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laisser voir que ses idées. C’est par là qu’il voulait retenir l’attention de ses contemporains et de la postérité. C'est par là aussi qu’il convient de le considérer. Les événements de sa biographie, d’ailleurs assez unie et simple, sont, à tout prendre, d’une importance secondaire. C'est à la vie de son Âme que nous nous intéressons ; les circonstances de sa vie extérieure ne sont utiles à rapporter que dans la mesure où elles expliquent ses sentiments et éclairent sa pensée, et le critique n’éprouve que rarement le besoin de s’y arrêter, tant ces sentiments et cette pensée s'élèvent au-dessus des contingences physiques et semblent appartenir à un pur esprit. |
Toutefois, à lui appliquer trop strictement cette méthode, il pourrait y avoir, pour Vigny lui-même, un inconvénient Si, déférant au vœu secret du poète, nous laissions de côté son histoire, pour ne nous occuper que de celle de son œuvre, nous ferions certainement plaisir à son ombre, mais nous risquerions de faire tort à sa mémoire. Même en parlant beaucoup de soi, on n’en donne pas toujours une idée bien exacte. En en parlant peu, ou en n’en parlant point, on laisse aux autres le soin de s’en faire et d’en propager une idée tout à fait fausse. Le cas s’est présenté plus d’une fois pour Alfred de Vigny. Avant donc d'étudier ses écrits, il y a lieu de se faire une idée juste de sa personne et de son caractère, et pour s’en faire une idée juste, il est nécessaire de repasser brièvement les événements de sa vie, de les rapprocher les uns des autres et d’en dégager le sens général. C’est la raison d’être et l’objet de cette introduction.
La naissance d'Alfred de Vigny fut l’aboutissement et comme le chef-d'œuvre de deux anciennes familles de noblesse provinciale qui se sont confondues en lui et éteintes avec lui. Il attachaïit un grand prix à cette double origine. « Quelquefois, dit-il, il m’a semblé sentir en moi l’'ardeur et les forces différentes des deux races dont je suis sorti. Homme du nord par mon père, et du midi par ma mère, les nerfs vigoureux de l’un et le sang brûlant de l’autre se sont combinés de manière à me donner une nature impressionnable et forte, persévérante et souple, que j'ai ployée à tout ce que j’ai voulu et qui a embrassé tous les travaux, ressenti et supporté tous les plaisirs et toutes Jes fatigues que mon imagination lui imposait. Ces deux sangs nobles, l’un de ma famille paternelle et toute française de-la Beauce, et du centre même de nos vieilles Gaules, l’autre d’origine romaine et sarde, ces deux sangs se sont réunis dans mes veines pour y mourir. »
Les Vigny étaient originaires de la région parisienne. Leur noblesse remontait à un certain François de Vigny, receveur de la ville de Paris, anobli par Charles IX en 1570. Les Baraudin ne venaient ni de Rome, ni de la Sardaïigne, mais du Piémont. Un Emmanuel Baraudini, secrétaire du duc de Savoie, avait reçu de son maître, en 1512, des lettres de noblesse, qui lui avaient été confirmées par François Ier, en 1542, lorsqu'il eut été naturalisé français. Noblesse, de part et d’autre, d’origine administrative et bureaucratique, devenue, après quelques générations,
noblesse d'épée, par l'accession aux Care PE Les Vigny, depuis Louis XIV, servaient de père en fils dans l’armée, d’où ils se retiraient au bout de vingt ou vingt-cinq ans, avec le grade de capitaine et la croix de Saint-Louis. Les Baraudin, établis dans l’Angoumois et la Saintonge, s'étaient tournés vers la marine. Le grandpère maternel d'Alfred, Didier de Baraudin, avait fait comme capitaine de vaisseau une carrière honorable, et avait pris sa retraite en 1780 avec le grade de chef d’escadre. Des deux côtés on était fier de son lignage. Des deux côtés aussi on semble avoir eu de grandes prétentions, médiocrement ou même nullement justifiées. Au
contrat de mariage de sa fille, M. de Baraudin se donna
le titre de marquis ; et quand Alfred fut sur le point de quitter la maison paternelle, M. de Vigny lui déelara qu'il avait droit au titre de comte, bien que lui-même ne le portât point. On ne s’étonnera pas, après cela, que chez Vigny le préjugé nobiliaire fût profondément enraciné. Jusque dans les dernières années de sa vie, il passa de longues heures à relire, à manier, à annoter ses papiers de famille. En 1854, il s’avisa, par suite d’une confusion avec une autre famille de Vigny, tout à fait étrangère à la sienne, qu'il avait droit au titre de marquis. Il l'aurait pris, s’il n’avait tenu à conserver à son nom la forme exactesous laquelle il l'avait illustré dans les lettres. En 1861, l’homme qui pouvait écrire, en parlant de ses ancêtres :
C’est en vain que d’eux tous le sang m’a fait descendre ; : Si j'écris leur histoire ils descendront de moi,
s'évertuait encore à se chercher des aïeux sous Philippe-
Auguste ou aux Croisades, Vigny a toujours été convaincu qu'il n’y avait pas de naissance plus aristocratique que la sienne, et qu'il était aussi noble que le roi.
Ce nom et ce titre auxquels il tenait tant, lui étaient d'autant plus difficiles à porter que sa famille était dans une situation de fortune médiocre. Les Vigny avaient été très riches — du moins leur descendant le croyait — au xvie et au xviie siècle. Comme le dit le poète, qui ne fait ici que résumer la tradition reçue dans son enfance de la bouche de son père,
Ils étaient opulents, seigneurs de vastes terres,
Grands chasseurs devant Dieu, comme Nemrod, jaloux Des beaux cerfs qu’ils lançaiïent des bois héréditaires Jusqu'où voulait la mort les livrer à leurs coups, Suivant leur forte meute à travers deux provinces, Coupant les chiens du Roi, déroutant ceux des princes, Forçant les sangliers et détruisant les loups...
Pour des raisons qu’on ignore — Vigny ne parle, et en termes assez vagues, que de la Révolution — cette opulence, vers la fin du xvirre siècle, s'était dissipée, et quand, en 1790, Léon de Vigny épousa Amélie de Baraudin, leur commun avoir ne consistait guère que dans les vingt mille livres de dot apportées par la femme et la pension de retraite, de trois mille livres, dont jouissait le mari.
C'étaient de nouveaux mariés ; ce n’était pas un jeune ménage, Quand sept ans plus tard, suivant trois frères morts en bas-âge, Alfred de Vigny vint au monde, sa mère avait quarante ans, son père enavait soixante, Une confiance, qui paraît excessive, dans les lumières que la physiologie peut prêter à la critique, a induit à croire qu’on tenait,
dans le fait de cette naissance tardive de parents âgés, l'explication dernière du caractère moral et littéraire d'Alfred de Vigny, de son « pessimisme » et de sa « stérilité ». Il faudrait d’abord savoir, et nous aurons lieu d’y revenir, jusqu'à quel point Vigny a droit à la qualification de pessimiste, et si d’avoir, non pas écrit — car il a beaucoup écrit — mais publié au cours de sa vie seulement une dizaine de volumes, cela doit s'appeler stérilité de génie, quand un de ces volumes a pour titre Servitude et Grandeur : mililaires, et un autre les Destinées. J'avoue ingénument qu'il y a là pour moi de trop grands mystères. Mais je reconnais volontiers que la condition de fils unique, élevé par des parents vieillissants, n’a pas été sans influer sur la tournure qu’ont prise de bonne heure les idées et les sentiments d'Alfred de Vigny.
Son père, cassé par l’âge, noué par les rhumatismes qu'il avait rapportés de la guerre de sept ans, ne bougeait point de son fauteuil, d’où il contait fort agréablement. les anecdotes du règne de Louis XV. Il laissa sans difficulté à Mne de Vigny le soin et la charge de l'éducation de leur fils. « Lorsque tu vins au monde, écrivait-elle à celui-ci : en 1815, ton père te confia totalement à mes soins, et s’engagea à ne Jamais Contrarier mon plan d'éducation ;
il m'a tenu parole, et je t'ai dirigé, d'accord avec lui, pendant dix-sept ans. Moi seule, je t’instruisis jusqu’à huit ans. » M®S de Vigny était, par bonheur, une femme d’une intelligence et d’une raison supérieures. Non seulement elle sut fortifier la santé d'un enfant né délicat, non seulement elle lui communiqua le goût des arts, qu’elle possédait à un haut degré, notamment de la peinture
et de la musique, mais elle forma son esprit et son cœur : elle laissa sur l’un et sur l’autre une empreinte ineffaçable Vigny devait beaucoup à sa mère, il le-savait ; ileut toujours pour elle le plus tendre attachement, le plus profond respect. Quand elle mourut, à l’âge de quatre-vingts ans, en 1837, ce fut pour lui la cause d’une crise morale dont il eut de la peine à se remettre, et dont son journal intime nous a conservé la trace émouvante. Il n’en est pas moins vrai que cette éducation confinée et solitaire, sous une direction purement féminine, dut contribuer à développer chez l’enfant une sensibilité précoce, dont il ne tarda pas à souffrir. Le jour où il lui fallut aller en classe, il trouva le régime scolaire répugnant, la discipline brutale, les camarades grossiers. Il garda de ses années, non pas même de pension, mais d’externat, un horrible souvenir : « Pour satisfaire à la fois, écrivait-il trente ou quarante ans plus tard, ma détestation du collège et la joie de ma délivrance, je réclamais chaque soir des gens qui venaient me chercher le privilège de refermer avec force la porte cochère de la prison, que j'aurais voulu briser. » Il avait hâte de regagner: la maison paternelle. Il y trouvait, autour du fauteuil de son père, une société de vieillards moroses, chagrins, désabusés de la vie, d’émigrés revenus de l’exil, ‘regrettant l’ancien régime, exécrant le nouveau, déblatérant contre la Révolution et le Buonaparte, et mécontents de tout. « Les conversations du temps passé, a-t-il dit lui-même, et des hommes du monde qui avaient beaucoup vu et lu m'’étendaient les idées ; mais leurs chagrins me serraient le cœur. Je suis né avec une mémoire telle que
je n’ai rien oublié de ce que j'ai vu et de ce qui m’a été
dit depuis que je suis au monde. J'emportais done pour toujours le souvenir des temps que je n'avais pas vus, et l’expérience chagrine de la vieillesse entrait dans mon esprit d'enfant et le remplissait de défiance et d'une misanthropie précoce.» Notons-le bien: si par enfance on entend des années de libre développement, d'expansion turbulente, d’insouciant bonheur, Alfred de Vigny n'a pas eu d'enfance. [De là non pas la tristesse, le mot serait trop fort, mais l'absence de joie, /rons laela parum, qui. est un des traits marquants de son caractère et de son génie.
Cette éducation semblait le préparer à mener, loin de toute dissipation et de toute aventure, une vie retirée, bien sage et bien tranquille let, d’abord, ce fut vers le travail intellectuel et l'étude que ses goûts parurent incliner. Mais l'enfant appartenait à une famille de soldats, il avait été bercé, dès ses premières années, de récits de campagnes et de gloire militaire. Et puis, autour de lui, tout lui parlait de guerre, tout le conviait à l’action et à l'héroïsme. Mais ici encore il faut le laisser se raconter luimême, et quoique la page soit bien connue, ce serait dommage de ne pas la citer:
Vers la fin de l’empire, je fus un lycéen distrait. La guerre était debout dans le lycée, le tambour étouffait à nos oreilles la voix des maîtres, et la voix mystérieuse des livres ne nous parlait qu’un langage froid et pédantesque. Les logarithmes et les tropes n'étaient à nos yeux que des degrés pour monter à l’étoile de la Légion d’ honneur: la plus belle étoile des cieux pour les enfants. \
Nulle méditation ne pouvait enchaîner longtemps des têtes étourdies sans cesse par les canons et les cloches des
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INTRODUGTION — LA VIE 11
Te Deum ! Lorsqu'un de nos frères, sorti depuis quelques mois du collège, reparaissait en uniforme de housard et le bras en écharpe, nous rougissions de nos livres et nous les jetions à la tête des maîtres. Les maîtres mêmes ne cessaient de nous lire les bulletins de la Grande Armée, et nos cris de Vive l'Empereur! interrompaient Tacite et Platon. Nos précepteurs ressemblaient à des hérauts d’armes, nos salles d'étude à des casernes, nos récréations à des manœuvres et nos examens à des revues.
I me prit alors plus que jamais un amour vraiment désordonné de la gloire des armes...
Vigny songea à se présenter à l'Ecole Polytechnique. avec l’ambition de devenir officier d’artillerie. Aspirait-il vraiment à se faire un soldat de Napoléon, un des ces « séides », comme il dit ailleurs, aveuglément dévoués à la gloire du maître ? Et sa famille, si entichée de l’ancien régime et de la monarchie de droit divin, eût-elle consenti à le laisser servir « l’usurpateur » ? Le retour des Bourbons vint fort à propos aplanir les obstacles qui pouvaient lui barrer l’accès de la carrière militaire. A dix-sept ans, le 6 juillet 1814, il entrait dans les gendarmes de la maison du Roi.
sl a dit longuement le plaisir enfantin qu’il éprouvait à revêtir le brillant uniforme des compagnies nobles de la garde de Louis XVIII : manteau blanc, habit rouge, casque noir, les pistolets à l’arçon de la selle et le grand sabre frappant sur l’étrier. Il se sentait, dans cet équipage très fier et parfaitement heureux. Ce bonheur ne fut pas de longue durée. Le Bourbon que la coalition avait remis sur le trône de ses pères n’avait rien d’un prince guerrier. La vie militaire, pour Alfred de Vigny, ce fut, au bout de
quelques mois d'apprentissage, la longue chevauchée sur la route de Flandre, à la suite du carrosse royal, fuyant vers la Belgique, surveillé de loin par les lanciers de Bona-
parte. Ce fut, sous le seconde Restauration, après le licen-
ciement des compagnies nobles et le passage dans l’infanterie
de la garde, la théorie, la parade et l'exercice, le vide et. la monotonie de la vie de garnison. Grâce à son goût
naturel pour la réflexion et pour l’étude, le jeune homme
échappa au désæuvrement et à l’ennui. Dans les multiples
résidences où le conduisirent, entre 1815 et 1822, les allées et venues de son régiment, il mena, selon ses propres expressions, «la vie retirée et studieuse d’un évite, d’un
bénédictin ». Il lisait, il rêvait, il écrivait ses premiers
poèmes. Un moment il put croire que l’occasion allait
lui être donnée de sortir de l’inaction dans laquelle il se rongeait, et il fit tout ce qui dépendait de lui pour en
profiter. A la fin de 1822, le Congrès de Vérone avait
donné mandat au gouvernement de Louis XVIII de remettre l’ordre dans l’Espagne révoltée contre Ferdinand VII. On préparait pour cette expédition une armée de cent mille hommes. La garde royale n’en devait pas
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faire partie. Vigny obtint d’être versé, avec le grade de
capitaine, au 55€ de ligne. Il rejoignit son régiment à Strasbourg, traversa toute la France avec lui par étapes,
jusqu’à Bordeaux. Au moment d’entrer en Espagne, le
55€ fut retenu pour garder la frontière, et réparti entre Dax, Bayonne et Orthez. Après la guerre, on l’envoya à Pau. La vie de garnison recommençait. Cette fois, Vigny se sentit pris d’un irrésistible désir de s’en évader, et il sembla que les circonstances lui offraient le moyen de sortir
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brillamment de cette armée à laquelle il n’appartenait déjà plus que de nom.
Il avait fait, à Pau, la connaissance d’une famille anglaise, les Bunbury. Le père avait acquis aux colonies une fortune qu’on disait immense. Il avait deux filles, belles et élégantes personnes, avec le teint éblouissant des anglo-saxonnes. Vigny eut la bonne fortune de plaire à l’aînée. Il demanda Sa main et, après quelques résistances du père, il l’obtint. Le mariage fut célébré le 8 février 1825. La dot de la nouvelle dame de Vigny n'était pas très considérable, mais ce qu’on ést convenu d’appeler les espérances était magnifique. La fortune de la jeune femme, d’après le rapport officiel du colonel du régiment au général commandant la division, devait, à la mort de son père, se monter à six cent mille francs, et, du jour de son mariage, elle devait jouir de huit à dix mille francs de revenu. En réalité, les avantages escomptés se réduisirent à peu de chose. L’héritage de M. Bunbury valut à Alfred de Vigny des voyages répétés en Angleterre, des règlements d’intérêts longs et difficiles,
des procès. À défaut de richesse, eut-il du moins les satisfactions conjugales qui lui auraient fait oublier ce mé-
compte ? M€ de Vigny n'avait pas de santé. Elle n’eut pas d’enfant. Elle fut toujours malade. Deux ans après son mariage, elle était condamnée à ne plus guère sortir de son appartement. Elle était bonne et douce, mais peu faite pour être associée à l'existence d’un poète. Elle savait mal le français ; elle ne s’intéressait pas aux travaux de son mari ; on ne croit pas qu’elle ait lu ses livres. Elle fut pour lui, non une inspiratrice, ou un soutien, ou une compagne, mais le premier et le plus encombrant des
impedimenta. Ceci explique, sans l'excuser, que Vignÿ L soit allé chercher hors de son foyer l'intimité de cœur et de pensée qu’il n'y trouvait pas. Sans prétendre faire ici l’histoire de sa vie sentimentale et amoureuse, il suffira
de rappeler sa liaison orageuse et malheureuse avec
M? Dorval. Elle lui laissa une amertume qui déborde dans un de ses poèmes les plus fameux, — dans celui de tous qui est peut-être le plus universellement connu et admiré, — et la popularité relative de cet anathème . impitoyable est encore une des causes qui contribuent à fausser l’idée qu’on se fait du caractère et de ee philosophie d'Alfred de Vigny.
Déçu dans ses espérances de fortune et de félicité
domestique, il était destiné à l’être aussi dans ses ambitions d'homme de lettres. Dès 1819 ou 1820, il s'était mêlé au mouvement qui aboutit à la formation de l’école romantique. Emile Deschamps, qu'il connaissait de longue date, l'avait mis en relations avec Victor Hugo. Les deux jéunes gens fraternisaient. Ils n’allèrent pas jusqu’à se tutoyer. Cette forme de la camaraderie littéraire n’eût été du goût ni de l’un ni de l’autre. Mais ils s’appelaient familièrement par leurs prénoms: Victor, Alfred ; ils s’écrivaient dans les termes les plus affectueux. Lorsqu'en 1822 Victor Hugo épousa M Foucher, Vigny fut son premier témoin, Le jeune officier de la garde royale avait été un des collaborateurs du Conservateur liltéraire. Hugo et lui venaient de publier à quelques semaines d'intervalle leur premier recueil de vers, l’un ses Odes, l’autre $es Poërnées. Les critiques sympathiques aux tendances nouvelles associaient leurs noms dans le même article et dans la même phrase,
comme ceux de deux «talents d’un ordre supérieur ».
Ces deux noms se trouvèrent encore réunis, en 1823 et 1824, dans les livraisons de la Muse Française. Vigny, Hugo, c’étaient les deux espoirs du romantisme, Lamartine étant en dehors et plus haut. Entre eux la balance était égale ; leurs œuvres se répondaient : en 1824, Eloa et les Nouvelles Odes, en 1826 Bug-Jargal et Cing-Mars, En 1827, l'équilibre se rompit. Coup sur coup, de Cromwell jusqu’à Notre-Dame de Paris, toute une série d'œuvres retentissantes tirèrent Hugo hors de pair. La jeunesse romantique l’acclama pour son chef. Vigny avait secrèteméênt ambitionné ce rôle. Sa déconvenue fut grande. L'émulation se changea en rivalité, la rivalité en jalousie,
la jalousie en rancune. La Révolution de 1830 et les dissentiments politiques achevèrent la rupture, Vigny prit
dès lors cette attitude un peu renfrognée et chagrine sous laquelle on se le représente ordinairement. Ni Sfello, en 1832, malgré l'originalité de la donnée, le romantique de la thèse et les développements brillants que lui donnait l’auteur, ni Servitude et Grandeur militaires, en 1835,
bien que le livre fût un chef-d'œuvre, ne firent le bruit qu’il
aurait désiré. Chalterton y réussit, Grâce au talent de Me Dorval, grâce à la sympathie que le tableau d’un poète de génie voué à la misère et acculé au suicide ne pouvait manquer de rencontrer dans le prolétariat littéraire
de cette époque, la pièce eut un succès éclatant. Le soir
de la première, Vigny put croire que, lui aussi, il avait eu sa journée et gagné sa bataille. Il pensait avoir inauguré le théâtre «philosophique». Dans la ferveur du premier
‘enthousiasme, il écrivait à son ami et confident Brizeux :
Où étiez-vous, mon ami, où étiez-vous ? Quand Auguste Barbier, Berlioz, Antoni et tous mes bons et fidèles amis me serraient sur leur poitrine en pleurant, où étiez-vous ?.… La Comédie-Française répandait partout le bruit que cette pièce tomberait. Il m’a fallu beaucoup de force pour former et encourager les acteurs. J’avais contre moi le théâtre et le public prévenu par des ennemis implacables. ‘Quelques anciens amis en furent si effrayés qu’ils n’osèrent pas assister à ma bataille qu’ils croyaient perdue d’avance... J’ai réussi à ce que j’avais entrepris. Ma récompense est grande, puisque dorénavant je puis avoir confiance entière dans l’attention d’un public dont on avait trop douté. Je sentais presque seul . qu'ilétait mûr pour les développements lyriques ét philosophiques, pour l’action toute morale. I n’y a rien désormais qu’il ne soit capable d’entendre, car j’ai tendu la corde jusqu’à faire croire à chaque instant qu’elle était prête à se briser.
Le triomphe fut sans lendemain. Pendant les sept ou huit années qui suivirent, Alfred de Vigny dispafut de la scène littéraire. Il ne se rappela à l’attention du public que par l'édition complète de ses œuvres qu’il donna en 1837. Il se laissa oublier. On le crut sorti pour toujours de la mêlée, de sa poussière et de ses luttes, et Sainte-Beuve consacra Cette opinion dans les vers fameux des Pensées d’Août, où, esquissant le tableau de la poésie au xrxe® siècle, il résumait ainsi l’histoire des trois poètes à qui elle der son plus glorieux éclat :
Lamartine régna : es ailé qui. soupire, ‘11 planaït sans effort. Hugo, dur partisan - - . (Comme chez Dante on voit, Florentin ou Pisan, : : Un baron féodal), combattit sous l’armure
Et tint haut sa bannière au milieu du murmure ;
Il la maintient encore ; et Vigny, plus secret,
Comme en sa tour d’ivoire avant midi rentrait.
L'image, — malheureusement, faut-il ajouter, — a fait fortune. Pour beaucoup de gens, et même pour beaucoup de lettrés, Vigny fut et demeure l’homme à la tour d'ivoire, le rêveur absorbé dans la contemplation de son idéal, hors de son temps et de tout temps et du monde réel. th n'y a rien de plus injuste que cette manière de voir. Assurément Vigny n’a pas fait dans son œuvre une large place à l’actualité éphémère ; il n’a pas flatté les passions et les hommes du jour. Mais que ce soit dans l’ordre politique, ou religieux, ou philosophique, on peut dire qu'il est entré aussi avant que personne dans l'esprit de son siècle et qu'il s'est orienté vers l’avenir, s’il est vrai que l'avènement de la démocratie et la nécessité de l’organiser, Ja légitimité de la civilisation et de la société, le problème
de la liberté humaine, les rapports de la morale et du dogme sont parmi les faits ou les questions auxquels sa méditation s’est appliquée, depuis l’âge où il fut en état de penser par lui-même jusqu'à ses derniers jours, avec une remarquable persévérance. La préoccupation de ces grands sujets est dominante dans les « poèmes philosophiques » par lesquels il se rappela en 1843 et 1844 à l'attention du public lettré : la Sauvage, la Mort du Loup, la Flûte, le Mont des Oliviers, la Maison du Berger, prémices et noyau des futures Destfinées. En 1845, il était élu membre de l’Académie française. Sa réception fut le couronnement de sa vie littéraire ; elle en marqua aussi le terme, au moins le terme apparent. Passé cette date, si on excepte la Bouteille à la mer, parue en 1854 dans la Revue des Deux Mondes, il ne publia plus rien.
Désormais il vécut dans la retraite, partageant son temps
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