ES IE
ee RS Ê ZE RS = 7 Re NES FEES
Qué
toires en pareille circonstance ; la cinquiéme suit de très près le récit de saint Jean. Les images de la volupté et celles de la douleur, l’analyse morale et la description pittoresque, la rudesse biblique et la mansuétude évangélique, loin de se faire tort, se font valoir par le contraste, et de la diversité des tons il résulte une harmonie. Cette composition fragmentaire est le procédé favori d’Alfred de Vigny. Il n’en a pas toujours fait un usage aussi raffiné que dans la Femme adultère ; mais c’est ainsi qu’il a construit la plupart de ses grands poèmes, ceux de la seconde comme ceux de la première manière ; aussi bien qu'Héléna, et qu’'Eloa, la Maison du Berger, la Sauvage et la Boufeille à la mer. Cette habitude d'esprit peut s’expliquer de diverses façons: par un certain manque d’haleine, qui contraint le poète de reprendre à plusieurs fois le développement qu'il ne saurait mener jusqu’au bout d’un seul trait; ou par une imitation des formes de la poésie byronienne, dont la vogue était si grande au temps de sa jeunesse. Ne peut-elle être interprétée comme une finesse instinctive de l'artiste, soucieux d'éviter ou au moins d’atténuer les ruptures de ton qui doivent fatalement se produire entre morceaux de source et d’inspiration différentes ? Ainsi ce serait la méthode d'invention pratiquée par Alfred de Vigny qui déterminerait — et ceci paraît assez logique — sa méthode de composition.
Ce décousu apparent ne détruit pas l'unité de l’œuvre. Cette unité, en effet, est obtenue par des moyens plus sûrs qu'une liaison étroite et évidente de toutes les parties. D'abord par l'unité de la pensée directrice. Si c’est peut- être généraliser un peu trop que d’affirmer — comme le faisait Vigny en 1829 — que toutes ses compositions poétiques sont « le développement d’une idée philosophique », il n’en est pas moins vrai que c’est le cas de la plupart,
Aussi par le choix ingénieux des détails, judicieusement subordonnés à l’ensemble, et en harmonie avec la tonalité. dominante. D'ordinaire l’œuvre dont Vigny s'inspire est
plus étendue que celle qu’il compose. Cette disproportion lui permet de ne retenir que l’essentiel, que le caractéris-
tique, que l'excellent. Ainsi procède-t-il quand il alimente
aux plaidoyers de Bethmont ou de Liouville la grande tirade sur les chemins de fer de la Maison du Berger.
Dans ces discours dont l’analyse emplitcolonnessur colonnes, |
numéros sur. numéros du Moniteur ou du Constitutionnel, il glane çà et là une idée, un fait, un mouvement. Dé même dans les deux volumes du marquis de Custine dont il a
tiré Wanda. La sélection devait se faire sans effort quand 1h
S ‘agissait, comme dans ces deux cas, d'ouvrages n ayant
qu'un faible caractère artistique. Elle était plus délicate et difficile quand Vigny avait affaire à un grand poète.
Si on veut se rendre compte du soin qu’il y apporte, de
la finesse et de la sûreté de son goût, que l’on compare.
avec le poème du Déluge le mystère « diluvien » de Byron, Ciel et Terre. Le long fragment que nous possédons sous ce titre est moins un drame qu’une sorte de cantate où
«le chœur des esprits de la terre » et «le chœur des mortels » dépeignent lyriquement tour à tour le cataclysme dont
l'énormité excite leurs chants de triomphe ou justifie leurs
clameurs d'angoisse. Vigny a recueilli précieusement les
traits pittoresques prodigués par une imagination débordante. Il a élagué tout le lyrisme encombrant et désordonné dans lequel ils étaient noyés. Autant l’œuvre du poëte
anglais est exubérante et fougueuse, autant la sienne se
déroule suivant une calme et grave ordonnance, dans un style ample et sobre à la fois. Il ne s’en laisse pas imposer
par son modèle. Il ne l’imite que dans la mesure où il
le juge à propos ; il n’en prend que ce qu'il en veut prendre,
a SEE pee 1 s. . - S Nb RE Te IT TE TT LT TN te PM EE EI NN NES Ro ENT) AE Ne
et ce qu’il en prend, il l’accorde à son ton et l’accommode à son dessein.
Le plus souvent Vigny resserre, réduit, résume. Quelquefois il développe. Dans ce même poème du Déluge, il s’est souvenu de deux lignes des Etudes de la Nature, où Bernardin évoquait la disparition progressive des édifices dont l’homme avait orné la surface de la terre. « Tout fut englouti sous les eaux: cités, palais, majestueuses pyramides, arcs de triomphe chargés des trophées des rois... » Chacun des termes de cette rapide énumération, pris en soi, lui fournit le sujet d’un petit tableau. Dans la Maison du Berger, toute une charmante description du crépuscule lui est suggérée par quelques mots cueillis dans le passage suivant du Paradis Perdu :
Puis le soir paisible vint, et le gris crépuscule de sa sobre livrée revêtit toutes choses; le silence lui faisait escorte, car bêtes et oiseaux s'étaient retirés, celles-là sur leur couche d’herbe, ceux-ci dans leurs nids ; tous, sauf le vigilant rossignol... Puis le firmament s’illumina de vivants saphirs. Hespérus, qui guidait l’armée des astres, s’avança, le plus briilant de tous, jusqu’à l’heure où la lune, se levant dans une majesté ennuagée, puis enfin manifestement reine, dévoila sa lumière sans rivale et sur l’ombre jeta son manteau d’argent.
De ce magnifique morceau Vigny n’a retenu que deux dtéails : la teinte grisâtre que le crépuscule étend uniformément sur la nature et l’image aussi vive que simple qui assimile la diffusion subite du clair de lune au brusque déploiement d’uñ large manteau. Il les a d’abord ramassés et fondus en un seul, puis autour de ce trait primitif et générateur de la description, il en a rassemblé d’autres qui l’encadrent, le complètent, en préparent ou en prolongent l'effet. Quelques touches de rêverie, de solitude et de
mystère, et voici un quadro qui, sans Milton, ne se serait sans doute pas présenté à l'imagination du poète, mais dont il n'y a pas plus d’un demi-vers qui vienne directement de Milton :
Le crépuscule ami s’endort dans la vallée,
Sur l’herbe d’émeraude et sur l’or du gazon,
Sous les timides joncs de la source isolée,
Et sous le bois rêveur qui tremble à l'horizon, Se balance en fuyant dans les grappes sauvages, Jette son manteau gris sur le bord des rivages, Et des fleurs de la nuit entr’ouvre la prison.
Parfois quelques lignes tombées par hasard sous ses yeux lui suggèrent un poème tout entier. Il serait facile de montrer en détail comment une anecdote sur Christophe
Colomb, perdue dans les notes ajoutées par Bernardin de
Saint-Pierre à ses Etudes de la Nature, lui a fourni non seulement le symbole qui donne son titre à [a Bouteille
à la mer, mais le plan même de la pièce et son mouvement -
général. Dans l’« élévation » intitulée Partis, tout roule sur deux métaphores. La ville, centre et pivot de la France, foyer où les intelligences s’allument, est comparée tour à tour à la roue sur qui d’autres roues s’engrènent, et à une fournaise qui ne s'éteint jamais. Une de ces images a son origine dans un passage d’Hamlet, l’autre dans un passage de Faust, Il y a eu fécondation de l'imagination de Vigny par une imagination étrangère. Mais il faut reconnaître
que la pensée du poète a largement nourri et singulièrement développé le germe apporté du dehors.
En même temps qu'il élague ou qu'il amplifie, Vigny recompose. C’est le procédé le plus original de son art, celui où se révèle «la faculté d’organisation » qu'il s’attribuait volontiers. On en trouve une remarquable application dans le Cor. Ce poème, on le sait, raconte la mort de Roland
à Roncevaux. Il a pour source, en dernière analyse, la Chronique de Turpin, que Vigny avait pu lire, soit dans la Bibliothèque des Romans, soit, plus vraisemblablement, dans l'Histoire de Charlemagne de Gaillard, maintes fois réimprimée et très répandue au début du xrxe® siècle. Mais il est bien plus croyable que l’idée de cette belle pièce lui est venue d’un passage de la Gaule Poétique. Marchangy, dans cet ouvrage fameux, qui traitait, comme le dit le sous-titre, de «l’histoire de Krance considérée dans ses rapports avec la poésie, l'éloquence et les beaux-arts », se proposait comme objet principal « d'extraire de la littérature du Moyen-Age, comme d’une mine féconde et trop peu connue, des trésors vierges et purs. » Et pour montrer aux jeunes poètes le parti qu’ils pouvaient tirer de ces trésors, l’auteur avait esquissé quelques-uns des sujets qu’il recommandait particulièrement à leur étude dans cette prose poétique, intermédiaire entre le style du vicomte de Chateaubriand et le style du vicomte d’Arlincourt, — dont Victor Hugo, bien des années plus tard, gardaiït encore un mauvais souvenir. Il avait notamment écrit un «Chant funèbre en l’honneur de Rolland », dont voici les passages essentiels :
Ce preux invincible dit à ses guerriers : Retournez à la patrie impatiente ; l'absence a trop longtemps désolé vos amours et refroidi la cendre de vos foyers hospitaliers ; partez, je marcherai le dernier, afin que, si les vaincus épars,
se ralliant au cri de la vengeance, veulent suivre en les
menaçant nos illustres bannières, ils rencontrent l’écueil de mon bouclier. — Oui, nous te précédons, lui répondent ses compagnons... Allons suspendre des lauriers aux portes de nos temples, allons accorder des lyres et tresser les couronnes des festins.. Tout à coup un bruit sourd fait retentir la triple chaîne des échos sonores. Le preux, sans s’effrayer,
lève les yeux et voit la cime des monts hérissée de soldats nombreux. Forts de leur nombre et plus encore de leurs
postes inexpugnables, les lâches crient au héros qu’il faut 8
mourir. Leurs carquois s’épuisent, mais ils arrachent les mélèzes, les sapins et les cyprès ; ils font rouler des rochers énormes, qui, dans leur chute, entraînent les neiges amoncelées.… Ses compagnons ont disparu; mais sanglant, mutilé, il se montre encore debout, et c’est lui qui menace... Les débris qu’on lui lance, les troncs d’arbres, les éclats des pins fracassés, les éboulements des montagnes sont autant de degrés qu’il escalade pour atteindre les hauteurs.
Déjà son front terrible à dépassé l’abîme ; les perfides le
voient, jettent leurs armes et s’enfuient en poussant d’affreux hurlements.. Il sonne du cor, et le son qu’il en tire roule
comme un tonnerre dans les gorges de Roncevaux.…. La.
sentinelle des châteaux lointains s'inquiète à ce bruit sur- |
naturel qui se fait entendre jusqu’à l’armée française. Elle
a soudain connu le danger de Rolland, car lui seul pouvait
faire résonner avec tant de force le belliqueux instrument... Mais, à mesure qu’elle s’avance à son secours, le bruit s’affaiblit, et le cor n’était plus animé que par les derniers soupirs de Rolland ; il expirait.. Et nos bataillons, entourant les bords de l’abîme, gémirent pendant trois jours sur le plus magnanime et le plus courageux des guerriers.
Le lecteur familier avec les Poèmes Antiques et Modernes
reconnaîtra, au premier coup d’œil, dans cette page — qui.
n'est pas tout à fait sans mérite — les principaux « moments », du récit de Vigny, et plus d’un trait dont s’est enrichi son poème : le combat livré par Roland, seul contre la foule'des Sarrazins ; les rochers qui, du haut des monts, roulent jusqu’au fond de l’abîme, en brisant la cime des pins, etidont le preux se sert comme d’un marche-pied : l’effroi de ses ennemis quand il s’élance; — le retour joyeux de l’armée de Charlemagne vers la terre de France ;
l’appel prolongé du cor et la marche en arrière ; les compagnons du héros penchés anxieusement sur le gouffre. Mais, outre qu'il a fallu d’abord les dégager de la prose verbeuse de Marchangy, on remarquerait, en rapprochant les deux textes, qu'ils n’y sont pas présentés dans l’ordre si naturel et si logique où nous les donnent les vers d’Alfred de Vigny. Ici encore le poète a été guidé par le tact le plus délicat. Au lieu d’entremêler confusément les images de la guerre et de la païx, il les a séparées les unes des autres et opposées en un double tableau qui gagne en valeur par le contraste ; et le soin qu’il a eu de placer en dernier lieu les images pacifiques et riantes concourt à renforcer le dramatique de l’action par l'effet de surprise que ne manque pas de produire l’éclatement soudain des appels tragiques de l’olifant. De tels changements sont, en apparence, peu de chose. En réalité, ils transfigurent le sujet. Ils font la différence entre l'artiste et le barbouilleur.
Une des ressources les plus précieuses de l’art d'Alfred de Vigny, C’est le talent que possède l’auteur d’harmoniser entre eux et de fondre dans l’unité de son style les éléments qu’il emprunte à des sources diverses. Il y a dans lé ITe chant d’Eloa un passage qui est, à cet égard, une pure merveille. C’est celui où Satan décrit à la fille du Ciel le charme des nuits de la terre.
Sitôt que, balancé sous le pâle horizon, Le soleil rougissant a quitté le gazon, Innombrables Esprits, nous volons dans les ombres En secouant dans l’air nos chevelures sombres L’odorante rosée alors jusqu’au matin
Pleut sur les orangers, les lilas et le thym.
La Nature, attentive aux lois de mon empire, M’accueille avec amour, m’écoute et me respire : Je redeviens son âme et, pour mes doux projets, Du fond des éléments j’évoque mes sujets.
Convive accoutumé de ma nocturne fête, Chacun d’eux en chantant à s’y rendre s’apprête, Vers le ciel étoilé, dans l’orgueil de son vol, S’élance le premier l’éloquent rossignol ; Sa voix sonore, à l’onde, à la terre, à la nue De mon heure chérie anñônce la venue ; H vante mon äpproche aux pâles alisiers, Il la redit encore aux humides rosiers ; Héraut harmonieux, partout il me proclame ; ; Tous les oiseaux del’ombre ouvrent leurs yeux de flamme. Le vermisseau reluit ; son front de diamant | Répète auprès des fleurs les feux du firmament, Et lutte de clarté avec le météore Qui rôde sur les flots comme une pâle aurore. L'étoile des marais, que détache ma main, Tombe, et trace dans l’air un lumineux chemin.
Au moment où il composait cé morceau, Vigny avait dans la tête, à l’état plus où moins net, trois ou quatre réminiscences. Il $e souvenait de la nuit où Chactas, prisonnier des Muscoculges, est visité par Atala et force «cette biche altérée » à errer avec lui à travers la forêt.
. La nuit était délicieuse. Le génie des airs secouait sà chévelure bleue, embaumée de la senteur des pins, et l’on respirait la faible odeur d’ambre qu’exhalaient les crocodiles couchés sous lès tamarins des fleuves. La luñe brillait au milieu d’un azur sans tache, et sa lumière gris dé perle déscendait sur la cime indéterminée des forêts. Aucun bruit ne se faisait entendre, hors je ne sais quelle harmonie lointaine qui régnait sous la profondeur des bois ; 6n eût dit que l'âme dé la solilude soupirait dans loute l'étendue du désert. Nous aperçûmes à travers les arbres un jeune homme qui, tenant à la main un flambeau, ressemblait au génie du printemps Parcourant les forêts pour rdnimer là nature.
De cette page justement célèbre Vigny a retenu tout ce qui pouvait confirmer l'impression de voluptueux.
enchantement qu'il cherchait à produire : silence pâmé de la nature, mystère et parfums de la nuit qui donnent la sensation d’une noire chevelure brusquement dénouée. Il a éliminé d’instinct tout ce qui avait un air trop sauvage ou une couleur trop exotique. Il a laissé au Meschacébé les tamarins et les crocodiles, remplacé par des «esprits », frères des angés chrétiéns, les « génies » de la mythologie indienne, substitué à la forte sentéur des pins l’odeur capiteuse des lilas et des orangers. Ainsi dépouillé de ses particularités trop caractéristiques, ce passage d’Afala n’en devenait que plus facile à combiner avec un passage hon moins fameux du Génié du Christianisme, autre paysage de nuit, autre paisible clair de lune, traversé, celui-ci, par le chant du rossignol :
Lorsque les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttent sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les vallées, lorsque les forêts se taisent par degrés, que pas une feuille, pas une mousse ne soupiré, que la lune est dans le ciel, que l’oréille de l’homme est attentivé, le preïier chantre de la création éntonne ses hymnes à l'Eternel...
Non pas à l'Eternel, mais à cé beau Prince des Ténèbres dont la voix caressante invite Eve à la promenade, dans le poème de Milton :
Voici l'heure enchanteresse, l'heure fraîche, l’heure délicieuse, sauf là où le silence se retire devant l'oiseau mélodieux des nuits, qui, éveillé maintenant, module très doucement son chant inspiré par l’amour ; maintenant dans son plein règne la lune... ; le ciel ouvre tous ses yeux...
Mais, à son tour, cet hémistiche de Milton a rappelé à la mémoire du poète, tous les prestiges lumineux de la nuit dont il à lu l’énumération dans là première strophe de l'incantation de Manfred :
: Quand la lune sera sur la vague, et le ver-luisant dans le
gazon, et le météore sur le tombeau, et le feu-follet sur le marais, quand tomberont les étoiles filantes, quand les hiboux se répondront en huant….
Il lui a suffi de retrancher deux ou trois mots placés . là à dessein pour jeter sur les vers de Byron un reflet lugubre, et ces images brillantes sont venues tout naturellement clore par un fantastique feu d'artifice le couplet commencé par la course non moins fantastique des esprits de l’air. Aïnsi grâce à des retouches légères, à des SUppressions heureuses, des raccords délicats, ces textes de Chateaubriand, de Milton, de Byron, se sont continués, complétés, et pénétrés, l'accent original de chacun d’eux se muant insensiblement en cette grâce finement sensuelle, en cette élégance exquise et un peu mièvre qui composent le charme propre du poème d’Eloa. On pourra, si l’on veut, répéter l’expérience, en choisissant cette fois un morceau d'un genre tout différent, l’admirable prosopopée de la Nature qui fait partie de la Maison du Berger : :
Elle me dit: Je suis limpassible théâtre
Que ne peut remuer le pied de ses acteurs ;
Mes marches d’émeraude et mes parvis d’albâtre, Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.
En regardant de près ce passage, on y retrouvera des réminiscences de Lucrèce et de Buffon, de Byron et de Shakespeare, combinées et accordées cette fois pour donner. au style cette harmonie tendue, cette gravité hautaine, cet éclat triste qui conviennent à la froide, dédaigneuse
et insensible divinité. L'effet varie. Mais cette variété “
même atteste la souplesse qu’il y a dans l’art de Vigny, 0 en même temps que la sûreté de son goût. F1
Il n’est pas possible d'apprécier l’art d’un poète sans dire au moins un mot de la façon dont il a forgé et manié le vers, qui est son outil propre et son mode particulier d'expression. Mais, s’il paraît indispensable de toucher ce point, il n’est pas nécessaire, dans le cas qui nous occupe, de s’y arrêter longuement. En matière de versification, Vigny n’est pas un novateur ni un maître. D’autres que lui se sont chargés de remettre le vers français sur l’enclume. Il l’a pris tel qu'il le recevait des mains de Delille ; mais il l’assouplit, dans ses meilleurs jours, à la fluide harmonie des vers de Racine, et il le rajeunit par des effets empruntés à la métrique d'André Chénier. C’est du poète de l’Aveugle et du Mendiant qu’il a appris à organiser la période poétique. et à lui donner, au lieu de la régularité monotone des alexandrins uniformément balancés, cette allure imprévue et cette flexibilité vivante qui résultent de la libre disposition des enjambements et des rejets et de la mobilité de la césure. Il lui est même arrivé de risquer des coupes que l’on jugerait hardies, si on était bien sûr qu’elles ont été employées à dessein, et si on ne les rencontrait surtout dans ceux de ses poèmes qui paraissent le moins facilement venus. Mais ce qu’il y a de plus admirable chez lui, au point de vue du métier, c’est un certain nombre de beaux vers isolés, de grands vers profonds, «lucrétiens », ou « virgiliens », car, avec l'ampleur, ils n’ont pas seulement la force, ils ont aussi la grâce. Ce genre de vers « pleins et immenses, drus et spacieux, tout d'une mesure et tout d’un bloc, jetés dans un seul et large coup de pinceau, soufflés d’une seule et longue haleine » étaient, d'après Sainte-Beuve qui les définissait ainsi en 1829, un apanage
de l’école nouvelle. Il en cite qui sont empruntés aux Poèmes Antiques et Modernes. Mais les plus réussis sont dans les Destinées. Composés presque entièrement de monosyl- … labes qui glissent les uns sur les autres sans qu’en aucun point de la durée l'oreille puisse saisir de ralentissement ni d'arrêt, ils doivent en grande partie leur charme à l'image ou à l'idée qu'ils développent ; je ne sais s'ils | ne le doivent pas plus encore au mouvement insensible | et continu, comme l'épanouissement d’une onde, qui semble
élargir la pensée jusqu’à l’illimité du rêve : :
Marche à travers les champs une fleur à la main.
Il n’est pas d’un artiste médiocre de mettre l'infini . dans les douze es d'un alexandrin. Mais c’est là tout le secret, ou peu s’en faut, d'Alfred de Vigny. Il re connaît ni la variété des rythmes, ni la recherche des combinaisons savantes. Il ne pratique guère que le vers de douze syllabes. Les mètres légers, rapides, les vers de huit, de sept, de six syllabes, qui se pressent abondants, ruisselants, murmurants ou tumultueux, sous la plume d’un Lamartine ou d’un Hugo, lui sont à peu près inconnus. | Au temps où les poêtes s’ingéniaient à restaurer les rythmes les plus curieusement ouvragés de la Pléiade, où ils s’amusaient même à renouveler quelques-uns des … tours de force des grands rhétoriqueurs, il a voulu s’essayer dans le genre à la mode. Madame de Soubise, et certaines parties de la Frégate « la Sérieuse», ne font pas autrement regretter qu'il n’ait pas persévéré. Des rythmes purement.
lyriques sont faits pour accueillir le jaillissement de la. : s
verve et les caprices de la fantaisie. Ils s’accommodent ÿ mal avec une poésie réfléchie, un peu lente et compliquée “ comme la sienne. Ce qu’il faut à celle-ci, ce n’est ni le sonnet, où elle ne se sent pas à l’aise, ni les tercets, dont par distrac-
OUR EPL } APR SNS à UT A FUN 1 :
tion elle laisse à tout moment rompre la chaîne. Ce sont des rythmes qui n’ont rien de trop exigeant et de trop arrêté, des rythmes qui sont à peine des rythmes, comme . les stances de quatre alexandrins à rimes plates dont Vigny a fait usage dans la Fille de Jephté, dans la Neige, et dans le Cor; — ou bien dés rythmes d’un caractère seminarratif, semi-épique, comme la strophe de sept vers qu'il a employée, peut-être à l’imitation de la stance spensérienne de Childe Harold, dans la Maison du Berger, dans les Oracles, dans la Bouteille à la mer, dans Wanda, dans l'Esprit pur. Si on ne peut pas affirmer absolument qu’il l’ait inventée, si ce n’est pas lui qui s’en est servi le premier, c’est lui qui l’a acclimatée dans notre poésie. Ce groupement d’un quatrain et d’un tercet, fortement liés l’un à l’autre par la triple rime masculine, formant un système fermé qui, sauf de rares exceptions, existe: par soi et se suffit à lui-même, donne une impression de . force et de solidité. Ces strophes amples, lourdes, lisses, sont comme autant de blocs régulièrement taillés, distincts les uns des autres, qui ne tiennent à la place où ils sont que par leur masse et par leur poids. L'édifice qu’ils concourent à former s'élève d’un mouvement calme, mais ininterrompu, avec la lenteur un peu solennelle qui convient au développement de la pensée puissante et grave qui en a tracé le plan.
On n’a pas assurément la prétention, da ce chapitre et dans le chapitre qui précède, d’avoir épuisé toutes les remarques que l’œuvre en vers d’Alfred de Vigny peut suggérer à un critique attentif. Il semble pourtant qu’on en ait dit assez, et sur les facultés d'invention de l’auteur,
et sur les moyens d'exécution dont il dispose, pour que les grands caractères de sa poésie apparaissent nettement. " Elle se recommande, cette poésie, moins par la richesse des images ou par la variété des rythmes que par la profondeur des idées et des sentiments, moins par le pouvoir de créer que par l’habileté à choisir, moins par l’abondance des développements que par la délicatesse du goût, moins par les dons naturels que par l'art, — à supposer qu'il soit juste d’opposer, comme on le fait souvent, l'art à la nature, et que ce ne soit pas encore un don de la na- : ture, et non le moins enviable, que le sens exquis de l’art. 1 Cet art distingué, raffiné, savant, un peu livresque, qui se détourne de la foule et ne s’adresse qu'aux initiés et aux connaisseurs, on voit sans peine à quoi il S’apparente dans l’histoire de notre poésie et même, pourrait 1 on dire, dans l’histoire de l'esprit humain. Il a de lointaines affinités avec l’alexandrinisme grec et romain, avec la : méthode littéraire d’un Apollonius ou d’un Théocrite, laquelle est aussi, ne l’oublions pas, la méthode littéraire d'un Horace et d’un Virgile, Il en a d’immédiates, et qui … ne peuvent manquer de sauter aux yeux, avec notre art « classique, dont il est, en dépit de quelques apparences, 3 le certain et naturel prolongement. Vigny, dans les Poèmes 4 Anliques et Modernes, Vigny, dans Les Destinées, ne fait pas autre chose que ce qu'ont fait et pratiqué pendant ‘1 deux ou trois siècles les meilleurs de nos poètes, les plus « vraiment poètes et les plus vraiment français, Ronsard n. et du Bellay, La Fontaine et Racine, ce qu'à la veille « du romantisme faisait encore André Chénier, De lui aussi on peut dire que sur « des pensers nouveaux » il fait «des vers antiques », si l'on entend par là qu’il enveloppe une pensée toute moderne et des sentiments tout personnels
d’une forme dont les lois sont empruntées à la plus noble tradition artistique de l’humanité.
Les lois, mais non pas toujours, non pas même ordinairement les lignes et les couleurs. Une des originalités d’Alfred de Vigny, ç’a été, tout en usant de ses matériaux et de ses modèles selon la tradition classique, de les aller chercher presque exclusivement en dehors de cette tradition. Remarquablement doué comme penseur, moins heureusement doué, il faut bien en convenir, comme poëte, réduit à attendre de ses lectures le choc initial ou la vision génératrice, il a demandé à des sources moins épuisées que la source antique, parce qu’elles étaient plus récemment ouvertes, de féconder son imagination et de l’enrichir. C’est en raison de cette préférence hautement accordée à des maîtres choisis ailleurs que dans Athènes ou dans Rome, à la Bible, à Shakespeare, à Milton, à: Ossian, à Byron, qu'il se classe parmi les romantiques. Mais les procédés par lesquels il met en œuvre la matière qu'il leur emprunte n’ont rien que l’art le plus classique ne puisse avouer, je dirai même où il ne se reconnaisse. Le jour où l’on s’avisera d'écrire sur «le classicisme des romantiques » une étude parallèle à celle qui fut jadis écrite sur «le romantisme des classiques », le critique qui se donnera cette tâche ne manquera pas sans doute, dans le développement de son sujet, de réserver une belle place à l’œuvre poétique d'Alfred de Vigny.