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FAC-SIMILE DE LA LETTRE CI-CONTRE DAUGUSTA HOLMES

et je crains que tant d'épouvantes qu'elle vient d'avoir ne l'aient accablée (i) ».

Vers le même temps, le doux Brizeux dédiait à M"*" Holmes la Fleur de la Tombe, de ses Histoires poétiques, qui finit par ces vers touchants :

Religion des morts ! N'ai-je pas vu, plus tard, Un lait pur arroser le cercueil d'un vieillard Nuit et jour la prière à g'enoux sur sa tombe? N'ai-je pas vu languir de douleur la colombe ? Hélas ! s'il est des cœurs prompts à se délier, D'autres veulent mourir plutôt que d'oublier !

Etait-ce une allusion ? un présage 1 Ce qu'il y a de siir c'est que M"^*^ Holmes n'eut pas le temps d'oublier son père. Neuf ans après sa mort, elle mourut dans la maison même des Vio^ny où elle était venue habiter pour être plus près d'eux (2).

La petite Augusta venait d'entrer dans sa onzième année. C'était déjà plus qu'une enfant. Grande, svelte, sérieuse et très avancée sous tous les rap-

(i) Lettre publiée par M.Jules Marsan dans nos Annales Romantiques, en 1905.

(2) Voici son acte de décès ; « L'an mil huit cinquante-huit, le dix mai, est décédée à Paris, rue des Ecuries-d'Arlois, 6, premier arrondissement, Augusta-Tryph in a-Anne-Constance Shearer, rentière âgée de quarante-sept ans, née à Hampshire (Angleterre), épouse de Charles-William Scott Dalkeit Holmes. {Arcfi. de la Seine.]

ports, elle faisait la joie de ses parents et de leurs amis, et donnait comme musicienne les plus belles espérances. Un jour que je faisais appel à ses souvenirs d'enfance, elle m'écrivait :

« ... Si toutefois, Monsieur, vous pouviez prendre à ce détail quelque intérêt, j'ajouterais que mes premiers souvenirs relatifs au grand poète (Alfred de Vig-ny) datent du temps où, rue des Ecuriesd'Arlois, — il y avait son habitation et nous un pied-à-terre, — il me juchait sur une table pour me faire débiter des fragments à'Éloa ou d'autres poèmes, ou bien encore se mettait au piano pour m'apprendre une chanson espagnole qu'il admirait fort, l'ayant entendu chanter fréquemment par Berlioz :

Yo que soij contrabandista (1). »

On sait qu'Alfred de Vigny aimait beaucoup la musique et qu'il avait une fort jolie voix. Quand il était à la pension Hix, son professeur de chant était tout fier de le faire entendre à la chapelle. Plus tard, pendant qu'il servait dans la Garde royale, il lui arrivait souvent de chanter sur les routes pour diminuer la longueur des étapes. Rappelez-vous ce

(i) Lettre inédite du 3 juillet 1902. — Cette romance est tout entière dans le cliap. de l'Orage, du roman de Cinq-Mars.

qu'il dit dans Lauretteetle cachet rouge: « 11 pleuvait à verse depuis quatre jours et quatre nuits de marche, et je me souviens que je chantais Joconde à pleine voix. J'étais si jeune !... II pleuvait, et je chantais toujours ! »

Le 9 février 1829, il mandait à Victor Hugo : « J'ai aussi une étrange idée, vous ne sauriez croire combien je voudrais savoir l'air de la chanson d'argot pour la chanter. Vous me l'apprendrez, n'est-ce pas (i)? »

Enfin, le 16 novembre 1849, il écrivait ^ sa cousine Alexandrine du Plessis : « Si vous avez chez vous la musique de la Romanesca, cette danse noble du temps de François !«', jouez-la ce soir; si vous ne l'avez pas, je vous l'enverrai (2). »

Dès lors rien de plus naturel ^qu'il ait pris plaisir à entendre chanter sa filleule. Justement le père d'Augusta venait de lui donner à Versailles, où,' après son veuvage, il avait transporté ses pénates, un professeur de chant du nom de Saint-Bris, qui jouissait d'une assez bonne réputation dans la ville du grand roi. En moins de six mois, Augusta fut sa meilleure élève, et elle ne tarda pas à se produire dans les salons et les concerts de bienfaisance. Mais

(i) Alfred de Vigny. Correspondance.

(3) Id.

ce qui contribua le plus à l'avancement de son éducation artistique, ce fut la rencontre à Versailles de quelques jeunes gens de son âge, qui, tout en cultivant la peinture et la poésie, se réunissaient de temps en temps, le dimanche, chez M. Saint-Bris j)0ur faire de la musique. De ce nombre étaient Henri Regnault,Georg-es Clairin, Blanchard, Cazalis, Armand Renaud — et aussi Saint-Saëns, qui était org-aniste à la Madeleine.

M. Holmes, ayant remarqué que sa fille s'amusait beaucoup dans la société de ces jeunes gens, les invita à venir chez lui, et bientôt l'hôtel de la rue de l'Orangerie retentit de leurs chants presque toutes les semaines.

En ce temps-là, Regnault et Clairin avaient loué ensemble, au haut du boulevard Saint-Michel, un grand atelier, dont le seul et unique ornement était un piano à queue.

« Nous n'étions pas riches, me disait naguère Clairin, mais nous avions l'amour de la gloire et nous travaillions de tout notre cœur pour la conquérir. La musique était notre principale distraction; quand nous étions las de barbouiller des toiles, nous nous mettions au piano et nous chantions à tue-tête. Quelquefois aussi nous recevions

3/l6 ALFRED DE VIGNY

la visite de Gounod et de Saint-Saëns. Ces jourslà on dînait de musique, et si dans la soirée notre estomac criait trop fort, on le priait de se taire. C'est là qu'un jour, à l'improviste, Gounod vint nous donner la première audition de son Roméo et Juliette. Je l'entends encore monter l'escalier quatre à quatre. Il entre en coup de vent, les cheveux en désordre et les yeux rayonnants de joie.

— Ça y est, s'écrie-t-il, j'ai fini, écoutez cela!

« Et voilà le piano qui se met à chanter, à çémir, à pleurer sous sa main fiévreuse. Et nous écoutions, Rei^nault et moi, bouche bée, haletants, transportés, ravis ! Ah ! la belle journée ! Elle marquera toujours dans mon existence. Mais nos plus beaux jours étaient encore ceux que nous passions chez M. Holmes. Nous partions sur le soir, le plus souvent en tenue d'atelier. Pour ne pas perdre de temps nous achetions près de la gare du Havre une bouteille de vin, du pain, quelques victuailles, que nous dévorions dans le train qui nous conduisait à Versailles, et sur le coup de huit heures nous arrivions rue de l'Orang-erie, où M. Holmes nous recevait à bras ouverts dans une grande salle qui lui servait de bibliothèque (i). Car ce beau vieillard à

( I ) Il avait installé sa fille adorée dans la plus belle chambre, et s'en était réservé une petite àcôté, qu'il appelait la place du janissaire de

barbe blanche était très cultivé, très érudit; il parlait plusieurs langues, et non content d'avoir été acteur, il s'était improvisé architecte. C'est lui qui avait présidé à la décoration de son hôtel, et je vois encore le Westminster en miniature qu'il avait fait reproduire au fond du jardin. La nuit, quand ce jardin était éclairé à o-iorno, ce Westminster donnait l'illusion de l'autre, vu du bord opposé de la Tamise.

« Augusta était alors dans toute sa beauté, quoiqu'elle eût à peine dix-huit ans. Grande et forte, majestueuse et calme, avec ses cheveux d'or fin qui lui tombaient en nappe sur le dos, et ses yeux verts irisés qui nous rappelaient la mer d'Irlande, elle était moins femme que déesse ; aussi, tout en l'aimant à la folie, ne nous inspirait-elle que du respect. Sa voix chaude et vibrante s'accordait admirablement avec celle d'Henri Regnault, qui était plutôt grave, et je vous surprendrai sans doute en vous disant qu'ils furent tous deux les premiers

la reine. « Il n'avait pas de besoins, me dit M"" Marguerite Deutz, hormis sa bière et son thé. Le thé, à cette épaque, était si peu entré dans les usages qu'à son arrivée à Paris il n'en avait trouvé à acheter que chez un pharmacien. Un jour qu'il était parti de là pour vanter la vie de son pays, si supérieur en tout au nôtre, M. Ad Franck impatienté lui demanda pourquoi il avait quitté cette contrée bénie pour la France. — « Parce que, répondit-il, j'y serais mort d'ennui. ■■)

interprètes du chef-d'œuvre de Saint-Saëns qui a nom Samson et Dalila.

(( Nous chantions comme des loriots toute la soirée, et l'on ne se quittait qu'au moment de prendre le dernier train. Mais il nous arriva plus d'une fois de le manquer. Dans ce cas, nous allions tranquillement coucher à l'auberge, et le lendemain matin, quand nous nous réveillions d'assez bonne heure, nous nous acheminions vers Paris à travers bois !

« Souvent aussi nous nous donnions rendez-vous avec M. et M'^^ Holmes aux concerts Pasdeloup qui, le dimanche, attiraient tous les dilettantes au Cirque d'hiver. C'est même là que, quelques années après, la pauvre Augusta fit la connaissance du fils d'Apollon, qui devait la rendre si malheureuse.

« A cette époque-là Reg-nault et moi nous avions quitté Paris, et Regnault ne devait plus revoir la belle jeune fille qui, sous les traits de Thétis apportant ses armes à Achille, lui avait valu le prix de l\ome (i). »

(() Ce tableau fit sensation. « Tout le monde reconnut Aug'usta, na'écrivait naguère M"'« Deutz. C'était bien le port de tète altier, c'étaient bien ses yeux d'un gris vert lumineux entre leurs cils bruns; ce large front couronné d'une fière auréole de cheveux blonds; elle adopta plus tard un blond artificiel et banal, mais c'était alors un blond sincère, radieux, ni blond roux, ni blond cendré, des cheveux

F^lle avait perdu son père en 1869 (i) et Vigny n'était plus là pour la maintenir dans le sentier du devoir. Je relisais hier encore les recommandations suprêmes qu'il lui avait adressées de son lit de souffrances. C'était au printemps de l'année 1862, pendant une maladie qui avait failli emporter son père (2).

« Nous sommes navrés, Lydia et moi, lui mandait-il, au mois d'avril, des nouvelles que tu m'envoies, ma chère petite amie. Aie du courage, beau- :oup de courage, le moment est arrivé pour toi de lesser d'être enfant, quoique tu n'aies ({ue qua- :,orze ans. Sois plus prudente que jamais ; efforce- ;oi de ne montrer à ton père que la moitié de tes nquiétudes et cache-lui tes larmes. Il lui faut le dIus grand calme d'esprit et de sentiments, si tu

l'Apollon! c'était bien cette petite bouche rose, fine et ferme, aulessus diin menton trop court, ce qui donnait un type d'oiseau à ;e visage charmant dans son irrégularité... »

(i) De son acte de décès que m'a communiqué la Mairie de Veriailles,il appert que Charles- William Scott Dalkeith Holmes, ancien )fficier des Dragons légers au service de sa Majesté Britannique, né 1 Youghall, comté de Korch (Irlande), âgé de soixanle-onze ans, fils le défunt John Holmes et Margaret Dickson, son épouse, est décédé e dix-neuf décembre 1869 à six heures et demie du soir en sa deneure, à Versailles, rue de l'Orangerie, i5. Veuf de Augusta-Triihyne Shearer.

(2) M. Holmes avait été pris d'un délire subit. (Note de M"" Marguerite Deutz.)

veux qu'il guérisse. Tout ce qui vient de toi, tu ne le sais que trop, raffecte profondément.

« Si l'on juge que quelque temps dans une pension ang-laise et protestante te soit nécessaire, ne t'y refuse pas, je t'en prie, afin que ton père puisse goûter un repos absolu d'àme, de cœur et de corps.

« Comme les malades ont souvent des accès de fièvre dont l'approche et la vue peut être d'un grand danger pour les jeunes personnes de ton âge, nous te recommandons, Lydia et moi, de ne jamais être seule avec notre cher malade. Plus tu l'aimes comme une fille dévouée, plus la vue de ce qu'il peut avoir à soufifrir te serait dangereuse.

« On me dit que ton père a désiré d'abord une religieuse et qu'ensuite il y a renoncé. Ce serait pourtant une bonne chose pour lui, car ces saintesfemmes ne voient que la souffrance à secourir et le font avec la constance des anges. Peu leur importent les différences de culte.

«Je trouve que tu agis sagement en te refusant à recevoir un homme, quelque distingué qu'il puisse être, sans la présence de M'"*' Tyler ou d'une autre femme (i). Tes quatorze ans ont déjà l'apparence de seize ou dix-sept, et il est bon que tu en aies

(i) M™s Tyler était une ancienne amie de M"« Holmes.

aussi la tenue sérieuse. L'affliction inattendue qui te survient ne t'en donnera que la gravité, malgré toi.

« Unie semble que pour la g-uérison de ton excellent père il vaut mieux que tu séjournes quelque temps dans une pension anglaise à Paris, que d'aller à l'île de Wighf, chez ton oncle, parce que ce serait peut-être une trop vive douleur pour M. Holmes que de ne plus être à portée de le voir, ce qui me paraît à présent son unique bonheur et sa fierté.

■< Tu as trop d'esprit pour ne pas voir qu'il faudra là-dedans ag^ir suivant l'état véritable où les médecins le trouveront.

« Je ne veux point te fatiguer en te priant de m'écrire de long-s détails. Fais jeter seulement à la poste des lig-nes courtes de bulletin comme cellesci que nous désirons de toi : « Mon père a passé une bonne nuit. — Il a pu dormir. — Sophie ne me quitte jamais, surtout dans la nuit. — Je suis enfermée avec elle et personne ne me voit qu'en sa présence. — Mon oncle répond à M"'" Tjler qu'il va venir nous voir. — Mon père consent à ce que j'aille pendant quelques mois à la pension que ma mère avait en vue, etc., etc. »

(( M"»^ Tyler, qui a pour toi le cœur d'une mère

comme elle avait pour la mère celui d'une sœur, retourne te voir aujourd'hui malgré la délicatesse de sa santé. Suis ses conseils et ceux de son mari, qui doit l'accompag'ner à Versailles. Si je n'étais à la fois malade et garde-malade, je serais auprès de toi, ma chère petite amie. Lydia est prise d'une g-rippe violente; on ne peut même pas ouvrir une fenêtre.

« Ecris-moi un mot pour me dire si tu as reçu cette lettre. Je t'écris de mon lit.

« Lydia t'embrasse, les larmes aux yeux, et moi, en te priant de rassembler tout ce que tu as de forces pour cacher les tiennes.

« P. S. — Tu fais bien de dessiner. Repose-toi un peu du piano. Copie Flaxman. — Cet art silencieux a cela de bon qu'il occupe sans absorber entièrement l'esprit, que l'on peut réfléchir à sa vie sans cesser de modeler de belles formes et que l'on n'a pas besoin de la conversation et de l'applaudissement des indifférents (i). »

(i) Je dois k feu M. Chéramy la communication de celte lettre précieuse. — En même temps que Viçny l'adressait à sa petite amie il écrivait à M. Ad. Frank, de l'Institut, qui était très lié, lui aussi, avec M. Holmes:

Donnez-moi des nouvelles 'du malade, mon cher confrère, et de

Comment la jeune Augusta avait-elle accueilli les sages conseils de son illustre parrain? Assez mal, si j'en crois le témoignag-e de son amie, M""® Marguerite Deutz, et la lettre suivante, que Vigny écrivait quelque temps après à M""» Ad.

Franck :

« 2 mai 1862.

" Vendredi.

« La pauvre enfant, elle ne sait plus ce qu'elle est et ce qui lui convient d'être ! Les notes et les compliments l'enivrent. Elle croit aux Rois du clavier et aux grands compositeurs qui ont un accès d'inspiration annoncé dans une réclame de journal.

« L'Ile de Wight, sa famille, sa patrie, l'Angleterre,le milieu dans lequel elle doit vivre avec convenance, voilà ce qu'il lui faudrait en ce moment, à mon avis, surtout pour rendre à M. flolmès le calme qui n'est, je le crains, qu'apparent au tapis vert de Versailles (i). »

la pauvre petite Marianne (a) dont l'épouvante doit être trop profonde pour ses forces.

i( Je n'ajoute rien à tout ce que nous avons dit ce matin.

« Par quelle désolation la pauvre enfant entre dans l'adolescence.

« Votre ami,

« ALFRED DE VIGNT. »

7 avril 18G2.

(Lettre inédite communiquée par M"^ Marguerite Deutz.) (I) Id.,

(a) Vigny préférait ce nom de Marianne à celui d'Augusta, à cause de la capricieuse héroïne de Musset.

«Oui sait? c'est peut-être à cause de la résistance et du peu d'affection démonstrative qu'il rencontra chez Auo'usta, que Vigny légua tous ses biens en mourant à son autre filleule, Louise Ancelot (i), car elle était, dès l'âge de dix ans, très impérieuse, très volontaire, et c'est en vain que sa mère, de qui elle tenait, d'ailleurs, tous ses défauts, s'était efforcée de la mater par la violence; elle n'avait réussi, au contraire, qu'à l'irriter et à la rendre insupportable.

(( Baby (comme on l'appelait alors), m'écrivait naguère M'"® Deutz,à la suite de scènes orageuses entre sa mère et elle, était presque toujours pâle avec des yeux rouges ; l'aspect d'un petit lutin malicieux !

(' Une de ses espiègleries consistait dans l'affect;ition de tendresse avec laquelle elle se jetait à votre cou, puis le serrait à vous étrangler; pour ce genre d'exercice ma sœur était sa victime favorite ; elle s'en excusait quelque trente ans plus tard par cet aveu : « Tu étais trop bonne, et on me citait trop souvent ton exemple î »

« Elle avait cependant des jeux moins cruels, et sa gaieté originale, sa vive imagination en fai-

(i) Peut-ôtre aussi Vigny fut-il arrêté par un scrupule éminemment respectable ; quand il mourut, M. Holmes vivait encore.

saient d'année en année une compagne pins agréable pour nous (i). »

Tout cela évidemment n'était point pour plaire à M. de Vig-ny qui aimait les enfants bien élevés et bien sages. Cependant il n'oublia pas plus Aug-usta dans ses Œuvres poétiques, qu'il n'avait oublié sa mère, dix-huit ans auparavant. M""' Holmes avait eu la dédicace de la Maison du Berger ; Aug-usta reçut, sous le nom d'Eua (2), elle aussi, la dédicace de l'Esprit pur. Et cela valait bien, n'estil pas vrai? la terre et le manoir du Maine-Giraud.

Si l'orgueil prend ton cœur quand le peuple me nomme,

Que de mes livres seuls te vienne ta fierté.

.l'ai mis sur le cimier doré du g-entilhomme

Une plume de fer qui n'est pas sans beauté.

J'ai fait illustre un nom qu'on m'a transmis sans gloire

Qu'il soit ancien, qu'importe? H n'aura de mémoire

Que du jour seulement où mon front l'a porté.

L'Esprit pur est daté du 10 mai i853. Augusta, malg-ré ses seize ans, était encore trop jeune pour apprécier à sa juste valeur l'honneur que lui avait fait Alfred de Vig-ny en lui dédiant cette poésie

(i) Lettre inédite.

(a) Eve était blonde, disait souvent Vigny du ton convaincu d'un homme qui l'aurait connue, et il prenait plaisir à enrouler sur ses doiçts les tresses blondes d'Auçusta.

immortelle, mais il est certain que plus tard elle se montra très fière et de cette dédicace et des sentiments paternels qu'il lui avait témoignés jusque dans sa dernière maladie.

M. Georges Clairin m'a raconté qu'un jour, ayant remarqué dans le salon d'Augusta Holmes un portrait au crayon d'Alfred de Vigny, il lui demanda si elle l'avait connu.

— Je le crois bien! répondit-elle.

Et se plaçant de profil devant ce portrait comme devant un miroir, elle ajouta en redressant la tête:

— Ne trouvez-vous pas que je lui ressemble? Et le fait est que tout le monde était frappé de la

ressemblance qu'il y avait entre les derniers portraits d'Augusta et celui de Vigny par Adam Salomon (i).

A la mort de son père, Augusta Holmes se trouva à la tête d'une fortune évaluée à vingt mille francs de rente. Avec un peu d'ordre, elle avait de quoi vivre heureuse toute sa vie. Comme elle était impatiente de jouir, elle donna libre cours à ses

(i) Et dans l'album de I\I"" Marguerite Deutz, il y a deux photographies d'Augusta, àtrée de 12 a i4 ans, où elle ressemble étonnamment au portrait de Vigny costumé en gendarme rouge, qui est au Musée Carnavalet.

g-oûts artistiques et dépensa sans compter. L'hôtel de la rue de l'Orangerie, dont son père avait déjà si largement ouvert les portes, pour lui être agréable, devint au bout de quelque temps la maison du bon Dieu. André Theunet,ciu\, dans Mademoiselle Guignon, a peint Aug"usta sous les traits de Mira Strany, nous dit qu'on y entrait comme dans un moulin. On traversait une long-ue pièce, moitié salon et moitié bibliothèque, qu'éclairait une lueur mystérieuse et que des fleurs exotiques emplissaient d'une odeur capiteuse et violente. Deux lourdes portières de tapisserie séparaient seules cette g'alerie d'un petit salon, plus intime et plus habitable, où étaient réunis les invités. A l'exception d'Augusta et de sa gouvernante, il n'y avait là que des hommes, tous jeunes et tous artistes ou gens de lettres ( I ).La plupart partageaient le culte enthousiaste de leur belle hôtesse pour les choses excentriques. Dans ce petit groupe on n'admirait que les arts et les littératures de l'Extrême-Orient; on s'extasiait devant les peintures japonaises, les poésies chinoises, la musique sauvage des tsiganes. Tous parais-

(i) Les vers suivants d'Emile Deschamps sont de ce temps-là :

A celle dont les pleurs on le divin sourire Embellissant le beau que son esprit admire, Oui grandit seule, ainsi qu'un palmier du désert. Dont l'œil est une éioile et la voix une lyre. Et qui passe, charmante, en cet âge de ter. Comme une autre Eloa, qui console l'enfer.

saient fort épris et jaloux de la jeune reine qui ne semblait nullement intimidée par leurs hommages. Elle appelait chacun de ces jeunes gens par son petit nom et les traitait avec une égale familiarité, plutôt en camarade qu'en femme. Superbe dans sa toilettenoire,avec ses cheveuxblonds presque flottants, parmi lesquels elle avait piqué un géranium rouge, elle allait de l'un à l'autre, se plaisait à les exalter par de brusques accès de lyrisme, puis jetait sur leur exaltation un limpide éclat de rire.

— Comment trouves-tu ma ménagerie? disaitelle à une amie en l'entraînant vers le piano.

Et comme celle-ci s'émerveillait de sa dextérité à manier ces amours-propres irritables et ces imaginations ardentes : — Ma chère, reprenait-elle, en rejetant ses cheveux en arrière avec un geste tout viril, tu sais la méthode employée par les dompteurs de bêtes sauvages : ils regardent toujours leurs animaux droit dans les yeux. Je fais de même et ne perds jamais mon sang-froid. Ah! ce n'est pas moi qui me donnerai jamais un maître.

Elle ne devait pourtant pas tarder à tomber sous le joug.

En attendant, elle amusait et scandalisait tour à tour la solennelle cité de Versailles; la petite cour, en effet, qu'elle gouvernait avec autant de despo-

tisme,mais un peu moins de tenue que Louis XIV, animait par de perpétuelles allées et venues et des promenades bruyantes à sa suite le parc et les bois environnants, souvent aux heures les plus indues.

Entre temps, pour se faire la main, elle mettait en musique les vers qu'elle demandait aux jeunes poètes de son entourage. Elle composa ainsi des mélodies passionnées, qui se répandirent promptement dans le public et obtinrent un très vif succès. Elle les disait elle-même d'une \oix chaude et pénétrante, quoique brisée avant l'âge; elle l'avait éraillée à chanter des partitions entières, faisant tous les rôles et ne s'interrompant que pour raconter le scénario avec un enthousiasme qu'elle communiquait à tous ses auditeurs.

Sur ces entrefaites, la guerre éclata, qui dispersa sa cour d'amour. Gomme elle aimait ardemment la France, elle eut des colères folles contre les barbares qui envahirent et mutilèrent sa pairie d'adoption, et son premier acte, dès qu'elle eut atteint ses vingt-cinqans,fut de se faire naturaliser Française.

C'était en iSyS, La même année elle fit exécuter à la Société philarmonique une fort belle composition sur le psaume In exitii. L'année suivante, elle donna au théâtre du Châtelet, momentanément transformé en opéra populaire, un opéra en un acte

OU plutôt une symphonie intitulée Héro et Léandre, dont elle avait écrit les paroles, mais dont les tendances wagnériennes ne furent goûtées que d'une élite. Car, en dépit de son patriotisme, elle fut une des premières à prôner le g-énie du musicien allemand, et on la vit un peu plus tard prendre la tête, avec Catulle Mendès, des pèlerins qui jugèrent à propos d'aller affirmer leur foi musicale au pied de l'autel du dieu de Bayreulh,

A partir de 1874, elle composa elle-même les vers de ses ouvrages, et dans le nombre il en est dont Vig'nj eût admiré la facture et l'inspiration. Mais ce qui lui aurait plu surtout, c'est le caractère élevé de la plupart de ses poèmes. Sous ce rapport, elle est bien sa fille spirituelle, et plus elle alla, plus elle se rapprocha de lui, sans le vouloir, par une sorte d'atavisme inconscient (i).

Après avoir — inutilement d'ailleurs — pris part au concours musical de la Ville de Paris avec deux symphonies, Liitèce, en 1879, et les Argonautes ^ en 1880 ; après avoir fait exécuter, en t883, les Sept Ivresses aux concerts Colonne et Lamoureux, elle

(i) C'est une remarque à faire, en effet, qu'Alfred de Vigny, qu'on nous représente toujours comme un mécréant, ne cessa jamais de parier religion avec ses filleules, et que les deux plus chères d'entre elles, Louise Ancelot et Augusta Holmes, eurent une fin très chrétienne et très édifiante.

LA VIE AMOUREUSK

composa Irlande, que beaucoup regardent comme son chef-d'œuvre et qui, dans tous les cas, marque une date dans sa vie. C'est, en effet, à partir d'Irlande (i885) qu'Aug-usta Holmes sentit doucement çermer en elle la fleur mystique du sentiment relig-ieux. Je vais dire sous quelle influence. D'abord elle entendait chanter depuis longtemps dans sa mémoire les vers de Brizeux sur le Combat de Saint-Patrick, qu'il avait dits autrefois chez sa mère (i). Et puis le saint patron de l'Irlande avait toujours eu une petite place dans son cœur. Et donc, quelques jours avant la représentation de son ouvrag-e, elle eut l'idée d'aller voir le P. Hardy, qui dirigeait, sur la montagne Sainte-Geneviève, le collèg-e des Irlandais, pour le prier d'y assister avec un certain nombre de ses élèves. Le P. Hardy s'excusa de ne pouvoir accepter celte invitation, mais il fut si touché de la démarche de M"»" Holmes [[u'il la retint long-temps dans son cabinet. Or, il était lié à cette époque avec le Supérieur de la mission ang-laise de l'avenue Hoche, nommé le P. Mickaël, qui connaissait beaucoup une jeune fille rlandaise mariée depuis à M. Desvéaux- Vérité. Le P. Mickaël ayant eu l'occasion de parler d'elle m P. Hardy, celui-ci exprima le désir de lui être

(i) La Fleur d'Or.

présenté, et son premier mot, dès leur première entreAue, fut pour lui demander quelques renseig-nements surM""^ Holmes. M™*^ Desvéaux-Véritélui répondit qu'elle ne la connaissait que de nom, mais qu'elle tâcherait de le satisfaire. Quand elle revint au collège des Irlandais et qu'elle eut raconté au P. Hardy ce qu'elle avait appris sur sa belle voisine, il lui prit les deux mains et la supplia de travailler avec lui à sa conversion. Un jour même, il lui fit jurer devant l'imag^e de la Vierge qu'elle ramènerait par tous les moyens cette brebis égarée au bercail.

A quelques jours de là, M™^ Desvéaux- Vérité, étant allée voir M™'^ Holmes sous je ne sais plus quel prétexte, la trouva très abattue. Elle était dans le feu de la composition de la Montagne noire, et ne pouvait écrire une ligne, son bras droit étan t . perclus de douleurs.

— Vous devriez, lui dit M""® Desvéaux- Vérité, vous recommander à saint Antoine de Padoue !

— Qu'est-ce que c'est que ce saint? répondit Augusta, c'est la première fois que j'entends pro noncer son nom.

— C'est un saint très puissant et que je n'a jamais invoqué en vain.

— Ah ! et comment faire pour l'invoquer ?

— C'est très simple : allez aux Batig'nolles, où il y a une chapelle qui lui est dédiée, et brûlez-lui un cierge.

— Oh ! s'il ne s'ag-it que de cela !

— Pardon 1 il faut avoir confiance en lui, par conséquent le prier de tout votre cœur. Allez-y sans plus tarder, de mon côté je vous promets de le prier pour vous !

— Est-ce que ce sera long- ?

— Je n'en sais rien, mais si vous faites le nécessaire, soyez sûre que vous serez exaucée.

Quand M"^*^ Desvéaux- Vérité fut partie, Augusta se fit apporter par sa bonne, Marie, qu'on appelait la Sauvagesse (i), le Dictionnaire Larousse et lut la notice qui est consacrée à saint Antoine de Padoue.

Deux jours après, dans la matinée, Marie sonnait à la porte de M™« Desvéaux- Vérité.

— Ça y est ! dit-elle en jetant ses bras en l'air.

— Quoi ?

— Oui, Madame s'est réveillée ce matin n'ayant plus de douleurs au bras et elle m'envoie vous le dire et vous remercier. Quel brave homme que ce saint Antoine de Padoue! Oh ! je retiendrai son adresse.

Ce fut pour Augusta le commencement de la

(i) Je crois qu'elle est aujourd'hui au seryic.e de Saint-Saëns.

grâce. A dater de ce moment, elle ne vit jamais ]yjir.e£)esvéaux-Vérité sans k\ questionner sur les dogmes du catholicisme. Une seule chose lui paraissait inacceptable, c'était le dogme de la présence réelle. Mais elle avait affaire à forte partie en M"e Desvéaux- Vérité. Après avoir bataillé longtemps avec elle, elle finit par s'avouer vaincue. Restait à trouver le ministre de Dieu qui achèverait sa conversion. M. Desveaux-Vérité avait lu du R. P. Sertillanges un livre intitulé Pèlerinage artistique à Florence (i ) où, se trouve un beau parallèle entre Beethoven et Michel- Ange. — « Prête-le à M"® Holmes, dit-il un jour à sa femme, il faut qu'elle sente que la religion catholique est une religion d'art et d'amour. »

Et M™^ Holmes, un soir qu'elle était seule et bien disposée, ouvrit le petit livre de l'éloquent dominicain et dévora les pages suivantes :

«... S'il fallait le comparer (Michel-Ange) à quelqu'un, dans ce domaine, et trouver une œuvre qui approche des siennes au point de vue de la conception esthétique, je ne le trouve que dans un autre art, dans les symphonies de Beethoven. Il est curieux et instructif de rapprocher les productions de ces deux hommes : malgré la dissemblance

(i) I vol. in-i6, librairie Lecoffre, 1908.

LA. VIE AMOUnEUSE

de leurs moyens, ils arrivent à produire des effets étonnamment semblables.

« Analysez, par exemple, la Symphonie en ut mineur, vous y retrouvez presque tout Michel-Ange : puissance, fierté, rêverie gigantesque, aspirations démesurées, souffrance et misère aussi, et, comme conséquence de tout cela, un souffle d'inspiration créatrice inépuisable, entremêlé de soupirs et de cris.

« Ecoutez : dès les premières mesures, à l'appel du Destin qui frappe, comme disait Beethoven luimême, c'est tout un monde qui entre en scène, un monde bien réel, bien palpable, et cependantétrange et disproportionné au nôtre. 11 se manifeste tantôt en foule confuse et tumultueuse, tantôt par de soudaines apparitions qui jettent une âme individuelle,vivante, passionnée, sous le regard du spectateur. On dirait une assemblée de titans, un peuple d'êtres hors nature où cependant toutes les violences de la nature s'agitent en tumulte.

« Par instants, du sein de cette harmonie sauvage, une voix s'élève : elle domine les autres, elle s'exalte, s'impose, se fait écouter malgré le bruit ; elle jette au loin le mot destiné à révéler une âme, âme faite de grâce ou de terreur, de fantaisie ou de puissance, de colère ou de mélancolie, d'amer-

tume OU d'abandon, mais réelle toujours d'une réalité saisissante qui émeut et trouble délicieusement.

« Il y a là des notes ang'éliques et des vociférations de damnés, des modulations de poète rêveur et des cris de désespéré farouche ; il y a des abattements soudains succédant à des accès de rage, des délires fous qui s'achèvent dans une plaintive mélancolie.

« Et après que chacun de ces êtres vivants et palpitants a chanté son âme ou jeté son cri, une puissance inconnue semble surgir tout à coup au milieu de leur foule disparate. Cette foule s'agite, s'inquiète, se travaille ; je ne sais quel vent de passion vient la secouer tout entière, je ne sais quelle rumeur soudaine mêle ses voix dans des dissonances inouïes. Elle se replie un instant sur elle-même, . convulsive, tendue comme un ressort d'acier, puis se partage en deux masses puissantes comme deux armées, qu'un double unisson fait marcher côte à côte, et un crescendo ï\iT\enx la précipite comme un torrent vers quelque action sublime ou quelque catastrophe sans nom.

« Puis, subitement, tout s'arrête, se calme, s'apaise. Le silence se fait, silence de foule, qu'un pizzicato contenu parsème çàet là de légers bruits.

Et voici que, dans un lointain mystérieux, une rumeur confuse s'élève, où percent d'étranges accents. C'est un monde nouveau qui s'éveille ! Il palpite d'abord vaguement dans le bruissement discret des instruments à corde, puis s'organise, se met en branle au souffle croissant de l'inspiration.

« Quel sera-t-il ? Nul ne le sait encore : la tonalité est en suspens, la forme du rythme indécise. Malgré des coups de cymbales impérieux qui rappellent le ton primitif, l'ensemble de l'orchestre dévie, cherchant une voie nouvelle. C'est une genèse à laquelle on assiste, c'est toute une évolution grandiose qui va débrouiller peu à peu le primitif chaos.

« Déjà les formes peu à peu s'accentuent, les contours se dessinent, les individualités surgissent et se détachent de l'ensemble. Par degrés, le mode majeur triomphe, introduisant la lumière de la vie au milieu des ombres chaotiques. Enfin, par un dernier effort, la création nouvelle, merveilleuse et grandiose, se débarrasse toutj à coup de ses langes, et un air de fanfare éclatant la fait défiler en pleine lumière devant nous.

« C'est la victoire de la vie, c'est l'hymne triomphal de la puissance créatrice : pourquoi ne fait-il que passer !

« Voici en effet que l'apparition fulgurante s'efface. Le même souffle qui la fit éclore la remporte; elle s'en va comme les tourbillons d'âmes de Dante, et rentre en chantant dans la nuit. Et pendant ce temps la réalité première un instant éclipsée reparaît active, ardente, puissante, passionnée, gémissante ; elle nous préoccupe et nous tient en haleine quelque temps encore, jusqu'à ce qu'une volonté dominatrice intervienne et, dans mu finale impérieux et superbe, impose silence à tout ce bruit.

« Essayez d'analyser votre impression^ au sortir de cette audition palpitante ; vous la verrez se dédoubler d'une façon inattendue, et vous donner la vision très nette d'un double courant d'inspiration que caractérisent à merveille ces deux mots : idéalité, réalisme. L'auteur a regardé la nature, il a fouillé jusqu'au fond du cœur humain; mais, après les avoir décrits, il veut les refaire pour son compte.

« Tour à tour il écoute et il parle, il juge et il commande, il observe et il produit. C'est un voyant et en même temps un créateur, un grand historien et en même temps un prophète. Pendant qu'il interprète ce monde, il se tourmente fiévreusement pour en concevoir un autre, plus grand, plus parfait, plus gigantesque, où toutes les idées, tous

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les sentiments seront au paroxysme, où l'héroïsme sera la loi.

« Tel a été le grand maître de l'harmonie, Beethoven ; tel fut aussi le grand maître du dessin, Michel-Ange. Leurs génies étaient de même trempe et leurs âmes étaient sœurs, comme leurs vies furent en bien des points semblables. Isolés l'un de l'autre par leur propre grandeur^ ils s'enfoncent dans la solitude, ils s'élancent éperdument dans l'idéal ; et quand ils l'ont conquis, ils nous le présentent, en lui conservant toutefois les formes concrètes et la coloration solide du réel... »

Augusta Holmes ne put en lire davantage : un voile de larmes venait de lui tomber sur les yeux; mais elle en avait lu assez pour se sentir irrésistiblement attirée vers l'homme de Dieu qui avait écrit ces pages remarquables.

Elle se souvint alors qu'Alfred de Vigny, pressé unjour par un ami de se faire protestant, lui avait répondu devant elle qu'il entendait mourir dans la religion de sa mère, parce que c'était la religion catholique qui avait consolé le plus d'âmes en ce monde.

Et dès le lendemain elle alla voir le P. Sertillanges.

On devine la surprise qu'éprouvèrent M. et jyjme Desvéaux-Vérité en recevant, quelque temps après, un petit mot d'elle, les priant de la rejoindre, le 8 janvier 1900, dans la chapelle des Dominicains, faubourg Saint-Honoré. Mais leur surprise ce jourlà fut plus grande encore, en voyant qu'à l'heure dite la porte extérieure de la chapelle était fermée. C'était Augusla qui avait demandé que la cérémonie à laquelle ils étaients conviés eût lieu dans la plus stricte intimité. Quant à elle, ils la trouvèrent à genoux au pied de l'autel, la tète couverte d'un voile blanc et un cierge à la main, comme une mariée ou une communiante.

— Je vous ai fait venir, leur dit-elle avec calme, pour me servir de parrain et de marraine. Vous me devez bien cela, puisque c'est grâce à vous que je serai dans un instant catholique-romaine.

A ce moment, le P. Serlillanges apparut, vêtu du surplis et de l'étole, et la néophyte, se levant, se dirigea derrière lui vers les fonts baptismaux.il n'en avait jamais vu dont l'attitude fût plus édifiante. Augusta marchait à pas solennels, brandissant son cierge, et s'écriant comme l'héroïne de Polyeucte : « Je vois, je sais, je crois ! »>

Elle prit le nom de Patricia, en l'honneur de saint Patrick, patron de l'Irlande, et désormais

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elle le joig-nit dans sa signature à celui d'Augusta.

Quand elle eut reçu l'eau du baptême, M"^^Desvéaux-Vérité, qui la savait superstitieuse, lui demanda ce qu'elle voulait faire de son cierge et de son voile de catéchumène.

« Emportez-les chez vous, lui dit-elle. Lorsque je serai morte, vous allumerez le cierge au pied de mon lit et vous m'ensevelirez avec mon voile. »

Et il fut fait ainsi trois ans après.

Elle portait à la main gauche une bague ornée d'une améthyste à laquelle elle tenait beaucoup. Elle disait quelquefois en la regardant : Quand cette pierre se détachera, ce sera signe que ma dernière heure sera proche.

La pierre se détacha dans les premiers jours de l'année 1908, et Augusta mourut le 28 janvier.

Selon ses dernières volontés, lorsqu'on procéda à sa toilette funéraire, on lui mit un peuderouge aux lèvres elsur les joues pourqu'elleparûtmoins livide, et elle fut portée au cimetière (i) dans un corbillard traîné par deux chevaux blancs.

(i) Elle est enterrée au cimetière de Saint-Louis, à Versailles, dans un terrain que lui concéda cette ville, pour la remercier d'avoir légué tous ses livres à la Bibliothèque municipale, à l'exception de ceux qui portaient des dédicacés, et six portraits d'elle au Musée, dont son portrait en pied peint par Jacquet.

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