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autant qu’on le croirait: on peut la poser. Il est bien certain que Vigny n’aimait ni le caractère, ni la condition des gens de lettres. Il raillait à l’occasion leur vanité maladive et leurs prétentions démesurées. il ne lui « échappait pas que Balzac, intitulant son œuvre : Comédie . humaine, à plus forte raison Soumet, intitulant la sienne A Divine Epopée, dépassaient sensiblement les bornes. L'homme auquel il pense quand il prononce ces mots : homme de lettres, c’est un habile homme, un esprit souple, dispos et facile, pourvu d’aplomb et de faconde, ayant la répartie toujours prête, et se dégageant par un bon mot ; «convenable à tout et convenable en tout », «écrivant les affaires comme la littérature, et rédigeant la littérature comme les affaires »; au demeurant, léger, superficiel et . commun. «C’est l’aimable roi du moment, tel que le
dix-huitième siècle en a tant couronné.» C’est Figaro, u ou Beaumarchais. Sans doute, au-dessus de celui-là, il met le grand écrivain, et, au-dessus du grand écrivain, le . poète. Ne parlons pas du poète : il ne vient pas au monde pour être heureux; «il y vient pour être à charge aux autres », pour se consumer et pour souffrir. Mais le grand écrivain, l’homme de talent, de conviction et de savoir, a-t-il du moins quelque certitude de réussir ? Des chances . tout au plus, et quelles chances ? C’est que la carrière des . lettres n’est pas une carrière. On n’y tient aucun compte de l’ancienneté ni des services. « Le nom de chaque auteur | est remis en loterie à chaque nouvel écrit, et secoué, tiré pêle-mêle avec les plus indignes. » Point d’égards à attendre, nulle pitié. « L’ingratitude du public est inexorable et féroce. » Certes, dira-t-on, le risque est gros ; mais enfin, il y a la gloire. La gloire! Qu'est-ce que la gloire? «Law seule fin vraie à laquelle l'esprit arrive sur-le-champ, en pénétrant au fond de chaque perspective, c’est le néant”
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de tout. Gloire, amour, bonheur, rien de tout cela n’est complètement. Donc, pour écrire des pensées sur un sujet quelconque et dans quelque forme que ce soit, nous sommes forcés de commencer par nous mentir à nous-mêmes, en nous figurant que quelque chose existe et en créant un fantôme pour ensuite l’adorer ou le profaner, le grandir ou le détruire. » Et le poëte désabusé envisage la lutte de l'écrivain aux prises avec sa pensée comme un perpétuel combat de Don Quichotte contre les moulins à vent.
On aurait tort, toutefois, de prendre à la lettre ces paroles amères et ce complet détachement. Chez Vigny, comme chez tous les gens qui se regardent vivre, il y a dédoublement de la personne. Son moi qui observe juge froidement son moi qui se passionne et qui désire, mais il ne peut rien pour l'empêcher de désirer et de se passionner. Il arrive au poète ce qui arrive à tous les grands amoureux,
à un Chateaubriand, par exemple, qui n’a jamais renoncé :
à l'amour, bien qu’il en eût sondé la vanité. Vigny, quoi qu'il ait pu dire, a aimé les lettres, et il n’était pas libre
de ne pas les aimer. En venant à elles, il obéissait à
une vocation irrésistible. La meilleure preuve, c’est qu'il s'était cru né pour autre chose, et qu’il avait d’abord mis son ambition ailleurs. Avant d'admirer Byron, il s'était enthousiasmé pour Bonaparte, Mais le goût de l’action fit bientôt place au goût de l’étude, et le travail intellectuel se révéla comme une nécessité pour lui. Il sentait qu'il y avait dans l’exercice de son intelligence quelque chose d’involontaire et de fatal. C'était un mouvement dont il n’était pas la cause, un mécanisme dont il ne détenait pas le déclic. « Lorsqu'une idée neuve, juste,
poétique, est tombée de je ne sais où dans mon âme, rien
ne peut l’en arracher ; elle y germe comme le grain dans
une terre labourée sans cesse par l'imagination, En vain,
je parle, j’agis, j'écris, je pense même sur d’autres choses : je la sens pousser en moi, l’épi mûrit et s'élève, et bientôt " il faut que je moissonne ce froment et que j'en forme, autant que je puis, un pain salutaire et quotidien pour tout le monde. » Que ce soit ou non pour réaliser undessein | humanitaire, l’homme qui est aïnsi fait, à qui il est aussi s naturel de penser, de Composer et de produire que de # respirer et de vivre, celui-là peut ne pas connaître la gloire: ce n’est pas elle qu’il cherche, et il n’en a pas besoïn. C’est un attrait plus puissant qui le porte à travailler et à écrire: «lé bonheur de l'inspiration, délire qui surpasse de beaucoup le délire physique correspondant qui nous enivre dans les … bras d’une femme. La volupté de l'âme est plus longue. L’extase morale est supérieure à l’extase physique.» 11 possède ses idées comme des maîtresses, et ne songe à 3 rien de plus. Sur l'avenir de l’œuvre à naître, il s’en remet M à la postérité. Il l’aime, cette œuvre, «pour sa beauté, 4 pour la volupté de la conception et le souvenir de cette volupté ». Et peut-être aurait-il suffi de rappeler, sans tant de commentaires, qu’elle est de lui, cette phrase où le . désenchantement se mêle au souvenir de la jouissance: « Le seul beau moment d’un ouvrage est celui où on l'écrit. » .
Cette manière de sentir a sa noblesse, sur laquelle ül n'est pas besoin d’insister. Elle a aussi son danger. Une fois qu’elle est terminée, cette œuvre caressée avec tant d'amour, pourquoi l'écrivain se refroidit-il si promptement pour elle? C’est qu’il s'aperçoit de combien la réalité est. demeurée au-dessous de son rêve. Il y avait à cettépensée qu’il portait en lui-même des nuances qu’il n’a pas su rendre, des beautés qu'il a laissé perdre. Au lieu d’accuser M son infirmité, il s’irrite contre l’obligation où il se trouve | d’avoir recours à un truchement. « Eh quoi! ma pensée n'est-elle pas assez belle pour se passer du secours des
mots et de l'harmonie des sons ? » Ces idées qu'il trahit en les exprimant, ne vaudrait-il pas mieux les garder jalousement enfermées en lui-même et s’absorber dans les délices de leur contemplation muette ? « Le silence est la poésie même pour moi.» S'il passe outre, s’il essaye de mettre au jour ce qu'il a conçu, comparée au «bonheur de l'inspiration » et à la « volupté de la conception », l'exécution est une besogne pénible et rebutante. Pour continuer la métaphore instituée par Vigny, le labeur de l’enfantement lui répugne. De cette répugnance, des lenteurs et des hésitations qu’elle entraîne, les traces sont visibles sur son œuvre. Sa poésie notamment est parfois obscure et difficile. Faut-il voir là l'effet d’une insuffisance naturelle, d’un défaut congénital d’abondance et de verve? Est-ce au contraire le manque d’assiduité, d'entraînement et d'exercice qu’il convient de mettre en cause ? Faute de connaître d’une manière assez précise les habitudes de travail d'Alfred de Vigny, le problème est malaisé à résoudre. Un fait certain, c’est qu’il y a eu dans la vie littéraire du poète beaucoup plus de projets que d’accomplissements, beaucoup plus de plans et d’ébauches que d'œuvres achevées, et, pour lui emprunter son propre vocabulaire, beaucoup plus d’«esquisses » que de « tableaux ».
. Nous touchons ici, je crois, à la raison principale de «l’infécondité » que l’on a tant reprochée à Vigny. Il y en a une autre, qui est tout à fait honorable, et qui lui est commune avec plus d’un écrivain de la génération qui à suivi la sienne, avec Leconte de Lisle, avec Flaubert. C’est la très haute idée qu’il se fait de l’art, et le respect profond que cette haute idée lui inspire. La fonction de l'artiste lui apparaît comme une fonction religieuse :
Le beau, c’est la croyance, et l’art, c’est la prière.
Tout au moins lui semble-t-elle une fonction supérieure, qui demande tout l'effort de l’homme et une concentration puissante de ses facultés. « L’esprit de travail est souvent incomplet en nous, et il est malheureux que tout le monde ait la faculté de travailler, produire, écrire avec une demiattention. C’est là ce qui fait les œuvres médiocres. Lorsqu’on sent qu’on ne sera pas tout entier à son ouvrage, il vaut mieux s’absenter et marcher, agir, pour ne pas s’y mettre à demi. » Il vaut mieux ne rien faire que de faire «des œuvres médiocres ». Il est arrivé à Vigny de garder de longs silences vis-à-vis du public. Il a déclaré fièrement qu'il ne s'en repentait pas. Il ne se sentait aucune aptitude à l'improvisation maladroite et à la littérature industrielle. Entre le succès et l'estime, il avait fait son choix. «Il y a, écrivait-il en 1842 à M€ Maunoir, deux courants dans la multitude : l’un cherche ces sortes de choses qui ne sont
pas des livres, maïs des feuilles grossières ; l’autre, qui
devient, grâce à nos efforts et au temps, plus nombreux et plus puissant, cherche l'élite des pensées et le choix de la forme. C’est pour ce public seul qu’il faut é écrire.» C’est pour ce public qu'il a écrit.
Il lui en coûtait peu d'écrire « pour ceux qui ont le goût difficile ». Il l’avait lui-même très difficile, très délicat, franchement aristocratique et un peu dédaigneux. Les
jugements qu’il exprime çà et là dans son Journal sont
en général des condamnations. Il sait très bien ce qu’il n'aime pas. Il n’aime pas ce qui est grossier ou vulgaire, ce qui déforme et ce qui rapetisse. Il n’aime pas ou il aime peu la comédie, « qui tient toujours plus ou moins
de la charge et de la bouffonnerie.. » Ce n'est pas qu'il
ne sache apprécier le mérite d’une charge bien troussée ; mais elle lui répugne, « parce que, dit-il, dans tous les arts elle enlaidit et appauvrit l’espèce humaine, et, comme
homme, elle m’humilie ». Le Légataire universel lui «fait mal au cœur comme une médecine ». Jugez ce qu'il doit penser du Médecin malgré lui. La farce ne l’amuse pas. « Je ne peux rire du gros rire, avoue-t-il, et les saletés de la santé humaine font que je fronce le sourcil de tristesse et de pitié, voilà tout.» La mesure de comique qu’il supporte est donnée par le Misanthrope et le Tartuffe. On croit entendre La Bruyère, au chapitre des Ouvrages de l'Esprit : « Ce n’est point assez que les mœurs du théâtre ne soient point mauvaises, il faut encore qu’elles soient décentes et instructives. Il peut y avoir un ridicule si bas et si grossier, ou même si fade et si indifférent, qu’il n’est ni permis au poète d’y faire attention, ni possible au spectateur de s’en divertir. Le paysan ou l’ivrogne fournit quelques scènes à un farceur,; il n'entre qu’à peine dans le vrai comique. » Ce n’est pas seulement, chez Vigny, affaire de pudibonderie ou de purisme, Il lui semble peu philoso- phique, en même temps que trop conforme au goût d’un public grossier, de présenter l’amusant au lieu du beau, de faire rire au lieu de faire penser. Il veut qu’on n’épargne pas au lecteur digne de ce nom, — au lecteur qui est fait comme lui, — l'application et la peine. «Je ne peux plus lire, dit-il, que les livres qui me font travailler. Sur les autres, ma pensée glissè comme une charrue sur du marbre.»Il aime à «labourer ». Il aime donc la littérature sérieuse. Mais il aime aussi, en home qui a reçu de première main la tradition du xvire siècle mondain et frivole, une certaine afféterie dans le langage et une élégance un peu maniérée. Il a le sens du beau, mais il ne résiste pas à la séduction
du joli. Ses premières admirations ont été, en général, bien placées. Il s’est mis, en suivant Chateaubriand, Milton, Byron, Shakespeare, à l’école de la grande poésie. Mais ons’aperçoit quelquefois qu’il a trop fréquenté André Ché-
nier, — non pas seulement le Chénier de l’Aveugle, mais le Chénier de la Lampe, — et le Thomas Moore des Amours des Anges. Il y a jusque dans Eloa, -— qui est un de ses chefs-d’œuvre, — des arrière-pensées galantes et des vignettes de keepsake. De l’époque précédente, il à retenu encore une prédilection marquée, notamment dans Sfello, pour les formes les plus agaçantés de l'esprit, pour la pointe, pour l’entortillage, pour la digression humoristique à la Sterne. Ce qui l’a sauvé, c’est l'élévation naturelle de son esprit, l'instinct du grand, qu'il avait en tout, et qu'il a porté dans l’art. Le goût du grand ne va pas sans le goût d’une certaine simplicité. Il l’a détourné de la littérature à la mode vers 1830 et vers 1840, des drames et des romans où l’on accumulait les rencontres surprenantes et les situations invraisemblables, des feuilletons bâclés avéc «des aventures prises dans la Gazette des Tribunaux». Il lui a fait apprécier la beauté des anciens, qui, « étaient naturels, vrais dans leurs manières, comme sont encore les Italiens et quelques peuples orientaux ». Il lui a inspiré l'horreur des succès faciles et des applaudissements recueillis dans les salons, où ses amis «vont s’user dans ce frottement, perdre leur caractère et s’arrondir comme des cailloux ». Il lui a fait reconnaître dans la sincérité la qualité la plus précieuse de l'écrivain et la loi de la production littéraire, « Après avoir vu clairement que le travail des livres et la recherche de l'expression nous conduit tous au paradoxe, j'ai résolu de ne sacrifier jamais qu'à la conviction et à la vérité, afin que cet élément de sincérité complète et profonde dominât dans mes livres et leur donnât le caractère sacré que doit donner la présence divine du vrai, ce caractère qui fait venir des larmes sur le bord de nos yeux lorsqu'un enfant nous atteste ce qu’il a vu. » C’est encore l'instinct des grandes choses qui, un beau jour, l’a fait renoncer aux
«compositions trop tortillées » pour en écrire qui fût toute simple : « Un caractère développé et voilà tout, » et qui nous a valu ainsi da Canne de Jonc. C’est lui encore qui lui a dicté sa définition de l’art : « L'art est la vérité choisie. » Définition excellente, que nul ne songé à contester, et qu'il n’y aurait qu’à enregistrer sans commentaires, Si elle était suffisamment explicite, et si, l’art étant donné comme un choix, la question ne se posait aussitôt, à * laquelle on peut faire des réponses bien différentes, de savoir en vertu de quel principe le choix sera fait. C’est là ce qu’il faut que nous demandions maintenant à Alfred de Vigny.
L'art, on l’a dit il y a longtemps, a son point de départ dans limitation de la réalité, C’est à elle qu’il emprunte les éléments qu'il assemble en cent façons au gré de l’inspiration et de la fantaisie. Quelle que soit la richesse des combinaisons qu’il invente ou l'originalité des formes qu'il paraît créer, il ne fait que recomposer sur un nouveau plan les matériaux que l’observation lui a fournis. Et si par moments il semble s’épuiser à force de produire, s’il se dessèche et se décolore, s’il s’anémie et se stérilise, c’est en revenant à la réalité, c’est en se rapprochant de la nature qu'il retrempe ses forces, qu'il retrouve sa jeunesse et sa fécondité.
Il n’y a donc rien dans l’art qui n’ait d’abord été dans la nature, Mais il n’y a rien non plus dans la nature qui ne se transforme sous la main de l’art. On a souvent célébré, de cette nature, l’inépuisable richesse. « L’imagination de l’homme, a dit Pascal, se lassera plus tôt de concevoir
que la nature de fournir. » On peut, sans aucun paradoxe, retourner l’aphorisme. La nature se lassera .plus tôt de fournir que l'imagination humaine de concevoir. Notre esprit ne prend son point d’appui sur les choses que pour s’élancer au delà. La réalité ne vaut à-nos yeux que dans la mesure où elle nous permet d’édifier un idéal. L’art ne se borne pas à reproduire passivement, à copier exactement la nature. Il n’existe qu’autant qu’il l'interprète, la transforme et la recrée. Aïnsi soumis constamment à la double nécessité d’imiter la nature et d'ajouter quelque chose à. limitation de la nature, de s'inspirer de la réalité et de plier cette réalité à l’expression d’un idéal, l’art, suivant les climats, les époques, les races et les hommes, hésite et oscille entre les deux tendances par lesquelles’il se sent + attiré comme par deux pôles également puissants, également magnétiques, le réalisme et l’idéalisme. De ces deux tendances, laquelle l’emportera sur l’autre? C’est la matière d’un débat aussi ancien que l'humanité, qui ne finira qu'avec elle, où toutes les littératures et toutes les écoles, tous les écrivains et tous les artistes viennent prendre position tour à tour, avec plus ou moins de netteté, selon les tempéraments. Vigny, de très bonne heure, avec une maturité de jugement qu’on peut qualifier de précoce et qui est vraiment remarquable, a fait son choix, développé sa manière de voir, et fait en quelque sorte sa profession de foi dans les Réflexions sur la vérité dans l'art, écrites en 1827, qui servent de préface à Cing-Mars. Il s’y révèle idéaliste résolu et fervent par la fonction même qu’il assigne à l’art, laquelle est non pas de calquer servilement la nature, mais de nous en offrir ! une image plus accomplie et plus belle.
A quoi bon les Arts, s’écrie-t-il, s’ils n’étaient que le redoublement et la contre-épreuve de l'existence? Eh!
bon Dieu, nous ne voyons que trop autour de nous la triste
et désenchanteresse réalité : la tiédeur insupportable des demi-caractères, des ébauches de vertus et de vices, des amours irrésolus, des haines mitigées, des amitiés tremblotantes, des doctrines variables, des fidélités qui ont leur. hausse et leur baïsse, des opinions qui s’évaporent ; laisseznous rêver que parfois ont paru des hommes plus forts et plus grands, qui furent des bons ou des méchants plus résolus : cela fait du bien.
Idéaliste par l’objet qu’il propose à l’art, il l’est encore par la conception qu'il se fait dé la beauté. Elle consiste pour lui dans le développement complet et logique de tous les éléments qui entrent dans la composition du sujet, dans la parfaite harmonie de ces éléments, dans l’unité absolue à laquelle dès la réalité ils aspirent, mais à laquelle, sans l’art, ils n’atteindraient jamais.
. Souvent sur la plus belle vie se trouvent des taches bizarres et des défauts d'accord qui me font peine quand je les aperçois. Si un homme me paraît un modèle parfait d’une grande et noble faculté de l’âme, et que l’on vienne m’apprendre quelque ignoble trait qui le défigure, je m’en attriste, sans le connaître, comme d’un malheur qui me serait personnel, et je voudrais presque qu’il fût mort avant l’altération de son caractère. ;
Cette unité, que la réalité ne connaît pas, c’est à l’art qu'il appartient de la réaliser, C’est son droit, et, pour Vigny, son devoir de «recomposer les événements de la vie d’un homme », — que cet homme soit une créature imagimaire, qu'il soit un personnage Heotique, — «sur la plus grande idée de vice ou de vertu qu’on puisse concevoir de lui», — il y a un idéal, en effet, jusque dans le crime, — «réparant les vides, voilant les disparates de sa vie,
et lui rendant cette unité parfaite de conduite que nous aimons à voir représenter même dans le mal...» Et si des personnages que le poète met en scène, — et par poëte il faut entendre ici l’auteur d’un drame ou d’un roman aussi bien que l’auteur d'une épopée, — nous nous élevons à la considération de l’ensemble dont ces personnages ne sont que les parties, l'unité de l’œuvre consistera à ce que toutes ces parties s’ajustent entre elles, tendent à une même fin et concourent à l'expression d’une idée unique. Vigny Fa dit plus d’une fois: dans ses compositions, quelque forme qu’elles revêtent, c’est l’idée qui est l'héroïne. C’est l'idée, l'idée abstraite et philosophique, qu'il faut, selon ses propres termes, poser en haut comme une reine à qui lPhistoire, en s’inclinant devant elle, lobservation et la fiction viennent apporter leurs preuves et les déposer à ses pieds, |
De cet idéalisme, qui est le caractère dominant de l'art d'Alfred de Vigny, dérivent deux caractères secondaires de cet art: deux caractères secondaires, si nettement arrêtés toutefois et d’un. tel relief qu’ils ne pourraient manquer de sauter aux yeux du lecteur et de retenir son attention. Mais, comme pour nous épargner le moindre effort de discernement et d'analyse, le poète les a soulignés lui-même dans une page qu’il a écrite à propos d’un autre, mais où il est permis de croire qu'il songeait surtout à lui. Cette page se trouve dans un opuscule, extrêmement intéressant bien que rarement cité, qui date de 1840. C'est la pétition en forme de lettre adressée à MM. les députés en faveur de M!® Sedaine, la propre fille de l’auteur du Philosophe sans le savoir. Pour gagner les sympathies
à la fille, Vigny est amené tout naturellement à faire l'éloge du père; et, avec l'esprit sérieux et profond qu'on lui connaît, ce qui, sous la plume d’un autre, aurait pu n'être et n'aurait été sans doute qu’un développement brillant, pathétique ou spirituel, devient un morceau de fine et pénétrante critique, un des meilleurs que jamais eritique de profession ait écrits au x1x£ siècle, le siècle par excellence de la critique littéraire. Un mot attribué à Sedaine sert ici de point de départ. Mais les réflexions que ce mot suggère à Vigny dépassent de beaucoup l’aimable et modeste écrivain qui en a été le prétexte. Sous couleur de commenter une opinion de Sedaine, c’est sur Part en général, et sur l’art tel que lui-même il l’a compriset pratiqué, que l’auteur de la lettre se prononce. II convient de citer intégralement cette page, dont la lecture et la méditation sont indispensables à qui veut pénétrer l’art de Vigny dans ce qu’il a de plus secret.
Je trouve avec satisfaction, dans une notice sur sa vie, écrite par la princesse de Salm, qu'il répétait souvent qu’il fallait passer au moins un an à faire le plan d’une grande pièce, mais qu’on pouvait n'être qu’un mois à l'écrire. Ce mot atteste un homme qui sentait la difficulté de ce talent de composer pour lequel il faut tant d'invention et de méditations sérieuses combinées, et tant de science de ces proportions dans lesquelles Part de la scène doit enserrer, résumer, concentrer et faire mouvoir sans effort toutes les observations recueillies dans ‘la mémoire du Poète sur la vie, les mœurs et les caractères. Faute de comprendre cette partie de l’art, on l’a quelquefois traitée légèrement, comme on fait tout ce qu’on ignoré ou ce qu’on ne peut atteindre. Céla s’est appelé, pour quelques personnes, charpentier, et ce travail leur à semblé chose grossière et facile. Mais l’architecte Sedaine pensait différemment, sans doute à cause de
sa première profession, et savait que, sans charpente, il n’y a pas de maison, et que tout palais croulerait, s’il n’en avait une largement jetée, appuyée sur des bases solides et habilement façonnée; que Sophocle, Euripide, Plaute, Shakespeare, Corneille et Molière furent les plus habiles charpentiers du monde, et celui surtout qui disait après avoir lentement dessiné la charpente de sa pièce et tourné autour de son plan, composé ses mille ébauches et avoir arrêté ses lignes : Tout est fait, je n'ai plus qu’à ‘écrire les vers. C’est que ces hommes-là connaissaient la scène et l’avaient bien arpentée ; c’est qu'ils savaient ses secrets, ignorés de beaucoup de ceux qui jugent ses mérites ; c’est qu’ils jetaient leur coup d’œil de maître sur les magiques perspectives du théâtre, du point de vue au point de distance, à la manière de Michel- Ange, autre constructeur de monuments. Ils posaient d’abord leur idée-mère, leur pensée souveraine, et la scellaient comme un roi pose la première pierre d’un temple ; de ses larges fondations s’élevaient les charpentes fortes et élégantes
avec leurs courbures célestes, leurs larges entrées et leurs : passages dérobés, leurs vastes ailes et leurs flèches légères
et tout était ensuite recouvert d’une robe d’or ou de plomb, de marbre ou de pierre, sculptée et égayée d’arabesques, de figurines, de chapiteaux, ou simple, grave, sombre, pesante et sans parure. Qu'importe ? La forme extérieure
n’est rien qu’un vêtement convenable qui se ploie, se courbe
ou s’élève au gré de l’idée fondamentale ; et toute la construction de l'édifice avec l’habileté de ses lignes ne fait que servir de parure à cette idée, consacrer sa durée et demeurer son plus parfait symbole. |
Elargissez la portée de cette théorie, Au lieu de l’appliquer uniquement à l’art dramatique, pour qui en apparence elle est faite, étendez-la à l’art tout entier. Vous avez là, en quelques lignes, réduite à ses deux articles essentiels et magnifiquement exprimée, toute la poétique d’Alfred
de Vigny. Rigueur de la composition, d’une part, valeur symbolique, ou, si l’on aime mieux, signification idéale, de l’autre, tels sont les deux mérites éminents qu’une œuvre doit offrir, pour être vraiment digne d’être appelée une œuvre d'art. Il reste à examiner si Vigny a porté dans la pratique ces vues profondes sur la littérature, à quels procédés il a eu recours pour les réaliser, jusqu’à quel point il y a réussi. Mais dès maintenant il faut noter avec quelle ferveur il parle de Racine, avec quelle vénération quasi religieuse il élève, sans même 6ser prononcer son nom, le plus pur représentant de l’art classique français au-dessus de Corneille et.de Molière, au-dessus des Grecs, au-dessus de Shakespeare, et le sacre le maître des maîtres. On a souvent rappelé, depuis Sainte-Beuve, les ancêtres que Vigny a eus à l'étranger ; On a parlé moins souvent de ceux qu’il a incontestablement chez nous. Ce serait une étude intéressante, et dont le résultat, je crois, payerait de la peine, que de rechercher en détail et de regarder à fond ce que l’art de Vigny doit à celui de l’auteur de Phèdre et de l’auteur d’Afhalie. Il ne peut être question de l’entreprendre ici. Mais il n’était pas inutile, même sans pouvoir le poursuivre, d’esquisser le rapprochement. Il explique bien des choses. Il explique notamment la liaison de l’art classique avec la pensée moderne. Il explique aussi à quoi les productions les mieux venues d'Alfred de Vigny doivent cette beauté solide, cette pureté üc lines et ce poli indestructible à quoi se reconnaissent les chefs-d’œuvre.