‹ Alfred de VignyChapitre 19 sur 20 · Voici le curieux passage de cette correspondance où · texte numérisé non relu

Voici le curieux passage de cette correspondance où

lui-même la continuelle application, et il écrivait dans son Journal sous les deux mots italiens : « Quelle paix implores-tu? Est-ce la paix du tombeau? L'astu trouvée du moins? Si tu ne Tavais pas? Si le tombeau était bruyant comme la vie, si tu entendais là, jusqu'à la dissolution de tout ton corps, le bruit des monstres qui te dévorent? Si ton âme entendait pour l'éternité le bruit des gémissements de la nature?

Vigny a évidemment relevé cette épitaphe, bien qu'il n'en ait pas indiqué la provenance :

Lord Byron à M, Hoppner^ Consul d'Angleterre à Venise,

« Bologne, 6 juin 1819,

(( J'ai découvert au cimetière de la Gertosa une ou plutôt deux belles épitaphes. L'une disait :

« Et l'autre :

Martini Luigi Implora pace^

Lucrezia Picini Implora eterna quiète,

« Et c'était tout. Mais il me semble que ces deux ou trois mots résument tout ce que l'on peut penser sur un pareil sujet; et la douceur de la langue italienne leur prête une exquise mélodie. Espoir, doute, humilité, ils expriment tout. £t peut-il être rien de plus pathétique et de plus réservé à la fois que cette prière : Implora, Elle et lui, tous deux sont las dp la vie, ils ne souhaitent plus que le repos, ils l'implorent pour l'éternité. Cela est beau comme une belle épitaphe grecque.

« De grâce, si vous résidez encore à Venise quand on m'y enterrera, faites graver sur ma tombe ces deux mots : Implora pace, et rien de plus. Je ne connais rien, chez les Anciens ni chez les Modernes, qui, à cent fois près, me satisfasse autant.... »

a Pauvre femme! pauvre femme î qu'avais-tu fait, qu*avais-tu souffert pour parler ainsi, et quelle main a écrit sur ta tombe le cri de ta vie ?

a Et moi, pourquoi me suis-je souvenu de ces mots depuis que je les ai lus dans les lettres du voyageur divin qui a rencontré ta tombe ?

« C'est que j'entends mon cœur qui, enfermé dans ma poitrine comme dans une tombe, implore la paix comme toi. »

Et la même supplication reparaît sans cesse dans sa correspondance avec son amie, la marquise de la Grange : « Implora pace ! » C'est le cri de Lucrèce, qui est aussi celui de Pascal : « Placidam pacem! La paix! la 'paix! »

Au point où s'était élevée sa pensée, elle échappait aux chagrins vulgaires, aux soucis mesquins qui assombrirent la vieillesse de tant d'écrivains illustres; et, quoi qu'on en ait dit, les déceptions personnelles qu'il avait pu éprouver comptaient pour peu dans sa tristesse. Il avait assisté sans récrimination ni rancune à l'échec de la grande expédition romantique, au naufrage en vue des terres promises, à la discorde et à la dispersion des chefs. Il avait vu sans amertume les faveurs du public s'éloigner de lui, et entendu sans jalousie les clameurs tumultueuses qui glorifiaient ses rivaux. Il se résignait sans murmure à la loi fatale qui n'assigne

aux talents les plus originaux qu'un temps pour captiver les esprits, et qui les remplace aussitôt par des talents plus jeunes. La Divine Comédie lui était trop familière pour qu*il ne connût pas les mélancoliques paroles que le peintre Oderic adresse à Dante, au Xle chant du Purgatoire : a Après moi, disait cette âme en pâlissant, après moi Francesco de Bologne a tout l'honneur; après Gimabuë, Giotto, de sorte que la renommée de Fautre est déjà obscurcie ; après le premier Guido, un second Guido apparaît. Le bruit du monde n*est qu'un souffle de vent qui vient tantôt d'ici, tantôt de là, et change de nom en changeant de direction. »

Les causes de son désespoir étaient, on l'a vu, plus hautes et plus nobles.

N'ayant donc rien à regretter de cette vie, il attendait la mort sans crainte, sans impatience pourtant, puisque rien ne l'assurait que le tombeau ne ménage pas à l'homme une déception suprême.

Il entrait dans la vieillesse lorsqu'il subit les premières atteintes d'un mal terrible, impitoyable, le cancer. Alors, après les tourments du cœur et de la pensée, il connut aussi, jusqu'à l'excès, la douleur physique. La pire de toutes les souffrances, celle-ci, parce qu'elle est la plus inexplicable et la plus inutile, parce qu*à un certain degré elle atteint aussi le moral et qu'à la longue, suivant la belle parole de

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sainte Thérèse, « elle réduit Tâme à ne savoir plus que devenir ». — Il supporta héroïquement cette épreuve nouvelle. Son souci de la pudeur, sa répugnance des laideurs physiques Tempéchaient de nommer son mal. Quand par hasard il en parlait, il trouvait moyen de Tennoblir par sa façon poétique de le désigner ou d*en décrire les ravages. « Je suis, écrivait-il à un ami, accablé des lassitudes de cette lutte contre le vautour que Prométhée m*a légué. 11 me dévore avec une cruauté inouïe*. »

Le 17 septembre 1863, après une lente agonie, son corps cessa de souffrir; et, si la mort est, comme le croyait Platon, « un sommeil sans aucun songe », si vraiment elle procure la paix et l'oubli, son âme aussi connut enfin le repos.

Tql fut 'homme. Quelle trace laissait-il derrière lui?

A le considérer d'abord comme écrivain, Alfred de Vigny se détache nettement des autres Romantiques, Sous certains rapports, même, il fait avec eux un contraste absolu. A leur brillante facilité, à leur prodigieuse abondance, au luxe outré de leur palette, il oppose un style toujours simple, pur,

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