LOUIS RATISBONNE
talent de Ratisbonne et son admiration pour l'œuvre du grand poète furent pour une bonne part dans la sympathie et puis dans l'amitié que lui témoig-na bientôt Alfred de Vigny. Ratisbonne était jeune; il représentait assez bien la génération dont Vig-ny disait, dans l'Esprit pur :
Jeune postérité d'un vivant qui vous aime ! Mes traits dans vos regards ne sont pas effacés ; Je peux en ce miroir me connaître moi-même, Juge toujours nouveau de nos travaux passés !
De plus, lorsque Louis Ratisbonne entra dans son intimité, Vigny ne recevait presque plus personne. C'est à peine si quelques intimes continuaient de franchir son seuil. « Il fallait, m'écrivait un jour M. Philibert Audebrand, de la vertu pour l'aller voir, d'autant plus que, se croyant le jouet de la destinée, il était tombé dans une misanthropie qui, à la longue et sous l'empire du mal qui le rongeait,étaitdevenue presque du désespoir. Ratisbonne eut cette vertu. A la fin, il n'y avait guère que ce rejeton d'une race persécutée pour lui faire cortèee. »
Ce serait donc surtout pour lui marquer sa reconnaissance que Vigny l'institua son légataire universel. Encore ne lui légua-t-il que la propriété de ses œuvres littéraires qui avaient été publiées jusqu'à sa mort. C'est à d'autres mains tout aussi
pieuses et beaucoup plus chères, c'est à M™«Lachaud qu'il confia le soin de mettre au jour, quand le moment serait venu, la plus grande partie de ses œuvres inédites, achevées ou non, et dans le nombre se trouvent ses Mémoires qui, d'après les quelques frag-ments qu'on en a publiés, compléteraient sur plus d'un point le Journal d'un Poète.
Quand parut ce Journal^ que Louis Ratisbonne avait tiré des manuscrits à lui légués, Pauthier, qui savait que Vigny avait l'habitude de consig-ner jour à jour usque ad mortem ses impressions et ses pensées sur de grandes feuilles de papier blanc, demanda au légataire universel pourquoi il s'était arrêté à la Révolution de i848. Et sa réponse textuelle, que je tiens d'un ami commun à tous les deux, fut celle-ci : « Mon cher, j'ai jugé qu'il n'y avait pas à publier la suite, parce que, de r852 à i855, mon illustre ami, comptant entrer au Sénat, s'était fait bonapartiste! et c'est ce que je n'ai pas voulu rendre public. »
Ainsi, d'après Louis Ratisbonne, Alfred de Vig-ny serait devenu sur le tard bonapartiste par intérêt. Jusqu'à preuve du contraire, je m'inscris eu faux contre celte imputation, car la question d'intérêt — et par ce mot j'entends les honneurs aussi bien que l'argent — ne me semble pas être jamais entrée en
lig-ne de compte dans les raisons qui déterminèrent l'évolution politique de Vigny (i).
Rovaliste à la façon de Lamartine, il blâma comme lui les Ordonnances, et, comme lui, il eût démisssionné après les journées de Juillet s'il avait exercé des fonctions quelconques. Et pourtant le gouvernement de la Restauration ne l'avait pas g"âté. Nommé capitaine à l'ancienneté, après neuf ans de service, il n'avait même pas été décoré, lors du Sacre de Charles X, quoiqu'il eût alors un aussi beau nom que Victor Hugo. Et peu de temps avant la révolution de i83o, on lui avait refusé le poste diplomatique que sa mère avait sollicité pour lui (2). Ses écrits déplaisaient à la Cour, elle le trouvait séditieux (3). Cela ne l'empêcha pas d'être prêt à défendre le trône, quand il s'écroula, et de sortir
(i) Nous ne tarderons pas, d'ailleurs, à être fixés sur ce point, M. Tréfeu, g'endre de Louis Ratisbonne, devant publier prochaineraenl la suite du Journal d'un Poète.
(2) Aug. Barbier, Souvenirs personnels, p. 362.
(3) Son Cinq-Mars, quoique bien accueilli, ne paraissait pas très orthodoxe, et cette phrase de Lamennais, qu'il avait mise en épigraphe au chap. XX, avait dû faire dresser l'oreille à plus d'un ultra :
« Les circonstances dévoilent pour ainsi dire la royauté du génie, dernière ressource des peuples éteints. Les grands écrivains... ces rois qui n'en ont pas le nom, mais qui régnent véritablement parla force du caractère et la grandeur des pensées, sont élus par les événements auxquels ils doivent commander. Sans ancêtres et sans postérité, seuls de leur race, leur mission remplie, ils disparaissent ca laissant à l'avenir des ordres qu'il exécutera fidèlement. »
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son vieil uniforme. « Si le roi, disait-il, appelle tous les officiers, j'irai. » — On ne l'appela pas, et, la révolution accomplie, il écrivit dans son Journal :
« On vient défaire sans moi une révolution dont les principes sont bien confus. — Sceptique et désintéressé, je regarde et j'attends, dévoué seulement au pays dorénavant. »
Il ne se rallia pas à la monarchie de Juillet^ quelque sympathie qu'il eût pour la personne de Louis-Philippe. Il ne la combattit pas davantage. Il avait pour principe qu' « on ne doit avoir ni amour ni haine pour les hommes qui g-ouvernent. On ne leur doit que les sentiments que l'on a pour son cocher, il conduit bien ou il conduit mal, voilà tout. La nation le garde ou le congédie, sur les observations qu'elle fait en le suivant des yeux (i). »
Mais il était citoyen, il fit son devoir. Il organisa la 2e compagnie du 4^ bataillon de la première légion de la garde nationale et commanda si militairement le 4® bataillon que Louis-Philippe, passant un jour en revue la milice parisienne, arrêta son cheval devant lui, et, lui ayant ôté son chapeau :
— Monsieur de Vigny, je suis bien aise de vous voir et de vous voir là. Votre bataillon est très beau,
(i) Journal d'an Poète, p. 243.
dites-le à tous ces messieurs de ma part, puisque je ne peux le faire moi-même (i).
11 ne tarda pas cependant à donner sa démission pour raison de santé. Le iSjuin 1882, il adressait la lettre suivante à M. Martin, lieutenant-major •de la garde nationale, rue du Faubourg-du-Roule, n° 24 :
« Je m'empresse de répondre au billet que je viens de recevoir pour lagarde du 24 juin.
« Les souffrances graves qui me firent admettre au traitement de réforme après treize ans de services, en 1827, étant capitaine au 55*^ régiment de ligne, souffrances qui sont enregistrées et détaillées aux bureaux du ministère de la Guerre, se sont accrues nouvellement par suite de l'épidémie (jui m'a frappé et retenu au lit pendant six semaines.
« Cet état de santé me rendabsolument impossible tout service dans la garde nationale.
« Ce sont ces motifs trop puissants que j'ai déjà détaillés, il y a peu de temps, qui m'ont empêché de me rendre aux propositions qu'on a bien voulu me faire de me porter comme candidat pour reprendre les fonctions de chef de bataillon dans le 4® bataillon que j'ai eu l'honneur de commander et
(i) Journal d'un Poète, p. 5i.
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dans lequel j'ai vu avec reconnaissance que j'avais laissé quelques souvenirs.
« Veuillez bien, Monsieur, communiquer ma réponse à qui de droit et me faire savoir si elle aura paru suffisante. Dans le cas contraire, je m'empresserais de produire les certificats nécessaires. J'espère cependant que la mémoire des soins que je donnai à la formation si importante de la çrarde nationale, soins dont le roi même a bien voulu me remercier plusieurs fois, suffira pour faire ajouter foi à la gravité de mes excuses.
« Agréez, Monsieur, l'assurance de ma haute considération.
« ALFRED DE VIGNY (f). »
Les raisons de santé invoquées dans cette lettre étaient-elles les seules qui lui avaient dicté cette lettre? Je voudrais le croire, mais je remarque que sa démission coïncida avec la prise d'armes, en Vendée, de la duchesse de Berry,et je trouve dans son Journal, à l'année i832,les lignes suivantes;
« Si quelque chose ne me repoussait, je ferais un hymne à la duchesse de Berry,qui vient comme une madone :
Son enfant dans ses bras et son lis à la main, (i) Lettre inédite tirée des Archives départementales de la Seine.
« Mais quoi! faire la cour à une infortune aussi belle, c'est se confondre avec ceux qui se préparent des faveurs pour l'avenir. Je n'ai point d'enthousiasme pour sa cause ; sans quoi je serais allé combattre et non chanter. »
Ilg-arda donc une attitude expectante durant tout le règ-ne de Louis-Philippe (r), et malgré les nombreux témoignag^es de sympathie qu'il reçut de la part du roi-citoyen; malgré la croix de la Lég-ion d'honneur qui lui fut donnée en i833; malgré l'offre de la pairie qui lui fut faite un peu plus tard, il n'eut même pas une larme pour la mort tragique du duc d'Orléans, par la grâce de qui Chatterton avait été joué à la Comédie-Française. Où l'opinion générale vit un malheur public, lui ne vit que la fatalité.
C'est que, dès 1 835, il pensait que « le seul gouvernement dont à présent l'idée ne soit pas intolérable, c'est celui d'une république dont la constitution soit pareille à celle des Etats-Unis américains (2) ».
Son élection à l'Académie française acheva de lui faire prendre en mépris le parti des doctrinaires,
(i). Alfred de Vigny écrivait à sa cousine du Plessis, le 3 août, 1802 : <( Madame Adélaïde dit à un de ses parents qui me l'a répété, il y a deux ans, à Paris : M. de Vigny ne vient jamais aux Tuileries où nous l'invitons toujours, mais nous ne lui en voulons pas, nous savons son respect superstitieux pour la branche aînée. »
(2) Journal d'un Poète.
depuis Rojer-Collard, qui l'accueillit de si étrange façon, quand il lui fit la visite traditionnelle, jusqu'à M. Mole, qui le reçut on sait comme, le 29 janvier i846.
Aussi, quand éclata la révolution de Février, futil sans pitié pour ceux qu'il appelait dédaig^neusement « les Oracles ».
On connaît la pièce qui porte ce titre dans le recueil des Destinées. Comme elle est unique dans son œuvre, c'est bien le moins qu'on médite la fière leçon qui s'en dégag-e :
Ulysse (1) avait connu les hommes et les villes.
Sondé le lac de sang des révolutions.
Des saints et des héros les coeurs faux et serviles.
Et le sable mouvant des constitutions.
— Et pourtant, un matin, des royales demeures,
Comme un autre en trois jours (2), il tombait en trois heures.
Sous le vent empesté des déclamations.
Les parlements jouaient aux tréteaux populaires, A l'assaut du pouvoir par l'applaudissement, Leur tribune savait, par de feintes colères, ■Terrasser la raison sous le raisonnement. Mais leurs coups secouaient la poutre et le cordage, Et le frêle tréteau de leur échafaudage Un jour vint à crier et croula lourdement.
Reines de mes pensers, ô Raison ! ô Justice ! Vous avez déployé vos balances d'acier
(i) Louis-Philippe.
(3) Charles X.
Pour peser ces esprits traudace et d'artifice
Que le Destin venait enfin d'humilier.
Quand son ^-laive, en coupant le fuseau des intrigues
Trancha le nœud i^ordien des tortueuses ligues
Que leurs ongles savaient lier et délier.
Maîtres en longs discours à flots intarissables ! Vous qui tout enseignez, n'aviez-vous rien appris? Toute démocratie est un désert de sables; Il y iailait bâtir, si vous l'eussiez compris. Ce n'était pas assez d'y dresser quelques tentes Pour un tournoi d'intrigue et de manœuvres lentes Que le souille de flamme un matin a surj)ris.
Partout où vous irez, froids, importants et fourbes,
Vous porterez le trouble. En des sentiers étroits
Des coalitions suivant les lignes courbes,
Traçant de faux devoirs et frappant de vrais droits,
Gonflés d'orgueil mondain et d'ambitions folles.
Imposant par le poids de vos âpres paroles
A l'humble courageux la plus lourde des croix.
Peuple et rois ont connu quels conseillers vous êtes, Quand, sous votre ombre, en vain votre prince abrité Aux murs du grand banquet et des funestes fêtes, Cherchant quelque lumière en votre obscurité, Lut ces mots que nos mains gravèrent sur la pierre, Comme autrefois Cromwell sur sa rouge bannière : Et nunc, reges mundi, nrmc inielligete .
Ces vers ont beau être datés de r862, ils expriment admii'ablement la pensée politique de Vigny en 1848. 11 n'est donc pas étonnant qu'à l'exemple de son illustre ami M. de Lamartine, il ait adopté la République, Mais l'homme d'ordre et de gouver-
LA VIE POLITIQUE, LlTlF.RA.mE ET RELIGIEUSE
nement qu'il était ne pouvait pactiser une seule minute avec le désordre et l'anarchie. Le jour où^' le g-Quvernement de l'Hôtel-de-Ville fut aux prises avec 1 insurrection populaire, où le sang- coula sur les barricades, Viony se détacha de la République et faute de mieux, sans aucune arrière-pensée d'ambition ou d'intérêt personnel, il se rallia à la politique du prince-président.
Nous avons sur ce point le témoignage précieux de Lamartine lui-même :
« On a dit (et je le crois vrai) que M. de Vigny, libre désormais de ses préférences politiques, avait nourri l'espérance d'être appelé au rôle de g^ouverneur du prince impérial. On a attribué à cette arrière-pensée sa présence à Compiègne, pendant les fêles de l'empire. Il n'était pas courtisan, mais il pouvait aspirer tout bas à un rôle historique.
« Je lui en parlai un jour chez moi, tête à tête, sans approbation ni blâme. 11 ne nia ni ne confirma ce bruit; il me jura seulement qu'on ne lui avait jamais fait à ce sujet aucune ouverture. J'ignore sa pensée secrète à cet égard; le rôle était grand, et il était libre.
« Ses opinions publiques étaient au fond monarchiques, mais ses mœurs aristocratiques avant tout. La monarchie légitime pour le pays; pour lui une
belle carrière militaire couronnée par une haute dig'nité et un grade illustre sous une maison royale de son choix, c'était l'idéal de sa vie. i83o avait tout renversé en lui. Il m'avait su gré de m'étre retiré alors et d'avoir sacrifié toute ambition à l'honneur de mes affections.
« Quand i84b m'appela sur une autre scène inattendue, il ne me blâma pas, il me calomnia encore moins ; il ne cessa pas d'être à mes côtés pour me donner applaudissements, courage et conseil. — « Vous faites, me disait-il souvent, ce qu'il y a de mieux à faire : la république actuellement peut seule nous réunir et nous sauver. Marchez et combattez les excès, la France est avec vous! »
« Quand j'eus fini mon rôle, il quitta lui-même Paris et se retira quatre ans de suite dans sa retraite féodale de Touraine (i), mettant les forêts entre lui et le tumulte menaçant des élections, des ambitions, des dissensions civiles qui nous menacèrent tous. Il ne revint à Paris qu'après le coup d'Etat, qu'il ne m'appartient pas de caractériser aujourd'hui.
(i) Lamartine commet ici une erreur. Alfred de Vig-ny ne possédait aucun fief en Touraine. La seule terre qu'il eût héritée de ses parents était le Maine-Giraud, sis dans la Charente, près Blanzac, qui avait appartenu à son g-rand-père maternel, l'ancien chef d'escadre de Baraudin. C'est là ({u'il s'était retiré après 1848 et que, sous l'Empire, il passait presque tous ses étés.
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(( La monarchie de ses pères écartée, il ne lui restait que l'empire. Il était trop honnête homme et trop patriote pour chercher dans le socialisme un appui ou une vengeance. Il se repentait de l'avoir flattéetencouragé littérairement dans Chatterton ( i ) ce toast de vin de Champagne, au dessert, d'une utopie mal conçue et malfaisante ; il le redoutait pour la société comme la mort. République comme moi, empire comme Napoléon, celui qui le délivrerait de ce cauchemar des prolétaires était son idole. Il voulait un sauveur à tout piix, même au prix du parlementarisme, qu'il n'estimait pas plus que moi. Son honneur ne lui inspirait pas les mêmes réserves. Il ne cacha point ses inclinations vers l'empire.
« Il avait connu à Londres le jeune Napoléon sans lui donner ni encourag-ement ni promesse (2). Une
(i) La mémoire de Lamartine sur ce point ne devait pas être très fidèle, car, à ma connaissance, Alfred de Vigny ne s'est jamais repenti d'avoir fait Chatterton.
(2) Cette assertion de Lamartine est confirmée par Aiiçuste Barbier dans ses Souvenirs personnels, p. 36o : « En 1889, M. de Vigny s'était rendu en Angleterre pour affaire de succession. A cette époque, le prince étant revenu d'Amérique y résidait, M. de Vigny eut l'occasion de le rencontrer dans le salon de lady Blessington. Après un échange de politesses et quelques instants d'entretien sur la littérature, les deux interlocuteurs se séparèrent. A peine le poète s'était-il éloigné, qu'il vit venir à lui M. Fialin, dit de Persigny, une sorte d'aide de camp du prince. Ce monsieur, s'élant assis auprès de lui, lui tint ce langage : a Monsieur le comte, le prince vient de me dire qu'il est enchanté d'avoir eu l'occasion de vous connaître; il apprécie infiniment votre personne et vos ouvrages... Com-
voulait pas lui-même placer un obstacle de plus sur la route d'une restauration que son père avait ramenée de l'exil. Il se conduisit en homme d'honneur et resta neutre entre la fortune possible et sa fortune arriérée. A son tour, le coup d'Etat avait prononcé; il se décida pour Napoléon. C'était le sauveur pour lui : il ne protesta pas contre ce qu'il appelait le salut. Use déclara impérialiste modéré : cela ne l'empêcha pas de me voir, et cela ne m'empêcha pas de l'aimer (i). »
ment trouvez-vous Son Altesse ? — Mais il me paraît être un homme fort intelligent et fort aimable. — C'est la vérité, répliqua M. Fialin, mais c'est, de plus, un excellent cœur et un homme d'un grand avenir... N'ètes-vous pas frappé d'une chose, vous, Monsieur, qui avez beaucoup étudié l'histoire : c'est que. dans celle de Rome, ce n'est pas le grand César qui a fondé la dynastie impériale, mais son neveu Octave? — Effectivement. — Eh bien ! Monsieur, ne croyezvous pas que le même fait pourrait se reproduire '? — J'ignore, ajouta M. de Vigny, les desseins de la Providence à ce sujet, mais je ne crois pas que S. M. Louis-Philippe, pour son compte, y prête les mains. — Je ne le pense pas non plus, mais, vu l'état des partis, le grand nom du prince et sa haute intelligence, il y a de fortes probabilités pour qu'il en soit ainsi. — Cela est possible, car qu'est-ce qui ne l'est pas en France? En tout cas, qui vivra verra.» M, Fialin termina là sa conversation insinuante, salua M. de Vigny et se retira. »
(i) Alfred de Vigny, qui était entré en relations avec Lamartine en 1826, avait une très grande admiration pour lui et avait commencé par le défendre contre ses camarades de la Muse française. On sait par son Journal ce qu'il pensait de la poésie des Méditations, des Harmonies et de Jocelyn.
Mais s'il admirait les œuvres de Lamartine, il ne partageait pas toutes ses idées. Au mois de mars i838, parlant de la soirée donnée par M""" de la Grange pour le faire rencontrer avec lui, il avouait qu'il l'avait fort étonné en lui disant qu'il n'était de son avis sur
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Ainsi parle Lamartine. Si Vigny avait pu lire cette page dictée par une amitié généreuse et clairvoyante, il n'en aurait pas retranché grand'chose. Peut-être y aurait-il ajouté, pour mieux faire comprendre son « entraînement vers l'empire », que, de 1848 à i852, il avait vécu dans la Charente — cette Vendée Bonapartiste , comme il l'écrivait un un jour à M™® Lachaud ; qu'aux élections à l'Assemblée constituante il y avait été battu par un bonapartiste ; qu'en i852 le prince Louis-Napoléon, revenant de Bordeaux, l'avait prié à dîner à la préfecture d'AngouIême (i); qu'au lendemain du
rien : « Je lui ai reproché en termes polis d'avoir abandonné la question des théâtres et lui ai dit que le théâtre à présent était un instrument mutilé et imparfait ; que mon opinion était que l'on ne devait pas avoir de censure ; qu'une pièce condamnée par le public était morte à jamais, et que, par le gouvernement, elle vivait d'une vie secrète et menaçante ; sous la Restauration, on en vit cent exemples. — Il a eu l'idée d'un jiirij de gens ayant intérêt à l'ordre, jury élu. Et ce terme moyen, je ne l'ai juçé possible qu'autant que nul membre ne tiendrait au gouvernement, ajoutant que, par son influence corruptive,un homme venant du pouvoir en entraine dix dans ce peuple valet, comme l'a dit tristement Paul-Louis Courier. Il me promet de proposer ce jury quand viendront les discussions du budget. » (Journal d'un Poète, p. 129.)
Un peu plus tard (3 décembre i843 ), il écrivait ce qui suit : « Je n'ai lu qu'une partie du travail de Lamartine sur l'Eçlise et l'Etat. Je suis encore à me demander s'il est sérieux ou ironique dans sa proposition, car si le clergé renonce à être salarié par l'Etat, il mourra de faim en un an au milieu d'un peuple voltairien qui souscrira un jour pour un sermon et donnera le double le lendemain pour un concert. Le lundi Lacordaire, le mardi Litz. » {La Quinzaine du !"■ février 1896.)
(i) « Nos paysans, écrivait-il à M"' Lachaud au mois de janvier
Deux-Décembre il avait vu tout le monde autour de lui applaudir au Coup d'Etat et qu'à son retour à Paris il s'était rallié à l'Empire discrètement, loyalement, mais en toute indépendance, et plutôt par sympathie pour l'empereur que pour le rég-ime, se réservant de l'approuver quand il agirait bien et de le blâmer sans crainte quand il agirait mal.
Voilà ce que Vig-ny aurait pu ajouter pour expliquer sa conduite sous l'Empire.
Et moi, pour achever le tableau, je dirai que, malg-ré ses sympathies marquées pour la personne de Napoléon III, Alfred de Vig-ny ne fit jamais la moindre démarche en vue d'obtenir un sièg^e au Sénat ou seulement un bout de ruban. On n'a qu'à lire la très belle lettre qu'il adressait, en i856, au général de Glérembault pour être définitivement fixé sur ce point ( i). C'est l'empereur lui-même qui,
i853, nos paysans qui, depuis i848, n'ont jamais considéré le président que comme leur Kmpereur, ont été surpris qu'il eût tardé quatre ans à régner. L'année dernière, vers le mois de novembre, quand ils l'ont vu menacé par une partie de l'Assemblée nationale, ils ont formé des corps francs pour aller le délivrer à Paris. Sans le Deux-Décembre, ils allaient partir. Il y a,je crois, quatre ans, que j'écrivais à votre bonne et spirituelle mère que la Charente n'est autre chose qu'une Vendée bonapartiste. En effet, à chacune des élections les Cent quatre vingt-quinze communes qui m'environnent ont voté : oui à L'unanimité, et le Prince Louis-Napoléon était encore à Londres, quand ici on le voulait élire représentant. La Charente, lui disais-je, boit son eau-de-vie dans le verre de la grand'mère de Béranger. »
(i) Voir au tome II le chap. de Marie de Clérembaull.
spontanément, proprio motn, comme dit Vig-ny, le nomma alors officier de la Légion d'honneur. On ne le vit jamais àCompiègne dans la foule bariolée des courtisans qui faisaient sonner leurs grelots. Il n'y parut qu'une seule fois, en i856, par politesse, pour remercier l'empereur de lui avoir donné la rosette (i). Aussi était-il assez mal vu de la camarilla bonapartiste. Dès i85i,le duc de Persigny, ■ qui ne savait pas en quels termes l'auteur de Servitude était avec le prince-président, mettait celuici en garde contre les critiques qui représentaient Napoléon h^ « comme un ambitieux avide de partager le monde au profit de sa famille ». — « S'il y a des de Vigny, lui disait-il, pour insulter niaisement à ce qu'ils ne savent pas comprendre, il y a des Mole et des Thiers pour leur répondre (2). » La seule chose que Vigny ait faite pour plaire
(i) Il écrivait à Busoni, le 7 novembre i858 : « Voilà qui est un peu fort, par exemple I — Quoi 1 je suis à Compiègne ' — En vérité ? — J'ai g^rand plaisir à apprendre de vous cette nouvelle. — Je ne m'en doutais point et, depuis i856, je n'ai pas vu ce pays-là. On a vraiment bien de la bonté de m'inventer ainsi des voyages fort agréables à moi ([ui ne quitte point ma maison. — Ces chasses ne me donnent assurément aucune fatigue, car de ces invitations et de ces faveurs que l'on me suppose tous les ans, il n'y a pas un mot de vrai et c'est là tout près, à quelques lieues de Paris, et c'est hier et aujourd'hui, moi vivant, que tout cela se dit, s'affirme on écrit peut-être que l'on m'a vu? — Comment en douter? Un historien y serait pris, si cela en valait la peine. »
(2) Lettre inédite.
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à Napoléon III — oî je ne sais pas s'il en eut «onnaissance, en tout cas nous l'aurions ignorée si Auguste Barbier ne l'avait pas notée dans ses Souvenirs — ce fut d'ôter le mot empereur de la tirade du quaker au sujet de la corruption sociale , dans la dernière édition de son Chatterton.
Je ne comprends donc pas que M. Louis Ratisbonne se soit permis de mutiler la {)ensée du poète des Destinées en ne publiant de son Journal que ce qui cadrait avec ses propres opinions. Il aurait dû se dire pourtant qu'Alfred de Vignj', dont la foi religieuse et les sentiments politiques étaient si différents des siens, lui avait donné une belle leçon de tolérance en lui léguant, avec ses œuvres imprimées, le manuscrit de Daphné et de son Journal, et du moment qu'il se décidait à publier celui-ci, il aurait dû le publier in extenso. 11 le pouvait d'autant mieux faire qu'il avait entre les mains la preuve que Vigny n'avait jamais « attaché de cocarde à sa Muse » et n'avait jamais eu l'esprit courtisan. Il paraît que, lors de la naissance du prince impérial, un ministre ayant demandé au poète une cantate, une ode pour ce berceau qui contenait tant d'espérances, Alfred de Vigny répondit qu'il ne savait pas faire ces choses-là.
M. Louis Katisbonne, qui rapporte ce fait (i), s'empresse d'en conclure qu' « il resta pauvre, indépendant et poète, trois titres sinon à la défaveur, au moins à l'absence de faveurs... ».
Alors, pourquoi n'a-t-il pas tout publié?... Guillaume PauthierJ'exécuteur testamentaire de Vigny, avait raison de se plaindre de la façon dont le légataire universel avait rempli son mandat sur ce point; ce n'est pas lui qui l'eût rempli de la sorte.
Guillaume Pautliier et Alfred de Vignv étaient des amis de quarante ans. Dans une lettre à Brizeux, datée du mois d'août i83i, le poète des Destinées, rexensml sur ses années de service militaire, parle d'un soldat de sa compagnie auquel il confiait d'étape en étape la petite Bible qui était alors son livre de chevet. Ce soldat n'était autre que Pierre- Guillaume Pautliier, né à Marimolle, près Besançon, le 12 vendémiaire an X (4 octobre 1801). Le hasard, qui les avait réunis sous le drapeau du 55' de ligne, où Vigny était capitaine, arrangea si bien les choses qu'ils devinrent amis dès le régiment. Il faut dire que Pauthier avait tout ce qu'il fallait
(i) Journal d'un Poète, p. i3.
pour plaire à l'àme fière et timide à la fois de l'auteur de Servitude et Grandeur militaires. Il était poète, je veux dire qu'il rimait, et sa conversation à cet ég^ard valait mieux que celle de la plupart des officiers que Viçny fréquentait peu; ensuite il était de bonne famille et apparenté par son frère au général Donzelot, et il jouissait à ce titre de faveurs exceptionnelles. C'est ainsi qu'au bas des pièces de vers qu'il publiait dans les journaux des villes où il était en g-arnison, on lui passait de faire suivre son nom de son grade de caporal ou de sergent au 55* de ligne, — car il était devenu très vite sous-officier.
Ceux qui seraient curieux de connaître les essais de ce poète-soldat n'ont qu'à feuilleter le Mémorial béarnais de l'année 1824. Ce journal paraissait alors à Pau, où le 55^ tenait garnison. Mais les premières poésies de Paulhier et même celles qui suivirent ne valent guère lapeine d'être recherchées. Ce compagnon d'armes de Vigny fut toute sa vie un pauvre rimeur, et c'est heureux pour lui que, vers la trentaine, il ait tourné définitivement le dos à la Muse. J'ai sur ma table ses premiers recueils de vers. Cela s'appelle les Helléniennes (Maurice, i^-ib) el les Mélodies poétiques. Chants d'amour (Maurice, 1826), et fait songer immédiatement
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aux Messéniennes et aux Méditations, dont Pauthier s'est elïectiveinent inspiré. Mais comme le reconnaît son neveu, Xavier de Ricard, dans l'intéressante notice qu'il lui a consacrée, « ces deux volumes ne révélaient pas un sentiment poétique bien orig-inal, ni une précieuse connaissance de la lang-ue et de la versification (i) ». Qu'on en jug-e plutôt par cet extrait des Helléniennes :
Une -Muse chère à la France Naguère a reproduit ses sublimes concerts. Sur l'aile de Tyrtée elle a franchi les mers, Portant aux fils des Grecs la gloire et l'espérance.
Quels chants ont retenti sur les murs de Crissa ? Quel luth harmonieux les redit dans Athène ? Ce sont les beaux accents du chantre de Messène (2) Et les accents [)laintifs de la belle Héléna f3)
Regardez ! la voilà cette Grèce superbe Dont le sol protecteur formait des demi-dieux ! Ses dieux mêmes, ses dieux ont disparu sous l'herbe, Mais il y règne encor la Croix, fille des Cieux !
Levez-vous, fils d'Argos! levez-vous, fils d'Athènes! O Sparte ! tes héros suivent Léodinas ! Courez ; entendez-vous la voix de Démosthènes ? Voyez-vous ce guerrier ? c'est Epaminondas i
(i) Cf. le Catalogue des Livres chinois composant la bibliothèque de feu. M.-G. Paiithier. Ernest Lerou.x, 1873. (2) Casimir Delavigne.
Allez à Marathon ; allez aux Thermopyles, Où, près d'une grande ombre, on voit la liberté; Salamine a vaincu ; vous recouvrez vos villes, Et l'étendard chrétien flotte avec majesté !
Oui, je vois le Croissant foulé dans la poussière ! La Croix a renversé le trône du Sultan, Et les Grecs, en brisant leur chaîne séculaire. Ont repris l'étendard qu usurpa Soliman.
Voici maintenant un passage des Mélodies poétiques :
La brise du désert a fait pâlir la fleur Que l'aurore arrosait de sa main virginale ;
Elle était l'amour de mon cœur, Elle était le parfum de l'aube matinale.
Elle m'apparaissait comme un rêve charmant.
Comme un flambeau brillant au sein d'une nuit sombre.
Cette illusion d'un moment, Cette extase d'amour a disparu dans l'ombre.
Ma Delphina ! dis-moi ne te souvient-il pas De ce tendre souris, de ce res^ard de flamme ?
Que j'aimais à suivre tes pas !
Mon âme s'envolait, s'attachait à ton àme.
Ce fut, tu t'en souviens, sur le déclin du jour Auprès de ta compagne et de ta tendre mère,
Que je te vis, ô mon amour !
Pour la dernière fois sourire à ma prière.
Belle, plus belle encore à mes derniers adieux, Je fuyais loin de toi ; tu l'ignorais peut-être !
Oh ! je le vis dans tes beaux yeux; Dans ce chaste baiser qui consuma mon être.
LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE ET RELIGIEUSE i'jS
Hélas ! pour mériter ton cœur et ton amour, Aux champs de l'avenir j'allais chercher la gloire !
El je voulais qu'à mon retour Tu pusses t'applaudir et montrer ta victoire.
Mais quand tu seras seule, hélas ! pense à celui Qui vit fleurir pour toi le printemps de sa vie
Et qui se voit seul aujourd'hui Arraché loin de toi comme une herhe flétrie.
Daigne aller quelquefois aux lieux où je te vis Sans pouvoir en secret te rendre mon hommage,
Où si souvent je te suivis Emportant dans mon cœur ta séduisante image.
Cependant Vigny ne cessait d'encourag-er Pauihier à cultiver la poésie, persuadé qu'il était qu'un jour ou l'autre, après ces tâtonnements et ces imitations, sa personnalité finirait par s'accuser dans une œuvre originale. « Perdre sa jeunesse, lui écrivait-il en 1827, c'est perdre toute sa vie (i). » Et Pauthier, qui ne voulait perdre ni l'une ni l'autre, serait à traduire CAf/rf-^aro/c/ pendant que Vigny traduisait Othello, ce qui ne l'empêchait pas de semer dans différents recueils franc-comtois toutes sortes de poésies plus ou moins mauvaises. C'était l'heure où Kean, le grand Irag-édien anglais, faisait courir tout Paris avec ses représentations du théâtre de Shakespeare. Vigny, qui n'en manquait pas
(1) Lettre inédite.
une, s'efforçait de communiquer son enthousiasme à son ami Pauthier. « Devant Shakespeare, Othello et Kean, lui mandait-il à la date du 17 mai 1828, j'ai entendu bourdonner à mes oreilles le vulgaire le plus profane que jamais l'ig-norance parisienne ait déchaîné dans une salle de spectacle. C'en était assez pour me faire rougir d'écrire pour de tels Gaulois. J'ai tenté toute la journée de reprendre mon calme rouillé et de retomber capitaine. Yenez me relever un peu mercredi et me montrer que tout n'est pas perdu pour la cause de l'intelligence (1). » AcetteépoqueGuillaumePaulhiereutla bonne fortune de faire la connaissance de Paulin Paris et d'Abel Rémusat. Aveclepremier il entreprit la traduction des œuvres complètes de Lord Byron (2); sur le conseil du second, après avoir mis en français quelques poésies d'HaBz, il s'adonna tout entier à l'étude des langues orientales. Il avait enfin trouvé la voie dans laquelle il allait s'illustrer. Et comme un bonheur n'arrive jamais seul, le général Donze-
(i) Lettre inédite.
(2) Cette traduction en dix volumes, (|ui fut publiée en i83o-i83i, chez Dondey-Dupré, ne porte que le nom de Paulin Paris, mais, comme le fait remarquer Xavier de Ricard dans la notice qu'il a consacrée à Pauthier, son oncle, la collaboration de ce dernier est établie d'abord par son traité avec le libraire, ensuite par des notes où il a eu soin, lui-même, de la constater. Les volumes 4, 5 et 6, qui contiennent les poésies proprement dites, les Mélanges et Child- Harold sont exclusivement son ouvrage.
lot lui confia dans le même temps l'administration de son château de Ville-Evrard, ce qui lui permit d'étudier en toute liberté d'esprit le sanscrit et le chinois.
Mais de cruels déboires lui étaient réservés dans sa carrière d'orientaliste. A peine avait-il fait paraître son mémoire sur l'origine et la propagation de la doctrine du Tao, dans lequel il établissait pour la première fois la conformité de certaines opinions philosophiques de la Chine et de l'Inde, qu'il fut obligé de soutenir une polémique des plus vives avec Klaproth dans le Journal asiatique. Quelques années plus tard (i836), sa Notice sur lîle C eylan, tr-Aduite de Ma-Touan-Lin,et ssi A^otice historique du même écrivain chinois sur llnde lui en attirèrent une autre avec M. Stanislas Julien, qui dégénéra presque aussitôt en injures personnelles. Je ne voudrais pas troubler le dernier sommeil de ce savant professeur, mais la justice me fait un devoir de déclarer hautement ici que non content de défendre la vérité scientifique, M. Stanislas Julien mena pendant trente-cinq ans contre Pauthier une campagne de libelles et de pamphlets véritablement odieuse. Lequel des deux l'emportait sur l'autre au point de vue des connaissances ? Les orientalistes les plus qualifiés vous diront
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qu'ils étaient d'ég-ale force. Il j avait donc place pour l'un comme pour l'autre sous la coupole de l'Institut. Mais M. Stanislas Julien, qui n'admettait pas qu'on pût lui disputer la palme, avait juré de fermer la porte de l'Académie à son rival, et il n'y réussit que trop, en ayant recours à des moyens plus ou moins honnêtes. Que Pauthier ait manqué de modestie ou montré un peu trop d'ambition en se présentantdès i838 à l'académiedes Inscriptions et Belles-Lettres, j'en tombe d'accord. Mais que M. Stanislas Julien lui ait barré le chemin de l'Institut jusqu'en 1871, en éditant contre lui et son maître Rémusat des imputations purement mensont^ères, voilà ce qu'on ne saurait lui pardonner, car Pauthier avait, en 187 1, tous les titres requis pour entrer à l'Académie et il pouvait dire avec un juste orgueil, en posant sa candidature, (pi'il avait accompli tous ses travaux sans « avoir sollicité ni reçu les faveurs d'aucun pouvoir. » Il avait traduit assez de livres chinoispour remplir toute une bibliothèque (i) et, sans parler de son inscription syro-
(i) La bibliolhè(|ne chinoise de Paulhier, qui, au dire de M. Ernest Leroux était l'une des plus riches de l'Europe, fut vendue en partie, à l'hôtel Drouot, les i6 et 17 décembre 1873. Le catalogue, en tète duquel se voit la notice biographique de Xavier de Ricard, sur Pauthier, ne contenait pas moins de 3Ô2 numéros, auxquels on avait ajouté 4-270 poinçons en acier, gravés par t'eu Marcellin- Legrand, sur le modèle du dictionnaire impérial de Kliang-bi.
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chinoise de Sin-gan-fou, qui avait consacré sa réputation, son Livre de Marco-Polo, citoyen de Venise, aurait suffi à sa gloire. Il fallait bien, du reste, qu'il en fût ainsi pour que M. Ernest Renan, dont on connaît la modération et la réserve en paroles, ait cru devoir un jour venger publiquement la mémoire de Pautliier des attaques par trop injustes de M. Stanislas Julien. Voici en quels termes il parle de ces deux rivaux dans le Journal asiatique de juillet 1873 :
« Le caprice de la mort nous oblige justement à rapprocher de M.Julien l'homme qui semblait destiné à être son émule, et que de regrettables animosités séparèrent de lui. M. Guillaume Pautliier, malgré un réel mérite, malgré de vrais services rendus à la science, n'a jamais occupé dans son pays le rang dont il était digne ; sa carrière a toujours été troublée et sa vie empoisonnée par les plus tristes mécomptes. Nous avons le devoir strict, après la mort de deux confrères (i), qui nous laissent un égal regret, de ne pas réveiller des controverses que nous avons tout fait pour étouffer. Nous ne rechercherons pas si les torts furent réciproques,
(i) Paulhier et Julien faisaient partie, comme M. Renan, de la Société asiatique, et c'est au nom de cette Société que l'auteur de la Vie de Jésus s'exprimait de la sorte.
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ni d'où vinrent les premières injures ; disons seulement que ces débats eurent pour M. Paulhier les conséquences les plus funestes. Non seulement il n'arriva jamais à à la position à laquelle il avait droit ; mais ses travaux furent gênés, injustement dépréciés, découragés... Si le nombre des fonctions savantes est limité, le champ de l'estime publique est immense. Chercher à priver un rival de cette récompense de notre enseignement scientifiquement ne prêle que trop à ces injustices. On ne les préviendra qu'en multipliant les centres scientifiques et en creusant autour du Collège de France un ensemble de chaires libres, analogue an privât docentisme allemand, où la libre concurrence trouve son libre jeu.
« L'érudition étendue de M. Paulhier lui eût assuré des droits à un tel enseignement. Certes, il n'égalait pas Julien dans ce don spécial, départi à lui seul, de voir dans une phrase chinoise ce qui s'y trouve, et rien que ce qui s'y trouve, mais il avait plus d'instruction comparative ; moins souvent il se réfugiait derrière cette phrase péremptoire, si familière à Julien : « Je ne m'occupe pas de cela. » Sa curiosité était ouverte, éclairée; il recueillait avec ardeur et bonheur. Son travail sur Marco-Polo, sa dissertation sur l'inscription de Sin-
gan-fou resteront dans la science. Sa mémoire vous sera particulièrement chère, Messieurs. Après notre respecté président, personne plus que M. Pauthier n'a donné à la Société asiatique de son temps et de son activité.
<( Disons de cœur à cette honnête, franc et loyal confrère, un sympathique adieu... »
On comprend après cela que Pauthier ait été un moment découragé par ces basses attaques de Julien, et qu'après avoir donné, en i84i, sa démission de membre de la Société asiatique il ait tenté de se frayer une autre voie dans la politique pure, sous l'influence de Pierre Leroux, qu'il avait connu au Globe, de Proudhon et de Lamartine, qu'il avait rencontrés chez Jean Gigoux.
En ce temps-là Gigoux, qui était franc-comtois, comme Pauthier, avait son atelier au n** 17 du quaj Malaquais et recevait fréquemment la visite de Dumas père, de Théodore Jouffroy, de Théophile Gautier, de Gustave Planche et d'Alfred de Vigny. Ce dernier avait connu Gigoux par Pauthier, à une époque où
le peintre n'était guère apprécié que des artistes et oùlui,Yi^nv,ne courtisait encoreque desAnglaises.
Un peu plus tard, pendant que Gigoux faisait le portrait de la Ristori, Alfred de Vij^ny venait tous les jours aux séances; « il s'escrimait à lui apprendre une bonne prononciation de français, dans l'espoir qu'elle jouerait une de ses pièces». Mais l'ami préféré du peintre, celui qui a exercé le plus d'influence sur sa vie « par sa saine et haute moralité et par le charme de sa conversation», fut Théodore JoufFroy.
Tous les samedis, après la séance de la Chambre, Jouffroy venait prendre Gig'oux au quai Malaquais, et ils s'en allaient dîner avec Pauthier,chez le général Donzelot, à Notent, où ils passaient ég-alement la journée du Dimanche.
c( Nous allions par le bois de Vincennes, à pied, — comme toujours. Je n'oublierai jamais ces promenades des grands soirs d'été dans les sentiers ombreux et frais, en compagnie de ce jeune sage de la Grèce. Le calme mystérieux de la foret donnait un charme incomparable à ses entretiens. Je l'écoutais ému et captivé. Une fois entre autres, il me parlait de ses nuits sans sommeil, où il évoquait le passé de l'humanité, son âme se posant les plus insondables problèmes sur le Christ et la Passion. Peu à
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peu, il se pénétrait de son sujet, m'épiant pour saisir mes propres impressions. C'était très solennel. Alors on n'avait que très peu discuté sur ces questions. Depuis, vous me direz qu'on s'est joliment rattrapé ! (i)... »
Quant à Pauthier, qui administrait les propriétés du général Donzelot, il s'occupait alors beaucoup moins des Chinois que de l'agriculture, et je me demande ce que Stanislas Julien pensa quand il vit notre orientaliste, sa tète de turc de la veille, solliciter en 1848 les suffrages des électeurs de Seineet Oise comme « propriétaire cultivateur à Ville- Evrard, commune de Neuilly-sur-Marne, délégué depuis plusieurs années au Congrès central d'agriculture » !
Pauthier se présentait sous le haut patronage de Lamartine. Et il n'était pas le seul. Dans le Dauphinéil y avait Ponsard ; dans le Forez, Victor de Laprade; dans la Charente, Alfred de Vigny, qui se réclamaient de leur « ancienne communauté de sentiments et d idées avecM. de Lamartine, ce génie inspirateur des temps modernes, dont la voix, comme celle d'Orphée, a le pouvoir sublime de calmer les tempêtes populaires et de rallier autour
(i) Causeries sur les artistes de mon temps, p. no.
d'elle les intellig-ences timorées qu'effraie encore l'ordre nouveau (i) ».
Il semble que Lamartine, en appelant ainsi les poètes dans sa République, ait voulu les venger de Platon qui les chassait de la sienne. Mais le peuple, qui pourtant n'a point lu ce philosophe, se rang-ea, en i848, à sa manière de voir et laissa Pauthier, Ponsard, Victor de Laprade et Alfred de Vig-ny à la porte de la Constituante et aussi de la Législative, car ils se représentèrent tous (2) l'année suivante sans plus de succès dans les mêmes collèges.
Pourtant ils avaient fait à cette occasion desproclamations superbes.
J'ai sous les yeux les professions de foi de Pauthier et d'Alfred de Vigny. Celle de Pauthier est trop longue pour être reproduite in extenso, mais je me reprocherais de ne pas donner ici dans son intégralité celle que Vigny adressait aux électeurs de la Charente.
a C'est pour moi un devoir, disait-il, de répondre à ceux de mes compatriotes de la Charente qui ont bien voulu m'appeler à la candidature par leurs
(i) Circulaire de Pauthier aux électeurs de Seine-et-Oise.
(21 Sauf Alfred de Visrny qui, après son échec à la Constituante, se résig-na sans peine à n'être pas député. « Je ne sonçe à me présenter pour aucune élection, écrivait-il à Busoni, le 4 janvier 1849; un livre est une tribune où l'on n'est pas interrompu ; je la préfère à l'autre. »
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lettres et m'exprimer des sentiments de sympathie dont je suis profondémenl touché.
« La France appelle à l'Assemblée Constituante des hommes nouveaux. Ce sentiment est juste après une révolution plus sociale que politique et qui a enseveli dans les débris les catégories haineuses des anciens partis.
(( Mais les hommes nouveaux qu'il lui faut ne sont-ils pas ceux que des travaux constants et difficiles ont préparés à la discussion des affaires publiques et de la vie politique ?
(( Ceux qui se sont tenus en réserve dans leur retraite sont pareils à des combattants dont le corps d'armée n'a pas encore donné.
« Ce sont là aussi des hommes nouveaux, et je suis de ceux-là.
« Chaque révolution après sa tempête laisse des germes de progrès dans la terre qu'elle a remuée et, après chaque épreuve, l'Humanité s'écrie: «Aujourd'hui vaut mieux qu'hier, demain vaudra mieux qu'aujourd'hui. »
« Je me présente à l'élection sans détourner la tête pour regarder le passé, occupé seulement de l'avenir de la France. Mais si mes concitovens veulent rechercher dans les années écoulées pour voir ma vie, ils j trouveront une indépendance entière,
calme, persévérante, inflexible ; treize ans de cette vie consacrée au plus rude des services de l'année, toutle reste donné aux travaux des lettres, chaque nuit vouée aux g-randes études.
« Existence sévère, dégagée des entraves et des intrig-ues des partis.
« J'ai ce bonheur, acquis avec effort, conserve avec courage, de ne rien devoir à aucun gouvernement, n'en ayant recherché, ni accepté aucune faveur.
« Aussi, ai-je souvent éprouvé combien cette indépendance de caractère et d'esprit est {)lus en ombrage au pouvoir que l'opposition même.
« La raison en est celle-ci : les pouvoirs absolus ou qui prétendent à le devenir peuvent espérer corrompre ou renverser un adversaire, mais ils n'ont aucun espoir de fléchir un juge libre qui n'a pour eux ni amour ni haine.
« Si la République sait se comprendre elle-même, elle saura le prix des hommes qui pensent et agissent selon ce que je viens de dire. Elle n'aura jamais rien à craindre d'eux, puisqu'elle doit être le gouvernement de tous par chacun et de chacun par tous.
« Ainsi conçu, ce mâle gouvernement est le plus beau.
«M'apporte à sa fondation ma part de travaux dans la mesure de mes forces. Quand la France est debout, qui pourrait s'asseoir pour méditer?
« Lorsque l'Assemblée nationale, dans ses libres délibérations, aura confirmé, au nom de la France, la République déclarée, efforçons-nous de la former à l'image des Républiques sages, pacifiques et heureuses, qui ont su respecter la Propriété, la Famille et l'Intellig-ence, le Travail et le Malheur ; où le g-ouvernement est modeste, probe, laborieux, économe; ne pèse pas sur la nation; pressent, devine ses vœux et ses besoins ; seconde ses larges développements et la laisse librement vivre et s'épanouir dans toute sa puissance.
« Je n'irai point, chers concitoyens, vous demander vos voix. Je ne reviendrai visiter au milieu de vous notre belle Charente qu'après que votre arrêt aura été rendu.
« Dans ma pensée le peuple est un souverain juge qui ne doit pas se laisser approcher par les solliciteurs et qu'il faut assez respecter pour ne point tenter de l'entraîner ou de le séduire.
« 11 doit donner à chacun selon ses œuvres. — 3Ia vie et mes œuvres sont devant vous.
Membre de lliislitut (Académie Française).
Je crois même qu'il ajouta « de la Charente », mais ce pieux mensong-e, car s'il habitait quelquefois la Charente, il n'en n'était pas originaire, n'eut pas plus de vertu sur les électeurs que toutes les vérités contenues dans sa très belle profession de foi, et quand il revint au milieu d'eux, ce fut pour constater qu'ils ne comprenaient rien à la République de ses préférences (i).
J'ai déjà dit que Pauthier ne fut pas plus heureux dans le département de Seine-et-Oise, malg-ré sa profession de cultivateur qu'il avait cru devoir adjoindre à sa qualité d'orientaliste au bas de sa proclamation aux électeurs. Ne me demandez pas la raison de son échec. Je serais bien en peine de vous la dire, car Pauthier ne rendait pas ses oracles, comme Vigny, à cent lieues de distance. Il s'était donné la peine de paraître dans les réunions publiques, et non content d'y défendre courageusement son programme, il avait fait imprimer, en crovant remplir son devoir patriotique, le projet d'une Nouvelle déclaration des droits de i homme
(i) Pourtant, s'il faut en croire M. Alexandre Hubert, délégué du comité central dans le département de la Charente, ce comité aurait « accueilli avec faveur le nom de ^I. Alfred de Vigny, de l'Institut, dont les sentiments démocratiques ne se sont pas seulement manifestés dans plusieurs pages de ses œuvres, mais lors de sa réception à l'Académie Française et plusieurs autres fois avant comme depuis cette époque. » (^Lettre inédite.)
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et du citoyen en iS^S, qu'il avait répandu ensuite à des milliers d'exemplaires dans son déparlement. Il faut lire cette déclaration où, à chaque article, les devoirs de l'homme sont rais en regard de ses droits.
Exemples :
Art. 16. Droits. — Le droit de discussion en matière philosophique, politique et religieuse comporte celui à' Association Jïonie association est donc licite, lorsqu'elle a un but moral, utile ou simplement indifférent en soi, et que l'accès n'en est pas interdit à l'autorité.
Devoirs. — 11 est du devoir de l'autorité, préposée au maintien de l'ordre et de la sécurité publique, de veiller sur les associations. Les sociétés secrètes, de quelque nature qu'elles soient, doivent être interdites dans la République.
Art. 17. Droits. — Le droit d'Association n'implique pas celui àe, corporation ou de communauté religieuse. Toute communauté religieuse pour être licite doit être autorisée par la loi.
Devoirs. — Toute corporation ou communauté étant une association d'individus vivant en commun
iJyi) ALFRED DE VIGNY
ré^is par des rèerlements particuliers qui peuvent être en opposition avec les lois de la République, et étant soumis à une même discipline, forme en quelque sorte un petit état dans TEtat. 11 est du devoir de l'autorité, comme çardienne de la morale publique et de la liberté de tous les citoyens, d'en avoir la haute surveillance.
Art. 20. Droits. — L'homme ne peut développer toutes ses facultés que par V instruction. Dans la République aucun membre n'en doit être priré. L'instruction primaire et professionnelle sera donc donnée gratuitement à tous les citoyens, afin qu'ils deviennent tous aptes à exercer librement leurs droits et à remplir civiquement leurs devoirs.
Devoirs. — L'instruction primaire et professionnelle est obligatoire pour tous les citoyens de la République. Les parents qui négligeraient de la faire donnera leurs enfants n'auraient aucun droit à la reconnaissance filiale.
Art. 25. Droits. — La concurrence loyale est licite. La concurrence est à l'industrie et à la production en général ce que l'émulation est à la science ; elle ne peut être frappée d'interdictioji sous le régime de la liberté. Si elle nuit quelquefois
LA VIE POLITIQUE, LITTÉRAIRE ET RELIGIEUSE Sgi
au producteur, elle profite presque toujours au travailleur et au consommateur. C'est à l'Etat à eu prévenir les abus.
Devoirs. — L'Etat doit une protection éclairée à toutes les industries qui concourent au bien-être et à la prospérité de la République. L'autorité qui est chargée du maintien de l'ordre, de la répartition ég^ale de la justice, de la conservation solidaire des intérêts de tous les citoyens, ne doit intervenir que lorsque l'ordre est en péril, la justice violée et les intérêts violemment compromis. Sa mission, dans la plupart des cas, doit être de faire appliquer le principe de la réciprocité.
Art. 26. Droits. — Aucun individu, accusé de crime ou délit, ne peut être distrait de la justice ordinaire pour être traduit devant les tribunaux exceptionnels. Les châtiments doivent être proportionnés aux délits et appliqués de manière à exercer sur le coupable une influence salutaire.
Devoirs. — La justice doit être plutôt préventive que répressive. L'autorité publique doit donc appliquer toute sa sollicitude à ce que les besoins et les nécessités de la vie ne poussent pasau crime. Quant aux natures dépravées, la surveillance doit être
SgS ALFRED DE VIGNY
continue et la répression sévère. Dans la République, un malfaiteur est d'autant plus coupable qu'il a moins de motifs de l'être. »
Certes, c'étaient là de fortes et sag-es paroles, et je ne m'étonne pas qu'Alfred de Vigny y ait applaudi de tout son cœur; cependant, soit qu'elles dépassassent l'entendement moyen des populations rurales auxquelles elles s'adressaient, soit que Pauthier, qui était gros, trapu et chevelu comme un Allobroge, n'ait pas su les faire valoir de sa voix lente et embarrassée, elles ne produisirent pas plus d'effet sur le corps électoral que si c'avait été du chinois. Et Paut hier resta sur le carreau. Mais il n'était pas homme à s'en tenir à un premier échec. L'année suivante, les électeurs ayant été convoqués de nouveau pour élire leurs députés àla Législative, notre orientaliste-agriculteur revint à la charge comme de plus belle. Seulement, aulieu de se recommander cette fois du grand nom de Lamartine, que les journées de Juin avaient usé, il se mit bravement sous la protection de Confucius, à qui il avait emprunté cette épigraphe pour ses affiches électorales: « Le gouvernement c'est la pratique de ce qui est juste et droit. » Concession vaine! Les électeurs de Seine-et-Oise, qui n'avaient pas plus confiance
LA VIE POLITIQUE, LITTÉRAIRE ET RELIGIEUSE 3g3
en Confucius qu'en Lamartine, renvoyèrent une seconde fois Pauthier à ses chères études.
C'est la seule incursion que Pauthier se soitaventuré à faire sur le terrain politique dans sa longue et laborieuse carrière. Il est vrai qu'à partirde i85o il avait de bonnesraisons pour n'en point tenter d'autre. Comme il était républicain et qu'il ne nourrissait aucun espoir de devenir le précepteur de chinois du prince impérial, il laissa son camarade de Vigny flirter avec les partisans du second Empire et chercha un refuge contre la tyrannie issue du Deux-Décembre dans les travaux d'érudition qui lui avaient déjà conquis une belle renommée.
Mais il n'en resta pas moins fidèle à son amitié pour Alfred de Vigny. Il n'était pas de ceux qui se reprennent aussi facilement qu'ils se donnent. Quand il s'était donné, c'était pour toujours. Depuis qu'il était sorti du régiment, son admiration pour son ancien capitaine n'avait fait qu'augmenter : il l'aurait suivi au bout du monde. Non qu'il partageât toutes ses idées et qu'à l'exemple de Pandore il trouvât que le brigadier avait toujours raison. Mais il avait gardé envers lui quelque chose de la
déférence du sergent pour son capitaine, et bien qu'il fût plus libre avec Gig-oux, avec Proudhon, avec Chaudey, ses bons amis de la Franche-Gomté, c'est encore à Vigny qu'il allait de préférence conter ses peines. Et Vigny, qui soutirait déjà du mal terrible qui devait l'emporter, trouvait dans son cœur des paroles de consolation qui servaient de baume aux blessures de Paulhier!... Ah ! si cela n'avait dépendu que de lui, avec quel empressement, avec quelle joie il lui aurait ouvert à deux battants les portes de l'Institut ! Mais il n'était plus là quand Pauthier s'y présenta, en i865, après la publication du Livre de Marco-Polo, son chef-d'oeuvre et son testament. Etd'ailleursle peu d'influence qu'il pouvait avoir à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres se serait évanoui devant la toutepuissance de Stanislas Julien, l'implacable adversaire de Pauthier. La mort, en le privant du spectacle de leur dernière querelle, lui éparg^na un g-ros chagrin.
J'ai sous les yeux une des dernières lettres qu'il ait adressées à Pauthier : elle est datée du 3 février 1862, et l'on sent qu'elle a été écrite sous la série du vautour qui lui rongeait la poitrine :
« Vous avez laissé chez moi quelques lignes bien
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amicales et qui m'ont vivement touché, mon cher ami ; oui, assurément j'accepte vos offres de dévouement, et elles ne m'étonnent pas, connaissant comme je le fais et depuis de long-ues années votre excellent cœur et votre ferme caractère. Je souffre beaucoup de cette gastralgie et des drog-ues surtout de nos seigneurs les médecins. L'empoisonnement me paraît assez à la mode. Mais jusqu'ici il n'a réussi ni à me tuer, ni à me guérir. Je crois que si j'étais à Pékin, je recevrais de meillleurs secours des mandarins.
« Un jour, vers quatre heures après-midi, samedi prochain (8 janvier, par exemple) — Vig-ny a voulu dire 8 février — venez et venez seul me voir. Debout ou couché, je vous recevrai en ancien et sûr camarade, en compag-non d'armes, en fidèle ami surtout ! Votre conversation me tirera du spleen qui commence à me g-ag-ner. Plus de lundi. Je n'en ai pas la force et ne peux rester debout.
« Je ne serai pas à l'élection le 6. On saura bien faire un escamotag-e effronté que ma présence et ma voix n'empêcheraient pas (i). Je reg-rette
(i) Renseig-ments pris au secrétariat de l'Institut, cette élection aeadémique, après un i3« tour de scrutin, où M. Camille Doucet obtint i3 voix, M. Autran ii, M.Guvillier-Fleury 4, sur 28 votants, fut renvoyée au 3 avril suivant, et ce fut M. Octave Feuillet qui fut élu ce jour-là.
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moins ma réclusion par cette considération trop certaine et déplorable... »
Plus de lundi! C'était le seul jour où Vigny recevait les quelques amis qui lui étaient demeurés tidèles, et de ce nombre était Antoni Deschamps, le poète des Dernières paroles. Mais il n'avait point de jour pour Pauthier; il le recevait à toute heure, et Xavier de Ricard, son neveu, qui l'accompagnait quelquefois dans ses visites, nous en a fait un récit qui donne l'impression des « Choses vues » :
«... L'affection qu'il avait pour mon oncle me valait souvent d'être invité par Vigny à venir le voir d'autres jours que les lundis. C'était alors de véritables séances littéraires. Il me recevait d'ordinaire nonchalamment étendu sur un sofa, la tète appuyée dans la paume de la main, me faisait asseoir près de lui,s'intéressant à ce que je projetais, me demandant quel livre je lisais, m'en conseillant, lui-même, et s'enquérant même de mon genre de vie. Je me souviens qu'un jour où je vins, encore à demi convalescent d"une légère maladie, il mt* dit :
« Prenez garde, mon cher enfant, il ne faut pas être trop chaste. »
« Mais le régal, c'est quand il voulait bien me lire les notes qu'il prenait lui-même, au courant de
ses lectures, sur le livre célèbre ou en vogue. C'est ainsi qu'il me lut toute une critique, pièce à pièce, des Contemplations de Victor Hugo. Cette critique n'était pas des plus indulgentes. Quel dommag-e que son légataire Louis Ratisbonne n'ait pas cru devoir publier tout cela !
(( Au cours de « ces leçons », car c'en était véritablement pour moi, il se levait, trempait son mouchoir dans de l'eau vinaigrée et s'en humectait le front et les tempes, « pour apaiser le volcan qu'il avait sous le crâne ».
« Mes visites malheureusement durent s'abréger et s'espacer à mesure que s'ag^g-ravait la maladie qui le supplicia jusqu'au tombeau. « J'ai le bec du vautour de Prométhée dans la poitrine », disait-il. Et je le revois encore, maigri, vieilli, courbé, et buvant, tout en parlant d'une voix qui s'éteignait de temps à autre, une gorgée de lait (i)... »
C'est ainsi qu'il rendit ràme,au mois de septembre i863.
Quand on ouvrit son testament, Pauthier fut très touché d'apprendre qu'il l'avait choisi pour son exécuteur testamentaire, mais je suis sûr qu'il le fut davantage encore du leg-s qu'il lui avait fait de son épée d'académicien.
(i) Le Petit Bleu du i5 mal 1899.
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Cette épée ne fut pas « le plus beau jour de sa vie », mais elle lui fut une grande consolation et un souvenir très doux. Elle lui rappela les lointaines années de son service militaire,quand il portait dans son sac de soldat la petite Bible de son capitaine. Elle le consola jusqu'à sa mort, — arrivée le 12 mars 1878 — de n'avoir pu la mettre à son côté, sous l'habit à palmes vertes des membres de rinstitut.