Leltre inédite a M. Ratisbonne, 16 février
diaphane, un sentiment délicat de la couleur, un souci constant de la ligne, une langue d*une correction et d'une chasteté parfaites. Et pourtant, avec cette préoccupation de la forme, nul écrivain n'eut plus que lui le mépris de la phrase. La haute idée qu'il se faisait de la littérature et le respect qu'il portait à sa pensée lui inspiraient une répugnance invincible pour les procédés de style et les effets de période dont les Romantiques et, plus qu'eux tous, Chateaubriand leur maître, ont tant abusé. On connaît le singulier aveu de Chateaubriand à Joubert dans le récit d'un voyage nocturne : « Un petit bout du croissant de la lune était dans le ciel, tout justement pour m'empêcher de mentir, car je sens que si la lune n'avait pas été là, je l'aurais toujours mise dans ma lettre, et c'eût été à vous de me convaincre de fausseté Talmanach à la main »^. Cette façon de sacrifier l'intégrité de sa pensée ou l'exactitude de ses impressions à l'harmonie de la phrase et à l'effet pittoresque du morceau révoltait Alfred de Vigny. « Le malheur des écrivains est qu'ils s'embarrassent peu de dire vrai pourvu qu'ils disent, lit-on sur un feui'llet de son Journal, 11 est temps de ne chercher les paroles que dans sa conscience. » Et quelques pages plus loin : « Ce qui manque aux lettres, c'est la sincérité. Après avoir vu clairement que le travail des livres et la recherche
DERNIÈRES ANNEES. l'hOMME ET l'ŒUVRE. 141
de l'expression nous conduit tous au paradoxe, j'ai résolu de ne sacrifier jamais qu'à la conviction et à la vérité, afin que cet élément de sincérité complète et profonde dominât dans mes livres et leur donnât le caractère sacré que doit donner la présence divine du vrai. »
Avec la sincérité, Vigny a possédé, à un haut degré, un^don qui n'aura pas été moins rare en ce siècle, le goût. Le goût dans l'art d'écrire! le tact littéraire, le sens de la mesure, la perception des nuances, l'instinct de ce qu'il faut exprimer et taire, insinuer et sous-entendre ! Même dans ses innovations de forme, dans ses hardiesses de style, il a su se montrer discret ; jamais il n'a fait violence au génie de la langue française, et l'on peut lui appliquer sans réserve l'éloge que Quintilien décernait à Horace : « Verhis felicissimè audax », C'était chez lui d'ailleurs un principe arrêté que l'art implique le choix. Ni idéaliste ni réaliste, au sens exclusif et opposé qu'ont pris ces termes, il voulait qu'on observât scrupuleusement la nature, qu'on la serrât de près, mais pour l'interpréter, la rendre avec émotion, en dégager le sens intime, et non pour l'imiter et la copier servilement. « A quoi bon les arts, a-t-il dit, s'il n'étaient que le redoublement et la contre-épreuve de l'existence? Nous ne voyons que trop autour de nous la triste et désônchanteresse
réalité! » Les trois nouvelles qui composent le volume de Servitude et Grandeur militaires sont, à cet égard, des modèles de composition romanesque qui ne seront jamais dépassés, autant du moins que restera vraie cette formule où Vigny résumait toute sa doctrine littéraire : « L'art est la vérité choisie ».
Si, comme versificateur, Alfred de Vigny n'égale pas les grands virtuoses de son temps, s'ils lui sont assurément supérieurs pour le relief et l'éclat, pour la richesse verbale, pour la liberté des mouvements, pour la variété des rythmes, la cause en est moins à l'insuffisance de son génie poétique qu'à la nature de son inspiration, aux lois mêmes de la poésie, à l'antinomie secrète et irréductible qui existe entre l'art et la pensée. Quand, par exemple, Théophile Gautier lui reprochait d'avoir trop peu accordé à la rime, sa critique n'était fondée qu'en fait; car la rime riche, indispensable aux œuvres de l'imagination descriptive, n'a ni possibilité ni raison d'être dans les poèmes où dominent le sentiment et l'idée. Mai^, cela dit, on doit reconnaître à sa poésie quelque chose de sobre, de solennel et de vigoureux qui n'appartient qu'à elle, et admirer dans les strophes de Moïse, dans les imprécations de Samson, dans les tcrze rime des Destinées^ la majestueuse simplicité des plus beaux versets hébraïques.
DERNIÈRES ANNÉES. l'hOMME ET l'ŒUVRE. 143
D'ailleurs, la véritable originalité de Vigny n*est pas dans ces questions de facture : elle est d'abord dans le rôle de précurseur qu'il a joué sur la scène littéraire. Que Ton se reporte, en effet, par la pensée aux environs de Tannée 1822. Des trois poètes qui, pour leurs débuts, venaient de publier les Médita^ tions, les Poèmes antiques et modernes et les Odes y un seul avait à cette heure l'instinct de la rénovation qu'appelait la poésie française et le sens des formes par lesquelles* elle devait s'accomplir; et ce n'était pas Lamartine, et certes non plus ce n'était pas Victor Hugo.
Sainte-Beuve l'a dit avec autorité : il y a tout à la fois dans Lamartine commençant du Millevoye, du Voltaire (celui des belles épîtres) et du Fontanes; et Victor Hugo procède sans disparate de ses devanciers lyriques. « Mais chez Alfred de Vigny on cherche vainement union et parenté avec ce qui précède en poésie française. D'où sont sortis, en effet, Moïse, Eloa, Dolorida? F orme de composition, forme de style, d'où cela est-ii inspiré ? Si les poètes de la Pléiade de la Restauration ont pu sembler à quelques-uns être nés d'eux-mêmes sans transition prochaine dans le passé littéraire, déconcertant les habitudes du goût et de la routine, c'est bien sur Alfred de Vigny que tombe en plein la remarque. »
Dans le recueil même qui porte la date de 1822, bien avant que le futur auteur de la Légende des siècles naquît au romantisme, Alfred de Vigny se proposait déjà de raconter en une série de petites épopées les migrations de Tâme humaine à travers les âges : « On éprouve, disait-il dans sa Préface, un grand charme à remonter par la pensée jusqu'aux temps antiques : c'est peut-être le même charme qui entraîne un vieillard à se rappeler ses premières années d'abord, puis le cours entier de sa vie. La poésie, dans les âges de simplicité, fut tout entière vouée aux beautés des formes physiques de la nature et de l'homme; chaque pas qu'elle a fait ensuite avec les sociétés vers nos temps de civilisation et de douleur, a semblé la mêler à nos arts ainsi qu'aux souffrances de nos âmes. A présent, enfin, sérieuse comme notre Religion et la Destinée, elle leur emprunte ses plus grandes beautés. Sans jamais se décourager, elle a suivi l'homme dans son grand voyage comme une belle et douce compagne.
« J'ai tenté dans notre langue quelques-unes de ses couleurs, en suivant sa marche vers nos jours. »
Et la disposition des poèmes qu'annonce cette Préface est tripartite aussi comme sera celle de la Légende des siècles : « Poèmes antiques, poèmes judaïques, poèmes modernes ». — « Livre mystique, livre antique, livre moderne ».
Mais le nom de précurseur serait un vain titre s'il suffisait pour le mériter d'avoir aperçu le premier une voie nouvelle, d'avoir de loin salué le but et de ne s'en être jamais plus approché.
Dans une direction au moins, Alfred de Vigny a été véritablement novateur, au sens le plus large et le plus méritoire du mot : il a créé la poésie philosophique en France. Jusqu'à l'apparition de Jocelyn en 1836, on ne dépassait guère, en effet, l'ode, la tallade et l'élégie, et nul poète, l'auteur de Moïse et à'Eloa excepté, ne se doutait que la musique des vers pût traduire des idées abstraites et rendre sensibles des thèses morales.
Cette priorité dont il savait tout le prix, Alfred de Vigny la revendiquait hautement. « Le seul mérite, écrivait-il dans une de ses Préfaces^ le seul mérite qu'on n'ait jamais disputé à ces compositions, c'est d'avoir devancé en France toutes celles de ce genre dans lesquelles une pensée philosophique est mise en -scène sous une forme épique ou dramatique, — Dans cette route d'innovation l'auteur se mit en marche bien jeune, mais le premier. »
Mais ce n'est pas seulement la priorité dans l'ordre des dates qu'il aurait eu droit de réclamer sur ses concurrents : il a été, à son heure, le plus haut représentant de la pensée poétique. Si Lamartine semble, en effet, plus riche, s'il a le vol plus majestueux,
l'essor de Vigny est plus puissant et plus assuré : autant la philosophie du chantre des Harmonies est nuageuse et inconsistante, autant celle du poète des Destinées est substantielle et forte, parce que l'une s'inspire plus des sentiments que des idées, tandis que l'autre, dépassant de bien loin la sphère étroite des émotions intimes, s'édifie sur un système général des choses.
Et par là aussi, par la vigueur et l'étendue de sa pensée, par le sens profond qu'il eut de l'au-delà, par l'intensité du rêve qu'il porta en lui, Alfred de Vigny est supérieur à Victor Hugo, dont le génie est ailleurs : dans la puissance de la vision pittoresque, dans l'intarissable fécondité de l'imagination, dans la souveraine maîtrise du travail technique.
Mais nulle part peut-être cette supériorité de la pensée poétique ne s'est plus nettement affirmée chez Vigny que dans celles de ses œuvres dont le point de départ était précisément le plus éloigné du domaine de l'intellect, et personne n'a mieux compris que lui cette vérité proclamée par Hegel, que « les passions de l'âme et les aûections du cœur ne sont matière de pensée poétique que dans ce qu'elles ont de général, de solide et d'éternel ». Aussi est-il le seul de nos poètes qui ait eu une vision supérieure de la femme et de l'amour. Et pour s'en convaincre,
DERNIÈRES ANNEES. l'hOMME ET l'œUVRE. 147
il suffit de relire à la suite les quatre grands morceaux que la poésie amoureuse, comme on disait jadis, a produits en ce siècle, le Lac^ la Tristesse cT Olympia, le Souvenir et la Colère de Samson,
Lamartine n'a connu de Tamour que les extases tranquilles, les épanchements sacrés où les sens n'ont point de part, les émotions nobles et suaves qui ne laissent ni trouble ni remords, et il s'en est fait une sorte de religion sublime et passionnée, dont le Lac est le plus bel hymne, mais où l'image de la femme est si vague et si lointaine qu'elle semble presque absente.
Qu'est-ce, d'autre part, que la Tristesse d'Olympia^ sinon un admirable lieu commun poétique, un magnifique étalage des souffrances du cœur, un mor*ceau de lyrisme égal aux plus belles canzoni des maîtres italiens, mais d'où nulle idée de l'amour ne se dégage, parce que tout y est factice, que nul cri de l'âme ne s'y fait entendre et que nulle trace de passion vraie ne s'y révèle ?
Par excès contraire, la même critique s'applique au Souvenir : il a été écrit sous le coup d'une émotion trop voisine encore des événements qu'il rappelle, et l'imagination de l'auteur, asservie à une mémoire implacablement fidèle, comme il advient d'ordinaire à ceux dont la volupté est le seul principe d'inspiration, est loin d'avoir achevé son office
qui est d'épurer les passions du poète de ce qu'elles ont d'individuel et d'accidentel pour en dégager ce qu'elles contiennent d'impérissable et d'universel.
Seul Alfred de Vigny, dans la Colère de Samson^ s'est élevé jusqu'à une conception générale de la femme et de l'amour, conception grandiose et tragique, on l'a vu, et comparable à celle dont la tristesse désabusée de VEcclésiaste nous a légué la formule : « La femme est plus amère que la mort, et ses bras sont comme des chaînes ».
C'est par ce caractère d'universalité, dont tous ses écrits portent la marque profonde, qu'Alfred de Vigny est assuré de vivre dans l'avenir. Une génération distraite a pu le négliger parce qu'il a cherché de préférence ses sujets en dehors des préoccupations de son entourage et qu'il a le plus souvent habité une région supérieure aux vicissitudes de son époque. Mais ce qui lui aura nui auprès de ses contemporains le servira devant la postérité. Et lorsque, dans notre littérature, il ne restera plus du romantisme qu'une faible trace avec de grands noms, l'auteur des Destinées trouvera encore un puissant écho dans les âmes. Ce n'est, en effet, ni l'harmonie du style, ni l'éclat des images, ni même la vivacité des impressions qui sauvent une oeuvre de l'oubli. On ne survit à soi-même qu'à la condition d'avoir ûxé dans une forme expressive et originale quel«-
DERNIERES ANNÉES. l'hOMME ET L*ŒUVRE. 149
ques-uns des sentiments et des soucis éternels de l'homme. « On ne mérite pas le nom de poète tant que l'on n'exprime que des idées ou des émotions personnelles, et celui-là seul en est digne qui sait s'assimiler le monde. » Si cette belle parole de Gœthe est vraie, s'il n'est de véritable poésie que celle qui implique un système sur les choses divines et les choses humaines, Alfred de Vigny est assurément l'un de nos plus grands poètes; car nul n'a réalisé en lui une vision plus complète de l'univers, nul n'a posé avec plus de hardiesse le problème de l'âme et celui de l'humanité. A ce titre même, il n'appartient pas seulement à notre littérature nationale; il a sa place marquée aussi dans l'histoire générale des esprits, dans la lignée des Lucrèce, des Dante et des Gœthe, dans l'élite des grands inspirés qui se transmettent à travers les siècles le flambeau de la vie morale avec la tradition de la haute pensée poétique.