Meurice, son mandataire général, et je vois, dans sa correspondance avec celui-ci. qu'à la fin de l'année i853 M. Ping-ard lui fit remettre 60 ou 90 volumes in-4°, dont il tira trois cent vingt francs (i), car il faisait alors flèche de tout bois et arg-ent de tout.
« Je suis allé à l'Institut, lui écrivait Paul Meurice, on ne m'avait rien envoyé depuis plusieurs mois, parce que le pouvoir que vous m'aviez donné était expiré. Mais il suffira que vous me remettiez là-bas une lettre pour M. Pingard, et je pourrai toucher votre indemnité comme par le passé (2). »
La publication des Châtiments troubla tout à coup l'atmosphère sereine de la Coupole.
Victor Hugo mandait à Meurice, le 3 avril 1864 (3; :
« Ceci n'est pas sans intérêt. En regard de l'Académie Française qui a délibéré sur mon expulsion, l'Académie des Sciences de Lisbonne (espèce d'Institut portugais) vient me chercher dans l'exil. »
(i) Correspondance entre Victor Hujo tt Paul Meurice. p. 129.
(î) Id., p. 5o.
(3) Je suppose que cette lettre a été mal datée par l'éditeur de la Correspondance entre Victor Hugo et Paul Afenrice et qu'elle est du 3 avril i854.
Cette lettre, publiée tout récemment, m'a rappelé certaine pag'e des Soiiuenirs de Jules Claretie sur Victor Hugo, qui, voilà dix ans, fit entre lui et moi l'objet d'un échange de notes. Il faut dire que le récit de Jules Claretie, à l'encontre de la lettre de Victor Hug"o,qui ne s'en prend nommément à personne, mettait en cause deux membres de l'Académie Française — Montalembert et Alfred de Vig-nj — dont il faisait deux compères, pour ne pas dire deux complices.
Un jour, ces deux gentilshommes étaient allés trouver Villemain,qui était secrétaire perpétuel de l'Académie, et lui avaient tenu ce lang-age :
— Monsieur Villemain, avez-vouslucertain livre épouvantable qui s'appelle les Châtiments ?
— Oui, Messieurs, répondit Villemain, etje trouve même ce livre très beau.
Il paraît que Villemain (et il n'était pas le seul, car Sainte-Beuve, quoique brouillé avec Victor Hug-o, la fredonnait aussi à l'occasion dans son cabinet de travail), il paraît que Villemain avait une g'rande admiration pour la fameuse chanson du Ma nteaii Imp ér ia l :
Chastes buveuses de rosée, Oui, pareilles à l'épousée, \ isitez le lis du coteau.
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O sœurs des corolles vermeilles.
Filles de la lumière, abeilles, Envolez-vous de ce manteau !
L'opinion de Villemain n'arrêta pas Montalembert :
— Monsieur Villemain, dit-il dans ce livre, plus d'un de nos confrères se trouve outragé. En pareil cas, l'Académie a le droit de se défendre, je dirai même qu'elle en a le devoir. En i685, elle bannit Antoine Furetière, qui, élu en 1662, avait insulté Benserade et La Fontaine, en appelant le fabuliste Arétin mitigé. Eh bien, Monsieur le secrétaire perpétuel, nous avons l'intention de demander à l'Académie d'appliquer en i853 à l'auteur des Châfimentsla. peine qu'elle réserva à Furetière, et nous réclamons l'expulsion de M. Victor Hug'o.
— Vraiment? fit Villemain.
Et regardant Montalembert bien en face :
— Monsieur, dil-il, vous demanderez à nos confrères ce qui vous plaira, mais, sachez-le bien, le jour où Victor Hugo sera chassé de l'Académie, j'en sortirai :
Et Jules Glaretie ajoute:
« Victor Hugo, qui apprit le fait et le projet de M. de Montalembert, écrivit une pièce relative à son
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bannissement de l'Académie. Elle finit par ces deux vers :
Et j'aime mieux, Molière, ennemi des pédants. Etre avec toi dehors qu'avec Nisard dedans.
« La fermeté de Villemain empêcha à la fois Montalembert de donner suite à son beau projet, et, par conséquent, la réponse versifiée de Victor Hugo d'être publiée. »
Ce récit très circonstancié me parut suspect. Non que le rôle prêté à Villemain et à Montalembert fût pour m'étonner. Je savais que Villemain avait été l'ami de Victor Hugo dès le Cénacle de Joseph Dehrme, et qu'il n'était point bonapartiste. Mais il y avait des abîmes entre lui et le poète des Châtiments. « Il était resté dans le convent social, dans le convent politique et dans le convent littéraire », et il y avait longtemps que Victor Hugo avait « jeté bas toutes ces cloisons entre la Vérité et lui (i) ». Quant à Montalembert, après avoir été lié avec Hugo jusqu'en i848, la politique de la rue de Poitiers l'avait jeté de « l'autre côté de la barricade », et bien que son illusion sur l'homme du Deux-Décembre n'eût duré que quinzejours, comme il l'avoue dans son pamphlet testamentaire sur
(i) Correspondance entre Victor Hu^o et Paul iMeurice, p. 73.
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l'Espagne et la Liberté, il n'en avait pas moins applaudi au coup d'Etat. Rien donc de plus naturel que Victor Hugo l'eut pris à partie dans les Châtiments, et qu'il ait été furieux des traits que lui avait décochés ici et là le grand sagittaire. On connaît ces vers de Nox :
Allons, congratulons, triomphons, partageons!
Les vieux partis, coifFés en ailes de pig-eons,
Vont s'inscrire, adorant Mandrin, chez son concierg-e.
FalstafF allume un punch. Tartufe brûle un cierge,
Vers l'Elysée en joie où sonne le tambour
Tous se hâtent, Parieu, Montalemhert, Sibour...
Quiconque est méprisable et désire être infâme,
Quiconque, se jug'eant dans le fond de son àme.
Se sent assez forçat pour être sénateur !...
Et ceux-ci, de la pièce intitulée Splendeurs :
Il nous faut un dévot dans ce triple païen : Molière, donne-moi Montalembert . C'est bien.
Mais une chose m'étonne, c'est qu'Alfred de Vigny n'ait pas reçu sonsac, comme Montilemhert, s'il est vrai que dans la circonstance il lui ait sevwx d'acolvte. Or, les Châtiments sont muets à son endroit. Faut-il en conclure que Jules Glaretie a eu le tort de le nommer? Il m'écrivait -en 1902, en réponse à la lettre que je lui avais adressée : « Je me demaiulc si AUVedde Vi^-ny n'a pas été calomnié par quelqu'un, car Victor Hugo n'était pas là. Et
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les registres de l'Académie ne gardent point trace de l'incident. Ce qui est certain, c'est que Victor Hug'o rappelait ce fait avec amertume. »
J'ai peine à croire, moi aussi, du moment surtout qu'il n'était pas en cause, que le poète de Seruitudeet Grandeur militaires se doit donné l'odieux de trahir ainsi, d'un cœur lég-er, son ancien camarade. Je sais bien que, depuis trois ans, la politique avait profondément séparé Victor Hugo et Alfred de Vig-ny (i), mais dans les cœurs nobles il reste toujours quelque chose de l'ancienne amitié. Et Vig-ny avait une trop haute idée de l'honneur et du devoir pour s'être fait de la sorte, sans nécessité aucufle, le complice d'une mauvaise action.
(i) Dans le temps où Victor Hugo lardait de ses flèches Napoléon le Petit, Alfred de Vigny se rapprochait du prince-président et dînait avec lui à la Préfecture d'Ang-ouième.
« Pendant son séjour à Bordeaux, mandait-il à M™^ Lachaud, au mois de janvier i853, il (le prince) a appris que j'étais encore chez moi à la campagne, en a témoigné un vif plaisir et, en arrivant à Angoulème, m'a envoyé une lettre qui m'invitait à dîner chez lui avec l'évèque d'Angoulème, les ministres qui raccompagnaient et quelques personnes notables de ce pays, et à renir au bal de l'Hôtel-de-Ville avec lui. C'était le lo octobre, et tout cela s'est fait comme il l'avait dit. Je l'ai retrouvé pour moi ce qu'il était à Londres, aussi simple, affectueux, amical, dans ses entretiens réitérés et prolongés toute la soirée, aussi calme que s'il n'eût pas entendu le bruit du triomphe qui l'entourait, cherchant le vrai de toute chose et le jugeant avec impartialité, le même enfin que je l'avais connu dans l'exil, seulement un peu plus mélancolique et sachant déjà ce que pèse le pouvoir suprême. »
(Corresp. d'Alfred de Vigny.)
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Oui sait, cependant, si M™« Victor Hugo ne voulut pas s'en venger quand elle substitua, dans le Victor Hugo raconté, le nom de Soumet à celui de Vigny, sur la liste des témoins qui assistèrent le grand poète à son mariag"e? L'année même où parut ce livre (i863)pendant qu'elle était àParis, elle mandaità sa sœur, qui la remplaçait à Hauteville-House : «M. de Vigny est mort officiellement (i).» — C'était dire qu'il était mort depuis long-temps pour elle.
Il est fâcheux vraiment que les registres de l'Académie ne gardent point trace de l'incident, car le fait mériterait d'être tiré au clair (2).
Mais voici quelque chose qui m'a tout l'air de s'y rapporter. On lit dans les Portraits contemporains de Sainte-Beuve, tome II, page 44o:
« ...J'enétaislà avec M. de Montalembert, lorsque, aune séance particulière^de l'Académie, quelquesannéesaprès le Deux-Décembre, j'eusle regret d'avoir à le contredire directement et avec une certaine
(1) Extrait d'une lettre inédite communiquée par M. Pierre Lefèvre- Vacquerie .
(2) Tout ce que je puis dire, après enquête, c'est que Vigny n'assista, en i853, qu'à une seule séance de l'Académie, le a a décembre. — Par contre, il assista, en i854, à la plupart des séances, à partir du 5 janvier. — Les Châtiments ayant paru à la fin du mois d'octobre i853, rien ne s'opposerait donc à ce qu'il eût joué le rôle que lui prêtait Victor Hugo, mais, encore une fois, jusqu'à preuve du contraire, je n'y crois pas.
énergie. Je raconterai peut-être un jour cette séance qui n'a laissé de traces nulle part et qu'on chercherait vainement dans les procès-verbaux. J'avais cependant pu espérer depuis qu'il m'avait pardonné ce qui avait été de ma part un acte de conviction et, j'oserai dire, de ^a^es^e, lorsque j'ai cru m'apercevoir que sa plume ardente avait bien envie en quelques occasions de m'atteindre, et quand je dis m'atteindre, il faudrait dire me Jlétrir, car la plume de M. de Montalembert, en fait d'attaques, n'y va jamais à demi... »
On m'objectera peut-être que, dans les termes où il était depuis quinze ans avec Victor Hugo, c'est prêter à Sainte-Beuve plus d'héroïsme que son caractère n'en comportait, que, de le croire capable d'avoir pris contre Montalembert la défense de Victor Hugo dans une circonstance aussi grave. Mais il convient de se souvenir que, lorsque Victor Hugo partit pour l'exil, sa femme, dans un sentiment qui honore autant la mère que l'épouse, se rapprocha de Sainte-Beuve, et que celui-ci, tout en s'abstenant, pour des raisons qu'on devine, de critiquer publiquement les œuvres d'exil du grand poète, en parlait volontiers dans l'intimité avec éloge.
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Au surplus, je trouve cette note dans le journal inédit d'Ulric Gutting-uer, sous la date de février i854 :
« Il paraît qu'à l'Académie-Française — je tiens la chose de Sainte-Beu^e — on a délibéré sur l'expulsion de Victor Hugo. Quelle honte! »
On aimerait savoir pourquoi la motion de Montalembert fut rejetée; mais étant données les idées politiques qui régnaient alors dans l'Académie, il est permis de supposer que, tout en condamnant les excès de lang-age de Victor Hugo contre quelques-uns de ses membres, le parti constitutionnel, qui était en majorité dans la docte Compagnie, craignit, en l'expulsant, de se faire le complice des basses œuvres de Napoléon HI.