‹ Alfred de VignyChapitre 3 sur 20 · L'Intermédiaire y XXIII · texte numérisé non relu

L'Intermédiaire y XXIII

village de Bordeaux de Vigny est sur la route et au bord de l'eau, en effet, comme le dit son nom. Le château est dans un fond et flanqué de quatre grandes tours. Je me souviens que les officiers de mon bataillon, charmés, disaient-ils, d*être chez moi, voulurent être reçus par moi à Vigny, et je leur donnai un assez mauvais déjeuner dans la mauvaise auberge du pauvre village. J'avais dix-neuf ans, lors de ce déjeuner de sous-lieutenants; j'étais rose et blond, marchant à pied sur la grande route à la tête de mes vieux soldats, et si fier de mon épaulette que je ne l'aurais pas changée contre les tours dont je n'avais plus que le nom, pas plus que je n'eusse changé mon repas militaire contre les festins de mes pères, dont la fumée a noirci les vieilles cheminées. »

Le récit est joli; mais, des faits historiques sur lesquels il repose, pas un n'est exact : la terre de Vigny n'a pu être achetée en 1554 par le cardinal d'Amboise qui n'était plus de ce monde depuis quarante-quatre ans; elle ne fut pas non plus la propriété du chancelier de l'Hôpital qui mourut à vingt lieues de là, au château de Vignay, et non pas en 1568, mais en 1573; elle fut, il est vrai, possédée par le connétable de Montmorency, mais c'était avant que d'être acquise par les Saint-Pol; enfin, jamais elle n'échut à la branche de cette famille dont un

membre épousa, au xviii<> siècle, une demoiselle de Vigny; et, par suite, à aucune époque elle n'a appartenu aux ancêtres du poète.

Mais cette prétention ne fut, chez Alfred de Vigny, qu'un travers de jeunesse. Il reconnaîtra un jour qu'il est dans les choses de l'esprit un principe supérieur d'aristocratie et que la noblesse de l'âme prime celle du sang. Il ne déroulera plus alors la longue lignée de ses aïeux que pour les subordonner à lui-même et se proclamer le véritable chef de leur race. Et s'adressant à une amante mystérieuse, il s'écriera :

Si l'orgueil prend ton cœur quand le peuple me nomme,

Que de mes livres seuls te vienne ta fierté.

J'ai mis sur le cimier doré du gentilhomme

Une plume de fer qui n'est pas sans beauté.

J'ai fait illustre un nom qu'on m'a transmis sans gloire.

Qu'il soit ancien, qu'importe? il n'aura de mémoire

Que du jour seulement où mon front l'a porté.

Dans le caveau des miens plongeant mes pas nocturnes, J'ai compté mes aïeux suivant leur vieille loi. J'ouvris leurs parchemins, je fouillai dans leurs urnes Empreintes, sur le flanc, des sceaux de chaque roi. A peine une étincelle a relui dans la cendre. C'est en vain que d'eux tous le sang m'a fait descendre; Si j'écris leur histoire, ils descendront de moi.

Leur nom, d'ailleurs, paraît peu dans l'histoire : à peine quelques menticms çà et là dans les Mémoires

du XVII® et du xviii® siècle, dans le Journal du duc de Luynes par exemple.

Presque tous servirent à Tarmée, et du plus rude service. Trop peu fortunés pour faire grande figure à Versailles, trop fiers pour se résigner aux petits emplois de cour, ambitieux pour toute récompense

D'apposer Saint«Louis en croix sur leur cuirasse,

ils revenaient, leurs campagnes terminées, vieillir et mourir sur leurs terres de Beauce, « au Tronchet, à Emarville, Moncharville, Isy, Frêne, Jonville, Gravelle et autres lieux », chaque génération nouvelle accroissant ainsi l'héritage moral, la forte tradition d'honneur et de désintéressement qu'elle tenait de ses devancières.

M. de Vigny, père du poète, ancien ofiBcier blessé à la guerre de Sept Ans, avait, aux premières heures de la Révolution, contracté mariage avec une personne d'une exquise beauté physique et d'une rare distinction morale, la fille de M. de Baraudin, chef d'escadres de la marine royale. Jetés par la Terreur dans les prisons de Loches, les deux époux avaient continué d'habiter la ville après Thermidor, et, le 27 mars 1797 *, un fils leur était né qui reçut les prénoms d'Alfred-Victor.

1. Cette date, sur laquelle des doutes se sont longtemps élevés, est formellement établie par Tacte de naissance cî-

Conduit fort jeune à Paris, Tenfant fut placé de bonne heure au collège.

Ses premières impressions dans ce milieu nouveau furent toutes de tristesse et d'effroi : l'égoïsme et la malignité de ses camarades, l'indifférence hautaine des professeurs, la rigueur de la discipline, la froide austérité des locaux et des cours, cette absence complète de douceur et de tendresse dans les êtres et les choses lui étreignirent si dure-

dessous, extrait des archives de Loches, et qui n*a pas encore été publié.

« Aujourd'huy huit germinal an cinq de la République <c française une et indivisible à quatre heures du soir. Devant (( moy Jean Picard-Ouvrard, agent municipal de la commune « de Loches, soussigné. Est comparu à la maison commune « de Loches le citoyen Léon Pierre Devigny accompagné du « citoyen Joseph Nogerée, propriétaire, âgé de cinquante- « cinq ans, et de la citoyenne Rose Charles Maussabré, « épouse dudit Nogerée, âgée de quarante-cinq ans domi- « ciliés de cette commune ; lequel m'a déclaré que la citoyenne a Marie Jeanne Amélie Baraudin, son épouse en légitime « mariage est accouchée hier sur les dix heures du soir, dans « son domicile situé faubourg de Gesgon en cette commune, cr d'un enfant mâle qu'il m'a présenté et auquel il a donné « les prénoms de Alfred-Victor. D'après cette déclaration « que le citoyen Joseph Nogerée et la citoyenne Rose Charles « Maussabré ont certifiée véritable, j'ai rédigé le présent acte « en présence du citoyeti Léon Pierre Devigny, perre de l'en- « faut et des deux témoins ci-dessus dénommés qui ont signé « avec moy.

(( Fait à la maison commune de Loches les jour, mois et (Y an que dessus.

« Signé : Nogerée, Maussabré, Denogéréé, Sophie de « Baraudîn, Baraudin, Léon Devigny, Picard-Ouvrard, (( adjoint. »

ment le cœur, qu'il en garda pour jamais une teinte de mélancolie dans Tesprit*. Mais, des deux facultés qui devaient dominer sa vie morale, la sensibilité n* était pas seule à s'exercer en lui, et déjà l'imagination, s'éveillant, le consolait par ses premiers enchantements.

C'était le temps, en effet, où commençait la grande épopée impériale, et le souffle de gloire qui emportait alors vers Napoléon les esprits les plus réfléchis faisait tourner toutes les jeunes têtes. Jamais la vie n'avait offert aux adolescents de si radieuses perspectives, jamais elle ne leur avait fait des promesses plus magnifiques. Dans leurs cœurs, des fanfares guerrières résonnaient sans cesse; et dans leurs songes passait et repassait, comme une vision éblouissante, l'Empereur avec ses douze maréchaux, sa Garde et sa Grande Armée.

L'âme du jeune Vigny s'ouvrait plus qu'une autre à ces influences extérieures : « La guerre était debout dans le lycée, écrira- t-il un jour; le tambour étouffait à mes oreilles la voix des maîtres, et la voix mystérieuse des livres ne nous parlait qu'un langage froid et pédantesque. Nulle méditation ne pouvait enchaîner longtemps des têtes étourdies

1. « Le collège bien triste et bien froid me faisait mal par mille douleurs et mille afflictions. » Lettre à Brizeux^ 2 août 1831.

sans cesse par les canons et les cloches des Te Deum !

« Les maîtres mêmes ne cessaient de nous lire les bulletins de la Grande Armée, et nos cris de Vive l'Empereur! interrompaient Tacite et Platon. Nos précepteurs ressemblaient à des hérauts d^armes, nos salles d'étude à des casernes, nos récréations à des manœuvres, et nos examens à des revues.

« // me prit alors un amour vraiment désordonné de la gloire des armes. »

A seize ans et demi, cette passion s'exaltant, il ne laissa de trêve à ses parents qu'on ne lui eût permis d'abandonner ses classes et d'entrer dans l'armée.

On était aux sombres jours de 1814. L*Empire n'était plus. Mais l'orage qui l'avait emporté grondait encore, et personne ne croyait au calme durable de la paix.

La Maison militaire du roi, qui venait d'être rétablie, cherchait précisément à se recruter au sein des familles aristocratiques : elle ne trouvait à enrôler que des enfants, comme si les hécatombes de vingt années de guerre eussent pris tous les hommes. Malgré son extrême jeunesse, Alfred de Vigny fut aussitôt pourvu d'un brevet de sous-lieutenant aux escadrons nobles des Gendarmes rouges , tandis que, dans une disposition d'esprit toute semblable,

Alphonse de Lamartine, de sept ans plus âgé, entrait aux Gardes du corps.

Huit mois plus tard, bien que très souffrant d'une blessure à la jambe, le jeune Garde rouge chevauchait sur la route de Gand, derrière la berline de Louis XVIII, et durant les Cent-Jours il suivit le sort de la cour exilée.

Un vif désappointement l'attendait à son retour à Paris. Les escadrons de la Maison rouge, dont le luxe, Tarrogance et les privilèges avaient soulevé pendant la première Restauration Tanimosité de toute Tarmée, étaient licenciés et leurs officiers versés dans les compagnies de la Garde à pied. Le sacrifice inattendu de son bel uniforme écarlate, de son cheval et de son équipement, dont sa naïveté enfantine était si fière, fut un coup pour le jeune sous-lieutenant. C'était la dernière de ses illusions de gloire militaire qui s'évanouissait ainsi. En quelques semaines, elles étaient toutes tombées;; à chaque pas qu'il avait fait sur la route de Flandre, quelqu'une était restée derrière lui. Il avait rêvé les marches victorieuses en pays ennemi : on lui avait fait escorter les voitures et les bagages d'une cour fugitive; il s'était vu entrant, musique en tête, triomphalement fi Vienne, à Berlin : il était revenu tristement dans Paris, à la suite d'un roi qui ne montait même pas à cheval et sous la protection d'armées

étrangères. Et maintenant, plus de champs de bataille, plus d'honneur , plus d'imprévu; mais chaque jour le terrain de manœuvre, la caserne et toutes les misères du service de garnison.

Il se produisit alors chez Alfred de Vigny ce que Ton constate chez ces plantes vigoureuses auxquelles un obstacle soudain intercepte la lumière ou Teau et qui par de brusques détours trouvent d'instinct une autre issue à leurs tiges et à leurs racines. Subitement distraites de leur premier objet, ses facultés, cherchant ailleurs leur emploi, se tournèrent vers la vie intérieure et la rêverie poétique.

A ce point de vue, le milieu nouveau où les circonstances l'avaient placé était plus favorable qu'il ne semblerait dès l'abord. La vie militaire du temps de paix offre en effet, offrait alors surtout par le contraste qu'elle présentait avec l'ère précédente, des conditions assez propices au développement intime et comparables sous plus d'un rapport à celles que la vie monastique réunit si ingénieusement.

La régularité des exercices, la monotonie des occupations quotidiennes, l'importance accordée aux pratiques extérieures, loin de nuire à la pensée, la disciplinent en la ramenant à intervalles réguliers sur elle-même; et c'est ainsi qu'une forme d'existence, si médiocre à tant d'égards, a pu devenir

pour certaines âmes une très forte école d'originalité morale et intellectuelle.

Dès Fenfance il avait eu le goût, la passion de la lecture. Lamartine et Victor Hugo ont souvent raconté qu'ils s'étaient nourris, dans leurs plus tendres années, des œuvres les plus fortes de la pensée humaine, et que c'était leur habitude de porter avec eux dans leurs promenades la Bible, Tacite, Eschyle; je crois même qu'à la longue, par une de ces illusions rétrospectives qui sont si communes chez les grands hommes, ils avaient fini par se le persuader à euxmêmes. Alfred de Vigny ne s'est point ouvert de ce sujet au public; mais ses lettres, ses cahiers de notes et de souvenirs, attestent que le soir, au retour du collège, il dévorait les livres de la bibliothèque paternelle, tous les ouvrages d'histoire qui tombaient sous sa main, la Bible et surtout l'Aiicien Testament, les philosophes du xviii® siècle, enfin les écrivains de l'antiquité hellénique et particulièrement Homère qu'il traduisait du grec en anglais, s'amusant à comparer ensuite sa traduction à celle de Pope.

Alors donc qu'il servait encore aux escadrons de la Maison du roi, son instinct et « un invincible amour de l'harmonie » L'avaient sollicité à écrire en vers, et, de cette première tentative, une pièce charmante, la Dryade, nous est restée. Deux pasteurs rivaux célèbrent en strophes alternées, l'un les

ivresses de la passion sensuelle, Fautre les extases de l'amour pur ; une Dryade est leur arbitre :

Ida! j'adore Ida, la légère Bacchante,

chante Ménalque.

Un jour, jour de Baccbus, loin des jeux égaré,

Seule je la surpris au fond du bois sacré :

Le soleil et les vents, dans ces bocages sombres,

Des feuilles sur ses traits faisaient flotter les ombres ;

Lascive, elle dormait sur le thyrse brisé ;

Une molle sueur, sur son front épuisé.

Brillait comme la perle en gouttes transparentes

Et ses mains, autour d'elle, et 'sous le lin errantes,

Touchant la coupe vide, et son sein tour à tour,

Redemandaient encore et Bacchus et l'Amour.

Et Bathylle reprend :

C'est toi que je préfère, ô loi, vierge nouvelle.

Rougissante, elle vint pour la première fois. Ses bras blancs soutenaient sur sa tête inclinée L'amphore, œuvre divine aux fêtes destinée.

Qu'emplit là molle poire, et le raisin doré, Et la pêche au duvet de pourpre coloré ; Des pasteurs empressés l'attention jalouse L'entourait, murmurant le nom sacré d'épouse; Mais en vain : nul regard ne flatta leur ardeur; Elle fut toute aux dieux et toute à la pudeur.

Ces vers, que Ton croirait transcrits de l'Anthologie grecque, rappellent ou plutôt annoncent la manière fraîche et plastique d'André Ghénier; car en 1815 on continuait . d'ignorer qu'un grand poète avait suc-

combé le 7 thermidor, et quatre années devaient s'écouler encore avant que son œuvre exquise fût révélée au public ^

De cette période où le jeune officier préludait ainsi à la poésie, une gracieuse élégie, Symétha^ et quelques fragments nous restent encore. Mais à peine avait-il accordé sa lyre dans ce ton, qu'il changeait aussitôt d'iiispiration . Déjà la vision légère des choses ne lui suffisait plus ; il lui fallait les pénétrer d'une vue plus profonde, saisir entre elles des rapports plus délicats; et toutes ses rêveries se terminaient en méditations .

Les traces de cette disposition sont visibles dans un petit recueil de vers qu'il publia sans nom d'auteur en 1822 et qui passa d'ailleurs inaperçu * : elle

1. Sainte-Beuve, dans un article des Nouveaux Lundis célèbre par sa malveillance a l'égard d'Alfred de Vigny, a formellement accusé l'auteur de la Dryade et de Symétha d'avoir « vieilli ces pièces de cinq années », pour échapper au reproche de s'être inspiré d'André Ghénier. A la rigueur, Alfred de Vigny pouvait connaître les trois ou quatre fragments d'églogues qui avaient paru jusqu'alors, perdus dans un numéro du Mercure ou rejetés dans une note du Génie du christianisme 'y mais rien n'autorise à croire qu'il ait antidaté ses premières productions poétiques. D'ailleurs, Sainte- Beuve n'appuie son accusation d'aucune preuve : il se borne à affirmer.

2. Ce recueil (1 vol. in-8) porte le simple titre de Poèmes. Il ?e compose de deux parties, dont l'une renferme Héléna^ poème en trois chants supprimé dans toutes les éditions postérieures, et dont l'autre se divise en Poèmes antiques

se manifeste avec éclat dans le poème de Moïse qui, écrit aussi en 1822, ne parut que quatre ans plus tard. .

Moïse personnifie la solitude de Tâme dans le génie.

Tandis qulsraël plante ses tentes aux confins de la terre promise, le législateur hébreu gravît, un soir, les pentes du mont Nébo pour se rendre à rappel de Dieu.

Sur le yastc horizon promenant un coup d'œil,

II voit d'abord Phasga, que des figuiers entourent;

Puis, au delà des monts que ses regards parcourent,

S'étend tout Galaad, Ephraïm, Manassé,

Dont le pays fertile à sa droite est placé ;

Vers le midi, Juda, grand et stérile, étale

Ses sables où s'endort la mer occidentale ;

Plus loin, dans un vallon que le soir a pûli,

Couronné d'oliviers, se montre Nephtali;

Dans des plaines de fleurs magnifiques et calmes,

Jéricho s'aperçoit, c'est la ville des palmes ;

Et, prolongeant ses bois, des plaines de Phogor,

Le lentisque touffu s'étend jusqu'à Ségor.

Il voit tout Ghanaan, et la terre promise,

Où sa tombe, il le sait, ne sera point admise.

Il voit; sur les Hébreux étend sa grande main.

Puis vers le haut du mont il reprend son chemin.

Parvenu au sommet de la montagne sainte, seul, face à face avec Dieu, il lui ouvre son âme et implore

(la Dryade y Symétha, la Somnambule), Poèmes judaïques (la Fille de Jephté^ le Bain, la Femme ctdultère)^ PoÈMES modernes (la Prison, le Bal, le Malheur),

de mourir. Une lassitude immense pèse sur son cœur; car depuis que le souflQe divin Ta pénétré, il a vécu, grande âme dépareillée, sevré des tendresses humaines. Du plus loin qu'ils Tapercevaient, les hommes se disaient :

Il nous est étranger ; Et leurs yeux se baissaient devant mes yeux de flamme; Car ils venaient, hélas ! d'y voir plus que mon âme. J'ai vu l'amour s'éteindre et l'amitié tarir; Les vierges se voilaient et craignaient de mourir. M'enveloppant alors de la colonne noire, J'ai marché devant tous, triste et seul dans ma gloire, Et j'ai dit dans mon cœur : Que vouloir à présent ? Pour dormir sur un sein mon front est trop pesant, Ma main laisse l'effroi sur la main qu'elle touche, L'orage est dans ma voix, l'éclair est sur ma bouche ; Aussi, loin de m|aimer, voilà qu'ils tremblent tous. Et, quand j'ouvre les bras, on tombe à mes genoux.

Tant que sa mission n'était pas accomplie, il a porté sans murmure le fardeau de sa grandeur; mais aujourd'hui que la pensée du salut d'Israël ne soutient plus son courage, il succombe sous le poids de ses tristesses accumulées, et, comme un refrain douloureux répété de strophe en strophe, son âme exténuée exhale cette prière vers Dieu ;

O Seigneur, j'ai vécu puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre !

Quelle fatigue de sa supériorité I Quelle mélancolie de sa toute-puissance I Quelle poignante misère que

celle de ce grand génie qui aspire à la mort comme à la seule chose qui lui soit désormais commune avec tous les hommes I Est-ce la profondeur de la pensée, la noblesse des formes, la solennité de l'inspiration? Mais la lecture de ces strophes évoque impérieusement à Tesprit Firnage colossale du Moyses surgens de Michel-Ange, comme si une secrète parenté unissait l'œuvre du poète au chef-d'œuvre de l'artiste et que Tune ne fût venue que pour compléter et interpréter l'autre.

Le Moïse était à peine achevé, que la grande idée dont il est le symbole se représentait à l'imagination d'Alfred de Vigny. Mais, cette fois, d'autres fibres, plus intimes, plus profondes, vibraient en lui, et, l'émotion se transposant, un poème exquis, jE'/oa, naissait de sa rêverie (1823).

Eloa est la peinture de l'amour dans sa nuance la plus délicate, la pitié. D'une larme versée par 4e Christ au tombeau de Lazare et recueillie par des séraphins, est née parmi les anges une créature d'une ineffable beauté : Dieu l'a nommée Eloa.

Elle apprend un jour qu'un de ses frères célestes, le plus beau de tous, gémit dans les ténèbres pour avoir jadis encouru la malédiction divine; mais, loin de frémir d'horreur à cette révélation, la vierge sent éclore en son cœur un émoi plein de dguceur et de

mélancolie : c'est la pitié et c'est Tamour. Dès lors, plus de paix pour elle.

Les cantiques sacrés troublaient sa rêyerie, Car rien n'y répondait à son âme attendrie.

Et toujours dans la nuit un rêve lui montrait Un ange malheureux qui de loin l'implorait.

Obsédée par cette vision suppliante, elle ouvre, un soir, ses ailes d'or et descend jusqu'aux lieux où le Réprouvé subit son exil éternel.

L'ange maudit n'a rien perdu de sa beauté, la flamme de ses yeux ne trahit pas la laideur de son âme, et c'est d'une voix douce qu'il interpelle Eloa rougissante :

Je suis un exilé que tu cherchais peut-être.

Je suis celui qu'on aime et qu'on ne connaît pas. Sur rhomnie j'ai fondé mon empire de flamme.

Dans les désirs du cœur, dans les rèvcs de l'âme, Dans les désirs du corps, attraits mystérieux. C'est moi qui fais parler l'épouse dans ses songes ; La jeune fille heureuse apprend d'heureux mensonges ; Je leur donne des nuits qui consolent des jours; Je suis le roi secret des secrètes amours.

J'ai pris au Créateur sa faible créature;

Nous avons, malgré lui, partagé la nature :

Je le laisse, orgueilleux des bruits du jour vermeil.

Cacher des astres d'or sous l'éclat d'un soleil ;

Moi, j'ai l'ombre muette, et je donne à la terre

La volupté des soirs et les biens du mystère.

Et suivant du regard l'effet de ses paroles perfides, le séducteur déploie, pour achever de troubler sa victime, le merveilleux décor et toutes les puissances voluptueuses d'une nuit d'amour :

Sitôt que, balaircé sous le pâle horizon.

Le jBoleil rougissant a quitté le gazon,

Innombrables esprits, nous volons dans les ombres

En secouant dans l'air nos chevelures sombres;

L'odorante rosée alors jusqu'au matin

Pleut sur les orangers, le lilas et le thym.

La nature, attentive aux lois de mon empire,

M'accueille avec amour, m'écoute et me respire ;

Je redeviens son Ame, et pour mes doux projets,

Du fond des éléments j'évoque mes sujets.

Convive accoutumé de ma nocturne fête,

Chacun d'eux en chantant à s'y rendre s'apprête.

Vers le ciel étoile, dans l'orgueil de son vol,

S'élance le premier l'éloquent rossignol;

Sa voix sonore, à l'onde, à la terre, à la nue.

De mon heure chérie annonce la venue;

Il vante mon approche aux pâles alisiers,

Il la redit encore aux humides rosiers ;

Héraut harmonieux, partout il me proclame ;

Tous les oiseaux de l'ombre ouvrent leurs yeux de flamme.

L'hymne de volupté fait tressaillir les airs, Les arbres ont leurs chants, les buissons leurs concerts, Et, sur les bords d'une eau qui gémit et s'écoule, La colombe de nuit languis samment roucoule.

Puis il s'écrie :

La voilà sous tes yeux l'œuvre du Malfaiteur; Ce Méchant qu'on accuse est un consolateur

Qui pleure sur l'esclaTe et le dérobe au maître, Le sauve par l'amour des chagrins de son être. Et, dans le mal commun lui-même enseveli, Lui donne un peu de charme et quelquefois l'oubli.

Trois fois, en écoutant ces paroles qui sonnent si étrangement à Toreille d*une habitante des cieux, Eloa s'est voilé le visage. Une lutte douloureuse se livre en son cœur entre la pudeur et Tamour. Mais elle ne peut déjà plus fuir. Née d'une larme de pitié, elle obéit à son instinct qui est d'aimer et de consoler. Vainement les voix d'en haut la rappellent : elle ne s'appartient plus.

Eloa, sans parler, disait : Je sais à toi ;

Et l'ange ténébreux dit tout bas : Sois a moi !

Sois à moi!

Tu n'as jamais compris ce qu'on trouve de charmes A présenter son sein pour y cacher des larmes. Viens, il est un bonheur que moi seul t'apprendrai; Tu m'ouvriras ton âme, et je l'y répandrai.

La pudeur est vaincue par la pitié. Eloa cède éperdue. Le ciel lumineux ne la reverra plus.

Telle est la trame légère de ce poème que Théophile Gautier proclamait « le plus parfait de notre littérature » et qui est assurément une des plus exquises inspirations de la poésie mystique. Rien n'y est réel, mais tout y est d'une vérité idéale absolue. On dirait que le style même a des transparences d'opale, et l'on ne peut rêver un coloris plus subtil, des

nuances plus délicates, des tons plus diaphanes. Seule, la Miranda de Shakespeare est douée d'un pareil charme de songe; mais je ne sais si Eloa n*est pas supérieure à sa sœur spirituelle, car, sous des formes plus frêles encore, elle concentre de plus puissantes énergies d*amour et de dévouement.

L'apparition de ces poésies marquait une heure importante dans notre histoire littéraire. Un esprit nouveau naissait en France.

Il venait en effet de se former à Paris un groupe de jeunes gens qu'unissait un même idéal littéraire, politique et religieux, idéal bien confus encore, où l'on distinguait seulement la tendance au mysticisme, le culte du moyen âge et de sa chevalerie, l'horreur des doctrines du xviii® siècle et de la Révolution, et par-dessus tout, cet éternel besoin de nouveauté qui est peut-être le plus puissant ressort de l'esprit humain.

Un journal bi-hebdomadaire, le Consers^ateur littéraire, leur avait d'abord servi d'organe, et le choix de ce titre indiquait qu'ils se réclamaient de Chateaubriand, maître alors du grand Conservateur, et qu'à ses côtés ils se proposaient de soutenir le même combat. Une revue mensuelle, la Muse française y succéda bientôt au journal, et les écrivains qui la composaient signaient Victor Hugo, Soumet, Guiraud, de Sainl-

Valry, Emile Deschamps et Alfred de Vigny. Elle avait pris pour épigraphe ces vers de Virgile :

Jam redit et Virgo

Jam nova progenies cœlo demittitur alto.

On se réunissait chez Nodier, d'abord dans le petit appartement de la rue de Provence, puis à l'Arsenal dont l'auteur de Trilhy venait d'être nommé le bibliothécaire.

De Vincennes où il tenait garnison, Alfred de Vigny se rendait assidûment à ces réunions. Une amitié soudaine l'unit à Victor Hugo dès qu'ils se rencontrèrent, intimité charmante d'âmes déjà faites quoique jeunes encore, mais plus enthousiaste que profondément tendre, véritable amitié de poètes et d'artistes, où l'imagination tenait plus de place que le cœur, et pareille à ces fleurs hâtives dont l'éclat et le parfum ne durent qu'un jour.

Lors de son mariage, en 1822, Victor Hugo s'était fait honneur d'être assisté d'Alfred de Vigny comme témoin. Et quelques mois plus tard, celui-ci lui avait rendu cette marque d'amitié en lui confiant le soin de publier durant son absence le poème à'Eloa.

Au mois de mars 1823, Alfred de Vigny avait, en efifet, quitté brusquement Paris. La guerre d'Espagne venait d'éclater, et le poète officier, rendu soudain à

ses premiers rêves, tenté par les glorieuses perspectives qui s'ouvraient inopinément à son activité, avait auisitôt réclamé et obtenu de faire campagne dans un régiment de ligne. Promu capitaine à cette occasion, il répondait aux compliments de son ami Adolphe de Saint- Valry : « Aujourd'hui, lendemain du jour de ma naissance, vient de m'arriver ce nom de capitaine auquel semblent seulement commencer les grandes choses de la guerre, et qui, le premier, donne un peu de liberté et quelque puissance. Avec ce grade m*est arrivée la nouvelle que j*irai en Espagne quand le régiment sera complet. Ainsi, je mérite vraiment toutes vos félicitations puisque je me vois certain de faire cette guerre à la Du Guesclin, et d'appliquer aux actions les pensées que f aurais pu porter dans des méditations solitaires et inutiles, »

Mais il était écrit que chaque étape de sa carrière militaire serait une déception pour Alfred de Vigny : en arrivant aux Pyrénées, sa brigade trouva Tordre de faire halte pour former réserve en deçà de *la frontière.

Après le premier découragement, la poésie lui servit cette fois encore à tromper son ennui. Au spectacle des Pyrénées, au voisinage de Roncevaux, il éprouva bientôt l'impression que H. Heine devait retrouver aux mêmes lieux et traduire dans les strophes charmantes à'Atta Troll : « Roncevaux,

lorsque j'entends résonner ton nom, il me semble que s'ouvre dans mon cœur la fleur bleue des souvenirs légendaires.... » Un cortège de visions héroïques se déroula soudain en lui. Et, demandant au rêve les émotions généreuses que la réalité lui refusait, il rendit à Tombre de Roland un éloquent et pathétique hommage :

Âmes des cheyaliers, reyenez-yons encor?

Est-ce yous qai parlez ayec la yoix du cor ?

Ronceyaux! Ronceyauxl dans la sombre yallée L'ombre du gprand Roland n'est donc pas consolée ! ^

Sous une inspiration différente, il créait encore sa Dolorida, héroïne d'amour touchante et passionnée, bien supérieure aux Andalouses de romance chantées plus tard par Alfred de Musset, vivante et vraie comme les Espagnoles de Mérimée, admirable d'énergie dans la vengeance lorsqu'elle jette pour adieu à son époux infidèle le terrible proverbe : « Jo amo mas à tu amor que à tu çida, — Ton amour m'est plus cher que ta vie. »

1. L'indication « écrit en 1825 » mise par Vigny à la suite du poème du Cor ne doit pas être prise au sens strict : « acheyé en 1825 » serait plus exact. Une lettre à A de Saint- Valry datée du printemps de 1823 prouye en effet qu'il composait alors son Roland,

Les belles strophes descriptiyes par lesquelles 8*ouyre le Cor méritent d'être notées. Ce tableau grandiose du paysage pyrénéen marque le premier essai de la poésie romantique dans un genre où la prose ayait depuis longtemps fait ses preuyes, — le genre pittoresque.

Enfin, pour que pas un instant ne demeurât innoccupé dans son inaction forcée, il se mettait avec ardeur à un grand travail dont le hasard de ses lectures lui avait donné Tidée. C'était la conjuration de Cinq-Mars, cette sombre tragédie qui jeta comme un voile funèbre sur Tagonie de Louis XIII et de Richelieu. Cette fois, il désertait la forme poétique, la seule où sa pensée se fût encore traduite. Il apercevait en effet dans le roman historique, dont Walter Scott n'avait exploité que les ressources pittoresques, des facilités particulières pour combiner les faits du passé en vue de leur attribuer « la plus grande signification morale » et pour en dégager ce qui l'intéressait par-dessus toute chose, « le spectacle philosophique de l'homme profondément travaillé par les passions de son caractère et de son temps ».

Sur le devant de la scène, trois acteurs seulement : Louis XIII, âme incurablement faible et toujours inquiète, fantôme de roi; Cinq-Mars, héros d'aventure, ambitieux par amour et passionné jusqu'au crime. Au-dessus d'eux, les dominant de toute la supériorité de son génie, l'impérieux Cardinal, disputant à la mort un dernier lambeau de puissance. Au second plan, la gracieuse et mélancolique Marie de Gonzague, la grande figure du malheureux de Thou, et enfin çà et là des comparses.

Gomme action, une suite rapide d'événements pathétiques, convergeant à l'épilogue sanglant du 12 septembre 1642.

Un succès très vif accueillit cet ouvrage. Jamais encore l'on n'avait si fortement évoqué les souvenirs de notre histoire nationale ni ranimé les âmes du passé. C'était la première fois aussi, depuis Chateaubriand et Mme de Staël, que la belle prose littéraire réapparaissait dans une œuvre d'imagination et qu'un roman était écrit d'un style aussi pur et coloré.

Pourtant il nous est difficile aujourd'hui de subir, sans nous défendre, le charme que les lecteurs contemporains trouvaient à Cinq-Mars, Les exigences que nous ont créées les progrès de la critique historique ne tolèrent plus les libertés grandes qu'Alfred de Vigny s'est permises avec la vérité positive des événements et des caractères. A la différence de Walter Scott, qui n'empruntait que l'esprit et le décor du passé pour des héros et des aventures imaginaires, Alfred de Vigny prenait à l'histoire non seulement le cadre et l'horizon, mais le sujet, les personnages, tout le tableau. Une telle méthode l'entraînait fatalement à altérer les faits les plus avérés comme à dénaturer les physionomies les mieux connues du passé.

Mais dans cette erreur même, une pensée

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philosophique lui servait d'excuse. Il croyait, avec tous les idéalistes, que les événements ne sont rien, que le seul fait véritable est le sentiment intérieur des hommes qui ont vécu; il croyait encore, avec Hegel et Garlyle, que « la vie de tout homme illustre a un sens unique et précis » et que chacun d'eux fut h son heure le représentant attitré de l'une des grandes formes poétiques, religieuses ou morales pour lesquelles l'humanité vit et meurt. Pénétré de ces idées, il revendiquait en faveur du romancier le droit de recomposer la biographie de ses personnages selon ridée générale dont ils furent jadis le type expressif et abrégé, de rétablir dans leur existence cette unité qu'on ne réalise jamais ici-bas, de faire servir ainsi leur mémoire â l'éclatante démonstration de quelque vérité immuable et supérieure *.

Les Poèmes antiques et modernes^ Moïse ^ Eloa, enfin Cinq-Mars avait placé rapidement Alfred de Vigny au premier rang de la jeune école romantique, et mis son talent au plein jour.

Mais aussi chacun de ces succès avait accentué le contraste entre l'importance de sa situation littéraire et la médiocrité de sa position militaire, et peut-être

1. On lit encore dans son Journal intime ces deux belles pensées : « L'humanité fait un interminable discours dont chaque homme illustre est l'idée.... Chaque homme n'est que rimage d'une idée de l'esprit général. »

en souffrait-il trop vivement. Au printemps de 1827, las d'attendre un avancement chaque jour plus incertain, il se démit de son grade et rentra dans la vie civile. Quelques mois plus tard, donnant un souvenir aux années qu'il avait passées à l'armée, il faisait ces confidences à son ami, le poète Brizeux : « Vous avez raison de vous représenter ma vie militaire comme vous faites. L'indignation que me causa toujours la suffisance dans les hommes si nuls qui sont revêtus d'une dignité ou d'une autorité me donna, dès le premier jour, une sorte de froideur révoltée avec les grades supérieurs et une extrême affabilité avec les inférieurs et les égaux. Cette froideur parut à tous les ministères possibles une opposition permanente, et ma distraction naturelle et l'état de somnambulisme où me jette en tout temps la poésie passèrent quelquefois pour du dédain de ce qui m'entourait. Cette distraction était pourtant, comme elle l'est encore, ma plus chère ressource contre l'ennui, contre les fatigues mortelles dont on accablait mon pauvre corps si délicatement conformé et qui aurait succombé à de plus longs services; car après treize ans, le commandement me causait des crachements de sang assez douloureux. La distraction me soutenait, me berçait, dans les rangs, sur les grandes routes, au camp, à cheval, à pied, en commandant même, et me parlait à l'oreille de poé-

sies et d'émotions divines nées de l'amour, de la philosophie et de l'art. Avec une indifférence cruelle, le gouvernement à la tête duquel se succédaient mes amis et jusqu'à mes parents ne me donna qu'un grade pendant treize ans, et je le dus à l'ancienneté qui me fit passer capitaine à mon tour. Il est vrai que dès qu'un homme de ma connaissance arrive au pouvoir, j'attends qu'il me cherche, et je ne le cherche plus. J'étais donc bien déplacé dans l'armée. Je portais la petite Bible que vous avez vue dans le sac d'un soldat de ma compagnie. J'avais Eloa, j'avais tous mes poèmes dans ma tête, ils marchaient avec moi par la pluie de Strasbourg à Bordeaux, de Dieppe à Nemours et à Pau; et quand on m'arrêtait, j'écrivais. J'ai daté chacun de mes poèmes du lieu où se posa mon front.... »

Depuis quelque temps d'ailleurs, il songeait à se marier. Il avait encore, malgré la venue de la trentième année, toute la grâce et la fraîcheur de l'adolescence. Lamartine, qui le fréquentait volontiers à cette époque, nous a laissé de lui un portrait charmant. Du plus loin qu'on l'apercevait, nous dit-il, on le remarquait à l'élégance aristocratique de son allure, a la noblesse sans affectation de ses attitudes, au goût et au style de sa toilette. Des cheveux fins et blonds, rejetés en arrière suivant la mode et que leur souplesse naturelle ondulait autour des

tempes; un nez droit et mince; des yeux d'un bleu de mer, toujours perdus en songe; un teint d*une pureté presque virginale et des lèvres d'un dessin exquis « donnaient à sa physionomie pensive et souriante quelque chose de la pudeur, de la grâce et de Tabaridon de la femme ». Et comme, à défaut de la fortune, il ajoutait encore à ces dons extérieurs un nom, un titre et l'auréole poétique d'une gloire naissante, les occasions de mariage ne lui avaient pas manqué. Du temps qu'il servait encore à la Garde royale, il avait troublé le cœur de la charmante Delphine Gay, alors dans le premier éclat de sa beauté, et s'en était lui-même assez vivement épris. Mme Sophie Gay avait conçu le rêve de les unir ; mais Mme de Vigny, la mère, très vaine de sa noblesse et du talent de son fils, y mit bon ordre.

Une lettre écrite, en août 1823, par Mme Gay h son amie Mme Desbordes Valmore nous édifie à cet égard : a Ce charmant Emile Deschamps connaît aussi M. de Vigny et je présume qu'en ce moment il vous a déjà amené le poète-guerrier. Je vous le dis bien bas, c'est le plus aimable de tous, et malheureusement un jeune cœur qui vous aime tendrement et que vous protégez beaucoup s'est aperçu de cette amabilité parfaite. Tant de talent, de grâces, joints à une bonne dose de coquetterie, ont enchanté cette âme si pure, et la poésie est venue déifier tout cela.

La pauvre enfant était loin de prévoir qu'une rêverie si douce lui coûterait des larmes; mais cette rçverie s'emparait de sa vie. Je l'ai vu, j'en ai tremblé, et après m'être assurée que ce rêve ne pouvait se réaliser, j'ai liaté le réveil. — Pourquoi? me direz-vous. — Hélas ! il le fallait. Peu de fortune de chaque coté : de l'un, assez d'ambition, une mère ultra, vaine de son titre, de son fils, et l'ayant déjà promis à une parente riche, en voilà plus qu'il ne faut pour triompher d'une admiration plus vive que tendre; de l'autre, un sentiment si pudique qu'il ne s'est jamais trahi que par une rougeur subite, et dans quelques vers où la même image se reproduisait sans cesse. Cependant le refus de plusieurs partis avantageux m'a bientôt éclairée; j'en ai demandé la cause et je l'ai, pour ainsi dire, révélée par cette question. Vous la connaissez et vous l'entendez me raconter naïvement son cœur. Le mien en était cruellement ému. »

Et la mère' ajoutait avec quelque dépit : « Gomment, pensais-je, n'est-on pas ravi d'animer, de troubler une personne semblable? Comment ne devinet-on pas, ne partage-t-on pas ce trouble? Et malgré moi j'éprouve une sorte de rancune pour celui qui dédaigne tant de biens. Sans doute il ignore l'excès de cette préférence, mais il en sait assez pour regretter un jour d'avoir sacrifié le plus divin senti-

ment qu'on puisse inspirer, aux méprisables intérêts du grand monde ».

Il semble qu* Alfred de Vigny prit Taventure avec assez de philosophie ; la jeunesse, la poésie, le succès ont une si merveilleuse vertu consolatrice I Et puis, l'heure des grandes passions n'avait pas encore sonné pour lui. Un jour viendra, après les violents orages, où il sera plus ému au souvenir seul qu'il ne l'avait été jadis au contact même de cet amour; et vingt ans plus tard, il adressera ces vers à celle qu'une ironie du sort, après l'avoir offerte au plus éthéré des poètes, réservait au plus prosaïque des hommes d'affaires :

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