LA VIE
La Destinée l'avait fait aristocrate : « Le noô/e et Xignoble, disait-il, sont les deux noms qui distinguent le mieux, à mes yeux, les deux races d'hommes qui vivent sur la terre (3). » Pour lui, il était de race noble dans tous les sens du mot, « le gentilhomme par excellence », comme dit très justement Lamartine (4). Et, quelque effort qu'il ait jamais pu tenter pour se défaire de ce qu'il nommait un « préjugé (5) », la noblesse et
(i) Les Destinées, Poésies, p. i8i.
(2) La Maison du Berger, id., p. 196.
{"S) Journal, p. 71.
\^) Souvenirs et portraits, t, III, Paris, Hachette, 1872^ p. 143.
{S) Journal, p. 162 ; cf. id., p. 226, note.
Tancienneté de sa race, — qu'il s'exagérait d'ailleurs, — lui laissaient une volupté secrète, d'autant plus chère qu'elle n'osait s'avouer.
Si l'orgueil prend ton cœur quand le peuple me nomme, disait-il à Eva,
que de mes livres seuls te vienne ta fierté (i) !
Mais c'était là le vœu réfléchi et volontaire d'une âme haute, éprise des idées, et cherchant sa gloire en elles seules. Quand il s'abandonnait à l'instinct d'hérédité, plus fort que toute réflexion, il trouvait une joie solitaire
à compter ses aïeux suivant leur vieille loi (2).
Il falsifiait innocemment les papiers de famille, et mettait quelque fantaisie en ses tableaux généalogiques (3), pour pouvoir reculer ses origines dans le lointain du passé national, et s'ériger lui-même en créature
(i) L'Esprit pur, Poésies, p. 263.
(2)Id., id,
(3) Cf. Ernest Dupuy, La Jeunesse des Romantiqîies : Victor Hugo; Alfred de Vigny, Paris, Société française d'imprimerie et de librairie, 1905, i vol in-i8, p. 147 sqq.
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privilégiée. Deux sangs nobles, pensait-il, s'unissaient en lui : l'un, du Nord, avec la vigueur gauloise ; l'autre, du Midi, avec toutes les ardeurs romaines ; et « ces deux sangs s'étaient réunis dans ses veines pour y mourir (i) ». Ce manque même de postérité, cet arrêt simultané de deux races choisies, qui semblaient s'être épuisées en cette dernière et supérieure individualité, faisait autour de lui comme une solitude princière, où il se complaisait. Lui aussi, il se sentait un « fils de roi » .
Mais l'effort loyal de son esprit l'invitait à combattre ces obscurs « mouvements d'instinct » qui « pouvaient troublerses idées (2) » : « Etant né gentilhomme, il faisait l'oraison funèbre delà noblesse (3) » et constatait avec une intelligence sans amertume « l'invincible nécessité » qui emporte le monde moderne « vers une démocratie universelle (4) » . La Révolution de Juillet, en le débarrassant pour
(i) Mémoires inédils, cités par Ernest Dupuy, op. cit.^ p. 146.
{2) Joîirnal, p. 5i.
(3) Id., p. 356.
(4) Id., p. 78.
toujours « des gênantes superstitions politiques (i) », permit à ce royaliste de tradition (2) de s'acheminer vers l'idéal républicain, où l'appelait sa pensée. La pompe monarchique, où se déroulaient pourtant tous les souvenirs de ses aïeux, lui sembla désormais un archaïsme enfantin ; et « le moins mauvais gouvernement y> devint à ses yeux « celui qui se montre le moins, que l'on sent le moins et que l'on paye le moins cher (3) » . Les idées ne l'effrayaient point : Si Lamennais et Bûchez ne l'avaient pas entièrement converti à leur système, ils l'avaient troublé dans sa quiétude intellectuelle et lui avaient fait sentir dans le problème social le fond vivant de tous les problèmes politiques (4) : « L'amélioration de la classe la plus nombreuse, écrivait-il deux ans après la chute des Bourbons, et l'accord entre la capacité prolé-
(i) Id., p. 5i.
(2) Cf. Madame de Vigny, Conseils à mon fils, Le Sillo:^, 25 janvier 1905, p. 52. 11 faut lire ces « conseils » pour savoir de quelle « race noble » sortait Vigny (cf. aussi le numéro du 10 janvier.)
(Z) Journal, p. 95-96.
(4) Cf. Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, Paris, Calmanr.- Lévy, t. VI, p. 420.
taire et Thérédité propriétaire sont toute la question politique actuelle (i) ». Quelques années plus tard, discutant sur « l'avenir des peuples » avec un futur roi, il avait le courage de lui marquer son estime pour les écoles socialistes de Fourrier et de Saint-Simon, qui « ont jeté et répandu des germes féconds, et vulgarisé quelques principes utiles (2) :^. Il n'avait donc pas attendu 48, pour témoigner ses « sympathies à la belle et jeune République américaine (3) 2> et pour proclamer « le mâle gouvernement » de la République, le plus beau de tous les gouvernements,
{i) Journal, p. 67.
(2) Lettre au prince Maxirailien-Joseph de Bavière du 17 septembre 1839, Correspondance , p. 86 ; cf. un exposé de la doctrine Saint-Simonienne à2.ns Paris, Poésies, p. 170.
Derrière eux s'est groupée une famille forte, etc.
On trouvera la trace de ces préoccupations sociales jusque dans le dialogue de Rosette et de la duchesse : « J'ai un frère qui est fermier..., et il répète toujours que, lorsqu'on ne cultive pas la terre, on ne doit avoir de droit ni sur ses fleurs, ni sur ses fruits. — Tiens, ce que ta dis là n'a pas l'air d'avoir le sens commun. Mais je crois que cela mènerait loin en politique, si l'on voulait y réfléchir. » (Quitte pour la peur, scène I, Théâtre, II, p. 18.)
(3) Lettre à une puritaine (M"' Camilla Maunoir) du 14 mai 1848, Revue de Paris^ i5 août 1897, p. 692 ; cf. dé]2i Journal, i835, p. 95.
« celui de tous par chacun et de chacun par tous (i) >.
Ayant été conquis à la République par les idées, il croyait que la République devait se gouverner par elles ; il avait renoncé à son aristocratique dédain d'autrefois quand il jugeait « l'application des idées aux choses une perte de temps pour les créateurs de pensées (2) », et le solitaire du Maine-Giraud avait accepté de poser sa candidature à la Constituante en une longue profession de foi, tout ensemble hautaine et démocratique, où il se proclamait un homme de l'avenir, détaché du passé, où il chantait l'hymne delà République nouvelle, telle qu'il la rêvait, une République sereine, désintéressée, intellectuelle et sociale (3) . Plus tard même, quand l'horreur de la démagogie l'aura rallié à
(i) A une puritaine, lettre citée ; Aux Electeurs de la Charente, 27 mars 1848, à la suite de la Coryespondance publiée par Emma Sakellaridès, Paris, Calmann-Lévy [1906] i vol. in-i8^ p. 393.
(2) Stello, p. 285.
(3) Aux Electeurs de la Charente, loc. cit., Correspondance, p. 392-4; cf. dès 1841, l'allusion discrète au désir d'être député : « Je veux donc vous écrire. Messieurs (les députés), ce que j'aurais aimé petit-être à vous dire. » (De Mademoiselle Sedaine et de la propriété littéraire, Stello, p. 298.)
TEmpire, il ne renoncera pas encore à ce rôle de pasteur du peuple qu'il avait un instant convoité. Il désirera être gouverneur dû prince impérial, pour former une âme de choix au maniement des hommes (i). Il chantera la civilisation, les droits de « la famille humaine » , la sainte union des peuples dans les villes » et le devoir pour l'Europe d'imposer sa « culture » aux « hommes à la peau rouge (2) ». Il tentera de faire autour de lui l'éducation du suffrage universel ; il s'intéressera au développement intellectuel des institutrices de son village (3) ; il prêchera à ses paysans la nécessité de l'instruction pour tous et de l'école gratuite, « quand on veut régner et gouverner dans son pays (4) », quand on veut « armer l'homme contre les
([) Lamartine, Soîtvenirs et porlraiis, t. III, loc. cit., p. i58. Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. XI, p. 523.
(2) La Sauvag^e, Poésies, p. 21 3, et le commentaire de ce poème dans une lettre à Mlle Maunoir du 3i janvier 1843, Revue de Paris, i5 août 1897, p. 685.
(3) Cf. Lettre au docteur Monlalembert du 27 août i85o. Correspondance, p. 189-190 ; sur son souci de bien-être matériel et d'hygiène pour « les gens de sa maison », cf. Lettre à Mme Lachaud 1848, Correspondance ^ p. i53.
(4) Lettre à Mlle Maunoir de février 1849, Revue de Paris ^ i5 septembre 1897, p. 3oi.
coups du destin (i) ». Toutes ces velléités d'action politique et sociale trouvaient leur source dans cette « pitié sans borne, que lui inspiraient les hommes, ses compagnons en misère, et dans ce désir qu'il se sentait de leur tendre la main et de les élever sans cesse par des paroles de commisération et d'amour (2) ».
Pourtant la Destinée était plus forte, et les retours agressifs de la race renversaient dans la vie quotidienne ce républicanisme tout intellectuel et cette immense sympathie sociale dont il croyait envelopper l'humanité. Ce candidat à la députation attendait que les électeurs vinssent le chercher dans son immobilité solitaire : de loin, du haut de sa tour, il laissait tomber sur eux ses idées, sans vouloir les vivifier par sa présence, et refusait, je ne dis pas de « séduire le souverain juge » mais seulement de « l'entraîner » ou même
(i) Lettre à Phillippe Busoni du lo août i853, Correspondance, p. 271 ; cf. encore Léon Séché, Alfred de Vigny et son temps, op. cit., p. 347-9, ^* Journal, p. \Sg : « La majorité de la nation a besoin d'éducation professionnelle et spéciale. »
(2) Stello, p. 3i.
de « l'approcher (i). » Lui qui, dans ses méditations sur les peuples, avait acquiescé au « mouvement démocratique des esprits (2), » dès qu'il en sentit la poussée effective, recula dédaigneux et inquiet ; la « démocratie égalitaire, ensevelissant tout sous ses petits grains de sable amoncelés », lui parut un « désert (3) » ; le « cauchemar des prolétaires :^ devint un des derniers cauchemars de sa vie (4) ; il abandonna les « cités serviles »
comme les rocs fatals de l'esclavage humain (5) ;
et « devant les pas de cette foule » , — pour qui, dans le fond, il n'avait point l'âme fraternelle, — son mépris aristocratique laissa « tomber ime herse (6). » C'est ce qu'il appe-
(i) Aux Electeurs de la Charente, loc. cit., Coures pondance^ p. 394.
{2) Journal, p. 78.
(3) Id., Poèmes à faire: le Désert, p. 247-8 ; cf. encore : « Le niveau qu'on nomme égalité. » (Paris, Poésies^ p. 170) ;
« toute démocratie est un désert de sables »
(Les Oracles, id,, p. 202.)
(4) Lamartine, Soîive7tiys et portraits, t. III, loc. cit., p. 160. D'après Lamartine, Vigny se serait repenti sur la fin de sa vie d'avoir flatté le socialisme et de l'avoir « encouragé littérairement dans Chatterton. »
(5) La Maison du Berger, Poésies, p. 184.
(6) La Herse, ^ohm^ y Journal, p. 166-7..
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lait sans doute unir « un caractère républicain » aux <si manières polies de l'homme de cour ( I ) . »
Le même conflit, sous d'autres formesA remplit la tragédie silencieuse de sa vie : ^ Enfant, il avait dans son corps et dans son cœur « la délicatesse d'une petite fille (2). » <L Sa sensibilité était trop vive ; ce qui ne fait qu'effleurer les autres le blessait jusqu'au sang (3). » Les maîtres et les grands camarades du Collège impérial, plus tard les officiers supérieurs de l'armée, lui firent connaître trop tôt les froissements et la résistance de la société humaine ; ils rendirent <l les affections et les tendresses de sa vie écrasantes et disproportionnées » et les refoulèrent toutes pour toujours « dans le coin le plus secret du cœur... Le Docteur Noir seul parut en lui, Stello se cacha (4). 2> Et ce fut encore « une longue méprise » ou plutôt une nou-
(i) Journal, p. 234. « Notre folle nation a des mœurs monarchiques et aristocratiques, et des théories républicaines et démocratiques. » (Lettre à Mlle Maunoirdu 22 décembre 1849, Revue de Paris, i5 septembre 1894, p. So;.)
{2) Journal, Fragments de mémoires, p. 227.
(3) Chatterton, dernière nuit de travail, TItéàtre, I, p. 14.
{\) Journal, p. 61, 225-7, ^* Chatterton, loc. cit., p. 14.
velle trahison de la Destinée d'avoir jeté « dans une vie tout active une nature toute contemplative (i) 3>, — d'avoir donné comme métier à cet indépendant et à cet amoureux de la pensée celui-là même qui exigeait « la renonciation entière à la liberté de penser et d'agir (2) 3>, — d'avoir conduit l'héritier d'une « race religieuse et presque sacerdotale » (3) loin de la religion vers la libre recherche philosophique (4), — et d'avoir placé dans la fidélité au drapeau l'honneur d'un homme qui pensait à part soi : « bête comme un drapeau (5) ».
Pour se dérober à la souffrance de cette perpétuelle contradiction, la fuite seule offrait un remède. Il fallait tenter de se refaire une vie libre en marge de la Destinée,
ne ternir plus ses pieds aux poudres du chemin (6),
mais vivre seul et lointain en son rêve inté-
(i) Servitude ai grandeur militaires, p. i8.
(2) Id., p. 28.
(3) Cité par Mlle C. d'Orville, Lettre à Mme de Saint-Maur du 19 septembre i863, Revue de Paris, i5 juillet 1900, p. So;.
(4) Qî. Journal, Croyance ou Religion, p. i63-5.
(5) Slello, p. 281.
(6) La Maison du Berger, Poésies, p. 184.
rieur : « Consolons-nous de tout par la pensée que nous jouissons de notre pensée même, et que cette jouissance rien ne peut nous la ravir (i). » La^s^ilit]idg lui devint chaque j Qur plus chère ^ parce qu'elle lui ^ rendait toutes sesJorces(2) » , parœ^qu'jJLx pouvait mieux « écouter les^ pensée^ qui bourdonnaient en lui, comme une cloche toujours ag-itée (3) » : « La solitude est sainte.,, j elle est la source des inspirations (4) » ; son recueillement est « aussi saint que la prière (5) ». — Mais il n'est pas d'oratoire si solitaire et si haut bâti sur la colline, qui ne retentisse confusément des rumeurs de la foule dans les bas-fonds comme du gémissement de l'humanité sous la Destinée qui la broie. Seule, la nuit peut faire l'apaisement sur ces rumeurs : la vraie solitude est celle de la nuit. Tous les poètes, depuis Homère
{i) Journal, p. 91.
(2) Lettre à Pauline Duchambge du 6 octobre i838, Corres^ pondance, p. 75.
(3) Lettre à Mlle Maunoir du 4 septembre 184g, Revue de Paris, i5 septembre 1897, p. 3o5.
(4) Stello, p. 288, et Lettre sans date au docteur Brierre de Boismont, Correspondance, p. 3ii, note.
(5) Chatterton, dernière nuit de travail, Théâtre, I, p. 9.
jusqu'à Gautier, ont chanté la joie de « l'Aurore aux doigts de rose » ou du « Matin aux yeux gris » . Pour Vigny, l'aurore a toujours été la « triste » aurore, « l'affreuse aurore » ( i ) , « qui vient nous faire mal aux yeux avec ses vieux doigts de rose et le linceul blanc qu'elle jette sur les montagnes (2) ». C'est à la nuit, à la nuit noire que va toute sa tendresse : « Je suis une sorte d'oiseau de nuit » , disait-il avec un sourire (3). « Les heures de la nuit, quand elles sonnent, sont pour moi comme les voix douces de quelques tendres amies qui m'appellent et me disent, l'une après l'autre : Qu'as-tu ?... Ce sont les heures des Esprits, des Esprits légers, qui soutiennent nos idées sur leurs ailes transparentes et les font étinceler de clartés plus vives . Je sens que je porte la vie liôrement durant l'espace de te?nps qu'elles mesurent, . . Il est rare que ces chères compagnes
(i) Lettre inédite à Mme Lachaud de i855, citée par Paléologue, op. cit., p. i32.
(2) Lettre à Auguste Barbier du 20 juin 1860, Revue Bleue ^ 3 juin 1905, p. 680.
(3) Lettre à Mlle Maunoir du 9 février i852, Revue de Paris, i5 septembre 1897, p. 3i5.
ne m'apportent pas, comme un bienfait, quelque sentiment ou quelque pensée du ciel... 11 y a des heures néfastes : telle est pour moi celle de l'aube humide, tant célébrée, qui ne m'amène que l'affliction et l'ennui, parce qu'elle éveille tous les cris de la foicle, pour toute la démesurée longueur du jour , dont le terme me semble inespéré, . . / la vie, . . . c'est le calme adoré des heures noires qiti me la rend ( i ) . 3>
Ainsi dans ces heures divines de la nuit, il se retrouvait, selon son rêve,
arbitre libre et fier des actes de sa vie (2) ;
l'illusion lui venait, très douce, qu'il échappait à l'ongle du « vautour (3) », et pouvait monter libre dans le ciel des Idées. La nuit idéaliste l'affranchissait de la Destinée. Libération, hélas ! momentanée, car la servitude revenait avec le jour : k L'indépendance était
(i) Stella, p. I lo-i 1 1 ; « c'est toujours vers minuit, à l'heure des Esprits, que la Poésie devient ma souveraine maîtresse ;... c'est une fatale habitude qui date de ma première jeunesse. » (Lettre citée à Mlle Maunoir, p. 3i5.)
(2) Les Destinées, Poésies, p. 182.
(3) Cf. Id., td., p. 178.
toujours son désiretladépendance sa destîoée (i). »
Il était pauvre. « Naître sans fortune, a-t-îl dit, est le plus grand des maux (2), :^ pour ceux-là surtout que la tradition de leur race rangeait d'avance parmi les possédants : « Il n'y a dans le monde, à vrai dire, que deux
f sortes d'hommes, ceux qui ont et ceux qui gagnent... Pour moi, né dans la première de J- ces deux classes, il m'a fallu vivre comme la t^y seconde, et le sentiment de cette destinée, qui ne devait pas être la mienne, me révoltait ^ytoujours intérieurement (3). » La richesse aurait pu être pour lui une manière d'affranchissement. Il ne la rencontra jamais, quoiqu'il ait pu à de certains jours s'en croire tout voisin (4) , et il vécut assez chétivement à la limite d'une demi-pauvreté. « Oui, ditStello, je la hais, je hais la misère, non parce qu'elle est la privation, mais parce qu'elle est la saleté. Si la misère était... une froide maison
{i) Joui'?ial, p. 97.
{2) Id., p. 57.
(3) Id., p. 228.
(4) Cf. Séché, op. cit., p. 38 sqq. ; Lamartine, Souvenirs et portraits, t. III, loc. cit., p. 157-8.
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de pierres, toute vide, ayant pour meubles deux chaises de pierre, un lit de bois dur, une charrue dans un coin, une coupe de bois pour boire de Teau pure et un morceau de pain sur un couteau grossier, je bénirais cette misère (i), » parce qu'elle ne serait qu'une invitation à vivre en rêve avec les seules Idées. Mais c'était là une pauvreté purifiée et ennoblie par l'Art (2). Celle qu'il connut dans la vie réelle fut la pauvreté des préoccupations mesquines, des calculs qui humilient et des jouissances refusées. Et ce fut un esclavage de plus.
Il aima. Lui, le chantre exquis de la Pudeur (3), l'âme séraphique, dont on pouvait se demander comment elle avait rencontré un corps, lui qui semblait comme préservé de tous les appétits matériels, que ses amis ne purent jamais surprendre à table (4) , et
{\) Journal, p. i35.
(2) Allusion au tableau de David : les Horaces,
(3) Cf. Eloa, début du Chant III :
D'où venez-vous, Pudeur, notre crainte, ô mystère, etc.
{Poésies, p. 2)2'2>.)
(4) Alexandre Dumas, père, Mes Mémoires. Nouvelle édition, t. V, 1867, Paris, Michel Lévy, in-12 , p. 283-4. « De Vigny était un singulier homme : poli, affable, doux dans ses rela-
qui s'enchantait avec Platon « afin d'avoir pour le corps périssable le juste mépris qu'il mérite (i), » lui, qui saluait sa muse incorporelle avec cette ferveur d'adoration mystique : « O ma muse ! ma muse !... toi, tu n'as pas de corps, tu es une âme, une belle âme, une déesse (2), 3> — il fut touché, lui aussi, par l'universel « besoin de caresse et d'amour (3) ». La chair le prit, d'autant plus fortement qu'il la méprisait davantage ; il connut les ardeurs brutales et les désirs
tions, mais affectant l'inttnatéri alité la plus complète... De Vigny ne touchait jamais à la terre que par nécessité ; quand il reployait ses ailes et qu'il se posait, par hasard, sur la cime d'une montagne, c'était une concession qu'il faisait à l'humanité... Ce qui nous émerveillait surtout Hugo et moi, c'est que de Vigny ne paraissait pas soumis le moins du monde à ces grossiers besoins de notre nattire, que quelques-uns d'entre nous, — et Hugo et moi étions du nombre de ceux-là, — satisfaisaient non seulement sans honte, mais encore avec une certaine sensualité. Personne de nous n'avait jamais surpris de Vigny à table. Dorval, qui, pendant sept ans de sa vie, avait passé chaque jour plusieurs heures près de lui, nous avouait avec un étonnement qui tenait presque de la terreur, qu'elle ne lui avait jamais vu manoer qti'un radis; cf. encore à la vicomtesse du Plessis, Lettre du 20 février 1860 : « Je refuse tous les dîners que j'ai en horreur ; et mes amis les plus intimes n'obtiendraient jamais de m'y traîner une seule fois. » {Correspondance, p. 3i5.)
(i) Lettre à la vicomtesse du Plessis du 19 avril 1862, Correspondance i p. 345.
{2) Journal, p. 82.
(3) La Colère de Samson, Poésies, p. 218.
fous (i) ; « il rêva partout à la chaleur du sein, »
aux chansons de la nuit, aux baisers de l'aurore, à la lèvre de feu que sa lèvre dévore ;
et, longtemps encore après la trahison,
les regrets du lit, en marchant, le suivaient (2).
Et la Destinée ironique, en le laissant asservi par la « femme méchante ;^, comme jadis Milon avait eu les mains enserrées dans les flancs inflexibles du chêne (3), lui faisait sentir néanmoins toutes « les épines » de sa « passion » (4) et toute l'humiliation de sa servitude : « L'âme de Stello se sépara de son corps un jour, et, se plaçant debout, en face de lui, toute blanche et toute grave, elle lui parla ainsi sévèrement : C'est vous qui m'avez
(i) Cf. sur certaine lettre, plus qu' « ardente », dont on parle entre hommes, au fumoir, mais que personne ne peut citer, Paléologue, op. cit., p. 94, Séché, op, cit., p. 84.
(2) La Colère de Samson, Poésies, p. 218,
{Z) Journal, Milon de Crotone, p. 184.
{^\) Journal, Passion, p. 93 : « O mystérieuse ressemblance des mots ! Oui, amour tu es une passion, mais passion d'un martyr, passion comme celle du Christ. Passion couronnée d'épines, où nulle pointe ne manque. »
compromise. C'est vous qui m'avez forcée d'être faible, quand j'étais si forte, et de parler de choses indigriesde moi, pour répondre à cet air amoureux que vous avez, et ne pas démentir l'ardeur de vos yeux et les caresses de votre sourire . Quittez cette femme et me laissez penser... Lorsque vint le jour, le corps se leva avec elle pour partir et lui dit : Allons-nous ? — Et ils allèrent rejoindre la belle maîtresse (i). » EtStello, amant des Idées, « s'épuisait dans les bras » de la belle maîtresse ; les Idées s'écoulaient « avec les baisers, et l'amour « tuait » les Idées (2).
L'amour parti, le corps gardait l'âme en sa prise ;
des organes mauvais servaient l'intelligence (3).
Il aurait voulu se consoler de la vie, en oublier les souvenirs dans le « silence austère (4) » de son âme pacifiée, écouter recueilli « tout ce qui tournait dans sa tête et son
{\) Journal, p. 236-7.
(2) Id., p. 79.
(3) La Flûte, Poésies, p. 2 3o.
(4) La Maison du Berger, Poésies, p. 184.
cœur (i) ». Mais la Destinée veillait, pour lui rappeler « cette vérité d'Epictète : Souviens-toi que tu es une intelligence qui traîne un cadavre (2) ». Le sien était « lourd à traîner » . Chaque année le rendit et plus lourd et plus douloureux. « Le vautour que Prométhée lui avait légué (3) » lui « enfonça son bec et ses ongles dans l'estomac, et lui déchira le cœur et la poitrine (4) » . Il essaya de lutter encore une fois. Il demeura las. C 'est ainsi que cette âme avide- d'i-ndépendance, et qui en aurait eu toutes les fiertés, ne parvint pas à la conquérir sur la Destinée, mais qu'elle goûta une à une l'amertume de toutes les servitudes : servitudes de la race, de la société^ de l'argent, de ia femme, du corps, de la souffrance physique, jusqu'à la servitude de la mort, qui fut à la fois le dernier signe de son esclavage et son entrée dans la liBerteT ~~~
(i) Lettre à Auguste Barbier du 1 1 mars 1862, Revue Bleue, loc. cit., p. 681.
(2) Id., id, (Cf. p. 59 et '^'j.)
(3) Lettre à Louis Ratisbonne du 16 février 1862, Corres^ Pondance, p. 342.
(4) Lettre à Auguste Barbier du 2 décembre 1861, Revue Bleue, loc. cit., p. 681.