‹ Alfred de Vigny (volume 3)Chapitre 17 sur 33 · EMILE PÉHANT. PITRE-CHEVALIER · texte numérisé non relu

EMILE PÉHANT. PITRE-CHEVALIER

§ I, — Fragment du Journal (Vtin poète. — Le pays guérandais. — Enfance et jeunesse d'Emile Péhant. — Un sonnet de Péhant à Pitre-Chevalier.

§ II. — Le poète chez Pitre-Chevalier. — Ses vers sur Elisa Mercœur. — Ses livres dhistoire. — Lettre inédite de Vio-ny au marquis de Torcy. — Pitre-Chevalier et le Musée des Familles. — Il meurt trois mois avant Alfred de Vigny.

§111. — Le roman des Deux Jeunes Jîlles. — Lettre inédite de Vigny à ce sujet. — Premiers rapports du poète avec Emile Péhant. — Celui-ci veut provoquer Buloz à l'issue de la représentation de Chatterton . — Les Sonnets de Péhant. — De l'influence de Chatterton sur les jeunes poètes du temps. — Le suicide d'Escousse et Le Bras. — Emile RouUand et Elisa Mercœur. — Une suite au poème A'Eloa. — Le Corps et VAme de Péhant. — Vig'ny le fait nommer professeur de rhétorique à Vienne. — Péhant se lie avec Ponsard. — La s^enèse de Lucrèce. — Lettre de Vigny.

§ IV. — Péhant est envoyé à Tarascon. — Il a pour élève Roumanille. — Ce que ce félihre hii écrivait quarante ans plus tard. — La Revue de Vienne et les débuts de Ponsard. — Le triomphe de Lucrèce. — Lettre inédite de Ponsard à ce sujet. — Lucrèi'e jugée par Vicier Hugo. — Emile Péhant publie des vers de jeunesse de Ponsard dans la Gazette de

France. — Brouille des deux amis à ce sujet. — Péhant bibliothécaire de la ville de Nantes.

|V. — Une nouvelle chanson de sieste. — Jeanne de Belleville par Emile Péhant. — Victor de Laprade fait l'éloge de ce poème dans le Correspondant . — Correspondance inédite de l'auteur de Psijché avec l'auteur de Jeanne de Belleville. — Emile Péhant publie Jeanne la Flamme. — Son décourag'ement en ses dernières années. — Sa mort. — Un ex-voto dans réo^lise de Guérande.

On lit dans le Journal d'un poète, sous la date de i835 : « Il m'est arrivé ce mois-ci trois choses heureuses : Emile Péhant, placé à Vienne comme professeur de rhétorique. Sauvé. — Chevalier, marié par amour, et heureux. — Léon de Wailly a hérité de 5oo.ooo francs, dit-on. Que les autres soient heureux, au moins, leur vue me fait du bien! »

Quel était cet Emile Péhant qu'Alfred de Vig-ny se réjouissait en ces termes de savoir sauvé ? D'où venait-il ? Qu'a-t-il fait ? Qu'est-il devenu ? C'est ce que je voudrais conter ici, car son nom ne dit rien au public, et tout ce que les biographies du temps nous apprennent à son sujet, c'est qu'il prit part, avec la bande des Jeun -France, à la bataille qui se livra autour de Chatterton.

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Si jamaispays fut capable d'exercer une influence morale sur l'esprit d'un poète-né, c'est bien la presqu'île guérandaise. Impossible de trouver le long de la côte bretonne une langue de terre plus morne, d'un aspect plus sauvage, d'une désolation plus vive et plus prenante. Encore le littoral a-t-il perdu beaucoup de son caractère, depuis que ies baigneurs l'ont semé de chalets de toutes les formes et de toutes les couleurs. Quant on pénètre dans la presqu'île en venant de Saint-Nazaire et qu'on embrasse du regard tout le triangle compris entre les clochers de granit du Croisic, du bourg de Batz et de Guérande, l'œil n'est arrêté, entre ces hautes tours, par rien qui puisse le distraire ou seulement le rafraîchir. Il semble que le feu du ciel ait passé par là,, tant le sol est brûlé. Pas un arbre, fùt-il tordu par le haie, pas une haie, pas un bouquet de verdure. Le désert ne doit pas être plus triste, Et c'est un désert aussi que cette vaste étendue de terrain, couleur de tourbe, où le vent fait rage, mais un désert d'eau marine, au lieu d'être un désert de sable, car la mer l'envahit de plusieurs côtés à marée haute pour alimenter les salines où les paludiers font la cueillette du sel.

Tel est le spectacle qu'on a devant les yeux sous les remparts de Guérande. La légende veut que la

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mer ait baigné le pied de ces murs du temps que l'èvêque intrus Gislard, le seul évêque qu'ait eu cette ville (r), haranguait le peuple et les seigneurs du haut de la chaire extérieure de l'éçlise Saint- Aubin. A présent, elle en est éloig-née de près de deux lieues. Mais on la découvre admirablement tout de même par-dessus les gros villages qui bordent la côte, et sa nappe bleuâtre, qui le plus souvent est couverte de brume, ajoute encore à la mélancolie qui se dégage de l'air ambiant de la presqu'île guérandaise.

C'est dans cette petite cité bretonne, enfermée comme au moyen âge dans sa ceinture de pierre, que Péhant vint au monde, le 19 janvier i8i3 (2).

(i) Gislard vivait au ix° siècle, sous le règne de Nominoë, qui, pour se venger de l'èvêque de Nantes, Actard, l'avait intronise à sa place, de sa propre autorité. Quand Actard remonta sur son siège, après la mort de Nominoë. Gislard se cantonna à Guérande, où il continuad'exercer les fonctions épiscopales dans la partie du diocèse de Nantes comprise entre la Vilaine, le Samnon, l'Erdre, la Loire et la mer, bien que le pape l'eût excommunié.

'2* Voici son acte de naissance :

L'an mil huit cent treize, le dix neuf janvier, à midi. Par-devant nous, maire, officier de l'état civil de la commune de Guérande, canton dudit, arrondissement de Savenay, département de la Loire- Inférieure, est comparu le sieur Jean-Cl.iude Péhant, chirurgien, demeurant en cette ville, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né ce jour à dix heures du matin, de lui déclarant, et de dame Victoire-Jeanne-Agathe Eîiennez, son épouse, et auquel il a donné les prénoms de Émile-Jules-Fulgence.

Les présentation et déclaration ont été faites en présence des sieurs Marie-Alexis Le Bel, âgé de trente-si.K ans, négociant, et de

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Son père, qui était chiruri^ien, lui donna les prénoms d'Emile-Jules-Fulgence. Celui de Fulg"ence, étrang-er au pays, se rattachait dans son esprit au souvenir d'une aventure assez romanesque. Le docteur revenait de Vire, où il était allé recueillir un modeste héritage, quand, sur le point d'entrer dans une forêt, un enfant d'une douzaine d'années lui fit signe d'arrêter son cheval. C'était pour le prévenir que des voleurs étaient embusqués dans cette forêt et lui indiquer un autre chemin. M. Péhant remercia avec effusion son jeune sauveur et lui demanda son nom avant de le quitter.

— Je m'appelle Fulgence, dit le gamin.

— Eh bien, mon petit, je te promets de donner Ion nom au premier fils qui me viendra.

Et voilà comment Emile Péhant fut appelé Fulgence. A quatre ans, il perdit son père (i). Sa jeu- François Ollivier, âgé de trente-huit ans, marchand, demeurant en cette ville. Et ont, le père et les témoins, signé avec nous, après qu'il leur a été fait lecture du présent acte. Signé : Péhant, Le Bel, Ollivier et Méresse, maire.

La maison où est né Emile Péhant existe encore. Elle est située à l'entrée de la rue de Saille et est occupée actuellement par M* Fabré, notaire. M. Jean-Claude Péhant l'avait achetée en [8n. Elle fut vendue par sa veuve en 1821 et appartient aujourd'hui à la famille de Sécillon. (Renseignements fournis par .M" Benoist, notaire à Guérande.)

(1) Jean-Claude Péhant, chirurgien-accoucheur, était né à Lorient le 23 juillet 1761, de Claude Péan et de .Marie-Thomase Fricani. 11 mourut à Guérande le 22 mai 1817. Il avait donc 50 ans, et non 44i comme le dit son acte de décès.

nesse se ressentit cruellement de la gêne où tomba sa mère, restée veuve avec trois enfants. Cependant, comme il était doué d'une intelligence très précoce cl qu'il avait grande envie d'apprendre, M"'» Pé- Iiant (i), qui avait obtenu par faveur un bureau de tabac et qui possédait une certaine culture, le mit d'abord au petit séminaire de Guérande, où il fit la plus grande partie de ses études, et puis au lycée de Nantes, où il les termina de la façon la plus brillante. Après quoi, se sentant la bride sur le cou, il prit la diligence de Paris sous prétexte de faire son droit, en réalité afin de tenter la fortune dans la carrière des lettres. Car il courtisait depuis longtemps les Muses et, comme la plupart de leurs nourrissons, il avait foi dans son étoile. Pourquoi, d'ailleurs, en aurait-il douté, quand Evariste Boulay-Paty, Élisa Mercœur et Auguste Brizeux, ses compatriotes, étaient devenus célèbres du jour au lendemain avec un mince volume de vers? S'il avait su que l'auteur de Marie était parti pour Rome avec des lettres de recommandation de Lamennais, et que Chateaubriand protégeait ouvertement tous les Bretons qui tenaient une plume, il aurait espéré

( I ) La çrand'mère maternelle de Péhant était née de Percy. elle était la sœur de Madame et de l'abbé de Percy, (jue Barbey d'Aurevilly a mis en scène dans son roman du Chevalier des Touches.

davantag'e encore. Il est vrai que, lorsqu'il arriva à Paris, le premier ne song-eait qu'à tirer vengeance de l'encyclique Mirari vos, qui l'avait foudroyé, et que le second, en se constituant le défenseur de la duchesse de Berry, avait perdu tout crédit dans le monde gouvernemental.N'importe;à défaut de l'appui de Chateaubriand et de Lamennais, qu'il aurait pu solliciter, il restait à Péhant l'amitié de son camarade Pitre-Çhevalier, qui l'avait devancé à Paris et à qui il a dédié ce sonnet touchant :

Chevalier, que toujours l'amitié nous rassemble. Le but où nous tendons est un roc escarpé, D'un manteau nébuleux sans cesse enveloppé, Où tant se sont perdus qu'en les comptant je tremble.

Pourtant avec courage avançons : il me semble Que le brouillard déjà s'est un peu dissipé. .J'entrevois le sommet par le soleil frappé... Cherchons, mais prenons soin de n'arriver qu'ensemble.

Si l'un de nous, trop las, s'arrêtait en chemin,

Que son ami l'attende ou lui prête la main :

Le laisser pour monter, oh! ce serait un crime!

Car lorsqu'on est amis, amis comme nous deux ! 11 vaut bien mieux tomber ensemble au même abîme Qu'un rester aux enfers quand l'autre touche aux cieux.

Pierre-Michel-François Chevalier, dit Pitre-Chevalier, était né à Paimbœuf, le i(j novembre 1812.

Ils étaient donc du même àg-e et du même déparlement. J'ajouterai qu'ils n'étaient guère plus riches l'un que l'autre ; mais, plus heureux que Péhant, Chevalier avait encore son père (i), et il eut la chance d'épouser, en i835, une jeune fille de bonne noblesse, M'ie Marie-Rose-Gamille Decan de Chatouville (2), qui s'était éprise de lui après avoir lu ses vers. Car il était poète, lui aussi, et son premier volume de poésies, paru en même temps et chez le même éditeur que celui de Péhant, sous le titre : les Jeunes filles^ mystère, contient d'assez jolies choses. Inutile de dire, le sous-titre du livre l'indique assez, que Chevalier s'était inspiré d'Alfred de Vig-nj. Voici la pièce liminaire du recueil :

AUX VIERGKS

Etres mystérieux, vieryes, d'où venez-vous ? Si le Ciel vous l'a dit, vierges, dites-le-nous !

Non, vous ne devez pas naître comme nous autres : Vos corps plus éthérés,plus frêles que les nôtres. Ils ne sont pas pétris, vos beaux corps embaumés. Avec le vil limon dont nous sommes formés... Et les divinités de ces purs sanctuaires, De ces murs transparents les blanches j)risonnières,

(i) Pierre Chevalier était constructeur de navires à Paimbœitt'. .

(2) Elle était fille du procureur s:cnéral près le Parlement de Paris. Elle a écrit un certain nombre de nouvelles sous le pseudonyme de Lady /nne.Elle mourut en i858, laissant une fille unique qui devint M"" Edmond Bonnaffé.

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Ne portent pas au front la tache dont Satan Pour la mort de l'enfer marqua les fils d'Adam.

Comment naissez-vous donc ? Quelle langue à la terre

Peut de votre origine apprendre le mystère?

N'êtes-vous point les sœurs de la blonde Eloa

Que ce divin poète un jour nous révéla ?

Séraphins inconnus qui nous cachez votre aile,

Des pleurs de Jésus-Christ naquîtes-vous comme elle

Quand, du nord au midi, les légions de feu

Vont et viennent sans fin sous le souffle de Dieu,

N'ètes-vous pas les fleurs qui, durant les nuits calmes.

Sur le monde en passant laissent pleuvoir leurs palmes ?

Elus disgraciés, Dieu vous condamne-t-il

A pleurer quelque temps avec nous, dans l'exil ?

Descendez-vous la nuit dans ces pâles étoiles

Qui sur l'Océan bleu glissent comme des voiles '?

Du soir ou du matin l'esquif éblouissant

Aux bords de l'horizon vous met-il en passant ?

Est-ce vous qu'à minuit la blanche lune escorte ?

Que la rosée annonce et que la mer apporte ?

Etres mystérieux, vierges, d'où venez-vous?

Si le ciel vous l'a dit, vierges, dites-le-nous.

Je citerai encore quelques stroplies de la pièce que Chevalier fit sur la mort d'Elisa Mercœur:

Passant, te souviens tu d'avoir vu par la ville S'avancer, l'autre jour, un modeste cercueil, Sans cortège menteur et sans pompe inutile. Qu'escortaient seulement quelques amis en deuil?

N'as-tu pas remarqué comme au char funéraire Du corps qu'il emportait le faix semblait léger ? Et comme — en s'inclinant sur le drap mortuaire — Les vierges se montraient les fleurs de l'oranger ?

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Et cet homme, au front vaste, à la tête baissée. Dont le rearard sclaçait d'un respect imprévu. Et qui marchait — causant seul avec sa pensée, Derrière ce cercueil, cet homme, Tas-tu vu ?...

Eh bien, elle enfermait, cette bière muette^ Une lyre angélique et brisée à jamais.

Ce char portait aux vers une vierge poète ! C-'est toi, pauvre Elisa, c'est toi qui t'en allais !

Et cet homme passant sous sa majesté sainte, N'as-tu donc fias baissé les yeux en le voyant ? X'as tu donc pas frémi de respect et de crainte? Cet homme qui priait... c'était Chateaubriand.

Ces vers sont d'assez bonne qualité, et, sans s'abuser sur leur valeur. Chevalier, qui n'avait que vingt-deux ans quand il les fit, pouvait espérer qu'avec des efforts et de la patience il s'illustrerait, comme un autre, au service des Muses. Mais soit qu'il doutât de ses moyens, soit qu'il fût pressé de gagner sa vie, après s'être essayé dans le roman, il se voua de préférence aux travaux d'histoire, en quoi il fut bien inspiré, puisque c'est là (ju'il trouva la renommée dont il jouit encore. Alfred de Vigny avait douerai son d'écrire un jour au marquis de Torcy :

« 19 avril 1847.

« Vous me priez, Monsieur, de vous édifier sur le talent et les travaux de M. Pitre-Chevalier, votre

parent. Mon opinion est loin d'avoir l'autorité que vous lui supposez, mais je prendrai plaisir à vous la donner.

« Je ne pense pas qu'il soit nécessaire que je rappelle à son parent le nombre et la diversité de ses écrits, ses poésies et ses travaux de critique littéraire, ni que j'entre dans une analyse détaillée de son histoire de la Bretag-ne ancienne et moderne qui, sans doute, est entre vos mains.

« Mais en considérant l'ensemble de ses ouvrag"es, je dois vous dire qu'ils sont ceux d'un esprit ferme et laborieux et d'un excellent écrivain ; qu'une érudition étendue et patiente a été labase de ses œuvres historiques qui sont les plus importants de ses écrits ; que des sentiments d'honneur et de patriotisme éclairé, une connaissance approfondie des chroniques anciennes et des faits de nos jours nourrissent d'une substance forte et saine ce grand et durable travail sur la Bretag-ne et ses habitants ; qu'un style sage et çrrave en est la forme et que, souvent empreint des chroniques qu'il parcourt, il présente habilement sans effort apparent (par le choix des expressions) un tableau vrai du siècle au milieu duquel il vous transporte.

« Je crois que cette double histoire de la Bretagne et de la Vendée restera parmi nos bons monu-

ments historiques, et le caractère de l'auteur, sa vie sérieuse et honorable nous sont, aussi bien que son âge, encore peu avancé, une garantie sûre des excellents travaux qui suivront ceux qu'il a déjà mis au jour, et quijouissent d'une juste et durable célébrité.

« Croyez, Monsieur, que ce n'est point l'amitié que j'écoute ici, mais la justice, comme il sied en pareille matière, et que je me suis attaché plutôt à modérer qu'à exagérer le bien que je pense de l'auteur et de ses ouvrages.

« Sans avoir l'honneur de vous connaître, je suis charmé, Monsieur, de vous être agréable en ceci, j'en saisirai l'occasion toutes les fois que vous m'en témoignerez le désir, et je vous prie d'agréer l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

« C'e ALFRED DE VIGNY (l). ))

Cette lettre était à peine parvenue à son adresse que le gouvernement, ratifiant à son insu l'opinion de Vigny, nommait Pitre-Chevalier chevalier de la Légion d'honneur (28 avril 1847).

\J Histoire de la Bretagne, par Pitre-Chevalier, se lit toujours avec plaisir. Certes, elle est loin de

(i) Communiqué par le capitaine Pierre Bonnaflfé, petit-fils de Pitre-Chevalier.

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valoir celle de M. Arthur de la Borderie, mais il convient, pour la juger, de se reporter au temps où elle fut écrite. En i844, la documentation des historiens qui travaillaient dans le vieux était plutôt sommaire, et pour cause: les archives départementales étaient si mal tenues que les érudits ne pouvaient song'er à utiliser leurs richesses. Par suite, les ouvrages d'histoire n'étaient guère que de la vulgarisation. C'est donc le défaut de ceux de Pitre- Chevalier, mais ils sont tout de même fort intéressants et, grâce à la profusion des gravures dont ils sont ornés, en même temps qu'ils charment l'esprit, ils réjouissent les yeux.

Quelques années après, Pitre-Chevalier se rendit acquéreur du Musée des Familles, dont il fit « une véritable encyclopédie à l'usage des gens du monde, des curieux, de la jeunesse, et des femmes «, et, avec les bénéfices qu'il réalisadans celte publication, il fonda non loin de Trouville la station de Villerssur-Mer.

Il habitait alors à Paris, rue des Écuries-d'Artois, n'' 38, un somptueux appartement où, pendant ses dernières années, il se délassait à mettre en scène des blueltes dramatiques de sa composition. Son salon était le rendez-vous du Paris mondain, littéraire et artistique. On y faisait alternativement des

lectures et de la musique; on y jouait la comédie ou des charades en costume; Vieux-Temps v donna des concerts, et Charles Dickens y parut durant l'hiver de 1862. J'ai à peine besoin d'ajouter que Pitre-Chevalier visitait souvent Alfred de Vig-ny, dont il était le voisin.

Il mourut trois mois avant lui, le iBjuin i863, emporté en quelques jours, par un érysipèle, et l'année dernière la Société académique de Nantes, avec le concours du Souvenir littéraire^ a fait poser sur la façade de sa maison, rue des Ecuries-d' Artois, une plaque commémorative.

Nous avons dit que Pitre-Chevalier s'était essayé dans le roman. Il semble qu'Emile Péhant l'ait précédé dans cette voie, car une lettre d'Alfred de Vigny, en date du 20 décembre r833, nousapprend qu'il débuta, lui aussi, par une œuvre d'imagination en prose.

a II me paraît impossible. Monsieur, lui écrivait Alfred de Vigny, que votre roman des Deux jeunes Filles n'aài pas dans le mondele succès qu'il mérite ; vous êtes poète, je n'en veux pour preuve que votre élégie : Une plainte. Ce qu'elle a d'émotion triste

L\ VIE POLITIQUE, LITTÉhAIUE ET UEr.lGIEUSE 2^1

et profonde n'y est pas affaibli par la forme que rous avez choisie sévère et que vous avez conservée telle jusqu'au bout. Tout ce qu'il me sera possible de faire pour qu'on vous rende bientôt justice, je le ferai, et j'espère que l'heure ne tardera pas longtemps à venir pour vous faire prendre votre rang-; votre talent très réel m'en donne l'assurance.

« J'ai malheureusement à dévorer moi-même une part du calice que vous croyez avoir épuisé. J'irai vous voir pour vous donner un peu de courag-e, quoique le mien me suffise à peine à présent.

« Croyez à tout le dévouement que je vous ai promis et que je ne cesserai de vous prouver.

« ALFRED DE VIGNV ( l). »

Ce qu'était le roman des Deux Jeunes Fi/les, je suis bien empêché de le dire, mes recherches pour en retrouver un exemplaire étant demeurées infructueuses, et Péhant, comme s'il avait renié son [)remier ouvrage, ayant omis de le comprendre parmi ceux de sa jeunesse et de son àg-e mûr. Mais pour qu'Alfred de Vigny ait jugé à propos d'en complimenter l'auteur de la façon qu'on vient de voir, il fallait bien que ce péché de jeunesse fût digne d'autre chose que d'absolution, car le poète iV Eloa

(i) Lettre inédite.

2^2 ALir.ED DE VIGNY

n'était pas ce qu'on appelle un donneur d'eau bénite. II a même reproché plus d'une fois à ses illustres amis « les fades compliments par lesquels ils encouraijeaieiit et ég-araient des jeunes g-ens dont ils n'avaient pas même lu les œuvres». — «Je n'ai jamais oublié Escousse, écrivait-il un jour à M"''Maunoir; cet enfant gâté fut vraiment asphyxié par des élog'es insensés qui le plaçaient auprès de Shakespeare, si ce n'est un peu plus haut. Lorsque son second ouvrage tomba, croyant qu'il n'avait plus qu'à mourir, il se tua, comme vous savez, en compagnie d'un autre enfant, perdu par le compliment parisien (i). »

Alfred de Vigny était donc sincère en écrivant sa lettre à Emile Péliant, et je ne m'étonne pas qu'il ait été fiappé par la forme sobre et sévère dans laquelle le jeune poète coulait déjà sa pensée, car cette forme simple, exempte d'emphase, était un peu la sienne : Péiiant, à l'exemple des deux ou trois Bretons qui marquaient alors dans les lettres, ayant élu Vigny pour son maître et modèle. La m

preuve, du reste, que Viguy lui était vraiment dévoué, c'est que, deux jours après, il lui adressait le billet suivant :

(i) Revue de Paris du i5 août 1897.

LA VIE POLITIQUE, LITTÉKAIKE ET RELIGIEUSE 2l[^

(.(. Dimanche, 22 décembre 1833.

« J'ai le bonheur de pouvoir offrir à M. Péhant un emploi qui n'aura rien que d'honorable et qui l'occupera sous peu. C'est une ressource momentanée ; je le prie de vouloir bien en venir causer avec moi demain lundi, entre onze heures et midi; et qu'il pense surtout que je ne l'oublie pas un moment.

« ALFRED DE VIGNY (l). »

Telle était la manière dont l'auteur de Cinq-Mars recrutait ses disciples. Et comme un bienfait n'est jamais perdu, quand celui qui en est l'objet n'a pas l'âme vuli^aire, un an plus tard, lors des représentations de Chatterton, Emile Péhant fut au premier rang- de la troupe enthousiaste qui porta la pièce aux nues.

On lit à ce sujet dans les Mémoires inédits de Sainte-Beuve: « Planche a assez rudement traité de Vigny dans la Revue, tenant avant tout à montrer qu'il est souverainement indépendant en critique et qu'il ne relève pas plus de la rue des Ecuries-d'Artois (style de Planche) que de la place Royale, et que, s'il a souffleté Huyo, ce n'est pas par adoration

(i) LeUre incdile.

244 ALFHtD DE VIGNY

pour le dieu d'Éloa. L'arlicle de Planche a soulevé des scandales et de vives colères dans le petit monde idéaliste et de dilettantisme poétique qui se meut autour de Yigny.Péhant, Jeune auteur de sonnets, a quasi demandé Bulos en duel. Emile Desrhamps s'est remis au vers et a rimé une ballade sur Chatterton; Barbier, qui est l'aristocrate poétique le plus raffiné, qui n'aurait dû faire que des Piantoet des sonnets artistiques... Barbier et tous les autres poètes à la Chatterton de ce petit monde crochent sur Planche qui lève la tête; ils sont confits dans ce succès qui n'a pas été de coterie le premier jour, mais qui l'est vite devenu !... »

Pé/tant, Jeune auteur de sonnets!... Sous la plume de Sainte-Beuve cette simple mention équivaut à la mise à l'ordre du jour d'un sous-lieutenant dans l'armée. Et, en elFet, Emile Péhant avait publié chez Ebrard, au mois d'octobre i834, un petit volume de sonnets qui ne valaient certainement pas le sonnet sur Michel-Ange de Barbier, mais dont quelques-uns pouvaient rivaliser avec les plus beaux des Consolations et des Pensées d'Août.

Force nous est donc de nous y arrêter.

Sonnet, gentil sonnet, poème-colibri, De prendre ta volée cntln l'heure est venue : L'air manque au nid étroit qui ta servi d'abri, Tandis qu'un large ciel rit à sa bienvenue.

LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE KT RELIGIEUSE 2^b

Pars donc, mais sois modeste, ô mon sonnet chéri ; Dieu ne t'a pas créé pour affronter la nue, Des eff'orts excessifs t'auraient bientôt flétri : Ne monte pas qui veut à la sphère inconnue !

Reste près des gazons, effleure les ruisseaux, Mêle ta voix légère à la voix des oiseaux. Baigne ton aile aux fleurs dont avril se parsème.

Pour être humble, ton sort n'en sera pas moins doux ; Le roitelet n'est guère admiré, mais on l'aime... Heureux roitelet! l'aigle en est parfois jaloux.

Tel est le prélude du recueil, mais ce sonnet-préface, d'allure pimpante et légère, ne donne point le ton général de ceux qui suivent. Et le roitelet, à qui le poète vient de donner si modestement la volée, aura tout à l'heure des coups d'aile et des cris d'une autre portée et d'une autre envergure. Il n'est pas jusqu'au style un peu gauche, mais sobre et ramassé, où le mot propre et direct remplace ordinairement la métaphore et exprime toujours une idée et un sentiment, qui ne donne à la pensée quelque chose de fier et de robuste. En tout cas c'est la marque originale du livre, et ce par quoi il tranche sur la plupart de ses contemporains. Par ailleurs, les sonnets de Péhantsont tout aussi romantiques que ceux de Musset et de Sainte-Beuve, si le romantisme est avant tout l'épanouissement de la poésie personnelle. La note qu'ils font entendre, nous l'avons déjà entendue dans les Méditations et dans Joseph Dfilorme.

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C'est toujours la plainte du malheureux qui souffre et se désespère, mais ici la souffrance est surtout physique, le cri qui domine est le pire de tous, puisque c'est le cri de la misère et de la faim. J'ajoute que l'accent est d'une émotion si poignante qu'il dépasse les limites de l'art et trahit la chair qui saigne. Lisez plutôt les deux sonnets que voici :

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