‹ Alfred de Vigny (volume 3)Chapitre 16 sur 33 · C( BRIZEUX (2J · texte numérisé non relu

C( BRIZEUX (2J

(( 52, rue de Vaugirard. »

{i) Cf. Edouard Turqaety, par Frédéric Saulnier, p. 76. {a) Cf. Brizeux, par l'abbé Lecigne.

Nous n'avons pas la liste complète des « conjurés » qui doublèrent la « claque » à la première représentation d'Othello, mais nous savons les noms des chefs de file. A côté de Brizeux, il y avait Busoni, son collaborateur, Auguste Barbier, le futeur auteur des /ambes, AUred et Tony Johannot, Devéria, Ziegler, et aussi, je pense, tous les camarades de Barbier, dans l'étude d'avoué de M® Fortuné Delavigne, frère de Casimir, à savoir : Jules de Wailly, l'auteur dramatique, Damas- Hinard, le traducteur du Romancero, Olivier Fulg-ence, littérateur et compositeur de romances, Natalis de Wailly, le bibliographe, et Louis Veuillot, qui, dans celte singulière étude, était le petit clerc ou celui qui faisait les courses.

Aug^uste Barbier ne connaissait encore Alfred de Vigny que pour l'avoir rencontré chez Victor Hugo, le soir de la lecture d'Hernani, mais il s'était lié dès 1828 avec Brizeux (i), et c'est Brizeux qui devait le présenter, peu de temps après, à l'auteur d'Eloa.

(i ) « Je l'avais connu en 1828, chez le peintre Ziégler, dans l'atelier de qui il venait souvent s'asseoir et causer dart. Il faisait alors son droit ainsi que moi, mais comme moi la Muse l'attrayait bien plus que la sévère Thémis. Quelques vers récités par l'un et par l'autre, un jour d'épanchement, firent de nous deux amis. » (Lettre de Barbier à Auguste Lacaussade, Revue contemporaine, i858.)

Ig2 ALFnED DE VI6.NY

Brizeux et Barbier publièrent ensemble leur premier volume de vers (i) ; ensemble ils respirèrent ^e premier encens de la gloire (?) ; ensemble, et je crois bien avec la même bourse, ils firent leur premier voyage en Italie (3) et, quoiqu'ils n'eussent ni le même tempérament, ni les mêmes admirations, ni la même esthétique, il n'y eut jamais entre eux « ombre de désaffection ». D'aucuns même trouvent que cette amitié leur fut plutôt nuisible qu'utile, au point de vue littéraire s'entend, et quand Barbier, à son retour d'Italie, publia son // Pianto, Vig-ny ne put s'empêcher de consigner dans son Joiirnalles réflexions suivantes:

« Barbier vient de publier // Pianto. Les délices de Capoue ont amolli son caractère de poésie, et Brizeux a déteint sur lui ses douces couleurs virgiliennes et lakistes dérivant de Sainte-Beuve. — Ils ont mêlé leurs couleurs et leurs eaux ; à peine retrouve-t-on dans ce Pianto quelques vagues du fleuve jaune des ïambes. L'eau bleuâtre qui entoure ces vagues est pure et belle, mais cen'est pas celle

(i) Marie parutle 12 septembre i83i et les ïambes le 17.

(2) Sainte-Beuve, dans la Revue des Deux Mondes du mois de novembre i83i, salua « ces deux jeunes poètes si divers au premier abord, jumeaux dans leur apparition, unis entre eux par une étroite amitié ».

(3) Ils partirent de Paris le la décembre i83i.

du fleuve débordé d'où jaillit la Curée. Brizeux est un esprit fin et analytique qui ne fait pas des vers par inspiration et par instinct, mais parce qu'il a résolu d'exprimer en vers les idées qu'il choisit partout avec soin. Il a des théories littéraires et les a coulées dans l'esprit de Barbier, qui, dès lors, se méfiant de lui-même, s'est parfumé de formes antiques et latines qui étouffent son élan satirique et Ivrique. Barbier et Brizeux devraient ne jamais se voir, malgré leur amitié. Il arrive à Barbier ce que je lui ai prédit ; on s'écrie : C'est beau, mais c'est outre chose que lui (i). »

Tout cela était vrai, et le plus curieux c'est que Barbier ne s'en rendait pas compte. Il écrivait un jour (6 août i865) à Rog-er de Beauvoir, en lui envoyant ses nouvelles satires : « Vous me direz si le vieux lion qui a perdu pas mal de dents au combat de la vie a mérité le mot shakespearien : Bien rugi (2). » Je ne sais pas ce que lui répondit Roger de Beauvoir, mais les dernières satires de l'auteur des ïambes faisaient songer plutôt au rugissement d'un lion émasculé devenu vieux et poussif.

Quoi qu'il en soit, à partir de la représentation d'Othello,yïgny prit le poète breton, de préférence

(i) Cf. le Journal d'an Poète, p. 80.

{2) Lettre inédite.

à tout aulre, pour le confident de ses travaux, de ses joies et de ses peines. C'est à lui qu'en i83o il raconta sa vie militaire dans une lettre qui a la touche et l'accent d'une confession (ij. C'est à lui qu'en i835, huit jours après la représentation de Chatterton, il adressait cette autre, lettre qui nous révèle son état d'âme :

(1) Voici cette lettre, que j'emprunte au livre de M. Paléologue. Bien qu'elle ait été reproduite un peu partout, je la donne k cause de son importance documentaire.

« Vous avez raison de vous représenter ma vie militaire comme vous faites. L'indii^'nation que me causa toujours la suffisance dans les hommes si nuls qui sont revêtus d'une dig'nllé ou d'une autorité me donna, dès le premier jour, une sorte de froideur révoltée avec les g-rades supérieurs et une extrême affabilité avec les inférieurs et les égaux. Cette froideur parut à tous les ministères possibles une opposition permanente, et ma distraction naturelle et l'état de somnambulisme où me jette en tout temps la poésie passèrent quelquefois pour du dédain de ce qui m'entourait. Celte distraction était pourtant, comme elle l'est encore, ma plus chère ressource contre l'ennui, contre les fatigfues mortelles dont on accablait mon pauvre corps si délicatement conformé et qui aurait succombé à de plus longs services ; car, après treize ans, le commandement me causait des crachements de sang assez douloureux. La distraction me soutenait, me berçait, dans les rangs, sur les grandes routes, au camp, à cheval, à pied, en commandant même, et me parlait à l'oreille de poésies et d'émotions divines nées de l'amour, de la philosophie et de l'art. Avec une indifférence cruelle, le gouvernement, à la tète duquel se succédaient mes amis et jusqu'à mes parents, ne me donna qu'un grade pendant treize ans, et je le dus à l'ancienneté qui me fit passer capitaine à mon tour. Il est vrai que, dès qu'un homme de ma connaissance arrive au pouvoir, j'attends iju'il me cherche, et je ne le cherche plus. J'étais donc bien déplacé dans l'armée. Je ])ortais la petite Bible que vous avez vue dans le sac d'un soldat de ma compagnie. J'avais Éloa, j'avais tous mes poèmes dans ma tète, ils marchaient avec moi par la pluie, de Strasbourg à Bordeaux, de Dieppe à Nemours, à Pau, et ([uand on m'arrêtait, j'écrivais. J'ai daté chacun de mes poèmes du lieu où se posa mon front... a

LA VIE POLITIQUE, LITXÉnAmE ET RELIGIEUSE IqS

(< Où éliez-vous, ami, où étiez-vous? quand Auguste Barbier, Berlioz, Antony, et tous mes bons et fidèles amis me serraient sur leur poitrine en pleurant, où étiez-vous ? Mon premier mot a été : Si Brizeiix était ici î Je leur ai fait la surprise de ce drame, personne n'en avait rien entendu. La Comédie-Française répandait partout le bruit que celte pièce tomberait. Il m'a fallu beaucoup de force pour former et encourager les acteurs. J'avais contre moi le théâtre et le public prévenu par des ennemis implacables. Quelques anciens amis en furent si effrayés qu'ils n'osèrent pas assister à ma bataille, qu'ils croyaient perdue d'avance. Ils sont revenus le lendemain de la victoire, mais cela m'a fait de la peine. J'ai eu le bonheur de conserver, au milieu de tout cela, assez de calme et de force pour en répandre autour de moi. J'ai réussi à ce que j'avais entrepris. Ma récompense est grande puisque dorénavant je puis avoir confiance dans l'attention d'un public dont on avait trop douté. Je sentais, presque seul, qu'il était mûr pour les développements lyriques et philosophiques, pour l'action toute morale. Il n'y a rien désormais qu'il ne soit capable d'entendre, car j'ai tendu la corde jusqu'à faire croire à chaque instant qu'elle était prête à se briser. Puisse

IÇ6 ALFRED DK VIGNY

l'idée de Stello que la voix des acteurs vient de prêcher plus fortement, toucher enfin les plus endurcis des hommes !... »

Où était donc Brizeux, qu'il avait laissé Vigny vaincre sans lui? M. Maurice Paléologue dit qu'il était en Italie. Je crois plutôt qu'il était à ce moment-là en Bretagne et qu'il s'y reposait de son second voyage à Florence et à Pise (i). Et c'est au pays de Marie qu'il apprit coup sur coup le triomphe de Chatterton et la mort tragique et lamentable d'Emile Roulland et d'Élisa Mercoeur.

Dans l'intéressante notice qu'il lui a consacrée et qui figure aujourd'hui en tête de ses œuvres, M. Saint-René Taillandier dit que Brizeux fut initié par Vigny aux plus suaves délicatesses de l'art nouveau. Cela est vrai, mais il aurait dû ajouter que ce fut par Brizeux qu'Alfred de Vigny entra en relations avec les deux frères Johannot, Devéria, Ingres, Ziegler, Berlioz, etc., dont il subit manifestement l'influence, et qu'ils se complétèrent ainsi l'un par l'autre.

(i) Parti de Marseille, oii il avait suppléé J.-J. Ampère à l'Athénée, le 10 avril i834, il était de retour au mois d'août suivant et reprenait ses courses en Bretagne.

Brizeiix, qui par sa mère descendait de Quentin de Latour, s'était senti attiré en débarquant à Paris, vers les artistes qui devaient, quelques années plus tard, illustrer les premières œuvres des romantiques, mais du jour où il avait pénétré dans l'atelier d'Ingres, il s'était pris pour lui d'une admiration sans bornes. Car Brizeux mettait le dessin au-dessus de la couleur; dans ses voyages d'Italie, s'il admirait la peinture et les marbres de Michel-Ang-e, il s'extasiait surtout devant les madones et les fresques de Raphaël, et M. Cuvillier-FIeury a parfaitement vu qu'il était de ces élèves d'Ingres « d'une suavité sérieuse, n'accusant leur pensée que par un trait rapideet sûr, soutenu dequelques teintes légères (i)».

Rappelons-nous les beaux vers qu'il a dédiés à Ingres dans son idylle de Marie :

Pieux servants de l'art, conservez la beauté !

Il est doux par le beau d'être ainsi tourmenté, Et de le reproduire avec simplicité ; Il est doux de sentir une jeune figure S'élever, sous nos mains, harmonieuse et pure, Si belle qu'on l'adore et qu'on en fait le tour, Amoureux de l'ensemble et de chaque contour; Sous la forme il est doux de répandre la flamme. En s'écriant : « Voici la tîlle de mon àme !

(i) Journal des Débats, du 22 février i852.

ALFKED DE VIGNY

Jusqu'au foyer" darnour pour elle j'ai monté : Admirez ce reflet de la sincérité I... »

Le beau c'est vers le bien un sentier radieux, C'est le vêtement d'or qui le pare à nos yeux.

Et Vigny, qui regardait l'art comme un Dieu qu'on doit adorer religieusement en silence et qui savait l'admiration de Brizeux pour Ingres, lui écrivait un soir : «,Eh ! quand donc verrai-je Ingres dans son atelier? Je suis fatigué de moi à en mourir. Je pense et repense aux formes pures de ce grand dessinateur. Allons donc chez lui ensemble, que je rêve une heure dans son atelier, sans parler surtout s'il se peut.rs'e voulez- vous donc pas me faire ce plaisir? Je le mérite bien pourtant par l'amitié que j'ai pour vous... Répondez-moi un mot là-dessus, je vous en prie, c'est une passion pour moi, ce soir (i). »

Il le méritait, en effet, mais Brizeux n'avait pas besoin que Vigny fît appela ses sentiments d'amitié pour obtenir le peu qu'il lui demandait, car il était de ceux qui ont la mémoire du cœur et il aurait été le dernier des ingrats s'il avait oublié — ne fût-ce qu'un jour — qu'il devait au poète d'Éloa (2) sa

(i) Alfred de Vijny, par ^Maurice Paléoloofue.

(a) C'est en 1889 que Villemain accorda une pension de 1200 fr. à Brizeux. A cette occasion, le ministre de l'Instruction publique inA-ita le poète breton à dîner chez lui. Nous avons la lettre (inédite)

U\ VIE PJLniOUK, LITTÉR.MUE ET RELIGIEUSE 1 99

pension sa croix de ciievalier (i),et jusqu'à la couronne académique dont fut honoré son beau poème des Bretons (2).

Le 27 mars 1847, il écrivait de Scaër à M. Auguste Lacaussade :

«Si je ne vous ai jamais rien dit de ce qui se passait à l'Institut, c'est que je l'ig-norais moi-même; c'est dans l'intervalle de nos deux lettres que de Vigny m'a fait connaître sa bienveillante initiative. Vous dites bien : de Vigny prend une belle place à l'Académie, ce serait celle qu'il prendrait aux

par laquelle celte invitation lui fut laite : « Sans avoir l'honneur de vous connaître, Monsieur, disait Villemain, je désirerais vous réunir à quelques personnes qui, comme moi, vous apprécient. » Mais Brizeux, qui n'avait pas d'habit et n'aimait pas le monde, officiel ou autre, s'excusa.

Sa pension de 1.200 fr. sur les démarches d'Alfred de Viçny fut portée, en i843, à 2.400 fr., et renouvelée pour trois ans à partir du i*"" janvier i847- Un peu plus tard, à la suite d'une visite que lui fit Auguste Barbier, Laraartinela fit porter à 3. 000 fr. ( Barbier, 5'ouvenirs personnels, p. 27g.)

(1) Brizeux fut décoré par M. de Salvandy au mois de mai i846.

(21 Brizeu.x^, qui travaillait à ce poème depuis des années, le termina à Florence au printemps de i844- En se rendant pour la troisième fois en Italie, il avait vouhi voir .Montpellier, où il devait mourir quatorze ans après, comme en témoigne la lettre que Saint-René Taillandier écrivait à Charles Labitte, le 26 janvier i844 ■' « Je viens de recevoir une charmante visite, et bien imprévue, qui a été une bonne fortune dans ma vie de province. Brizeu.t a passé deux jours à -Montpellier ; il arrive de Bretagne et va à Florence. Nous avons causé de Paris, de Sainte-B2uve, de vous, de nos amis, j'ai lu avec lui une grande partie de votre article sur Ghénier, et il en a été frappé. «(Lettre inédite communiquée par M. J. Macqueron. )

Chambres s'il essayait d'en être, celle d'ami et de défenseur des lettres que d'autres abandonnent (i). Ce qu'il a avancé dans ses livres, dans Stella et Chatterton, il le pratique dans la vie. Je pourrais citer de lui mille traits qui l'honoreraient à l'éçal de ses écrits : qu'il sache de vous, si vous le rencontrez ou si vous voulez bien l'aller voir, combien je lui suis reconnaissant. Quand se décidera cette affaire à laquelle je n'eusse jamais songé, et quand sera-t-elle proclamée? C'est ce que je vous prierai de m'apprendre. Si elle m'était favorable, veuillez, par quelques lignes de vous ou d'un ami, tou* en apprenant la décision à mon égard, passer immédiatement à l'éloge de mon excellent ami. A lui la couronne ! »

Et quand parut son poème de Primel et Nola, Brizeux l'offrit à Vigny avec un recueil de petites pièces de vers qu'il avait composées à Scaër, au

(i) Vij^ny n'avait pas attendu d'être de l'Académie Française pour jouer le rôle de défenseur des littérateurs et des lettres. En i84o, ayant appris que Lassailly était tombé dangereusement malade des suites d'un travail excessif, il demanda au gouvernement de lui venir en aide, et Lamartine, pendant une séance de la Chambre des députés, fit une quête (jui produisit 455 francs. [Journal d'an Poète, p. i53.) — L'année suivante, la fille de Sedaine recouvrait, g'ràce à lui, la pension qu'elle tenait de l'empereur et qui lui avait été supprimée sans qu'elle eût rien fait pour cela.

LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE ET RELIGIEUSE 20 f

retour de son dernier voyage d'Ilalie,en y joignant ce gracieux hommage :

« Sous vos ombrages du Maine-Giraud, je vous adresse, mon ami, ces vers nés sous les chênes de Cornouailles.Ils sont comme les notes de l'Epopée rustique que j'ai voulu, dans les Bretons, donner à mon pays et qui, grâce à vous surtout, a reçu la sanction d'un grand corps littéraire.

« Dans la retraite où vous préparez encore de belles œuvres, que cet humble hommage aille vous chercher, ô vous, fidèle à l'amitié comme à la poésie. »

Ces lignes sont de i85o. A cette époque, en effet, Alfred de Vigny vivait dans sa terre de Charente (i) où il s'était relire la veille des journées de Juin, et la peur du socialisme qui avait ensanglanté Paris

(i) Il écrivait à Brizeux, du Maine-Giraud, le 29 avril .849 : « ... Je n'ai point quitté mes belles sources, mes rochers, mes vieux chênes, mes prés et toutes mes géorgiques depuis le 3 mai 1848, ■ — Dans une autre lettre datée de Blanzac,27 décembre i85r, il le félicitait de ne plus croire à l'Italie : « Votre Arno, votre Florence, Toscans, Toscane, Rome, Tibre Naples et Vésuve, vous donnez tout cela comme faisait ma chère M°"^ de Staël, pour le ruisseau de la rue du Bac. » — Il ajoutait : « Les paysannes charentaises ressemblent à celles de la Bretagne : elles attachent à leur côté la servante de la quenouille pour filer pendant la veillée en racontant des histoires. ^[Lettres inédites.)

l'éloignait de jour ea jour de la Hépublique qu'il avait acclamée, quand Lamartine la personnifiait. Il n'était pas le seul dans ce cas, d'ailleurs. Son ancien ami, M. de Montalembert, avait été l'un des premiers à applaudir au Deux-Décembre, et Turquety, le poète breton d'Amour et foi, qui avait quitté Rennes pour venir habiter Paris au printemps de i852, devait, lui aussi, donner au monde « le scandale de sa joie » en publiant un poème héroï-comique sur les Représentants en déroute. Mais je ne crois pas que Viçny ait approuvé Turquety dans cette circonstance, car ses conversions politiques furent toujours discrètes; je ne crois pas non plus que Brizeux leur ait donné raison à l'un et à l'autre, car il était républicain de nature et après avoir fait le coup de feu avec Tony Johannot et Georges Farcy sur les barricades de i83o.. il aurait eu honte de voter pour l'homme qui avait étranglé la liberté. Il avait, au surplus, à cette heure trouble de notre histoire, d'autres préoccupations que la politique.

Il était déjà en proie au mal qui devait le terrasser à cinquante-cinq ans et il ne faisait plus que de rares apparitions à Paris.

L\ VIE POLITIQUE, LI TTÉRAIHE ET BELIGIEUSE 2o3

Aussi Vig-ny, qui ne pouvait se résig-ner à rester sans nouvelles directes de Paris, dans sa solitude du Maine-Giraud, avait-il pris, en l'absence de Brizeux, pour correspondant parisien leur ami commun Philippe Busoni qui rédigeait depuis i843 la chronique littéraire de V Illustration. Ce n'était pas, d'ailleurs, la première fois que cela lui arrivait. Chaque fois que Brizeux voyageait en Italie ou en Bretagne, et que lui, Vigny, se trouvait dans la Charente, il avait eu recours aux bons offices de Busoni, et nul mieux que lui ne pouvait tenir l'emploi de confident intime, car, outre qu'il avait pour Vig-ny une affection profonde, sa vie avait été traversée d'aventures si romanesques qu'il savait garder les secrets d'autrui.

Parlant de Busoni assez longuement dans le chapitre de ce livre que j'ai consacré à sa fille, je ne dirai ici que l'indispensable.

Né à Saintes, le i5 avril i8o4, de Pierre-Charles Busoni, agent en chef des hôpitaux militaires, et de Anne-Marthe Leclerc, il débuta dans la littérature par une ode sur la mort de Louis XVIII. Après avoir donné à l'Odéon, en collaboration

avec Brizeux,la petite pièce de circonstance intitulée Racine, il publia avec lui également les Mémoires de Mademoiselle de la Vallière (1828). Signataire, en qualité de rédacteur au Temps, de la protestation des journalistes contre les Ordonnances de Juillet (i), il fut chargé par M. Villemain de recueillir dans les archives d'Italie les éléments de la correspondance politique de Catherine de Médicis. Il passe pour avoir coopéré à la refonte des Mémoires de Casanova, dont le texte original venait d'être publié en Allemagne et dont Paulin donna une édition complète de i833 à iSSy. On a de lui encore un roman en deux volumes intitulé Anselme, mais son œuvre la plus remarquable, celle qui lui assure une place distinguée parmi les poetœ minores de l'École romantique, c'est son livre des Etrusques, pour lequel Vigny professait une juste admiration. Voici, comme échantillon de sa manière, une petite pièce de vers inédite que j'ai recueillie dans ses papiers :

Ceux des hommes pour qui le roi des cieux prodigue Epanche les trésors de sa divinité, Que d'avance il bénit, et ([u'il choisit pour digue A l'océan fangeux de toute iniquité,

(i) Son nom figurait sur la liste des rédacteurs que Barthélémy et Méry publièrent en tète de leur satire l'Insurrection.

LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE ET RELIGIEUSE 2o5

Ceux dont il alluma l'intelligence et l'âme

Aux regards épurés de la céleste flamme,

Qu'au monde il envoya, miroirs de vérité,

Marqués du sceau vivant de son éternité,

Violemment portés au courant de la vie,

Ceux-là n'ont point de jour qui n'ait sa frénésie,

Ni d'heure son danger, ni de mer son écueil.

Leur force les abuse et les monte à l'orgueil.

Mais lorsque, descendus de ces sommets arides,

Où leurs mains n'ont cueilli que des écorces vuides.

Ils reprennent leurs jours comme un instrument d'or

Délaissé trop longtemps et merveilleux encor,

Ils en tirent des sons plus riches et plus tendres,

De leur cœur dévasté tout revit jusqu'aux cendres,

Le repentir les pare et rend à leur beauté

Le manteau radieux de la virginité.

J'arrive maintenant aux années troublées par la politique, où Busoni servit à Vigny de correspondant parisien.

Elles sont bien intéressantes les lettres que lui adressa le grand poète, de i8/|8à i852, et les admirateurs de Vigny doivent bénir le ciel de l'avoir retenu pendant quatre ans dans sa propriété de l'Angoumois, car à défaut de ces lettres nous n'aurions qu'une idée incomplète de ses préoccupations de toute sorte durant ce laps de temps.

Disons-le tout de suite, c'est le théâtre, et son théâtre, qui lui met le plus souvent la plume à la main. Mais comme il ne s'est jamais désintéressé des affaires publiques, il y a dans toutes ses lettres

un mot sur la politique et les événements du jour. Le 2 2 novembre i848, il écrit à Busoni : « Votre sollicitude amicale me touche beaucoup et je vous remercie de vous être ému à la nouvelle des représentations de Chatterton et du More de Venise. Et vous avez eu la bonté d'aller voir M. Locroy ! {sic). Quoique les reprises soient peu du g"OÛt des théâtres en général, je crois qu'il avait l'intention très sérieuse de reprendre mon Othello. Un de mes parens m'écrivait de Hollande, au mois de juillet, qu'en venant de Rotterdam il s'était trouvé sur un bateau à vapeur avec Rachel, qui tenait à la main mon rôle de Desdemona et l'étudiait. — Mais, entre votre lettre et ma réponse, la toute-puissance de M. Locroy a cessé d'exister.

Je n'ai fail que passer, il n'était déjà plus (t).

« — Et Rachel, est-elle à Pise ou à Montmorency? Quel est le vrai dans les récils que font les journaux de sa démission ? — C'est à vous de m'éclairer sur les révolutions du Théâtre-Français dont on ne peut démêler le vrai, à travers le ton à moitié sérieux et demi-railleur de quelques feuilletons qui en font des scènes bouffonnes. — On m'a écrit

(i) Lockroy, nommé Commissaire du gouvernement près le Théâtre de la République (Théàtre-Fran(;ais), le 3 mars i848, fut remplacé, le i4 octobre, par Edmond Sevestre.

plusieurs fois qu'il y avait aux Français une jeune actrice du nom A'Amédine Luther (je crois), dont la tête mélancolique et blonde et les airs rêveurs conviendraient au rôle de Kitty-Bell (i). Qu'en dites-vous ? — Peut-être ne l'avez-vous jamais vue. Pourtant, je vous demande votre opinion. Donnez-la-moi, après l'avoir bien observée dans des rôles qui aient quelque rapport avec celui de Kitty. A-t-elie la grâce virginale et maternelle qu'il faut pour ce rôle? — Je ne crois pas l'engagement de jVJme Dorval au Théâtre historique bien sérieux, M. Hostein m'avait parlé, dès le mois de mai, de cette reprise de Chatterton, qu'il souhaitait vivement ; il devait engager Laferrière, qui aime et comprend bien ce rôle, l'a joué en Russie et m'a écrit sur le drame avec beaucoup d'enthousiasme. Est-il à ce théâtre encore? S'il est vrai, donc, que les théâtres soient vivans, s'il est vrai que vous ayez foi dans ce galvanisme, faites trois pas et voyez M. Hostein. Dans l'état actuel des choses, il n'y a encore qu'une Kitty-Bell possible, c'est M"* Dorval. — Mais comment puis-je croire que les théâtres existent avec un public réel, présent, écoutant ? — Il est vrai qu'ils étaient ouverts pen-

(i) Amédine Luther fit partie de la troupe du Théâtre-Français de 1848 à i85i. Elle débuta, le 19 mai 48, dans le Verre d'eau (Abigaïl].

dant que les cosaques entraient dans Paris, tant «st grand le besoin d'oublier les douleurs du matin dans les effusions du soir. — Tout est possible, hélas! comme dit Othello, et quand la France est au milieu de son grand suicide, je ne serais pas étonné d'apprendre par vous que le faubourg du Temple remplit de ses Romains le Théâtre historique. Dites-m'en des nouvelles par quelques mots, je vous prie... »

Puis, abordant la politique, Vigny continue ainsi :

« La loterie du vote universel ne passionne pas r ombra ff eux paysan comme le désœuvré Parisien. — Il s'en défie et voit de loin Paris avec dédain et avec horreur. Le mot de Liberté, qu'est-il pour l'homme qui travaille et laboure depuis quatre heures du matin jusqu'au coucher du soleil, sous tous les régimes?

Me fera-t-on porter double bât, double somme ?

« Vous allez le voir à l'œuvre et ce qu'il jettera dans l'urne. — Je plains le pauvre président qui va, le premier, essuyer les plâtres de cette maison mal bâtie qui a été si longtemps en construction. — J'ai suivi les architectes pierre à pierre, en gémissant de voir combien de grandes questions ont été

L\ VIE POLITIOI'E, LITTERAIKE ET RELIGIEUSE 20g

tournées, comme des places fortes, par une armée turbulente.

« Je quitte ceci, qui me mènerait loin, pour vous dire combien je désirerais savoir que vous n'habitez plus cet affreux quartier, où vous avez vu ce que vous possédez de plus cher sans défense autre que votre vie et celle de votre fils que vous auriez données inutilement. — Parlez-moi de votre ravissante fille et de sa mère. Veillez sur elles. Je crains que vous n'ayez quelque chose de cette in = souciance indolente des Napolitains qui demeurent près de la lave et rebâtissent leur maison près du volcan, avec ses cendres calcinées.

« Que dites-vousde la mort de ce pauvre Vatout? Je le connaissais à peine, je ne l'aimais point, j'ai toujours voté contre lui à l'Académie, comme vous le savez, malgré les séductions et les perfides avances de ses amis, mais je le trouve touchant, en mourant comme un bon chien aux pieds de son vieux maître, qui a dû dire comme le roi Lear : O mon panure fou ! — Il était bien le fou du Roi et l'égayait par des chansons de mauvais goût, toutes souillées de calembours un peu salissants. —

« Tocquevilleesttrèsheureuxde se trouver débarrassé de le recevoir. C'était, je crois, son tour. — Causez donc un peu avec moi. — Les libraires qui 1 i4

ALFRED DK VIGNY

m'ont écrit qu'ils étaient morts remonteront-ils? Les anciens grands journaux ont-ils perdu ou gagné, depuis la nuée de sauterelles des nouveaux qui se sont abattus sur Paris et dont la France ne sait pas les noms? — Pour qui votera la majorité à Paris ? — Moi, qui ne suis pas domicilié ici de puis six mois, je n'ai point à jeter ma goutte d'eau dans cet océan et ne puis ni emmener ni quitter ma pauvre malade, qui vous dit mille choses. « Tout à vous

Le 5 janvier suivant, il écrit encore à Busoni : « Je désire que Cliatteron ne soit pas joué à présent. Je vous prie de le dire à M. Hostein. On reprendra ce drame avec un ouvrage nouveau de moi, quand je serai là pour les mettre en scène tous les deux...

« Barbier m'a envoyé son Jules César avec une lettre aimable à laquelle je vais répondre. Je viens de lire et de relire en anglais cette grande œuvre. Quelle leçon de morale à donner au peuple ! C'est là ce que i\L Hostein devrait jouer pour laver les planches de son théâtre! Quel spectacle magnifique que celui de cette belle âme de Brutus si tourmentée, si empoisonnée du remords de cet assassinai

inutile et qui a tant coûté d'etForts à son cœur I — Quel enseignement pour nos temps qui croient imiter les vertus républicaines en sing-eant les crimes antiques et où le premier drôle venu croit aussi être un sacrificateur qui a droit d'immoler un homme à la liberté!

« Samedi, 6 janvier.

« J'en étais là hier au soir à i h. 1/2 quand je me suis couché, et ce matin, à mon lever, on me donne votre billet du 4.

« Je n'ai rien à changer, mon ami, à ce que je vous disais et je persévère d'autant plus fermement dans l'ajournement indéfini de ce projet que je considère M'^« Person, son talent, sa nature, et tout son être comme étant précisément le contraire du rôle de Kitty-Bell. Gomme vous m'aviez parlé de trois actrices entre lesquelles j'aurais à choisir, je ne me suis point pressé de répondre, croyant que M. Hostein penserait, comme moi, que ma présence serait nécessaire pour tout cela. — Remerciez-le donc et dites-lui de me réserver la même bonne volonté pour une autre époque. — Ce ne sont point les travaux de la terre qui occupent les mois de décembre et de janvier, c'est l'époque où les bœufs se reposent et où les hommes veillent

ALFHED DE VIGNY

autour d'une lampe de forme romaine et, sans le savoir, composent avec les femmes qui filent des tableaux à la Rembrandt. — Et moi aussi je veille chez moi, à côté de Lydia, dont la poitrine n'est pas assez rétablie pour voyager et à qui la chaleur d'aujourd'hui, le soleil et les fleurs font trop de bien pour que j'aie le courag^e de l'en séparer. Si vous y songez un instant, vous verrez que ma vie est très peu différente de celle que je mène à Paris. — Je pense plus que jamais que la solitude est sainte. — Elle l'est doublement quand on s'y voue pour remplir un devoir tel que celui de relever et soutenir une santé qui retombe sans cesse, une vie que mon absence renverserait. Song-ez donc que je suis yarde-malade interprète en toute occasion et secrétaire-perpétuel de ma bonne Lvdia. — Je ne crois pas qu'on s'occupe avant trois mois de l'Assemblée lég'islative. Je ne song-e à me présenter pour aucune élection. Un livre est une tribune où l'on n'est pas interrompuje la préfère à l'autre. — Apprenez-moi par un mot la vérité sur ce qu'on dit de Sainte-Beuve dans quelques journaux. Comment et pourquoi a-t-il quitté sa bibliothèque (i) ? L'a-t-on destitué ou a-t-il donné sa démission? Esl-

(i) La bibliothèque Mazarine. Voir mon livre sur Sainte-Beuve, t. I.

LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE ET RELIGIEUSr: 2l3

il vrai qu'il soit professeur à Liège? Je le vois aujourd'hui remplacé par M. Ampère. — On pouvait mieux faire que de destituer, dans la personne de M. Féletz, un vieillard aveui^le et malade. — Répondez donc un mot à chaque question ou bien je les numéroterai une autre fois pour vous punir.

« Par exemple, je voudrais savoir des nouvelles de votre famille et je vous prie de souhaiter à cette belle jeune Romaine aux yeux noirs, à votre charmante enfant, O mater pulchra Jîlid piilchrior,\xne année qui ne ressemble en rien à la dernière.

« Tout à vous de cœur, mon ami. »

Et Vio-nv terminait par ces lig-iies, qui ont trait à la pièce de Jales César, de Barbier :

« J'ai encore les yeux pleins de larmes d'admiration, je viens de relire cet adieu si plein de sagesse, de gravité et de grandeur, cet adieu conditionnel que se font Brulus et Cassius. En vérité je le crois plus beau dans les vers de Barbier et plus largement posé dans notre langue que dans l'anglais .

En tout cas, noble ami, je vous fais mes adieux Eternels. Si pourtant, e^ràce aux dieux Nous devons nous revoir dans le terrestre empire. Eh bien, cher Cassius, avec un doux sourire Nous nous accueillerons l'un et l'autre. Sinon, De nous quitter ainsi nous aurons eu raison.

« Et Cassius répète mot pour mol comme une

ai4 Al FRED DE VIGNY

prière. — Qu'ils sont beaux et grands! ils craignent de s'avouer qu'ils sentent bien que la bataille sera perdue et que les affaires de leur parti vont mal, et aucun d'eux n'y veut survivre et chacun sent bien que l'autre se tuera ! »

Quelques mois après, Vigny apprend avecincjiiiétude que le Gymnase a repris, sans son autorisalion, son joli proverbe de Quitte pour lapeur. Mais Busoni, qui a vu Rose Chéri dans le rôle de la Duchesse, s'empresse de le rassurer.

a 24 juillet 1849. — Mardi.

« Puisque c'est un fait accompli et que vous m'en dites des merveilles, lui mande Vigny, je n'ai plus à m'occuper de résister, mon cher ami. Je suis conquis et soumis par la victoire de M'"^ Rose Chéri et je lui envoie les clefs de la place par une lettre. Depuis vous qui fûtes le premier, tout le monde m'a entretenu de ses perfections. Les lettres de plusieurs personnes et de quelques femmes, plus difficiles que nous en mérites féminins, s'accordent à me parler du grand air, du maintien parfait et de toutes les grâces de cette jeune actrice et de tout ce qu'il y a eu de bon goût, de noblesse et d'esprit dans la manière dont Dressant a joué avec elle la grande scène, la seule, à vrai dire, de cette minia-

LA VIE POLITIQUE, LITTÉRAIRE ET RELIGIEUSE 2l5

ture. Avec d'aussi excellents acteurs, il en devait être ainsi. Vous ne m'avez pas encore envoyé les grands journaux, et les quatre que j'ai reçus disent quelques mots et se proposent d'y revenir ; mais tous sont favorables et la Presse plus que ses compag'nons de voyag"e. Le plus chaleureux (jusqu'ici au moins) a été le Siècle, qui, en général, me veut du bien et s'exprime sur mon compte avec beaucoup d'estime et de sympathie. Cela m'a fait plaisir, car, jetée ainsi tout à coup sans préparation qui pût porter le public à faire quelque attention à tout ce qui ne lui est pas dit, il aurait pu mal comprendre cette veng-eance de bonne compagnie où le Duc met sa femme entre les dangers d'un coup de poig'nard et celle d'un baiser qu'elle trouve plus odieux encore. — Il me serait précieux de voir l' Illustration chaque fois que vous y écrivez, et à Paris je la trouvais partout. Mais à Angoulêrae, où je ne vais passer que quelques heures de loin en loin, il n'y a pas de cabinet de lecture. Je youdraisque l'on m'envoyât de Paris chacun des numéros où vous avez écrit sur moi, mais je n'ai pas osé les demander aux bureaux de ce journal (qui est aussi un livre de gravures), parce qu'il m'est arrivé déjà d'y vouloir acheter quelques numéros sans pouvoir y réussir. On me les donna malgré moi. Je crains toujours

2ï5 ALFRED DE VIGNY

qu'on n'ag"isse de même et je serais indiscret, malgré moi aussi.

(( Assurément ce m'est un grand plaisir de me fig-urer votre belle enfant assise au Gymnase entre sa mère et vous et souriant aux dentelles et aux terreurs de ma petite Duchesse. Elle ne peut pas tout comprendre dans les mœurs de ce temps-là, mais elle a deviné, j'en suis sûr, combien cette délicatesse d'un homme d'honneur est supérieure à la veng-eance de l'honorable M. Carabj. Il faut aimer comme Othello pour avoir le droit d'étouffer sa femme.

(( Je suis d'ailleurs ravi de penser que j'ai occupé votre jolie famille pendant toute une soirée el je ne puis m'empécher de comparer ces heures-là aux heures d'angoisses du mois de juin de l'année dernière. On m'écrit que l'on va mettre sous verre ce joujou à^ Quitte pour la peur ]\is(\\xk l'hiver. Est-ce là le projet du Gymnase ? Je n'ai ni le Constitutionnel ni les autres que vous m'annonciez. -- J'aime à penser que cette pauvre âme tourmentée, ^Ime Dorval, n'a pas vu jouer ce rôle que je fis pour elle. Cela m'eût serré le cœur. Un journal a dit que le dédain l'avait tuée. Je le crois, je le vois même dans votre avant-dernière lettre que j'ai sous les yeux. Le directeur du Théâtre historique vous

avait dit qu'il ne se souciait plus de l'en^ag'er. Les pauvres actrices ! on ne peut trop les gâter, les couronner et les bercer comme des enfants, car elles n'ont qu'un jour. — J'écrivais hier à quelqu'un que je n'aurais pas, sans tristesse, assisté aux répétitions et qu'il me semble que l'on se partage ses vêtements et que l'on jette sa robe au sort (i). — Il y avait huit ans, cependant, que je ne l'avais vue, quand elle a cessé de vivre, cette femme si en possession de la vie que je ne puis l'en croire absente.

« On se plaint de vous dans la rue de Berry(faubourg- du Roule, n" 3), vous n'aurez pas l'excuse d'ignorer l'adresse. Souvenez-vous que M™*^ Holmes m'a donné de vos nouvelles l'an dernier, après les affaires de juin. Me sachant inquiet de vous et des vôtres, elle monta en voiture et courut ellemême à votre maison. Elle est en deuil et bien affectée. Son père vient de lui être enlevé par le choléra. Allez-y donc un soir et, à votre tour, dites-moi dans quel état vous l'aurez trouvée. Vraiment vous lui devez une visite et je crains que tant d'épouvantes qu'elle vient d'avoir ne l'aient accablée.

« — Je voudrais bien pouvoir accuser la poste des lacunes de vos lettres, mais je crains bien que vous ne soyez plus coupable de paresse que les poslil-

(i) Voir dans sa Correspondance sa letlre à sa cousine du Plessis.

Ions d'inexactitude. — J'ai mis de ma main à la poste la lettre qui était renfermée dans la mienne et que vous écriviez à un de vos parens.

« M""^ de Vig-nj me charg-e de vous dire combien elle est sensible aux questions de toutes vos lettres sur sa santé qui me trouble si souvent. Elle est heureuse de cesGéorgiques perpétuelles qui nous environnent, des riches moissons qui viennent de se faire et des plus riches vendang^es qui s'annoncent: ce lui est un spectacle et un baume vivifiant tout à la fois. — Pour moi; je dis comme La Fontaine :

Quand le moment viendra d'aller trouver les morts. J'aurai vécu sans soins et mourrai sans remords.

« Bon soir.

« ALFRED or; VIGNY. »

Au mois d'octobre suivant, on pouvait lire dans l' Illustration ce petit entrefdet dû à la plume de Busoni :

« L'Académie Française vient de choisir pour son directeur M, A. de Vigny, et aussitôt les ditTérents organes de l'opinion publique de répéter à l'envi que l'Académie avait profité de l'absence de M. Mole pour faire ce choix. Au contraire, c'est de l'absence de M. de Vigny que l'Académie a profité

pour l'appeler aux honneurs du bureau... voilà justement comme on écrit l'histoire. De la retraite lointaine où il s'est confiné dans l'étude et dans la poésie, M. de Vig^ny n'a nulle envie de sortir pour donner l'investiture et l'accolade aux nouveaux élus et bonsoir la compag-nie 1 il faudra aviser à un autre choix ; cet oracle est plus sûr que celui de Calchas ( i). »

Busoni s'abusaiten jouant ainsi le rôle d'augure. Nous savons, par une lettre de Vigny à M^'*' Maunoir que, bien loin de décliner l'honneur qu'on venait de lui faire, l'illustre poète y fut au contraire très sensible et qu'il y vit une réparation de l'inique accueil que lui avait fait M. Mole, le jour de sa réception à l'Académie.

Cependant il ne put s'empêcher de remercier immédiatement Busoni « du mouvement du cœur qui l'avait porté à relever cette sottise glissée avec tant de soin dans plusieurs journaux.

« C'était vraiment, lui mandait-il alors, l'Académie Française elle-même qui devait dire : nous prenez-vous pour des écoliers qui profitent de l'absence d'un des membres pour en élire un autre ? Dans quel journal avez-vous répondu ?... Quelle

^i) Voir l'Illustration du ô octobre 1849.

puérilité! Quand on a vu qu'on ne pouvait empêcher ce retour ou ce repentir de l'Académie Française on s'est hâté de l'empoisonner. Cela décèle un dépit bien violent de mon élection à la présidence et il est bien maladroit de montrer ce dépit à tout le monde. — Celui qui fait dire qu'il était absent ne pense pas que j'étais plus absent que lui de cent lieues. Je me souviens qu'une personne qui tenait à la cour du dernier règne vint à moi tout essoufflée, dans un salon, un soir, me demander comment finirait ce désaccord, je lui répondis :

Le Roi, l'Ane ou moi nous mourrons.

« Je ne me trompais pas. Le trône est mort et on ose à présent me nommer, on reprend courage. — Je ne suis pour rien dans cette résolution, car, depuis le mois de mai i848 que je suis en Aquitaine, je n'ai pas échangé deux lettres avec un seul membre de l'Académie... »

Cette lettre est du 12 octobre 1849. Quelques jours plus tard Vigny rentrait à Paris pour remplir ses fonctions de directeur de l'Académie et ce n'est qu'au mois de juillet suivant qu'il reprenait le chemin du Maine-Giraud.

Pendant ce temp-là, Brizeux était toujours en

LA VIB; politique, LITTEnAlRE ET RELIGIEUSE 221

Italie, et, plus sauvag-e que jamais, ne donnait sig-ne de vieà personne, Est-ce pour le faire sortir de son silence qu'au mois de février i85i Busoni crut devoir insérer dans le Courrier de Paris de r Illustration la petite note que voici :

f( Un poète jeune encore, l'un des rares talents de notre époque et des plus exquis, vient de dire adieu au monde... L'auteur de Marie et des Bretons, Brizeux, s'est fait moine, comme Tasse, avec cette différence qu'il a conservé la plénitude de sa raison et qu'il n'a rien perdu de son talent. »

Toujours est-il que Brizeux prit fort mal la chose et répondit à la note de r Illustration par une autre que Lacaussade communiqua à tous les journaux.

«... Cette belle aspiration pour la vie religieuse, disait le communiqué, lui a été prêtée par une imagination délicate qui, sans doute, a senti par ellemême que, de nos jours, la poésie n'avait guère qu'à chercher la solitude et à se voiler. »

Il y a plus, au risque de s'attirer le reproche de manquer de mesure, Brizeux à son retour en France battit froid à Busoni, mais Vigny eut tôt fait de les jeter dans les bras l'un de l'autre (i), et comme

(i) « ... II a bien tort de vous bouder, écrivait Viu:ny à Busoni, le 12 novembre i85i, car vous le posiez magnifiquement comme Torquato Tasso, à la folie près, et je ne puis croire qu'il ne comprenne pas que du jour où l'on a sig'né une chose imprimée, où l'on a pro-

22 ! ALfHED DE VIGNY

poar se faire pardonner ce moment de mauvaise humeur, Brizeux, reprenant la fonction où Busoni l'avait suppléé, s'employa à corriçer les épreuves de la dernière édition des Poésies complètes de Vigny (i).

nonc '; un discours très long, où l'on a donné un ordre du jour très court, on prend rang parmi les acteurs; que ce qui peut arriver de plus fâcheux à un acteur c'est d'être sans rôle, et que vous lui faisiez jouer là une scène intéressante, mélancolique, qui pouvait causer un redoublement de Afaries aux Bretons et rendre Bretonnes les Parisiennes. J'avais bien lu votre anecdote répétée par les journaux, je n'avais pas cru à son froc, mais j'avais vu sous ce capuchon votre amitié pour lui. Mais il faut excuser les voyageurs qui A-iennent d'un pays si naïf, si candide que Florence, oii sans doute on ne devine rien et où toute finesse est absolument inconnue... »

(i) Gela n'empêchait pas d'ailleurs Busoni de continuer sa correspondance avec le solitaire du Maine-Giraud, et de le tenir au courant de toutes les nouvelles de Paris susceptibles de l'intéresser.

Ainsi, le 1 5 avril t852, Vigny lui écrivait :

< ... Vous ne me dites point si le Pot-deVin d'Auguste Barbier est réimprimé dans ses satires; demandez-lui donc cela de ma part, quand vous le verrez. J'espère que les événements politiques lui ont fourni d'assez beaux sujets de satire. C'est bien de sa faute s'il ne les prend pas au vol...

a Vous avez prononcé en passant un nom qui m'était cher.celui de DUtniT ^mon camarade du collège et à l'armée et mon ami partout. 11 y a un de ses ouvrages dramatiques, imprimé avec ses Soii'ées de Neuilly et sur lequel vous devriez revenir, c'est la conspiration de Mallet. Il y a mis, je crois, plus que Gavé, qui ne connaissait pas comme lui le côté stupiie de l'armée et n'était pas descendu dans ses profondeurs qu'il faut habiter poiir y croire. Il y a là un personnage vrai, curieux et historique, c'est un certain caporal qui fait copier et copie toutes les pièces nécessaires à la conjuration sans les comprendre (a)...

« Qui a créé cette nouvelle Revue de Paris ? {b>,qm la dirige et la soutient? quelle est sa nuana politique? Car, de couleur on n'en

(a) Le caporal Râteau, de la Garde de Paris.

(b) Fondée eu octobre 1831 par Maxime du Camp.

LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE ET RF.LlGIEU'iF. 22.3

« Votre lettre du 19 avril, écrivait celui-ci à l'éditeur Charpentier, le 25 du même mois, se croise avec la mienne partie d'ici le 20 avril. Vous m'envoyez trop tard, et après que j'ai envoyé le bon à tirer, les observations amicales et attentives de mon ami M. Brizeux sur les fautes d'impression et de ponctuation. Elles sont toutes justes. Si vous allez chez l'imprimeur ayez la bonté de faire rectifier ces erreurs, si, par hasard, il en est encore temps.

« La plus grossière faute d'impression serait le titre du poème : le Somnambule, changé en femme. Mais j'espère que ce péché ne souille pas votre édition de cette année, car je remarque avec plaisir que l'édition sur laquelle M. Brizeux a pris cette note est de i84i, tandis que l'exemplaire sur lequel je corrig-e est de l'édition de i846. C'était, je crois, la seconde publiée par vous...

« Je vous prie, si vous voyez mon ami Brizeux, de le remercier de cette attention qu'il a eue de

parle plus. — Que sera la Revue Contemporaine (c)? J'y vois annoncer des écrits de bien des auteurs qui ne me semblent pas de tendres frères. - Lamartine n'a-t-il pas un grand succès pour le Civilisateur '? Il a pris le parti d'être son propre directeur et son seul rédacteur. Il a bien raison... »

iToutes ces lettres de Vig'ny à Busoni ont été publiées par Jules Marsan dans nos Annales romantiques de novembre-décembre 1905.)

(c) Fondée au mois d'avril 1852 par le comte de Belval.

VOUS avertir de ce qui manquait d'épingles à la toilette de ma Muse faite par les imprimeurs. Mais priez-le donc de chercher encore bien vite s'il n'y a pas quelque ceinture ou quelque agrafe détachée, avant que je prononce le mot fatal de bon à tirer. qui équivaut au commandement \feu ! (i). »

Mais Brizeux ne s'occupait pas seulement de la toilette typographique de la Muse de Vigny, il se préoccupait davantage encore de la santé de son ami, qu'il savait chancelante. Et voici la touchante lettre qu'il adressait de Bordeaux à Lacaussade, le 29 décembre i856, en se rendant pour la dernière fois dans le midi :

« Cher ami

« Me voici descendant vers le midi de la France pour raffermir ma santé contre les attaques de ce dernier automne. Je me faisais donc une joie de revoir le soleil, mais le vent souffle très froid suria maison de Bonnafous. Ce qui me semble bien sûr, c'est une mauvaise nouvelle sur la santé de mon cher Alfred de Vigny. Je lui écris, comme à vous, parce courrier; mais, malade, il ne pourrait pas me répondre, et seulement indisposé, ce serait encore

(i) Revue d'histoire littéraire de la France, janvier-mars igiS, Alfred de Vigny et Charpentier, par Jules Marsan.

des lenteurs. Vous qui savez mettre tout en deux lignes, ne tardez pas une minute à m'écrire. Dans deux jours, j'attends votre dépêche à Montpellier (poste restante). Si de Vigny m'appelle, j'accours tout aussitôt près de lui. »

Mais Vigny, qui savait Brizeux malade de la poitrine,se serait bien gardé de l'appeler près de lui. Pourquoi faire, d'ailleurs ? Le mal de l'un n'aurait pas guéri celui de l'autre; or, ni l'un ni l'autre ne manquèrent de courage, ayant à peu près la même philosophie et le même stoïcisme. Qu'on lise plutôt les derniers vers de Brizeux et qu'on me dise s'ils sont moins fiers, dans leur tristesse résignée, que ceux de la Mort du Loup, et des Destinées :

Comme tous ces chanteurs divins mais désolés Qui s'en vont pleurant et voilés,

J'ai vu le 2;ouffre noir des souffrances humaines, La discorde et toutes nos haines.

Mais sur mon front pensif, souvent épouvanté, J'ai remis la sérénité.

A peine ai-je laissé s'exhaler dans les fiè^Tes Un soupir montant sur mes lèvres !...

Que sert en la sondant d'irriter votre plaie, Martyrs attachés sur la claie !

Une fatale loi règne et pèse sur nous, Sentence d'un maître en courroux !

Brizeux, après un assez long séjour à Montpellier, mourut dans cette ville le 3 mai i858.

« Quand je serai mort, disait-il à Saint-René Taillandier, dont le dévouement fut admirable, dites que la Bretagne devrait bien ouvrir une souscription pour faire transporter mon corps dans ma patrie. J'ai fait cela moi-même pour Le Gonidec. »

La Bretagne n'eut pas cette peine. Ce fut Alfred de Vigny qui s'employa tout de suite auprès de M. Fould, ministre d'Etat, pour que le dernier vœu de son pauvre ami fût exaucé.

Et c'est moi qui, trente ans plus tard, avec le concours de Jules Simon, de Renan et de quelques autres Bretons de marque, eus la joie de lui faire ériger (i) dans sa ville natale une belle statue de marbre blanc.

(i) Le 9 septembre 1888.

(suite du petit cénacle)

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