‹ Alfred de VignyChapitre 7 sur 36 · POST SCRIPTUM · texte numérisé non relu

POST SCRIPTUM

Nous vivons dans un temps où la vie privée des hommes en vue n'est séparée de leur vie publique

mais, faut-il vous le dire? oui (pourquoi pas !) cela me pourra bien serrer le cœur, car il me semble, en pensant à celle pour qui ce fut écrit, que l'on jette sa robe au sort et que Ton se partage son manteau. — Du reste, je redeviens plus sérieux en parlant de ceux qui ne sont plus... Il y avait sept ans que je n'avais vu cette personne qui vous préoccupe, lorsque j'ai appris qu'elle avait tout à coup quitté celte vie dont elle était en possession avec tant d'ardeur et d'éclat; et je r.ti su, comment? comme vous, comme tout le monde, par un journal, comme on sait tout aujourd'hui. Repentez-vous donc, ançe sés'ère, de votre jugement ! Je ne suis coupable ni envers vous, amie chérie, pour avoir fait jouer ce joujou de salon, ni envers la mémoire de celle qui réalisait mes inventions sur la scène et recevait sur son front les couronnes de fleurs qu'on lui jetait. Quand elle était en pays étranger, elle m'envoyait les couronnes, et il s'en trouva une un jour noire et blanche, comme on en jette sur les tombes. On l'avait jetée à Kitty-Bell d'une loçe du théâtre de Bruxelles. — Je me tais, car savez-vous ce ({ui va arriver? Vous pensez que j'oubliais; vous trouverez à pn'-sent que je me souviens trop... « [Revue des Douce Mondes, i'^^' janvier 1897.)

Et beaucoup plus tard, dans un de ses derniers entretiens avec Jules Janin, parlant de M^' Dorval, Vigny lui disait : « Vous rappelez-vous son beau rire, et comme elle était gaie, aussitôt qu'elle avait quitté les terreurs de la scène ? 9

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que par un mur de carlon plein d'yeux etd'oreilles. En vain s'etForcent-ils de la cacher, suivant le précepte du sag-e, il suffit qu'une femme y soit entrée par la petite porte et qu'ils aient commis la faute de confier leurs épanchements à la poste aux lettres, pour que le public, toujours friand des histoires d'amour, pénètre un jour, à la faveur de leurs confidences, jusqu'au fond de leur alcôve. Car les écrits ont bien plus de chance de rester, depuis qu'on fait le commerce des autographes.

On vient de voir avec quelle discrétion j'ai parlé des relations d'Alfred de Vigny avec Marie Dorval. Pour raconter cette histoire douloureuse, je ne me suis g-uère servi que du Journal du poète, de ses poésies et de courts fragments de sa correspondance. J'avais bien entendu parler d'une lettre de Vigny, d'une seule, qui, après avoir couru sous le manteau des cheminées littéraires et défrayé quelque temps la chronique scandaleuse par son accent ultranaturaliste, avait fini par être jetée au feu, qui purifie tout, mais jusqu'à plus ample informé je ne croyais pas plus à l'existence de cette lettre qu'à sa suppression^ et de peur de diminuer le poète d'^/oa dans le culte de ses dévots, je m'étais abstenu d'y faire allusion dans mon étude. Je connaissais également le nom de l'homme — je n'ose dire de

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riieiireux mortel — (|iii i'avait sii[>[)lanlé dans le cœur de Dorval, mais comme je n'avais pas entrepris de le confesser, je le dësig-nai tout bonnement sous le prénom d'Antony, que la comédienne donnait volontiers à ses adorateurs... de théâtre.

Cependant la curiosité du lecteur, une fois mise en éveil, ne se contenta pas de si peu. Elle voulut aller jusqu'au fond des choses, et mon article était à peine paru(i) que de tous les côtés on me demanda si, par Antony, j'avais voulu désigner Alexandre Dumas ou Jules Sandeau.

La vérité, je le dis bien vite, c'est qu'il ne s'ag-issait dans mon esprit ni de l'un ni de l'autre. J'ignore si Alexandre Dumas qui, de i83r à i83.3, brûla d'un si beau feu pour Dorval et qui reçut d'elle un jour la petite douche d'eau froide dont j'ai parlé ; j'ignore, dis-je, si Dumas finit par obtenir ses faveurs. Elle lui avait bien promis de lui faire signe avant tout autre, le jour où elle aurait assez des élévations de M. de Vig-ny (2), mais c'était une promesse en l'air, et Dumas avait trop d'esprit pour l'avoir prise au sérieux. En tout cas, il ne fut certainement qu'un hôle de passage. Quant à Jules Sandeau, ce n'est que plus tard, -vers [889, qu'il devint l'amant

(i) Revue Bleue d'octobre 1899.

(2) Mémoires d'Alexandre Dumas, t. VII.

de Marie Dorval (i). Encore cette liaison n'eut-elle jamais le caractère violent et jaloux de celle de Vii^ny. Elcela s'explique sans peine. En iSSg, Marie Dof val avait quarante et un ans, et Jules Sandeau n'en avait que ving-t-huit. Il était dans la force de l'aç;e; elle était sur le retour; or, les femmes qui déclinent n'inspirent généralement qu'une passion médiocre, même quand elles demeurent très aidentes, à des hommes qui ont douze à treize ans de moins qu'elles et qui ont vécu. J'ajouterai que Jules Sandeau, quand il devint l'amant de Dorval, portait encore le deuil de l'amour de George Sand.On n'a qu'à lire les Confessions d'Arsène Houssaye (2) pour être certain qu'il y pensait toujours. C'est même ce qui faisait enrag"er Mn^" Dorval.

« Elle élait si affolée de Jules qu'elle venait souvent dans sa chambre quand il n'y était pas. Elle

(i) Nous avons en effet une lettre d'elle à un M. de Thou, en date du 24 octobre 1889, où elle dit en parlant de Jules Sandeau :

« Depuis voire départ, j'ai été d'une jalousie féroce et en vérité je ne sais pas trop pourquoi. Ma ItHe se monte d'une façon incroyable et me jette toujours au delà du vrai. Cependant je crois que c'est fini. Je suis calme et Jules aussi. Je suis décidée à ne plus le tourmenter par des i|uerclles qui me tuent moi véritablement... Sandeau travaille au Docteur Herheau. et je voudrais l'entourer de soins dévoués qui lui enlèveraient tout souci. Je raiinetant! et toujours davantage. »

(Lettre inédite.)

(2) Les Confessions. — Les Larmes de Dorvcl.

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me disait: « J'y trouve autant de plaisir qu'à cote de lui. J'y respire sa vie et ses pensées. » Elle remuait tous les papiers du romancier d'une main jalouse et les reg-ardait d'un œil inquiet.

« Quand je demeurais avec Jules, le plus charmant des compagnons, elle vint un jour en son absence, (^omme nous causions, elle aperçutle commencement d'un portrait à la plume que Jules écrivait pour les Belles Femmes de Paris. J'ai conservé ces ving-t premières lignes : le nom de George Sand n'y est pas, maisM'^eDQj.yal le reconnut et s'écria: (( Elle, toujours elle! cette femme me tuera! »

« Pendant que je parlais, Tamoureuse exaspérée, qui avait saisi un couteau à papier, — il n'y avait pas là d'autre poignard, — s'en donna un violent coup dans la poitrine, tout en relisant la feuille autographe de Jules, et elle s'évanouit dans mes bras. La pauvre égarée avait frappé ferme, car le sang jaillit. Je dégrafai son corsage et je vis une entaille très sérieuse. Je pris le rôle d'un médecin improvisé pour la rappeler à la vie. Son premier mouvement fut de ressaisir la feuille de papier et de la baigner dans son sang, non pas que le sang eût jailli à flots, mais enfin le sein était tout déchiré,

«Celte scène peint la femme. Ouand Jules revint, il n'en voulut rien croire, car i! jouait toujours

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au sceptique, quoiqu'il eût beaucoup de cœur. Il me dit même un mot que je ne puis rappeler ici. Je lui demandai à garder le papier dans mes autographes. « Oui, me dit-il, mais vous le montrerez à George Sand ! »

Cela prouve une fois de plus que l'on revient toujours à ses premières amours. George Sand avait été le premier amour de Jules Sandeau : Marie Dorval fut sa dernière affection avant son mariage. J'emploie ces deux termes à dessein, pour bien marquer la différence des sentiments que Sandeau eut pour l'une et pour l'autre. George Sand avait eu le cœur, Marie Dorval n'eut que les sens; encore les mauvaises langues prélendent-elles qu'ils étaient déjà passablement rassis. Je feuilletais, ces jours derniers, dans le cabinet d'un riche collectionneur, les lettres inédites de Jules Sandeau : ce sont les lettres d'un camarade. Peu ou point de cris, encore moins de scènes, mais de la bonne causerie littéraire; et si les lettres de Dorval n'étaient là tout près des siennes pour leur donner du ton, on aurait presque le droit d'émettre un doute sur la nature de leur liaison. Elle ne fut pas de longue durée, d'ailleurs. Il y a dans le précieux dossier qui contient leur correspondance une lettre de i843 où

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Sandeau fait part à Dorval de la naissance de son fils. A cette époque-là il n'y avait plus entre eux que le souvenir très doux d'une amitié qui avait été très tendre. Singulière destinée que la leur! Tous deux devaient mourir de chagrin. Dorval mourut de la perte de son petit-fils. C'est également la perte de son fils qui entraîna la mort de Jules Sandeau.

Et nolait consolari quia non sunt.

Mais revenons à Alfred de Vig-ny.

Je disais donc que ce ne fut ni Dumas ni Sandeau qui le dépossédèrent des bonnes grâces de Dorval. A présent que j'ai déblayé le terrain, il me reste à dire comment et au profit de qui cette dépossession eut lieu. Post-scriptiim plus triste encore que l'histoire même, et que je n'aurais certainement pas écrit si le hasard des circonstances, avec qui il faut toujours compter, n'avait fait tomber entre mes mains les lettres de Vigny qui ont précédé sa rupture avec Dorval, et si M. Philibert Audebrand n'avait presque en même temps soulevé le rideau qui nous cachait ce drame intime (i). Le premier devoir, en effet, de tout historien consciencieux est de tenir son œuvre à jour. Mais que le lecteur se rassure, je

(i) Cf. ririlermédiaire des C/ic-cheurs et des Curieux du 3u Qovembre 1899.

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dirai tout ce que je sais sans provoquer descandale.

M. Paul Foucher raconte en ses souvenirs de théâtre que M""' Dorval demandait une fois « si M. de Vigny serait capable d'aimer naturellement (i) ». Nous savons maintenant i)ar les lettres inédites du poète qu'il aima naturellement tout autant qu'un I autre et que, loin de suivre le conseil de cet homme ' d'esprit qui ne comprenait pas qu'on mît sa tête ' aux pieds d'une jolie femme, il mit tout ce qu'il I avait aux pieds de Dorval : ses sens, son cœur et sa ' tête; car il fallait vraiment qu'il eût perdu la raison j*^ pour avoir écrit la lettre qui commence par ces .'' mots : Pour lire au lit, et que j'ai lue et relue à Ij deux ou trois reprises, n'en pouvant croire mes 1 yeux. "

D'aucuns regretteront sans doute, si jamais elle est publiée, — et elle ne pourrait l'être qu'à Genève ou à Bruxelles; d'aucuns regretteront que Dorval n'ait pas brûlé, aussitôt reçue, cette lettre écrite avec la llèche d'Eros (2). Moi pas. Elle a beau constituer l'acte d'un fou ou d'un malade, elle m'explique une foule de choses qui, sans elle, demeure-

(i) Entre Cour et Jardin.

(2) Elle a été achetée récemment pour être brûlée par M. Arthur Meyer, directeur du Gaulois, et a f;iil l'objot, dans la presse, d'une foule de commentaires. Cf. à te sujet le n» des Annales romantiques de mars-avril 191 3.

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aient pour moi à l'état d'énig^me. Et d'ailleurs, si >orval avait jeté celte lettre au feu^ il est probable u'elle en eût fait autant de deux ou trois autres qui accompagnent, car si la première trahit un peu :op vertement la [)assion violente qu'elle avait insirée à de Vigny, les autres l'accusent en termes ■réprocliables d'ingratitude et d'infidélité. IMais )orval recevait tant de lettres d'amour que, n'ayant as le temps d'y répondre, elle avait encore moins î temps de les brûler, 11 n'y a vraiment qu'une liose qu'elle brûlait, sans y prendre g"arde, c'était i vie et les planches ! . . . N'empêche que, depuis que 'ai lu ces lettres de Vigny, je me demande par ni elles ont bien pu être mises dans le comnerce... (i).

Des huit lettres que possède M. Alfred Bégis, il l'y en a qu'une seule de datée, mais, après quelques echerches dans les journaux du temps, j'ai pu les

(i) Je ue veux accuser personne, mais il y a apparence qu'elles roviennent du fonds de Jules Sandeau. D'abord, M. Alfred Bégis, érudil collectionneur qui a bien voulu me pcrmeltre de les feuilleler

loisir dans son cabinet, les a trouvées, il y a quelque vingt ans> .ans le même paquet que la correspondance de Sandeau et de M°"= Dorai, ensuite M™^ Dorval, en mourant, remit à sa fille les lettres d'anour d'Alfred de Vigny, et ce précieux dépôt, d'après le témoignage le M. René Luguet, serait toujours entre les mains de la famille. De oute façon Jules Sandeau devait les connaître, et je m'étonne alors [u'il ait osé dire, en recevant le successeur de Vigny à l'Académie <"rançaise, que personne n'avait vécu dans son intimité. IMais il connent de ne pas trop appuyer sur ce sujet.

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ranger par ordre chronolot;ique et établir d'une manière certaine qu'elles embrassent la période qui s'étend du 3 juillet i833 au iG septembre i835. A rencontre de celles de Jules Sandeau, qui sont toutes écrites d'une plume égale et reposée, quelquefois sur du papier au chiffre de Dorval (un M et un D g^othiques surmontés d'une couronne de laurier), les lettres d'Alfred de Vig-nj sont écrites d'une main fiévreuse et rapide sur la première feuille de papier venue. On sent qu'elles ont jailli de son cœur, comme des flots de sang-, sous le coup d'une émotion trop vive, de noirs pressentimenls ou de cruels chagrins, et les traces qu'on y relève par endroits pourraient bien être des traces de larmes.

Les lecteurs se souviennent qu'au début de ses relations avec Dorval la comédienne habitait sur le boulevard Saint-Martin. A l'époque où s'ouvre la correspondance de Vigny que j'ai sous les yeux, elle avait cliang(' de domicile et demeurait aun° 44 de la rue Saint-Lazare. Or, de même qu'il y a des maisons qui vous portent bonheur, il y en a d'autres où rien ne vous réussit, où chaque marche de l'escalier vous semble la montée d'un calvaire. La maison de la rue Saint-Lazare devait faire cette impression à de Vigny, car voici ce qu'il écrivait à sa maîtresse au mois de juillet i833 :

« 3 juillet, mercredi.

«... Tout ce que tu m'as fait souffrir depuis que tu demeures dans cette rue, dans ce nouvel appartement, est incalculable. Ce n'est pas trop de toute ta viepour me le faire oublier ; mais enfin, hier, j'ai revu ton âme tout entière, et, après nos quatre heures de baisers et d'amour, elle s'est rouverte, comme tous les jours tes bras. Je t'en rends grâces mille fois, mon ange, ma chère belle, je t'ai retrouvée. Ton tendre repentir a effacé tout, mon enfant; je te confie à la garde de ton amour, de ton honneur et de ta bonté! N'oublie jamais cela. Cependant ce qui reste dans mon âme de tout cela et de ton départ surtout est plus que delà tristesse, c'est du malheur, c'est du découragement mortel. Je sens en moi une honte secrète pour la première fois de ma vie. Les mots que je me suis fait effort pour prononcer hier m'ont outragé, plus que je ne puis le dire, je me coupais moi-même au tranchant de mon arme et en me vengeant je me blessais... Il est affreux pour moi que cela soit arrivé et c'est pour moi seul que cela est douloureux! »

Et il ajoutait en post-scriptum, au haut de sa lettre :

« A ce soir, réponds-moi, un mot de lïonjour, attends-moi chez toi. »

Que s'était-il donc passé entre eux? J'avais fait cette remarque que le refroidissement de Dorval pour Vigny avait suivi de près le triomphe de Chatterton : mais je n'aurais jamais cru qu'elle l'avait déjà trompé la veille ou le lendemain du jour où il avait écrit pour elle le délicieux proverbe de Onitle pour la peur. Car il n'y a pas à dire, les mots sont là qui laissent percer la trahison à travers leur sous-enlendu. Un homme d'honneur comme Vigny et qui sait ce que parler veut dire n'aurait pas écrit : Je sens en moi une honte secrète pour la première fois de ma vie, si Dorval ne lui avait pas donné un sujet de honte. Pour qu'il se réjouisse de l'avoir retrouvée, il fallait au moins qu'il l'eût crue perdue !... Et ce n'est point j la lettre suivante qui va nous enlever cette impression.

Comme il l'en avait prévenue, il est allé chez elle le soir ; ils sont restés trois ou quatre heures en tête à tête, et en rentrant chez lui, à une heure du matin, il s'est mis à lui écrire.

« Jeudi 4 Jiiilfet.(En rentrant de chez toi, à une heure.)

« Je rentre le cœur navré mille fois plus que tous ces derniers jours. Que tu m'inquiètes, que tu m'affliges, ô ma chère ange ! Ma pauvre chère belle, que tu me désoles ! Mais quoi ? Tu penses à me faire écrire par Louise quelquefois ? Songe que si tu veux me faire mourir de chagrin, tu n'as pas d'autre chemin... Non, non, non, il me faut ton écriture, il me faut la trace de ton bras sur le papier, et tous les jours de ma vie, tous les jours ton écriture, et elle seule, et point d'autre qui s'en mêle !...

« Ah! quelle cruauté quedem'accuser,moi,moi 1 de ne pas t'avoir assez servie dans ton théâtre ! Tu sais ma vie, le pouvais-je? Tu vas voir à présent, si tu me donnes confiance en toi, ce que je ferai alors pour toi aussi... »

Pour bien comprendre cette lettre, il importe qu'on sache exactement quelle était la situation de Dorval au mois de juillet i833. Sa dernière création (car je ne compte pas le rôle d'Adèle Evrard dans Dix ans de la Vie d'une Femme, ni celui de Béatrix Cenci dans la pièce de ce nom (i), qu'elle

(i) Le marquis de Ciisline dit, dans l'avant-propos de Béatrix Cenci :

« II faut le dire avec sincérité, la plus grande peine que l'auteur ait éprouvée à cette occasion a été le regret de voir arrêter dans son nouvel essor un talent comme celui de M""^ Dorval, à qui on

avait jouée à la Porte-Sainl-Martin et qui n'avaient été que des feux de paille); sa dernière création, dis-je, avait été cette Jeanne Vaubernier qui lui avait permis de parcourir en une soirée (i) toutes les gammes de son génie dramatique. Elle y avait même déployé une pointe de gaîté qu'on ne lui soupçonnait pas. C'était trop de bonheur et de g-Ioire à la fois. Réduite bientôt par une jalousie absurde à ne jouer que des rôles insignifiants, elle avait commencé à prendre la scène en dégoût (2) et

ne sait quelle routine de coulisses faisait refuser une grande puissance tragique, par quelques personnes incapables de juger autrenaent que sur parole.

o Sortie de sa trop longue inaction, elle a montré dans Béatrix qu'un talent d'âme se prête aux inspirations soudaines, aux mouvements les plus pathétiques de la nature, comme aux combinaisons les plus profondes de l'art. Mais les talents d'âme où sont-ils '?...Par la manière dont M'"'^ Dorval a conçu le rcMe long- et fatigant dont elle s'était chargée, par la noblesse morale qu'elle a su mêler à la vive expression du désespoir et de la souffrance, elle a prouvé que l'actrice la plus originale que nous ayons peut aussi devenir la plus parfaite... »

(\) Jeanne Vaubernier, de Rougemont, Laflilte, etc., fut représentée àl'Odéon, le 17 janvier 1882.

(2) C'est peut-être à ce moment-là qu'elle écrivit les lignes suivantes, que je détache de sa correspondance inédite : « J'ai toujours trouvé très juste cette opinion de Gui Patin sur les réjouissances et les cérémonies publics (sic) où la populace se porte en foule, et ce qu'il dit résume mon opinion sur ces sortes de cohues.

« Les spectacles publics ne me louchent guère, ils me rendent mélancolique, au lieu qu'ils réjouissent les autres ; quand je vois cette mondanité, j'ai pitié de la vanité de ceux qui les font, et, en vérité, si le roi Salomon avec la reine de Saba faisaient ici leur entrée avec toute leur gloire, je ne sais si je me donnerais la peine d'y aller. »

« .\HRIE DOnVAL. »

parlait de quitter le théâtre, quand elle se décida brusquement à entreprendre une tournée en province.

Et voilà justement de quoi se lamentait Vig-ny, qui ne pouvait se faire à l'idée de ne pas la voir pendant de long-s mois, encore moins de ne recevoir de ses nouvelles que de la main d'une étrangère. Mais quoi! lui répliquait Dorval, n'était-ce pas de sa faute si elle se voyait obligée, à trente-cinq ans, après tant de succès inutiles, de recommencer à courir le monde ! Que n'avait-il usé, comme il le devait, de ses relations, de son influence pour la faire entrer dans un théâtre de tout repos, à la Comédie-Française, par exemple, qu'administrait M. Taylor, son ancien camarade de régiment! — Et c'est sur ce reproche qu'ils s'étaient quittés le jeudi à une heure du matin, et c'est pour y répondre qu'il lui avait écrit en rentrant chez lui : « Tu vas voir à présent, si tu me donnes confiance en toi, ce que je ferai alors pour toi aussi! » — et qu'il lui avait adressé, pour finir, cette prière :

« Je t'en supplie, ma belle Marie, au lieu de m'eftrayer et de me menacer comme tout à l'heure, ne fais plus autre chose que de me rassurer sur l'avenir, afin que je puisse penser et écrire pour toi. »

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Là-dessus il s'était couché et endormi, mais la nuit avait été mauvaise, comme toutes celles qui s'ouvrent sur une trop g-rande appréhension, et le lendemain matin, en se levant, il avait ajouté ces mots au bas de sa lettre :

« Vendredi matin. Je tombais de fatig"ue hier et je me suis endormi pesamment. Je me suis étonné de trouver mon oreiller, mes joues, mes yeux remplis de larmes. J'avais rêvé à je ne sais quel chant triste qui me faisait sangloter. Tu m'as fait mal hier au soir, ô mon bel ange, c'est bien toi qui ne dois pas être jalouse. Je t'aime tant et avec une inquiétude si continuelle ! »

Cependant M"^« Dorval était partie. La première ville où elle s'arrêta fut Rouen, la ville natale de son père. Elle donna au théâtre des Arts une douzaine de représentations, dont Antony, le 21 août, puis Clotilde, Trente ans ou la Vie d'un Joueur, et les Enfants d'Edouard. Le docteur Bouteiller, dans l'Histoire complète et méthodique du Théâtre de Rouen à laquelle j'emprunte ces détails, dit que, dès le premier soir, la grande actrice réconcilia le public rouennais avec le drame romantique, et le Journal de Rouen constate que son succès fut très vif. Elle-même s'empressa d'en informer Alfred de

Vi£;-ny, qui, le 29 août, lui répondit par la lettre suivante :

« Jeudi 2g. J'aime bien ta bonne petite lettre écrite au moment d'aller jouer, mon cher ange, mais en vérité j'aime bien aussi mes petits Rouennais qui ont un sens exquis ; ce sont presque des Athéniens à mes yeux, à présent. Ils ont mieux compris que la masse toujours renouvelée des Parisiens, qu'un homme illustre, qu'une femme inspirée ont un caractère unique important à ne pas altérer. La France a un grand bon sens en cela. Jamais elle n'a voulu adopter Chateaubriand comme poète. Lamartine serait toujours poète, dût-il faire cent volumes de prose. Tu seras toujours tragédienne, quand tu jouerais cent comédies aussi parfaitement que tu joues Jeanne Vaabernieret la Jeune Femme en colère. Mais, je te l'ai dit, la première ressemble trop à un vaudeville, l'autre à une parade où l'on souffre de voir que tu daignes faire rire avec des coups de pied et des coups de poing-.

C'est une nécessité à laquelle je n'aime pas te voir soumise. La gravité de ta voix, de tes traits, de ta démarche, la tristesse naturelle qui est en toi, tout t'a créée trag-édienne, ne pense plus qu'à cela.

« Qui peut le plus peut le moins. Tu as pris d'en

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haut la comédie comme Talma avait pris V Ecole des Vieillards, mais il n'en faut pas rester là, et à ^ ta place, je ne créerais jamais de rôle comique. Tu | vois quel trône tu as dans la pensée des hommes qui s'imag-inent trouver en toi un être toujours rêveur, mélancolique, tendre et souflrant.

« Travaille à ne pas travailler ta belle nature pour la chang-eret reste dans le tendre repos d'âme de ton amie M'"" Duchambge (i)... Tes deux ennemies sont la gaîté bruyante et la colère... »

Le conseil était excellent et les observations fort i justes; Dorval s'en aperçut un peu tard, lors de son grand succès dans Chatterton; mais comme elle excellait dans la comédie aussi bien que dans le drame, elle n'en continua pas moins à jouer Antony et Jeanne Vaubernier.

Alfred de Vigny lui demandait ensuite comment elle était mise dans les Enfants d'Edouard, ce qu'elle avait fait de la scène des enfants, et si le public l'attendait à la porte du théâtre, comme à rOdéon (2). 11 finissait ainsi sa lettre :

(ij Pauline Duchambge était l'amie intime de Marceline Desbordes- Valmore, dont elle avait mis un certain nombre de romances en musique.

(2) Elle était descendue à Rouen, à l'hôtel du Midi, situé rue des Charrettes, 48, près du théâtre des Arts. Cet hôtel a cessé d'exister

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« Tu vas lire ces questions-là et tu m'écriras debout sur la cheminée sans répondre à aucune. Song^e que je suis seul, que je t'aime, que je souffre encore de mes douleurs de tête, que j'ai bien des afflictions toujours et que tu es ma chère Marie. »

Et se reprenant, moitié souriant, moitié sévère, il ajoutait :

rt Non, tu ne l'es plus, car tu ne m'écris pas, tu te plains toujours et c'est moi qui suis seul à plaindre. Tu vis au milieu des fêtes, et moi-même dans une sorte d'hôpital. Tu fais de la jalousie et de la colère pour avoir l'air bien plus occupée de moi que tu ne l'es. Je n'aurai pas un mot aujourd'hui. »

Et c'était vrai : chaque fois que Dorval a faisait de la jalousie », elle en profitait pour le laisser quelques jours sans nouvelles, — ce qui le rendait plus triste encore. Toutefois, il n'eut pas trop à se plaindre d'elle pendant cette tournée qui ne dura pas moins de huit mois, et, malgré la menace qu'elle lui avait faite en parlant, toutes les lettres qu'elle lui adressa de Rouen, du Havre ou de Bordeaux

dans l' Annuaire de Rouen à partir de Tannée 1860. La maison est occupée actuellement par un carrossier, et une partie sert encore de maison meublée. (Note du conservateur de la BiblioUièifue de Rouen.)

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avaient été écrites de sa main. Il faut dire aussi que, pour lui donner du cœur en voyag^e, il avait soin de la tenir au courant des démarches qu'il avait commencées auprès de MM. Taylor et Buloz (i), en vue de la faire entrer à la Comédie-Française. On sait qu'elles furent couronnées de succès et que ^jme Dorval fut engagée dans les premiers jours de l'année i834 au théâtre de la rue Richelieu. Elle apprit cette bonne nouvelle à Rouen (i), où elle s'était arrêtée de nouveau en rentrant à Paris, et naturellement elle en manifesta une grande joie.

« N'est-ce pas que tu vas être bien douce quand tu reviendras ? lui écrivait Alfred de Vigny. Ne t'effraies-tu pas en songeant à tant de soirées que tu as perdues dans leshumeurs noires et capricieuses?Hélas! que ne donnerais-je pas pour en avoir? L'autre jour quand j'allai voir Volnysaux Français, je sentis une frayeur véritable d'être là sans te voir, et je fus obligé de sortir de ma loge en ce moment. Je ne veux plus retourner aux Français. Que

(i) Taylor dirigeait alors la Comédie-Française et Buloz était commissaire royal près de ce théâtre.

(2) Elle donna dans son second séjour à Rouen onze représentations, qui commencèrent, le 26 décembre, par Clotilde et se terminèrent, le i5 janvier i834, par Antony. Dans l'intervalle elle joua la Tour de Nesle, Henri III, l'Incendiaire et le rôle d'Elmire, dans Tartufe. (Note du conservateur de la Bibliothèque publique de Rouen.)

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fais-tu ce soir? Oui sait si tu n'es pas en conversation de coquette avec quelque nouvel amoureux ? Prends garde ! je le saurai, prends garde ! non, ce n'est pas vrai, je le sais bien, va !... »

Et il terminait par ce cri du cœur qui fait mal quand on connaît la fin du roman :

« Une maîtresse ! une maîtresse ! quel mot charmant on a fait là ! ne vas-tu pas m'apporter la mienne, dis-moi ? »

Elle la lui rapporta vers la fin de janvier r834, mais pour peu de temps, hélas 1 car les pressentiments de Vigny ne l'avaient pas trompé, son âme s'était prise en voyag"e aux charmes d'une nouvelle figure, et rien dorénavant, ni les caresses amoureureuses du poète, ni la gloire dont il allait bientôt la couvrir dans le rôle de Kitty-Bell, ne sera capable de l'arrêter sur le chemin du parjure et de la trahison.

Le 3 avril i835, — six semaines après Chatterton — Alfred de Vigny lui écrivait :

«II m'est impossible de ne pas soulager mon cœur en me plaignant de toi à toi-même. Tu me rends très malheureux. Je ne puis plus vivre ainsi. Hier au soir c'était mettre le comble à tant de choses

ALFRED DE VKINY

méchamment calculées que de me dire devant ton mari ce que l'on peut dire de plus froid et de plus ingrat.

« Toutes les heures de mes jours et de mes nuits se passent, doj)uis quatre ans, à chercher comment te rendre heureuse et pendant ce temps-là tu semblés l'occuper à trouver comment tu m'afflig-eras et quelle peine nouvelle tu me réserves pour le lendemain. Le contraste devient trop douloureux à présent.

« Je savais l)ien, l'été dernier, lorsque j'étais malade et que, te voyant pleurer de voir ta destinée tourner si mal au théâtre, je savais à quelles attaques j'allais m'exposeren essayant de te sauver, quelle eût été la gravité d'une défaite dans ce combat, combien j'avais d'ennemis et combien peu d'amis. Ta te plaisais alors à m'affliger et à me tourmenter de toutes manières par des familiarités qui m'effrayaient.

f( J'étais sérieusement malade, et cependant je passais les nuits à écrire pour toi. Je souriais encore ente voyant et ne parlais pas même de mes travaux, de mes douleurs, de peur de m'en faire un mérite.

« Que faisais-je pour moi? Etait-ce une jurande gloire que de mellre au lliéàlrc une idée de l'un de mes livres (i) ? C'était pour toi, tu l'as oublié...

a Ne conduis pas tes offenses plus loin que ne pourraient aller mon amour et ma bonté ? Je les sens toujours en moi veillant sur toi, mais, en vérité, je commence à ne plus savoir comment les employer, tant tu me reproches et tant je suis las de cette lutte continuelle 1

« Réponds-moi par écrit. Ce soir je n'aurai pas le temps de t'entendre, ni toi aussi de me parler.»

C'était la prcîuiière fois qu'il lui écrivait sur ce ton. Elle dul se dire en recevant cette lettre qu'elle avait cessé de lui donner le change et qu'il n'était plus dupe de son manèçe. Mais elle le dominait de si haut encore, et au fond elle lui était si attachée, si reconnaissante qu'elle le ressaisit en essayant de se ressaisir elle-même. Efforts inutiles ! Quand le vase est fêlé, l'eau qu'il contenait fuit goutte à goutte; ainsi l'amour, quand le cœur se détache !...

Quelques mois plus tard,Dorval entreprenait une nouvelle tournée. Le fil n'était pas encore rompu, mais il ne tenait plus guère, si j'en juge par le

(i) Chatterton.

l64 ALFRED DE VIGNY

billet suivant que Vigny lui adressait le i6 septembre :

« Mercredi i6. J'apprends par le Vert-Vert (\\x& tu es à Douai (i). Pourquoi n'ai-je pas de lettre ? Je ne t'écrirai plus à Bruxelles que je ne sache où tu es !... Que tes zig-zags sont difficiles à suivre ! Tu ne me reconnaîtras plus en revenant. Sais-tu bien de quelle couleur sont mes yeux?... »

C'est qu'en effet rien ne s'oublie aussi vite que la couleur des yeux de l'homme ou de la femme que l'on n'aime plus !

A peine re.ntrée à Paris, elle repartit pour Lyon, où elle joua Chatterton. Et tel fut son succès que M"'^ Desbordes- Valmore, qui assistait à ses représentations, en fut toute bouleversée. Longtemps après, quand elle parlait de la scène finale où Kitty-Bell tombe à la renverse comme une colombe blessée, elle ne pouvait retenir ses larmes. Mais elle plaignait Vigny de ne pas être aimé comme il le méritait. VA le 22 août i836 elle écrivait à Frédéric Lepeytre : « Savez-vous par hasard si M"^' Dorval compte revenir et jouer à Lyon ? et quand ? Je suis

(i) Marie Dorval donna quaire représentations à Douai. Elle joua Antony, le 4 octobre i835; Clotihle, le 5; Angelo, le 9, et Clotilde, le II.

LA VIE AMOUREUSE l65

toute confondue de sa distraction qui lui fait oublier que tout ce qu'il y a de plus sincère, de plus noble et de plus tendre l'attend à Paris et souffre mille peines de son absence (i). »

Dorval ne retourna pas à Lyon ; elle courut la province quelque temps encore, et puis elle revint à Paris pour recevoir l'éternel adieu d'Alfred de Vigny (2). Certes, il avait été long-, très long- à

(i) Marceline Deshordes- Va/ more, lettres inédites, recueillies et annotées par son fils, 1912.

(2) Vigny n'en continua pas moins d'écrire de loin en loin à Marie Dorval chaque fois qu'elle eul besoin de ses conseils, où de son appui au théâtre.

C'est ainsi qu'en i84i, quand elle conçut le dessein de rentrer à la Comédie-Française, oii elle avait créé, le 29 avril i84o, le rôle de Cosima, dans la pièce de George Sand, il lui adressa la lettre suivante en réponse à celle qu'elle lui avait écrite pour le prier de la recommander à Buloz.

« En vérité. Madame, jusqu'à trois heures, j'ai cru pouvoir me rendre chez vous avant-hier. Voyant que je n'en avais pas le temps, je vous ai écrit à la hâte un billet très innocent, que je ne me rappelle plus, mais où j'ai peine à comprendre quevous ayez trouvé la moindre ironie : elle était loin de mes idées, très graves en ce moment. Lorsque je parle de représentations où vous pourriez paraître, je suis accoutumé à me figurer toujours cet éclat si vrai, si sérieux qui voLis accompagne partout.

« Vous aviez bien raison, en effet, lorsque, l'année dernière, vous avez désiré jouer deux de mes ouvrages, je ne les regardais pas comme autre chose que deux costumes de votre toilette et j'ai mis tous mes soins à ce qu'il n'y manquât rien. Vous me trouverez toujours aussi prompt à vous être utile. Mais j'ai voulu seulement, en vous parlant de ma répugnance pour le théâtre, vous empêcher de compter trop immédiatement sur une pièce nouvelle de moi. Je me serais trouvé coupable si je vous avais laissée dans une fausse attente (jui pouvait changer vos calculs et vos [ilans. Je pensais être mieux compris de vous. Je ne me souviens pas que M. Buloz m'ait dit un

l6G ALFIIEU DE VIGNY

s'apercevoir de ses infidélités quasi publiques, mais enfin il s'en était aperçu, et comme il n'avait pas

seul mot à voire sujet depuis bien loui^temps, et vous me connaissez assez pour bien savoir que jamais je ne parle de vous que de manière à seconder vos projets, et si par iiasard j'étais consulté, ce qui arrive rarement, je conseillerais tout ce qui serait dans vos intérêts. 11 serait bon seulement de me les l'aire connaître, car, je vous le répèle, je ne sais rien de ce qui se passe à la Comédie-Française, mais personne ne désire plus que moi d'apprendre que vous vous y trouvez établie d'une façon durable et qui vous rend heureuse. « i4 février i84i.

« ALFKtD DE VIGNY. »

(Extrait de V Ainaleur d'Autographes du i5 mars iSgg.) Cette lettre, où le cœur perce encore entre les lignes, n'eut pas l'heure, de plaire à M""'- Durval. Elle écrivait, en effet quinze jours après à Pauline Duchambge :

« i*"" mars.

« Ma chère Pauline, je pars sans avoir pu venir vous embrasser et vous dire adieu. J'ai eu beaucoup de chaçrin. 11 est arrivé de très grands malheurs dans la famille de Sandeau. Il m'a affligée comme loujours. Je l'aime et cependant je suis heureuse de partir. — J'ai eu besoin de M. de Vigny. Je lui ai écrit. Il n'a pas voulu venir et m'a écrit la lettre la plus faqiiine qu'on puisse jamais écrire. Oh! tout cela est bien triste! On ne peut môme pas vivre dans un souvenir. Je vous envoie deux petits pots que j'ai rapporlés de Nîmes. Je vais à Mons. Je vous écrirai, Pauline. Vous me répondrez, n'est-ce pas? Je suis bien triste et je ne sais pas ce que je vais devenir. Adieu, chère amie. Adieu, chère amie. Je vous aime bien et je vous embrasse de toute mon âme.

(Lettre inédile). a marie. »

Pauline Duchanibge, (jui l'iail leur amie commune, s'était interposée entre Vigny et Marie lJor\al pour empêcher leur rupture, mais Vigny n'avait rien \oulu entendre.

«... Croyez bien, lui mandait-il le 6 octobre i838, (juc je sens tout le prix de cet attachement et que rien ne m'échappe de tout ce qu'il y a de parfait dans les ménagements de votre conduite, si difficile dans une circonstance si grave. Permettez que je n'y revienne plus et que je ne rouvre pas mes blessures pourvous écrire avec mon sang... Tout est fini... »

LA VI li AiMOUIlEUSE 167

encore bu tonte « la honte secrète » dont elle l'avait couvert en lui avouant sa première faute, elle le trouva celte fois sans miséricorde.

Quel était donc le nouvel amoureux qui venait de faire la conquête de M">« Dorval? M. Philibert Audebrand prétend qu'elle avait été disling-uée, au cours d'une assez lon:^ue tournée dans l'Ouest, par un jeune et beau romantique de ces pays-là, qui montait à cheval, faisait des vers, avait des moustaches en croc, l'allure d'un gentilhomme des Espag-nes, de l'emportement, et que l'actrice avait surnommé Don Paer^ à cause de la ressemblance qu'elle lui trouvait avec le héros d'^^Ifred de Musset.

Mes renseignements confirment les siens, à cette ditî('rence près qu'au lieu d'avoir été distinguée pur lai, c'est lui qui fut distingué par elle, voici dans quelles circonstances.

Quand Dorval arriva à Rouen pour y donner ses représentations, il y avait alors, au théâtre des Arts, un jeune homme de vingt-cinq ans qui, sous le nom de Td. Gustave, et nio\'ennant le prix de 2.000 francs par an, jouait tous les rôles qu'il plaisait à l'administration de lui distribuer.

Le premier soir, il joua avec elle le rôle du mari d'Anionij : il fut excellent ; le second jour, il joua

l68 ALFRED DE VIGNY

Raphaël Bazas dans Clotilde : il fut magnifique; le troisième jour il joua Buridan dans la Tour de Nesle : il fut superbe. M""® Dorval ne pouvait faire moins que de le remarquer, et un soir qu'il était venu dans sa loge pour lui adresser ses compliments, elle lui dit, après l'avoir regardé pendant quelque temps avec ses beaux yeux doux et clairs :

— Voulez-vous que je vous donne un conseil?

— Je crois bien.

— Le suivrez-vous ?

— Je tâcherai.

— Croyez-moi, allez à Paris.

■ — Je ne demande pas mieux.

— En province^ on est classé dans un emploi ; une fois classé dans cet emploi-là, on n'en sort plus.

— Je m'en aperçois bien.

— Vous jouez les pères nobles.

— Ce n'est pas ma vocation, croyez-le bien.

— Votre emploi, ce sont les grands premiers rôles.

— C'est mon avis aussi, mais...

— Oui, mais il faut connaître quelqu'un, voulez-vous dire?

— Oui.

LA VIE AMOUREUSE I f^Q

— Et VOUS ne connaissez personne.

— Je connais M"^ Ducliesnois.

— Eh bien?

— Elle m'a envoyé à Soumet.

— Et Soumet?

— Il m'a envoyé à Sevesle.

— Et Sèves te?

— Tl m'a classé clans les basses-tailles et dans les pères nobles.

— Vous ne connaissez pas Dumas?

— Non.

— C'est votre homme.

— Mais puisque je ne le connais pas !

— Je le connais, moi.

— Ah!

— Et je vais vous donner un mot pour lui.

— Mais je suis engagé pour six mois encore.

— Bon! vous arrangerez cela avec Valter.

— Et s'il ne veut pas?

— N'avez-vous jamais joué le Déserteur ? M. Gustave se mit à rire.

— C'est un de mes meilleurs rôles, dit-il.

— Eh bien ! voilà tout. Venez prendre votre lettre chez moi demain.

Le surlendemain, M. Gustave partait pour Paris II II

ALKiVKrj l)K VIGNY

et leinetlait à Alexandre Dumas la lettre que voici :

« Mon cher Dumas,

« Je t'adresse M. Gustave, qui vient de jouer la comédie avec moi à Rouen.

« C'est, comme tu vois, un beau premier rôle, j plein d'inexpérience et de bonne volonté, et qui a | sa place marquée à la Portc-Saiiil-Martin.

« Quelque chose que tu fasses pour lui, il est homme à te le rendre en te jouant un jour tes rôles comme personne ne te les jouera.

« D'ailleurs, cause avec lui, dis-lui de te raconter sa vie, et tu verras que lu as affaire à un véritable artiste.

« Ta bien bonne amie,

« 3IARIE DOKVAL. ))

« p. -S. — S'il n'y avait point de place pour lui en ce moment au théâtre de la Porte-Saint-Martin, tâche de lui être utile en lui faisant avoir un i travail quelconque comme sculpteur ou comme peintre, »

Comme sculpteur ou comme peintre! Ah ça! se dit Dumas, ce M. (înslave est donc un artiste à tout l'aiie ! et après l'avoir toisé des pieds à la tête et constaté qu'avec si:s lon2;-s cheveux, ses yeux

LA VIE AMOUUEUSE l'Jl

magnifiques, son nez droit d'une belle proportion et son teint d'une belle pâleur, ce comédien faisait un magnifique cavalier dans le sens qu'on donnait à ce mot sous Louis XIIÎ, il le retint à déjeuner.

Une heure après il savait toute son histoire, et quelle histoire! une extraordinaire vie d'aventures qu'il venait de couronner à Rouen en faisant au pied levé la statue du grand Corneille pour son anniversaire au théâtre des Arts !

— Vous êtes mon homme, lui dit Dumas,

Quelques jours après, le régisseur de la Porte- Saint-Marlin faisait cette annonce au public :

« M. Delaistre s'cfant trouvé subitement indisposé, M, Gustave, non, M. Mélingue, arrivant de Rouen et se trouvant par hasard dans les coulisses, 5'olFre pour jouer le rôle de Buridan. Il réclame 'indulgence du public (\). »

Le successeur immédiat de M. de Vigny dans le cœur de M'"" Dorval pourrait bien avoir été Mélingue.

(;) Alexandre Dumas, Une v'.e d'artisle.

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