DE QUELQUES CONTRARIÉTÉS DE LA VIE | D’ALFRED DE VIGNY
Bien qu’il ait appartenu à la grande génération romantique, Alfred de Vigny n’était pas un homme à épanchements et à confidences. On sait ce que disait de lui Jules Sandeau, en recevant son successeur à l’Académie française : «Pérsonne n’est entré dans l'intimité de M. de Vigny, pas même lui.» Le mot voulait être piquant. Il ne l’est peut-être pas tout à fait de la façon dont l’espérait son auteur. Il paraît assez imprévu d’entendre traiter de la sorte un homme qui a passé le plus clair de son temps à s’analyser ; et, même en se rappelant à la décharge de Sandeau qu'au moment où il parlait on ignorait encore
le Journal d’un Poëte, on incline à penser qu'avant de
juger Son illustre confrère, il avait, comme il arrive, négligé de le lire, ou qu’il ne l'avait lu que d’un œil bien distrait, La vérité, c’est que si Vigny s’est appliqué plus qué pérsonne à se connaître lui-même, il a évité autant que possible de parler de lui. À deux ou trois reprises il a commencé à rédiger ses mémoires : chaque fois, au bout de quelques
pages, la plume lui est tombée des mains. Dans ceux de
ses ouvrages qu’il écrivait pour le public, il a, non pas
toujours, mais le plus souvent, effacé sa personne pour ne