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LA PHILOSOPHIE SOCIALE

Nos idées sur la société dépendent ordinairement de nos origines sociales, et du milieu dans lequel nous vivons, : Nous les tenons le plus souvent de ceux de qui nous tenons la vie. Elles s’enracinent en nous par l'éducation, par l'habitude, et il est rare qu’elles se modifient profondément au cours des années. L'expérience nous apprend à ménager nos intérêts dans nos relations avec les autres hommes, et, pour ne point les compromettre, à dissimuler nos opinions ou tout au moins à les atténuer, à en émousser les pointes et à en arrondir les angles. Mais, dans le fond, elle les laisse intactes. Elle ne nous enseigne ni la vérité, ni la justice. Comment en serait-il autrement ? Nous ne connaissons que très superficiellement les- conditions dans lesquelles vivent les hommes des autres classes, et pour cette raison nous les jugeons mal. Nous ne les comprenons pas ; nous ne savons pas ce qu'ils pensent ; surtout nous sommes incapables de nous mettre à leur place, de voir les choses de leur point de vue. Le spectacle de ce qui se passe sous nos yeux nous irrite et nous aigrit, mais ne nous éclaire pas. Pour que nous’ “profitions des leçons de la vie, il faudrait, — et même en ce cas le résultat serait-il

douteux, — qu’il se produisit un véritable bouleversement des conditions ordinaires de notre existence : à défaut de ce bouleversement, une intelligence saine et un cœur droit, une pensée active et sincère avec ellemême, un grand désintéressement des choses après lesquelles courent la plupart des hommes, pouvoir, honneurs, argent, renommée; en un mot, l'indépendance de l'esprit et du caractère. Ces qualités se rencontrent moins souvent qu’on ne le pense. Elles se sont trouvées réunies chez Alfred de Vigny. C’est là, plus encore que la valeur absolue oula puissance de diffusion de ses idées, ce qui donne à l'étude de sa philosophie sociale un très haut intérêt.

Que l’activité de la pensée fût un des traits les plus remarquables de la constitution intellectuelle de Vigny, lui-même l’a affirmé à maintes reprises, et nous avons toutes raisons de le croire. « Je marche lentement à travers les rues, écrit-il, dans son Journal intime, parce que tout mon corps écoute mon cerveau qui parle sans interruption. » Et ailleurs : « Mon cerveau toujours mobile travaille et tourbillonne sous mon front immobile avec une vitesse effrayante. Des mondes passent devant mes yeux entre un mot qu'on me dit et un mot que je réponds. » Et encore : «La voix de la pensée se fait entendre si haut en moi que le bruit de la vie extérieure ne l’étouffe pas : le travail de mon âme parle fort et toujours. » Il se définissait « une machine à penser ». Que cette pensée fût habituée à ne pas se payer de mots, qu’en toute occasion elle voulût aller au fond des choses, écarter les apparences et toucher les

réalités, ceci non plus ne fait aucun doute. Vigny n’était pas homme à se laisser éblouir par un mirage, ce mirage * fût-il le plus séduisant du monde. « Les illusions, disait-il, sont le pain des sots. » Activité de la pensée, sincérité de la pensée, ce sont les conditions de son indépendance, Pourtant, cette indépendance, Vigny a eu quelque peine à la conquérir. Les opinions politiques et sociales de sa famille sont assez connues déjà pour qu'il soit inutile d'y revenir. Elles sont parfaitement résumées, avec ce qu'elles ont en même temps de suranné, d’étroit, de puéril, et aussi de touchant, dans l’anecdote symbolique que Vigny a plusieurs fois contée. « Mon père, dit-il, me faisait baiser sa croix de Saint-Louis, en priant Dieu, le jour de la Saint-Louis — ceci se passait sous l’Empire —, et plantait ainsi dans mon cœur, autant qu’il pouvait le faire, cet amour des Bourbons qu'avait l’ancienne noblesse, amour tout semblable à celui de l'enfant pour le père de famille. » Des superstitions politiques, il s’est, nous le savons, débarrassé assez vite. Il ne s’est pas aussi facilement débarrassé, il ne s’est jamais entièrement débarrassé, des préjugés sociaux. Il est toujours resté imbu de la croyance à une supériorité naturelle de l'aristocratie, Il a écrit par deux fois, dans Servitude et Grandeur militaires en 1835, dans son Journal en 1847, une amère réflexion sur les deux sortes d'hommes qui composent la société, ceux qui ont et ceux qui gagnent, et il n’a pas caché que d’avoir été obligé, dans une certaine mesure, de gagner sa vie, ç’avait été pour lui la cause d’une souffranceetcomme le sentiment d’une diminution. Il le croyait sincèrement. Mais, justement parce qu’il était sincère, à d’autres moments il a reconnu, et avoué, l'avantage qu'il avait retiré de cette nécessité du travail. Il y a gagné de connaître tout un ordre de sentiments qu’il aurait ignorés sans

cela : la joie, mêlée de fierté, de l’homme qui vit et qui fait vivre les siens, non de l’opulence accumulée par de lointains ancêtres, mais du produit de son labeur, autrement dit, et Vigny ne craint pas de prononcer le mot en se l’appliquant à lui-même, de son salaire. Il a compris la dignité de tout travail loyalement accompli, et l’éminente dignité, parce que leur utilité est d’une qualité et d’une durée supérieures, des travaux de l'esprit. Il a compris qu'à côté et au-dessus de l’aristocratie du nom et de l’aristocratie de la fortune, il y a une aristocratie de l'intelligence et du talent. Il y a eu dès lors en lui deux hommes : le gentilhomme, qui est né ; l’homme de lettres, qui s’est fait lui-même, C’est tantôt l’un, tantôt l’autre, à qui dans ses écrits il prête sa plume et dont il adopte le point de vue. Et s’il y a dans ses idées un certain flottement, c’est sans doute parce qu'il n’est pas de ceux qui croient, mais de ceux qui cherchent; c’est aussi parce qu'entre ces deux tendances, celle qu’il a héritée des siens et celle que la vie a développée en lui, il y a une contradiction, une de ces contradictions comme nous en portons tous au fond de nous-mêmes, une de ces contradictions que nous ne pouvons pas résoudre, parce que, pour les résoudre, il faudrait d’abord nous amputer d’une portion de notre être moral. Cette contradiction, lui non plus, Vigny ne l’a pas résolue ; et l’on peut dire précisément que c’est du conflit entre ces deux tendances de sa nature qu'est faite l’histoire de ses idées en matière sociale.

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Les idées sociales d'Alfred de Vigny, avant 1830, sont our nous assez vagues. Nous n’avons d’autres documents

sur elles que les indications que nous pouvons tirer de Cing-Mars. La conception qui domine l'ouvrage est, nous l’ayons vu, nettement aristocratique. La noblesse est représentée comme la pierre angulaire du royaume, à la fois soutien du trône et rempart de la liberté. La royauté fait piètre figure. Louis XIII donne l'impression d’un roi fainéant. Vigny prétend que la manière dont il avait peint le Roi dans son livre le faisait, en 1826, traiter de libéral. Soit : un libéral à la façon de M. le duc de Saiïnt- Simon. Quant au peuple, qui joue son rôle dans le roman, et à plusieurs reprises, Vigny n’en parle pas toujours dans les mêmes termes. Ou plutôt, ce n’est pas toujours du même peuple qu'il entend parler. Car il y a pour lui peuple et peuple : le bon peuple et le mauvais, le peuple de Loudun et le peuple de Paris, le peuple des campagnes et la populace des grandes villes. Le peuple des campagnes est patient, résigné, au moins en apparence, car, sous des dehors grossiers et naïfs, il est fin et dissimulé ; il est discipliné et respectueux ; il cherche volontiers ses opinions dans les regards de ceux qui sont au-dessus de lui. La

populace des. villes est une dégoûtante cohue, une tourbe ignoble qui épouvante et qui plus encore écœure ceux qui l'ont appelée à leur aide, quand ils voient quel est le limon qu'ils ont remué. Le peuple de Loudun a protesté contre le supplice d’'Urbain Grandier, comme la populace de Paris s’est soulevée contre le Cardinal. Mais quelle différence ! Dans le premier cas, c'était la partie saine et estimable de la population qui jetait un cri indigné, ce n'étaient pas «ces hurlements de l'hypocrisie factieuse qu’on a entendus sous les fenêtres du Louvre, poussés par un amas de gens sans aveu, sortis de la boue de Paris et vomis par ses égouts». Et malgré toute sa sympathie déclarée pour Cinq-Mars, Vigny ne peut s'empêcher de lui

faire grief d’avoir quêté les acclamations de cette foule, ou tout au moins de les avoir agréées. « La faveur populaire est un calice qu’il faut boire », explique en rougissant le grand écuyer. « Il me semble, répond gravement de Thou, que vous le buvez jusqu’à la lie, » Non, vraiment, le Vigny de 1826 n’a rien d’un flagorneur et d’un flatteur du peuple ; il s’en détourne plutôt avec une grimace un peu dégoûtée. L'image qu'il se fait de la société idéale, c'est celle de la société du bon vieux temps, où, de père en fils, chacun est à son rang et s’y tient, le noble et le bourgeois marchant devant, les petites gens emboîtant le pas, les uns bien veillants, les autres soumis : quelque chose comme une féodalité patriarcale.

Cette conception paraît bien archaïque, bien éloignée de nos réalités modernes, bien éloignée même des réalités de la Restauration. Mais, dans le temps où Vigny semble s’y attacher avec le plus de complaisance, d'autres idées font peu à peu leur chemin dans son esprit. Ce n’est pas impunément qu’on s'intéresse à l’histoire et à la philosophie de l'histoire. L'histoire n’est qu’un long récit des changements qui se produisent sans cesse dans l’organisation des sociétés humaines, et la philosophie de l'histoire qui nous montre de ces changements, non pas les causes prochaines, et occasionnelles, et accidentelles, mais les raisons profondes et inéluctables, nous en fait comprendre par là-même la nécessité. Le sens historique, c'est le sens du relatif. C’est aussi le sens du mouvement. Un mouvement ininterrompu entraîne les choses humaines, et de cette évolution nous ne pouvons ni arrêter ni même ralentirle cours: nous ne pouvons que nous y adapter etle suivre. Vigny le constate dans une très belle page, trop peu connue, datée du 1e? juillet 1829. C’est la préface de la troisième édition de es Poèmes, préface qui a disparu des éditions postérieures.

Si ce n’était appliquer de trop vastes idées à un humble sujet, on pourrait dire... que la marche de l’humanité dans la région des pensées ressemble à celle d’une grande armée dans le désert. D’abord la multitude s’avance et n’aperçoit ni ses éclaireurs perdus en avant d’elle, au delà de l'horizon, ni les traînards qu’elle sème en arrière sur sa route ; elle sent bien le besoin du mouvement, mais elle en ignore le terme ; chaque nouvel aspect, elle croit l’avoir découvert ; elle prend possession de l’espace ; et quoiqu’elle ne porte sa vue qu'à une étendue très bornée, elle marche incessamment dans des régions sans bornes ; elle s’aperçoit qu’on l'a précédée seulement lorsqu'elle trouve l’empreinte des pas sur le sable, et un nom d'homme gravé sur quelque pierre ; alors elle s’arrête un moment pour lire ce nom, et continue sa marche avec plus d’assurance. Elle dépasse bientôt les traces du devancier, mais ne les efface jamais. Que ce pas ait été rencontré à une grande ou courte distance, sur la montagne ou dans la vallée, qu’il ait fait découvrir un grand fleuve ou un humble puits, une vaste contrée ou une petite plante, une pyramide ou le bracelet d’une momie, on en tient compte à l’homme qui l’osa faire. Ce faible pas peut servir à créer une haute renommée, tant la destinée de chacun dépend de tous.

Dans cette rapide et continuelle traversée vers l'infini, aller en avant de la foule, c’est la gloire ; aller avec elle, c’est la vie ; rester en arrière, c’est la mort même,

J'entends bien que Vigny se maintient ici sur le terrain des idées ; maïs du terrain des idées il est logique et il est naturel de passer sur le terrain des faits. Ce qui se produit dans le domaine de la pensée doit se produire aussi dans le domaine de l’action et dans celui de la politique. Cette même année 1829, Vigny écrit dans son Journal : «L'’histoire du monde n’est autre chose que la lutte du pouvoir contre l’opinion générale. Lorsque le pouvoir suit l’opinion,

il est fort ; lorsqu'il la heurte, il tombe. » L’année suivante, la chute du ministère Polignac, entraînant la chute du roi Charles X et du vieux trône des Bourbons, vérifiait la loi ainsi posée. Vigny, dans le fond de son cœur, était déjà détaché de ce qu’on appelait alors la monarchie légitime. Il n’éprouva aucune répugnance à accueillir et à servir — oh ! en qualité de chef de bataillon de la garde nationale — la monarchie populaire, issue des journées de Juillet. Il note dans son Journal, à la date du 29 août

Revue de la Garde nationale au Champ-de-Mars. J’ai commandé assez militairement le quatrième bataillon de la première légion. Le roi Louis-Philippe Ier, après avoir passé devant le front du bataillon, a arrêté son cheval, m'a ôté son chapeau, et m’a dit: «Monsieur de Vigny, je suis bien aise de vous voir et de vous voir là. Votre bataillon est très beau; dites-le à tous ces messieurs de ma part, puisque je ne peux pas le faire moi-même. » Je l’ai trouvé très beau et ressemblant à Louis XIV, — à peu près comme Mme de Sévigné trouvait Louis XIV le plus BEM roi du monde, après avoir dansé avec lui.

Il a beau railler, il est flatté, évidemment, d’avoir attiré sur lui l'attention du prince. Pourtant, il n’est pas courtisan; il ne cherche pas à exploiter à son profit le régime nouveau ; il ne prend pas part à cette «curée » des places que son ami Barbier a dénoncée violemment dans ses lambes. Ce qui détermine sa sympathie, très réelle, pour la Révolution de 1830, ce n’est pas l'intérêt personnel, c’est l'amour des idées, c’est l’exaltation causée par le caractère intellectuel donné, pour la première fois, semble-t-il, à une insurrection politique. La protestation des journalistes a déclenché tout le mouvement; le peuple s’est rangé

derrière les « penseurs » ; c’est un bon peuple, dont Vigny a admiré la bravoure. Paris, qui a tout fait, a joué un grand rôle dans l’histoire. Et, dans son enthousiasme, le poète ne trouve pas de mots assez forts et d’imagesassezgrandioses pour dire sa vénération pour Paris. Il monte sur une tour — sur une tour de Notre-Dame, sans doute ; c'était assez la mode en 1830, parmi les romantiques ; — il voit au-dessous de lui et tout autour la grande ville pressée dans le cercle de son enceinte, et il la compare à une roue:

Oui, c’est bien une Roue ; et c’est la main de Dieu Qui tient et fait mouvoir son invisible essieu. Vers le but inconnu sans cesse elle s’avance.

. On la nomme Paris, le pivot de la France.

Quant la vivante Roue hésite dans ses tours, Tout hésite et s’étonne, et recule en son cours. Les rayons effrayés disent au cercle: Arrête.

Il le dit à son tour aux cercles dont la crête S’enchaîne dans la sienne et tourne sous sa loi. L'un le redit à l’autre ; et l’impassible roi, Paris, l’axe immortel, Paris, l’axe du monde, Puise ses mouvements dans sa vigueur profonde, Les communique à tous, les imprime à chacun, Les impose de force et n’en reçoit aucun...

C’estune Roue, mais, en même temps, c’est une Fournaise:

C’est un feu sous un dôme obscur, large et sans fond : Là, dans les nuits d'hiver et d'été, quand les heures Font du bruit en sonnant sur le toit des demeures, Parce que l’homme y dort, là veillent des Esprits, Grands ouvriers d’une œuvre et sans nom et sans prix. La nuit leur lampe brûle, et, le jour, elle fume ; Le jour, elle a fumé, le soir, elle s’allume,

Et toujours et sans cesse alimente les feux

De la Fournaise d’or que nous voyons tous deux, Et qui, se reflétant sur la sainte coupole,

Est du globe endormi la céleste auréole...

De ces chercheurs chacun « pousse un cri d'amour vers une idée ». La Mennais rêve de fonder un christianisme nouveau ; Benjamin Constant dévoue sa vie à la liberté: la famille Saint-Simonienne veut passer le rouleau sur toutes les inégalités sociales, et sur le terrain ainsi nivelé, élever un temple à l'humanité, ouvrir dès ce monde le paradis du bonheur universel auquel « tous seront appelés et tous seront élus ». Et devant cette activité incessante, fiévreuse, mais féconde, des intelligences, le poète ne peut retenir un cri d’émerveillement.

Ainsi tout est osé i..….

Je ne sais si c’est mal, tout cela ; mais c’est beau! Mais c’est grand ! mais on sent jusqu’au fond de son âme Qu'un monde tout nouveau se forge à cette flamme ;

Ou soleil, ou comète, on sent bien qu’il sera ;

Qu’il brûle ou qu’il éclaire, on sent qu’il tournera,

Qu'il surgira brillant à travers la fumée.

Qu’il vêtira pour tous quelque forme animée, symbolique, imprévue et pure, on ne sait quoi,

Qui sera pour chacun le signe d’une foi,

Couvrira, devant Dieu, la terre comme un voile,

Ou de son avenir sera comme l’étoile,

Et dans des flots d’amour et d’union, enfin \ Guidera la famille humaine vers sa fin ;

Mais que peut-être aussi, brûlant, pareil au glaive Dont le feu dessécha les pleurs dans les yeux d’Eve,

Il ira labourant le globe comme un champ,

Et semant la douleur du levant au couchant,

Rasant l’œuvre de l’homme et des temps comme l’herbe Dont un vaste incendie emporte chaque gerbe,

Et laissant le désert, qui suit son large cours,

Comme un géant vainqueur, s’étendre pour toujours.

L’enthousiasme, on le voit, ne va pas sans arrièrepensée ni réserves. C’est, dans le concert d’allégresse qui

suivit immédiatement la Révolution de Juillet, la note originale donnée par Alfred de Vigny, que cette confiance soupconneuse, regrettée presque aussitôt qu’accordée, et qui ne fait pas un pas en avant sans s’assurer d’une ligne de retraite. Victor Hugo, vers le même temps, y mettait

moins de prudence, et, du premier coup, s’engageait à fond.

Oh! l'avenir est magnifique | Jeunes Français, jeunes amis,

Un siècie pur et pacifique S’ouvre à nos pas mieux afrfermis.

Chaque jour aura sa conquête, Depuis la base jusqu’au faîte, Nous verrons avec majesté,

Comme une mer sur ses rivages, Monter d’étages en étages L’irrésistible Liberté!

Montrez la liberté dans l’ombre

A ceux qui sont dans la nuit. sombre

Allez, éciairez le chemin,

Guidez notre marche unanime,

Et faites, vers le but sublime,

Doubler le pas au genre humain!

Rien mieux que ce simple rapprochement ne fait éclater la différence entre deux tempéraments et deux esprits. Hugo, homme simple, homme de foi, va droit devant lui comme un illuminé. Vigny, réfléchi, observateur, sceptique au sens vrai du terme, s’avance avec circonspection et retenue. Chez lui la tête reste libre, même dans les instants où bat le plus fortement le cœur.

De

Mi

Vigny est un homme de progrès, en ce sens quil est convaincu de la nécessité de marcher avec son temps. Ce n’est ni un réactionnaire ni un utopiste. S'il a partagé l’enthousiasme de ses contemporains pourles idées nouvelles, pour les conceptions humanitaires, pour les théories sociales, il l’a aussi, à l’occasion, finement raillé. Sa manière de voir est exprimée d’une manière concrète, et très saisissante, dans une sorte de parabole qui se trouve tout au début de Daphné. Le Docteur Noir et Stello, ces deux moitiés d'Alfred de Vigny, ces inséparables ennemis, contemplent, un soir de fête, la foule qui circule dans les rues de Paris.

Un homme marchait devant une colonne de la multitude; le pied lui manqua ; elle passa sur lui et le foula sous ses talons. Un autre homme voulut remonter le torrent; il arriva, en fendant la presse, jusqu’au milieu de la rue, mais le pied lui manqua, il tomba ; la foule passa sur lui et mit ses talons sur sa tête. Tous deux avaient disparu en deux minutes. :

Le Docteur Noir sourit avec amertume et regarda la foule rouler encore dans l’ombre :

«Voyez ces aveugles, dit-il, ils ont bien l'instinct vague de leur chemin, mais ils écrasent sans pitié l’homme qui les devance et l’homme qui remonte leur courant.

— Eh! qu'importe, dit Stello, si le bien est accompli, que l’on soit ou non foulé aux pieds ?

Stello, c’est le cœur qui parle; mais on sent bien que c'est au Docteur Noir, à la raison, que le penseur donne son assentiment. Et de même qu'il ne faut suivre le progrès

de son temps qu'avec une certaine mesure, il ne faut pas aussi attacher une égale importance et attribuer une égale valeur à fous les ordres de progrès. Le progrès matériel paraît avoir fait assez peu d'impression sur l’esprit d’Alfred de Vigny. Il a vécu à l’époque où se construisirent chez nous les premiers chemins de fer. Il a vu rouler sur eux les premières locomotives, ces pauvres machines efflanquées qui, à côté de nos robustes compounds, font l'effet d’une rosse de fiacre à côté d’un percheron ou d’un boulonnais. Il en a eu peur.

Sur Ce taureau de fer qui fume, souffle et beugle, L'homme a monté trop tôt. Nul ne connaît encor Quels orages en lui porte ce rude aveugle,

Et le gai voyageur lui livre son trésor...

Tous se \sont dit : « Allons ! » Mais aucun n’est le maître Du dragon mugissant qu’un savant a fait naître ;

Nous nous sommes joués à plus fort que nous tous.

Plus encore que peur, il en a eu horreur. Il a vu dans cette invention de l’ingéniosité humaine la destruction de toute solitude, de tout imprévu, de toute poésie et de toute rêverie :

Evitons ces chemins. Leur voyage est sans grâces. Adieu, voyages lents, bruits lointains qu’on écoute, Le rire du passant, les retards de l’essieu.….

La distance et le temps sont vaincus. La science Trace autour de la terre un chemin triste et droit. Plus de hasard. Chacun glissera sur sa ligne, Imimobile au seul rang que le départ assigne, Plongé dans un calcul silencieux et froid.

Le ton est chagrin. Reconnaissons que Vigny, malgré son désir de se tenir au niveau de son époque, n’a pas été

très sensible au bien-être matériel procuré à l’humanité, dans le cours du x1x® siècle, par la science et par les applications pratiques qui ont été faites des découvertes de la science. Confessons même que sur ce point il nous paraît un peu rétrograde. Passons condamnation, sans insister davantage, et voyons plutôt comment il a envisagé le progrès moral et intellectuel dont, après tout, le progrès matériel ne vaut quelque chose que s’il est la condition.

Et d'abord, le progrès dans l’ordre politique. Vers le milieu du xix® siècle, le progrès dans l’ordre politique, c'est l’avènement de la démocratie. Il semble que la conviction du mouvement nécessaire des choses humaines et de la souveraineté, en dernier ressort, de l'opinion publique, devait rendre Vigny favorable à un mode de gouvernement qui est la meilleure expression que l’on ait encore trouvée de l'opinion générale. Logiquement il devait aller à la démocratie. En fait il était retenu par sa qualité de gentilhomme et par une répugnance d’aristocrate à l'égard de la foule. Il résultait de là qu’il n’avait ni la foi monarchique, ni la foi républicaine: «le droit divin et la souveraineté du peuple » lui paraissaient « deux absurdités ». Il y avait bien une troisième solution, celle qu'avait adoptée la France de 1830, le régime du juste milieu, la monarchie constitutionnelle avec un roi issu de la volonté populaire. Tel qu'il se trouva pratiqué sous le règne de Louis-Philippe, le gouvernement parlementaire ne parut à Vigny qu'artifice et fausseté, bassesse et corruption, débats mesquins, argumentation sophistique, intarissable verbiage, manœuvres de partis et intrigues de couloir. Il se détourne de ce spectacle déplaisant pour suivre avec curiosité, presque avec sympathie, le développement des doctrines avancées, saint-simonisme et socialisme, Il ne fermait pas les yeux aux réalités. Il constatait que

le mouvement des esprits était dans le sens démocratique. Il admettait d’ailleurs que, dans l’ensemble et en gros, le peuple mérite qu’on lui fasse confiance, « que, dans les temps les plus vicieux de l’histoire, la majorité est consciencieuse et cherche le vrai et l’honnête ». Il inclinait insensiblement vers la forme républicaine. « Une république dont la constitution serait pareille à celle des Etats-Unis américains » lui semblait «le seul gouvernement dont l’idée ne lui fût pas intolérable ». Malgré tout, la démocratie lui répugnait et l’inquiétait. Il la définissait «un désert de sables », définition dont il a laissé le commentaire dans la page suivante du Journal, ébauche d’un « poème philosophique » qui n’a pas été écrit.

Le désert, hélas! c’est toi, démocratie égalitaire, c’est toi, qui as tout enseveli et pâli sous tes petits grains de sable amoncelés. Ton ennuyeux niveau a tout enseveli et tout rasé. Les seigneuries sont d’abord tombées ; puis, après les bauts barons, les chevaliers bardés de fer qui étaient posés sur la terre comme des tours protectrices levant les bannières -de la France au soleil. La route était encore tracée au loin de distance en distance par les squelettes abandonnés : des dynasties abattues; mais les sables éternellement roulés les ont ensevelis sous leur cendre volante. Eternellement la vallée et la colline se déplacent, et seulement on voit de temps à autre un homme courageux ; il s’élève comme la trombe et fait ses dix pas vers le soleil, puis il retombe en poudre, et l’on n’aperçoit plus au loin que le sinistre niveau de sable.

Ceci était écrit vraisemblablement sous la monarchie de Juillet. Après la Révolution de 1848 et les journées de Juin, ce fut bien autre chose. Le démocratie ne fut pas seulement pour Vigny objet de défiance et d’instinctive {

antipathie. Elle l’épouvanta. Il abandonna complètement

les velleités républicaines dont la manifestation publique avait été sa candidature à l’assemblée Constituante, comme partisan d’une République sage, pacifique et heureuse,

sachant respecter la Propriété, la Famille et Intéllitenée. le Travail et le Malheur. Quand il vit ce qu’il regardait comme les plus précieux trésors de l’humanité mis au hasard de l’émeute et de la guerre civile, il fit comme beaucoup d’autres, il chercha un sauveur Il se rallia

discrètement au gouvernement du prince Louis-Napoléon, et, après le coup d’État de 1851,au gouvernement impérial.

Au point de vue social, le progrès paraissait à Alfred

de Vigny consister dans une conciliation aussi parfaite

que possible des deux aspirations essentielles des sociétés humaines, l’ordre et la liberté. Cette conciliation ne peut être assurée qu'à un haut degré de civilisation, C’est dire que Vigny est bien éloigné d'accorder créance aux paradoxes de Rousseau, et qu'il met résolument l’état de nature au-dessous de l’état social, Ses idées à cet égard ont été longuement développées dans un poèmé des.

Destinées, la Sauvage, dont l’affabulation est un peu longue

et lente, mais encadre et soutient une trentaine ou une quarantaine de vers qui méritent d’être retenus et médités. Après le massacre des siens par un parti de Hurons, une Indienne d'Amérique, de la tribu des Osages, est vénue, poussée par la misère et par la faim, demander asile dans la maison d’ un colon européen. Le maître du logis l’accueille avec bonté ; mais il ne s’abstient pas de lui faire entendre

quelques vérités qui s'adressent, par-dessus sa tête, aux lecteurs d'Alfred de Vigny. Ce sont les articles essentiels :

du Credé social du poète. Toute civilisation, à son avis,

est fondée sur deux bases inébranlables : le travail, et la famille. C’est pour avoir méconnu cette vérité double, |

c'est pour avoir dédaigné le travail et la femme, que les races sauvages de l'Amérique ne se sont guëére élevées au-dessus de l’animal, et qu'aujourd'hui elles finissent dans la dégradation morale et physique. Le travail justifié la propriété : la terre

Est sacrée et confère un droit héréditaire A celui qui la sert de son bras endurci.

Propriété et faïnille sont sous la garde de la Loi, de la Loi qui substitue au règne de la force le règne de la justice, de la Loi qui n'est pas en contradiction avec la Nature, mais qui, au contraire, répond à ses besoins et satisfait à son VŒuU.

Car de la sainte Loi tel ést lé caractère Quelle a de la Nature interprété les cris.

L'homme ne peut sé passer de l’homme, pas plus que l’enfant au berceau ne peut se passer du lait de sa mère, Nul ne vit pour soi seul. Les races supérieures sont celles

qui ont le mieux compris leur tâche sociale, comme les hommes supérieurs sont ceux qui possèdent la plus grande valeur socialé, Théorie qui, si on la poursuit à fond, aboutirit à constater et à consacrer l'existence d’une aristocratie individuéllé ou collective résultant du libre jeu des lois de la nature. Théorie qui pourrait être transformée sans trop de péine en une doctrine hautaine et dure au bénéfice des surhommes et des races élues. Mais rien n’est plus étranger qu’une conception de ce genre à l’âme bonne et profondément humaine d'Alfred de Vigny. La morgue aristocratique n’est pas combattué en lui seulement par la pitié: pitié pour les peuples demeurés dans l’état d’énfance, pitié pour lés individus désavantagés

132 ALFRED DE VIGNY, SA PENSÉE EF SON ARS de

par le hasard de la naissance ou le caprice de la nature,

Le poète se penche sur les misérables avec une tendresse

vraiment fraternelle. Il pense que rien n’est méprisable de ce qui porte le nom d'homme : € Je n’ai pas rencontré, écrit-il dans son Journal, un homme avec lequel il n y eût quelque chose à apprendre.» Et il ajoute aussitôt: «Il n’y a pas un homme qui ait le droit de mépriser les hommes. » Comme il le dit au pauvre joueur de flûte des Tuileries, à ce raté, à cette épave, à ce vaincu de la vie avec qui il s’attarde à causer après lui avoir fait l’aumône :

C’est assez de souffrir sans se juger coupable Pour avoir entrepris et pour être incapable...

Si plus haut parvenus, de glorieux esprits

Vous dédaignent jamais, méprisez leur mépris ; Car ce sommet de tout, dominant toute gloire,

Ils n’y sont pas, ainsi que l’œil pourrait le croire. On n’est jamais en haut. Les forts, devant leurs pas, Trouvent un nouveau mont inaperçu d'en bas.

Tel que l’on croit complet et maître en toute chose Ne dit pas les savoirs qu’à tort on lui suppose, Et qu’il est tel grand but qu'en vain il entreprit. : Tout homme a vu le mur qui borne son esprit.

Par une sorte de mythe platonicien, il imagine que cette âme, tombée du ciel dans un corps imparfait, servie par des organes mauvais, ne peut pas faire entendre ce qu’elle veut dire, comme un bon joueur de flûte s’évertuerait en vain à tirer des sons justes d’un instrument faux. Mais un jour viendra où tout sera remis dans l’ordre.

Pour moi qui ne sais rien et vais du doute au rêve, Je crois qu'après la mort, quand l’union s’achève, L'âme retrouve alors la vue et la clarté,

Et que, jugeant son œuvre avec sérénité, Comprenant sans obstacle et s’expliquant sans peine, Comme ses sœurs du ciel elle est puissante et reine, .

Se mesure au vrai Otis connaît visiblersent Que son souffie était faux par le faux instrument, N°était ni glorieux ni vil, n’étant pas libre ;

Que le corps seulement empêchait l’équilibre ; Et calme, elle reprend, dans l'idéal bonheur,

La sainte égalité des esprits du Seigneur.

Ce poème de la Flûte, que l’on cite assez rarement, est, à mon sens, un des plus touchants et des plus significatits d'Alfred de Vigny. Le fond de sa pensée s’y révèle, Quand on a lu ces déclarations d’un spiritualisme transcendant, on conçoit sans peine que de tous les ordres de progrès ouverts à l’activité humaine, il n’y en a qu’un où le poète ait souhaité d'avancer lui-même, et de voir avancer ou de faire avancer les autres : c’est l’ordre intellectuel. Vigny n’a mis son espoir ni en Dieu, ni en la nature, ni dans les hommes. Il à mis mieux que son espoir, il a mis sa ferme et inaltérable confiance dans les idées, dans la puissance et dans la bienfaisance des idées. Cette confiance, on sait par quel symbole, à la fois simple et inoubliable, il l’a exprimée. C’est l’histoire de cette bouteille, où, en un jour de tempête et de naufrage, dans les brumes du cap Horn ou du détroit de Magellan, un jeune capitaine, sur le point de périr avec son navire, enferme le secret de la découverte pour laquelle il a sacrifié sa vie.

Il sourit en songeant que ce fragile verre Portera sa pensée et son nom jusqu’au port, Que d’une île inconnue il agrandit la terre,

Qu'il marque un nouvel astre et le confie au sort ; Que Dieu peut bien permettre à des eaux insensées De perdre des vaisseaux, mais non pas des pensées, Et qu'avec un flacon il a vaincu la mort.

Elle ira, «la frêle passagère », de l’est à l’ouest et du pôle à l'équateur, ballottant de mer en mer, au gré des

vents et des vagues, le précieux dépôt remis à sa garde, jusqu’au jour où les courants la porteront enfin aux côtes de France, et où le message qu’elle contient parviendra à ceux à qui il est destiné. Grande leçon, puissant encouragement, certitude réconfortante pour tous ceux qui travaillent et qui pensent :

Jetons l’œuvre à la mer, la mer des multitudes : Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port.

Que cette souveraineté de la pensée devienne de plus en plus assurée et incontestable ; que les nations secouent le joug des instincts brutaux pour se laisser guider « par les étoiles d’or des divines idées » ; qu’au règne de la force succède le règne de l'esprit, tel est, selon Vigny, le véritable terme du progrès social; tel est l'avenir qu'il rêve pour l'humanité. Qu'il rêve? non; qu’il touche, que déjà il voit réalisé. |

Ton règne est arrivé, PUR ESPRIT, roi du monde! Quand ton aile d'azur dans la nuit nous surprit, Déesse de nos cœurs, la guerre vagabonde | Régnait sur nos aïeux. Aujourd’hui c’est l'ECRIT, L'ÉCRIT UNIVERSEL, parfois impérissable,

Que tu graves au marbre ou traces sur le sable, Colombe au bec d’airain ! VISIBLE SAINT EspriT |!

Le poème intitulé l’Esprit pur, auquel appartient cette strophe a été écrit ou achevé le 10 mars 1863, six mois, presque jour pour jour, avant la mort d'Alfred de Vigny. Il peut être regardé comme son testament moral. Le sort des testaments est souvent de demeurer lettre morte. Celui-ci a-t-il reçu au moins quelque commencement d’exécution? L’avons-nous vu, cet avènement de la royauté de l'esprit, salué avec enthousiasme par le poète ? L'ère

de la violence s’est-elle close pour jamais? Il nous est difficile de le croire, à nous qui, depuis 1863, avons vu à deux reprises notre territoire national violé et envahi. La première de ces guerres s’est terminée par le triomphe de la perfidie et de la force. Je ne doute pas que si Alfred de Vigny avait vécu assez longtemps pour en être le témoin, il n’en eût atrocement souffert. Mais l’autre, la seconde, lui a dans une certaine mesure donné raison. Dans ce grand duel qui avait comme acteurs une moitié du monde et comme spectateurs l’autre moitié, toutes les forces, les forces matérielles et les forces spirituelles, ont été mises en jeu et se sont affrontées. Après des péripéties angoissantes, les forces spirituelles l’ont emporté. Un tel dénouement justifie la confiance en l’avenir que Vigny proîfesse dans les strophes de la Bouteille à la mer et de l'Esprit pur, et qui est le dernier mot de sa philosophie sociale.

Confiance en l’avenir, confiance en nous-mêmes, en notre intelligence et en notre raison ; confiance dans la partie noble et supérieure de notre être, celle qui fait de nous des hommes ; confiance, non pas aveugle, mais avisée et clairvoyante, et d’autant plus ferme qu’elle est plus éclairée : si telle est l'impression dernière que l’on emporte d’un commerce assidu et intime avec la pensée d’Alfred de Vigny, comment ne pas protester contre l'opinion trop couramment acceptée qui fait de lui, par une vue superficielle des choses, un apôtre du pessimisme? Pour moi je ne consentirai jamais à qualifier de pessimiste un homme dont l’œuvre enseigne à aimer la lutte, c’està-dire à aimer la vie. Que Vigny ne fût pas un optimiste béat, je l’accorde sans peine : il avait pour cela un sens critique trop aiguisé. Mais il avait en lui trop de volonté, trop d'énergie, trop de ressort pour se faire le dispensateur

d’une doctrine déprimée et déprimante. Sa philosophie

est une philosophie courageuse, une philosophie virile, je dirai même, — dût le mot paraître surprenant, appliqué à un penseur taciturne et solitaire, — une philosophie de l’action, si l’on veut bien reconnaître que de Descartes et de Napoléon, celui qui sans conteste a le plus agi sur l'humanité, ce n’est pas le conquérant qui a volé de victoire en victoire sur tous les champs de bataille, mais le philosophe qui a médité silencieusement dans son poêle, et que la 23 pensée est une des formes, — je ne sais si je ne dois pas dire la plus haute et ia plus féconde, — de l’action.

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