‹ Alfred de VignyChapitre 4 sur 20 · PALEUR · texte numérisé non relu

PALEUR

A Mme Delphine de Girardin,

Lorsque sur ton beau front riait l'adolescence, Lorsqu'elle rougissait sur tes lèvres de feu, Lorsque ta joue en fleur célébrait ta croissance. Quand la vie et l'amour ne te semblaient qu'un jeu;

Lorsqu'on voyait encor grandir ta svelte taille.

Et la Muse germer dans tes regards d'azur;

Quand tes deux beaux bras nus pressaient la blonde écaille

Dans la blonde forêt de tes cheveux d'or pur ;

Quand des rires d'enfant vibraient dans ta poitrine Et soulevaient ton sein sans agiter ton cœur, Tu n'étais pas si belle en ce temps-là, Delphine, Que depuis ton air triste et depuis ta pÂleur.

La femme destinée à Vigny était une jeune anglaise, d'une rare beauté, miss Lydia Bunbury. Il l'avait

connue, en 1824, à Pau, où il tenait garnison, et i\ s'était vivement épris d'elle. Une influence littéraire s'ajouta peut-être aux raisons du cœur. Alfred de Vigny s'adonnait alors avec prédilection à la lecture des poètes anglais, particulièrement de Shakspeare et de Milton, de Moore et de Byron. Mademoiselle Bunbui^ lui apparut sans doute sous le voile charmant de leurs héroïnes. Le père avait exercé autrefois d'importantes fonctions à la Guyane et aux Indes. Égoïste, maussade, fantasque, il s'opposait au mariage*. Il finit par consentir. La cérémonie fut célébrée le 3 février 1825, à Pau, devant un pasteur de l'Église réformée. Les époux partirent aussitôt pour Londres. Leur union devait être heureuse, si l'on entend par là que leur entente domestique fut parfaite. Il lui demeura toujours attaché, d'autant plus dévoué qu'il lui était infidèle ; mais ils étaient trop différents, lui toute poésie, elle toute prose (une prose qui avait pourtant ses élégances), il la dominait de trop loin, elle lui était trop inférieure d'intelligence, pour que leurs vies morales pussent se pénétrer ; si bien que, pendant plus de trente années, leurs existences se déroulèrent l'une à côté de l'autre, paisiblement, sans se confondre, comme les eaux de deux affluents qui couleraient durant des lieues dans le même lit sans se mêler.

1. Sainte-Beuve rapporte une cnrieuse anecdote sur le compte de ce vieil original : « Lamartine était secrétaire

Cependant les grands jours du Romantisme étaient venus. La vie de l'esprit n'avait jamais été plus active en France, ni plus intense le mouvement des intelligences, ni plus vif l'éveil de toutes les facultés. Partout de larges perspectives s'ouvraient; une ardeur généreuse entraînait les esprits dans toutes les voies de l'art et de la littérature; et, passant sur toutes choses, un souffle de renouveau semblait annoncer le printemps d'un grand siècle. Autour de Victor Hugo, comme autour de Nodier cinq ans plus tôt, un cénacle s'était formé : Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Emile et Antony Deschamps, Alfred de Musset s'y rencontraient avec Balzac, Armand Bertin, Louis Boulanger, Achille et Eugène Dévéria, Eugène Delacroix et David d'Angers.

Une sympathie mutuelle, l'enthousiasme, la con-* fiance, je ne sais quoi encore d'expansif et d'ingénu unissait ces jeunes talents, de nature et de destinée si différentes. Plus«qu'aucun autre témoignage peutêtre, les relations d'Alfred de Vigny et de Sainte- Beuve attestent la vive ardeur, la fraternelle émulation

d'ambassade à Florence. M. Bunbury, lui fut présenté et fut invité par lui à dîner. Pendant le dîner l'Anglais dit à M. de Lamartine quMl avait une fille mariée à l'un des premiers poètes de France. Sur la demande du nom, il hésita et ne sut pas le dire. Lamartine énuméra alors les poètes en renom, et à chacun l'Anglais disait : « Ce n'est pas ça ». Mais Lamartine ayant nommé à la fin Alfred de Vigny, l'original répondit : « Oh! oui, je crois que c'est ça. »

qui animait le petit groupe romantique en ces jours qui devaient si tôt finir.

Sainte-Beuve venait de publier pour ses débuts son Tableau de la poésie française au xvi® siècle, qui rattachant le Cénacle de la Restauration à la Pléiade des Valois donnait comme un titre historique à l'école nouvelle. Alfred de Vigny lui écrivait aussitôt :

« Bellefontaine, 8 août 1828.

« Je ne résiste pas au besoin que j'ai de vous parler de votre beau livre, et en vérité comme je ne cesse de causer avec vous tous les jours depuis que je suis à la campagne, je puis aussi bien continuer par écrit cette douce conversation. Oui vraiment, je ne peux quitter votre ouvrage que pour en parler et aller dire à tout le monde : « Avez-vous lu Baruch? » et ensuite je m'enferme avec vous ou bien je vous emporte sous une allée où je marche tout seul, et je frappe sur le livre, et»je jette des cris de plaisir à me faire passer pour fou. Quel service vous rendez aux lettres, en relevant et rattachant ces anneaux perdus ou rouilles de la chaîne des poètes. Je ne puis croire que vous résistiez à nous donner un choix semblable de la Pléiade et de sa queue, ainsi entrelacé de prose et de poésie de vous-même; je le souhaite de toute mon ame.... »

A ces flatteuses avances Sainte-Beuve répondait

publiquement dans les Poésies de Joseph Delorme en plaçant l'auteur de Moïse et à'Eloa au premier rang de la Pléiade nouvelle et en le qualifiant de : « Chantre des saints amours, divin et chaste cygne ».

Et c'était alors entre eux, dans leurs lettres, leurs entretiens ou leurs vers, un incessant échange de souhaits, de compliments et de grâces. Quatre ans plus tard, dans les Consolations, l'enthousiasme de Sainte-Beuve montait plus haut encore, et dans Tune des pièces principales du recueil, intitulée : a à Alfred de Vigny », l'auteur accumulait sur son ami les éloges les plus dithyrambiques, les bénédictions les plus exaltées, les plus glorieuses prophéties. Parvenu au terme de son épître, de sa litanie plutôt, le poète éperdu, prosterné, s'écriait, le plus sérieusement du monde, vers son frère divin :

Et puis un jour, bientôt, tous ces maux finiront ; Vous rentrerez au ciel une couronne au front, Et vous me trouverez, moi, sur votre passage, Sur le seuil à genoux, pèlerin sans message.

Car c'est assez pour moi de mon Ame à porter. Et, faible, j'ai besoin de ne pas m'écarter.

Vous me trouverez donc en larmes, en prière.

Adorant du dehors l'écftit du Sanctuaire, Et, pour tâcher de voir, épiant le moment Où chaque hôte divin remonte au firmament.

Et si, vers ce temps-là, mon heure est révolue. Si le signe certain marque ma face élue.

Devant moi roulera la porte aux gonds dorés, Vous me prendrez la main et vous m'introduirez.

A quoi Vigny tout ému répondait aussitôt :

« 24 mars 1830.

« Merci cent fois, cher ami. Consolateur, puîssiez-vous être consolé ! Je vous écris les larmes aux yeux et ne sais vraiment quel éloge littéraire vous donner. Que je suis fier de revoir ce chant angélique qui porte mon nom ! A présent, je vais relire tout le livre avec ma tête si je puis, et plus tranquillement; mais vous me troublerez encore. Que vos vers sont parfaits! J'irai vous voir et vous embrasser bien tendrement. Croyez à toute mon admiration et à mon amitié impérissable. »

Assurément, à la distance où nous sommes, ce ton, ces effusions lyriques, cette exaltation mutuelle prêtent à sourire; mais sans doute il fallait cette atmosphère morale, ce degré de chaleur dans les âmes, pour produire l'extraordinaire moisson poétique de ces années heureuses. En moins de dix ans, les Méditations^ les Poèmes antiques et modernes , les Odes et les Orientales, les Consolations \ quelle récolte merveilleuse!

Les esprits songeaient maintenant à renouveler le théâtre.

Dès 1823, Stendhal avait engagé la polémique au nom de Shakespeare contre Racine, et, préludant aux grands combats, il avait entrepris une chevau-

chée hardie sur les terres classiques *. Quatre ans plus tard, la Préface de Cromwell avait eu la solennité d'une déclaration de guerre, puis Henri III âw ait inauguré le drame en prose. Ce fut Alfred de Vigny qui, au nom du drame poétique, livra la première bataille.

Le 24 octobre 1829, il faisait représenter au Théâtre -Français une traduction en vers d' Othello ou le More de Venise.

Pour la première fois, disait-on, on allait voir sur notre scène nationale, au lieu du Shakespeare de Letourneur a châtré et émondé » par Ducis; le grand Shakespeare dans la sincérité de son mâle et vigoureux génie.

A la vérité, il y avait bien de Tignorance et de la convention dans le subit enthousiasme des Romantiques pour Shakespeare. L'initiation au génie complexe de ce grand créateur d'âmes exige plus de calme, de réflexion et d'étude, et, si je puis dire, plus d'humilité qu'ils n'en apportaient. Avec sa finesse d'esprit habituelle, Henri Heine a marqué cela en traits excellents : « Les Français, écrivait-il

1. C'est en 1820, dans un article de Charles de Rémusat sur les Révolutions du théâtre y et en 1821, dans la Notice publiée par Guizot en tcte de sa traduction des Œuvres de Shakespeare, qu'apparaissent les premiers symptômes d'un réyeil du mouvement shakespearien en France ; mais ce n'est qu'en 1823 que s'engagent les polémiques.

dans une petite brochure de l'époque, sont trop les enfants de leurs mères, ils ont trop sucé avec le lait le mensonge social pour bien goûter ou seulement comprendre un poète, dont chaque parole respire la vérité de la nature. Il est certain que, depuis quelque temps, on remarque chez leurs écrivains une tendance effrénée à ce genre de naturel ; ils arrachent, pour ainsi dire, avec désespoir, leurs vêtements conventionnels, et se montrent dans la plus effrayante nudité; mais quelque lambeau à la mode qui reste pendu après eux témoigne du manque de naturel, qui est pour ce peuple une tradition, et provoque chez l'observateur allemand un ironique sourire. Ces écrivains me rappellent toujours les gravures de certains romans où sont représentées les amours immorales du xviii® siècle ; bien que les messieurs et les dames y soient dans le costume de nature, tel qu'on le portait dans le paradis terrestre, les uns ont conservé leurs perruques à queue, les autres leurs frisures à triple étage et leurs souliers à hauts talons *. »

Donc, que l'on comprît le génie de Shakespeare ou que l'on s'imaginât le comprendre, l'annonce à' Othello avait produit un vif émoi dans le camp romantique. « Cette future représentation d'Othello^

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