LA RELIGION
La question religieuse — attitude de l’homme envers Dieu, laquelle est liée à l’attitude de Dieu envers l’homme, et dépend en somme de la conception que nous nous faisons de notre origine et des fins qui nous sont assignées, — a été la préoccupation constante d'Alfred de Vigny. Elle est posée dès les premières pages de ce Journal d’un Poète, grâce auquel nous pouvons, tant bien que mal, de 1824 à 1847, entrer dans l'intimité de son esprit et saisir ses idées à leur naissance. Elle reçoit une réponse — doit-on dire: définitive? — dans la fameuse strophe du Silence, datée du 2 avril 1862, qui paraît bien être sur
ce point son dernier mot. Abstraction faite de cette question, on ne peut pas comprendre sa pensée. Voilà pourquoi le premier chapitre de ce livre devait nécessairement avoir pour sujet la religion d’Alfred de Vigny.
La religion? ne conviendrait-il. pas plutôt de dire : lirréligion ? Un des meilleurs biographes et critiques de Vigny, Ernest Dupuy, nous le présente expressément comme «de bonne heure trèssceptique en matière de religion et jusqu'à l'heure de sa mort, athée, non pas peut-être «avec délices », comme André Chénier, mais très résolu-
ment et par haine du dieu biblique, à la Voltaire, à la Byron... » Il me semble qu’il y a ici abus ou confusion dans les termes. L’athée est un homme qui se passe de Dieu, dans l’ordre spéculatif aussi bien que dans l’ordre pratique. Il est difficile de donrier pour athée un déiste comme Voltaire, qui proclame la nécessité d’un Etre suprême, ou même un révolté comme Byron, dont on pourrait plutôt soutenir que si Dieu n'existait pas, il l’aurait inventé, ne fût-ce que pour l’insulter et pour le maudire. Quant à Vigny, veut-on faire entendre qu’il avait cessé de pratiquer la religion dans laquelle il était né? ou qu'il professait des opinions contraires aux dogmes de cette religion ? Ïl ne s’ensuit nullement de là qu’il n’eût pas une âme religieuse. Une âme religieuse, n’est-ce pas une âme qui se détache des soucis mesquins et des vils intérêts de ce monde, et qui se tourne vers la contemplation des choses éternelles, qui regarde en haut et non en bas — non inferiora secutus, selon la belle devise de Marguerite de Navarre, — une âme anxieuse et avide de connaître sa véritable destinée, une âme perpétuellement obsédée du mystère qui nous environne et de l'infini où nous sommes baignés ? En ce sens, l’âme d’Alfred de Vigny est une des plus religieuses qui aient jamais été. Mais justement parce que sa religion ne coïncide exactement avec aucune des religions dont le credo est arrêté, parce qu’elle est . particulière et individuelle, il est indispensable de l’analyser et de la définir.
Les enfants apprennent d'ordinaire la religion sur les genoux de leur mère. Quelle religion M°° de Vigny avait-elle enseignée à son fils? Nous avons là-dessus un
document précieux : ce sont les Conseils qu’elle rédigea à son intention lors de son second départ pour Versailles, ie 23 février 1815. Un paragraphe de ce manuscrit est intitulé : De l'existence de Dieu et de l’immortalité de l'âme.
Il serait superflu, dit-elle au jeune homme, de te répéter tout ce qui a déjà été écrit sur cet important sujet. Dieu même a gravé dans le cœur de l’homme la vérité de son existence; c’est une vérité de sentiment confirmée par l'esprit ; je me flatte que tu n’as pas le malheur d’en douter : point d'ouvrage sans ouvrier, point d’édifice sans architecte; donc il y a un être supérieur à nous, créateur de toutes les merveilles qui frappent nos yeux. Vouloir expliquer son essence, c’est témérité ; notre esprit trop borné ne peut le comprendre ; s’il a été donné à l’homme la faculté de concevoir quelques causes secondes des merveilles qui l'entourent, tout est mystère pour lui dans la cause première. Adorer et se confondre dans son néant, voilà le devoir de cet être faible et borné qui ne se comprend pas lui-même, et qui, cependant, ne peut douter de l’immortalité de son âme parce que tout lui révèle cette vérité consolante.. L’existence de Dieu, et la reconnaissance que l’homme lui doit, voilà l'esprit de toutes les religions et de tous les cultes ; donc toutes les religions sont bonnes en tant qu’elles ont pour but d’adorer l’Etre suprême ; mais la nôtre est la meilleure de toutes.
Une fois bien persuadé que l’esprit de toutes les religions et les cérémonies des différents cultes sont un tribut de respect que les créatures raisonnables rendent à l’auteur de toutes choses, tu ne seras pas plus choqué des grimaces des Juifs dans leurs synagogues, des discours inspirés des quakers, que des processions des chrétiens. Tu assisteras à l’église d’un air décent, parce que ton cœur sera pénétré . de respect et de gratitude ; tu ne te permettras point de ces plaisanteries sur la religion et les prêtres, dont le moindr
inconvénient est d’être plates et triviales. Quant au fond
de notr religion, je te renvoie aux bons, écrits, tels que :
Massillon, Bossuet, Bourdaloue ; mais en attendant que ton âge te permette de si sérieuses lectures, sois bien persuadé que Racine, Fénelon, Pascal, Arnaud et tant d’autres beaux génies qui ne doutaient pas d’un seul article de la foi en savaient plus que nous et méritaient bien de nous servir d'autorté, Prie Dieu qu’Il te donne la foi, mais conformes toi et pense souvent à la morale sublime que cette relision enseigne. Je crois t'avoir dit plusieurs fois que celui qu suivrait exactement les préceptes de l'Evangile serait aussi le plus aimable des hommes et en même temps le plus heureux...
Telle est en substance, exposée par elle-même, la religion de M°° de Vigny. L’orthodoxie n’en est pas contestable. Mais l’accent dont cette profession de foi est faite est assez particulier, et mérite d’être retenu. On a remarqué le soin avec lequel M de Vigny insiste sur le fondement rationnel de sa croyance, l'indifférence relative qu’elle témoigne aux formes du culte, l'importance qu’elle attache à la morale, au côté pratique, à la valeur sociale de ia religion. Religion philosophique ? ou religion mondaine ? En tous cas, religion dénuée de mysticisme. M? de Vigny dira bien, un peu plus loin: « Notre religion est toute d'amour, elle est faite pour les âmes tendres » : elle parlera des récompenses qu’elle promet dans un autre monde et qui n'auront point de fin. Mais elle s’empresse d'ajouter, en femme qui songe surtout à celui-ci : « Il y a donc tout à gagner pour l’homme à faire par esprit de religion tout ce qu’il ferait pour plaire à ses semblables. » Ëlle cherche une règle de conduite, plutôt que la \satisfaction d’un besoin du cœur. Comparée aux effusions de M de Lamartine dans son Journal intime, cette piété paraît tiède.