‹ Alfred de VignyChapitre 9 sur 36 · VIGNY ET LES JEUNES FILLES · texte numérisé non relu

VIGNY ET LES JEUNES FILLES

MARIE DE CLEREMBAULT

1 1. — Vigny et les jeunes filles. — De la difficulté d'écrire pour elles. — Vers que leur a dédiés Lamartine. — Alfred de Musset et ses jeunes amoureuses. — Comme quoi Vigny est peut-être le seul grand poète romantique qui ait compris les jeunes filles. — Sa correspondance, sa manière d'être avec elles.

i II. — Les ancêtres de Marie de ClérembauU. — La pension de Mme Le Grouin de la Fromagère. — Vers écrits par Vigny sur la naissance de Marie. — Premier deuil de sa mère. — Lettre inédite de condoléances du poète. — Vigny en garnison à Pau. — Troubles auxquels donne lieu le royalisme de son régiment. — Beauvais-Pociue et le colonel de Fontanges. — Vigny et le comte du Coëtlosquet. — Lettre inédite. — II parle de son mariage manqué avec Delphine Gay. — Chagrin qu'il en ressent. — II tombe malade et est mis en réforme. — Mme de Clérembault perd sa mère. — Autre lettre inédite d'Alfred de Vigny.

; m. — Marie de Clérembault adoptée par le marquis de la

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Maisont'orl. — Vigny se rapproche de Napoléoa III. — Lettre inédite. — 11 est fait officier de la légion d'honneur proprio motu. — Le Vivat impcrator, de Méhul. — Souvenirs delà pension Hix. — Les deux MouravviefF. — Source d'inspiration du poème de Wanda. — Vigny précepteur du prince impérial. — Marie de Clérembault perd un fils de quinze ans. — Nouvelle lettre inédite de condoléances du poète. — Le Revenant. — Marie met au monde une petite fille. — Lettre inédite de Vigny à ce sujet. — Mort de Jehan de Clérembault. — Autre lettre inédite de Vigny.

Tout le monde s'accorde à dire qu'il est presque impossible d'écrire pour les jeunes filles. Si les enfants ont, grâce à M"® de Ség^ur, une excellente bibliothèque rose, les jeunes filles attendent encore une bibliothèque bleue qui soit vraiment digne d'elles. Toutes les revues de jeunes filles ont échoué piteusement chez nous pour avoir versé dans une pudibonderie excessive ou dans l'enfantillage.

En fait d'écrivain je ne vois guère que M. Marcel Prévost qui, dans la littérature contemporaine, ait su parler comme il convient à l'imagination et au cœur de nos lycéennes de quinze à vingt ans. A cet égard il a fait, dans ses Lettres à Françoise^ ce qu'aucun de nos poètes idéalistes n'a su faire encore. Et pourtant ces buveurs de rosée ont tou-

lours eu la prétention de comprendre, de charmer nieux que personne « l'éternel féminin ».

Lamartine, par exemple, qui fut un chaste, la plume ou la lyre à la main, et qui composa pour son innombrable clientèle féminine tant de vers ie circonstance, n'a pas fait une seule pièce ^ui soit pour la jeunesse de la femme ce qu'est pour l'enfance de tous l'admirable Prière de V Enfant à son réveil. Vous pouvez ouvrir les Recueillements, où sont presque toutes ses poésies fugitii^es, vous n'en trouverez pas une qui, dédiée à une jeune fille, ne dépasse de beaucoup son âg-e.Peu ou ooint de conseils, rien qui soit de nature à lui servÏT de leçon ou de direction dans la vie. Ou bien, î'est un lamenlo de violoncelle sur un thème usé, ;el que celui delà vanité des choses de ce monde, Hi bien c'est sa propre personnalité qui est en jeu.

Envoie-t-il des vers à une jeune fille qui prédiuiit V avenir y il lui dit :

En vain, sous le mystère où se cache le sort Le rci^ard des humains dans l'avenir enfonce, Le jour, hélas! dément ce que la veille annonce, Notre àme se consomme en inutile effort. Le destin n'a pour tous qu'une même réponse : L'oubli, le silence et la mort !

Ne soulève donc plus, ô jeune prophétesse, Le rideau dont la vie aime à s'environner. Chaque heure apporte un rêve et trompe une promesse;

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Ne tresse plus d'erreurs pour nous en couronner. Mais si tu veux encor qu'à l'oracle on s'adresse Ne prédis de bonheur, ô jeune prophétesse Que celui que tu peux donner !

Répond-il à une Jeune Polonaise qui lui avait demandé des vers, il s'écrie :

Mon asile et ma gloire, à moi, sont dans mon àme. Qu'importe si le temps de mes chants est vainqueur; Vivre même inconnu dans un songe de femme. Avoir un écho dans son cœur !...

Le jour, la suivre seul dans les bois, sur la grève; De sa lampe, la nuit, prolonger la clarté; Etre le nom qu'elle aime ou l'ombre qu'elle rêve. Voilà mon immortalité !

Et c'est une chose curieuse, presque invraisemblable, que dans les quatre volumes de la Correspondance du g-rand poète il n'y ait pas une seule lettre adressée à une jeune fille.

J'en pourrais dire autant de Victor Hugo.

Avec Musset c'est autre chose. Lui qui s'entendait si bien à faire parler les jeunes filles à l'heure où elles rêvent d'amour, et dont le cœur bondissait comme un jeune faon à la rencontre de quelque Aimée d'Alton, il était gêné et comme interdit quand il se trouvait en face d'un front candide ou de deux beaux yeux inpertinemmenl innocents. Il réservait ses conseils de sag-esse aux Parisiennes,

qu'il savait un peu folles. Et pourtant c'est un fait qu'il fut poursuivi, entre trente et quarante ans, par deux ou trois jeunes filles de la société, à qui il avait littéralement fait tourner la tête. Une entre autres s'était si fortement éprise qu'elle entra plusieurs fois sans frapper dans sa chambre, les lèvres tendues vers les siennes. Mais il sut toujours se tirer à son honneur de ce pas dangereux ; quand ces jeunes amoureuses devenaient trop pressantes, il les prenait dans ses bras et les rapportait respectueusement à leurs mères.

Alfred de Vigny est peut-être le seul des grands poètes romantiques qui ait compris les jeunes filles et ait entretenu toute sa vie un commerce de lettres avec elles. Pourquoi? parce qu'il était d'une nature essentiellement féminine, qu'il fut un éducateur dans toute la force du terme, et que, sous sa plume, en amour comme en amitié, le sentiment se cachait ordinairement sous une leçon de morale. Il aimait la société des jeunes filles et les jeunes filles recherchaient la sienne. Lui dont l'esprit planait si haut, et dont la philosophie était par instants si amère, il ne dédaignait pas, tant s'en faut, de descendre jusqu'à elles et de se mettre à leur portée. Il les amusait en les instruisant comme font les vrais maîtres d'école, sans se départir

jamais du respect qu'on doit avoir pour elles. Il leur baisait la main cérémonieusement, comme il faisait toutes choses, leur apprenait à chanter ou à dire des vers, et de temps en temps, avec la permission de leurs parents, les menait au spectacle. Et dans toutes les circonstances de leur vie, en dépit de son pessimisme philosophique, il leur tenait un langag-e chrétien. Il disait en mourant à son confesseur qu'il était d'une famille sacerdotale. C'est surtout dans ses rapports avec les jeunes filles que le prêtre apparaissait en lui. Il connaissait toutes les formules sacramentelles et toutes les prières liturgiques. Après s'être penché religieusement sur leur berceau, et les avoir tenues sur les fonts du baptême, il les assistait de ses conseils au moment de la première communion; se mariaient-elles, il s'intéressait à leur jeune couvée, prenait part à leurs joies et à leurs peines et ne laissait passer aucune occasion de les affermir dans le chemin du devoir. On ferait un recueil unique, un bouquet blanc, sentant le lis et la rose, avec toutes les lettres qu'il a écrites aux filles de ses parents et de ses amis. Celles que j'ai mises en œuvre dans les portraits qui vont suivre sont parmi les plus belles . Je les livre aux méditations des jeunes âmes qu'elles intéressent.

LA VIE AMOUUEUSE

Marie de Clérembault descendait, par son père, du maréchal de Clérembault qui fut le compag-non d'armes du grand Condé,et dont M""® Gornuel, son amie, disait spirituellement le jour où ils se brouillèrent, faisant allusion ainsi à la peine qu'il avait à s'exprimer: « J'en suis fâchée vraiment, car je commençais à l'entendre (i).»

Sa mère, qui était d'origine bretonne (2) quoique Parisienne de naissance, avait été élevée avec M^*® Pelleport, seconde femme de Bernardin de Saint-Pierre, à la pension tenue à Paris par M™® Le Grouin de la Fromagère, que, dans son livre sur l'auteur de Paul et Virginie, Aimé Martin désigne seulement par ses initiales, n'osant l'appeler par son nom qui sentait trop la métairie.

Marie de Clérembault vint au monde à Paris, le 22 novembre 1822. Vingt jours après, Alfred de Vigny, qui cousinait avec ses parents, étant sur le point de quitter Rouen pour aller rejoindre son régiment à Strasbourg, fit pour elle ce qu'il ne fit pour personne. 11 lui dédia deux pièces charmantes qu'il n'a pas jugées dignes de figurer dans son recueil

(i) Mémoires du marquis de la Fare.

(2) Elle était née du Coëtlosquet.

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de poésies, et dont l'original est entre les mains de M™^ Charles de Lesseps (i).

Voici les deux premières strophes autographes de la pièce intitulée le Berceau :

Dors clans cette nacelle où te reçut le monde ; Songe au ciel d'où tu viens, au fond de ton berceau, Comme le nautonnier qui, sur la mer profonde, Rêve de la patrie et dort dans son vaisseau.

Le matelot n'entend au-dessus de sa tête Qu'un bruit vague et sans fin sur le flot agité. Et quand autour de lui bouillonne la tempête, Il sourit au repos qu'hélas ! il a quitté.

On me permettra de citer intégralement la pièce du Rêve:

Ton rêve, heureuse enfant, n'est pas un vain mensonge, L'imagination n'est pas encore en toi ; Elle tient à la terre, au lieu que ton beau songe N'est qu'un moment d'absence où Dieu t'appelle à soi.

Les anges sont venus près de ta jeune oreille

Et t'ont dit : « O ])Our([uoi nous as-tu donc laissés?

« A notre éternité la tienne était pareille,

ft Tes yeux vers les mortels ne s'étaient point baissés.

« Tu touchais avec nous la harpe parfumée « Et l'or de la cymbale et le sistre argentin, « Tu flottais avec nous dans la sainte fumée « Qui tourne autour des feux de l'éternel matin.

(i) C'est M'"*^ Ch. de Lesseps, fille de Marie de Clérembault, qui m'a communiqué le texte original de ces deux pièces de vers et les lettres de Vigny qui font tout l'intérêt de ce chapitre.

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(( Tu soutenais le bras de la céleste Vierg-e, a Lorsque l'enfant de Dieu l'accablait de son poids, ft Ou bien tu te mêlais à la flamme d'un cierg'e « Devant l'Ag-neau sans tache et le livre des Lois.

« Au char d'Emmanuel tes ailes attelées « Guidaient la roue ardente et son essieu vivant, « Et pour nourrir le feu des lampes étoilées « Aux voûtes de cristal on t'envoyait souvent.

« Des tabernacles d'or les secrètes enceintes ft Etaient les lieux cachés, choisis pour ton repos. « Tu te posais aussi sur les genoux des saintes, « Ecoutant leur cantique et leurs pieux propos.

« Tu seras bien longtemps sans revoir nos merveilles,

« Ang'e ami, tes instants seront tous agités,

« Tu pleures à présent sitôt que tu t'éveilles,

« Depuis vingt jours pourquoi nous as-tu donc quittés? »

Ainsi pour t'éloigner d'une vie éphémère Les anoes t'ont parlé, discours plaintif et doux. Tu leur as répondu : Vous n'avez pas de mère. Et tous ont vu la tienne avec des yeux jaloux.

Ces stances,datées du i3 décembre 1822, sont de la même époque et de la même inspiration que le poème cVEloci. Comme Alfred de Vig-ny vivait alors par la pensée au milieu des ang-es et des séraphins, il a employé dans la texture de ces vers le même vocabulaire et les mêmes images que dans la partie descriptive de son poème. Mais il porta malheur à sa cousine en disant que les anges étaient jaloux de

LA VIE AMOUKEUSE 21 5

son bonheur. Sa fille n'avait pas un an. qu'elle perdit son premier-né.

En apprenant cette perte cruelle, Alfred de Vig-ny, qui se trouvait à Bordeaux, prêt à partir pour la guerre d'Espag^ne, lui adressa la lettre que voici :

a Bordeaux, 28 août 1823.

(' Je vous demande pardon, ma bonne, ma malheureuse cousine, d'une faute qui est celle de nos usages et n'est pas la mienne.

« J'ai déchiré votre cœur de mère en vous écrivant une lettre indifférente, une de celles qui montrent le mieux quels maux peut causer l'absence sans la peine qu'elle fait par elle-même. Je vous félicitais de votre bonheur, pendant que vous pleuriez la plus grande calamité qui vous pût frapper. Je ne me console pas plus de vous avoir fait ce mal involontaire que du malheur qui l'a causé. Ce malheur était le seul que vous eussiez redouté ; tous les autres, me disiez-vous un jour, n'étaient rien à vos yeux tant que Dieu vous épargnait celui-là, et il vient de vous blesser où vous étiez le moins préparée comme un ennemi qui frappe au défaut de la cuirasse. J'ai versé des larmes bien amères à ce récit affreux, en regrettant de ne pouvoir apaiser les vôtres.

2l6 ALFRED DE VIGNY

« J'aurais partag-é les soins que ma bonne mère a été si heureuse de vous donner. J'aurais serré dans mes bras comme un frère votre noble Charles que j'aime bien plus depuis sa conduite.

« Rien ne peut diminuer votre juste douleur, et l'on aurait honte de le tenter, mais nous en aurions parlé ensemble et j'ai l'orçueil de penser qu'en vous cherchant une consolation dans le livre que Dieu a fait pour les malheureux, c'est-à-dire pour tous les hommes, j'aurais rencontré celle que cherche votre âme... Cette religion à laquelle on pense sitôt qu'on souffre me fait voir que vous êtes placée à présent entre deux anges : l'un qui vous attend, hélas ! et, près de vous, l'autre qui vous suit et vous consolera ! Çonservez-vous pour celui-là . Que vos pleurs n'empoisonnent pas le lait que vous lui donnez, vous vous devez toute à ce jeune étre^ puisez votre force dans la pensée de sa faiblesse et l'amour de la vie dans votre amour pour elle.

« Adieu, ma bien chère cousine, croyez à mon attachement et à ma douleur.

« ALFRED DE VIGNY (l). »

Au mois de juin suivant, Vigny était à Pau, où mtrée de son i

(i) Lettre inédite.

l'entrée de son régiment donnait lieu à des troubles

assez graves. Comme les officiers du 55^ de ligne passaient ajuste titre pour avoir les opinions de la Vendée et de la Garde, la jeunesse libérale de la ville, excitée par un ancien garde du corps chassé de sa compagnie, nommé Beauvais-Poque, manifesta bruyamment contre eux et les poursuivit un jour jusque dans l'église Saint-Jacques, où ils avaient eu V audace de faire chanter \q Domine salviim. Arrêté de ce chef et mis en prison pour quelques heures, Poque trouva des vengeurs non seulement parmi les bourgeois de la ville, mais encore dans les rangs des fonctionnaires et des membres du barreau de la Cour. Et pendant que les officiers du régiment étaient frappés sur le pont et que le lieutenantcolonel était renversé sur le parapet et presque jeté dans le Gave, le colonel de Fontanges s'avançait les bras croisés au milieu de cinq cents furieux et défendait aux soldats de faire usage de leurs armes — ce dont on nelui tint aucuncompte. Dénoncé en haut lieu comme le principal fauteur des troubles, ce brave colonel risquait d'être blâmé, quand Alfred de Vigny, se souvenant que le directeur général du personnel au ministère de la Guerre, le comte du Coëtlosquet, était le propre frère de la comtesse de Clérembault,sa cousine, priacelle-cid' agir auprès de lui. Elle fut assezheureuse pour obtenir 11 i4

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g-ain de cause. Cela résulte de la lettre qui suit :

« Pau, 27 août 182i.

« On dit que vous n'êtes pas plus heureuse que lors de mon départ, chère et bonne cousine, on dit aussi que j'ai un remerciement à vous faire ; rien de tout cela ne m'étonne, connaissant la méchanceté des hommes et votre bonté. J'essaierais de vous donner du courag-e si je n'avais pas été témoin de celui que vous conserviez dans des circonstances bien autrement douloureuses, mais vous avez été plus forte que ne l'est une femme et vous le serez encore. Vous m'avez rendu un vrai service en contribuant à empêcher M. le comte du Goëtlosquet déjuger défavorablement la conduite de monrég-iment et surtout de M. de Fontang-es (i), que tout le monde a admiré ici pour sa modération. Il me témoigne en toute circonstance une estime et un attachement qui augmente beaucoup le mien. Je ne suis pas heureux, mais je n'éprouve pas de chagrins nouveaux. Il est vrai que ce serait trop aussi, j'en ai un qui me suffit. Je ne suis point assez habile à solliciter et j'en ai été puni, puisqu'il m'a fallu renoncer à une g^rande espérance de bonheur .

(i) Le colonel de Fontanges avait succédé au comte de Mon tri vault, cousin d'Alfred de Vigny.

A présent je me livre tout entier à l'état militaire que j'ai toujours aimé, que j'ai choisi avec une volonté ferme quand j'étais encore presque un enfant et auquel je n'aurais voulu renoncer que pour le mariag-e que j'abjure pour toujours . Je viens de refuser quelqu'un qui me faisait de nouvelles propositions pour les g'ardes-à-piedSjje veux porter une épée qui ne soit pas toujours un ornement et puis à présent qu'il ne s'agit plus que de moi je ne veux plus rien demander. — Je vous écris en face des plus belles montagnes de la terre au pied desquelles je voudrais bien vous voir avec Marie; eh! que ne venez- vous vous y reposer de tous vos ennuis, je vous ramènerais à Paris. Vous aurez [ici le papier est déchiré, il est probable qu'il y avait pendant quel] que temps l'air le plus pur et vous oublierez qu'il y a des Anglais et des procès dans le monde.

« On dit que votre fille devient aussi jolie que les petits anges ses amis, je voudrais bien voir cela. Ecrivez-moi un peu, ce sera une bonne action, vous voyez que je connais votre faible et comment on vous prend. Dites-moi des nouvelles de Charles et de ses frères. Adieu, si une lettre était une conversation, comme bien des gens le disent, je ne cesserais d'écrire avec vous, mais c'est un monologue

ALFUED DE VIGNY

dont la réponse est bien lente et quelquefois même n'arrive pas, qu'en dites-vous ? Je ne sais pourquoi je signe, car vous savez quel sincère ami vous avez dans celui qui [autre déchirure du papier, mais on peut supposer qu'il y avait : vous écrit] si mal.

« Je me [déchirure de papier, il devait y avoir : recommande aux] pieuses prières d'Ang'élique(i).»

Le passage de cette lettre où Vigny « abjure pour toujours le mariage » a besoin d'un petit commentaire. On sait qu'il aurait voulu épouser la belle Delphine Gay et que sa mère s'y opposa pour des raisons d'intérêt. C'est la première fois que nous entendons Vigny faire allusion à cet événement qui eut pour lui des suites si fâcheuses; nous ne connaissions jusqu'ici de ce mariag'e manqué que ce que nous en ont appris les lettres de Sophie Gay à M'i'e Desbordes-Valmore, publiées par Sainte- Beuve. Cette lettre de Vigny est donc très précieuse. Nous comprenons mieux à présent le dépit qu'il éprouva à la nouvelle que son régiment n'irait pas en Espagne : il avait compté sur cette guerre pour noyer son chag-rin. Mais un clou chasse l'au-

(i) Lettre inédite. — Angélique Picard était la bonne bretonne (]ui élevait Marie de Clérembault.

1 A VIE AMOURKUSK

Ire, dit le proverbe; un an ne s'était pas écoulé qu'il épousait Lydia Bunbury, rencontrée à Pau. A partir de ce moment il n'eut plus qu'une idée en tête : quitter l'armée, où son épée ne lui était qu'un vain « ornement » et le billet suivant adressé à la comtesse de Clérembault, sa cousine, prouve que les raisons de santé qu'il fit valoir pour être mis en réforme (i) n'étaient pas de simples prétextes :

" Je vous réponds, ma chère et bien g-racieuse cousine, avec une main qui tremble de la fièvre, et dans la position horizontale d'un homme dont la poitrine est couverte des sangsues favorites de nos docteurs Sangrado. J'ai tant souffert de cette subite inflammation de poitrine que je vois bien qu'il me faudra souffrir le séjour de mon lit jeudi, et le regret de ne pas vous voir.

« Mille amitiés tendres de ma mère et de ma Lydia que voici près de mon lit.

« ALFRED DE VIGNY (l). »

Sur ces entrefaites, M"^® de Clérembault perdit sa

(i) Lettre inédite. — Le 3o mars 1827, quand il passa la visite réglementaire, on reconnut qu'il était atteint de pneumonie chronique et d'hémoptysie assez fréquente, et il fut mis en réforme par décision rovale du 22 avril de la même année.

mère. Celte nouvelle épreuve affligea sincèrement Vigny, qui essaya de l'en consoler par la lettre suivante :

(( 18 juin 1827.

« Chère cousine, voyez que je suis bien loin de penser que votre oubli ait eu rien d'offensant pour moi. Je ne ressens que votre profonde douleur que j'étais loin de croire si prompte à vous frapper, mais, hélas! qu'espérer d'un monde où nous venons avec deux malheurs inévitables, ceux de perdre nos père et mère, nos plus chers parents (i)? Vous avez été bien éprouvée depuis deux ans, le sort vous doit des consolations, ne doutez pas qu'elles ne viennent de vos enfans. C'est de là que viennent pour les mères des félicités si grandes qu'elles remplacent des pertes immenses. Tout nous assure ce bonheur prochain puisque tous peuvent déjà vous rendre et sentir vos tendres soins. Appuyez-vous sur eux, et vos larmes seront moins amères. Ne doutez pas surtout qu'elles ne soient bien comprises de votre dévoué.

(i) On retrouve cette pensée au chap.XL de Slelto: « Qu'attendre d'un monde où l'on vient avec l'assurance de voir mourir son père et sa mère ? »

« Ma mère et ma Lydia se joignent à moi pour vous dire qu'elles sont affligées comme vous et pour vous (l). »

Le temps passa, qui sèche à la long'ue toutes les larmes. Marie de Clérembaull grandit et fut bientôt en âge de faire sa première communion.

Je serais bien surpris qu'à cette occasion Vigny ne lui ait pas écrit quelque jolie lettre dans le goût de celle qu'il adressa plus tard à une autre petite cousine, M''« Valentine de Saint-Chamans (2). Mais il y a dans les papiers de Marie plus d'une lacune regrettable. C'est ainsi qu'il nous faut arriver jusqu'en i856 pour y retrouver l'écriture du poète de Moïse (3). A cette époque, Marie était mariée

(i) Lettre inédile.

(2) Voir cette lettre au t. I de cet ouvrage, livre IV.

(3) Cependant il est question de temps en temps de M"'^ de Clérembault dans la Correspondance de Vigny avec ses amis et ses proches. Il écrivait, par exemple, à Busoni, le 20 octobre i845 :

('... Voulez-vous venir mardi soir ou mercredi soir? Ces deux jours-là nous ne sortons pas. Or, voici ce que vous trouverez autour de nous, choisissez : le mardi, l'abbé Vidal (a), seul, prenant le thé entre ma femme et moi et partant à six heures pour la Bastille. — Le mercredi, troisbelles dames : M""^ dePeyronnet, M"» de Clérembault et sa fille, puis une jeune beauté française avec son mari, tout cela prenant aussi le thé et jasant jusqu'à deux heures. Voilà!... »

(a) C'est l'abbé Vidal qui reçut la coiifession de Vigny à sou lit de mort.

224 ALFHED DE VIGNY

depuis longtemps. Elle avait épousé dans sa dix-huitième année Philibert Conte, fils du directeur des Postes sous Louis- Philippe, de qui elle avait eu un g-arçon et trois filles. Et je n'ai pas dit que le marquis de la Maisonfort, qui fut à l'ambassade de France à Turin, sous le règne de Louis XVIII, le chef direct de Lamartine, l'avait adoptée dès l'enfance, ce qui lui avait donné le droit de timbrer ses lettres d'une couronne de marquise et d'ajouter à son nom celui de la Maisonfort.

De son côté Vigny, qui, depuis la chute de Charles X, et malgré les avances réitérées du roi Louis- Philippe, n'avait cessé de bouder la monarchie de Juillet, et qui s'était rallié, derrière Lamartine, à la République de i848, V'igny, sous l'empire des événements, inclinait de plus en plus vers le gouver- , nement de Napoléon III, moins par sympathie pour . , le régime que pour la personne même du prince. l , On en aura la preuve manifeste par la lettre ci-des- j j sous qu'il adressait, le 28 juillet i856, au général i de Clérembault, frère de Marie (i) :

(i) Né à Paris le i5 mars 1806, Charles-Philippe-Marie-Antoine, comte de Clérembault, entra comme page dans la maison du roi, le i" juillet 182 I, et fut nommé sous-lieutenant aux chasseurs à cheval de l'Allier le 17 mars 1824. Promu chef d'escadron, le 6 janA'ier i844i ail 2« hussards, il fut envoyé avec son régiment au .Maroc et prit part à la bataille d'Isly. Général de brigade en i855, il fut fait commandeur de la Légion d'honneur sur le champ de bataille de Sol-

(' Que lu m'as envoyé un aimable vivat, mon ami! je l'ai entendu d'ici et je me suis imaginé voir ce tableau de famille. Le sourire affectueux de ta mère passant sur les lèvres de Marie et g-agnant les petits inconnus assis à table près de leur père et de toi. Les voilà donc qui savent avoir dans le monde un cousin qui a vu naître leur jolie petite maman, et qui a comme toi-même appris par le Moniteur qu'il passait de l'âge d'argent à l'âge d'or de la Légion d'honneur. 11 y avait 24 ans que je portais la croix des soldats de cette nombreuse légion, mais comme le service n'est pas fatigant, je n'en souffrais point et ne pensais pas à l'avancement.

« J'ai été d'autant plus touché de ce souvenir qu'il est venu de très haut proprio molu, comme on dit à Rome du Souverain Pontife. J'ai deviné la main qui pressait la mienne dans l'exil (i). C'est la même qui traçait à Biarritz le plan de campagne de Sébastopol et qui tirait du Rhône les enfants submergés. Cette main-là mérite bien qu'on l'aime, et

férino, pour sa belle conduite, et nommé général de division le 12 août 1864. Placé, dès le début, de la guerre contre la Prusse, à la tète de la division de cavalerie du 3" corps de l'armée du Rhin, il se signala dans le beau combat de cavalerie livré à Gravelolle, fut fait prisonnier de guerre à la suite de la capitulation de Metz, et à son retour de captivité passa dans le cadre de réserve. Il mourut le i3 février 1878.

(i) Vigny avait rencontré, comme je le dis plus haut, le prince Louis-Xapoléon chez lady Blessington.

220 ALFfXF.D DE VIGNY

je te prie de dire à Marie qu'elle apprenne à ses enfants qui, dit-on, sont une couvée de rossignols, le V^iuat imperator de Méhul. C'est le plus beau de tous. Je le chantais avec une voix d'enfant de chœur lorsque j'étais écolier, avec des élèves dont l'un était M. de Ravignan (dont je A'iens d'entendre les prières éloquentes il y a peu de temps aux Tuileries), l'autre un peu moins pieux qui était, comme toi, assis dernièrement près du canapé où j'étais retenu dans l'attitude de Philoctète, c'est M. de Moncorps; l'un des autres élèves qui chantaient avec moi ce beau Vivat se nommait Hérold et est devenu le grand compositeur que tu sais; un autre petit enfant blond s'appelait Denis Benoist (i) (ne sais-tu pas sa vie politique et parlementaire?). Il y avait dans ce chœur Alfred d'Orsay qui vient de mourir ici aussi jeune et aussi beau que lorsqu'il avait treize ans, et, parmi les voix les

(i) Denis Benoist d'Azy, né à Paris le 3 février 1796., mort à Saint- Benin-d'Azy le aS février 1880. Nommé député de Châtcau-Chinon (Nièvre) en 1842, il vota constamment avec la droite. Envoyé par les électeurs du Gard à l'Assemblée Iégislali%'e, il s'associa à toute* les mesures qui tendaient à renverser la République, mais au coup d'Etat ce fut lui qui, dans la réunion des représentants du peuple à la Mairie du X' arrondissement, donna lecture de l'acte de déchéance du prince Louis-Napoléon. Rentré alors dans la vie privée, il n'en sortit à nouveau qu'en 1871, comme représentant de la Nièvre à l'Assemblée nationale, dont il présida les premières séances à Bordeaux, en qualité de doyen d'âge, et vota toutes les lois qui avaient pour but d'empêcher la constitution définitive de la République.

plus ançéliques deux jeunes Russes, les petits princes Mathieu et Serge Moiirawiejf ; ils étaient fort de mes amis, ces camarades de billes et de balles, et leur destinée a été moins douce que celle des autres. Tous deux colonels de la Garde impériale russe ont conspiré à l'avènement au trône du czar Nicolas. L'un a été pendu sur place et l'autre envoyé à pied, avec un boulet à la jambe, en Sibérie où il est encore (i). Ils avaient alors de longs cheveux blonds bouclés qui tombaient jusqu'à leur ceinture. Le jour du baptême impérial du jeune Prince à Notre-Dame, le i4 juin dernier, en écoutant ce Vivat àe Méhul, il me semblait entendre encore les voix de mon enfance qui chantaient cet Hosannah de l'Empire avec de si naïfs transports, et lorsque j'ai parcouru ainsi en un moment le cercle de ces souvenirs, il m'a paru que j'avais vécu trois siècles. « Ne le pensez-vous pas aussi, ma chère Marie, et n'allez vous pas apprendre à vos enfants qu'ils ont là-bas à Paris pour cousin un patriarche à long-ue barbe blanche? Cela devrait être, mais enfin il n'en est rien. Puisque Charles veut que je vous parle, puisqu'il dit que vous tenez toute l'année une plume prête à m'écrire, laissez-la donc tomber

(i) C'est cette affaire tragique qui a inspiré à Vigny le poème de Wanda. des Destinées.

sur le papier et dites-moi les noms de vos enfants. Dites-leur, en chantant ce Vivat, de prier pour le salut de tous ceux qui le chantaient avec moi ; plus encore pour les vivants que pour les autres qui ne sont plus en danger de pécher autant que nous.

« Ne viendrez-vous jamais à Paris (i) avec vos chérubins? 11 n'y a que votre gracieuse mère qui y passe quelquefois, mais pour une heure.

« Tu vois, Charles 1 voilà ce que c'est que de m'avoir dit d'écrire à Marie, je me tourne de son côté et je lui parle par ta bouche qui lui lira sa lettre.

« Prends-y la part, cher ami, qui es un très bon cœur. Ton cousin qui ne peut cesser de t'être tout dévoué.

« Lydia me confie mille paroles d'amitié en anglais pour les traduire à ma cousine et à Marie (-2). »

Cette lettre est un document de premier ordre pour la biographie d'Alfred de Vigny. Sans parler de l'intérêt qu'offre le passage relatif à la pension

(i) Elle habitait alors à Châteauroux, où son mari était receveur g'énéral des Finances.

(2) Lettre inédite. — C'est une preuve de plus que la femme du poète ne put jamais s'assimiler notre lang-ue.

LA VIE AMOUUEUSE 22Q

Ilix, on ne savait pas encore que le poète-philosol»he eût tant de reconnaissance à l'empereur de la rosette qu'il lui avait donnée. Et l'on s'explique mieux maintenant l'ambition que lui prêtait Lamartine de devenir un jour ou l'autre le précepteur du Prince impérial. Certes, personne n'était plus qualifié que lui dans la littérature contemporaine pour remplir ces hautes fonctions, mais alors même qu'il eût assez vécu pour pouvoir y être appelé, je doute qu'il eût jamais obtenu ce poste de confiance et d'honneur. D'abord il était trop fier pour le solliciter même indirectement, et puis je sais par une lettre de Persigny, demeurée inédite, qu'il n'avait pas l'oreille des courtisans. La maladie, d'ailleurs, ne tarda pas à le faire renoncer à ce rêve ambitieux, si tant est qu'il l'ait jamais nourri.

Au mois de janvier i858, Marie, qui avait déjà perdu une fille, eut encore la douleur de perdre un fils âgé de douze ans.

En apprenant l'affreuse nouvelle, Alfred de Viei^ny lui écrivit en ces termes :

« 6 janvier 1858.

« Votre lettre de deuil m'a causé une peine bien profonde, chère Marie, et en même temps je me suis senti touché et reconnaissant de l'effort que

VOUS avez fait pour moi d'ajouter quelques lig-nes à la lettre de Jeanne (i), si affectueuse pour sa famille et si pleine de sentiments élevés et douloureux exprimés avec une mesure parfaite.

« Elle doit sentir qu'elle est à elle seule, en ce moment, tout votre avenir maternel et votre unique application du cœur et de l'intelligence.

« Hélas ! chère Marie, lorsqu'un jour je crus voir des anges autour de votre berceau, je ne pensais pas être destiné à vous savoir assise en larmes près du lit de votre fils.

« Ce n'est pas à moi qu'il appartient de vous dire ce que l'Eglise ne cesse de vous répéter, ce que vous enseignez à votre fille sur nos épreuves. La douleur vient de lui enseigner elle-même ces choses et elle est entrée bien sombre dans votre heureuse maison pour reprendre ce bel enfant qui vous avait été donné. L'amour des arts était en lui déjà, et pouvait-il en être autrement, dans un fils né de vous ? Vous de qui l'âme est un sanctuaire de toutes les harmonies ?

« Je comprends vos regrets et toute votre douleur. Vous étiez deux fois sa mère, vous aviez créé ce jeune esprit, et puis vous l'aviez doué,

(i) C'était la future ^I"" Charles de Lesseps.

LA VIE AMOUREUSE :>,3l

d'année en année, de tous les dons qui sont en vous. « Il était, dites-vous, plus qu'un enfant, et il vous a laissé des traces de ce talent trop précoce. Une mère jeune et attentive comme vous sait tous les secrets des aptitudes de ses enfants et vous en surprendrez de semblables et d'ég-ales peutêtre dans celte jolie Jeanne qui vous reste.

« 11 ne vous est pas interdit d'espérer même qu'un jour vous lui rendrez unfrère qu'elle élèvera avec vous.

« Marie, songez-y donc, votre jeunesse n'a pas le droit de renoncer aux espérances des mères et Vespoir de trois familles peut vous sembler à présent anéanti pour toujours, mais pardonnez-moi de croire qu'il n'est que suspendu pour un temps.

« Vous le voyez, chère Marie, je vous cherche, je vous invente des consolations. Je crois voir l'avenir vous sourire plus que vous ne le voulez voir vous-même. Je conçois qu'aujourd'hui la douleur vous absorbe et que vous ne vouliez pas être consolée. Aussi je ne le tente qu'avec hésitation et je ne suis que trop pénétré moi-même de cette sombre vérité que j'écrivais un jour :

Je ne sais d'assurés dans le chaos du sort

Que deux points seulement : la douleur et la mort{{).

(I) Ces deux A-ers qu'il aimait tant à citer se trouvent dans la pièce intitulée Paris.

232 Al-FUIiD DE VIGNY

« Mais ce qui n'est point assuré peut nous être accordé comme une grâce inespérée, comme un dédommag^ement, comme un secours.

« Si j'élais près de vous, je vous dirais encore d'autres choses qui peut-être vous seraient douces à entendre. Mais que puis-je? Que sont les froides lettres en comparaison de la présence réelle ? L'absence est le plus grand des maux. Y devez-vous persévérer et ne viendrez-vous plus ici ? vous y trouveriez non des consolatiofis, car la consolation n'est qu'un mot, mais des distractions et quelques rares moments d'oubli.

« Souvenez-vous que vous y trouveriez en moi l'ami de votre berceau et de votre mère; dites-le à votre douce et chère famille qui est la mienne.

« Votre cousin, votre ami, chère Marie, bien triste de vos peines et bien dévoué,

« ALFRED DE VIGNY (l). »

Le grand poète avait raison : quand les mères sont encore jeunes, le plus sûr moyen de se consoler de la perte d'un enfant c'est d'essayer de le remplacer par un autre. Rappelons-nous le Revenant, de Victor Hugo. Marie, sans attendre le conseil

(i) Lettre inédite.

d'Alfred de Vigny, eut recours au même moyen, et nous allons voir qu'elle fut exaucée.

« Je le savais bien, lui mandait Vigny, le i8 août i858. Je l'avais pressenti, lorsque je reçus votre double lettre de deuil, chère Marie; la lettre de Jeanne toute mouillée de vos larmes était du i8 novembre 1867. N'y a-t-il pas neuf mois? Chère enfant, jeune et charmante petite mère, ne rougissez pas ! allons! voyons! ne baissez pas même vos yeux noirs. Rappelez-vous plutôt ces vers qui reviennent dans ma mémoire je ne sais d'où :

La jeune épouse heureuse et sage

Laissait lire sur son visage

Le bonheur qu'elle avait donné.

Oui, j'ai été un moment prophète (qui ne l'est au moins une fois dans sa vie ?) et il me semble qu'il faut que je le sois encore aujourd'hui. J'élève hautement la voix, je parle comme Mahomet d^ns VAl- Koran et je dis : J'affirme par le Pair et l'Impair que c'est un garçon. Les paris sont ouverts ! Le gage est jeté. Aleajacta est.

« Un voile charmant, un voile virginal et maternel est jeté sur votre lettre, Marie, et il couvre d'une ombre si étendue votre joli secret qu'il est permis d'y entrevoir que le nouveau-né a déjà paru. Les

234 ALFKED DE VIGNY

mêmes petits anges qui voyaient votre mère assise près de votre berceau et la voyaient, dit-on, avec des yeux jaloux^ les mêmes, absolument les mêmes sont dans les plis de vos rideaux. Que voient-ils, s'il vous plaît ? Lydia soutient qu'il n'est pas né et qu'on l'attend d'heure en heure. Moi, je relis le texte de votre lettre et jedis:Que sais-je?Oue voudraient dire ces paroles modestes et charmantes : « Vous me cherchiez de nouveaux devoirs, je n'ose plus dire des espérances? » — Vous avez donc une certitude ! mais de quel sexe est-elle? Voilà la question. Moi j'assure que je le sais. Et vous-même n'écrivez-vous pas un envoyé du Ciel ? Vous qui savez et devez savoir toutes choses dans ces mvstères?

« Jadis, lorsque le conclave était fatigué des luttes de l'élection d'un nouveau Pontife, il se précipitait à genoux et nommait V Elu par adoration, cela s'appelait comme cela.

« Vous allez tous agir ainsi, et ce sera un petit bienheureux qui apparaîtra.

« ALFRED DE VIGNY (l). »

Vigny s'était trompé : le petit bienheureux fut une fille à qui l'on donna le nom de Marthe. A part cela, ses espérances et celles de Marie se réalisèrent,

(i) Lettre inédite.

et cette fois Dieu eut pitié d'elle, je yeux dire qu'il lui laissa ses deux filles. Mais un autre deuil lui était réservé peu de temps après. Elle avait un frère, officier de marine qui était l'org-ueil des siens et qui promettait de jeter sur son nom un nouveau lustre. Il mourut des suites de la fièvre jaune qu'il avait contractée à Saint-Jean-d'Ulloa,lors de l'occupation de Vera-Cruz par les Français, laissant dans la désolation tous ceux qui l'avaient connu, à commencer par Vig-ny, qui s'était intéressé plus d'une fois à sa carrière (i).

C'est au mois de septembre 1860 que le poète apprit la mort de Jehan de Clérembault. Aussitôt il écrivit à Marie :

« 6 septembre [860.

« Vous m'avez écrit, en partant avec ma cousine, une lettre dont je me suis senti très touché, ma chère Marie. Soyez tranquille, j'ai été bien douloureusement surpris de la fatale nouvelle, mais je n'ai pas été offensé d'un oubli que tant de choses ont pu entraîner. J'ai toujours eu, au fond du cœur, une indulgence sans bornes pour ceux de

(i) C'est ainsi qu'en 1848, alors qu'il n'était encore qu'enseigne de vaisseau, il l'avait recommandé à son ancien camarade de collège, le comte d'Orsay, pour (àcher de lui obtenir l'autorisation de visiter les arsenaux anglais.

qui je me sens aimé, et surtout pour mes parents. C'est d'ailleurs l'un de nos usages les plus pesants que celui de multiplier à l'infini les lettres de deuil et de répéter de sa main même les expressions d'une douleur qui souvent est inexprimable. Vous aviez pu croire ;en efFet,que votre belle-sœur s'était souvenue de mon nom, du fond des Pyrénées. Mais ne faut-il pas tenir compte aune jeune veuve, non seulement de sa douleur, mais de cette épou- j vante où nous laisse la solitude et l'étonnement où l'on reste en voyant succéder aux douces paroles le silence éternel ? Quelle cruauté n'est-ce pas d'exig-er qu'une femme ou une jeune fille écrivent quelque chose à quelqu'un, qu'elles puissent penser seulement qu'il existe autre chose au monde que leur douleur et un autre langage que leurs larmes ? Oh ! comme tout est froid dans ce qui s'appelle usages et convenances, à côté de la véritable et profonde désolation... Tout ce que je vous écris là, je le pensais en un moment et n'en ai voulu à personne lorsque le hasard me fit savoir cette perte qui vous afflige tant. Je marchais lentement en suivant les funérailles du roi Jérôme, et c'est en allant ouvrir cette tombe d'un vieillard que j'ai appris que déjà celle de votre jeune frère élait fermée.

« Eh ! mon Dieu ! depuis long^lemps elle était entr'ouverte à nos yeux et je m'étonnais quelquefois qu'il résistât au mal intérieur sans beaucoup espérer que la résistance fût longue.

« J'ai toujours pensé que cette délicate nature n'était pas née pour la rude existence des marins. Je crois bien que c'est à Saint-Jean-d'Ulloa,dans les subites douleurs de la fièvre jaune, qu'il a reçu les grandes atteintes qui ont ébranlé pour toujours son organisation. Vous avez raison, Marie, il m'aimait avec sincérité, il savait aussi quel était pour lui mon attachement. Il se souvenait de moi tantôt à Athènes, tantôt en Amérique et m'envoyait une fleur des tropiques ou un marbre du Parthénon. Il savait que rien de ce qui vient du cœur n'est perdu pour moi et que tout souvenir se conserve en moi sans s'altérer. Ceux qui viennent de lui, de sa mère et de vous, Marie, sont en mon âme de cette nature intarissable, sachez-le bien. Seulement, je gémis de cette perpétuelle absence. Depuis combien d'années la vie de ce charmant ami était séparée aussi de la nôtre ! Que de sentimens, que d'idées sur toutes choses demeurent ainsi inconnus de l'un à l'autre! Aujourd'hui, vous le voyez, nos nombreuses familles sont dispersées. Les lettres ne remplissent point les vides de ces longues sépa-

rations. A peine de loin en loin elles reparaissent à l'occasion d'une naissance, d'une espérance, d'une perte, et l'on ne sait rien de l'état du cœur i dans lequel se trouvent ceux qui vous sont chers, rien de ce qui vous aurait été appris par un regard, par un mot, par un serrement de main. Ne faut-il pas dire de toute chose humaine : Hélas ! et Pourquoi ?

« Ne quittez pas votre charmante mère, qui doit beaucoup souffrir.

« Parlez avec elle de Jehan tous les jours et, s'il se peut, quelquefois de moi qui vous aime.

P. S. — Lydia ne veut pas que je l'oublie et me prie de vous dire que s'il y a un lieu au monde où celui que nous pleurons soit toujours invisible et présent, c'est bien dans notre salon où tant de fois il s'est assis entre elle et moi, où sont conservés ses jolis dessins, ses lettres et les souvenirs de ses récits animés par sa parole vive, joyeuse, déterminée, qu'il nous semble encore entendre et dont la mémoire redouble notre regret (i). »

Tous ces deuils successifs s'ajoutant à ses propres tourments irritaient le mal indéterminé qui |

(i) Lettre inédite.

dévorait ce pauvre de Vig"ny, et sa constitution délicate allait s'a (Faiblissant de jour en jour. Bientôt ce fut au tour de Marie de le réconforter. Par malheur elle continuait de vivre assez loin de lui, et, à part sa cousine d'Orville, qui ne le quittait pas, on peut dire que dans sa dernière maladie il fut privé de la vue des chères créatures entre les bras desquelles il eût aimé mourir.

Je ne sais même pas si Marie put assister à ses obsèques.

Elle avait près de quatre-ving'ts ans quand elle rendit son âme à Dieu.

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