‹ Alfred de VignyChapitre 18 sur 36 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

LE MANOIR DU MAINE-GIRAUD

^I. — La terre familiale de Vigny. — Au pays ang-oumois. — De Mouthiers à Blanzac et de Blanzac au IMaiiie-Giraud. — Description du manoir. — La salle à manger et la chambre à coucher. — Les deux lits jumeaux du poète et de sa femme.

— Sa cellule au haut de la tour. — Une girouette à ses initiales. — Ses habitudes de travail. — Le livre des Destinées est sorti du Maine-Giraud. — Vigny y ressent les premières atteintes de sa maladie. — Il se fait le garde-malade de sa femme. — Vigny bouilleur de cru. — Ses lettres à M. Monialembert, son médecin. — Il veut civiliser Blanzac.

— Une représentation d'Esiher.

I II. — La journée de Vigny au Maine-Giraud, — Une collection détruite du journal le Constitutionnel. — Les lectures de Vigny. — Ses lettres au conservateur de la bibliothèque d'Angoulême. — Les reliques du poète au Maine. — Les livres jansénistes de l'abbé de Baraudin. — Conseils au propriétaire du manoir. — La main d'Alfred de Vigny.

On a beau se moquer,parmi la jeunesse littéraire actuelle, de la théorie des milieux chère à Sainte-

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Beuve, à Taine et autres psychologues, il n'y a qu'elle encore pour expliquer et nous faire comprendre la nature diverse, le tempérament particulier de tel écrivain, de tel artiste, ainsi que les changements profonds qui parfois s'opèrent d'une œuvre à l'autre dans leur faron de voir et de traduire leur pensée... Quant à moi, depuis que j'ai visité le Maine-Giraud, où Alfred de Vigny passa la moitié de sa vie — celle qui fut la moins orag-euse, je parle ici des orag-es du cœur — en vérité je m'en voudrais de n'avoir pas eu la curiosité de faire ce pèlerinage, car j'y ai vu et appris des choses sans lesquelles tout un coin de son âme serait demeuré pour moi, qui l'étudié depuis si longtemps, enveloppé d'ombre et de mystère.

Je regrette seulement d'y être allé si tard (i). Il y a cinquante ans que Vigny a quitté ce monde. C'est une lourde pelletée déterre sur le corps d'un homme qui n'a pas laissé de postérité directe. Et, en effet, dans cet espace de vie et de mort, où tant de montagnes se sont abaissées, selon l'expression du Psalmiste, si l'œuvre de Vigny n'a pas souffert, on n'en saurait dire autant de sa maison de campa-

(i) C'est le 17 septembre igoi que j'allai pour la première fois au Maine-Giraud.

gne, car du Maine-Giraud, habité d'abord de loin en loin par M™" Lachaud, son héritière, de i863 à 1879, abandonné ensuite à M.Ducloud,qui l'acheta à cette dernière date, il ne reste guère que les murs, encore sont-ils quelque peu délabrés. Cependant, l'âme de celui qui fut Stello vit toujours dans les choses qu'il y a laissées. Et lors de ma visite au Maine, après avoir frappé à la porte de la tour avec la main de bronze qui sert de marteau, j'eus la sensation qu'un peu de son corps y était resté, quand on m'eut dit que cette main fut moulée sur la sienne — tant elle est vivante !

Mais avant d'entrer au Maine-Giraud, il faut que je dise un mot du pays. Il est admirable et vallonné comme à plaisir. Pourtant il a dû changer d'aspect, lui aussi, depuis que Vigny a disparu. De son vivant, tous les coteaux qui se déroulent et s'entrecroisent en larges plis onduleux, depuis la gare de Mouthiers jusqu'à la ville de Blanzac — et il y a d'un endroit à l'autre quatorze kilomètres que l'on fait en diligence — tous les coteaux étaient couverts de vignes. Le phylloxéra a tout ravagé ici comme ailleurs, et comme on n'a pas trouvé la greffe résistante qui convient au sol crayeux de ces coteaux, partout où il y avait un pouce de terre on a semé du foin. En sorte que ce pays accidenté n'est à

présent qu'un immense tapis de gazon, plein de bosses et de soufflés, d'où s'élèvent, de distance en distance, les hautes quenouilles des peupliers d'Italie rang-és en file indienne ou des massifs de châtaigniers à tête ronde. Le lait a remplacé le vin dans cette partie de l'Angoumois, au grand désespoir des propriétaires et des bouilleurs de cru. Et comme si ce n'était pas assez d'avoir arraché les vignes, voici qu'on commence à abattre les bois de chênes et de châtaigniers pour essayer de reconstituer les vignobles. Le jour où leurs grandes ombres ne s'allongeront plus le soir sur la vallée, le voyageur ne reconnaîtra plus l'horizon !...

De Blanzac au Maine-Giraud la route montueuse côtoie à gauche une gorge profonde en forme d'entonnoir et d'un dessin ravissant. 11 ne manque au fond qu'un filet d'eau vive. L'eau est assez rare en cet endroit, mais dans quelques minutes, quand nous descendrons le versant opposé de la colline, elle jaillira de tous côtés en sources claires, et les bois du Maine-Giraud, les prés, les champs, les vignes en garderont une éternelle fraîcheur.

Du temps de Vigny, quand ce vieux manoir avait au midi sa lisière de bois, on y accédait au nord par la route qui traverse le bourg de Champagne. De ce côté-là, il a comme un faux air de château

féodal avec ses murs droits et nus, percés de rares fenêtres et dominés par les toits pointus des deux tours de la façade. A présent que le rideau de chênes et d'ormes est tombé, on y arrive par un chemin bordé de vignes qui s'embranche à la route de

^«'liiî?

LE MANOIR DU MAINE-GIRAUD

(La cour d'entrée)

Blanzac. Et la pente de ce chemin est si rapide, que le reg-ard, à la descente, peut plong-er au cœur même du Maine-Giraud, je veux dire jusque dans la cour intérieure. Mais de ce côté, j'avoue qu'il ne répond point à l'idée que je m'en étais faite après avoir lu la description de Vig-ny. Je me fig-urais, sur

la foi de son Journal, que ce « château féodal » était une petite forteresse flanquée de tours à mâchicoulis entourée de fossés profonds et, comme un nid d'aig^le ou de corbeau, bâti sur une éminence. La réalité est infiniment plus modeste. Le Maine- Giraud est tout bonnement une gentilhommière du xv" siècle, tapie dans le creux d'un vallon, et qui avec sa ceinture de bois — car il en reste encore — de champs, de vignes, de prairies arrosées par cinq ou six sources, fait plutôt penser à quelque Chartreuse qu'à un château du moyen âge. Point de fossés ni de pont-levis, mais un porche grand ouvert à deux arcades ; point de créneaux ni de mâchicoulis, mais, au fond d'une cour spacieuse que bordent de trois côtés des bâtiments de servitude couverts en tuiles, une tour carrée à pans coupés, flanquée à droite d'une tourelle en encorbellement et coiffée d'ardoises, laquelle renferme l'escalier à vis d'un corps de logis à toiture rouge, haut monté sur cave et percé de trois grandes fenêtres, qu'elle partage en deux parties inégales et que surmonte dans l'angle gauche une autre tour carrée dont le rez-de-chaussée servait autrefois de vestibule à la chambre à coucher. Une gentilhommière, vous dis-je, et qui doit être à présent une petite Chartreuse, puisque M. Ducloud avait l'intention d'en

faire l'enlrepôt des eaux-de-vie du Maine-Giraud. Je ne m'élonne donc pasqu'Alfred de Vigny, après la mort de sa mère, et surtout après les événements de 1848, ait élu domicile dans ce coin retiré de la Charente. D'abord il était sûr d'y trouver la solitude et le silence qui convenaient à son âme dédaigneuse et blessée. Ensuite, de tous les châteaux que ses pères avaient possédés autrefois en Beauce, de la Briche, où M. de Saint-Pol, son cousin, avait recueilli les portraits de sa famille et où il composa lui-même Madame de Souhise; du Tronchet,où il rencontra pour la première fois M^^e d'Agoult, et où son père lui fit tirer son premier coup de fusil; de Moncharville, des deux Emarville, de Frêne, de Gravelle et autres lieux, il ne lui restait que ce petit manoir entouré de quatre-vingt-cinq hectares de terre. Et il y tenait d'autant plus que, depuis le xv^ siècle — un cartouche à l'entrée de la tour du centre porte la date de i464, qui est évidemment celle de la construction — il n'avait cessé d'être habité par la famille de sa mère; que son aïeul, le chef d'escadre de Baraudin, y avait rassemblé tous ses souvenirs de voyages, et que sa tante maternelle, Sophie-Ehsabeth de Baraudin , chanoinesse de Malte, y était morte sous ses yeux, en 1827!...

38o ALFRED DE VIGNY

A peine avais-je frappé à la porte de la tour avec la main debronzeà manchette de dentelle Louis XIII que je fus introduit par M"^ Ducloud dans la salle à mang-er où m'attendaient pour déjeuner son mari et ses enfants.

Avant de nous mettre à table, je demandai la permission de visiter l'intérieur du manoir. Elle me fut accordée avec d'autant plus d'empressement qu'en dehors de la cuisine, qui se trouve de l'autre côté de la tour, il y a tout juste deux pièces à voir : la salle à mang-er et la chambre à coucher. Du temps que Vig-ny y habitait, il avait aménagé quelques chambres d'amis dans la partie des communs qui fait équerre avec la tour d'angle. La salle à mang-er, qui servait ég-alement de salon, est très vaste et éclairée par deux fenêtres qui se reg-ardent au nord et au midi. Elle était autrefois tendue de vieilles tapisseries; aujourd'hui les murailles blanchies à la chaux n'ont pour tout ornement qu'une cimaise en bois de chêne et les portes en bois de palissandre de cinq grands placards qui servaient d'armoires à ling-e et de bibliothèques. Entre les deux fenêtres se dresse uneg-rande cheminée sans hotte et qui n'est pas du temps.

La chambre à coucher est tout aussi vaste et plus •

LA VIE AMOUREUSE 38l

nue encore que la salle à mang-er. Le jour lui vient seulement du midi. Il est vrai que c'est le côté le plus agréable et qu'on a devant les yeux un paysage bien fait pour les réjouir. Qu'on se fig'ure un immense tapis vert dévalant mollement entre des bouquets de bois jusqu'au bourg' de Champag-ne, qui est éloig'ué d'une demi-lieue. La cheminée, plus basse que l'autre, est ornée d'une mauvaise peinture représentant un de Baraudin en costume d'officier de marine; le plafond à poutrelles n'a pas été recouvert de lattes, comme celui de la salle à mang-er. En somme, c'est la pièce la plus intéressante et la moins pauvre en meubles ou objets mobiliers ayant appartenu à Alfred de Vig-ny. Dans la salle à mang-er, il n'y a qu'un petit secrétaire en noyer et une table-guéridon de forme assez commune que le poète fit fabriquer dans le pays avec du bois du Maine-Giraud. Dans la chambre à coucher, au contraire, on voit encore le lit du poète et celui de sa femme : deux petits lits à bateaux accotés l'un à l'autre et dont les rideaux blancs en percale tombent à gros plis d'une flèche de bois bleue à pomme d'or.

Tout en les reg-ardant je cherche au fond de ma mémoire en quel autre endroit historique j'ai déjà vu un lit pareil, et je me souviens que c'est à Com-

bourg'jdans la chambre de garçon de Chateaubriand.

Ces deux lits blancs dans cette g-rande pièce nue lui donnent un faux air de salle d'hôpital. Hélas! !e Maine-Giraud fut bien un hôpital aussi, durant les vingt dernières années de M'"*' de Vigny, car elle était toujours malade, et les vieilles gens du pays l'ont vue si peu souvent debout qu'ils se la rappellent à peine. Tout ce qu'ils ont retenu d'elle, c'est qu'elle était « étrangère », et je crois observer que dans leur bouche ce mot a un accent peu sympathique. Mais si personne ne peut nous renseigner sur les faits et gestes de M""^ de Vigny au Maine- Giraud, son mari a écrit des lettres qui sont à cet égard un guide très sur. A présent que j'ai visité ce vieux manoir, je puis bien dire que tout v parle d'elle. C'est pour elle qu'en 1849 — parce qu'il venait de la merde beaux orages qui duraient trois jours et trois nuits sans s'interrompre et faisaient une certaine peur à Lydia — c'est pour elle qu'il fit poser des paratonnerres sur les tours. Ils y sont encore, et M. Ducloud me fait remarquer que celui de la tour centrale surmonte une girouette portant en lettres découpées les initiales A. V. du poète. C'est également pour Lydia, afin de rendre les chambres moins grandes et surtout moins sonores, qu'en

i852 Vigny fil mettre des boiseries de tous côtés. Que si les rosiers grimpants qu'il avait plantés sous sa fenêtre, pour l'embaumer et la réjouir, n'existent plus, le grenadier qu'elle aimait tant monte toujours la g-arde au pied de la tour, et je ne sais pourquoi, en arpentant la terrasse ombrag"ée de tilleuls et bordée de buis qui regarde le couchant, je me représente Vig^ny donnant le bras à sa chère malade ou l'asseyant dans un fauteuil au soleil pour réchauffer ses membres endoloris.

Quant à lui, pour le retrouver tout entier, pour bien le comprendre, il faut monter tout au haut de la tour. Il y a là, sous le toit en poivrière, entre la terre et le ciel, une petite pièce semi-circulaire qu'éclaire une fenêtre ouverte en plein midi sur la cour d'entrée du manoir et qui, avec les boiseries de noyer dont les parois et le plafond sont entièrement revêtus et la couchette de même bois qui est établie dans la partie cintrée, ressemble à une cabine de navire. Sans compter que, dans les longues nuits d'hiver, quand le vent soufflait en tempête, que la pluie fouettait les vitres et que la girouette rouillée grinçait sur sa tige de fer, Alfred de Vigny devait se croire dans un bateau. C'est là qu'il avait fait son cabinet de travail, là qu'était la fameuse cellule dont il parle si souvent dans ses lettres. C'est

là que, lorsque le manoir était endormi, entre dix heures du soir (i) et quatre heures du matin, car il ne se couchait qu'à l'aube, il recevait les visites de la Muse et quelquefois aussi celle de l'amour, si l'on en croit la légende. L'amour avait les ^raits jeunes d'une belle et plantureuse fille du pays. La muse était celle des Destinées. Je ne sais de quelle humeur était la première de ses visiteuses nocturnes, mais la seconde était sing-ulièrement triste. Ouvrez ce livre : il ne contient que des pages sombres. La colère de l'amour y alterne avec la lassitude de vivre, et la peur de la Nature — cette marâtre, comme il l'appelait — avec la fierté douloureuse du labeur accompli. Deux pièces seulement sont datées du Maine-Giraud : celle qui a donné son litre au livre et la Bouteille à la mer. La première est du 27 août 1849, la seconde du mois d'octobre i853. Mais je gagerais bien que /a Mort du Loup, la Flûte, le Mont des Oliviers et l'Esprit pur furent composés, eux aussi, « dans le silence du cloître », car pour parler le langage du poète, ils sont aussi « moines » que les autres, ils portent la marque originale, le cachet particulier de son

(i) « C'est toujours à minuit, à l'heure des esprits, que la Poésie devient ma souveraine maîtresse», écrivait-il à M"« ^launoir. [Lettres a une Puritaine. — Revue de Paris, du i5 août 1897.)

LA VIE a:\ioureuse 385

pessimisme, et le pessimisme de Vigny, qui avait déjà percé dans la pièce de Moïse, n'atteignit vraiment son paroxysme que dans la solitude du Maine- Giraud. Tant il est vrai que si « la solitude est sainte », comme le répète à chaque instant Stello, elle est encore plus funeste aux esprits qui, comme le sien, ont une tendance marquée au spleen. Au surplus, il a dit lui-même que « le silence et l'immobilité de la verte nature se communiquent à ses habitants comme des maladies contaijieuses » et nous savons par une lettre à son médecin en date de i85o qu'il ressentit au Maine-Giraud les premières atteintes du mal qui devait l'emporter (i). Et voilà l'explication toute naturelle et toute simple de la poésie hautaine et triste du recueil des Destinées.

Mais ce ne sont pas les seuls vers que Vig ny ait écrits dans sa cellule. En voici quelques autres que M. Louis Ratisbonne a recueillis dans le Journal d'un Poète et que je cite pour leur couleur locale.

(i) « Hier soir, à deux heures après minuit, j'ai encore éprouvé l'une de ces crispations d'estomac que vous aviez apaisées par votre poudre de bismuth.. .Faites-moi parvenir encore ces poudres, si vous jugez, mon cher docteur, que je les doive prendre encore. » (Lettre au D^ Montalcmbert — La Chronique médicale du i«r avril 1897.)

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Silence des rochers, des vieux bois et des plaines, Calme majestueux des murs noirs et des tours, Vaste immobilité des ormes et des chênes. Lente uniformité de la nuit et des jours ! Solennelle épaisseur des horizons sauvages, Roulis aérien des nuasres de mer !

Ce prélude à la manière des grandes orgues promettait beaucoup!... Le poète, malheureusement, n'est pas allé plus loin! Peut-être l'Amour qui ne le quitta jamais aura-l-il frappé cette nuit-là à la porte de sa cellule; peut-être aussi aura-t-il entendu à ce moment l'appel plaintif de sa chère Lydia, car il avait toujours l'oreilie tendue du côté de sa chambre, et il lui arrivait souvent de s'éveiller la nuit et de descendre quatre à quatre jusqu'à son lit pour l'écouter respirer. Au surplus, il ne faisait pas que des vers, il tenait aussi le journal de ses réflexions, de ses pensées, il échantillonnait des ouvrages pour l'avenir, il écrivait des lettres à ses parents, à ses amis, et beaucoup de ces lettres sont de véritables poèmes en prose. Qu'on veuille bien se reporter à sa correspondance avec M"^ Maunoir, M™e Lachaud ou sa coussine du Plessis, i 1 s'y est peint tout entier, il y a mis toute son âme.

Mais, direz-vous, si Vigny passait toutes ses

nuits à rêver et à écrire, que pouvait-il bien faire de ses journées?

Quand on est propriétaire d'un domaine de 85 hectares, on a beau avoir des fermiers pour fumer, ensemencer et cultiver ses terres, on a tout le jour de quoi s'occuper si l'on veut qu'elles soient bien tenues. Et Vigny s'était réservé autour de son manoir une certaine quantité de bois, de champs, de vig-nes, qu'il exploitait lui-même et d'où il tirait du blé, des fruits, des légumes et du vin. Et puis il avait un nombreux personnel domestique à surveiller, à diriger, et bien qu'il eût un régisseur, il avait l'œil à tout. C'étaient surtout ses vignes qui étaient l'objet de ses soins, car elles constituaient le plus clair de ses revenus, et après chaque vendange il brûlait une partie de son vin. J'ai là devant moi quelques-unes de ses lettres d'affaires ; elles prouvent que le poète d'^/oa,que Dumas s'étonnait un jour de n'avoir jamais vu manger, ne vivait pas tout à fait de la vie immatérielle des anges.

« Il y a au pied de notre belle cité d'Angoulème, mandait-il le lo juin i848 au docteur Montalembert, son médecin, un grand fabricant de chaudières et d'instruments de fer et de bronze. Il se nomme Collaud. J'ai été chez lui, en i846, voir ses chaudières, ayant le projet d'en faire placer une

au Maine-Giraud. Il me montra ses ateliers, et ses cyclopes firent jouer ses foyers devant moi avec un grand luxe de force et d'adresse. J'ai vu chez lui des chauffe-vins selon son système, mais après tout calcul et toute réflexion, j'ai besoin seulement d'une chaudière sans chauffe-vins et j'ai le projet d'en faire établir une chez moi. Soyez assez bon pour aller un matin à l'Houmeau visiter M. Collaud, un jour que les pluies ne chang'cront pas la rue qui descend à ce faubourg en un torrent qui entraîne les bœufs, comme le jour où j'y passai, et priez-le de vous dire : i° quel sera le prix d'une chaudière avec le serpentin (si c'est lui qui le fournit, ce que j'ignore); 2" que je désire qu'il me la garantisse et réponde de sa force et de sa sûreté; 3o que, l'argent étant rare en ce moment, je désire qu'il me donne quelque temps pour le paiement en deux époques.

« Si vous avez cette extrême bonté, répondezmoi sur-le-champ après avoir vu M. CoUaud. Puis je vous enverrai Bernard (son régisseur), qui ira avec vous, si vous le trouvez bon, conclure en mon nom et dirigé par vos avis.

« Si par hasard un propriétaire de votre connaissance avait l'intention de vendre une chaudière bien conservée et garantie, je vous prierais de me

le faire savoir et comparerais ses conditions à celles de M. Collaud.

<( J'ai écrit à Bernard de proposer à votre Milan d'acheter tout mon vin, comme il fit le 21 novembre 1846. Parlez de cela, je vous prie, à votre femme. Je tiens à faire vider mes tonneaux pour qu'ils puissent recevoir la vendang'e de cette année, qui s'annonce bien.

« Vous demanderai-je pardon encore ? Non, j'aime mieux vous remercier d'avance, sûr de votre complaisance, et je vous prie d'offrir mes respects à ]yjrae Montalembert et de croire à mon ancienne amitié (i). »

Alfred de Vigny vivait donc au Maine-Giraud de la vie du g^entilhomtne campagnard. Gela ne l'empêchait pas, d'aillears, d'entretenir de bonnes relations avec quelques familles de la société d'Angoulême, d'être au mieux avec le préfet, de chercher à mettre en pratique, sur le théâtre restreint où il se mouvait à présent, les idées de solidarité, de progrès, d'humanité qui formaient le fonds de son socialisme un peu vague. C'est ainsi qu'il avait entrepris de civiliser son pays d'adoption.

Nous avons vu qu'en i848 il s'était porté à la

(i) La Chronique médicale du i" avril 1897.

3yO ALKRED DE VIGNY

députation et qu'il avait échoué piteusement. Cet échec ne lui avait été sensible que parce qu'il y avait perdu l'occasion de faire du bien dans toute la contrée. Car la Vendée bonapartiste^ comme il disait de la Charente, était presque aussi arriérée que la Vendée royaliste, et c'est pour l'éduquer et pour l'instruire qu'il s'était proposé d'apprendre à l'enfance et à la jeunesse le chemin des écoles et qu'il avait voulu doter d'une bibliothèque publique la commune de Blanzac. MaisBlanzac avait décliné cette offre, faute d'un local convenable pour recevoir ses livres, et comme il n'était pas homme à se rebuter pour si peu, il avait essayé de prendre par les oreilles cette petite ville qu'il n'avait pas réussi à prendre /)«r les yeux. Il y avait à Blanzac deux jeunes institutrices dont il faisait le plus grand cas. Un beau jour il leur mit en tête de jouer la tragédie à' Esther, comme, les demoiselles de Saint- Cyr. Il n'avait oublié qu'une chose, c'est qu'à Saint- Cyr M™^ de Maintenon avait toutes facilités pour se procurer à Paris les costumes nécessaires, tandis qu'à Blanzac les demoiselles Valler (c'était le nom de ces institutrices) n'avaient d'autres ressources que d'en louer au théâtre d'Ang-oulême.Et encore ! Mais le docteur Monlalembert était toujours là pour un coup.

« C'est ici que j'ai besoin de vous, lui écrivait-il ; je désire savoir s'il y a un costumier à Ang-oulèrae pour le carnaval ou pour le théâtre, et s'il peut me louer (â moi) pour trois jours, plusieurs manteaux, soit de couleur liyacinthe, soit violette, pourpre ou bleue, pour les rôles d'Assuérus, Aman, Esther, Mardochée, et quelques couronnes de papier doré, frag-iles comme elles sont en ce temps de grâce, enfin quelques accessoires. Répondez-moi vhe, le directeur du théâtre que vous pourriez voir mudrait bien peut-être remplacer le costumier, s'il ft'y en a pas. Si l'un d'eux peut faire tout ceci, f'irai à Angoulême voir les manteaux... »

Et Vig-ny ajoutait :

« Aidez-moi dans mes prétentions de civilisa- ;ion; elles sont, j'espère, bien innocentes et suffi- 'aient pour faire mon salut, quand je n'aurais pas i'autres saintetés encore à Champag"ne, mon autre commune, dont je baptiste la cloche en luidonnant me Sainte Vierge.

« Allons, docteur, sanctifiez-vous et ag-issez vite, ;ar il me faut tout cela dans six jours, s'il se Deut (i). »

Telles étaient les occupations de Vigny quand

(;)Gf. la Chronique médicale du i" avril 1897. — LeUre du î7 août i85o.

3g2 ALFRED DE VIGNY

il était à sa maison de campagne. Il n'avait donc pas tort de dire que ses journées étaient aux autres ; mais elles n'étaient aux autres que lorsque Lydia était bien portante, car personne ne pouvait le remplacer près d'elle.

Et justement, en revenant du Maine-Giraud, je rencontrai, sur la place de l'antique église romane de Blanzac, une vieille femme qui avait été longtemps à son service. Il fallait l'entendre parler de lui : « Ah 1 le bon monsieur! quel brave cœur ! nous étions là cinq ou six domestiques^ hommes et femmes, au Maine, c'est à qui se serait jeté dans le feu pour lui. Il est vrai qu'il nous payait bien de retour. Jamais le plus petit reproche, jamais un mot plus haut que l'autre. Tous les dimanches après dîner, surtout l'hiver, il nous rassemblait autour de lui dans la salle à manger^ quelquefois même dans la chambre de Madame, pour la distraire lorsqu'elle gardait le lit, et il faisait une partie de cartes avec nous, quand il ne nous faisait pas une lecture.

— Et que vous lisait-il ?

— Toutes sortes d'histoires qu'il avait faites et dont quelques-unes, je m'en souviens encore, nous donnaientle frisson. A dix heures nous allions nous coucher, et vers minuit, quand Madame dormait

LA VIE AMOUREUSE SgS

profondément, M. de Vigny montait dans sa tour. Il n'est donc pas étonnant qu'il ait g'àgné tous les cœurs à Blanzac et à Champagne, et que son nom, après trente-huit ans, y soit encore entouré de vénération et de respect.

Ai-je besoin de dire que tout, en vivant auMaine- Giraud de la vie rustique, il ne perdait pas de vue la capitale et que, sans en avoir l'air, il entretenait des relations suivies avec elle. Tous les jours, le facteur lui apportait un volumineux courrier, dont le journal le Constitutionnel, qui le tenait au courant des événements littéraires et politiques. C'était pour lui le pain quotidien. Il se serait passé beaucoup plus difficilement de celui-ci que de l'autre. Il dépouillait sa correspondance à table pendant son déjeuner, répondait aussitôt après aux lettres urgentes et, cela fait, commençait la lecture du Constitutionnel^ qu'il annotait en marge au crayon ou à la plume. M™'' Ducloud me disait l'autre jour que, lorsqu'il mourut, il y avait dans les placards de la salle à manger des liasses énormes de ce journal, et que les domestiques s'en servirent durant des années pour allumer le feu. C'est

une perte considérable, si j'en juge par les quelques numéros que j'ai eus sous les yeux. Ils sont, en effet, couverts de notes littéraires et poliliques. Mais ce que j'aurais voulu pouvoir relever, ce sont les notes que Vigny avait mises en marçe des feuilletons de Sainte-Beuve. La flamme, hélas ! a tout dévoré et bien d'autres choses encore. Il paraît qu'après la vente du Maine-Giraud M™e Lachaud fit un véritable autodafé des papiers qui pour elle étaient sans valeur... Comme si tout ce qui tombait de la plume de Vigny n'avait pas une valeur intrinsèque !...

Mais on pense bien que le Constitutionnel n'était pas la seule lecture du poète.

M. Emile Faguet, parlant de Vigny, dit quelque part : « Le renouvellement du génie, voilà ce qu'il n'a pas connu, ou très peu. Je crois que cela tient au caractère solitaire de son imagination. Nul n'a eu si peu de rapports avec le monde extérieur. Or il ne faut jamais oublier que l'imagination n'est pas une mine; elle est un moule et une forge. Le monde extérieur, spectacles, impressions, souvenirs, lectures, dépose dans l'âme du poète des matériaux qui y prennent une forme, un éclat et un relief particuliers. La Fontaine lit, Lamartine écoute le vent, Hugo regarde. On dirait que Vigny ferme les

LA VIE AMOUREUSE SqS

yeux et les oreilles. Il se contente presque de penser (i). »

M. Emile Faguet se trompe : Alfred de Vig-ny ne ferma jamais les yeux ni les oreilles, et toute sa vie il lut beaucoup. On n'a d'ailleurs qu'à feuilleter son Journal, et encore nous n'en avons qu'une partie, pour être pleinement édifié sur ce point. Il a raconté lui-même quelles avaient été ses premières lectures (2). Quelques lettres de lui au docteur Montalembert et à M. Eusèbe Gastaigne, conservateur de la bibliothèque d'Anyoulème, vont nous dire ce qu'il lisait dans la solitude du Maine-Giraud^ de 1849 ^ i853.

« Le croiriez-vous, Monsieur ? J'ai encore la faiblesse de penser qu'il est permis à un académicien de s'occuper de poésie et d'art ; et, du fond des bois , Je vous prie de vouloir bien répondre par un mot à quelques questions que je vous adresse.

« La bibliothèque d'Angoulême a-t-elle les livres dont je vous envoie la liste et dont j'aurais besoin pour quelques études sur les anciens essais dramatiques en France? Avez-vous aussi un cabinet de manuscrits considérable ? A quel siècle remontentils? La bibliothèque a-t-elle quelques manuscrits

(i) Le Dix-neuvième siècle, éludes littéraires. (2) Le Journal d'un Poète, pp 237-240.

SgÔ ALFRED DE VIGNY

latins du iv^ ou v^ siècle de l'ère chrétienne ?

« Vos deux Alachiavelli sont ici conservés avec soin et lorsque je ne les consulterai plus, je veux moi-même vous les rendre, Monsieur, et vous porter en même temps mes remerciements et l'assurance de ma considération.

« Lazare de Baïf : Electre et Hécube.

« Rotrou : l'ancienne édition, avec sa traduction des Captijs de Piaule.

« La dernière traduction moderne de Plutarque pour comparer à celle d'Amyot.

« Le théâtre de Lamotte.

« La Vie d'Alger, soit en espagnol, soit en français, par Cervantes. (Livre assez rare, je crois.)

« Perrault (la plus ancienne édition). Le traité des Anciens et des Modernes, et les Contes.

« Les œuvres complètes de M-^** de Staël.

« Les mémoires de Lanner (Anglais habitant du Canada qui vécut chez les sauvages).

« Je ne fais pour aujourd'hui que des questions. Plus tard je choisirai parmi les ouvrages présents à cet appel et je ferai des demandes. »

« Je vous ai cherché à la bibliothèque d'Angoulême le 17 de ce mois. Monsieur, sans être assez heureux j)Our vous rencontrer. Je voulais vous

remercier des renseignements que vous avez bien voulu me donner sur les livres dont vous pouvez disposer. J'irai bientôt vous en demander quelquesuns, et ce sera d'abord chez vous que je me présenterai. Mais je passe si peu de temps à Angoulême que je voudrais savoir d'avance par vous si je puis trouver prêts à être enlevés les ouvrages qu'il me faut.

« J'ai à Paris une traduction de V Histoire du Bas-Empire, de Gibbon, que je voudrais retrouver ici. Elle est en vingt volumes environ. Il ne m'en faut que deux. Je les choisirai dans votre bibliothèque, si vous avez cet ouvrage.

« Il y a peut-être aussi chez vous une histoire de la Pologne, antérieure à celle de M. Salvandy, qui est surtout l'hisloire de Jean Sobieski.

« Un mot, je vous prie, sur ces deux questions. Je vous demanderai quelques volumes de Plaute.Le jour où je pourrai vous aller voir, jour qui suivra de près voire réponse, je les chercherai avec vous,

« Je sors rarement de ma cellule, où je vis comme un bénédictin... »

« Je vous envoie. Monsieur, tous les livres que vous avez bien voulu me prêter : Thucydide, le cinquième volume de M. Michelet, les deux pre-

SgS ALFRED DE VIGNV

miers volumes de Sullj, et les quatre numéros de la Revue des Deux Mondes. Si vous pouviez confier à mon messag-er les numéros de mars et d'avril de la Revue, et V Histoire du Bas-Empire de Gibbon, où j'ai quelques dates et quelques notes à prendre à mon prochain voyage à Angoulème, j'espère avoir quelques moments à passer avec vous...»

« Je voudrais bien savoir de vous, Monsieur, s'il y a au monde un vocabulaire du dialecte ou patois de la Charente ou de l'ancien Angoumois. On l'a cherché pour moi à Paris, peut-être assez mal, mais enfin très inutilement.

« Ayez la bonté de m'écrire un mot qui m'apprenne quelle est la meilleure et la plus nouvelle traduction des Commentaires de César, et si vous avez le texte en regard,

((Voilà pour aujourd'hui mes deux seules questions... »

(( Je vous remercie infiniment. Monsieur, d'avoir bien voulu me donner quelques renseignements sur ce dictionnaire que je cherchais. Je croyais naïvement à son existence parce que je l'avais vu citer dans quelques livres; mais je vois que ce n'est pas toujours une raison pour vivre ([ue d'être cité.

LA VIE AMOUKEUSh: SqQ

« Plus tard, j'enverrai chercher les Commentai' res. Aujourd'hui, j'ai à vous demander seulement un mot qui me fasse savoir si vous avez deux ouvrages où je suis sûr de retrouver des faits dont je ne veux point parler sans les avoir relus. Ces livres sont :

« 1° Les Mémoires deCondé, le compagnon d'armes de l'amiral de Coligny, le grand protestant.

2° L'Histoire du. grand Condé.

« Croyez, Monsieur, à mes sentiments les plus dévoués (i). »

Vers le même temps (3o novembre i85o), il écrivait à M. Monlalembert :

« Voulez-vous bien, mon cher docteur, vous charger de rendre à M.Caslaigne ces deux numéros de la Revue des Deux Mondes qu'il me redemande. Je le prie de me laisser encore quelque temps Homère. S'il pouvait m'envojer l'ancienne traduction avec le texte grec, ou au moins la traduction littérale latine, il me ferait beaucoup de plaisir pour des citations qui m'occupent. Je lui porterai le Système de la Place (2). »

Après cela je pense qu'on serait mal venu à pré-

(i) Cî. Petites Etudes liltéi-uires,\>ctv E.-J. Caslaig'iie, i vol.in-12, chez Alph. Picard, 1888.

(2) Cf. la Chronique médicale du i"' avril 1897.

400 ALKRliD Dli VIGNY

tendre que Vigriy ne lisait pas. Pour ma part, je i serais presque tenté de dire qu'il lisait trop. Les poètes n'ont pas besoin d'amasser tant de connaissances pour chanter et nous émouvoir. Il est vrai que chez Vigny le poète était doublé d'un penseur qui s'efforçait d'aller au fond de tous les systèmes et que l'a peu près en histoire ne le satisfaisait pas plus que le doute ou l'éclectisme en philosophie. C'est même pour cela que, dans la seconde moitié de sa vie,il a plus ébauché que fini et qu'il n'a presque rien livré à l'impression (i).

En tous cas, avant de se prononcer sur le plus ou moins de renouvellement de son génie, il convient d'attendre la publication — que l'on dit prochaine — des manuscrits qu'il alaissés à M"^"^ Lachaud ou à Louis Ratisbonne, et dans le nombre nous savons qu'il y a une partie de ses Mémoires , une suite de Chatte rtoii^nne autre à Servitude et Grandeur militaires, et, sans parler des projets de romans et de nous^elles, une seconde consultation du Docteur Noir (2), comprenant d'admirables épiso-

(i) Voici ce iju'il a dit lui-même sur sa manière de travailler ; « Je conçois tout à coup un plan, je perfectionne longtemps le moule de la statue, je l'oublie, et quand je me mets à l'œuvre après de longs repos, je ne laisse pas refroidir la lave un moment. C'est après de longs intervalles que j'écris et je reste plusieurs mois de suite occupé de ma vie sans lire ni écrire. »(Journat d'an Poète, p. 75.)

(2) Elle a paru récemment sous le titre de Daphné.

LA. VIE AMOUREUSK I^Ol

des des premiers temps du christianisme, des pa^-es s\xY Fléloïsp et Abeilard, etc., etc. (i).

Nous verrons alors si M. Emile Faguetne reviendra pas sur son jug-ement.

Cependant notre déjeuner touchait à sa fin. Quand on fut au dessert, M"'" Ducloud, qui est une grande admiratrice de Vigny, et dont la mémoire en tout ce qui touche sa vie au Maine-Giraud est inépuisable, alla chercher au grenier, dans un panier à vendange, quelques livres dépareillés qu'elle mit gracieusement près de mon assiette. Ces livres ont appartenue l'abbé de Baraudin, chanoine doyen de l'église Saint- Ours, à Loches, qui a écrit son nom sur la feuille du titre et lésa couverts d'annotations marginales. Us n'ont d'autre intérêt pour le commun des mortels que d'avoir été feuilletés par le poète, mais pour moi, qui suis familiarisé depuis longtemps avec les sujets de morale et de piété dont ils traitent, ils en ont un autre et de tout premier

(i) Peut-être aussi un roman historique que je trouve annoncé comme suit dans le Journal d'un l'oèle, p. i38 : Le ;Maine-Giraud.

— Roman historique. — Sur un parchemin que j'ai retrouvé dans mes papiers de famille, je ferai un roman historique. Ce sera une assez noble manière de donner de la valeur à cette pauvre terre. Les décorations seront mes tci.es et le château du Maine-Giraud avec les ruines de Blanzac. L'époque 1679. Celle de Louis XIV. En 1680.

— La Brinvilliers est brûlée. En 1679, meurt le vieux cardinal de Rclz. — En 1670. — Le voyage à Douvres de la duchesse de Portsmouth.

ordre : c'est de m'apporler la preuve palpable que je cherchais depuis longtemps, à savoir : que Vigny avait du sang- janséniste dans les veines. Quand mon voyage au Maine-Giraud ne m'aurait procuré que la joie de cette découverte, je m'applaudirais de l'avoir fait ( i).

Je demandai ensuite à M"*' Ducloud quels étaient les menus objets personnels et intimes qui étaient restés de la succession de Vig^ny dans son manoir.

— Mais, Monsieur, me dit-elle en souriant, vous buvez en ce moment dans son verre.

Et comme je la remerciais de cette attention délicate, elle ajouta que M""^ Lachaud leur avait laissé une partie de son service de table, des plats, des assiettes, des tasses à café en porcelaine, une carafe en cristal, etc. Et elle m'apporta successivement une petite boîte en bois blanc sur laquelle le poète avait écrit de sa grande écriture : « Jeu d'échecs de M™*^ de Vigny », un cahier de musique copié de la main de Lydia, tout un lot de gravures anglaises, un coffret renfermant tous les titres de propriété du Maine-Giraud depuis le xiv" siècle, et, pour clore ce défilé de choses commémoratives, un joli petit navire de haut bord avec tous ses agrès,

(i) Voir sur ce sujet, au l. I de cet ouvrage, le cliapilre sur la Religion d'Alfred de Vigny.

LA VIE AMOUKKUSE

avant appartenu au chef d'escadre de Baraudin, qui l'avait baptisé la Sophie, du nom de sa fille aînée, la chanoinesse de Saint-Antoine de Malte...

Alors, ayant vu tout ce qu'il y avait à voir, je me levai pour prendre congé de mes hôtes, et je dis à M. Ducloud, en lui tendant la main :

Puisque votre intention est de restaurer ce vieux manoir,permettez-moien vousquittantde vousdonnerun bon conseil. Méfiez-vous des architectes qui font du neuf avec du vieux. Touchez le moins possible aux murs, ne remplacez que ce qui est complètement détruit, respectez surtout la disposition intérieure. Et quand les travaux seront terminés, afin que l'âme de Vigny y revienne, car évidemment le marteau des maçons la mettra en fuite, réunissez dans une vitrine, que vous mettrez en belle place, au-dessous de son buste, tous les objets, quels qu'ils soient, qui lui ont appartenu à lui ou aux siens. Vous ouvrirez alors les fenêtres toutes grandes, et comme l'oiseau apprivoisé qui rentre de luimême en sa cage, l'âme du poète, à la vue de ces pieuses reliques, réintégrera sa maison. Ce domaine est désormais historique. Avant qu'il soit longtemps, le Maine-Giraud sera aussi visité que les Charmetles de Jean-Jacques, le Saint-Point de

[\0l\ ALFRED DE VIGNY

Lamartine, le Gombourg de Chateaubriand et le Hauteville-House de Victor Hugo, car le nom de Vigny grandit tous les jours, et ce n'est pas au numéro 6 de la rue des Ecuries-d' Artois, bien qu'il y ail habité pendant trente ans et que sa femme et lui y aient rendu le dernier soupir, c'est ici, dans cette Ihébaïde, dans ce manoir du xv® siècle, qu'il a laissé le plus de lui-même, et que se sont retirés ses mânes. Les maisons de Paris ne gardent rien de nous, malgré les plaques commémoratives qu'on y pose. Ce sont des hôtels où le voyageur qui arrive fait oublier celui qui s'en va.

Surtout, dis-je en mettant le pied hors delà tour, gardez-vous bien d'enlever ce heurtoir de la porte. Il faut que, dans l'avenir, tous ceux qui viendront au Maine-Giraud aient l'illusion de serrer dans cette main de bronze la main fine et potelée de Vigny, au moment de franchir son seuil.

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