‹ Alfred de Vigny (volume 3)Chapitre 15 sur 33 · LE PETIT CENACLE BRIZEUX. BARBIER. BUSONI · texte numérisé non relu

LE PETIT CENACLE BRIZEUX. BARBIER. BUSONI

§ I. — Le petit Cénacle en 1835. — Poètes qui le composaient.

— Brizeux disciple préféré de Vio-ny. — Premier article de Brizeux sur lui. — Portrait de Vigny par Turquety. — De Marion de Larme à Othello. — Brizeux chef des conjurés le soir du More de Venise. — Son amitié avec Auguste Barbier.

— Leurs premiers volumes de vers. — Influence de l'auteur delMarie^ur l'auteur des ïambes. — Premières confidences de Vigny à Brizeux.

§n. — L'esthétique de Brizeux en matière d'art. — C'est lui qui met Vigny en relations avec les Johannot, Devéria, Ingres, Ziégler, etc., etc. — Passion de Brizeux pour Ingres. — Vigny fait donner la croix et une pension à Brizeux. — C'est également lui qui fait couronner son poème des Bretons. — Turquety après le coup d'Etat. — Les Représentanls en déroute.

|III. — Philippe Busoni et son livre les Etrusques — Pensée, poésie inédite. — Correspondant de Vigny pendant quatre ans ^18i8-l8o2). — Le mouvement parisien à cette époque. Vigny s'oppose à la reprise à' Othello et de Chatterton. — Le Jules César de Barbier. — Rose Chéri dans Oui I te pour la peu''. — Vigny nommé directeur de l'Académie Française. - Brizeux se brouille pour un entrefilet de journal avec Busoni. — Il se fait correcteur d'imprimerie par dévouement pour Vigny. — Il toaii:)e malade et part pour

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Montpellier. — Sa mort. — Vig'ny s'emploie pour que son corps soit ramené à Lorient, sa ville natale. — On lui érige une statue trente ans après.

Au mois d'août i835, Sainte-Beuve, revenant d'Ang-ers, écrivait à Victor Pavie :

« J'ai vu de Vig-ny depuis mon retour. Il y

avait chez lui cénacle ; Brizeux, Léon de Wailly, Chaudesaigues, petit nouveau poète, Chevalier, idem. De Vigny achève enfin un livre de souvenirs militaires et mousquetaires tant promis (i). »

La petite cour de Vigny n'était pas ce jour-là au complet : il y manquait Auguste Barbier, Busoni, Emile et Antoni Deschamps, Emile Péhant et Boulay-Paty.

Mais le disciple préféré du rhaître fut dès la première heure Auguste Brizeux, à cause de leurs affinités naturelles, et parce que, le cœur et le tempérament mis à part, Brizeux, ayant été formé à la même école (2), était le poète dont l'esthétique se rapprochait le plus de celle de Vig^ny.

« Auriez-vous pressenti cela, lui écrivait-il au mois

(1) Médaillons romantiques, par André Pavie, p. lôa.

(2) La Fontaine, Racine, André Chcnier.

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d'août i83i, que le dernier venu entre vos amis et le seul ig-noré, je comptais depuis long^temps parmi eux par l'affinité de ia poésie, et aussi qu'après avoir connu l'homme je n'en ai pas moins aimé le poète: épreuve fort dang^ereuse pour tous ceux chez qui la poésie ne découle pas du fond le plus intime? «

Arrivé à Paris dans les premiers jours de l'année 1828, peu de temps après la publication des premiers Poèmes d'Alfred de Vig^ny, Brizeux avait débuté dans la littérature par un petit acte en vers en collaboration avec Busoni et qui fut représenté à la Comédie-Française, sous le titre de la Fête de Racine, le 27 septembre 1827. Mais il ne trouva réellement sa voie que du jour où il se lia avec Vigny — ce qui eut lieu en 1829 par l'intermédiaire de Tony Johannot et à l'occasion de la publication des Poèmes antiques et modernes .T ony Johannot, que Brizeux fréquentait depuis quatre oucinq ans, avait composé pourle livre de Vigny une charmante vignette.Brizeux voulut à son tour pa3er son tribut d'admiration au poète à'Éloa et lui consacra dans le Mercure du XIX^ siècle (i) un article enthousiaste.

(i) T. XXV, pp. 178 et suivantes.

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Après avoir constaté avec cha^-rin que la diminution des croyances est en raison directe du progrès de la civilisation, Brizeux disait que le Romantisme pour lui n'était qu'une renaissance de l'idée relig^ieuse en poésie : « C'est de i8i5 que date la gloire de Chateaubriand comme chef d'école, et pour nous aussi la poésie religieuse. Loin de nous la pensée de récuser Polyeucle, les cantiques de Rousseau ou même de sublimes • passages de Voltaire, mais il est visible que chez Racine le sentiment religieux est purement judaïque, que chez les autres c'est la raison philosophique qui domine. » Et il définissait Eloa : « un poème religieux, une épopée qui se consomme dans le ciel et qui doit être vue sous le jour qui lui est propre. » Les qualités du poème, ajoutait-il, sont « une simplicité exquise, une élégance douce et tranquille, un mouvement sans turbulence, mais plein de vie, cet accord mélodieux de l'ensemble, cette o^ràce, cette jeunesse, enfin tout ce qui se révélerait dans une statue de Phidias, inondée de la lumière de l'Attique, 11 reprochait seulement à Vigny d'avoir déployé trop de luxe et trop de richesse dans la trame de son poème ; encore s'empressait-il de dire : «Mais si c'est le défaut de M. de Vigny, qu'il s'applaudisse! il n'aura pas d'imitateurs! »

Et en effet, il n'en a pas eu.

Relativement à la place que Yigiiy occupait dans l'Ecole romantique, Brizeux s'exprimait ainsi : « Dans cette poétique Pléiade qui brille à l'horizon littéraire, M. Alfred de Vigny occupe une des places les plus apparentes. Peut-être sa renommée n'a-t-elle point reçu cette consécration populaire qu'il était alors (1823) de bon ton de dédaigner et que ses rivaux de g'ioire affectent aujourdhui ; peut-être même M. de Vig;^ny n'y atteindra-t-il jamais. Mais si nous préjugeons bien du caractère du poète par celui de ses œuvres, là n'était pas son ambition... »

C'est pourtant, j'imag"ine, un peu beaucoup en vue de cette consécration populaire que Vigny aborda le théâtre dès 1829. En tout cas, ses ouvrages dramatiques ont certainement plus fait pour sa réputation que ses plus beaux poèmes. J'ajoute que c'est par Othello qu'il exerça le plus d'action sur les jeunes poètes bretons qui, comme Edouard Turquety et Evariste Boulay-Paty, vinrent à cette époque tenter la fortune à Paris.

En arrivant dans la capitale, Turquety avait bien commencé par aller visiter Chateaubriand qui demeurait à la barrière d'Enfer, à côté de l'infirmerie Marie-Thérèse, mais ce pèlerinage de la Mecque

une fois accompli, il s'était dirigé vers l'Arsenal, où Nodier réunissait la jeunesse littéraire et où il avait fait tout de suite la conquête d'Emile Deschamps et, par Emile Deschamps, celle de Victor Hug-o et d'Alfred de Vigny.

« Emile Deschamps est l'homme le plus aimable que j'aie jamais entendu, écrivait-il à sa mère. Il est impossible de se faire une idée de sa finesse et de sa grâce... Nous causâmes ensemble sur le balcon pendant qu'on dansait, je lui dis de mes vers ; il me récita les siens et, en me quittant, il me demanda mon adresse pour m'emmener faire une lecture chez le comte de Vigny (i). »

Quelques jours après il était reçu, en effet,, chez le poète d'Eloa, et voici en quels termes il parlait de cet événement à sa mère :

« J'allai hier (mercredi 8 juillet) chez Alfred de Vigny. Emile Deschamps m'avait écrit dimanche pour m'engager à aller le prendre chez lui ; nous nous y rendîmes ensemble. C'était un cercle de romantiques : Alfred de Vigny fut on ne peut plus aimable à mon égard. C'est un jeune homme très

(i) Lettre du mercredi i"' juillet 1829. — Edouard Turquely,par Frédéric Saulnier, \>. 71.

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pà!e et qui a l'air souffrant... C'est une chose singulière que la manière dont on fraternise ensemble dans cette école romantique : Au bout de quelques minutes je causais avec Vigny comme si je l'avais connu depuis longtemps. La séance fut d'environ deux heures : Victor Hugo pérorait debout au milieu de l'assemblée et il était curieux de les voir ouvrant les yeux et la bouche devant lui. Nous sortîmes ensemble et Hugo m'invita à aller passer la soirée de demain chez lui. Cette soirée est un événement littéraire remarquable : Victor Hugo doit faire la lecture d'un nouveau drame qu'on dit admirable, il est intitulé : Un duel sous Richelieu (Marion de Lorme). Cette faveur qu'il me fit de m'inviter est d'autant plus grande qu'il a été forcé de refuser un grand nombre de demandes, son salon étant trop petit... Charles Nodier est toujours le même à mon égard, c'est-à dire qu'il est aussi amical que possible (i). »

Le 10 juillet i829,Turquety assistait, chez Victor Hugo, à la lecture de Marion de Lorme, et le 17 du même mois à celle à' Othello chez Alfred de Vigny.

L'enthousiasme était général parmi les jeunes

(i) Lettre du 9 juillet 1829. — Edouard Turquely, par F. Saulnier, p. 78.

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poêles, et cepeiidaiil Yi2rny,qui devait commencer la bataille, était si peu rassuré sur son issue qu'il avait prié tous ses amis de lui recruter des claqucurs pour la première représentation (i).

Voici ce que Brizeux lui écrivait, le 1 1 octobre 1829:

«... Tout ami que je suis de Shakespeare, c'est pour vous surtout que j'aimerais à combattre. Et puis, vous le savez, la g-loire des morts, toute grande qu'elle soit, est celle qu'on envie le moins. Ce triste bonheur, vous en jouirez un jour. Voici la liste des nouveaux conjurés, comme vous les appelez ; je les crois bien dévoués et vous réponds de leur zèle, sinon du reste. D'ailleurs, leur dévouement sera facile. Othello a tué d'avance tous ses adversaires. Cette affection que vous avez bien voulu remarquer, je ne la récuse pas: elle avait commencé lorsque je ne connaissais de vous que vos œuvres, et déjà je m'en parais devant mes amis ; aujourd'hui, je la cache : j'en serais trop fier.

« Veuillez ici m'en permettre l'assurance.

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