‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son art 1923Chapitre 12 sur 33 · MISOGYNIE OÙ FÉMINISME · texte numérisé non relu

MISOGYNIE OÙ FÉMINISME

Il manqueraïit quelque chose à l’esquisse qu’on a essayée, dans le chapitre précédent, de la philosophie sociale d’Alfred de Vigny, si on n’y joignait une étude plus approfondie et comme un appendice sur l’idée qu'il se faisait de la nature féminine et sur le rôle qu'il assignait aux femmes dans le fonctionnement des sociétés. Ce complément est d'autant plus nécessaire que sur ce point, comme sur quelques autres, sa pensée, d'ordinaire, est très inexactement interprétée. La faute, il faut bien le reconnaître, en est pour une bonne part à lui. En un jour de colère, il a lancé contre les femmes, contre la Femme, — contre une femme, — une virulente imprécation qui a été fort admirée des meilleurs juges, et qui est, de son œuvre poétique, ce que la plupart de ses lecteurs retiennent le mieux. Sous le coup d’une trahison d'amour à laquelle un moins naïf que lui aurait pu s'attendre, contre laquelle un moins sensible se serait armé de philosophie, il a pris à partie une moitié du genre humain. Il a couru chercher dans la

Bible, qu'il savait par cœur, l’histoire de Samson et de …

Dalila, du guerrier fort, vaillant et généreux livré par la courtisane menteuse et perfide ; et de ce vieux mythe il

a fait le symbole de la lutte éternelle « entre la bonté d’'Homme et la ruse de Femme » :

L'homme a toujours besoin de caresse et d'amour; Sa mère l’en abreuve alors qu’il vient au jour,

Et ce bras, le premier, lPengourdit, le balance,

Et lui donne un désir d'amour et d’indolence. Troublé dans l’action, troublé dans le dessein,

Il rêvera partout à la chaleur du sein.

Quand le combat que Dieu fit pour la créature

Et contre son semblable et contre la nature,

Force l'Homme à chercher un sein où reposer, ‘Quand ses yeux sont en pleurs, il lui faut un baiser. Mais il n’a pas encor fini toute sa tâche :

Vient un autre combat, plus secret, traître et lâche Sous son bras, sous son cœur, se livre celui-là ;

Et, plus ou moins, la Femme est toujours Dalila.

Il a ramassé dans l’Ecclésiaste, ou dans les sauvages diatribes des prophètes hébreux, ou dans la rude poésie de Milton, les plus amères ironies, les plus brutales invectives, les plus abominables anathèmes, pour en accabler, pour en écraser, « l'être faible et menteur », «lecompagnon mauvais dont le cœur n’est pas sûr», «l'être impur de corps et d'âme», «l’enfant malade», «la vipère dorée » que l'Homme réchauffe sur sa poitrine, Il à formé le vœu sacrilège de voir s’aiguiser le conflit, et s’exaspérer la haine et se creuser l’abîme entre les deux fractions de l'humanité, devenues ennemies irréconciliables, jusqu’au jour,escompté par sa rancune, one

Où, se jetant de loin un regard irrité, Les deux sexes mourront chacun de son côté.

Si de tous temps les hommes ont dit et écrit beaucoup de mal des femmes, — qui de leur côté en ont sans doute

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pensé tout autant d'eux, — il faut bien avouer qu’il n’y a guêre de pages où l'horreur, l’exécration, la détestation quasi mystique de la Femme soient exprimées avec plus de vigueur et d’éclat que dans ces vers hautains et durs. Du coup, Vigny s’est trouvé rangé parmi les plus farouches contempteurs de la « féminité », et d'autant plus naturellement que ses vues sur l’antagonisme des sexes paraissent s’accorder -on ne peut mieux avec celles qu’on lui prête sur l’ensemble de la condition humaine. Qui nie la bonté de la vie ne nous surprend pas s’il nie la bonté de l’amour. Il nous semble logique qu’un pessimiste absolu se double d'un misogyne résolu. A vrai dire, Vigny n'est ni l'un ni l’autre. Son pessimisme, — si pessimisme il y a, — est muni de puissants contrepoids qui l’empêchent d’enfoncer dans la négation et le désespoir où il semble par moments incliner. De même sa haine contre les femmes n’est pas si irréductible qu'on peut se l’imaginer à lire la Colère de Samson. Pour en avoir trop aimé une, il a cru les détester toutes. Heureusement pour lui, il les connaissait par d’autres expériences qu’une tyrannique et malheureuse passion : il les a traitées, en général, avec plus de courtoisie et de justice ; il les a peintes avec infiniment plus de sympathie et de vérité ; et il suffit de parcourir SON œuvre pour s’apercevoir que ce n'est pas par une malédiction, mais par un cantique d'actions de grâces et presque par une apothéose que le fond de sa pensée sur la Femme nous a été révélé,

Quand on entend un homme parler des femmes avec dureté et mépris, on est toujours tenté de se demander

s’il n’a pas eu de mère ni de sœur. Vigny n’avait pas de sœur, mais il avait une mère qui a tenu la première place dans sa vie et dans son cœur. Nous savons déjà tout ce qu'il dut à cette mère admirable. Quand, bien jeune encore, il quitta la maison paternelle, c’est elle qui prit la plume pour le recommander à ses chefs et pour rédiger le petit carnet de Conseils qui devait lui servir de guide et de palladium dans les incertitudes de la jeunesse et les dangers de la vie de garnison. En quelques pages, elle lui propose un Credo religieux et philosophique, qui est la croyance spiritualiste : elle lui donne les principes d’une morale, qui est la morale de l'Evangile ; elle lui enseigne comment il doit se conduire dans le monde, avec ses camarades, contre les sophismes desquels elle le met en garde, avec les femmes, envers qui elle lui enjoint le plus scrupuleux respect. « Tenir ou répéter un propos qui attaque la conduite d’une femme est un crime de lèsesociété. » À celles-là même qui ont failli, surtout si l’on a la moindre part dans leur faute, on doit l’indulgence et cette discrétion sévère qui leur permettra de rentrer sans bruit dans le chemin du devoir. Ce n’est pas que MM® de Vigny défende à son fils de se mêler à la société des femmes ; au contraire, elle lui recommande de fréquenter les dames qui ont de la réputation, de l'esprit et des talents, sans négliger les dames du grand monde, dont la moins instruite est supérieure par l’aisance des manières et le tact des convenances. Elle lui interdit seulement les comédiennes, qu'il ne verra qu'au bout de la lorgnette de spectacle, et à qui elle espere bien qu'il ne parlera jamais.

Pendant quinze ans, pendant toute sa vie militaire, Vigny, nous dit-on, «porta sur lui ce manuscrit comme un bouclier moral». Suivit-il toujours à la lettre, soit alors. soit plus tard, tous les conseils de sa mère ? il serait

imprudent de l’affirmer. Mais ils n’en firent pas moins sur son âme une impression profonde. On pourrait, sans trop de peine, y retrouver le point de départ de quelquesunes des directions de sa vie intérieure. Il n’est donc pas indifférent de remarquer que le respect de la femme figurait parmi les plus nettes et les plus importantes de ces fermes «instructions » d’une mère à son fils. A celle qui les lui avait données, il garda pendant toute sa vie l’admiration la plus sincère et le plus tendre attachement. Lorsqu’en 1833 elle fut une première fois touchée par la paralysie, il passa par des angoisses affreuses. Sa mort, survenue quatre ans plus tard, le jeta dans un état de crise dont il eut de la peine à sortir. « Derniers moments ! écrivait-il dans son Journal. Agonie! Derniers moments! vous ne sortirez jamais de ma mémoire. Je veux plonger cette nuit dans mes plus cruels souvenirs. Si j’ai fait quelque faute, que ce soit mon expiation |! J’y trouve un amer bonheur et veux ainsi me flageller. Je suis cruel, cruel à moi-même, mon Dieu! cruel et sans pitié, dût mon cœur se fendre et me faire mourir ! »

La séparation lui fut d'autant plus pénible qu’elle le laissait en tête-à-tête avec celle sur qui il avait compté pour faire le bonheur de sa vie, et qui ne lui avait guère apporté qu’un surcroît d’embarras et de soucis. La bonne Lydia, comme il l'appelle volontiers, fut pour son mari, bien vite réduit au rôle de garde-malade, moins une compagne qu’un boulet qu’il traîna toute sa vie «comme le rocher de Sisyphe que l’on roule et qui ne cesse de retomber». Il n’en voulut pas à la douce et insignifiante créature. Mais on comprend qu'elle ne lui ait inspiré d’autres sentiments qu’une vigilante sollicitude et une affectueuse compassion. Il a passé bien d’autres femmes dans sa vie. Uñe au moins l’a troublée, dont le nom n’est un mystère

pour personne. D’autres l’ont traversée comme des fées bienfaisantes ou de gracieuses images. Je ne parlerai pas de MI Maunoir, la savante et pieuse « puritaine », avec laquelle il parlait littérature, religion et philosophie, ni de cette amie inconnue pour laquelle il avoue « une amitié tendre », et à qui il écrit, en 18438 : « Vous êtes sûre de moi partout où vous êtes, et moi sûr de vous, » Il causait avec la première comme avec un homme, d'esprit à esprit ; et de la seconde nous savons trop peu de chosé pour bâtir sur trois lignes d'écriture un chapitre de roman. Mais de toutes parts le poète était enveloppé d’influences féminines. C'étaient de jeunes et romanesques inconnues qui lui écrivaient quelquefois « dé singulières confidences, presque des confessions », ou « de belles petites madames », comme il dit, qui prenaient plaisir à « jaser » avec lui, l’aprèsmidi au coin d’une cheminée de salon, le soir autour de la table à thé, Dans ses toutes dernières années, vieilli, malade, il se plaignait de l’éenvahissement des relations mondaines. Mais pendant longtemps il avait aimé à s'entendre confier par de jolies bouches de légers secrets, à se faire confesseur et directeur de conscience. Il avait une clientèle toute prête «dans les soixante cousinés germaines où issues de germaines qui habitaient, dit-il quelque part, des térres échelonnées depuis Orléans jusqu’à Bordeaux », sans oublier les Parisiénnés, sans compter les alliées de famille, les filleules et les amies. Ses lettres, dont nous n’avons qu’un petit nombre, nous laissent dévinerf et entrevoir ce milieu féminin où il g plaisait, et où il a sans doute HRaneoup observé et Re appris.

Ses correspondantes sont de tous les âges. Il ÿ en a à qui il écrit, au lendemain de leur première communion, pour s’excuser de n’ÿ avoir point assisté, et leur citer,

en guise de cantiques, quelques belles strophes qu'il se

remémore des Odes Sacrées de Jean-Baptiste Rousseau.

Il y en a sur le berceau de qui il a jadis rimé des stances blanches et roses, et qu'il suit à travers les joies et les peines de leur vié d’épouse et de mère avec une affectueuse sollicitude, Il y en a dont il raille doucement les travers juvéniles, ainsi cette Augusta dont l’imagination excitable ne peut s'abstenir de peupler de soupirants et d’adorateurs la tranquille petite plage où elle prend les bains de mer, «Partout où nagent les Naïades, il se trouve des Tritons, c’est un fait d'histoire naturelle incontesté. Et la preuve, c’est que dans cet honnête village maritime de Blankenberge, Vous en avez aperçu un qui vous a épouvantée, et qui se promenait devant la mer avec l'intention de s’y jeter. Imprudente que vous êtes | Quoi! vous avez détourné les veux et regardé les fleurs jaunes de votre chambre, quand vous aviez une si belle occasion d’observer un animal fabuleux d’une chambré où vous êtiez parfaitement en sûreté! Avait-il des jambes de poisson ? Comment cela marche-t-il ?.. Qu'est-ce que cela mange ?.. » Il y en a; comme M Louise Lachaud, pour la santé de qui il s’affaire et s'inquiète, tout heureux de savoir «que leur délicate poitrine respire un air pur », ou tremblant qu’elles « ne se laissent dévorer par deux jolies enfants commeun béau pélican qui a le col penché sur l’épaule. » D’autres fois, sous le badinage, perce une tendresse moins paternelle ; quand le poète écrit à la vicomtesse du Plessis, la « belle cousine », la « belle et capricieuse amie », avec laquelle il a péndant des années flirté, comme nous dirions, de loin ou de près, lui expédiant, dans son château de Touraine « des volues de Mémoires »,la complimentant sur sa beauté, s’extasiant sur ses talents de cantatrice et de pianiste, dirigeant ses lectures, égrenant pour elle ses souvenirs, et se mettant

en quatre pour lui plaire. M®® du Plessis, de son côté, trouvait de l'agrément à ce commerce mi-galant, milittéraire, avec un homme illustre. Elle y mettait, en tout bien tout honneur, une nuance de jalousie, qui se marquait

par une aversion non déguisée pour les œuvres composées.

par Vigny sous une influence féminine. Elle ne goûte pas certains vers de la Maison du Berger, ni les dialogues de

Quitte pour la peur, peut-être parce que les uns sont un peu

trop voluptueux à son gré et les autres un peu trop libres, — surtout parce que le poème est dédié à une certaine Eva, et que la comédie a été écrite pour M? Dorval. Le poète, à son tour, se complaît à exercer sur sa brillante

amie une sorte de domination spirituelle. Il la provoque

aux confidences ; il se plaint qu’elle ne lui livre pas ses pensées avec assez d'abandon; il veut connaître sa vie. intérieure ; il s’irrite de la sentir coquette, mondaine et

frivole, courant sa province de château en château, faisant à Paris trente visites par jour. Il finit par tancer avec impatience «la légèreté cavalière de ses lettres » et «sa vie évaporée ». Il est vrai que c'était l’année même de sa mort, et après vingt ans d’une correspondance tantôt enjouée, tantôt mélancolique, où cet amour de tête s’emporte parfois à des accents presque passionnés. Ces lettres à M€ du Plessis sont infiniment précieuses. Elles ne nous dévoilent aucun mystère du cœur, mais elles nous donnent très justement le ton de la société mondaine dans laquelle vivait Alfred de Vigny, hors de laquelle, oubliant les conseils donnés par sa mère, il eut une fois, — une seule fois peut-

être, — le tort ou le malheur de s’aventurer. On n’y ren-*

contrait point de Dalilas, mais d’aimables femmes, belles,

fines, spirituelles ou passionnées, coquettes ou sentimentales, et tout à fait pareilles, ce semble, à celles qu’en

général il a mises en scène dans ses œuvres. |

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On est frappé, en effet, quand on parcourt la prose ou les vers d'Alfred de Vigny, de voir combien, chez cet initiateur et ce coryphée du romantisme, on trouve peu d’héroïnes romantiques. Tout bien compté, il y en a une, et qui est une création de sa jeunesse. Il fallait bien, vers 1823, payer son tribut à la mode. La mode était à l'Espagne, pays des yeux noirs et des amours de feu ; à l'Espagne, où le poète attendait impatiemment d'aller combattre : elle nous valut Dolorida. Sur une anecdote saisie au vol dans les journaux du temps, corsée d’un thème psychologique emprunté à Millevoye, avec quelques accessoires galants hérités de Chénier, — boudoir, lampe, soyeuse ottomane, — avec quelques détails pittoresques glanés dans Childe Harold — mantille, dague andalouse, toréador, — Vigny a brodé un poème qui fut, par ses premières lectrices, qualifié de «divin», mais dont le dramatique violent et l’exotisme suranné font un peu sourire aujourd’hui, comme ceux des Contes d’Espagne et d'Italie, auxquels il a servi de modèle. Elle parut, en cette lointaine Restauration, admirable de passion vivante et vraie, l’amoureuse et vindicative Espagnole qui punit de mort l’infidélité de son jeune époux, mais qui, après s'être donné le féroce plaisir de le torturer aux yeux de sa rivale, boit, pour ne pas lui survivre, le reste du poison qu'elle lui a versé. Moins enthousiastes, ou plus difficiles, la naïveté de la couleur et le déroulement vieillot des périphrases nous empêchent d’être émus comme il conviendrait d’une situation si tragique. Evidemment, nous ne sommes plus « de la paroisse ». Parmi les créations féminines de Vigny, celles-là nous semblent beaucoup plus intéressantes aux-

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quelles il a prêté une conduite moins raffinée moins rare, mais plus naturelle et plus humaine, et dont on pourrait, en dépit de l’estampille romantique, trouver les sœurs dans les tragédies de Racine. Telle est la Maréchale d’Ancre, Léonora Galigaï, l’Italienne violente et dissimulée, ambitieuse et énergique comme Agrippine, orgueilleuse et superstitieuse comme Athalie, qui n’a pas le charme douloureux d’une Andromaque, mais qui couve ses enfants d’un amour non moins passionné, prête à donner pour eux sa vie, à s’humilier, à se traîner aux pieds d’une rivale. Telle est encore Jeanne de Belfiel, la supérieure des Ursulines de Loudun, qui cache sous la guimpe et la bure les ardeurs redoutables et les fureurs jalouses d’une Roxane, et qui ne finit pas moins tragiquement. Mais ces trois personnages mis à part, l’Espagnole et les deux Italiennes, on ne trouve guère que tendresse, faiblesse et douceur chez les héroïnes d'Alfred de Vigny.

Est-ce dire qu’il en fasse des Création idéales ? Tant s’en faut. Il cite avec trop de conviction l’aphorisme shakespearien : Frailly, thy name is woman, pour ne pas reconnaître à ces natures fragiles au moins quelques défauts. Il leur attribue ceux qui étaient les plus communs chez les belles mondaines à qui, vers 1820 ou après, il prenait la main pour la contredanse. Il les représente frivoles et

insignifiantes comme M1 de Coulanges, «la plus jolie,

la plus faible, la plus tendre et la moins connue des amies intimes de Louis XV », «corps délicieux », où l’on n’est pas bien sûr« qu’il y eût une âme»; — frivoles encore, étourdies et légères, mais droites et franches, et, dans leurs égarements, excusables, parce qu’elles n’ont pas trouvé leur soutien là où elles devaient naturellement le chercher, comme la petite duchesse de Quitte pour la peur; — coquettes, consciemment et impitoyablement, comme

Me de Coigny, la « jeune captive », d'André Chénier, ou ingénument et innocemment, comme la bonne M de Saint-Aignan ; — mobiles, changeantes, comme cette Isabella Monti, qui se laisse dérober si aisément par Concini le secret de Borgia, ou comme la fiancée de Cinq-Mars, la gracieuse, charmante et puérile Marie de Gonzague. A l’âge où les jeunes filles rêvent d’un prince charmant, elle rêve d’un prince couronné. Pour satisfaire une folle ambition, elle risque la vie de son soupirant dans la plus dangereuse des entreprises ; et, quand Cinq-Mars, ayant perdu la partie, en paye l'enjeu de sa tête, il est déjà à demi oublié. Il a suffi qu’on fît briller le diadème de Pologne à ces yeux pour qui il a tout sacrifié. La moralité de toutes ces aventures où, dans des situations diverses, éclate pareillement l’inconstance du caractère féminin, toujours rebuté par ce qu'il a et attiré par ce qu’il n’a pas, nous est donnée par ces quelques vers de Dolorida ;

Car l’amour d’une femme est semblable à l’enfant Qui, las de ses jouets, les brise triomphant, Foule d’un pied volage une rose immobile,

Et suit l’insecte ailé qui fuit sa main débile.

Et le Docteur Noir le dit en termes plus simples, — le Docteur Noir, qui est, comme on sait, la raison d'Alfred de Vigny : « La femme est toujours un enfant. »

Mais il ne s’ensuit pas qu’elle ne soit qu’«une enfant . malade », ou qu’une enfant menteuse et méchante. Une certaine puérilité de caractère paraît être, aux yeux de Vigny, un des éléments, presque une des conditions de la grâce féminine ; elle’ n’est pas liée nécessairement à l’inconstance et à la frivolité. C’est un trait de naïveté, d’innocence, de candeur ; elle est rafraîchissante et touchante ; elle peut s’allier au courage et à l’attachement le

plus fidèle, par un contraste qui ne sera que plus émouvant, s’il était moins attendu, Elle est toute mignonne, toute frêle, toute rose, «fraîche et gaie comme un enfant», la «belle petite» de dix-sept ans que le vieux loup de mer du Cachet rouge doit conduire à la Guyane, sur le brick le Marat, avec un mari guère plus âgé qu'elle. Toujours elle chante, et toujours elle rit. Elle rit en regardant son mari, et son mari, en la regardant, rit, et le capitaine rit de les voir rire, sans savoir pourquoi. Elle rit, tandis qu’on cloue à la paroi de la cabine la fatale enveloppe, dûment scellée, d’où sortira son malheur, Elle ne pleure que le soir, quand elle fait sa prière, C’est peut-être de se sentir éloignée des siens ; ce n’est pas du regret de les avoir quittés pour suivre dans l’exil où le condamne le Directoire le jeune journaliste qu’elle avait épousé quatre jours auparavant. «Moi, du regret! dit-elle. Moi, du regret de t'avoir suivi, mon ami! Crois-tu que pour t'avoir appartenu si peu, je t’aie moins aimé ? N’est-on pas une femme, ne sait-on pas ses devoirs, à dix-sept ans ? Ma mère

et mes sœurs n'ont-elles pas dit que c’était mon devoir de

vous suivre à la Guyane? N'ont-elles pas dit que je ne faisais là rien de surprenant? Je m'étonne seulement que vous en ayez été touché, mon ami : tout cela est naturel. Et, à présent, je ne sais comment vous pouvez croire que je regrette rien, quand je suis avec vous pour vous aïder à vivre, ou pour mourir avec vous si vous mourez. » Il mourra, et elle n’en mourra point, et ce sera pis encore. Quand elle aura vu, à la lueur de douze mousquets partant à la fois, son mari tomber à la mer, fusillé par l’ordre des cinq avocats qui sont au gouvernement « comme cinq morceaux de roi», sa raison sombrera d’un seul coup, et

elle ne vivra plus que de l’obsession de cet unique et horrible souvenir.

Ces silhouettes que le poète colore d’un pinceau délicat en marge d'œuvres sévères et fortes n’expriment pas d’une manière complète la conception qu’il se fait de la nature féminine, Elles sont une des pièces de l’action, un des détails de l’œuvre d’art. Leur rôle et leur caractère sont tracés ‘en vue de l'effet qu’elles concourront à produire, Elles n’ont pas, comme Dalila, valeur de symbole. Elles sont des femmes : elles ne sont pas la Femme. N'est-ce donc que de la créature perfide et perverse que Vigny a entendu faire un type ? Si nous continuons à feuilleter son œuvre, nous y rencontrerons trois figures au premier regard bien différentes l’une de l’autre, l’une surnaturelle, l’autre poétiquement idéalisée, l’autre presque purement idéale, qui sont toutes les trois l’image de la même perfection féminine, telle qu’elle a été conçue par le poëte à trois époques bien distinctes de sa vie, Il n’est pas sans intérêt de montrer brièvement l’étroite parenté qui les unit, et comte leur secrète identité.

Eloa, on le sait, est «une ange », née d’une larme de Jésus versée sur la mort de Lazare, C’est une ange, mais c'est aussi une femme. Comme ses sœurs de la terre, dont elle ne se distingue que par les ailes d'argent qu’elle porte à ses épaules, elle a des yeux bleus, des cheveux partagés en bandeaux et retombant comme des gerbes blondes, les cheveux et les yeux de la belle Delphine Gay, la passion de Vigny en 1823 ; — comme elles, elle est capable d’aimer et d’être aimée. Elle a leurs vagues émois, leurs enthousiasmes et leurs faiblesses. Elle se détourne des fêtes brillantes du ciel, elle s’écarte de la foule, pour chercher quelque

nuage obscur, — on dirait presque quelque bosquet,

quelque boudoir, — où elle puisse rêver en liberté. Elle se laisse séduire par Satan, troubler par sa beauté d’archange ténébreux, fasciner par ses regards, enchanter par ses paroles. Elle s’enorgueillit d’avoir fait la conquête de cet immortel amant. Elle croit l’élever jusqu’à elle, et c'est elle qui tombe avec lui. Maïs ni son trouble ni son orgueil ne sont la cause de sa chute. Ce qui la perd, c’est sa bonté. Il est dans sa nature de se pencher sur la souf— france, de plaindre, de réconforter, de consoler. Quand elle parcourt les mondes, les chagrins s’y calment, les haines s’y apaisent, les pleurs cessent d’y couler. Elle ne peut supporter de voir tomber des larmes. Celles que verse l’'Ange déchu, toutes fallacieuses qu’elles soient, sont trop fortes pour son cœur. Ses dernières résistances en sont désarmées ; elle ne s’appartient plus. «Toi seule, lui crie-t-il, toi seule es le Dieu qui peut sauver un ange ! » Elle était prête à fuir: elle redescend. Son sacrifite sera inutile ; mais elle n’aurait pas été elle, si elle ne s’était sacrifiée. Sans doute le poème comporte une interprétation métaphysique. Eloa incarne, par opposition à l’inflexibilité de la justice divine, l’indulgence humaïne pour le mal, qui est la faute, mais qui est aussi, qui est souvent la douleur, Le symbole peut avoir ce sens ; il peut — comme la plupart des symboles — en avoir un autre, qui n’est ni moins profond ni moins vrai. Eloa, c’est la Femme, conduite par la compassion à l’amour, et par l’amour au sacrifice. Ce qu’il y a de meilleur, de plus pur, de vraiment essentiel dans l’âme féminine, c’est la pitié.

Dix ans plus tard, Eloa reparaît sous une autre one dans l’œuvre du poète. Elle a dépouillé son voile d'azur, ses ailes d’argent, sa pâle robe, toute cette parure céleste

et virginale dont l'imagination de Vigny, en ses jeunes an- > 4

nées, s'était plu à l’envelopper. Elle porte le chapeau à la Paméla, la toilette de soïe grise et la coiffure à boucles d’une bourgeoise de Londres en 1770. Elle n’est plus la compagne des séraphins, mais l'épouse du négociant John Bull, un gros Anglais « rouge, gonflé d’ale, de porter et de roast-beef». Elle aime d’un amour silencieux, d’un amour qui s’ignore, le pâle, triste, timide et ombrageux Chatterton. Elle l’aime parce qu'il est pauvre, parce qu'il est seul, parce qu’il est malheureux. La fortune semble-t-elle un moment lui sourire, elle s’écarte, elle dit qu’elle s’en va et qu’elle ne lui parlera plus. A la seule pensée que la misère peut le conduire au suicide, elle éclate. «Je ne veux pas qu’il meure ! Non, cela ne sera pas, il ne se tuera pas. Que lui faut-il ? Est-ce de l’argent ? Eh bien, j'en aurai. Nous en trouverons bien quelque part pour lui. Tenez, tenez, voilà des bijoux que je n’ai jamais daigné porter ; prenez-les, vendez tout. » Il se tue pourtant, car il est poète, et, au jugement de Vigny, dans ce monde des hommes, le poète ne peut pas vivre. Mais à peine a-t-il rendu le dernier soupir qu’elle tombe morte à côté de lui, le cœur navré. Deux figures ont sans cesse hanté Vigny, le penseur ou le rêveur, paria de la société, également haï des puissants, des riches et de la foule, et la femme bienfaisante et consolatrice, qui endort les douleurs et pose un baume sur les blessures, qui donne la raison et la force de vivre. Il se reconnaissait dans la première; à travers des erreurs, des souffrances et des déceptions, il a cherché dans la réalité la seconde, et peut-être l’a-t-il trouvée dans cette Eva dont il a inscrit, en tête de trois ou quatre de ses Destinées, le nom mystérieux. |

Qui était-elle? Faut-il, en rapprochant quelques traits épars, échappés, par distraction ou par dessein, à la discrétion jalouse du poète, voir dans. cette « fille de TOcéan »,

dans «ce cœur gémissant sous le poids de la vie», dans ce corps qui frémit et qui s’indigne des regards impurs, dans cette âme enchaînée au monde comme le forçat à son banc de galère, et marquée de la «lettre sociale » comme au fer rouge, une femme de chair, quelque élégante beauté d’outre-Manche, cette jeune Anglaise, par exemple, cet «ange » qu’il amena un jour chez Jean Gigoux, à la veille d’un départ, pour que le peintre esquissât d'elle: une image que l'amant pût jalousement conserver ? La même sans doute pour qui il commença d'écrire en 1847 ce fragment de Mémoires dont l'éditeur du Journal attribue l’origine à «une tendre sollicitation »; la même encore à qui, l’année de sa mort, il aurait confié dans l'Esprit pur son suprême jugement sur la \ vie et son dernier. mot sur lui-même :

sil’orgueil prend ton cœur quand le peuple me nomme, Que de mes livres seuls te vienne ta fierté!

J’ai mis sur le cimier doré du gentilhomme

Une plume de fer qui n’est pas sans beauté...

Comment croire qu’il ne serait fait d’après aucun modèle réel et vivant, ce portrait dont on sent si bien qu'il est fidèle et qu’il faut qu'il ressemble qu’on a voulu, faute de mieux, et au prix d’un anachronisme moral, y reconnaître l’actrice autrefois trop aimée : ;

Oh ! qui verra deux fois ta grâce et ta tendresse, Ange doux et plaintif qui parle en soupirant ? Qui naîtra comme toi portant une caresse Dans chaque éclair tombé de ton regard mourant, Dans les balancements de ta tête penchée,

Dans ta taille indolente et mollement couchée, Et dans ton pur sourire amoureux et souffrant ?

ë | LIVRE PREMIER — LA PENSÉE 153

Faut-il, comme certains l’ont voulu, voir un pur symbole dans ce nom hébraïque pris à la première des femmes pour désigner toutes celles, selon le mot du poète, «à qui. va l'amour et de qui vient la vie», toutes celles qui furent où qui seront amantes, épouses et mères ? L’énigme, nous a-t-on dit il y a quelques années, serait en partie résolue, Eva aurait existé. Elle aurait même existé deux fois C'est à deux femmes, à la mère et à la fille, à M€ Holmès et à Augusta Holmès, que Vigny, à vingt ans d'intervalle, aurait dédié ses vers. À l’une seraient allées les strophes brillantes de la Maison du Berger ; à l’autre, les graves sentences de l'Esprit pur. Mais on ne peut guère admettre que le poète ne pensât qu’à la première, qu'il eût en vue une seule et unique femme, quand il adressait à une Eva, qui cette fois paraît bien être Eve, les admirables stances qu'on ne peut se dispenser de rappeler ici : |

Eva, qui donc es-tu? Sais-tu bien ta nature ? Sais-tu quel est ici ton but et ton devoir ?

Sais-tu que pour punir l’homme, sa créature, D’avoir porté la main sur l’arbre du savoir,

Dieu permit qu'avant tout, de l’amour de soi-même, En tout temps, à tout âge, il fit son bien suprême, Tourmenté de s'aimer, tourmenté de se voir ?

Mais si Dieu près de lui t’a voulu mettre, Ô femme! Compagne délicate |! Eva ! Sais-tu pourquoi ?

C'est pour qu’il se regarde au miroir d’une autre âme, Qu'il entende ce chant qui ne vient que de toi, L’enthousiasme pur dans une voix suave.

C’est afin qué tu sois son juge et son esclave

Et règnes sur sa vie en vivant sous sa loi.

Ta parole joyeuse a des mots despotiques ;

Tes yeux sont si puissants, ton aspect est si fort, Que les rois d'Orient ont dit dans leurs cantiques Ton regard redoutable à l’égal de la mort ;

Chacun cherche à fléchir tes jugements rapides... Maïs ton cœur, qui dément tes formes intrépides, Cède sans coup férir aux rudesses du sort.

Ta pensée a des bonds comme ceux des gazelles,

Mais ne saurait marcher sans guide et sans appui. Le sol meurtrit ses pieds, l’air fatigue ses ailes, ni Son œil se ferme au jour dès que le jour a lui;

Parfois, sur les hauts lieux d’un seul élan posée, Troublée au bruit des vents, ta mobile pensée

Ne peut seule y veiller sans crainte et sans ennui.

Mais aussi tu n’as rien de nos lâches prudences, Ton cœur vibre et résonne au cri de l’opprimé, Comme dans une église aux austères silences L’orgue entend un soupir et soupire alarmé.

Tes paroles de feu meuvent les multitudes,

Tes pleurs lavent l’injure et les ingratitudes,

Tu pousses par le bras l’homme... Il se lève armé.

C’est à toi qu’il convient d’ouir les grandes plaintes Que l'humanité triste exhale sourdement.

Quand le cœur est gonflé d’indignations saintes,

L’air des cités l’étouffe à chaque battement.

Mais de loin, les soupirs des tourmentes civiles, S’unissant au-dessus du charbon noir des villes,

Ne forment qu’un grand mot qu’on entend clairement.

La nature de la femme, sa force et sa faiblesse, l’originalité et la grandeur de son rôle dans l'association du couple humain sont définies avec toute la précision qu’on peut !: exiger d’un poète dans ces vers de 1843, qui nous donnent sur ce point, quatre ans après la Colère de Samson, le dernier état de la pensée d'Alfred de Vigny. Le «grand mot» qu'il a laissé en suspens, comme pour nous inviter à le | prononcer nous-mêmes, c'est celui de pitié. Mais ce mot, qui est sinon la solution, du moins l’une des solutions à Pénigme de la vie, de qui l’homme l’apprendra-t-il ?

Ni le Ciel, «muet, aveugle et sourd, aux cris des créatures », ii la Nature, impassible et superbe,

Roulant avec dédain, sans voir et sans entendre, A côté des fourmis les populations,

ne pourra le lui donner. C’est la Femme qui lui enseignera la pitié. Elle attendrira son âme dure et farouche, elle adoucira sa rudesse, elle assouplira sa raideur. Elle l’inclinera vers les peines et les labeurs de ses semblables ; elle lui en révélera la grandeur ; elle lui fera «aimer la majesté des souffrances humaines ». Et voilà pourquoi Vigny, cherchant, comme nous l’avons vu, les bases de la civilisation et de la société, les a trouvées dans ce double principe, le respect de la Femme, et la glorification du Travail. |

Que reste-t-il, après cela, des imprécations retentissantes contre l’éternelle Dalila ? — Il en reste de beaux vers, amers, brûlants, corrosifs. Il en reste que la femme n’est pas toujours docile à sa haute vocation ; qu’au lieu d’être le bon génie, ou, si l’on aime mieux, la conscience de l’homme, au lieu de réaliser l’union des volontés et des cœurs et d’être avec lui comme une âme en deux corps, elle demeure parfois l’étrangère, absente de pensée, vagabonde d'imagination et de désirs, nourrissant la haine contre le compagnon en qui elle s’irrite de sentir un maître, et, sous le toit qui l’abrite, ourdissant la trahison. Mais la faute doit-elle en être imputée à elle seule ? Toutes les fois que l’un des deux sexes croit avoir à se plaindre de l'autre, il ferait bien de se regarder sans complaisance, et

de se dérnander d’abord dans quelle mesure il est coupable

de ce qu'il reproche. Avec plus de raison encore s’il s ’agit du sexe fort, — qui, le plus souvent, n’est fort qu’ en apparence, Car, comme le disait tout à l’heure le poëte, la femme, si elle est la sujette de l’homme, est aussi son juge,

Et règne sur sa vie en vivant sous sa loi,

— mais qui, avec l'appareil extérieur de la domination, retient la plus lourde part de la responsabilité. Si la femme n'est pas pour lui ce qu’elle pourrait être, ne doit-il pas s'en prendre à lui-même, et, au lieu de s’indigner, s’accuser et s’humilier? Dans ce Journal d’un Poèle, si précieux à qui s'efforce de pénétrer sa pensée intime, Vigny a écrit cette phrase: « Après avoir bien réfléchi sur la destinée des femmes dans tous les temps et chez toutes les nations, j'ai fini par penser que tout homme devrait dire à chaque femme, au lieu de Bonjour : — Pardon! car les plus forts ont fait la loi.» L'idée est profonde. Elle était hardie vers 1844. Elle l’est encore. Sous le misogyne dont nous

parlions au début de ce chapitre, on serait tenté de dire:

qu’elle découvre un féministe. Il ne convient pas toutefois de donner ce nom à Alfred de Vigny. De son temps, ce néologisme n’était pas inventé. L’eût-il, le cas échéant, consacré de son autorité d’académicien ? Sans doute il eût suivi, avec curiosité, avec intérêt, et, dans certains cas, avec sympathie, le mouvement des idées, des mœurs et des lois ; mais, selon sa coutume, de haut et à l'écart. Philosophe altier et solitaire, il n’avait ni le goût ni le talent de l’action. Il n’estimait pas, comme un de ses illustres frères en poésie,

Qu'il faut se séparer, pour penser, de la foule Et s’y confondre pour agir.

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