‹ Alfred de VignyChapitre 6 sur 36 · SONNET · texte numérisé non relu

SONNET

Si des siècles mon nom perce la nuit obscure. Ce livre écrit pour vous sous votre nom vivra. Ce que le temps présent tout bas déjà murmure. Quelqu'un dans l'avenir tout haut le redira.

D'autres yeux ont versé vos pleurs. — Une autre bouche Dit des mots que j'avais sur vos lèvres rangés, Et qui vers l'avenir (cette perte nous touche) Iront de voix en voix moins purs et tout changes.

(i) Les iambes qui suivent ont eu le même sort. Ils figurent en tête d'un manuscrit donne par le poète à la grande actrice et qui a été vendu en décembre i8y4 par le libraire Morgand sous le numéro du catalogue sSgo^.

A Madame Dorval.

A vous les chants d'amour, les récils d'aventures,

Les tableaux aux vives couleurs, Les livres enchantés, les parfums, les parures.

Les bijoux d'enfant et les fleurs.

A vous tout ce qui rit aux yeux, qui plait à l'âme

El fait aimer l'instant présent ; Vous qui donnez à tous une vie, une flamme.

Un nom tout jeune et séduisant ; Vous que l'illusion consume, inspire, enivre

De bonheur ou de désespoir ; Reine des passions qui deux fois savez vivre,

Pour vous le jour, pour tous le soir.

Pensive solitaire ou tragique merveille.

Cœur simple, esprit capricieux, Riant chaque matin dos larmes que la veille

Vous fites tomber de nos yeux ; Des chants inspirateurs respectez l'ambroisie,

Loin du vulgaire âpre et fatal, Vivez dans l'art divin et dans la poésie

Comme un phénix dans un cristal.

lOO ALFRED DE VIGNY

Mais qu'importe ! — Après nous ce sera pire chose. La source en jaillissant est belle et puis arrose Un désert, de grands bois, un étang, des roseaux.

Ainsi jusqu'à la mer où va mourir sa course. Ici destin pareil. — Mais toujours à la source, Votre nom bien grave se lira sous les eaux.

ALFKED DE VIGNY,

2 G juillet i83i .

Mais on ne joue pas impunément avec le feu. Il vient toujours une heure, une minute, — à moins d'être pétri de la ciiair des saints, et encore ! — où le regard le plus chaste allume le désir et fait jaillir la flamme. Je n'étonnerai personne en disant que ce fut Dorval qui fut la moins forte. Le miracle, et il n'est pas mince, c'est qu'elle ait résisté si longtemps à la tentation. Un soir donc qu'elle était énervée, — je tiens cette anecdote d'un homme de théâtre qui l'a beaucoup connue, — elle regarda Vigny dans le blanc des yeux et lui dit à briilepourpoint, de ce ton gamin qu'elle n'avait jamais perdu tout à fait : « Quand les parents de monsieur le comte viendront-ils demander ma main?»

Le mot était si provoquant et si spirituel que Vigny, qui tout en jouant à l'ange ne voulait pas faire la bête, ne se le fît pas dire deux fois. La

LA VIE AMOUREUSE lOQ

demande eut lieu le soir même et les noces suivirent incontinent. Tant il est vrai que le naturel revient toujours au trot, quand ce n'est pas au galop.

Leur lune de miel fut un long ravissement. « Elle recevait de lui non des baisers, mais ces douces caresses de main passée dans les cheveux, de doigts posés sur la bouche qui préparent à l'amour, qui répondent, pour ainsi dire, aux sens de l'âme (i).»

Et puis au pied de l'autel, c'étaient des oraisons, des élévations, suivies d'extases, qui avaient quelque chose de rituel, de liturgique.

Dorval avait un bracelet d'or qu'elle portait jour et nuit comme un talisman et auquel pendait une petite croix qui lui venait de sa première communion (2). Cette petite croix au bout de cette main d'amoureuse donnait à leur amour je ne sais quelle pointe de mysticisme et par moments devait en troubler le charme, car un jour il inscrivit sur son Journal ce, projet de poème qui a tout l'air d'un souvenir.

« Un christ dans une alcôve. Rêve d'une femme

(i) Journal inlime, inédiL

(2) Elle attachait à ce bijou une idée de bonheur, aussi cessa-t-eile de le porter à la mort de son petit-fils Georges, estimant qu'il n'y aurait plus désormais de bonheur pour elle.

qui TiMitend lui reprocher les plaisirs qu'elle a goûtés avec son amant devant la croix. Elle souffre et se sent percer les mains en expiation toutes les nuits. »

Quoi qu'il en soit, ce violent amour traversant la vie du poète à l'âg-e ou il était en pleine maturité exerça sur son esprit une influence considérable.

« Un jour qu'il était en belle humeur (c'est-àdire était amoureux, ces jours-là sont rares dans sa vie), il écrivit pour M'"^ Dorval un acte en deux scènes : Quitte pour la peur, qui lut joué dans une rei)résentalion à son bénéfice, le 3o mai i833, dans la salle de l'Opéra. Imai;;'iuez-vous une profusion à l'infini de tout ce qui Ijriile et resplendit autour d'une tête intelligente, un style où tout pétille, une âme où tout soupire. Ah ! qu'il fut heureux ce jour-là ! comme il s'enivrait de poésie et comme il écoutait, passionné de lui-même et d'elle-même, cette étonnante Dorval laissant pour la musette enrubannée la flûte doublée d'airain ! Elle, de son côté, était-elle assez contente et ravie 1 Elle se regardait souvent dans ces g-laccs biseautées à Venise, pour bien s'assurer qu'elle était ellemême et non pas une marquise arrivant en droite

lig'iie de son château de Bellevue et des courtils de

Choisy-le-Roi (i) !... »

En ce temps-là Dorval n'était pas précisément belle, mais elle était pire, ainsi qu'elle l'avouait un jour; et l'on aura une idée de la fascination qu'elle exerçait sur Vigny, quand on lira le petit portrait qu'il nous a laissé d'elle dans son Journal :

« Une actrice vraiment inspirée est charmante à voir à sa toilette avant d'entrer en scène. Elle parle avec une exagération ravissante de tout, elle se monte la tête sur de petites choses, crie, gémit, rit, soupire, se fâche, caresse en une minute. Elle se dit malade, souffrante, guérie, bien portante, faible, forte, gaie, mélancolique, en colère, et elle n'est rien de tout cela ; elle est impatiente comme un petit cheval de course qui attend qu'on lève la barrière, elle piaffe à sa manière, elle se regarde dans la glace, met son rouge, l'ôte ensuite ; elle essaie sa physionomie et l'aiguise, elle essaie sa voix en parlant haut; elle essaie son âme en passant par tous les tons et tous les sentiments. Elle s'étourdit de l'art et de la scène par avance, elle s'enivre (2). »

(i) Jules Janin, Débats, 28 janvier 1867, (2) Journal d'un Poète^ p. 61.

Mais Quitte pour la peur n'était qu'un proverbe élincelant d'esprit dont la princesse de Béthune lui avait donné le sujet et qu'il avait porté au théâtre tout exprès pour montrer à ceux qui pouvaient en douter que Dorval était capable de jouer la comédie aussi bien que le drame. Et de même que Racine avait créé Phèdre afin de produire la Champmeslé dans un rôle où toutes les passions fussent exprimées, de même Alfred de Vigny qui, maintenant, connaissait à fond la nature ardente et passionnée de sa maîtresse et les ressources infinies de son art, écrivit pour Dorval le rôle de Kitty-Bell, qui fut sa plus belle création et qui demeure son plus beau titre de gloire au théâtre.

On sait comment il avait indiqué ce rôle : « Kitty- Bcll, jeune femme mélancolique, gracieuse, élégante par nature plus que par éducation, réservée, relig-ieuse, timide dans ses manières, tremblante devant son mari, expansive et abandonnée seulement dans son amour maternel. Sa pitié pour Chatterton va devenir de l'amour, elle le sent, elle en frémit; la réserve qu'elle s'impose en devient plus grande : tout doit indiquer, dès qu'on la voit, qu'une douleur imprévue et une subite terreur peuvent la faire mourir tout à coup. »

Personne au Théâtre-Français, en dehors de

LA VIE AMOUBEUSE Il3

M»ie Dorval, pas plus M"« Mars que M"" Georçe, n'était capable, aux yeux de Vigny, de réaliser le type de Kitty-Bell. Aussi dès que la pièce fut reçue, le poète refusa-t-il de sacrifier, cette fois, l'interprète qu'il avait choisie aux rancunes des uns et aux intrig-ues des autres.

L'histoire de Chatterton à la Comédie-Française vaut la peine d'être contée dans tous ses détails, et je la rapporte ici d'après les souvenirs de Jousslin de la Salle et d'après le récit que m'en a fait M. René Luguet.

M'"" Dorval avait été eng-agée à la Comédie- Française par ordre de Dumas pour jouer Antony; mais par suite de circonstances qui donnèrent lieu à un procès, gag^né par l'auteur, ce drame ne fut pas représenté cette année-là. Jousslin de la Salle était donc très embarrassé delà comédienne à qui il avait promis de la faire débuter dans une pièce nouvelle, quand Vigny lui proposa de monter Chatterton.Le comité de lecture est aussitôt réuni, et Chatterton... refusé à l'unanimité. Jousslin de la Salle n'osait faire connaître ce refus à Alfred de Vigny et ne pouvait faire revenir les comédiens sur leur décision. 11 tenait cependant à jouer l'ouvrage. Il pense alors à faire intervenir le ministre. Mais depuis le procès d' Antony, M. Thiers se

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souciait peu de se mêler des histoires du Théâtre. Or, voilà qu'un soir Jousslin de la Salle rencontre le duc d'Orléans, comme il sortait de sa log^e. Le prince aimait beaucoup la Comédie-Française, et l'eng^ag-ement de M'"® Dorval avait fait assez de bruit pour qu'il s'informât de ses débuts.

(' Je lui expliquai mon embarras, dit Jousslin de la Salle, par le refus d'un ouvra^^e dont je lui fis le plus grand éloge; il voulut le lire, et le lendemain il me faisait dire que la lecture de Chatterton l'avait tellement intéressé qu'il en avait parlé à la Reine, et que, comme elle était curieuse elle-même de connaître l'ouvrage, il lui en avait fait remettre le manuscrit, ajoutant gracieusement qu'il le lui avait fait remettre de ma part.

« En effet, dans la soirée, je reçus la lettre suivante :

« Monsieur, la Pieine partait pour Neuillj, lorsque je lui ai apporté le manuscrit de Chatterton. Sa Majesté a désiré l'emporter pour le lire en voiture ; la promenade du Roi s'étant prolongée, je n'ai pu vous renvoyer la pièce aussitôt que je l'aurais voulu.

« Sa Majesté me charge de vous remercier tout particulièrement de votre obligeance à laquelle sa

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Majesté a bien voulu dire qu'elle était habituée. « Agréez, etc.

« CUVILLIER-FLlîURY. ))

Desmousseaux et Perrier, tous les deux membres du Comité, étaient dans le cabinet de Jousslin de la Salle lorsqu'il reçut cette lettre. Après la leur avoir communiquée, il leur exprima le désir de jouer la pièce.

« Les comédiens ne peuvent pas revenir sur leur vote, dit Desmousseaux, et M. de Vigny ne se prêtera pas à une nouvelle lecture. Ainsi donc passez outre, le succès vous absoudra. »

Et Jousslin de la Salle suivit ce conseil. Mais quand les comédiens apprirent que l'auteur de Chatterton avait fait choix de M"'*' Dorval pour jouer le rôle de Kitty-Bcll, ils crièrent au scandale, M^''' Mars ne cessant de ravaler à leurs yeux cette intruse du boulevard qu'elle ne pouvait sentir.

Cependant Vigny tenait bon.

Quelques jours après, le ministre des Beaux- Arts, l'ayant rencontré au foyer de l'Opéra, l'aborda et lui dit :

— 11 paraît, monsieur le comte, que vous êtes à la veille d'un grand succès ! Je vous félicite de cet heureux événement et surtout d'avoir M'i« Mars pour principale interprète.

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— Que Votre Excellence me permette de lui dire qu'elle est mal informée : ce n'est pas M"'' Mars, c'est M'"'' Dorval qui créera le rôle de Kitty-Bell, et je puis vous assurer qu'elle y sera mag-nifique.

— Cependant, monsieur le comte, M''" Mars a des litres et une royauté !

— Que Dorval n'a peut-être pas encore conquis, mais qu'elle aura demain, je vous le jure.

Après le ministre ce fut au tour du roi.

Alfred de Vigny avait été invité à un bal aux Tuileries. Louis-Philippe, qui l'avait, en i83o, sur sa demande, nommé commandant de bataillon de la g-arde nationale (i),se le fit présenter entre deux contredanses :

— Permettez-moi, monsieur de Vigny, de vous adresser mes félicitations pour le g^rand succès qui se prépare en votre honneur et aussi pour l'heureux choix que vous avez fait de M"« Mars comme interprète. C'est une admirable actrice, et nous irons, la reine et moi, l'applaudir dans cette nouvelle création.

— Que Votre Majesté daig-ne me pardonner, mais ce n'est point à M'*^ Mars que j'ai confié le rôle

(i) Souvenirs /)erso/inp/s d"Auguste Barbirr, p. 869. — 11 ne l'était plus depuis i832, comme en témoigne la lettre qu'il écrivait au lieutenant-major de la gfarde nationale le 18 juin de cette année. (Voir le chap. de ce livre sur les Idées politiques de Vigny.)

de Kitty-Bell, j'ai cru devoir en disposer en faveur de M""^ Dorval, une g-rande actrice, elle aussi, et qui possède précisément la grâce, la poésie, la passion que j'ai prêtées à mon héroïne. Le roi répondit un peu froidement :

— Je souhaite que votre détermination vous soit profitable, mais je crains bien que cela n'aille pas tout seul au théâtre.

De ce côté-là le roi était bien renseig-né.

Loin d'aller tout seul, cela n'allait pas du tout. Tous les artistes qui jouaient dans Chatterton s'étaient conjurés contre Dorval et profitaient des répétitions pour sig-nifier leur mécontentement à l'auteur.

Un jour, ils trouvèrent tout équipé sur la scène l'escalier lég"endaire et sa rampe en spirale au bas de laquelle Kitty-Bell vient mourir.

— Qu'est-ce que c'est que cette machine-là ? s'écrièrent-ils en chœur.

— Cette machine-là, dit Dorval d'un air bon enfant, c'est l'escalier du haut duquel je dois dégringoler pour venir mourir au dénouement. C'est très beau, cette scène-là, vous verrez.

Ils se regardèrent entre eux et regagnèrent la coulisse en chantonnant : Tra la la la, elle dégringole!... comme à la Porte-Saint-Martini

Il8 ALFRED DE VIGNY

Colle imiûvalion de la mise en scène réalisle les meltail hors d'eux-mêmes.

Ils n'en répétèrent pas moins avec zèle, tout en se tenant sur une réserve g'iaciale à l'endroit du poète et de sa Kitty-Bell.

— Est-ce que c'est ce matin que vous dégringolez ? lui demanda un jour Joanny, qui remplissait le rôle du Quaker.

— Non, Monsieur, pas aujourd'hui.

— Bien, Madame.

Arriva la série des répétitions g-énérales à huis clos. Joanny, l'air gouailleur :

— Alors, c'est aujourd'hui qu'on drgringole?

— Je vais tâcher.

— Bien, Madame.

Et le moment venu, Dorval prit tout bonnement ses jupes à deux mains, descendit tranquillement l'escalier et vint s'asseoir sur la première marche en disant à Joanny :

■^- C'est là que je meurs.

— Mais, enfin, Madame, je voudrais voir votre dégTin«:olade pour régler mon attitude.

— Bah! riposta Dorval, voir mourir quelqu'un n'est pas chose si extraordinaire et si difficile! tout le monde s'en tire, mon cher camarade, et après m'avoir écoulée avec tout voire talent dans voire

rôle, vous ne serez pas embarrassé pour me regarder mourir. Enfin, Monsieur, s'il faut tout vous dire, je tiens à g-arder secret jusqu'à la première représentation le mouvement de cette scène sur laquelle je compte et l'auteur aussi. Il faut que ce soit un effet de surprise.

Et il fut fait ainsi.

Le soir de la première représentation (12 février i835), le Tout-Paris était dans la salle où fermentaient les passions politiques non moins que les passions littéraires. Le roi Louis-Philippe et la cour occupaient les quatre avant-scènes. La pièce eut un immense succès. Marie Dorval y fut admirable. « De la loge d'avant- scène du rez-de-chaussée où j'étais, dit Maxime du Camp dans ses Souvenirs littéraires^ je tenais mes yeux attachés sur elle ; elle me fascinait. Est-ce une erreur de ma mémoire? Elle essuyait des larmes réelles, elle ressentait les douleurs qu'elle n'avait qu'à exprimer (i). Je la vois encore avec ses mitaines de dentelle noire, son chapeau de velours, son tablier de taffetas ; elle maniait ses deux enfants avec des gestes quiétaient ceux d'une mère, et non ceux d'une actrice; d'un

(i) Pareille en cela à Vigny qui, s'il laiit en croire sa femme pendant qu'il écrivait CAr/^/cr/on, s'évanouit plusieurs fois par excès d'éinolion. (6'out)en(>5 d'Henriette Gorkran.)

mouvement rapide et souvent répété de la main, elle relevait une mèche latérale de ses cheveux qui se déroulait sans cesse. Malgré sa voix trop grosse, elle avait des accents plus doux qu'une caresse ; dans la façon d'écouter, de reg-arder Chatterton, il y avait une passion contenue, peut-être ig"norée,qui remuait le cœuret l'écrasait. Les spectateurs étaient anxieux, c'était visible; l'ang-oisse comprimait jusqu'à l'admiration. A je ne sais plus quel passage, on cria : « Assez ! » Immobile, appuyé sur le rebord de la loge, étreint par une émotion jusqu'alors inconnue, j'étouffais. Aux dernières scènes, lorsque Kitty-Bell gravit en oscillant l'escalier de la chambre où Chatterton va mourir, lorsqu'elle glisse renversée sur la rampe et retombe à genoux, lorsque, à la voix de son mari, elle se redresse, saisit sa bible et va s'affaisser, expirante, pendant que ses enfants accourent vers elle, la salle se leva; il y eut un cri d'horreur, de commisération et d'enthousiasme. «Oh! dans ton sein, dans ton sein, Seigneur! reçois ces deux martyrs... »

Cependant M""^ Dorval ne trouvait pas un artiste pour lui donner la main, au grand scandale des spectateurs qui la rappelaient avec frénésie. Sans en montrer la moindre impatience, elle saisit les deux enfants de Kitty-Bell et s'avança ainsi au

bord de la scène avec la grâce tranquille d'une belle madone, pendant que de la loge royale un bouquet venait tomber à ses pieds.

Le rideau baissé, la g-rande artiste, toute songeuse, se dirigea vers sa log"e ; mais quelle ne fut pas sa surprise en voyant debout, tête nue, sur le seuil, Joanny qui venait de créer le Quaker avec tant d'autorité (i).

— Madame, lui dit-il d'une voix émue, je viens vous demander pardon... Je n'avais pas l'honneur de vous connaître, mais vous avez été sublime dans cette création de Kitty-Bell, et jamais je n'oublierai l'émouvant spectacle que vous venez de nous donner.

jyjme Dorval, toute tremblante, lui sauta au cou en lui disant :

— Cher et grand artiste, vous avez autant de cœur que de talent.

Et elle lui donna le bouquet tombé de la loge royale.

Le lendemain, la presse était unanime à célé-

(i) Joauny était un ancien militaire qui avait perdu deux doigts en se battant sous les ordres du général Hugo. Il montrait, lors des répétitions à' Hernani , sa laRm mutilée et disait à Victor Hugo: «Ma gloire sera d'avoir servi jeune sous le père et vieux sous le fils, n

{Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, t. II, p. aga.)

ALFllED DE VIGNY

brer ses louantes, et voici eu quels termes Alfred de Vignj parlait d'elle :

ce Entre les deux personnages de Chatterton et du Quaker, s'est montrée, dans toute la pureté idéale de sa forme, Kitty-Bell, l'une des rêveries ^e Stello. On savait quelle tragédienne on allait revoir dans M™*^ Dorval ; mais avait-on prévu cette g-râce poétique avec laquelle elle a dessiné la femme nouvelle qu'elle a voulu devenir? Je ne le crois pas. Sans cesse elle fait naître le souvenir des vierges maternelles de Raphaël et des plus beaux tableaux de la Charité ; sans effort elle est posée comme elles ; comme elles aussi, elle porte, elle emmène, elle assied ses enfants, qui ne semblent jamais pouvoir être séparés de leur gracieuse mère, offrant ainsi aux peintres des groupes dignes de leur étude, et qui ne semblent pas étudiés. Ici la voix est tendre jusque dans la douleur et le désespoir; sa parole lente et mélancolique est celle de l'abandon et de la pitié; ses gestes, ceux de la dévotion bienfaisante; ses regards ne cessent de demander grâce au ciel pour l'infortune ; ses mains sont toujours prêtes à se croiser pour la prière ; on sent que les élans de son cœur, contenus par le devoir, lui vont être mortels aussitôt que l'amour et la terreur l'auront vaincue. Rien n'est innocent et doux comme ses

ruses et ses coquetteries naïves pour ol)tenir que le quaker lui parle de Chatterton. Elle est bonne et modeste jusqu'à, ce qu'elle soit surprenante d'énergie, de trag-ique g^randeur et d'inspiration imprévues, quand l'effroi fait enfin sortir au dehors tout le cœur d'une femme et d'une amante. Elle est poétique dans tous les détails de ce rôle qu'elle caresse avec amour, et dans son ensemble qu'elle paraît avoir composé avec prédilection, montrant enfin sur la scène française le talent le plusaccompli dont le théâtre puisse s'enorgueillir. »

Vigny aurait pu ajouter, sans manquer de modestie : « et dont l'auteur aurait le droit d'être fier », car c'est l'amour qu'il avait su inspirer à la grande actrice qui l'avait ainsi transfigurée (i).

Après cette solennité dramatique, qui avait réuni leurs noms dans un triomphe sans précédent au théâtre (2), il semble que l'amoureuse amitié de

(i) 11 faut, lui écrivait-elle un jour, (|ue vous aj'ez la boulé de me relire le rôle ( de la Maréchale d'Ancre), car c'est en vous entendant lire que je me mis à peu près à la hauteur de Kitty-Bell (Lettre du 6 mai i84o).

(2) On n'a pas oublié les deux beaux sonnets que Musset composa le lendemain de la représentation de Chatterton, ni la pièce de vers d'Hégésippe Moreau qui commence ainsi :

Au Théâtre-Français deux beaux noms sur l'affiche M'attirèrent un soir ; ce soir-là j'élais riche...

124 AIFKED DE VIGNY

Dorval pour Vigny dût, sinon augmenter, au moins devenir plus forte. Non seulement, en effet, il l'avait couverte de gloire, mais elle savait qu'il disait la vérité, quand il mandait à Brizeux, le lendemain de la première représentation de Chatterton :

«... Sans Kitty-Bell, celle qui la joue avec un admirable génie était perdue au théâtre et succombait sous les cabales; c'est là un vrai bonheur pour moi (i). »

Cependant, par une de ces contradictions qui ne sont pas rares chez la femme, c'est dans le moment même où elle avait tant de raisons de lui être attachée que Dorval eut la faiblesse de le tromper. Je dis faiblesse et non lâcheté, parce qu'en lui étant infidèle elle ne croyait peut-être pas le trahir, et que cette trahison se fit en quelque sorte malgré elle, sans que le cœur, dans les commencements tout au moins, y prît la moindre part. Il y avait malheureusement en elle deux forces opposées et que, pendant longtemps, Vigny avait équilibrées comme par miracle : le cœur et le tempérament. Le cœur était bon, généreux, sensible aux caresses, facile aux séductions par conséquent. Le tempérament était de feu et finissait toujours par prendre

(i) Lettre du 21 février i835.

le dessus. N'est-ce pas l'auteur de Slello qui a dit que « le tempérament ardent c'est l'imagination des corps » ? Eh bien, Vig-ny avait plutôt l'imag-ination du cœur et de l'esprit, et c'est pour cela que Dorval lui fut infidèle. Il avait beau être sensuel tout autant qu'un autre, il l'était d'une façon qui n'était pas la bonne. Au bout de quelque temps, il sentit qu'il était incapable d'éteindre les ardeurs qu'il avait allumées dans le sein de sa belle maîtresse (i), et c'est le sentiment de son impuissance qu'il a rendu dans ce cri douloureux : «0 maîtresse de Raphaël, tu le vis s'épuiser dans tes bras.Ou'aslu faitjô femme, qu'as-tu fait ?Une idée par baiser s'écoulait sur tes lèvres (2) 1 »

Toutefois, comme il ne cessait de l'aimer avec passion, il avait des accès de jalousie noire, il souffrait le martyre à la seule pensée qu'elle pouvait lui être infidèle :

« L'amour physique, écrivait-il dans son Journal, pardonne toute infidélité, mais toi, amour de l'âme.

(i) Se rappeler à ce sujet les vers de la Colère de Samson:

Elle se fait aimer sans aimei' elle-même.

Un maître lui fait peur. C'est le plaisir qu'elle aime ;

L'homme est. rude et le prend sa?ts savoir le donner.

Cela me remet en mémoire un joli mot de M™« Dorval, On lui demandait un jour si Vigny était réellement bien ardent. — Oh ! répondit-elle, de temps en temps une petite élévation !

{•2) Journal d'un Poète, \\. 79.

r2G ALFRED DE VIGNY

amour passionné, tu ne peux rien pardonner (i). » Il pardonna pourtant deux ou trois fois, comme il le cria plus tard dans la Colère de Samson,et les lignes suivantes, que j'extrais de son Journah témoignent du combat qui se livra alors en lui :

l'ame et le corps

« L'âme de Stello se sépara de son corps un jour et, se plaçant debout, en face de lui, toute blanche et toute grave, elle lui parla ainsi sévèrement :

« C'est vous qui m'avez compromise. C'est vous qui m'avez forcée d'être faible quand j'étais si forte, et de parler de choses indignes de moi, pour répondre à cet air douloureux que vous avez, et ne pas démentir l'ardeur de vos yeux et les caresses de votre sourire.

« Quittez cette femme et me laissez penser.

rt Lorsque vint le jour, le corps se leva avec elle pour partir et lui dit : Allons-nous ?

« Et ils allèrent rejoindre la belle maîtresse (2). »

Mais à force de pardonner, il commençait à réfléchir, à se replier sur lui-même, à rougir de ses faiblesses :

(1) Journal d'an Poète, p. 67.

(2) Idem, p. 247.

LA VIE AMOUnEUSE 12'J

« Quand on se seul pris d'amour pour une femme, écrivait-il un jour, on devrait se dire : Comment est-elle entourée? Quelle est sa vie ? Tout le bonheur de l'avenir est appuyé là-dessus ([) ! »

S'il s'élait posé cette question au début de ses relations avec Dorval, il n'aurait jamais recherché son amour; il se serait rendu compte tout de suite que les femmes de son espèce peuvent vous procurer des jouissances d'une minute, mais jamais le véritable bonheur.

George Sand savait bien à quoi s'en tenir, lorsqu'elle écrivait à Kitty-Bell : « Je n'aime pas du tout la personne de M. de Vig^ny... Mais je vous assure que d'âme à âme j'en use autrement. Rendsle heureux, mon enfant; ces hommes-là en ont besoin et le méritent (2). »

Certes, Dorval n'aurait pas demandé mieux que de suivre le couseil de Georg'e Sand, car je crois qu'elle était sincère le jour où elle disait à Alexandre Dumas : « On ne trompe pas les hommes de génie ou tant pis pour celles qui les trompent (3). » Mais la nature, dont nous sommes tous plus ou moins les esclaves, en la soumettant au joug- des

(i) Journal d'an poète, p. 77.

(2) Alfred de Vigny, par Maurice Paléologue, p. 54.

['i) Mémoires d'Alexandre Dumas, t. VII.

sens, ne lui avait pas donné la force de lui résister, et c'est peut-être la mort dans l'âme qu'elle glissa des bras de Stello dans les bras d'Antony.

Quoi qu'il en soit, le scandale de cette trahison fut tel, à un moment donné, que, sous peine de manquer à l'honneur, Alfred de Vigny dut rompre avec Dorval. Vainement lui cria-t-elle, comme l'amant de Dolorida :

Je jure que jamais mon amour éis^arée N'oublia loin de toi ton image adorée ; L'infidélité même était pleine de toi.

Je te voyais partout entre ma faute et moi !

Vig-ny, cette fois, ne voulut rien entendre. Il partit pour ne plus revenir.

Mais une rupture de ce genre, fût-elle cent fois motivée, occasionne toujours une grande douleur. Pour se faire une idée du chagrin de Vigny, il suffit de se rappeler cette phrase de son Journal : « Qui n'a senti manquer la terre sous ses pieds sitôt que l'amour semble menacer de se rompre (i)?» En perdant cette femme, il lui sembla qu'il avait tout perdu et qu'il n'avait plus de raison de vivre. Si Port-Royal avait encore existé, je crois qu'à l'exemple de Racine, quand il eut brisé avec la Ghampmeslé, il y aurait cherché un suprême refuge

(i) Journal d'un Poète, p. i lo.

car au fond de son pessimisme, qui a fait l'objet de tant de gloses savantes, je reconnais, moi, l'esprit persistant, quoique dévoyé, de cette sainte maison. Port-Royal lui manquant dans cette crise douloureuse, il s'enferma dans sa tour d'ivoire qui devint la tour du silence, et, durant de longues années, il ne donna pas plus signe de vie que s'il avait été retranché du nombre des vivants. Son Journal même ne contient qu'une allusion discrète au malheur qui lui était arrivé. Voici la pensée que j'y relève, sous la date de i836 :

« On ne peut répandre son âme dans une autre àme que jusqu'à une certaine hauteur. Là, elle vous repousse et vous rejette au dehors, écrasée de cette influence souveraine et trop pesante. »

Dieu lui avait envoyé un précieux dérivatif dans la maladie de sa mère. Quand elle mourut (1887), sa blessure ne saignait presque plus. Cependant, deux ans plus tard, au risque delà rouvrir, il décocha à son ancienne maîtresse ce trait du Parthe (|ui s'appelle la Colère de Samson. On sait que cette page superbe, la plus vigoureuse qui soit tombée de sa plume « de fer «,fut écrite en Angleterre et qu'elle porte la date d'avril iSSg. En ne la li\rant pas à la publicité avant sa mort, Alfred

lôir ALI-KI'D DS VIGNY

<\c Vig-ny obéit à deux sentiments respectables. D'abord il avait la pudeur de son deuil ; il trouvait que

Gémir, pleurer, prier est également lâche.

Ensuite, il n'aurait pas voulu donner cette suprê ne satisfaction à M'"^ Dorval de lui laisser entendre qu'il avait pris le masque de Samsonpour parler d'elle, car elle ne s'y serait pas trompée. Il lui aurait suffi de lire les vers suivants pour deviner qu'il s'agissait de sa propre histoire :

Une lutte éternelle en tout temps, en tout lieu,

Se livre sur la terre en présence de Dieu,

Entre la bonté d'Homme et la ruse de Femme,

Car la femme est un être impur de corps etdàme.

L'Iiomme a toujours besoin de caresse et d'amour ;

Sa mère l'en abreuve alors qu'il vient au jour,

Et ce bras, le premier, l'engourdit, le balance

Et lui donne un désir d'amour et d'indolence.

Troublé dans l'action, troublé dans le dessein.

Il rêvera partout à la chaleur du sein.

Aux chansons de la nuit, au baiser de l'aurore,

A la lèvre <le feu que sa lèvre dévore.

Aux cheveux dénoués qui roulent sur son front.

Et les regrets du lit en marchant le suivront.

Eternel 1 Dieu des forts I Vous savez que mon âme N'avait pour aliment que l'amour d'une femme. Puisant dans l'amour seul plus de sainte vigueur Que mes cheveux divins n'en donnaient à mon cœur. ■ — Jugez-nous. — La voilà sur mes pieds endormie. Trois fois elle a vendu mes secrets et ma vie.

LA VIE AMOUUEUSE l3l

Et trois fois a versé des pleurs fallacieux Oui n'ont pu me cacher la rage de ses yeux ; Honteuse qu'elle était plus encor qu'étonnée, De se voir découverte ensemble et pardoniiée ; Car la bonté de l'homme est forte et sa douceur Ecrase, en l'absolvant, l'être faible et menteur (1).

Elle n'eut pas celte satisfaction, ou plutôt celte loiile. Car, entre la date du jour où elle était retourlée, comme le chien de l'Ecriture,;! son ancien vomislement, et celle oii Vigny avait écrit celte pièce, I s'était écoulé quatre ans, et Dorval n'avait pas ittendu si longtemps pour se repentir. Une fois sa ringale de chair apaisée, elle s'était aperçue assez ite que Vamt, que le poète, lui manquait, et son me, comme une barque sans avirons, n'avait las tardé à s'en aller à la dérive. Elle eut même lors une crise de découragement et de larmes tendant laquelle elle songea à se retirer au couent. Le théâtre la dégoûtait ; elle était lassée [e lutter contre la jalousie de ses camarades, de éjouer leurs misérables intrigues. Elle se mit à •équenter les églises et les cimetières ; elle reprit i lecture de la Bible et de r Imitation qu'elle avait uehpuî temps délaissée; enfin, je crois qu'elle urait perdu la tète ou qu'elle serait morte, si Dieu, our la rattacher à la vie, ne lui avait envoyé un

(i) La Colère de Sarnson.

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petit-fils sur le berceau duquel elle concentra toute son affection, toute sa puissance d'aimer (i).

(i) C'est la perte de cet enfant qui entraîna Dorval au tombeau. Dans sa chambre il y avait, accrocbé à la muraille, un méchant petit portrait du pauvre enfant, en pendant avec une vue d'Albi,d'où il avait rapporté le germe du mal dont il était mort. Et derrière une esquisse de Georges expiré, faite par M. Edmond Hédouin, Dorval avait écrit ce passage de la Passion : « Mon Père, tout vous est possible ; transportez ce calice loin de moi ; mais que votre volonté soit faite et non la mienne. » Et cet extrait des Psaumes : « Si je viens à t'oublier, ô mon fils, que ma main droite devienne sans mouvement; que ma langue demeure attachée à mon palais, si je ne me souviens pas toujours de toi. . , »

Voici la lettre poignante qu'elle écrivait à George Sand un mois après la mort de son petit-fils:

« Paris, 12 juin 1848.

« Ma pauvre bonne et chère George,

« Je n'ai pas osé t'écrire, je te croyais trop occupée ; et d'ailleurs je ne le pouvais pas; dans mon désespoir je t'aurais écrit une lettre trop folle. Mais aujourd'hui je sais que tu es à Nohant, loin de notre atfreux Paris, seule avec ton cœur si bon et qui m'a tant aimée!... J'ai absolument besoin de t'écrire pour obtenir de toi quelques paroles de consolation pour ma pauvre âme désolée. J'ai perdu mon fils, mon Georges! Le savais-tu? Mais tune sais pas la douleur profonde, irréparable que je ressens. Je ne sais que faire, que croire! Je ne comprends pas que Dieu nous enlève d'aussi chères créatures. Je veu.x prier et je ne sens que de la colère et de la révolte dans mon cœur. Je passe ma vie sur son petit tombeau. Me voit-il ? Le crois-tu? Je ne sais plus que faire de ma vie, je ne connais plus mon devoir. Je voudrais et je ne peux plus aimer mes autres enfants. J'ai cherché des consolations dans les livres de prières. Je n'y ai rien trouvé qui me parlât de ma douleur; ni des pauvres enfants que nous perdons. Il faudrait remercier Dieu d'un aussi grand malheur ? Non ! je ne peux pas ! Jésus lui-même n'a-t-il pas crié : «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? » Si cette grande âme a douté, que devenir, nous autres pauvres créatures?

« Ah! ma chère, que je suis malheureuse! C'était tout mon bonheur... Je croyais que c'était ma récompense d'avoir été bonne fille et très dévouée, toujours à toute une famille dont la charge était i

LA VIE AMOUHEUSE 1 33

Il faut avoir lu ses confidences à George Sand pour se faire une idée de la surexcitation de son esprit, du mysticisme vague, étrang-e, indéfinissable, où elle versa aux approches de la quarantaine.

«... Elle se mit à pleurer. — Tu me caches quelque chose, lui dis-je. — Non, vrai! s'écria-t-elle. Tu sais bien que j'ai au contraire le défaut de t'accabler de mes peines, et que c'est à toi que je

bien chère. ..mais aussi bien lourde à mes pauvres épaules. ..J'étais si heureuse ! Je n'enviais rien à personne. Je luttais avec courage dans une profession haïssable que je remplissais de mon mieux quand la maladie ne m'arrêtait pas, dans l'idée de rendre tout mon monde plus heureux autour de moi. Les révolutions, l'art perdu, nous étions encore heureux. Mes pauvres petits faisaient des barricades, chantaient la Marseillaise ;\^s bruits de la rue redoublaient leur gaieté. Eh bien! quelques jours après, ces mêmes bruits aggravaient les convulsions de mon pauvre Georges. Il a eu quatorze jours d'agonie. 11 est tombé à nos pieds le 3 mai. Il a rendu sa petite âme, le 16 mai, à trois heures et demie du soir.

« Pardonne-moi de venir t'attrister, ma chère bonne, mais je viens à toi que j'aime tant, qui as toujours été si bonne pour moi. Toi qui es cause (car sans toi cela ne se pouvait pas) de ce beau voyage dans le midi avec mon fils, ce voyage qui a rétabli ma santé (hélas 1 trop), qui a rendu cet enfant si joyeux, qui a rempli de plaisirs, de promenades, de soleil, sa pauvre petite existence si tôt finie.

« Je viens encore à toi pour que tu m'écrives une lettre qui donne un peu de force à mon âme. Je te demande donc secours encore une fois. Les belles paroles qui sortent de ton noble cœur, de ta haute raison, je sais bien où les prendre, mais j'y trouverai un plus grand soulagement si elles viennent de ton cœur au mien.

« Adieu, ma chère George, mon amie et mon nom chéri.

« MARIE DOnVAL. »

(Lettre inédite.)

l34 ALKUi:i) DE VIGNY

demande toujours du courag^e. Mais esl-ce que tu ne comprends pas l'ennui ? Un ennui sans cause, car, si on la savait, cette cause, on trouverait le remède. Quand je me dis que c'est peut-être l'absence des passions, je sens un tel elFroi à l'idée de recommencer ma vie, que j'aime encore mille fois la langueur où je suis tombée. Mais dans cette espèce de sommeil où me voilà, je rêve trop et je rêve mal. Je voudrais voir le ciel ou l'enfer, croire au Dieu ou au diable démon enfance, me sentir victorieuse d'un combat quelconque et découvrir un paradis, une récompense. Eh bien, je ne vois (ju'un nuage, un doute. Je m'efforce par moments de nie sentir dévote. J'ai besoin de Dieu ; mais je ne le comprends pas sous la forme que la religion lui donne. Il me semble que l'Eglise est aussi un théâtre, qu'il y a là des Jiommes qui jouent un rôle. Tiens, ajouta-t-elle en me montrant une jolie réduction en marbre blanc de la Madeleine de Canova, je passe des heures à regarder cette femme qui pleure, et je me demande pourquoi elle pleure, si c'est du repentir d'avoir vécu ou du regret de ne plus vivre. Longtemps je ne l'ai étudiée que comme un modèle de pose, à présent je l'interroge comme une idée. Tantôt elle m'impatiente, et je voudrais la pousser pour la forcer à se relever ;

LA VIE AMOUREUSE l35

taaUH elle m'épouvante, cl j'ai peur d'être brisée aussi sans retour...

« ... Et puis quoi ! ce Dieu-là, que vos philosophes et vos prêtres nous montrent les uns comme une idée, les autres sous la forme d'un Christ, qui me répondra qu'il soit ailleurs que dans vos imao-inations? O'on me le montre, je veux le voir! Je l'aimerai tant, moi ! Cette Madeleine, elle l'a vu, elle l'a touché, son beau rêve ! Elle a pleuré à ses pieds, elle les a essuyés de ses cheveux ! Où peut-on rencontrer encore une fois le divin Jésus? Si quelqu'un le sait, qu'il me le dise, j'y courrai. Le beau mérited'adorerunctre parfait qui existe réellement! Croit-on que si je l'avaisconnu, j'aurais été pécheresse? Estce que ce sontles sens qui entraînent ? Non, c'est la 5oif de toute autre chose ; c'est la rage de trouver l'amour vrai qui appelle et fuit toujours. Que l'on nous envoie des saints et nous serons bien vite des saintes. Qu'on me donne un souvenir, un souvenir commecelui que cette pleureuse emporta au désert, :omme elle, je pleurerai mon bîen-aimé, et je ne m'ennuierai pas, je t'en réponds !

« Telle était cette âme troublée et toujours irdenle (i). »

(i) George Sand, Histoire de ma vie, t. IX, pp. 120-164.

l36 ALFRED DE VIGNY

Et en atlendant que le Christ lui apparût et qu'elle euiportàt sou souvenir au rlésert, celui d'Alfred de Vigny, tout misérable qu'il fût, ne cessait de hanter le cerveau de Dorval. Par une coïncidence curieuse et qui tendrait à prouver que le charme, le courant magnétique n'est jamais rompu entre certaines âmes, au moment où Vigny écrivait à Shavington (Angleterre) la Colère de «Sarnson, Dorval consignait, au Mans(i) où elle était en représentation j sur son album qui la suivait partout, ces pensées tirées de Stello et de Chatterton: « Les portraits ne font battre qu'un cœur, et quand ce cœur ne bat plus, il faut les effacer. » — « Les passions des poètes n'existent qu'à peine, on ne doit pas aimer ces gens-là ; franchement ils n'aiment rien , ce sont tous des égoïstes ; le cerveau se nourrit aux dépens du cœur. Ne les lisez jamais et ne les voyez pas ! »

L'abeille en s'envolant avait laissé son aiguillon dans la chair vive de cette femme, et jamais, quelque effort qu'elle fît, elle ne parvint àl'en arracher.

En 1847, ^'^^ écrivait à Laferrière après l'avoir applaudi dans le Chevalier de Maison-Rouge.

« Vous avez joué sous l'empire d'une émotion

(i) 18 mars 1889.

LA VI K AMOUKEUSF, l ,)']

renouvelée, n'est-ce pas ? par la présence des gens dont vous saviez que vous alliez être compris. Eh bien, je vous ai trouvé parfait! C'était charmant. Ces mots : Elle pleure ! elle ne m'aime pas! et d'autres encore, sont trouvés dans la nature d'un cœur amoureux et désolé. Des mots dits avec cette vérité remuent plus d'un passé dans le cœur de bien des pauvres femmes qui sont là !... »

Elle pleure! elle ne m'aime pas!

C'avait été le cri d'Alfred de Vigny, quand il l'avait surprise au bras d'un autre. Et ce cri lui revenait à présent comme un remords.

Deux ans après, quand elle se sentit mourir, elle appela sa fille, M"^** René Luguet, et lui remit un paquet de lettres soigneusement enveloppées, en lui recommandant bien de ne jamais consentir à ce qu'elles fussent publiées. C'étaient les lettres d'amour de Vig-ny. On peut dire que si son pauvre corps expira dans les bras d'un autre, — et Dumas, dans cette circonstance, fut tout simplement admirable — son dernier souvenir, sa dernière pensée fut pour le poète qui l'avait tant aimée.

Quelques jours avant la mort de Dorval, Alfred de Vigny écrivait à Brizeux, son confident habituel :

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« Au Mainc-Girautl, 29 avril 1849.

«... Je n'ai point quitté mes belles sources, mes rochers, mes vieux chênes, mes prés et toutes mes géorgiques depuis le 3 mai i848... La solitude qui m'est chère me coûte beaucoup à quitter pour la ville de boue, de fumée et de sang- (i)... »

Il croyait alors que l'Académie Française l'avait nommé directeur et il s'apprêtait à rentrer à Paris. Le hasard ayant voulu que cette nomination, qui devait le réconcilier avec l'Académie, eût été renvoyée à la fin de septembre, il ajourna son retour au mois d'octobre et ne parut à l'Institut que le i5 novembre (2). Il était donc absent de Paris lors des funérailles de Dorval. Oh ! comme il dut souffrir de ne pouvoir se joindre à la foule des auteurs et des acteurs qui accompag-nèrent sa Kitty Bell jusqu'au cimetière Montparnasse. Ce jour-là, j'en suis convaincu, il lui pardonna tout le mal qu'elle lui avait fait, car il avait le cœur trop haut placé pour avoir des rancunes d'outre-tombe (3). Et il avait aussi

(i) Lettre inédite.

(3) Note de M. Gaston Boissier, secrétaire perpétuel de 1" Académie Française.

(3) Cin(j mois après, le 7 octobre iS'ig.il écrivaitdu Maine-Giraud à sa cousine, la vicomtesse du Plessis, à propos des représentations de Ouilte pour la peur qu'on venait de reprendre au Gymnase : • o Je serai peut-être le seul à Paris n'ayant pas vu cette représentation qui est fort courue, à ce que l'on m'écrit. Et si je la vois ja-

LA VIE AMOUREUSE iSg

une trop haute opinion de son œuvre et du r(Me qu'elle y avait joué, pour n'avoir pas le pressentiment que le nom de Marie Dorval serait uni au sien dans l'avenir par la chaîne d'or de l'amour et du g'énie, comme le nom de George Sand à celui d'Alfred de Musset.

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