‹ Alfred de VignyChapitre 10 sur 36 · DELPHINE BERNARD · texte numérisé non relu

DELPHINE BERNARD

\l. — La jeunesse et le premier maître de Delphine Bernard j

— Maréchal de Metz. — La rencontre de 13elphine avec] Jules Breton, au musée du Louvre. — Vigny et Adolphe ■ Franck. — Pauline Bernard et sa sœur. — L'idée du bien et du beau chez Delphine. — Comment elle se délinissait. — Comment la jugeait Pauline. — Alfred de Vigny et les enfants d'Adolphe Franck. — Vers qu'il récitait à la petite Marguerite. — Il la conduit à la représentation de Châtier ton. — Deux billets inédits de Vigny à Mme Franck.

IL — Les pinceaux de Delphine. — Une soirée chez Ad. : Franck. — Dialogue entre Vigny et un protestant. — A pro- ; pos d'un article de Caro sur les œuvres du poète. — Lettre ' de M'"» Franck à sa fille Marguerite. — Mme Singer et Louis ^ Ratisbonne. — Cinq lettres inédites de Vrigny à M"« Franck. •'

— Son admiration pour les pastels de Delphine. — Il l'adjure de ne pas quitter « ce délicieux genre ». — Sa dernière lettre à Amélie Franck. — La vision des deux sirènes. — Pressentiment de mort.

Elle avait tout pour plaire à Alfred de Vigny. D'abord elle s'appelait Delphine, comme M™« de Girardin, son premier amour; ensuite elle ressem-

blait par le type et par la coilTare à Raphaël, son peintre préféré; enfin elle peignait au pastel, et le pastel l'enchantait par sa délicatesse et son élégance.

Née à Nancy, en 1826, l'avant-dernière de dix enfants, elle avait eu pour maître Maréchal de Metz, qui, avant de s'illustrer comme peintre-verrier, avait restauré le pastel, tombé je ne sais pourquoi dans l'abandon, et elle était devenue en très peu de temps sa meilleure élève. M.Emile Michel, de l'Institut, qui l'avait connue toute jeune, était très fier de posséder deux de ses premières études au pastel, où le réalisme le disputait à la poésie. La première représentait une paysanne avec sa cornette lorraine, son fichu rouge jeté sur sa chemise, et qui, la faucille à la main, tient la gerbe de blé mûr qu'elle vient de couper. L'autre : une vieille femme avec sa fille, une pauvre idiote, assises toutes deux, par une après-midi d'automne, devant leur porte et ravaudant des bas.

Mais le chef-d'œuvre de la vingtième année de Delphine est encore le ravissant portrait qu'elle avait fait d'elle à cet âge et que j'ai la bonne fortune de pouvoir reproduire ici (i). Ce portrait, dans

(i) Il appartient à sa nièce, M"« Marguerite Deutz,qiii me l'a communiqué avec tous les documents de cette notice.

24'! ALFRED DK V'IGNY

sa maigreur maladive, a quelque chose de séraphique et d'immatériel, et je comprends que le modèle, avec ses dons de nature, sa grâce exquise, sa modestie, son âme ardente, ait charmé tous ceux qui l'approchèrent.

Elle avait ving-t-deux ans quand elle vint à Paris pour se perfectionner dans son art ; c'est miracle que Vigny ne l'ait pas rencontrée alors au musée du Louvre, copiant quelque tableau de l'école flamande ou italienne, car, en ce temps-là, il allait souvent faire ses dévotions aux madones de Raphaël. Mais il ne devait se trouver face à faceavec elle que dix ans plus tard, quand elle était déjà minée par le mal dont elle mourut. Et c'est un . jeune peintre alors inconnu, c'est Jules Breton, qui tomba, le premier, amoureux de cette délicieuse jeune fille, pendant qu'ils copiaient au Louvre à quelques pas l'un de l'autre, lui : la Mise au tombeau du Titien, elle : le débarquement de la Reine de Rubens. Mais il était bien trop timide pour oser lui faire part du sentiment qu'il éprouvait en sa présence. Il n'eut même pas la curiosité de s'informer de son nom, et durant les cinq ou six semaines qu'il lui fut donné de voir « sa petite main de magicienne frôler la boîte, changer de crayon, courir, glisser, écraser et étendre de son index fluet

et rose le précieux morceau de pastel sous lequel s'épanouissait une rapide éclosion de vie », Jules Breton ne ressentit pour elle « que l'éveil d'une chaleur rayonnante et mystique, absolument dég^agée des sens ». — Pourtant, un jour, il ne put résister au désir de lui témoig-ner son admiration religieuse. Profitant d'un moment où elle était absente, il se permit de glisser dans sa boîte un lég-er croquis où, comme Berjon, de Lyon, peignant Ondine Valmore, il l'avait représentée avec des ailes de chérubin, mais à son retour elle n'en manifesta aucune émotion... Et ce n'est que cinquante ans plus tard, après qu'elle lui eut inspiré, de souvenir, la Gabrielle de son roman de Savarette, qu'il apprit que la jeune fille idéale, aux cheveux coupés au ras de l'épaule comme le Sanzio, qui travaillait à côté de lui, au Louvre, en 1847, â^'^it ïioiïî Delphine Bernard. Mais qu'importe ? Grâce au petit livre tout parfumé d'amour qu'il lui a consacré, il y a dix ans, elle est maintenant sûre de vivre à jamais dans la mémoire des hommes, et comme elle ne travaillait que pour la g'ioire, on peut dire que ses vœux ont été exaucés (i).

(i) Voir Delphine Bernard, par Jules Breton, i vol.iii-i8, librairie Lemerre.

3^4 ALl'RED DE VIGNY

Comment Vigny fit-il la rencontre de Delphine? C'est ce que je vais dire à présent.

Il avait pour voisins, en i858, M. et M™« Franck, qui habitaient rue de l'Oratoire, aujourd'hui rue Washington. On sait quel philosophe fut Adolphe Franck. Jules Simon disait de lui un jour : « Si j'avais à parler sur sa tombe, je ne dirais que ces deux mots : D'autres ont fait plus de bruit, personne n'a fait plus de bien. » Quel plus bel éloge! C'était, en effet, une âme très haute et qui avait eu le rare bonheur d'en trouver une autre à son niveau dans les liens du mariage.

Pauline Bernard, sa femme, était la sœur aînée de Delphine, mais, tout en l'aimant beaucoup, tout en ayant certaines affinités avec elle, elle en différait assez par la tournure de l'esprit qui chez elle était plus dogmatique et plus confessionnel. Cette différence tenait peut-être à ce fait que, tandis que Delphine embrassait la carrière artistique qui élargit ordinairement les idées, Pauline gagnait sa vie comme institutrice dans une maison privée, car le sentiment du devoir et de la responsabilité morale doit primer tous les autres dans l'esprit des éducateurs de l'enfance; et Pauline avait un tel respect d'elle-même qu'étant fiancée depuis longtemps à Adolphe Franck, elle recula son mariage jus-

LA VIE AMOUHEUSE 245

qu'au jour où les enfants qu'elle élevait n'eurent plus besoin d'elle, et cela pour tenir la promesse qu'elle avait faite au lit de mort de leur mère.

Ce n'est pas elle qui aurait osé écrire ces lignes: «... Un beau jour, on se réveille effrayé d'avoir laissé couler sa vie sans s'en apercevoir. On trouve très rarement un de ces moments de recueillement si précieux où l'àme s'élève tout à coup, non audessus d'elle-même, mais au niveau qu'elle devrait occuper toujours; malheureusement, ces élans et les belles résolutions qu'ils font prendre ne se continuent pas toujours; et chez moi surtout, tu sais comme c'est peu durable. C'est pour cela que, comme rappel salutaire, je trouve un culte une bonne chose. Les forts peuvent s'en passer; l'idée du bien et du beau, la di^-nité de leur âme leur suffit pour bien sortir des luttes de la vie; les faibles comme moi ont besoin de s'appuyer sur quelque chose de positif. Mon esprit me dit bien ouest le devoir; mais ma conduite et mon caractère n'y répondent pas du tout... Pour achever, je dois dire que, malg^ré tout le mal qu'on en pense et écrit partout, j'aime la confession et c'est une des choses que j'aurais le moins laissées de côté, si je fusse née chrétienne; elle fait plus de bien que de mal. Je remercie Dieu cependant de m'avoir fait

naître au milieu des philosophes; j'aime encore mieux en savoir un peu plus et reg^arder avec mes yeux et ma raison que d'être machinalement plus sag-e par ig-norance. J'aime enfin choisir dans la religion chrétienne ce qui me plaît ; tandis qu'elle me repousserait tout à fait, si, lui ayant appartenu, j'admettais quelques points en en rejetant d'autres moins sympathiques. »

Ces lig-nes sont de Delphine ; sous la plume d'une jeune fille juive, elles ont de quoi nous surprendre.

C'est elle encore qui disait :

« Sans doute, ne pas souffrir est un bonheur négatif, et on a besoin de plus que cela; mais combien me suis-je dit, dans mes moments d'angoisse et de douleur, que je ne me plaindrais plus jamais de mes petits maux, de l'ennui, du vide, de tout ce qui est moins poignant. Comme le calme paraît alors une belle chose, et que la vie tout unie semblerait douce si tout à coup elle se présentait ! Je suis devenue superstitieuse, et quand j'entends qu'on se plaint ou quand je suis disposée à me plaindre, je crains toujours qu'un lendemain plus mauvais me fasse regretter la veille, qui paraissait déjà dure.... »

C'était presque de la résignation chrétienne. Oh ! non, Pauline Ji'aurait pas écrit cela. Son longcom-

merce épistolaire avec M. Franck pendant leurs fiançailles, leur parfaite union ensuite, ses dispositions naturelles, tout l'avait rendue, elle qui était déjà la femme forte, aussi sévère pour elle que pour les autres, et plus d'une fois il lui était arrivé de déplorer les écarts de sa jeune sœur.

« L'histoire de cette chère fille, écrivait-elle un jour à son futur mari, est celle de beaucoup de mortels, tant que la poursuite des intérêts matériels ne leur a pas fait abandonner, comme de peu de valeur, leur perfectionnement moral; et cependant rarement cette histoire ne m'avait inspiré une passion plus profonde; c'est bien là cette nature orig^inellement dégradée, tombée, dont parlent les chrétiens, mais qui a le souvenir du ciel et qui y aspire encore après sa chute (i); ou plutôt c'est notre double nature, dont l'une tend sans cesse à dominer l'autre, et dont la parfaite conciliation serait le chefd'œuvre de la parfaite sagesse (2).»

Et voilà qui nous donne une idée assez nette du milieu dans lequel pénétra Vigny, vers i858. Je

fi) M™« Ad. Franck, qui admirait Lamartine, pensait là certainement au vers immortel du grand poète :

L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux.

(2) Pauline Franck, Une Vie de Femme, lettres intimes recueillies par sa fille, M™" Marguerite Deutz, et non mises dans le commerce. Je souhaite qu'un jour elles soient livrées au public, car elles sont parmi les plus belles qu'on puisse lire.

248 ALFUED DE VIGNY

dois ajouter pourtant que M™^ Franck, en dépit de son fond de mélancolie et de puritanisme, avait la bosse de la saillie et que dans la conversation elle était extrêmement spirituelle.

Alfred de Vigny visitait habituellement ses voisins de la rue de l'Oratoire le soir après dîner, quand sa femme dont il était le g-arde malade était endormie et qu'il avait rég^lé avec sa domestique les comptes du ménage, Lydia ne s'occupant jamais de rien à la maison, malgré son air pot-aufeu. Il arrivait toujours vêtu de son collet militaire, s'assevait familièrement à côté de la chaise longue de M°« Franck, et, tout en causant avec elle ou son mari des choses du jour, s'amusait à passer ses mains aristocratiques dans les cheveux bouclés de ses enfants. Car je n'ai pas dit qu'elle était mère de deux jolies petites fdles nommées Amélie et Marguerite, que Vigny affectionnait beaucoup, surtout cette dernière à cause de son goût naissant pour la poésie. Il savait par cœur des milliers de vers et, pour encourager cette petite muse, il lui en récitait souvent, ceux-ci, entre autres, qu'il avait trouvés dans un poème sur Saint-Just.

Et les têtes coupées A ce terrible enfant servirent de poupées .

On connaît son admiration pour le poète de la

Jeune Captive, Une fois, pendant un séjour que les Franck faisaient au bord de la mer, il envoya à Marguerite ce quatrain d'André Chénier :

Néère, ne va pas te confier aux flots De peur d'être Déesse, et que les matelots N'invoquent au milieu de la tourmente amère La blanche Galathée ou la blanche Néère .

Une autre fois, Marguerite ayant eu une attaque Je jaunisse, il fit passer à sa sœur, avec prière de les lui dire, en guise de consolation, ces vers pimpants l'Alfred de Musset :

Ah ! c'est un démon, c'est un ange, Elle est vive comme un oiseau, Elle est jaune comme une orange !

En retour, les deux petites filles apprenaient pour es lui déclamer des scènes entières de ses Iraducions de Shakespeare. Et il les en récompensait en es conduisant de temps en temps au théâtre. Elles surent ainsi la grande émotion d'assister à une re- )rise de Chatterton. C'éiaii M™^ Arnould-Plessy qui ouait ce soir-là lerôle de Kilty-Bell créé par M™" Dorai ; elle leur fit verser d'abondantes larmes dans la icèue tragique du suicide, mais Vigny n'eut pas le îlaisir de les essuyer, car il s'était retiré dans les coulisses pour ne pas se donner en spectacle en res-

ALFUED DE VIGNV

tant dans leur loge. Quelque temps après, elles allèrent encore avec lui au Théâtre-Français, un soir qu'on jouait le Misanthrope^ et M™® Marguerite j Deutz se souvient très bien que pendant les entr'ac- i tes illeur fit le commentaire delà pièce et leur parla 1 longuement de ses diverses interprètes, à commen- ' cer par M"^ Mars, dont il comparait la voix à un collier de perles s'égrenant sur un escalier de marbre. Vous pensez si elles étaient fières d'avoir ce j grand poète pour chaperon !

Les deux billets suivants qu'il adressait à leur mère sont de cette époque :

« 1er décembre 1839.

« Voici deux billets. Madame, qui feront jeudi ■ peut-être plaisir à quelqu'un de vos amis, et si les I deux petites têtes de chérubins que je vous avais ' enlevées l'autre jour vont se montrera l'Institut, elles donneront des distractions ravissantes aux orateurs. C'est dans cet espoir de les troubler un peu que je vous envoie tout ce que j'ai reçu avec les plus constantes amitiés.

« ALFRED DE VIGNY (l). X»

(i) Lettre inédite.

« 13 novembre 1860.

« Voici, Madame, deux billets que l'on vous demande peut-être et qui seraient perdus chez moi.

« Si vous connaissez des spectateurs zélés, ne tardez pas à les combler de félicité et faites-leur parvenir ma bénédiction, en gardant pour vous l'espérance de ma fidèle amitié.

« ALFRED DE VIGNY (l).»

Et Delphine? allez-vous me dire. Attendez, la voici qui arrive, mais je vous préviens qu'elle ne fera que traverser ce récit, comme une figure de rêve, — Vigny qui était si heureux de la voir chez sa sœur, et à qui, tout en préparant ses pastels, elle souriait de son sourire mélancoHque, quand il luiadressaitquelques compliments bien sentis, Vigny ne s'étant jamais permis de lui écrire à elle-même, par un sentiment de pudique respect.

Le premier billet de lui où il soit question d'elle ïst du 6 février 1862.

« J'envoie de mon lit, écrivait-il à M""^ Franck, savoir si les inquiétudes qui tournent autour de

(i) Lettre inédite.

votre canapé se sont un peu calmées, Madame Votre gracieuse sœur, M'^^ Delphine, est-elle rétablie, comme je le désire bien, va-t-elle reprendre en main ses habiles pinceaux ? Et le petit malade de sept ans ? et ses maux de g"orge, qu'en dit-on ? Que faut-il espérer ?

« Rassurez-moi, Madame, je ne perds point l'ha-' bitude de songer à votre charmante famille qui m'est très chère.

« ALFRED DE VIGNY (l). >)

Vers le même temps, M™« Franck écrivait à sa fille Marguerite :

« Je vous ai bien regrettés samedi, mes cheri enfants, car nous avons eu une scène de comédie que je n'aurais pas échangée contre aucune autre el qui s'est passée dans l'après-midi, sans décoration aucune auprès de ma chaise longue ; les auteurs el acteurs étaient : M. Franck, M. de Vigny, et un autre P... frère de celui que nous connaissions déjà et fanatique insensé, avec une figure grotesquemen assortie à ses grotesques manières et son incrojabh langage; Amélie et moi nous composions l'auditoin et je vous assure qu'il était bien dommage qu'il nei fût pas plus nombreux.

(i) Lettre inédite.

« Amélie partait quelquefois en si grands éclats de rire que, si elle n'avait été devant un homme qui ne voyait et n'entendait que lui, il aurait fallu la faire sortir. Fig-urez-vous un nez proéminent, des yeux caves, une voix qui vous crie sans cesse : « Il faut lire l'évangile, il faut être protestant, il faut penser à la mort. » Alors tandis que votre père lui demandait de quel protestantisme il fallait être, vu qu'ils sont subdivisés en quantité de sectes, et l'engag^eait à mettre d'abord la paix chez eux... » — « Cela ne me reg-arde pas, criait-il de plus belle, lisez d'abordl'évang-ilejet vous qui êtes un g-rand professeur, faites-vous chrétien, et vous, M. de Vig-ny, qui êtes un grand poète, faites-vous protestant. »

« — Moi, disait M. de Vig-ny, qui s'amusait de lui, de l'air le plus bénin du monde,j'aime être catholique parce que c'est la religion qui a fait mourir le plus de monde; c'est toujours une douceur de se dire cela.

(( — Etre catholique au xix^ siècle, quelle honte pour Paris! il faut que Paris devienne protestant. Monsieur! Adorer la Vierg-e! donner une maman à Dieu!

« — Pourquoi pas, répondait M. de Vig-ny, aussi bien qu'un papa? moi, je l'avoue, j'aime mieux une femme qu'un homme !

II i6

(( — Et les statues, les peintures des saints, des saintes, quelle idolâtrie !

« — Ah ! Monsieur, grâce pour Raphaël ! Tenez, vous me paraissez artiste, vous deviendrez un jour catholique en admirant quelques belles madones ; pour moi, je les regarde plus volontiers que je ne lis l'évangile, etc., etc.

« Et tandis que votre père faisait manœuvrer les arguments de gros calibre, M. de Vigny faisait des grimaces à son interlocuteur et se tournait vers nous en le mimant d'une manière si comique que c'était à n'y pas tenir. En partant, M. P... lui remit un de ces petits livres pieux dont certains pasteurs protestants ont toujours leurs poches farcies et que M. de Vigny, à son tour, remit immédiatement à Amélie, qui avait beau s'en défendre (i). »

Un peu plus tard M™* Franck écrivait encore à ses filles :

« ... A peine votre tante Delphine était-elle arrivée, hier, qu'est venu M. de Vigny. Nous avions des pommes de terre frites qui ont mal attendu jusqu'à sept heures, à notre grand plaisir à tous, car il était charmant, ô mes filles; il semblait qu'il eût flairé un très élogieux article que M . Caro a fait

(i) Pauline Franck, Une Vie de Femme, lettres intimes.

paraître dans le Constitutionnel {\) sur la nouvelle édition des œuvres de Vig-nj et que M"*® S[ing-er] venait de m'envoyer (2). Donc, j'ai remis l'article Caro à votre cher ami que votre absence ne pâlit point : la conversation est devenue toute littéraire et a roulé surtout sur ce genre de littérature qu'un poète et même un philosophe préférera toujours : ses œuvres (3)... »

On voit que, pour une malade, la sœur de Delphine était d'une humeur assez g"aie. Par instants même elle devenait plus que malicieuse, comme dans cette autre lettre à sa fille Marguerite :

« Eh bien, ma grande, te voilà en étrange pays, comme disent les gens du village; je ne doute pas que tu ne te trouves bien dans ta nouvelle patrie où les indigènes sont d'excellentes gens; mais hier, la pluie aidant, nous avons tous bâillé passablement et nous disions : « C'est l'absence de Marguerite qui attriste. » Cependant, le soir venu, le salon illuminé a giorno à l'aide d'une lampe, de deux bou-

^i: Cet article a été recueilli dans le livre de M. Caro paru, en 1888, sous le titre : F'oètes et romanciers. Hachette, éd.

(2) M""^ Alexandre Singer, sœur de Louis Ratisbonne, fut une des femmes les plus distinguées de la société du second Empire. Très liée avec Emile Ollivier, Emile Deschanel,Caro, Octave Feuillet, etc., elle avait été définie par Emile Augier à cause de son aspect maladif et de ses grands yeux rêveurs : Deux yeux et une àme. Elle a aujourd'hui 86 ans.

(3) Pauline Franck, Une Vie de Femme.

gies et de l'aimable société que te décrit Amélie, combien je t'ai regrettée davantage, combien j'aurais voulu que ta tante (Delphine) fût des nôtres ! Mais ni l'une ni l'autre vous ne seriez restées jusqu'à la fin; tu aurais eu le chagrin de te retirer à six heures et demie, comme Amélie, et quoique le lit soit une douce chose dont il ne faut pas médire, il ne cause pas aussi bien que M. de Vigny; M'"«S[inger] s'est retirée à contre-cœur à onze heures passées, Jules à onze heures et demie; M. V..., quiétait pâle d'une poésie rentrée que l'arrivée de M. de Vigny l'a empêché d'exhiber, a promis à minuit de revenir bientôt... et il tiendra parole! C'est alors que seul avec nous et l'ami L..., ton cher Alfred a été charmant jusqu'à près d'une heure du matin; après quoi j'ai bien dormi et ne suis pas fatiguée du tout. Je ne dois pas oublier de te dire qu'à peine entrée M. de Vigny s'est informée de toi. (Voilà l'orthographe qui conspire avec les ennemis de M. de Vigny : je mets au féminin tous les participes qui se rapportent à ce vieux beau!)

« — Marguerite est déjà retirée dans ses appartements, disait-il.

« J'espère qu'à cette heure-là tu dormais, ma fillette, ce qui te convient mieux que de veiller (i). »

(i) Pauline Franck, Une Vie de Femme.

Traiter Vi^ny de vieux beau! Ah! Madame, s'il vous avait entendue ! sa perruque blonde eût été capable d'enchang-er de couleur. Heureusement que c'était pour rire. M""^ Franck avait, en effet, une affection profonde pour Vig-ny et le lui montra bien dans la crise terrible qu'il traversa avant de mourir. Nous avons vu qu'il s'était alité au commencement de l'année 1862. A partir de ce moment il ne quitta presque plus son lit, ou, quand il le quittait, c'était pour aller soigner et consoler sa pauvre Lydia qui était, elle aussi, clouée sur le sien. Mais s'il ne pouvait plus visiter ses amis, il les recevait toujours avec joie, et la moindre prévenance de leur part, la plus petite marque de sympathie, lui allait au cœur.

(( Je vous remercie bien, Madame, de ce souvenir de voisine, écrivait-il à M"^^ Franck, le 7 novembre 1862. Au milieu de tous mes tourments, c'est une g'outte d'eau fraîche que vous avez jetée sur le gril de saint Laurent, et je dis comme lui ; Qu'on me tourne de l'autre côté (i). »

Et quelque temps après, le 5 février i863 : « Oui! oui! Madame, si vous voulez, ou plutôt si vous pouvez venir samedi soir près de moi, vous

(i) Lettre inédite.

prendrez place parmi les animes de la Bible! Et ' déjà je vous bénis pour en avoir la constante j pensée (i). »

Il venait de perdre sa femme et pouvait plus faci- ., lement ouvrir sa porte à ses rares fidèles. 'î

« Je voudrais bien, Madame, pouvoir penser que je verrai M. Franck demain, écrivait-il encore à j\£me Franck le lo février i863 ; mais j'attends deux personnes qui doivent s'enfermer avec moi pour me parler de choses funèbres qui ne me sont pas épargnées.

« Ayez donc la bonté de lui ordonner de soigner sa gorge que ses discours doivent souvent blesser par leur belle ardeur.

« Permettez que je ne parle pas de vous. Ma faiblesse est extrême et m'accable autant que les insomnies. Je suis profondément touché de vous voir prendre part ainsi à mes souffrances de toute nature.

« Je suis heureux de penser que j'aurai quelque chose à conserver des traits de vos deux chérubins. Lorsqu'elles se souviennent de moi, si elles viennent après quatre heures, je pourrai toujours les voir; mais elles ont été trop matinales pour un malade et m'ont laissé de grands regrets.

(i) Lettre inédite.

LA VIE AMOUREUSE sSq

« Veuillez le leur dire en baisant leur front ce soir.

« ALFRED DE VIGNY (l). »

Et qu'espérait-il donc pouvoir g-arder d'Amélie Franck et de sa gentille sœur, la Marg-uerite des Marguerites, comme il l'appelait quelquefois ? La lettre suivante va nous le dire :

« 26 février 1863.

« Mercredi.

« En vérité. Madame, voilà une dame romaine de trente-cinq ans qui a le teint brun et les cheveux noirs de Cornélie, et cette matrone superbe a dû ressembler beaucoup à la Marg-uerite des Marg-uerites, quand elle était jeune.

« Son reg-ard farouche reg-arde l'ennemi sur la

(T; Lettre inédite. — Dix jours après (le 20 février i863), il adressait ce petit billet à M. Franck :

« Je reçois un message de bibliothèque qui m'embarrasse beaucoup, mon cher et savant ami, et comme il vient de l'un des palais, dont vous connaissez les détours, il me serait important de vous consulter sur ce que je dois faire pour ne pas compromettre un de mes amis qui, je crois, a fait un péché véniel pour m'ètre ag'réable.

« Si vous pouviez ce soir prendre votre chapeau et venir voir pour dix minutes un invalide qui vous aime, vous lui causeriez une grande joie.

« Voici des vers charmants que je restitue avec peine à M-^s Franck en lui envoyant mes baisemains, comme on disait jadis.

« Tout à vous

(Lettre inédite.)

200 ALKKED DE VIGNY

montagne et elle va consulter une petite Portug-aise, son amie, qui a un trait de beauté d'Amélie par ses cheveux noirs.

« Voilà donc l'impuissance de la photographie prouvée. Et Vénus perdrait son latin [d'Ovide] à s'y faire deviner. Cela me désole, et pourtant j'ai installé ces deux dames sévères dans l'album qui doit leur servir de salon de conversation dorénavant. Mais dites donc au premier des hommes, au plus puissant des rois, à Adam et à Salomon, de convoquer un congrès de tous les chimistes de Paris pour trouver un antidote à ce noir menteur et découvrir une teinte à peu près blonde... />

« Toujours précieux, monsieur deVigny ! 11 voulait dire en ces lignes plus ou moins énigmatiques que le sculpteur-photographe Adam Salomon, qui nous a laissé de lui une si belle image (i), avait fait de

(i) J'en ai vu deux épreuves curieuses dans lalbum de M™^ Marguerite Deulz. La première, représentant Vigny de profil, de gauche à droite, porte cette inscription de sa main : « Sîelio ; — Pourquoi? » — et les deux vers suivants :

Je ne vois d'assurés dans le chaos du sort

Hue deux points seulement : la souffrance et la mort.

La seconde, où Vigny est pris de profil, de droite à gauche, porte au pied les lignes autographes que voici : « Le Docteur noir : Hélas ! Si mon cœur et ma tête avaient entre eux agité la même question, ils ne se seraient pas autrement parlé. »

Ces deux photographies sont datées de mars i863.

M^'« Marg-uerite Franck une photographie beaucoup trop noire et qui la vieillissait outre mesure. >>

A cet endroit de sa lettre à M"^^ Franck, le souvenir de Delphine lui revint à l'esprit, et il écrivit à son adresse :

« Oue je voudrais voir M''^ Delphine pour lui dire quelques injures ! Un soir, chez vous, elle a permis à un peintre de médire du pastel, chose adorable, durable, fidèle de couleur, source de vérité et de couleurs pures. On voulait la prêcher pour quitter ce délicieux g'enre sur lequel règ'ne Maréchal et Christophe Colomb près de lui (i). Qu'elle s'en garde bien, je l'en supplie, et à chaque anniversaire qu'elle nous donne une nouvelle Marguerite en bouquet. »

Quand je vous disais que le pastel le ravissait ! Henriette Corkran, une jeune Anglaise que nous retrouverons plus loin, dit dans une lettre :

« C'est Alfred de Vigny qui me poussa, aussitôt que je sus dessiner, à apprendre le pastel... Je me souviens de l'avoir vu s'arrêter un jour au Louvre

(i) Allusion au crayon de Maréchal, de Metz, représentant Christophe Colomb enchaîné qui a figuré longtemps au Musée du Luxembourg : « grand dessin un peu trop matériel, disait Jules Breton, mais très vigoureux » .

devant un pastel de Rosalba, s'écriant : « Ah ! ce n'est que dans le pastel qu'un artiste peut rendre fidèlement la fraîcheur sur la joue d'une jeune fille et le duvet sur l'aile d'un papillon. »

Or, Delphine Bernard n'avait pas seulement cette note fraîche et tendre, elle savait aussi traduire les choses graves, et, comme si elle avait eu le pressentiment de sa fin prochaine, ses crayons, d'année en année, prenaient la couleur de ses pensées, qui étaient plutôt tristes (i).

La fin de la lettre de Vigny concernait Louis Ratisbonne, qu'il avait rencontré chez M. et ]y[me Franck et qui devait être son exécuteur testamentaire.

(' J'ai découvert tout à l'heure, disait-il à la sœur de Delphine, la cachette des beaux vers de Louis Ratisbonne et je vous les rends, mais, je vous en prie, ne me prêtez rien qu'il faille rendre. Je ne suis pas sûr de ma conscience en cela et moins encore de mon portefeuille.

« Les brouillards m'ont fait mal cette nuit et je souffre sur mon grabat d'invalide. Fog et Smoke,

(i) Son chef-d'œuvre : une figure de jeune femme, vue presque de face et en busle, vêtue de noir, que possède M""' Marguerite Deutz, est dans la note sombre.

les deux démons de Londres, ont passé la mer, pour nous ensorceler et nous faire mal.

« J'ai lu les Six Lions (i) : c'est un blason poétique à porter sur un écu.D'or sur fond d'azur.

« Bonne nuit, Madame, c'est plus que je n'espère pour moi.

La mort approchait, et il avait beau dire que sa devise était toujours la maxime d'Epictète: Souffre et abstiens-toi (3), il ne pouvait s'empêcher, de crier sous la griffe du vautour qui le dévorait.

La dernière lettre — je parle ici de sa correspondance avec la famille Franck — fut pour MP-^ Amélie, la nièce de Delphine. Il semble qu'il l'ait écrite sous la dictée de la Parque :

« 3 août 1863, jeudi.

« Le jour où j'ai vu arriver côte à côte en sortant des eaux d'Étretat les deux lettres amies que j'ai là sous mes yeux encore, je ne puis assez vous dire combien ce me fut une douce surprise, chère et gracieuse enfant : j'aurais dû céder sur-le-champ

(i) Poésie de Louis Ratisbonne.

(a) Lettre inédite.

(3) Extrait d'une lettre inédite de Vigny à M"» Ad. Franck du 2 mai i86a.

au premier mouvement qui me poussait à rendre grâce à M™« Sing-er d'avoir pris sous l'aile blanche de sa lettre celle qui me venait de ce bon petit cœur, touché de mes chagrins et de mes souffrances, car, dès le lendemain, je ne le pouvais plus et j'ai toujours depuis été poursuivi par des tortures vraiment inexprimables.

« Il faut me pardonner de m'être résigné à leur triste empire, et si vous m'aviez vu dans ce mois de crise, vous auriez remercié le ciel d'avoir échappé à tous les supplices qui ont à présent réuni contre moi leurs forces.

(f M^^ Singer me pardonnera mon silence d'aujourd'hui, je l'en supplie, en faveur de tout ce que je vais lui dire de reconnaissant. — 11 me semble que j'ai vu deux sirènes sortir de la mer leurs mains blanches, non pour tenir chacune un miroir grec, mais une plume de cygne dont elles se servaient pour m'enchanter.

« Je suis encore et resterai longtemps, croyez-le, ma jeune amie, sous le charme de cette séduction imprévue. J'y chercherai souvent le tableau de votre petit ménage et je bénirai cette double et miraculeuse influence sur vous de l'amitié d'une personne qui réunit en elle tant de sortes de supé-

'iorités, et du souverain spectacle d'une nature ï^randiose, qui a exercé sur vous ce qu'il y a de alus bienfaisant dans son empire.

« Baisez la main de Madame votre mère en mon 10m, mais, hélas ! dites-lui que jamais elle n'a eu i'ami plus dévoué que moi, mais que certaineiient il n'y en avait pas un qui fût aussi écrasé que je le suis aujourd'hui par un martyre qui ne fait :jue s'accroître dans ses interminables rig-ueurs.

« Quand donc reviendrez-vous ? Cette consolation me sera-t-elle donc encore longtemps refusée?

« ALFRED DE VIGNY (l). ))

La famille Franck était alors en villégiature à 5aint-Cloud. Si elle avait pu supposer que Vigny ■ût si près de sa fin, elle serait accourue tout întière, Delphine comprise, pour lui apporter les suprêmes consolations de son affectueuse reconnaissance. Six semaines après, elle apprit sa mort par es journaux. J'ai à peine besoin de dire qu'elle ;n éprouva un profond chag^rin. C'est le 17 septembre i863 que sonna pour lui l'heure de la délii^rance. Un an plus tard, presque jour pour jour (le 29 septembre), Delphine Bernard allait le retrouver dans l'autre monde.

( i) Lettre inédite.

GLOTILDE BUSONI

Ph. Busoni et les Etrusques. — Ce que Vigny pensait de ce recueil de poésies. — Pièce de vers dédiée par Busoni à sa fille. — Lettre inédite de Clotilde à Alfred de Vigny à l'occasion de sa candidature à l'Académie Française. — Le manoir du Maine-Giraud. — Un portrait de lord Byron. — Busoni sert de correspondant parisien à Vigny, quand il est dans la Charente. — Lettres de Vigny au sujet de Clotilde. — M^e Busoni et sa fille vont en villégiature en Touraine. — Chez la châtelaine de Dolbeau. — Le mariage de Clotilde . — Son frère s'y oppose pour raison de santé . — La famille Busoni pendant le siège de Paris. — La mère et la .fille meurent à peu de distance l'une de l'autre. — Brouille du père et du fils. — Un portrait du grand-père de Busoni par David. — Ph. Busoni meurt dans un hôtel meublé.

Philippe-Gérard Busoni, né à Saintes le i5 avril i8o4, fut sans contredit, comme poète, le meilleur élève d'Alfred de Vigny. Les Etrusques, qu'il fit paraître en i843, rappellent la manière latine et concise de l'auteur de Moïse et des Destinées. Et je ne m'étonne pas que Vig-nj, à peine entré à l'Académie Française, ait essayé de faire couronner ce \

petit volume par la docte compagnie. De sa part, c'était plus qu'un acte de bonne amitié ; c'était un acte de justice. Il y a dans les Etrusques des choses délicatement ciselées et d'un goût exquis. Les vers suivants, tirés d'une pièce mûixxIéQ Pourquoi, mon Dieu, plaisaient beaucoup à Vigny, qui les a plus d'une fois cités :

Dieu que chanta David et qu'annonça Moïse, Que Socrate incarna, que Platon divinise, Ou'Aug-ustin attendrit, que Dante fait veno^eur, Que Pascal éperdu cherche en vain dans son cœur.

Et s'il faut l'en croire, quand il les lut à la commission des œuvres utiles aux mœurs, tout le monde en fut ému : Villemain, Flourens, Saint- Aulaire (i). Ce ne sont pourtant pas les meilleurs du recueil, et si j'avais à choisir entre les différents morceaux dont il se compose, je prendrais les Martyrs, qui précisément sont dédiés à Vigny.

Comme celle de son maître et ami, la poésie de Busoni est impersonnelle. Les biographes ne trouveraient rien dans les Etrusques qui leur pût livrer la clef de son cœur. Tout au plus a-t-il dédié quel' ques strophes à sa fille. Et c'est bien le moins que je les reproduise ici, puisque cette notice lui est consacrée :

(i) Gorresp. de Vigny, lettre à Busoni^ du 29 février i848.

268 ALFRED DE VIGNT

Page 1