‹ Alfred de Vigny (volume 3)Chapitre 7 sur 33 · PREAMBULE · texte numérisé non relu

PREAMBULE

La vie productive d'Alfred de Vig-ny est sans contredit la plus courte des cinq ou six grandes vies littéraires qui forment entre elles l'histoire du Romantisme français.

Commencée modestement en 1820, au Conservateur littéraire, elle finit pour le public en i835, dans une sorte de bouquet de feu d'artifice, avec Chatterton et Servitude et Grandeur militaires. Elle dura donc à peine quinze ans. Je ne compte pasj en effet, les années de préparation ni les rares sig-nes de vie que, postérieurement à i835, Vigny nous donna sous la forme de quelques-uns des poèmes philosophiques qui composent le recueil posthume des Destinées.

Faut-il regretter qu'elle n'ait pas été plus longue et plus riche ? A quoi bon ? Les grands écri-

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vains portent en eux un certain nombre d'ouvrages en deliors desquels il n'y a place que pour les redites ou les œuvres mercantiles. Et il suffit qu'ils aient donné toute leur mesure, pour que nous devions être satisfaits. Ce sera l'honneur d'Alfred de Vigny d'avoir su limiter son action productrice et de n'avoir fait que des livres qui comptent. Son œuvre sobre et forte ne connaîtra pas le déchet qui se fait déjà sentir dans l'œuvre trop volumineuse de Lamartine et de Victor Hugo.

Sous ce rapport, les dix ans qu'il passa dans l'armée lui furent profitables à plusieurs points de vue. S'il n'y cueillit pas les lauriers qui étaient sa seule ambition, quand il s'engagea dans la Garde royale, ses premiers poèmes, composés sous le harnais et publiés sans nom d'auteur, lui procurèrent en très peu de temps une gloire plus noble et cent fois plus durable (i). Et c'est le métier militaire, c'est la discipline qui donna de si bonne heure à sa figure pensive l'accent particulier que beaucoup prenaient pour de la hauteur et de la fierté et qui n'était au fond que la réserve naturelle d'un homme simplement distant.

(i) Sans compter qu'il n'aurait probablement pas fait Dolorida, le Déluge et le Cor,si les hasards de la vie des camps ne l'avaient conduit dans les Pyrénées.

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Qu'on se représente à vingt ans ce fils de famille, libre de son temps et de ses actions. Au lieu de vivre en marge du premier Cénacle, au lieu de garder dans la méditation et la solitude relative sa belle indépendance littéraire, il aurait fait comme ses camarades, il se serait jeté dans la bataille, il se serait peut-être rallié, lui aussi, au panache blanc de Victor Hugo. Tandis qu'au régiment, surtout à partir du jour où il quitta les environs de Paris, Gourbevoie et Vincennes, il vécut comme Lamartine en dehors de l'atmosphère surchauffée où se débattaient les destinées de la poésie. Tout en étant très royaliste, il ne mit pas « de cocarde à sa muse », il ne chanta ni la Vendée, ni la naissance du duc de Bordeaux, ni le sacre de Charles X, il laissa à d'autres le soin de faire des vers de circonstance; et, sans sortir de son rêve étoile, il composa des poèmes qui, sauf la forme, pouvaient être du seizième et du dix-septième siècle aussi bien que du dix-neuvième (i).

La vie de garnison ne lui inspira rien de mihtaire tant qu'il resta sous les drapeaux. Ce c'est que beaucoup plus tard, sous des influences diververses, et à la veille de prendre, comme écrivain,

(i) « Peu d'entre mes ouvrages, ccrivait-il, en 1822, dans l'Introduction d'Héléna, se rattacheront à des intérêts politiques. »

LA VIE POLITIQUE, LUTKIWIHE ET UtLIGIEUSE C 5

sa retraite définitive, qu'il éprouva le besoin de dire toute sa pensée sur l'esprit de corps et sur la discipline qui font la force des armées. Et ce fut son chef-d'œuvre en prose.

C'est que, malgré ses dix-sept ans, il était déjà presque mûr, quand il entra dans les Gendarmes rouges. Outre qu'il avait fait d'assez bonnes études à la pension Hix, il avait trouvé au foyer domestique des éducateurs remarquables.

Son père, vieil éclopé de la guerre de Sept-Ans, était un humaniste distingué qui l'avait nourri de la moelle des poètes anciens et modernes. — Sa mère l'avait élevé dans les principes religieux, étroits et sévères, qui lui avaient été inculqués à elle-même par son oncle, l'abbé de Baraudin, curé de Saint- Ours de Loches. Elle lui avait appris à lire dans la Bible et, quand il était parti pour le régiment, elle luiavaitdonnécelivre QiV Imitation de Jésus-Christ. De là son caractère à la fois militaire et sacerdotal et les deux sources — profane, et sacrée — où il puisa ses plus belles inspirations. La Bible lui inspira Eloa, Moïse, le Déluge, la Femme adultère, le Mont des Oliviers, la Colère de Samson. — André Chénier, doublé de Millevoye, Chateaubriand, lord Byron,lui inspirèrent ^^Ye/m, SymétJia, Dolorida, la Dryade et le Somnambule. Et c'est une 1 5

chose remarquable que les Poèmes antiques et modernes furent composés dans le temps même où Victor Hug-o fit les Odes et Ballades. Mais quelle différence dans les instruments et les airs de musique! Où Victor Hugo n'atteignit à la maîtrise que par degrés et à force d'art, Vig-ny y arriva du premier coup par la seule force de la pensée. Rivalité toute sereine qui devait, hélas! se changer en jalousie, le jour où chacun d'eux, pour donner plus de lustre à son nom^ s'avisa d'aller chercher de la jgloire au théâtre.

Et pourtant là encore ils suivirent des chemins opposés. Entre Hernani et Chatterton il n'y a, en effet, pas plus de ressemblance esthétique qu'entre Cinq-Mars et Notre-Dame de Paris, qu'entre les Odes et les Poèmes.

Mais la course à la gloire blesse ou écrase toujours quelqu'un.

J'ai déjà dit dans ma lettre-préface ce que fut l'homme chez Vig-nyau regard de lui-même. Je vais le montrer maintenant dans ses rapports avec ses amis des deux Cénacles.

Le premier en date fut Emile Deschamps. Vigny avait joué tout enfant avec lui sous les ombrages

de l'Elysée, quand son père,qui y avait élu domicile en arrivant à Paris, recevait la visite de M. Jacques Deschamps, son voisin. Et bien qu'Emile eût six ans de plus que lui (i), peut-être même à cause de cela, Vig-ny s'était tout de suite attaché à lui, comme à un frère aîné. Il faut dire aussi que leurs pères avaientlesmèmesgoûts elles élevaient dans les mêmes idées. Quelques années après sa mort [?.), Emile Deschamps disait du sien, dans la dédicace de son Macbeth et de son Roméo ([844) •'

Pur flambeau, cher soutien à vos fils enlevé, Si j'ai rêvé pour moi la gloire des poètes, C'était pour qu'un écho — mais, hélas ! jai rêvé. En parvînt aux cieux où vous êtes.

Bientôt les deux enfants furent séparés par les années d'études. Quand ils se retrouvèrent, aux environs de i8i4, Emile, qui avait profité des relations de son père et de l'avance que l'âge lui donnait sur son camarade, collaborait déjà avec Henri de Latouche.

Il entra dans l'administration des Finances, où il devint rapidement chef de bureau, peu de temps avant qu'Alfred de Vig-ny entrât dans la Garde

(i) Il était né en 1791, etVigny en 1897.

(2) Jacques Deschamps mourut en 1826, à quatre-vingt-cinq ans. Né à Bergerac en 1741, il avait épousé sur le tard une demoiselle de Maussabré, qui mourut en 1801.

ALFRED DE YIGNY

royale, et comme ils avaient tous les deux de nombreux loisirs, ils les employèrent à l'envi à faire du théâtre. Mais là chacun suivit sa pente naturelle. Emile Deschamps, qui était g-ai, remuant, spirituel, s'adonna tout de suite à la comédie et au vaudeville et Vigny, qui était grave et plutôt mélancolique, adop{R\egenretra<^ique. Selmonrs de Florian et le Tour de Jaueur ïuTeniles débuts du premier; Julien l'Apostat et /?o/a/i(/ furent ceux du second, mais ces pièces ne virent jamais le jour, Vigny les ayant brûlées, en 1882, pendant l'épidémie de choléra. Entre temps ils allaient tous deux dans le monde où ils étaient recherchés, l'un pour sa distinction et son bel uniforme, l'autre pour ses mots d'esprit (i), ses bouts-rimés et ses impromptus. Vigny fréquentait alors chez la marquise de la Grange, la princesse de Béthune, M"« O'Reilly, et la comtesse de Damrémont, où l'on dansait beaucoup. D'où le Bal, qui fut une de ses premières poésies (2). — Emile Deschamps, plus répandu

(1) Et dansle nombre il y en avait parfois d'assez méchants. J'en veux rapporter un qui, dans le temps, fît le tour des salons romantiques, à ce que me dit la baronne de Croze. Sophie Gay, mère de la belle Delphine, ayant loué sur le tard un appartement, rue de Milan, n» loo, Emile Deschamps disait qu'elle habitait « rue de son àg"e et numéro de son odeur ».

(2) Un peu plus tard on le rencontrait souvent chez M™« d'Agoult, qui, dans la belle saison, habitait le château de Troissy, en Beauce, non loin du Tronchet, où Vigny faisait de fréquentes visites à sa

dans les salons littéraires, préludait déjà au rôle qu'il devait jouer dans les Cénacles et qui l'empêcha souvent d'être pris au sérieux. « Vous ne savez donc pas, lui écrivait un jour Lamartine, que je vous regarde comme le g-énie aimable du bon sens en France. Très sincèrement vous êtes le sel et le levain de ce triste temps (i). » — Le sel, je ne dis pas non, mais on a beau tout passer à l'esprit en France, il est bon, même quand on en a à revendre, de ne pas le dépenser mal à propos.

Sur ces entrefaites, Victor Hug-o fonda le Coii-

tante et à ses cousines. M""* d'Açoull raconte en ses Souvenirs que, Ters 1820. elle n'avait encore connu de__lui, au bal où il était parfois son cavalier, que ses distractions à la contre-danse. C'est chez elle qu'il lut un soir sa Frégate la Sérieuse, devant les plus jolies femmes de Paris. Elle ne fut point du tout g-oûtée, et Vigny dit, en se retirant, à son hôtesse : « .Ma fréçate a fait naufrage dans votre salon. » L'ambassadeur d'Autriche l'avait pris pour un amateur. (Daniel Stern, Mes Souvenirs, 1880, p. 345.)

Longtemps après, Vigny écrivait à ce sujet à Emile Deschamps : « Dites donc à Jules de Rességuier qu'il pardonne à son fils qui est à Vienne d'avoir des gants jaunes et de danser, parce qr.'il dansait et avait des gants quand il avait dix-neuf ans aussi, et parce que vous et moi à cet âge-là nous dansions avec le costume de tous les gens comme il faut, et parce que nous ne sommes pas de ceux dont parle La Bruyère, qui retranchent de l'histoire de Socrate qu'il ait dansé, ce qui lui est arrivé et n'empT-che pas le Phèdon... »

(Lettre publiée par Jules Marsan dans l'Introduction de la Mase française.)

il) Corresp. de Lamartine, lettre du 28 août i84o.

ALFRED DE VJGNY

servateur avec ses frères. Emile Deschamps, qui lui avait été présenté par Henri de Latouche, lui présenta à son tour Alfred de Vigny, et peu de temps après le jeune officier des Gendarmes rouvres publia dans cette revue d'avant-garde son premier article en prose, et le Bal dont il est parlé plus haut ( i).

Dans l'intervalle, Alexandre Soumet était venu passer quelques jours à Paris. Le hasard ayant voulu qu'il descendît dans la maison même de M. Jacques Deschamps, Emile s'empressa de le mettre en rapport avec son ami qui lui lut le Somnambule. Je me demande même pourquoi, l'année suivante, Vigny, au lieu d'envoyer ce poème aux Jeux floraux de Toulouse, y envoya Symétha,(\w\, d'ailleurs, ne fut pas couronné.

Trois ans après. Soumet, Guiraud, Deschamps, Victor Hugo, Vigny, Saint-Valry et Desjardins fondaient la Muse française. J'ai raconté, il y a quelques années, toute l'histoire du groupe littéraire qui se forma autour d'elle (2). Un seul point demeurait obscur, c'était de savoir quels avaient été les complices de Soumet dans la suppression de cette revue. Une lettre d'Emile Deschamps récem-

(i)Cel article avait pour titre : Littérature anglaise. Œuvres complètes de lord Byron.

(2 Cf. le Cénacle de la Muse française, librairie du Mercure de France, 1909.

LA VIE POLITIQUE, LITTERAIRE ET RELIGIEUSE ~ l

ment mise au jour va nous édifier pleinement sur ce point. Elle est adressée à Jules de Rességuier, le gentil troubadour de Toulouse, qui, après avoir servi de son mieux, au sein de l'académie de Clémence Isaure, les intérêts des poètes de ia Muse, était venu habiter Paris où, grâce à la protection de M. de Peyronnet, il avait été nommé auditeur au Conseil d'Etat. En voici la teneur :

a S. d. Ce samedi soir,

[juin 182i]

« Mon cher [Jules, pardonnez-moi d'avance « t faites-moi pardonner par tout ce qui vous entoure et vous aime ; mais il faut absolument que vous quittiez lundi matin la campagne pour quelques heures, car nous sommes aux champs ici ; vous, Alexandre et moi, il nous faut porter le coup de grâce à la Muse chez Tardieu à 9 heures du matin, lundi, sinon, le n^ paraîtra et nous sommes tous compromis. Je n'ai ni le temps ni l'espace de vous expliquer notre danger, il est imminent; ces messieurs, je le sais, seront rassemblés là pour continuer la Muse, arrivons tous trois pour la tuer et elle est morte. Ainsi soyez assez bon pour partir lundi avant de vous coucher, si vous le pouvez, de manière à être à 9 heures à Passy pour prendre Soumet, que je viens de faire prévenir. Vous serez à

8 h 1/2 à ma porte. Nous serons tous trois à

9 heures chez Tardieu. Mais tout cela ne peut se faire que réunis ; une voix se perd étouffée sous celles de nos adversaires. Mais en nous tenant bien, il me semble impossible que l'on continue sous le titre de la Muse un ouvrage qui est le nôtre et qui ne veut plus l'être.

« Pardon de vous arracher à tout ce qu'il y a de beau et bon pour vous jeter dans nos vilaines expéditions : mais il le faut, pour vous, pour nous, pour lui et pour elles toutes. J'ose donc compter sur votre exactitude et votre amitié.

« EMILE (l). »

Ainsi, ce fut Emile Deschampset Jules de Resség-uier qui, pour faire le jeu de Soumet, sacrifièrent la Muse aux rancunes académiques d'Aug-er et consorts. Guiraud ne nous avait donc pas trompés en disant que la suppression de cette revue s'était faite contre son gré et celui de Victor Hugo.

Nous ignorons ce qu'en pensa Vigny, mais étant donnée la place qu'il y avait prise par la pul)lication de Dolorida et de quelques articles de critique littéraire, il est probable qu'il regretta, lui aussi, la disparition de la Muse.

(ï) L'Aube romantique, p. 99.

Voilà donc notre « Jeune moraliste » en vacances (i). Jusqu'en 1827, c'est-à-dire jusqu'à laconslitution du second Cénacle, Emile Deschanips se contentade traduire ou d'adapter en vers français quelques belles légendes allemandes de Schiller et de Gœthe, et certaines romances espagnoles sur Rodrigue, premier roi des Goths.Sibien que ses amis ne cessaient de le gourmander sur sa paresse. Rességuier^ par exemple, lui disait, dans ses Tableaux poétiques :

Emile, mon Emile, ainsi tu te reposes.

Sur un luth entouré de verveine et de roses, Tu veux, fuyant la gloire attachée à tes pas, Oublier des succès que nous n'oublions pas. Entends le bruit lointain des flots de cascatelles ; Le poétique bruit des ondes immortelles. Tu dis le nom d'Horace... A ce nom lève-toi: Voilà l'accord divin ! et tu t'endors; pourquoi ? Pourquoi ta muse, encor de gloire dédaigneuse. Ne reprend-elle pas sa lyre harmonieuse ? Vois la jeune Indienne, au bruit des instrumens, Retrouver son triomphe et ses enchantemens ; Et toi, brillant, léger, et nonchalant comme elle, Tu peux te couronner d'une gloire nouvelle., Horace, tes rivaux, tes amis, tes amours, Te disent de chanter et de chanter toujours (2).

Cependant, sous l'influence des représentations

(i) On se rappelle que, dans la Muse, c'est ainsi que signait Emile Deschamps.

(2) La Bayadère.

à Paris de la troupe anglaise, l'idée lui était venue de traduire pour la scène le Homéo et Juliette de Shakespeare.

Comme il ne connaissait pas très bien l'anglais et qu'il se méfiait de ses forces, il offrit alors à Vigny de lui venir en aide. Et Vig-ny,qui travaillait déjà à son Othello, consentit à traduire les deuxderniers actes de Roméo et Juliette.

On sait que cet ouvrage fut reçu au Théâtre-Français le 25 avril 1828, et par suite dequels obstacles il ne fut pas représenté (i). Etant donné qu'il amena plus tard un certain refroidissement dans les relations d'amitié des deux collaborateurs, il me paraît bon d'examiner à qui incomljent les premiers torts.

En ces sortes d'affaires, il y a presque toujours deux sons de cloche. Nous allons les entendre l'un après l'autre. Voici d'abord la version d'Emile Deschamps :

«... Beaucoup de temps se passa, et l'on mit en répétition VOthello de M. de Vigny qui, entre autres gages de succès, présentait le très grand avantage d'être de M. de Vigny seul...

« C'est à ce moment que M. Hector Berlioz

(i) Cf. notre Cénacle de Joseph Delorme.

LA VIF. POLITIOLE, LITTEHAIRE ET KEUGIliUSE 1'>

m'entretint d'un projet d'une symphonie dramatique de Roméo et Juliette. La fièvre de Shakespeare était dans l'air, et je n'y avais pas nui (i).

« En 1829 on joua Y Othello de Vigny, puis l'art changea de direction, comme tout le reste, mais en sens inverse. La restauration de Ducis s'effectua, VOt/iello de Vigny fut proscrit, et l'avènement de Roméo et Juliette plus qu'ajourné.

« Avec un peu d'insistance et de persistance, nous aurions pu néanmoins faire reconnaître notre droit d'ancienneté. Quelques occasions favorables se présentèrent, et une dernière surtout qui paraissait décisive ; je m'y abandonnai avec une grande facilité parce que, au fond, il est triste de voir ce qu'on croit son aiglon vieillir et périr dans l'œuf. Une autre volonté opposa son veto, et la pierre du cercueil dramatique s'appesantit de plus en plus sur les amants de Vérone.

« Voilà plus de dix-sept ans qu'ils dorment ainsi, et j'ai cru qu'il y avait convenance et urgence à interrompre enfin, pour eux et pour raon, Macbeth, cette longue et froide prescription de l'oubli, en les faisant renaître sous une autre forme et pour une autre destinée.

(i) Cette symphonie dramatique de Berlioz, sur le livret d'Emile Deschamps, fut exécutée en 1889.

t6 ALKHED de VIGNY

«... J'ai donc repris mon Shakespeare anglais et j'ai eu le courage de refaire une traduction de Macbeth et de Roméo, toute littéraire et beaucoup plus littérale, au point de vue des lecteurs et des bibliothèques, et non plus du théâtre et des spectateurs... »

Ces lignes sont de i84^j et font partie de la préface que Deschamps mit en tête de son édition de Macbeth et Roméo et Juliette.

Voyons maintenant comment Vigny apprécia cette reprise de la pièce de Shakespeare par son ancien collaborateur :

Il écrivait à Philippe Busoni, le 5 janvier 1849, à propos de Chatterton, qu'on avait eu l'idée de reprendre au Théâtre historique :

« ...Vous me demandez si cette traduction de Roméo ne fut pas faite par moi et Emile Deschamps ? — Voici l'histoire assez étrange de ceci, — La première traduction de Shakespeare faite pour la Comédie-Française fut celle que nous écrivîmes ensemble de Roméo. Nous nous partageâmes ce petit travail. Je me chargeai des deux derniers actes, Emile Deschamps des trois premiers. Nous lûmes cette tragédie en 1828 aux Français, où elle fut reçue avec ravissement par tous les acteurs

célèbres de ce temps-là. J'avais traduit de mon côté Othello et le Marchand de Venise, que vous avez chez vous. M"^ Mars ne se trouva pas assez jeune pour Juliette et me dit avec assez de grâce : « Si j'avais l'âge de Juliette, je n'aurais pas mon talent, mais, ayant ce talent, je n'ai plus son âge. » Un soir Taylor vint tout à coup me prendre chez moi le manuscrit encore imparfait du More de Venise pour le mettre en répétition, tant M^'® Mars avait la tète tournée deDesdémona. Elle le joua et y fut très belle. — De temps en temps, pour nous amuser, Emile Deschamps et moi faisions des lectures de Roméo (i) et nous attendions qu'il vînt au monde une Juliette possible à montrer au public.

(i) Victor Pavie écrivait, en effet, à son père, le 27 janvier 1829: « Lundi soir, à sept heures et demie, M. David est venu me chercher. Je comptais sur Sainte-Beuve, qui fut empêché, ainsi que Hugo, qui dînait en ville, et qui devait entendre une tragédie dans la soirée. La réunion était environ de soixante personnes, dont une douzaine de dames. Là siégeaient Alfred de Vigny, !\Iérimée, Delacroix, Colin, de Wailly, Alexandre Dumas, et le G/o6e intrus, presque tout entier dans la personne de Ch. Magnin, Damiron, Ch. de Rémusat et Louis Vitet.

« Emile Deschamps commença la lecture de ses trois premiers actes. Alfred de Vigny déroula à son tour le manuscrit des deux derniers. Je contemplais Shakespeare face à face, moi qui ne l'avais entrevu que dans l'imitation d'une prose rampante, ou dans l'impénétrable sanctuaire de son idiome antique, au prix de mes peines et à la sueur de mon front. Les deux parts du travail ont échu à qui de droit. Emile Deschamps, plus souple, plus insinuant, plus arrondi de forme, de Vigny plus incorrect, moins obéissant, mais plus fort et plus grandiose. C'est M=" Malibran et M™" Pasta. Le

y8 ALFRED DE VIGNY

Lorsque ce pauvre Delloye imprima mes œuvres complètes, il me demanda ce Roméo, je m'y refusai, n'en étant pas seul propriétaire, et je croyais mon collaborateur aussi consciencieux, car souvent je lui avais proposé de faire jouer celte étude à un théâtre ou à un autre, et, tout en y trouvant des difficultés, il me répondait : attendons encore. — Un beau jour, il y a environ quatre ans, je trouvai sur la table de Guiraud la traduction de Roméo imprimée sous le nom d'Emile Deschamps qui, sans se donner la peine de m'en parler, fit, à sa manière, les actes que j'avais traduits et imprima la pièce de la sorte. Je ne l'ai jamais lue et je ne puis juger de ses mérites et de ses ressemblances ou dissemblances avec mes actes derniers, mais il eût été plus poli et plus loyal de me prévenir de ce divorce... (i). »

Telles sont les deux versions. De quel côté se trouve la vérité? Sans mettre en doute la parole d'Alfred de Vigny, ni sa bonne foi, je crois, tout

songe de la reine Mab s'est coloré, sous Emile Deschamps, de l'illusion delà plus fantastique féerie... » 'Médaillons romantiques.) Celle lettre, soit dit en passant, prouve que MM. Louis Gillet et Ernest Dupuy ont prétendu à tort que Sainte-Beuve avait eu une défaillance de mémoire en écrivant qu'il avait été invité, en iSag.par Vig^ny à entendre la lecture de Roméo et Juliette.

(1 Lettre publiée par Jules Marsan dans nos Annales romantiques de novembre-décembre 1905.

LA VIE l'OLlTIOUE, LITTERAIRE ET HELIGIEUSE 79

bien examiné, qu'il n'avait pas le droit de se plaindre du procédé d'Emile Deschamps, et que ce fut surtout de sa faute si leur Roméo fut enterré. Il suffit de savoir comment il se comporta avec les directeurs de théâtre, qui de loin en loin lui proposèrent de reprendre Chatterton et Quitte pour la /)(?«/%poursefîg-urer l'opposition sourde et tenace qu'il dut faire à l'idée de laisser représenter Roméo postérieurement au More de Venise (i). Jaloux comme il l'était de son bien, il lui était désag-réable de penser qu'en cas de succès il n'aurait devant l'opinion qu'une part du mérite de l'œuvre commune, et qu'en cas d'échec la critique mal avertie pourrait lui en imputer tous les défauts. Du reste, il s'est trahi lui-même dans la lettre qu'il écrivait à ce sujet à Emile Deschamps, le 26 mai 1887.

« Vous ne tenez pas, lui disait-il, à avoir un de ces demi-succès qui sont plus tristes qu'une chute... Cette représentation ne me sera jamais ag-réable que par le plaisir qu'elle pourra vous faire... »

(i) « Pendint des années, dit Arsène Houssaye dans ses Confessions{i. IV, p. 295), je l'ai vu tantôt chez moi, tantôt chez lui, pour la reprise à' Othello et de Chatterton. Quelle que tut la distribution des rôles il disait toujours : * Je vais étudier ces comédiennes.)» Il venait au théâtre, mais il s'en allait plus indécis encore. C'était à mourir. Il y mettait tant de bonne grâce qu'il était impossible de ne pas prendre patience. C'est ainsi que, voulant le jouer, je n'ai réussi qu'à perdre agréablement mon temps. »

8o ALFHED DE VIGNY

Après celaj'estime que Deschamps ne manquapas d'égards à Vigny en se permettant de traduire les deux actes qui lui étaient échus en partage et en publiant le tout sous son nom. Aussi bien, puisque la traduction de Vignyesten la possession deshéritiers de Ratisbonne, nous pourrons bientôt, j'espère, la comparer avec celle qu'Emile Deschamps fit imprimer en i844 ( 0- Je ne parle pas de celle de l'édition de i863, quoique Deschamps la préférât de beaucoup à l'autre, parce qu'elle n'est pas entièrement de lui. Il résulte, en elTet, des lettres suivantes que c'est Hippolyle Lucas (2) qui se charg-ea, sur la demande d'Emile Deschamps, d'arranger

(i) Vigny écrivait, en 1848, à sa cousine Alexandrine du Plessis au sujet de cette traduction : « Je rachèterai ces dessins d'un enfant par ces vers mis en album, comme par exemple ceux d'une certaine traduction de Roméo et Juliette, par moi, que M"« Mars savait par cœur et disait admirablement. Je ne sais où ils sont, il est vrai; je les crois à Paris dans quelqu'un de mes portefeuilles, mais si on me les envoie et s'ils ne sont pas brûlés avec Babylonc, je les écrirai. Ils commencent au moment où Roméo, qui allait emporter de son triste caveau sa belle Juliette vers la vie heureuse, se souvient qu'il est empoisonné, et dit :

Faut-il quitter cet ange à la porte du ciel. »

fa) Hippolyte Lucas, qui a fait un nombre considérable de pièces de théâtre et, pendant près de cinquante ans, la critique littéraire au Siècle, avait composé, avec Évariste Boulay-Paty, un poème dramatique intitulé le Corsaire et tiré de Byron, qui fut imprimé en i83o. C'est une des premières productions du théâtre romantique- Hippolyte Lucas, dont les Heures d'amour et un petit volume de Portraits littéraires, édités par son fîls, ont obtenu, il y a quelque vingt ans, un succès légitime, est mort, en 1878, bibliothécaire à l'Arsenal.

pour la scène son Roméo et son M acb et h, éà'iiés

postérieurement à la mort de Vigny.

Emile Deschamps écrivait de Versailles à H. Lucas le 3 septembre i848 :

« Mon cher complice,

« J'ai couru deux fois chez vous. On me dit que vous êtes à Rennes et je vous y envoie cette lettre qui sans doute vous y parviendra sans indication plus précise. Le nom d'HippoIyte Lucas me rassure pleinement.

« Voici : M. Mauzin, commissaire du gouvernement près le théâtre de l'Odéon, m'a écrit au sujet de Macbeth qu'il veut monter tout de suite avec grand soin. Alors j'allais vite à vous.

« J'ai donc vu M. Mauzin, dont je suis on ne peut plus content, et tout de suite il a fait copier les rôles. Les arrangements, ceux du 5® acte surtout et du dénouement, les plus importants, ont été trouvés excellents.

« Je vous rapporte cela tout chaud. Quant au i*''*acle, M. Mauzin ne craint pas les frais de décors et les changements à vue. J'ai donc reporté au 2® acte la scène de Macbeth et de sa femme.

« Combien je vous désire pour les répétitions et la mise en scène. Vous revenez à Paris, dit-on, à

la fin du mois. Ce sera bien, mais dites-le-moi bien vite.

« J'ai quitté les Finances et pris ma pension de retraite. Je me suis confiné à Versailles. C'est un grand parti. J'en causerai avec vous. Vous voyez combien à cause de mon éloignement votre présence m'est nécessaire, et vous y êtes d'ailleurs aussi intéressé que moi. Je souhaite que nous le soyons beaucoup.

« Plus je réfléchis, plus je trouve que le rôle de y i///é'//e conviendrait à M'^^ Rachel.

« Votre dévoué confrère.

« EMILE DESCHAMPS (l). »

Un mois après il lui écrivait de nouveau :

do octobre 1848.

« Mon cher Lucas, « Je ne sais vraiment comment reconnaître les excellents conseils que vous m'avez donnés pour l'arrang-ement scénique de mon Macbeth et pour les bons et utiles soins que vous voulez bien prendre pour les répétitions et la prospérité de cette œuvre qui vous doit et vous devra tant. Permettez du moins que je consig"ne ici le traité dont je vous

(i) Lettre inédite communiquée par ^L Léo Lucas.

ai fait part verbalement et sans lequel je renoncerais à tout.

(( Je déclare vous déléguer à toujours pour les causes ci-dessus énoncées la moitié de mes droits d'auteur sur ma tragédie de Macbeth pour toutes les représentations de cet ouvrage, tant sur les théâtres de Paris que sur ceux des départements; pour que vous jouissiez de cette moitié de droit, vous et vos héritiers comme moi et mes héritiers, nous jouirons de l'autre moitié pendant le temps que la loi accorde ou accordera aux auteurs. Cette moitié vous sera remise, d'après l'avis que je lui ai donné, par M. Guyot, agent dramatique, mon receveur pour mes droits d'auteur, et cela tous les mois, comme il le fait pour ce qui me concerne.

« En outre, j'entends que vous partagiez avec moi et toujours par égale portion le prix des billets d'auteur qui pourront me revenir pour chaque représentation. Ce sera l'objet d'un compte entre nous, tous les billets devant être remis en mon nom. Voulez-vous, mon cher Lucas, accepter le partage fraternel avec un peu de tout le plaisir que j'ai à vous l'offrir. Je voudrais qu'il fût digne de toute votre obligeance et de tout votre talent. En tout cas, vous trouverez dans mon amitié reconnaissante tout ce qui pourra manquer ailleurs.

« Votre dévoué et bien affectueux confrère pour la vie.

« EMILE DESCHAMPS (l). ))

Macbeth fut représenté à l'Odéon le a 3 octobre 1848 et joué pendant plusieurs mois. On est en droit de s'étonner, après la lecture de cette lettre, qu'Emile Deschamps ait oublié, lors de la publication de cette pièce en i863, de mentionner dans sa préface le nom de son collaborateur et se soit borné à dire : « A ce sujet, je ne saurais trop reconnaître le concours aussi affectueux qu'éclairé que me prêta M. Mauzin, alors commissaire du g^ouvernement près le théâtre de l'Odéon. »

Au mois de décembre suivant, Emile Deschamps mandait encore à Hippoljte Lucas.

« 26 décembre 1848 (( Mon cher Lucas, « Que parlez-vous de me rendre Macbeth ? C'est en continuant à être la providence de Roméo et dans les mêmes termes que vous me le rendrez. C'est chose conclue entre nous.

« Quant à ma collaboration anonyme avec vous pour un drame comme Mesure pour Mesure, certes ,

(i) Lettre inédile.

j'en suis très empressé et tout ce que j'y pourrai faire vous est acquis.

« Faites et je reviendrai dessus avec un zèle sinon avec un talent comme on peut le désirer. Et c'est moi qui aurai hâte de vous prouver combien je suis à vous. Je parlais d'un opéra parce que le sujet m'apparaît ainsi, mais vous avez plus réfléchi que moi ; ce qui n'empêchera pas que, plus tard, nous ne fassions un opéra avec nos deux noms. Ce sera le comble et le couronnement de mon plaisir et de mon ambition.

« A vous de cœur.

« EMILE DESCHAMPS (l). »

Et le 'j. janvier 1849 :

« Mon cher Lucas, « J'ai vu M. !Mauzin, qui met toute loge aux pieds de M^'^ Rachel. On doit donner Macbeth samedi. En prévenant d'avance Mue Rachel, il y aurait moyen de tout arranger, d'autant plus que samedi elle n'aura pas encore fait sa rentrée et qu'elle sera libre, M. Mauzin mettra la loge à sa disposition par votre entremise. Quant à moi, je reviens vendredi et, si vous voulez que nous fassions notre visite samedi, je serai prêt à l'heure que

(i) Lettre inédite.

VOUS m'indiquerez pour que vous puissiez présenter le jeune homme à Médée (i), oui à Médée, j'espère, car, plus j'y pense, plus je suis ravi de votre œuvre, plan et style. Bravo !

« A vous

Racliei, qui ne devait pas plus jouer la Médée d'Hippolyte Lucas que la Médée de Legonvé, daigna quand même assister à une représentation de Macbeth.

(( J'ai vu M'i^ Rachel dans sa log-e à Macbeth, écrivait Emile Deschamps à son collaborateur anonyme ; elle a été on ne peut plus aimable. Elle a applaudi Ballande à plusieurs reprises.

« Si vous voyez Holstein, peut-être serait-il bon de lui parler de Roméo sans le presser.

« Je pense toujours à Mesure pour Mesure. Quand vous aurez fait votre travail, je lâcherai d'y être bon à quelque chose, comme un professeur de mathématiques qui repasserait les calculs d^Ar-

chimède.

« A vous de cœur,

(1) Médée, tragédie en 3 actes d'après Euripide, par Hippolyte Lucas, ne fut représentée àl'Odéon que le 20 juin i855.

(2) Lettre inédite.

(3) Lettre inédite.

LA VIE POLITIOUK, LITTHRAIRE ET RELIGIEUSE 87

Emile Deschamps ne se bornait pas à traduire Shakespeare ; il lai empruntait aussi des sujets d'opéra. Nous avons vu qu'en 1889 il avait fait le livret d'une symphonie dramatique de Berlioz, d'après Roméo et Juliette; un peu plus tard, il écrivit sur le même thème un drame lyrique dont Berlioz ht encore la musique. Et M. Ch. de Boig-ne raconte, dans ses Petits Mémoiî^es de rOpéra,qu'en i836 Meyerbeer, mécontent de la scène du 4® acte des Huguenots, entre Raoul et V'alentine, et de la façon cavalière avec laquelle Eugène Scribe accueillit ses justes observations, pria Emile Deschamps de refaire cette scène et, pour le remercier de sa courtoisie, lui attribua une part d'auteur sur la sienne propre.

Mais il nous faut revenir en arrière. J'ai dit ailleurs (i) que la Révolution de i83o avait coupé en deux le Cénacle de Joseph Delorme, et que les royalistes impénitents, comme Guiraud, Vigny, Gaspard de Pons et Jules de Resség-uier, n'avaient pas voulu suivre Victor Hugo dans son évolution politique.

(i) Cf. notre Cénacle de Joseph Delorme, t. I, chap. vin.

88 ALFRED DE VIfiNY

Quelques-uns même, dont Alexandre Guiraud, n'avaient pas attendu les journées de Juillet pour fausser compagnie au jeune chef du Cénacle. Du jour où Victor Hugo, Vigny et Deschamps assié«-èrent le Théâtre-Français pour y faire jouer des pièces traduites ou inspirées de Shakespeare, Guiraud lia partie sans vergogne avec « quelques auteurs enragés classiques » qui avaient la prétention de reléguer le grand dramaturge anglais au Gymnase, au Vaudeville, voire à la Gaité. Ce que voyant, Sainte-Beuve, qui ne pouvait sentir les deux Alexandre et ceux qui se réclamaient des doctrines arriérées de la Muse française, monta la tête à Emile Deschamps contre le poète des Macchabées. Tant et si bien que, pendant quelque temps, Emile battit froid à son ancien camarade. Mais il n'était pas dans son caractère de se brouiller avec personne pour des divergences d'opinion. Et nous verrons, au chapitre suivant, que, par deux fois, il réconcilia Vigny avec Hugo. Il se borne donc à écrire à Guiraud une lettre de reproches à l'occasion précisément de la réception de son Roméo à la Comédie- Française. J'ai publié cette lettre in-extenso dans le Cénacle de Joseph Delorme ( ij. Je n'en repro-

(i] Chap. VII, p. 262.

duirai ici que les lignes finales, où se trahit le libéralisme irréductible de son auteur :

«... Malheur à qui ne prend pas feu pour le génie! lui disait-il... Au surplus, tout cela n'est rien, les lettres vivent de discussions animées, et si l'art fait un pas, qu'importent les obstacles franchis ? »

C'était la sagesse même, aussi l'incident fut-il clos là-dessus.

Les lettres qui suivent, du moins celles qui sont adressées à Guiraud,sont parmi les plus charmantes qu'Emile Deschamps ait écrites. On peut dire qu'il y est tout entier, cœur et âme ; et, sans parler de l'esprit qui y foisonne comme toujours, elles nous apprennent une foule de choses dont l'histoire littéraire ne peut manquer de faire son profit.

La première est du i*""" octobre i83o. Emile Deschamps écrit à Guiraud :

« Je n'ai que le temps de vous dire, mon cher Guiraud, que je suis ravi de Césaire {j). Une grande émotion, une haute philosophie, une passion poétique et vraie, et votre style par-dessus tout cela ; voilà pour le mérite de l'ouvrage, et aussi pour le succès, soyez-en sur. Votre avant-propos est plein de courage et d'indépendance, j'en parlais tout à

(i) Césaire, révélation, i vol. in-8,chez Urbaia Canel, i83o.

l'heure avec Gormenin, qui a lui-même beaucoup de tout cela et qui va vous envoyerune consultation au sujet du serment des électeurs, question très délicate et très importante, comme vous le dites fort bien dans la lettre que vous lui avez écrite,

« Le Globe a déjà fait une annonce de Césaire en promettant un article que l'on fabrique en ce moment, j'en ai la certitude ; j'ai beaucoup parlé du livre avec Sainte-Beuve qui ne Ta pas encore lu, tant il est pris par la politique journalière. Il vous réserve pour labonnebouche dans très peu dejours^ mais je puis vous dire d'avance que l'article sera çrave et consciencieux comme votre livre. Vos doctrines et opinions y pourront être fort combattues, mais il y aura, je crois, victoire des deux côtés. Enfin vous serez jug-é et apprécié. Attendons, et soyez sûr que je veille à votre livre comme sur un enfant chéri et charmant. Je vous en reparlerai plus au long- une autre fois.

« Soumet s'occupe aussi de vous et nous en parlons beaucoup ensemble. Jules (i) est arrivé hier, bien tourmenté.

« Ecrivez, écrivez, mon cherGuiraud, vous avez

(i) Jules de Croze, dont le fils devait épouser plus tard la fille aînée d'Alexandre Guiraud.

LA VIE POLITIQUE, LITTKHAIRE ET RELIGIEUSE Ql

caractère et talent et indépendance, puis des amis pour admirateurs et même des ennemis.

« Comment se trouve M™*' Guiraud? Vous donnera-l-elle un congé, ou, ce qui vaudrait bien mieux, viendra-t-elle avec vous ? Mille tendres hommages.

« Je reçois une lettre de M™® Croze, qui est toujours en Auvergne et qui me parle de vous avec bien du cœur pour celui que vous leur avez montré dans ces tristes circonstances. Elle va venir passer un mois près de sa mère, puis retournera auprès de notre ami qui a bien besoin d'elle, m'écril-il aussi, pour charmer son exil. — Que d'amis et de parents on m'a écrasés ainsi ! Savez-vous que votre phrase la Couronne sur un caveau sera historique de pensée et d'expression !

« Adieu, je vous quitte pour m'occuper encore de vous, c'est la seule [chose qui m'en puisse consoler.

« Votre ami à toujours.

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