LES IDÉES
Il a « joui des Idées (i) » et il n'a joui que par elles. « Ce qui se rêve fut tout pour lui » (2). « Au lieu de jouer avec les actions », qui froissent et meurtrissent les sensibilités, il a voulu « jouer avec les Idées (3). » « J'ai possédé telle Idée, écrivait-il sur son Journal. Avec telle autre, j'ai passé bien des nuits (4) . . . Mon âme tourmentée se repose sur des Idées revêtues de formes mystiques... Ame jetée aux vents, comme Françoise de Rimini ! ton âme, ô Francesca, montait tenant entre les bras l'âme bien-aimée de Paolo : mon âme est pareille à toi (5). > Tel était le frisson de sensualité supérieure que lui donnait le contact des Idées, <l extase morale » plus longue que l'extase physique et plus proche des voluptés divines (6). Mais dans cette « pas-
{^i) Journal, p. 86.
(2) Id., p. 175.
(3) Id., p. 86.
(4) Fragment inédit, cité par Paléologue, op. cit., p. tt,
(5) Id., id., p. 78.
{6) Journal, p. 44.
sion », comme dans les autres, il trouva sa couronne d'épines (i). « Où me conduiras-tu, passion des Idées, se demandait-il, où me conduiras-tu (2) ? » Elle le conduisit à cette douloureuse contradiction qui semblait être sa loi.
En s'isolant dans ce monde des Idées qu'il croyait être sa patrie, loin de trouver enfin l'harmonieux équilibre de l'âme, il ne connut jamais que l'ardeur crucifiante de ces élancements à la fois mystiques et passionnels. Autour de lui, il sentit monter peu à peu une marée d'infinie tristesse, tristesse d'autant plus triste qu'elle est une tristesse de l'esprit. Comme ce Moïse, où il se plaisait à reconnaître son symbole, il vit dans « sa solitude toujours plus vaste et plus aride » les Idées venir à lui toujours plus vides d'espoir (3). La souffrance ph ysique disparut devant cette souffra nce de l'esprit.
(1) Id., p. 93.
(2) Fragment inédit, cité par Paléologue^ op. cit., p. 'j'^.
(3) Lettre à Mlle Maunoir du 21 décembre i838, Revue de Paris, i5 août 1897, p. 6']6.
OÙ l'âme en face d'elle est seule et délaissée ; car le malheur, c'est la pensée (i) !
Par l'effort spirituel, il cherchait à s'évader de la vie, et voici que ses méditations le ramenaient à la vie. Il croyait^ trouver dans l'Idée un rèî^e^ et il s'aperçoit que l'Idée est ellemême la grande proscrite. Il voulait; oublier sa^propre misère, et il l'amplifie par le sentiment de la misère universelle. « La pensée n'a pas cours sur la place (2). » Tout penseur est jun Chatterton, qui ne trouve autour de lui, comme le scorpion enfermé dans son cercle ardent (3), que la coalition des égoïsmes, des mépris et des inintelligences. « Les parias de la société sont les poètes, les hommes d'âme et de cœur, les hommes supérieurs et honorables. Tous les pouvoirs les détestent, parce qu'ils voient en eux leurs juges, ceux qui les condamnent avant la postérité. Ils aiment la médiocrité qui se vend bon marché, ils la craignent, parce qu'elle peut jeter sa boue ; mais ils ne craignent pas
(i) Satan sauvé, Chœur des répronvés, /ozn-na/, p. 258.
(2) Chatterton, III, i, Théâtre, I, p. 89.
(3) Id., Dernière nuit de travail, I, p. 18.
ceux qui planent comme ceux qui pataugent. Ah ! quelle horreur que tout cela (i) ! /> Nulle justice à espérer de l'instinct des foules : t Les masses vont en avant, comme les aveugles en Egypte, frappant indifféremment de leurs bâtons imbéciles ceux qui les repoussent, ceux qui les détournent et ceux qui les devancent sur le grand chemin (2). »
Un éternel soupir est la voix de la vie (3).
L'histoire du monde nous déconcerte par les illustres injustices dont elle est comme tissée : Eloa victime de sa pitié (4), le déluge mettant Téternel silence de ses eaux stupides sur les jeunes innocences qui s'épanouissaient à la vie (5), la fille de jephté sacrifiée par son père (6), le prisonnier qui meurt dans sa prison sans savoir pourquoi (7), les deux amants de Montmorency qui vont se tuer dans la
(i) Lettre à un ami du 3o mars i83i, Correspondance, p. 41-42.
{2) Journal, p. 93.
(3) Satan sauvé (?), Fragment inédit, Les Lettres, 6 mars 1906, p. 82.
(4) Eloa ou La soeur des Anges, mystère, Poésies, p. 1 1-43.
(5) Le Délug^e, mystère, id . , p. 44-58.
(6) La Fille de Jephté, poème, id , p. 61-64.
(7) La Prison, poème, id., p. 101-113.
forêt (i), — toutes ces histoires tragiques ^ où l'on ne voit d'assurés, dans le chaos du sort,
que deux points seulement : la souffrance et la
\iJtort (2) ,
ne sont que des épisodes dans l'immense iniquité des choses. Mais n'est-elle pas représentée et, pour ainsi dire, résumée tout entière dans la vie et la mort de Jésus ? N'est-ce pas le monde et tout le genre humain qui ont « souffert avec sa chair (3) » ? Jésus était venu enivrer la famille mortelle
d'une goutte de vie et de divinité.
Il avait ouvert les bras, disant : « fraternité (4) :&, et jeté, semeur auguste, le grain
(i) Les Amants de Montmorency, élévation, id., p. 160-164.
(2) Paris, élévation, Id.^ p. 174 :
Je ne sais d'assuré dans le chaos du sort
que deux points seulement : la souffrance et la 7nort.
Sur son exemplaire des Odes et Ballades, Vigny avait écrit et signé ce distique, auquel il donnait ainsi l'allure et la valeur d'une profession de foi. Cf. Eugène Asse : Alfred de Vigny et les éditions originales de ses poésies, op. cit., p. 104. (La citation et la référence d'Eugène Asse sont d'ailleurs inexactes, mais l'erreur est corrigée dans son livre même,
(3) Le Mont des Oliviers, id., p. 2 33.
(4) Id., id., p. 234.
mystique des Idées. Il demandait au Père d'achever la révélation en détruisant le doute et le mal. Mais le Ciel resta muet, aveugle et sourd ; et, au jardin sacré des Ecritures, dans le bois sans clartés, Jésus ne vit briller que la torche de Judas (i).
La terre alors, révoltée, « s'indigne en secret contre le Dieu qui a créé le mal et la mort (2) ». Le penseur hésite, inquiet. « Il ne sait rien ; il va du doute au rêve (3) », et plus souvent peut-être du doute à la malédiction. Il ne sait
de quels lieux il arrive, ni dans quels il ira.
Il ne sait
si le juste et le bien, si l'injuste et le mal
sont de vils accidents en un cercle fatal,
ou si de l'univers ils sont les deux grands pôles,
soutenant terre et cieux de leurs vastes épaules ;
Et si les nations sont des femmes guidées
par les étoiles d'or des divines Idées,
ou de folles enfants, sans lampes, dans la nuit,
se heurtant et pleurant, et que rien ne conduit (4).
(i) Id., id., p. 236-238.
{2) Journal, p. 92.
(3) La Flûte, Poésies, p. 2 3o.
(4) Le Mont des Oliviers, Poésies, p. 237, 236.
Il s'irrite contre les « esprits falsificateurs » , les « sophistiqueurs impitoyables (i) », qui essaient de légitimer « le mal de Tâme, le péché, et le mal du corps, la souffrance » (2), et qui viennent en disant :
Il est permis pour tous de tuer l'innocent (3).
Il demande à Dieu de « venir se justifier (4) » de l'accusation
qui pèse de partout sur la création (5) ;
et parfois il est tenté de finir lui-même son incertitude et son malheur « pour affliger et punir » Dieu (6).
Parfois aussi, le néant de tout lui apparaît, et la vanité de tout, jusqu'à la vanité de ses indignations et de son courroux contre Dieu :
(i) Stella y p. 210, 212. Tout ce chapitre xxxii : « Sur la substitution des souflfrances expiatoires » n'est qu'un réquisitoire ironique et indigné contre la doctrine de Joseph de Maistre ; cf. encore sur la théorie de la « Guerre divine », Sej'-vitude et grandeur militaires, p. 82.
{2) Jourjtal^ p. io3.
(3) Le Mont des Oliviers, Poésies., p. 234. Ici encore, allusion à Joseph de Maistre.
(4) Le Jugement dernier. Journal^ p. 241 .
(5) Le Mont des Oliviers, Poésies^ p. 235. {6) Journal,^, io3.
« Nous sommes forcés de commencer par nous mentir à nous-mêmes, en nous fig-urant que quelque chose existe, en en créant un fantôme, pour ensuite l'adorer ou le profaner, le grandir ou le détruire. Ainsi, nous sommes des don Quichottes perpétuels (i). »
Où trouver dans ce « néant » une consolation et une douceur ? « Alais la nature est là, disait l'autre poète ; la nature est là, qui t'invite et qui t'aime. »
Plonge-toi dans son sein, qu'elle t'ouvre toujours. Quand tout change pour toi, la nature est la même, et le même soleil se lève sur tes jours (2).
C'est précisément ce soleil toujours « le même » que l'amant d'Eva ne peut voir se lever sans colère. « La nature est pour lui une décoration dont la durée est insolente. » Immobile et impudemment éternelle, elle « rajeunit sur les tombes de ceux qu'on aime. Partout la nature stupide nous insulte (3). »
(i) Jd., p. 141.
(2) Lamartine, Premières Méditations poétiques, Le Vallon, édition Hachette, 1900, p. 40.
{l) Journal, p. 97, et Lettre à la vicomtesse du Plessis du 10 août 1848, Correspondance , p. 147.
Elle lui dit : Je suis l'impassible théâtre que ne peut remuer le pied de ses acteurs ;
Je n'entends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine
je sens passer sur moi la comédie humaine
qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.
Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,
à côté des fourmis les populations ;
je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,
j'ignore en les portant les noms des nations.
On me dit une mère, et je suis une tombe.
Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,
mon printemps ne sent pas vos adorations.
C'est là ce que lui dit sa voix triste et superbe, et dans son cœur alors, il la hait (i).
Il sait que chez beaucoup d'âmes, les « douleurs inévitables de la vie » trouvent dans une foi « souveraine » leur adoucissement (2). Il admire et « il aime le spectacle de cette foi » . Il envie la force et la sérénité qu'elle donne (3). Il souhaite que cette « céleste illusion reste dans les contrées qui
(i) La Maison du Berger, Poésies, p. 195-6.
(2) Lettre à Mlle Maunoir du 22 septembre i85o, Revue de Paris, i5 septembre 1897, p. 309.
(3) Id., 16 avril 1848, Revue de Paris, i5 août 1897, p. 689-690.
ALFBIED DE VIGNY 4$
Font cultivée comme une fleur sacrée (i) )>. € Il désire que Dieu soit et qu'il reçoive le juste dans sa paix (2). :» Quand la mort lui prend ce qu'il aime le plus, il cherche à se soutenir dans cet espoir pieux (3). Lui-même € tombe à genoux > devant le Christ, dont rhistoire ^ dépasse les bornes des plus grands sacrifices (4) ^ . Il estime ses prêtres qui « vivent au moins dans les plus hautes régions de la pensée (5) ». Il salue avec déférence sa religion, ^ la plus pure de toutes (6) ». Il pourra même, conservant ses doutes pour lui, t respecter la fable sociale généralement reçue (7) », ^ à sa mort regarder la croix avec respect et accomplir tous ses devoirs de chrétien comme une formule (8) » , mais la
{i) Jaumalj p. ^iç.
(2> Id., p. 349.
(3) Jmu'umi^ p. n6-n3 (à propos de la mort de sa mère) ; ■^^f^ e^sérances dans aae lettre du ^3 mars iS5â à Auguste BMrbter, qui venait de perdre sa mère, Revue Bleue, loc. cit., p. 679.
{^)/<mmaI, p. +4.
(5) Id,, p. 167-3.
(6) Servitude et grandeur militaires, p. 369. {ff Journal, p. 146-7-
(8) Id., p. 36. Après plus de quarante ans, on se bat encore aatoar du Ut mortuaire de Vigny. A-t-il uni \.< chrétiennement » ou « civilement » ? De bonnes âmes pieuses et des fervents
conception chrétienne, dont la vérité serait pourtant la plus désirable pour ramélioration de la société humaine, lui paraît se placer d'un point de vue rétréci et misérable : c'est une religion de « police correctionnelle (i) >. Une croit plus guère « au festin des dieux(2):^ . «Le christianismeestmort dans son cœur(3) » . /^^^ue faire alors? — Rien. « Opposer le f dédain à l'absence (4) », souffrir et mourir sans parler :
d'anticléricalisme essaient les uns et les autres de le tirer à eux : cf. Intermédiaire des chercheîtrs du 20 janvier et le Mercure de France à\x i5 février 1907, p. 719-721. En dehors de tous ces racontars ou reconstructions arbitraires, les documents essentiels restent les suivants : D' Cabanes, Une tentative de conversion d'Alfred de P74^«>', d'après une correspondance inédite, Mercure de France^ décembre 1900 ; Lettre de Vigny à Mme J. de Saint-Maur du 4 octobre 1862, Correspondance ^ p. 354-358 ; Lettre de l'abbé Vidal, qui dit avoir reçu la confession de Vigny, au Père L. Langlois [1864], Etudes religieuses, historiques, etc., nouvelle série, t. IV, Paris, Douniol, 1864, p. 265-6. Lettre de Mlle C. d'Orville à Mme J. de Saint-Maur du 19 septembre i863, Revue de Paris, i5 juillet 1900. On peut y joindre la protestation de Louis Ratisbonne à l'occasion de la publication de cette dernière lettre. Id., id., p. 307-8, note ; mais, après avoir lu tous ces textes, c'est encore respecter les pudeurs de Vigny que de s'abstenir de tout jugement et de demander avec lui : « Laissez en paix ma mort. » (La Prison, Poésies., p. iir.)
{i) Journal, Croyance ou Religion, p. 164.
(2) Servitude et grandeur militaires^ p. 265.
{2>) Journal, p. 86.
(4) Le Mont des Oliviers, Post-scriptum, Poésies, p. 238,
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Seul le silence est grand, tout le reste est fai-
[blesse(i).
Il faut anéantir l'espérance (2). Elle est la plus grande de toutes nos folies (3), « la source de toutes nos lâchetés (4) » . « Il est bon et salutaire de n'avoir aucune espérance (5). » « La vérité sur la vie^ c'est le désespoir (6) », mais un « désespoir paisible, sans convulsion de colère et sans reproches au ciëlXz) ^. Le reinède à la vie, « c'est le mépris (8) i> .
On peut pourtant « tresser de la paille )> dans sa prison, se promener parmi les fleurs du « préau » ou s'y créer un minuscule jardin (9). Le prisonnier qui ne sait « ni pour-
(i) La Mort du Loup, Poésies, p. 225.
{2) Journal, p. 33.
(3) Stello, p. 2gi^ Journal, p. 3i.
{^) Journal, p. 64.
(6) Id., p. 93.
(7) Id., p. 33.
(8) Lettre à un ami du 3o mars i83i, Correspondance, p. 41.
{iji) Journal, p. 64, 3i-32.
quoi il est prisonnier, ni de quoi il est puni (i) », trouvera « d'ineffables consolations (2) » dans le respect de soi-même et dans l'amour des autres, dans X honneur et dans la pitié.
Il faut maintenir dans toute sa beauté la dignité personnelle de l'homme (3), ne pas introduire dans sa vie par de lâches défaillances « ces taches bizarres et ces défauts d'accord qui font peine lorsqu'on les aperçoit (4) », accepter, sans vouloir s'en distraire, l'infortune et la douleur, pour en faire une <L belle infortune », une « noble douleur(5)», et accomplir son sacrificesimplement, avec une élégance <l silencieuse, sombre, abandonnée, sans espoir de nulle couronne humaine ou divine (6) ». C'est V honneur. « Tandis que toutes les vertus semblent descendre du ciel pour nous donner la main et
(i) ld„ p. 3i.
(2) Stello , p. ï5.
(3) Servitude et grandeur militaires, p. 267.
(4) Réflexions sur la vérité dans l'art, Cinq-Mars, I, p. 16-17.
{S)Journalj p. 66^ 98.
(6) Servitude et grandeur militaires, p. 262.
nous élever, celle-ci paraît venir de nousmêmes et tendre à monter jusqu'au ciel. C'est une vertu tout humaine que l'on peut croire née de la terre, sans palme céleste après la mort : c'est la vertu de la vie ( i ) . » Le penseur peut adhérer, sans humilier son esprit, à cette religion de « l'homme moderne (2) » : « c'est une religion mâle, sans symbole et sans images, sans dogme et sans cérémonies (3) » . Toute religion est une crainte ou un espoir. La religion de l'honneur, qui n'est qu'une religion de la beauté, supprime l'un et l'autre. Elle dit à ses fidèles : « Aimez le bien pour sa beauté, la beauté pour son excellence, sans crainte de rien, sans espoir de rien (4). »
Il ne faut pas être un stoïcien égoïste et orgueilleux (5) ; ou plutôt, il faut être un stoïcien intégral : comme les stoïciens d'autre-
(i) Id., p. 266.
{2) Journal, p. 249.
(3) Servitude et grandeur militaires, p. 266-7.
(4) Fragment inédit, cité par Dorison, Alfred de Vigny, ■poète philosophe ^ op. cit., p. 242.
(5) « Vous m'avez supplié une fois... de ne pas trop ranimer l'orgueil humain : lisez et jugez... tout ce que j'aurai fait, et vous verrez peut-être que je n'y suis pas seulement stoïcien. » (Lettre à Mlle Maunoir du 3i janvier 1843, Revue de Paris, i5 août 1897, p. 685.)
ALFRED DE VIGNT 4
5o ALFRED DE VIGNY
fois, « désespérés et doux, forts et miséricordieux (i) », il faut aider et consoler ses compagnons de prison, tendre la main à nos voisins de misère (2). La tristesse de la vie devient douce, si nous essayons de la perdre dans la commisération pour nos « frères de douleur, pour tous les prisonniers de cette terre, pour tous les hommes (3) » . La maladie de la vie est guérissable. Il suffit d'aimer quelque chose (4),
d'aimer ce que jamais on ne verra deux fois, d'aimer la majesté des souffrances humaines (5),
et d'aller à la beauté par le dévouement et la itié(6).
'onnettr et pitié! Le prisonnier s'était d'abord réfugié dans leur sanctuaire, pour oublier sa prison. Et voici qu'en sacrifiant à ces deux divinités consolatrices, il trouve près
(i) Fragment inédit, cité par Dorison, Alfred de Vigny ^ ■poète philosophe ^ op. cit., p. i66.
(2) Siello, p. 3i.
(3) Lettre à Brizeux du 2 août i83r, Correspondance, p. 45.
(4) Journal, p. io3.
(5) La Maison du Berger, Poésies, p. 196.
(6) Stello, p. 32.
ALFRED DE VIGNY 5l
d'elles la révélation qu'il ne cherchait plus, « révélation soudaine du Vrai, du Beau, du Juste (i) ». L'Amour, « puissance secrète, invisible, indéfinissable, » lui illumine l'âme tout entière, et, si elle ne lui donne pas la définitive explication des choses, elle lui en laisse du moins pressentir le pourquoi. Il « croit comprendre tout à la fois l'Eternité, l'Espace, la Création, les créatures et la Destinée ; c'est alors que l'Illusion, phénix au plumage doré, vient se poser sur ses lèvres, et chante (2) ^, Est-ce même « l'illusion » ?En vivant sa vertu, il comprend que « la morale est l'axe du monde, la sève de la terre, l'élixir de la vie des hommes (3) 3> . L'Amour rallume en lui « les clartés de la pensée (4) » ; et, par la morale, il revient aux idées, plus confiant, puisque dans celles-ci du moins il a éprouvé « ce sentiment de bien-être que donne la rare et pure présence du vrai (5) ». Il se reprend à affirmer :
(i) Servitude et grandetir militaires, p. 267.
(2) Stella, p. 3i.
(3) Fragment inédit, cité par Dorison, Alfred de Vigny, "^oe te philosophe, p. 221.
(4) Stello, p. 3i.
(5) Id., p. 21 5.
L'invisible est réel, les âmes ont leur monde, où sont accumulés d'impalpables trésors ; le Seigneur contient tout dans ses deux bras im-
[menses, son Verbe est le séjour de nos intelligences, comme ici-bas l'espace est celui de nos corps (i).
Ainsi les Idées reçoivent de la vie, — de la vie intérieure, qui est tout, — une justification inattendue ; et ce « trésor des âmes » , qu'il avait d'abord soupçonné, retrouve toute sa réalité : « Le jour où il n'y aura plus parmi les hommes, disait-il, ni enthousiasme, ni amour, ni adoration, ni dévouement, creusons la terre jusqu'à son centre, mettons-y cinq cents milliards de barils de poudre, etqu*elle éclate en pièces comme une bombe au milieu du firmament (2). 3* Mais l'amour existe, et l'enthousiasme, et l'adoration, et le dévouement aussi. Il peut donc maintenant ajouter : « Ce ne sera que des choses sociales et fausses que je ferai perdre et que je foulerai aux pieds les illusions ; j'élèverai sur ces débris, sur cette poussière, la sainte beauté de l'enthousiame, de l'amour,
(i) La Maison du Berger, Poésies, p. 192. {2) Journal, p. 54.
ALFRED DE VIGXY 53
de l'honneur, de la bonté (i). » Il disait encore : « La création est une œuvre manquée ou à demi accomplie et marchant vers sa perfection àg-rand'peine (2). » Il sent maintenant qu'il doit adopter cette seconde hypothèse, et aider la création à atteindre sa fin. Il a « aimé l'humanité », il a voulu <i: l'amélioration de ses destinées (3) » ; et, comme toujours, le vouloir a fait naître le sentiment du pouvoir.
Désormais, il ne prendra plus les Idées comme des jouets supérieurs, moins dangereux que les jouets de l'action. Il les servira et s'y rattachera comme aux forces vives qui doivent renouveler la terre. « Là est le monde meilleur qu'il attend, qu'il implore de moment en moment (4). » Dans cette attente du siècle futur, dont il prépare l'avènement, il aime rêver à l'humanité de l'avenir. Il la voit s'avancer comme une grande armée, <l sous les
(i) Id., p. 77-78.
(2) Id., p. loi .
(3) Id., p. 97, 176.
faime la majesté des souffrances humaines.
a. Ce vers est le sens de tous mes poèmes philosophiques. — L'esprit de l'humanité ; l'amour entier de l'humanité et l'amélioration de ses destinées. »
{\) Journal, p. 175.
bannières mobiles des Idées (i) », sans souci des traînards qu'elle sème sur la route (2), et montera la nouvelle échelle de Jacob, V échelle continue des Idées (3)^ comme à l'assaut d'un ciel inconnu. Le bruit de la vie ne l'effraie plus. « La vie est un vaste atelier, » où chacun, sans le savoir, forge l'âge d'or (4). C'est qu'il y a des chefs à l'atelier, des conducteurs en tête de l'armée, des entraîneurs pour l'assaut : ce sont les Pères de la pensée ; « ils valent bien les Pères de l'Eglise ^ , qui prêchaient la Cité de Dietc (5). Ils font la cité de l'humanité, où elle se groupera plus unie « autour d'une clarté plus pure (6) » . Eux-mêmes, peuvent souffrir ; mais ils ont cette consolation d'éclairer la route et d'avoir les yeux pleins de lumière . « La pensée est semblable au compas, qui perce le point sur lequel il tourne, quoique sa
(i) Discours de réception à l'Académie française, yis>«^/ï^/, p. 286.
(2) Journal, p. 41.
(3) Discours de réception à l'Académie française. Journal, p. 3 19, cf. ç^ncore Jour 7tal, p. 42 : « L'humanité fait un interminable discours dont chaqi e homme illustre est une idée. »
(4) Poèmes à faire : Chant d^ouvriers, Journal, p. 25 1.
(5) Id. : Les Pères, Journal, p. 235-6.
(6) Slel/o, p. 288.
seconde branche décrive un cercle éloio^né. L'homme succombe sous son travail et est percé par le compas, mais la ligne que l'autre branche a décrite reste à jamais gravée pour le bien des races futures (i). »
Ainsi « les sociétés avancent » et elles avancent vers le mieux (2). Un « besoin universel de choses sérieuses (3) » rapproche l'humanité, et chaque jour davantage, de l'idéal des penseurs. Non seulement « la dignité de l'homme moderne » se réfugie « dans la pensée (4) i>^ mais la pensée prend dans le monde une « dignité croissante (5) », et rintellio[-ence devient la « Reine du monde (6) ». Le livre est tout-puissant (7).
(t) Poèmes à faire : Le Compas ou la Prière de Descartes, Journal, p. 240 ; cf. td,, p. 42.
(2) Le More de Venise, Lettre à lord *** du i" novembre 1829; Théâtre, II, p. 93.
(3) Chatterton, Dernière nuit de travail, Théâtre, I, p. 22.
(4) Lettre à Edgar Quinet du 27 août 1844, Correspondance, p. I i5.
(5) De Mademoiselle Sedaine et de la propriété littéraire, Stella, p. 332.
(6) Lettre au prince Maximilien-Joseph de Bavière du 17 septembre 1839, Correspondance, p. 84.
(7) L'Esprit pur, Poésies, p. 266 :
Aujourd'hui c'est VEcrit, rdcrit universel, parfois impérissable, etc.
< Les rois font des livres à présent, tant ils sentent bien que le pouvoir est là ( i ) », mais les vrais rois, ce n'est plus eux, ce sont les conducteurs d'esprits, « rois qui n'en ont pas le nom, rois sans ancêtres et sans postérité, seuls de leur race, mais qui régnent véritablement par la force du caractère et la grandeur des pensées, et qui, leur mission remplie, disparaissent en laissant à l'avenir des ordres qu'il exécutera fidèlement (2). » Grâce à eux, « la cause de l'intelligence » triomphe (3), le « règne de l'Esprit » approche : il est déjà arrivé. Le nouveau Saint- Esprit descend sur l'humanité pour la régénérer (4) ; la conscience se refait par la Science (5), la guerre disparaît devant elle (6), le « drapeau de
{x) Journal, p. 74.
(2) Lamennais, épigraphe du chapitre xx de Cinq-Mars^ II, p. 79.
(3) Lettre à Guillaume Pauthier du 17 mai [1828], Correspondance, p. 14.
(4) L'Esprit pur, Poésies, p. 266 :
Ton règne est arrivé, pur Esprit, roi du monde !
Colombe au bec d'airain, visible Saint-Esprit.
(5) Les Oracles, Post-scriptum, Poésies, p. 20S.
(6) Servitude et grandeur militaires, p. 11, 82, 263 : « Le temps où les armées et la guerre ne seront plus, et où le
ALFRED DE VIGNY Sy
l'intellig-ence » remplace tous les drapeaux surannés (i), TEurope pensante étend partout sa loi juste, impassible et divine (2), le pouvoir se range du côté de la Vérité (3), il s'établit à travers le monde, à l'image de la république des lettres (4), une sainte république des esprits (5), où les « Lévites » du « sanctuaire » laisseront entrer une foule peu à peu purifiée (6). Et le rêve du penseur ne
globe ne portera plus qu'une nation unanime enfin sur ses formes sociales... — La philosophie a heureusement rapetissé la guerre ; les négociations la remplacent ; la mécanique achèvera de l'annuler par ses inventions, » etc.
(i) Lettre à Louis Ratisbonne du i6 février 1862, Correspondance, p. 341.
(2) La Sauvage, Poésies, p. 21 3.
(3) Stello, p. 277.
(4) Id., p. 288-9 • <^ La République des lettres est la seule qui puisse jamais être composée de citoyens vraiment libres, car elle est formée de penseurs isolés, séparés et souvent inconnus les uns aux autres ; » cf. surtout V Essai sur la République des Lettres, dont il reste le début : « Depuis que la pensée a trouvé son expression dans la parole, et la parole sa durée dans les écrits ; depuis surtout que l'imprimerie a commencé de l'étendre et perpétuer, il s'est formé de générations en générations un Peuple au milieu des Peuples, une Nation élue par le Génie au milieu des Nations, et qui, semblable à la sainte famille des Lévites, conserve à chacun des âges le Trésor séculaire de ses idées. » {Les Lettres^ 6 mars 1906, p. 86.) Vigny est un très pur et très noble type « d'intellectuel ».
(5) La Flûte, Poésies, p. 23 1 :
La sainte égalité des esprits du Seigneur.
(6) Discours de réception à l'Académie française, Journal, p. 283.
s'arrête pas là. Il devient audacieusement céleste. Il entrevoit le jour où, l'Esprit, ayant tout conquis, la souffrance et le péché disparaîtront devant lui. Le bien tuera le mal. Eloa sauvera Satan. L'Enfer sera aboli par la vertu toute-puissante de l'amour et de la pitié, et l'ange du mal entendra « une voix ineffable lui prononcer ces mots : tu as été puni pendant le temps ; tu as assez souffert, puisque tu fus l'ange du mal. Tu as aimé une fois ; entre dans mon éternité : le mal n'existe plus » (i).
Stello achève ainsi par une admirable évolution de s'opposer au Docteur-Noir, et le cœur de contredire la raison dans cette bataille des Idées (2). Le Docteur-Noir disait : € Nous sommes forcés de commencer par nous mentir à nous-mêmes, en nous figurant que quelque chose existe (3). » Et Stello lui
(i) Poèmes à faire : Satan sanv^, Journal, p. 260.
(2) « Quel est ce Stello ? Quel est ce Docteur-Noir ?. . . Stello ne ressemble-t-il pas à quelque chose comme le sentiment} Le Docteur-Noir à quelque chose comme le raisonnement} Ce que je crois, c'est que, si mon cœur et ma tète avaient entre eux agité la même question, ils ne se seraient pas autrement parlé. » {Stello, p. 295.)
{Z) Journal, p. 141.
répond par la bouche de Gratry : « Il est faux qu'il n'y ait rien, il est vrai qu'il y a quelque chose. Il est faux que l'être ne soit pas, il est vrai que l'être est. La négation radicale est fausse, l'affirmation radicale est vraie (i). » « Le Docteur-Noir est le côté humain et réel de tout. Stello a voulu voir ce qui devrait être, ce qu'il est beau de croire et d'espérer. C'est le côté divin (2). » Et c'est dans la lutte de ces « divins » espoirs du coeur contre les constatations douloureuses imposées par la réalité que s'est usée la pensée de Vigny.
(i) Lettre du p. Gratr)- à Alfred de Vigny du i6 juillet 1862, publiée par le D' Cabanes, Mercure de France^ art. cit., décembre 1900, t. XII, p. 714.
{2) Journal, p. 177.
6o ALFRED DE VIGXY
l'art
''«î^-^on art est travaillé par les mêmes incertitudes, je veux dire que les contradictions de sa vie et de sa pensée y ont leur prolongement et en font la rareté. S'il avait été docile à l'impulsion de son tempérament, s'il avait suivi jusqu'au bout, comme il le prétendait, « le chemin de fer en ligne droite » qu'il avait dans la tête (i), il aurait résolu le problème de l'art en le supprimant, car là encore, pour son idéalisme aristocratique, seul le silence eût été « grand :» (2). ^"^"^
Très vite iTilstoire de son art fut l'histoire d'une déception :
Où donc est la beauté que rêve le poète ? se demandait-il.
Aucun d' entre les arts n'est son digne interprète (3) .
{i) Journal, p. 34.
(2) La mort du Loup, Poésies, p. 225.
(3) Fragment d'un poème sur le Déluge^ non reproduit dans l'édition des Poèynes de 1826, Le Mercure du XIX' siècle, t. XI, novembre 1825, p. 197-9. Le morceau est intitulé : La beauté idéale.
ALFRED DE VIGNY 6l
Et déjà il en cherchait un autre, qui eût été la synthèse de tous, à la fois peinture, musique et poésie, « triple lyre, instrument inconnu » , qui aurait traduit son rêve en une langue nouvelle,
semblable aux chants divins des astres de
[Platon (i).
Rêve « astral » , en effet ! Tout effort artis-
Où donc est la beauté que rêve le poète ?
Aucun d'entre les arts n'est son digne interprète ;
et souvent il voudrait, par son rêve égaré,
confondre ce que Dieu pour l'homme a séparé...
Il voudrait ajouter les sons à la peinture
A son gré, si la Muse imitait la nature,
les formes, la pensée et tous les bruits épars
viendraient se rencontrer dans le prisme des arts,
centre où de l'univers les beautés réunies
les bruits et les couleurs de la terre et des cieux,
le charme de l'oreille et le charme d'îs yeux,
le réveil des oiseaux, la chanson virginale,
la perle et le rayon de l'aube matinale,
la gémissante voix des soupirs de la nuit,
le nuage égaré sur le torrent conduit, etc., etc.
Descends donc, triple lyre, instrument inconnu,
G toi ! qui parmi nous n'est pas encore venu,
et qu'en se consumant invoque le génie.
Sans toi point de beauté, sans toi point d'harmonie,
musique, poésie, art pur de Raphaël,
vous deviendrez un Dieu..., mais sur un seul autel !
(i) Id., id., p. 198 ; cf. encore Lettre au prince Maximilien- Joseph de Bavière du 17 septembre 1839, Correspondance , p. 85 : « Pour trouver l'expression juste des chanls intérieurs de sa pensée, il fallut bien que chaque poète commençât par se faire une lyre. »
tique lui rendait plus douloureusement consciente l'insuffisance de tout art, et le ramenait à la fois plus découragé et plus amoureux près de sa divine chimère.
Vivant de plus en plus au dedans de soi, chérissant son rêve plus que « tout ce qu'on aime dans le monde réel (i) », — quelle écriture eût pu transposer sur le papier les dessins mystérieux qui se combinaient dans son esprit? Quels mots, même les plus diaphanes, n'eussent pas trahi et défiguré la parole intérieure dont il s'enchantait? C'est donc un vrai cri de l'âme que cette affirmation : « le silence est la poésie même pour moi (2) » ; et il n'y a nulle ironie, nulle compassion factice, mais un sentiment profond, et plus d'une fois vécu, dans ce discours aux sourds-muets :
Vous êtes plus heureux que Milton et qu'Homère, vous voyez la nature et pouvez y rêver, sans craindre que jamais la parole vulgaire ose par votre oreille à votre àme arriver.
(1) Discours de réception à l'Académie ïvunç^xsQ, Journal, p. 287.
(2) Fragment inédit cité par Paléologue, op, cit., p. 80.
Le silence éternel est votre tabernacle
et votre esprit n'en sort que selon son désir (i).
Il aurait voulu pouvoir présenter aux esprits les vérités adorables qu'il portait en lui, mais les présenter toutes seules dans leur pure nudité (2). « Eh quoi ! disait-il, ma pensée n'est-elle pas assez belle par elle-même pour se passer du secours des mots et de l'harmonie des sons (3) ! » Forte et noble comme il la sentait, il souffrait de l'altérer ou de la mutiler, pour la faire passer dans les phrases. « Lorsqu'on fait des vers en regardant une pendule, disait-il encore, on a honte du temps que l'on perd à chercher une rime qui^.ait la bonté de ne pas trop nuire à ^Idéèj (4) . » Il rêvait d'un art où la pensée eût été tout et la forme rien, où l'Idée se serait exprimée, non pas par la grossière écriture, non pas même par la parole trop grossière encore à son gré, mais dans cette
(i) Aux sourds-muets, yi?«/'«^/, p. 273.
(2) Lettre à M"* Maunoir du 10 août i852, Revue de Paris, i5 septembre 1897, p. 3i8.
(3) Fragment inédit, cité par Paléologue, op. cit., p. 80.
(4) Id., id., p. 79.
« langue céleste que rien, ici-bas, ne nous fait deviner, si ce n'est l'amouret la prière (i);^. Pour lui, écrire sa pensée était une douleur et un abaissement, parce que l'écrire c'était la matérialiser, et en quelque façon l'agir. « Le penseur, affirmait-il, est l^ien supérieur à l'homme d'action en ce qu'il vit dans ses idées, règne par les idées, les présente toutes nues, pures des souillures de la vie, et ne leur devant rien (2). » Mais un tel penseur est le penseur muet ; et, pour jouer avec les Idées, sans jouer avec les actions, il faut jouer silencieusement ; toute parole, toute écriture est une action ; c'est aussi, et plus encore, un compromis avec l'odieuse matière : le musicien qui essaie de traduire sur sa flûte la mélodie imprécise qui flotte en lui, rencontre la résistance de l'instrument. L'àme éprouve une fois de plus « l'indigence » du corps, son compagnon (3), et retrouve avec irritation
(i) Lettre à Miss Hamilton, du 24 juin 1839, Correspondance, p. 81.
(2) Le More de Venise, Lettre à lord *** du i" novembre 1829, Théâtre, II, p. 77.
(3) La Flûte, Poésies, p. 23o.
jusque dans le Royaume de l'Esprit, cette matière tenace dont elle essayait de s'affranchir. Le poète qui veut dire sa poésie doit connaître le labeur de l'ouvrier, devenir un artisan de la parole ( i ) , faire la chasse aux syllabes et aux sons qui se refusent à lui, et asservir l'Idée avant d'en faire une libératrice. On peut dire de Vigny sans paradoxe que ses plus rares visions ne se sont jamais précisées en des poèmes écrits, et qu'elles sont restées closes dans la citadelle du rêve, parce que nulle forme n'était assez docile, assez immatérielle pour les faire naître à la vie extérieure : « Je ne veux pas les écrire, avouait-il lui-m.ême, ni les dire non plus... Je les garde en moi-même, je les regarde dans le miroir de mon imagination, je les y contemple, je leur souris, et puis je ferme les yeux et je me tais (2). »
Sa fierté de gentilhomme lettré l'invitait
(1) Discours de réception à l'Académie française, Joîirnal, p. 283.
(2) Lettre à une jeune fille (M"' A. Delvigne) du 27 juin i858, Correspondance, p. 306-7 ; cf. encore ce fragment inédit, cité par Dorison, Alfred de Vigny et la poésie politique, op. cit., p. I 78 : « Poésie est beauté suprême des choses et contemplation idéale de cette beauté. »
ALFRED DE VIGSY S
aussi à la contemplation stérile. Ce passionné de la beauté (i) craignait de la desservir en la faisant connaître. Sa pudeur d'amant secret se refusait à la commettre avec la foule, parce que la foule est nécessairement commtcne (2). Quand par hasard il prenait contact avec le public et qu'il sentait autour de lui cette profondeur de vulgarité, il rougissait d'avoir écrit lui-même « pour de tels Gaulois (3) » . Il voulait être un Père de la pensée (4), il en était surtout un Prince. i\utour de lui, il voyait ses anciens amis du Cénacle en quête de gros succès et de célébrités tapageuses. Mais il se sentait « peu d'estime pour cette recherche ardente de la popularité (5) ».
Autant il avait le respect religieux du livre grave et fort, autant il méprisait les feuilles
(i) Lettre à Guillaume Pauthier du 17 mai 1828, Corres^ ■pondance, p. i5,
(2) Chatterton, Dernière nuit de travail, Théâtre, I, p. 20.
(3) Lettre citée à Guillaume Pauthier, p. i5 ; cf. encore une lettre au Directeur de la Revue des Deux Mondes du 3o août i835, Correspondance, p. 62 : « Il est triste de parler pour ceux qui ne savent pas entendre, et d'écrire pour ceux qui ne savent pas lire. »
(4) Poèmes à faire : les Vhres^ Journal, p. 235.
(5) Lettre au prince Maximilien-Joseph de Bavière du 17 septembre 1839, Correspondance, p. 90.
grossières qui ne sont pas des livres et dont la multitude s'amuse un instant. Bien loin de se soumettre à son goût toicjours 7nédiocre, il entendait « lutter corps à corps avec elle et se la soumettre (i) », rester tout en haut de son Sinaï, ne jamais redescendre dans <l la plaine », mais attirer à soi les esprits les plus distingués par la grâce victorieuse de ridée (2). Comme Racine, à qui il savait tant de gré « de n'avoir laissé de lui, pas une platitude de circonstance..., pas un madrigal honteux, pas une fadeur (3) ;?, il travaillait « sans dégrader sa pensée et ne faisait que des œuvres d'art (4) ». Pauvre, il résistait aux sollicitations des éditeurs ; et, sachant pourtant que la multitude seule peut « multiplier le salaire » (5), il restait dans la société « des grands maîtres » et se complaisait dans le culte solitaire d'une beauté lointaine et ignorée (6).
(i) id., id,, p. 89.
(2) Id., id., p. 90.
{"i) Journal , p. 178.
(4) Id., Sur soi-même, p. 149.
(5) Chatterton, dernière nuit de travail, Théâtre, I, p. 20.
(6) Lettre à Mlle Maunoirdu 24 mars i85i, Revue de Paris ^ 5 septembre 1897, p. 3i2 : « Ce n'est pas seulement des
De toutes les compositions qu'ébauchait son esprit toujours en trav^ail, il ne voulait achever « que les plus grandes et les plus pures (i) ». Refusant de « faire entrer le public dans la confidence de ses hésitations (2) », il laissait en portefeuille de prééditeurs qu'il faut s'occuper d'abord et des moyens d'exposer son tableau au musée, mais de ce qu'en penseront les grands maîtres. Il faui se former dans l'ombre un talent original, etc. » ; cf. encore lettre à Brizeux du 2 août i83i, Correspondance ^ p. 47 : « Il (Cinq-Mars) me donne plus de renom q\x^Eloa^ qui me semble d'une nature plus rare... Je fis depuis ce que j'ai fait toujours : des esquisses, qui font mes délices, et du milieu desquelles je tire de rares iibleaux. »
(i) Lettre citée au prince de Bavière, Correspondance,-^. 91 : « J'avoue, je n'aime pas qu'on publie toutes ses idées, comme un peintre qui ferait des tableaux de toutes ses esquisses ; j'aime qu'on laisse en portefeuille les plus ordinaires, pour ne donner à l'avenir que les plus grandes et les plus pures compositions. »
(2) Lettre inédite à l'éditeur Charpentier du i3 décembre iSSp, publiée par J[ules] Q\o\x^î\y Journal des Débats, 18 février 1907 : «... J'ai craint pour vous (pour la revue Le Magasin de Librairie), pendant plusieurs mois, l'abus des manuscrits inédits. Il faut, pour ces choses, de grands ménagements. Il y a bien des auteurs qui poussent très avant un livre qui les occupe, mais qui, tout en le formant, le condamnent à mort dans leur coeur. Ils reconnaissent ses défauts ou ses dangers et ne l'achèvent que poussés par un mouvement tout semblable à celui de la locomotive, qui, sachant qu'elle va s'arrêter, glisse encore longtemps en avant par un mouvement expirant. Tout est écrit, mais tout est condamné à l'oubli ; et^ si l'auteur ne déchire pas le manuscrit, c'est qu'il pense que telle pensée peut s'y trouver, ou telle page inspirée, ou tels beaux vers qui ne seront pas déplacés dans un autre livre. — Puis la mort le surprend, et ce qu'il avait enseveli, l'amitié ou la piété des parents le déterre. C'est souvent une imprudence. On détruit
cieuses esquisses, dont tout autre, moins désintéressé, eût réalisé tôt ou tard la valeur commerciale, et il pratiquait lui-même dans son œuvre les retranchements de l'avenir ( i ) . Sa maxime : « l'art est la vérité choisie (2) » n'était pas seulement chez lui une règle d'esthétique, elle était encore pour cet aristocrate une règle de vie. N'écrivait-il pas avant tout pour « se soulager » lui-même ? Peu lui importait que ses poèmes fussent ou non imprimés (3), qu'un public indifférent fît une moue dédaigneuse devant une beauté qu'il ne pouvait pas comprendre. « Rien ne saurait me ravir, pensait-il, le bonheur de chanter
ainsi les mérites de la sévérité de goût qu'il exerçait sur luimême, et l'on fait entrer le public dans la confidence de ses esquisses et des hésitations de son pupitre que le monde devait ignorer... »
(i) Lettre citée au prince de Bavière, Correspondance, p. 91.
{2) Journal, p. 40.
(3) Lettre au marquis de La Grange du 24 novembre 1843, Correspondance, p. m : «J'en fais d'autres encore (des poèmes) ; qu'ils soient imprimés ou non, cela m'importe peu. Mon cœur est un peu soulagé quand ils sont écrits ; » cf. encore lettre à la vicomtesse du Plessis du 11 mars 18 52, Correspondance, p. 23i : « Je ne suis point pressé de publier, et j'écris toujours ; mais le public n'a pas besoin qu'on lui donne régulièrement des morceaux de papier imprimés, et je n'aime pas les écrivains qui se mettent en coupe réglée, comme un bois de chêne. »
juste et d'écouter les beaux chants sans musique de notre langue (i). »
Mais cet égotisme d'esthète ne pouvait suffire à Stello. Sa confiance dans la vertu régénératrice de l'Esprit lui faisait un devoir de descendre à la foule et de la vivifier par son contact. Il aurait, d'ailleurs, épuisé ses forces dans une méditation perpétuelle qui ne se serait pas extériorisée, et il sentait « la nécessité d'entrer dans l'action (2) » . Malgré les indignations ironiques du Docteur-Noir, il éprouvait le noble « orgueil et l'ambition de l'universalité d'esprit » ; il ne parvenait pas à se « détacher complètement du profane vulgaire;... las de se contempler, de se replier sur soi-même, de vivre de sa propre essence et de s'en nourrir pleinement et glorieusement dans sa solitude, il cédait à l'attraction des choses extérieures, il se quittait lui-même. . . et s'abandonnait au souffle grossier des événements communs (3) » . Vainement le Docteur-Noir lui prêchait rinutilîtê
(i) Lettre à Louis Ratisbonne du 2 janvier i858, Coyresf>ondance^ p. 3oi.
(2) Fragments de mémoires, Journal, p. 229.
(3) Stello, p. 144-5.
des arts à rétat social ( i ) , Stello entrevoyait le rôle social de l'art, de cet « Art céleste..., qui porte les malheureux mortels à la loi impérissable de V Amour et de la Pitié » (2). Après la « soirée (3) » A' Othello qui n'était et ne voulait être qu'une manifestation d'art pur (4), Vigny semblait s'être promis à luimême de ne jamais produire sa pensée au théâtre, parce que « l'art de la scène appartenait trop à raction pour ne pas troubler le recueillement du poète (5) :^. Mais, pris lui-même dans la mêlée sociale, pris par l'amour révélateur du Vrai et du Juste (6), il cédait à la tentation de l'action : « Surprenant
(2) Id., p. 275.
(3) Le More de Venise, Lettre à Lord*** du i" novembre 1829, Théâtre, II, p. 69, 70.
(4) Id., id.y II, p. 91 : «Je n'ai rien fait, cette fois, qu'une œuvre de forme. Il fallait refaire l'instrument (le style) et l'essayer en public avant de jouer un air de son invention. »
(5) Id., id., II, p. 73 : « Il est possible qu'après avoir touché... cette orgue aux cent voix qu'on appelle théâtre, je ne me décide jamais à le prendre pour faire entendre mes idées. L'art de la scène appartient trop, etc. ; » cf. encore dans une note datée de i855 son irritation contre Lamartine qui, dans des vers à la Ristori, avait proclamé le Drame la forme supérieure de la poésie. {^Les Lettres, juin 1906, p. 283-4.)
(6) Servitude et grandeur militaires, p. 267.
dans la foule des mouvements et des transports » idéalistes qui atténuaient pour elle son instinctif mépris (i), il sentait en lui la confiance se refaire pour « un public, dont il avait trop douté (2) » ; il surmontait « sa répugnance pour le théâtre (3) », et mettait sur la scène les « idées de ses livres (4) » . Toute cette prédicâtipja tliéâtrale est dans l'art de Vigny une courte et généreuse fantaisie de Steîlo (5), comme dans la vie solitaire du Maine-Giraud la profession de foi aux électeurs.
Le conflit de Stello et du Docteur-Noir se
(i) Lettre à Louis Ratisbonne du 2 janvier i858, CorrâS' pondance, p. 3oi.
(2) Lettre à Brizeux du 21 février i835, id.^ p. 58.
(3) Lettre à Mme Dorval du 14 février 1841, id., p. 98.
(4) « Etait-ce une g^rande gloire que de mettre au théâtre une idée de l'un de mes livres ? C'était pourtoi^ tu l'as oublié. » (A Mme Dorval, Lettre du 8 avril 1845, Correspondance, p. 59.)
(5) La production théâtrale de Vigny se renferme entre les années 1829 et i835 (Du More de Vcjiise à Chatterton). Nous savons cependant qu'il avait composé ou entrepris beaucoup de tragédies et une grande comédie en vers sur Regnard (Lettre à Brizeux du 2 août i83i, Correspondance y p. 47, Louis Ratisbonne, Préface du Journal d'ztn poète y p. 21). Mais, de tout cela, comme des nombreux romans historiques qu'il avait commencés, rien ne fut par lui publié : la fantaisie de Stello était passée, et cette littérature était trop voisine de l'action.
retrouve donc ici, comme dans sa pensée et dans sa vie. Il se traduit du reste, merveilleusement dans cette œuvre même de Stello, où l'art paraît se moquer de soi, tout en jouissant de sa propre virtuosité, et où les prédications sociales ont un délicieux envers d'ironie. Mais de ce conflit précisément sortit un art nouveau. « Si l'art est une fable, » disait Vigny dans l'avant-propos de La Maréchale d'Ancre, « il doit être une fable philosophique (i). » De plus en plus il en fit une fable symbolique. Déjà dans ses romans et dans son théâtre, ce serait un lourd contresens de s'intéresser aux seules aventures ou anecdotes qui semblent y occuper le premier plan. « XJIdée y est tout ; le nom propre n'est riengjae l'exemple et la preuve de l'Idée (2) . » Quoiqu'en dise le sous-titre. Cinq- Mars n'est point le récit d'une « conspiration sous Louis XIII ». C'est le conflit « des trois sortes d'ambitions qui nous peuvent remuer, et, à côté d'elles, la beauté du sacrifice de soi-même
(i) Théâtre, p. iSp.
(2) Réflexions sur la vérité dans l'art, Cinq-Mars, I, p. i8.
à une généreuse pensée (i) ». Sans le savoir^ les personnages du drame humain sont les illustrations d'une Idée qui les domine, « les symboles d'une haute pensée (2) ». « La vie de tout homme célèbre a un sens unique et précis, visible surtout et dès le premier regard, pour ceux qui savent juger les choses du passé ... Le sang d'Auguste de Thou a coulé au nom d'une Idée sacrée et qui demeurera telle tant que la religion de l'honneur vivra parmi nous (3) » . Le poète qui s'empare de l'histoire pour en extraire le symbole inconscient, la refait ou plutôt la repense suivant une « vérité toute belle, toute intellectuelle (4) », suivant l'Idée supérieure et directrice, dont cette histoire n'est que l'incomplète réalisation. Il fera mourir Concini sur la borne même où fut assassiné Henri IV, pour montrer l'immanente justice de la vie (5) ; il fera tuer le capitaine Renaud par un enfant de quatorze ans pour expier le meurtre involontaire du
(i) Id., id., p. 10.
(2) Id., id., I. p. 17.
(3) Cinq-Mars, notes, II, p. 290.
(4) Réflexions sur la vérité dans l'art^ Cinq-Mars, I. p. 12.
(5) La Maréchale d'Ancre, Avant-propos, Théâtre, I, p. 159.
jeune Russe de quatorze ans (i). Partout, il laissera entrevoir à l'observateur subtil la Destinée, maîtresse de l'homme, le conduisant^T" Bjun pas très sûr à ses fins mystérieuses (2) ».
L'œuvre tout entière de Vigny n'est donc qu'une suite de pensées choisies enveloppées d'un vêtement décent (3) ; ce sont des symboles parés de noblesse, d'une noblesse d'autant plus raffinée que le rêve s'y distille en des flacons plus menus. Aussi, c'est dans le symbolisme de ses poèmes, si précieux, si travaillés et pourtant si riches de pensées fortes qu'il a su le mieux concilier son goût du rare et son besoin d'apostolat. Epris en aristocrate et en esthète « à la fois des détails savants de Télocution et des formes du dessin le plus pur », il a aimé en démocrate intellectuel « à renfermer dans ses compositions l'examen des questions sociales et des doc-
(i) Servitude et grandeur militaires, p. 243 et 2 53.
(2) La Maréchale d'Ancre, Avant-propos, Théâtre, I. p. 159.
(3) Je choisirai dans mes souvenirs ceux qui se présentent à moi comme un vêtement assez décent et d'une forme digne d'envelopper une pensée choisie. » {^Servitude et grandeur Tnilitaires, p. 3i.)
trines psychologiques (i) » ; et, servi cette fois par les contradictions de sa nature, plus heureux que dans ses rêves déjeune poète (2) , il a créé l'art nouveau qu'il cherchait, un art à lui, « expression pure de son sentiment, de son caractère, de sa vie, enfin de son être tout entier (3) », un art inconnu jusque-là, d'une beauté cristalline et sans couleur, où les mots, résistants et transparents tout ensemble, taillés pour ainsi dire dans de l'esprit concentré et solidifié, laissent filtrer à travers leurs facettes inaltérablement polies la flamme profonde des pensées :
Diamant sans rival,
qui conserve si bien leurs splendeurs conden-
[sées (4) I
Oui, de ce qui survit aux nations éteintes, c'est lui le plus brillant trésor et le plus dur (5) .
Dans ces veilles studieuses et souvent
(i) Discours de réception à l'Académie française, Journal, p. 317-8.
(2) Cf. plus haut, p. 60-61, n., le fragment cité sur la Beauté idéale .
(3) Lettre à Mlle Maunoir du 24 mars i85i, Revtie de Paris, 14 septembre 1897, p. 3i2.
(4) La Maison du Berger, Poésies^ p. 191.
(5) Les Oracles, Post-scriptum, id.^ p. 206.
tristes, il a ciselé ainsi quelques rares diamants, et, berg-er de rhumanité, il les a enchâssés au toit de sa maison roulante, pour illuminer, derrière lui et au loin, les foules tardives qui cheminent incertaines et lentes vers la lumière (i).
(i) La Maison du Berger, Poésies y p. 191 2.
De cet art à la fois hautain et fraternel, de cette pensée qui cherche son repos, de cette vie s'évadant tristement vers l'idéal, nul discours ne saurait mieux décrire les belles et douloureuses fluctuations que l'histoire très simple, écrite en vers forts et denses, où il a lui-même amoureusement enfermé le symbole de tout ce qu'il était et de tout ce qu'il rêvait. L'histoire s'appelle la BoiUeîlle a la mer (i).
Amoureux de science et d'inconnu, un f grave marin ^ a lancé son vaisseau sur des mers inexplorées. Il a découvert un passage dangereux, où le courant sera toujours mortel à ceux qui le tenteront. Il l'a relevé sur ses cartes et soigneusement décrit dans son journal de voyage, pour faire œuvre d'homme, pour travailler au progrès commun, pour rendre la route plus facile et plus sûre à ceux qui le suivront. Mais lui-même, première victime du courant, est emporté par le tourbil-
(i) Poésies, 239-249.
Ion. Le vaisseau vasombrer, Tocéan est désert, la mort est proche.
Son sacrifice est fait, mais il veut que la terre recueille du travail le pieux monument.
C'est le journal savant, le calcul solitaire, plus rare que la perle et que le diamant. C'est la carte des flots faite dans la tempête, la carte de l'écueil qui va briser sa tète, Aux voyageurs futurs, sublime testament.
Pourtant, au milieu de l'orage aveugle et fou, qui « le roule en sa course » , il sent le doute lui monter au cœur, le doute amer, presque la malédiction. Il se demande si son travail n'a pas été vain, s'il ne s'est pas laissé prendre à son dévouement comme au piège ironique d'une sirène, et il essaie de se recueillir dans le dédain final.
Il se croise les bras dans un calme profond. n voit les masses d'eau, les toise et les mesure, les méprise en sachant qu'il en est écrasé, soumet son âme au poids de la matière impure, et se sent mort ainsi que son vaisseau rasé.
Qu'importe ! il fera son devoir : Vieille habitude de marin ou dernière lueur de foi,
il ouvre une bouteille et la choisit très forte ;
8o ALFRED DE VIGNY
il y renferme pieusement son journal, disant avec un sourire demi-confiant, demi-sceptique :
Qu'il aborde, si c'est la volonté de Dieu I
Mais, au moment de jeter la bouteille dans le tournoiement des vagues, la lumière se fait en lui, et l'acte de foi ramène la foi.
Il lance la bouteille à la mer et salue les jours de l'avenir qui pour lui sont venus... Il sourit en songeant que ce fragile verre portera sa pensée et son nom jusqu'au port,
que Dieu peut bien permettre à des eaux insensées de perdre des vaisseaux, mais non pas des pensées, et qu'avec un flacon il a vaincu la mort.
Sa foi d'ailleurs ne l'a pas trompé : la bouteille errante a d'abord et longtemps vogué solitaire sur l'infini des eaux :
un soir enfin, les vents qui soufflent des Florides
l'ont poussée sur les côtes de France : un pêcheur l'a prise dans ses filets, et la Science dans ses trésors.
Vigny est tout entier dans cette histoire
ALFRED DE VIGNY 8l
symbolique. Lui aussi, il a voulu travailler pour l'humanité, mais sans parvenir à s'y mêler, et il est resté solitaire dans sa vie, comme le marin sur son vaisseau. Il a voulu, loin de la foule, s'enfuir sur la mer libre, dans la sainte solitude des Idées; et la mer lui a été inclémente, il a souffert tous les assauts des flots hostiles, senti sur son âme inquiète « le poids de la matière impure (i), » et il a disparu lentement dans le tourbillon chaque jour resserré de la douleur. Et puis, les Idées, qu'il aimait d'amour, ne lui ont pas donné la sérénité heureuse et la robuste foi qu'il y croyait trouver. Il a vu de partout « l'homme spiritualiste étouffé par la société matérialiste (2), » comme le navigateur par les vagues lourdes ;et, bien des fois, cette Science en laquelle il plaçait son espoir, cette Pitié, où il pressentait une révélation, lui parurent des chimères plus subtiles, plus séduisantes que les autres, mais tout aussi vainement séductrices.
(i) La Bouteille à la mer, Poésies ^ p. 240.
(2) Chatterton, Dernière nuit de travail, Théâtre^ I, p. 23.
O superstitions des amours ineffables, [voix, murmures de nos cœurs, qui nous semblez des calculs de la Science, ô décevantes fables ! pourquoi nous apparaître en un jour tant de
[fois ?
Pourquoi vers l'horizon nous tendre ainsi des
[pièges ?
espérances roulant comme roulent les neiges, globes toujours pétris et fondus sous nos
[doigts ( I ) !
Et, songeant alors à tous ceux qui s'étaient, avant lui, laissé prendre à ce noble piège, essayant lui-même d'y échapper, — il se donnait comme maxime de conduite : « Avoir toujours présentes à la pensée les images choisies entre mille de Gilbert, de Chatterton et d'André Chénier, parce que ces trois jeunes ombres nous crieront toujours ceci : le poète, le penseur ont une malédiction sur leur vie (2). }> Pour nous soustraire à cette malédiction, enveloppons-nous de silence, et dépassons-la de tout notre mépris.
« Il était écrit (3) » qu'il ne resterait pas
(i) La Bouteille à la mer, Poésies, p. 244.
(2) Stello, p. 290.
(3) Les Destinées, Poésies, p. 182.
emprisonné dans ce mutisme de grand seigneur, exilé volontaire de la vie. On lui avait prédit dans son enfance « qu'il serait un grand saint et qu'il bâtirait une église » (i) : Il la bâtit, et ce fut un temple au « Saint- Esprit » (2). Cédant à l'obscur travail de la foi qui se faisait en lui, il devait peu à peu s'abandonner sans arrière-crainte à tous ses espoirs, et
de l'œuvre d'avenir saintement idolâtre, oublier Chatterton, Gilbert et Malfilâtre (3).
Dès lors, la souffrance peut venir, quelque torturante, et injuste, et stupide qu'elle soit ou qu'elle puisse paraître. Tout peut manquer autour de lui : il s'isole et n'attend d'assistance
que de la forte foi dont il est embrasé (4).
La vision radieuse de l'avenir lui fait oublier la douleur du présent.
Qu'importe oubli, morsure, injustice insensée, glaces et tourbillons de notre traversée !
(i) Lettre à la vicomtesse du Plessis du 3o juillet 1848, Correspondance, p. 141.
(2) L'Esprit pur, Poésies, p. 266.
(3) La Bouteille à la mer, /^., p. 239.
(4) Id., id.y p. 240.
Sur la pierre des morts croît l'arbre de graa-
[deur.
Cet arbre est le plus beau de la terre promise ; c'est votre phare à tous, penseurs laborieux ! Voguez sans jamais craindre ou les flots ou la
[brise pour tout trésor scellé du cachet précieux. L'or pur doit surnager, et sa gloire est certaine. Dites en souriant comme ce capitaine :
qu'il aborde, si c'est la volonté des dieux 1 Le vrai Dieu, le Dieu fort est le Dieu des Idées. Sur nos fronts, où le germe est jeté par le sort, répandons le savoir en fécondes ondées ; puis, recueillant le fruit, tel que de l'âme il sort, tout empreint du parfum des saintes solitudes, jetons l'œuvre à la mer, la mer des multitudes : Dieu la prendra du doigt pour la conduire au
[port(i).
Jadis, quand il racontait la fin tragique de la Frégate « la Séineicse » (2), à peine une larme furtive et vite refoulée lui montait aux yeux (3) ; il s'enfermait tristement dans son
(i) Id., id.^ p. 249.
(2) La Frégate « la Sérieuse », XVI, Le Combat, Poésies y p. 15S-9.
(3) Id., id., p. i58:
Je me sentis pleurer, et ce fut un prodige,
un mouvement honteux ; mais bientôt l'étouflfant, etc.
honneur hautain, comme la frégate s'enfonçait dans la mer ; et il disait tout cet héroïsme inutile, tout cet engloutissement d'espérances et de gloire en des vers savants, rares, un peu secs, volontairement contenus. Ici, sur le vaisseau rasé, sur le vaisseau englouti, sur la bouteille flottant à travers l'océan, il laisse monter l'espérance joyeuse, qui déraidit et gonfle le vers, et qui donne aux dernières strophes, avec la simplicité d'une sobre émotion, les sonorités larges et triomphales d'un Credo,
« Servi tiùde et grandeur » a-t-il écrit sur un de ses livres : ce pourrait être aussi l'épigraphe de toute son œuvre, le mot où viendraient se résumer cette âme pascalienne, si tourmentée de contradictions, cette vie qui s'est épuisée à réaliser d'irréalisables rêves, cette pensée qui a oscillé du doute impie à la foi sereine, cet art qui a hésité entre la stérilité aristocratique et la prédication sociale.
Mais la servitude n'est qu'une apparence. Elle est comme l'envers d'une grandeur qui ne se satisfait jamais ; et c'est à la grandeur qu'appartient le dernier mot : grandeur de cette vie, si noble en sa tension un peu trop volontaire ; grandeur de cette pensée, qui n'a trouvé son apaisement qu'en des espérances illimitées ; grandeur de cet art, qui a su condenser des sentiments forts en une perfection diamantée. Socrate disait : « N'accusons pas les dieux, l'immortalité les absout. » — « Ne les accusons pas, dirait Vigny, de nous laisser souffrir sans but, de ne nous avoir dit le tout de rien, d'avoir proposé à nos aspirations un idéal fuyant, car la Bonté, car la Science, car la Beauté les absout. » Les a-t-il bénis, les a-t-il invoqués ? A-t-il trouvé en ses rêves suprêmes
la certitude heureuse et l'espoir confiant (i) ?
A-t-il «épuré sa lèvre au vase des prières» (2) ? C'est déjà l'inconnu de la tombe. Mais, si la
(i) Le Mont des Oliviers, Poésies, p. 235,
(2) L'Ange tombée : Mystère, fragment inédit, Les Lettres, 6 avril 1906, p. 162.
foi, comme il le pensait, n'est qu' « une espérance fervente (i ) », il a eu foi en son œuvre, qu'il a pu léguer sans crainte à cette « jeune postérité » qu'il aimait (2) ; foi en la vie, dont il a fini par ne plus désespérer, foi surtout en la puissance, en la dignité, en la sainteté de TEsprit, et en l'avènement prochain de son « Règne (3) » . Il s'était dit un jour : « tu t'endormiras dans le mépris divin et consolateur (4) ». La Destinée, qui l'avait tant de fois contredit, lui réservait une fin plus douce : et c'est d'une main confiante, avec à peine un demi-sourire de doute, que, lui aussi, au jour du dernier naufrage, il a « lancé la bouteille à la mer et salué les jours de l'avenir ».
{i) Jottynal, p. 109,
(2) L'Esprit pur, Poésies, p. 267.
(3) Id., Id., p. 266.
(4) Poèmes à faire : La ^ombe, /o ter /lal, p. 2 52.