‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son art 1923Chapitre 3 sur 33 · PP ER RS ET TT · texte numérisé non relu

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entre son manoir du Maine-Giraud, en Angoumois, héritage de famille d’unentretien coûteux, de nul rapport — il compa-. rait cette terre à un cheval deluxe, qu’il nourrissait à grands frais et qu’il montait rarement, — et son appartement: de

la rue des Ecuries d'Artois. Les journées, il les passait, à la campagne, dans la compagnie de M?° de Vigny, remplissant avec assiduité ses fonctions de garde-malade ; à

Paris, dans la société des gens de son monde et de quelques

amis littéraires, Brizeux, Barbier, Antoni Deschamps, Léon de Wailly, Busoni plus tard et Ratishonne. La nuit,

réfugié dans son cabinet de travail, il lisait, il réfléchissait, il couvrait de sa grande écriture penchée les petits cahiers

cartonnés où il Jetait au jour le jour ses notes familières, ses impressions, ses pensées, ses projets, et dont le Journal d’un Poëte ne reproduit qu’une faible partie. Il reprenait

des ouvrages depuis longtemps ébauchés, notamment ce roman de Daphné, mis au jour en 1912, et qui a pris rang

aussitôt parmi ses œuvres maîtresses. Pendant ses dernières : années, il eut à lutter contre un mal inexorable. Ainsi qu'il le disait lui-même, ïil fut, comme Prométhée, dévoré vivant par le vautour. Il supporta avec un inflexible courage des tortures si cruelles qu’elles allaient jusqu'à lui faire perdre connaissance. Le 17 septembre 1863, la mort le délivra,

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Telle fut la vie d'Alfred de Vigny. Il est difficile de n n'être point frappé des contrariétés qu’elle présente : elles expliquent son caractère et ont influé sur sa pensée.

Il était né gentilhomme. Il avait été imbu pendant ses premières années de la conviction du privilège moral de la noblesse, d’une supériorité de nature, héritée avec le sang, et comme d’un droit inné au respect ou tout au moins à la considération des autres hommes. Il fit bien vite et assez durement l’expérience que, dans la société française telle qu'elle sortait de la Révolution, la noblesse avait perdu son prestige, et qu’elle portait lourdement le poids des fautes commises et des rancunes accumulées depuis des siècles. «Les enfants du collège, dans notre détestable éducation qu’on nomme l'instruction publique, — c’est lui qui parle ainsi — me disaient : « Est-il vrai que tu es noble ? » Je disais : « Oui, je le suis. » Alors, ils s’éloignaient de moi avec un air de haine. L’un d’eux essaya de me renverser... » Il retint de là l’idée que la noblesse était comme une fatalité et une dévotion au malheur. «Je vis que les nobles étaient en France comme les hommes de couleur en Amérique, poursuivis jusqu’à la vingtième génération et au delà. » Se sentir, dans une époque démocratique, incorrigiblement aristocrate, ce fut la première et la plus profonde des contrariétés intimes de la vie d'Alfred de Vigny.

Il était gentilhomme. Mais il était un gentilhomme ruiné, à tout le moins un gentilhomme pauvre. Un gentilhomme ne doit pas avoir besoin de travailler pour vivre. Mais un gentilhomme pauvre, que fera-t-il, en un temps où, pour sa subsistance, il ne peut plus compter sur les fonctions de cour, les sinécures, les pensions, les bénéfices et les libéralités royales? Feuilletons le Journal d’un Poëte : «Il n’y a dans le monde, à vrai dire, que deux

sortes d'hommes, ceux qui ont et ceux qui gagnent. Pour moi, né dans la première de ces deux classes, il m’a fallu vivre comme la seconde, et le sentiment de cette destinée qui ne devait pas être la mienne me révoltait intérieurement. » — Et ailleurs : « Naître sans fortune est le plus grand des maux. On ne s’en tire jamais, dans cette société basée sur l’or» — Et encore : «Mon père m'éleva avec peu de fortune, malheur dont rien ne tire quand on est honnête homme. » Ces déclarations sont assez catégoriques., Il n’en faut pas douter : être né dans une condition, avec des goûts et une conception de la vie qui supposent la richesse, en prenant ce mot dans-le sens le plus large qu'il peut avoir, et ne connaître que l’aisance, se voir confiné à perpétuité, et malgré toutes les tentatives qu’on fait pour s’en dégager — le mariage a été une de ces tentatives —, dans une existence qu’on juge étroite et mesquine, ç’a été la seconde grande contrariété inhérente à la destinée d'Alfred de Vigny. |

Il fallait qu’il fît quelque chose. Il crut ne pouvoir mieux faire que de se faire soldat. Il suivait moins encore l'exemple de ses aïeux qu'il n’était ébloui par les gloires guerrières du premier empire, électrisé par le génie du grand capitaine qui depuis quinze ans conduisait les Français de victoire en victoire, Pour entrer dans l’armée, il se détourna des lettres, qui l’attiraient. Par malheur il n’y entra qu’à la chute de Napoléon. Du métier militaire où il se jetaît avec l'enthousiasme de ses dix-sept ans, il connut surtout les ennuis et les déboires. Dans les grades subalternes où il passa quatorze ans de sa vie, il eut plus à obéir qu'à commander. Tout au moins il reconnaît

lui-même qu’il sentit le poids de l’obéissance plus encore qu'il ne goûta le plaisir du commandement. « Je cherchais. à capituler avec la monstrueuse résignation de l’obéissance passive, en considérant à quelle source elle remontait, et comme tout ordre social semblait appuyé sur l’obéissance ; mais il me fallut bien des raisonnements et des paradoxes pour parvenir à lui faire prendre quelque place dans mon âme ; j'aimais fort à l’infliger et peu à la subir. ». Il était entré dans l’armée pour faire la guerre : il ne la fit pas. Il ne connut pas ce qu'il appelle «la vie sauvage des armes » ; il ne connut que la vie de garnison.

Eût-il fait la guerre, qu'il l’eût faite à contre-cœur. Il

la souhaitait par ambition et désir de gloire. Il ne l’aimait

pas pour elle-même ; c’est trop peu dire, il la haïssait, « La guerre, a-t-il dit, est maudite de Dieu et des hommes mêmes qui la font et qui ont d’elle une secrète horreur, ét la terre ne crie au ciel que pour lui demander l’eau fraîche de ses pleurs et la rosée pure de ses nuées. » Il n'avait pas l'âme d’un soudard ; il n'avait même pas l'âme simple et le caractère tout d’une pièce qu’il faut à un homme d'action. Il était trop partagé, trop compliqué, trop enclin à tout examiner et approfondir. Il finit, après bien des années, par se convaincre que là où il était, il n’était pas à sa place. « Ce ne fut que très tard, dit-il, que jé m’aperçus que mes services n'étaient qu'une longue méprise, et que j'avais porté dans une vie tout active une nature toute contemplative. » De s’être ainsi trompé sur lui-même, et de s’en être rendu compte, et d’avoir eu, à tort ou à raison, le sentiment qu'il avait à demi perdu, ou qu’il aurait pu mieux employer, quatorze des plus belles années de sa

jeunesse, c’est de quoi il s’est accusé et affligé assez souvent pour qu'on soit persuadé que si le dommage subi n’a pas été aussi grand qu’il le croyait lui-même, il n'en a pas moins réellement souffert.

Le militaire s’effaça. Il ne resta que l’homme de lettres, qui, depuis quelque temps déjà, avait reparu sous lui. Mais Vigny fut-il un homme de lettres, dans l’acception de plus en plus étroite que, depuis une centaine d’années, le terme tendait à prendre? Depuis La Bruyère, et plus encore depuis Diderot, c'était une profession que d'être homme de lettres, non pas seulement au sens où l’entendait le moraliste quand il disait que c’est « un métier de faire un livre comme de faire une pendule », mais, dans toute la force du terme et absolument, un métier, c’est-à-dire : une occupation qui demande plus que les loisirs de l'homme, qui prend tous ses instants, accapare toutes ses forces, concentre toutes ses pensées, moule son caractère, absorbe son être et remplit sa vie. Vigny n’était guère d'humeur à se faire l’homme d’un métier. Il entendait demeurer en littérature ce qu’avaient voulu y être les aristocrates écrivains, lord Byron ou M. de Lamartine, avec qui il.se sentait en communauté de race et en communion d'âme : un Curieux, un amateur, un amateur très éclairé et singulièerement doué, un amateur de génie, pour tout dire, mais enfin un amateur. Comme il l’a dit de Benjamin Constant, «il était à la fois homme du monde et homme de lettres, alliance rare, assemblage exquis». Que la combinaison soit d’une suprême élégance, n’en doutons pas. Doutons encore moins qu'elle ne se soit qu’exceptionnellement réalisée. Quelle difficulté de concilier les obligations de

l’homme du monde avec les nécessités de l’homme de lettres! Combien de temps les unes ont-elles ravi aux autres ? Quel décousu n’ont-elles pas jeté dans ce travail de l'écrivain qui exige, — sous peine de multiplier la fatigue en diminuant le rendement, — une application suivie, que rien n'’interrompt et dont rien ne détourne ? Et, sans aller emprunter à la physiologie des déductions hasardeuses et difficilement vérifiables, quelle explication n'y a-t-il pas là de la prétendue stérilité, de la production relativement minime d'Alfred de Vigny? La meilleure preuve, c’est que lui-même s’en était avisé avant nous. Le 31 janvier 1843, après avoir remercié Me Maunoir d’une série de lettres qu’elle lui avait adressées, il continuait ainsi :

Vous dire pourquoi je n’y ai pas répondu plus tôt serait vous faire une histoire bien longue d’inquiétudes et de chagrins que la santé de Lydia, en apparence si forte, n’a cessé de me donner et que redoublaient les phases si diverses et toutes si douloureuses de ses affaires de famille. Ajoutez-y mes relations trop nombreuses dans Paris et même en pays étrangers, les visites, les conférences fréquentes, ce qu’on nomme des devoirs et tout ce qui ôte la liberté du jour, vous verrez qu'il ne me reste que la nuit pour me reposer dans le travail. Ce repos, que j'appelle toujours le bain de mon âme,est un poison pour mon corps, et me tuera lentement ; mais je ne puis faire autrement, je dois la journée aux autres.

Et personne ne saurait reprocher à Vigny d’avoir ainsi organisé sa vie, selon ce qu'il croyait être ses devoirs et ce qui était ses goûts. Mais il l’a organisée, lui, homme -de réflexion et de labeur, comme l’aurait organisée un des

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aimables oisifs parmi lesquels 1l avait l'habitide de vivre.

Cetté mauvaise hygiène de son travail, et ce partage entré

la vie de l’homme du monde et la vie de l'écrivain, comme précédemment entre la vie de l'officier et la vie de l'homme de lettres, ce sont là encore de ces contradictions sourdes, mères dés hésitations, de l’indécision et du flottement, qui l’ont empêché de donner toute sa mesure et de remplir

les divers objets qu'il s'est proposé tour à tour, parce què

aucun d’eux il ne s’est consacré tout entier,

On pourrait en énumérer d’autres encore, qui ne sont pas moins importantes ni moins profondes, mais qui sont moins apparentes, plus intimes, et qui auraient besoin,

pour être mises dans tout leur jour, d’une longue, minu-

tieuse et délicate analyse. Alfred de Vigny a étéambitieux, noblement d’ailleurs et légitimement ambitieux. Il a ambitionné d’être un grand Capitaine; il a ambitionné d’être un grand poëte et un chef d'école ; il a ambitionné d’être un conducteur de peuples. Il ne lui a pas suffi d’être, comme il disait dans Chatterton, « celui qui sur le navire cherche dans les étoiles quelle route nous montre le doigt

du Seigneur ». En 1848, il s’est présenté aux suffrages des

électeurs charentais comme candidat à l’Assemblée Constituante. Plus tard il aurait ambitionné, si l’on en croit Lamartine, d’être choisi comme précepteur du princé impérial. De ces ambitions, il n’y en a qu’une qu'il ait

réalisée. Pour mener les autres à leur terme, il était trop

fier, trop délicat, trop timide et trop honnête. Il ne savait pas imposer la supériorité qu'il sentait en lui et dont il était convaincu. Il ne le savait pas, et il ne le pouvait pas, parce qu'il y avait, pour l’imposer, de certains moyens

auxquels il n’aurait pas eu l’idée ou auxquels il se serait cru déshonoré de recourir. Il n’aurait pas daigné, comme son ami Hugo, lancer ses œuvres dans le public à la faveur d’une habile réclame, ou, comme les politiciens pour lesquels il professait le plus profond mépris, prodiguer, au cours des périodes électorales, les engagements qu’on est sûr de ne pas tenir et les promesses qu’on se hâte d'oublier. Il était réservé, distant et froid en apparence. Mais sous les dehors corrects du gentleman, sous la politesse raffinée et cérémonieuse du gentilhomme, n'abordant pas une femme, —cette femme eût-elle moins de cinq ans, si l’on en croit les souvenirs d’uné très jeune amie du Comte de Vigny, — sans lui baiser respectueusement le bout des doigts, il cachait un fond d'enthousiasme et de passion qu'il n’appliquait pas seulement aux idées, mais qu’il détournait parfois sur des personnes qui n'étaient pas habituées à recevoir un tel culte et qui éprouvaient quelque embarras

ou quelque agacement à en être l’objet. Loin qu’il eût

l'esprit pauvre et l'invention stérile, il avait la conception extrêmement vive. Personne n’a esquissé plus de projets, ébauché plus de morceaux, entrepris plus d'ouvrages. Il a laissé après lui, nous dit-on, tout un coffre plein de notes et de travaux commencés. C’est de là que sont sortis le Journal d’un Poète, et tout récemment encore le roman de Daphné. Mais il avait dans l’exécution, — on s’en aperçoit

surtout dans ses vers, — de la difficulté, des longueurs,

des traîneries. Il arrivait un moment où, à force de reprendre son œuvre, de la relire, de se mirer en elle, il finissait par s’en dégoûter et s’en détacher. Il y mettait trop de soin, trop de conscience, trop de scrupules ; il lui fallait de

trop longues préparations ; il laissait passer son heure, tandis que des rivaux, plus hardis et plus décidés, saisis- saient la leur au passage, et, au besoin, l’aidaient à venir.

Ces contrariétés, quand on y pense, expliquent ce qu'il y à jusqu’à un certain point de manqué dans la destinée et dans la carrière d'Alfred de Vigny, ces demi-échecs, cette infélicité dont il s’est plaint et dont on ie plaint, Il n’a pas eu de chance, et quand on n’a pas de chance, c'est, bien souvent, à soi-même qu’il faut s’en prendre Elles expliquent encore ce qu’il y a dans son caractère! de tendu, de grave et même d’un peu triste. Comme il n'a jamais été très jeune, il n’a jamais non plus été très gai. Comme il n’a pas été gâté par la vie, il a pris de bonne heure l'habitude de se dominer, de se contenir, de prendre sur soi, et cette maîtrise de soi-même, quelques dispositions qu’on y puisse avoir, ne s’acquiert pas sans efforts. Elles expliquent enfin ce qu’il y a de difficile et d’incomplet dans son génie

Mais elles expliquent aussi ce que, dans ce même génie, il y a eu de rare et de profond. Les déconvenues de sa vie littéraire et de sa vie privée ont amené Vigny à se replier sur soi, à chercher en lui-même la force nécessaire pour lutter contre la destinée : elles ont trempé son âme La demi-solitude, pour laquelle, de tout temps, il a eu une prédilection et comme un culte — il ne se lassait pas de répéter le mot de Stello : «La solitude est sainte »' — où il s’est enfoncé de plus en plus à mesure qu’il avançait dans la vie, a développé et favorisé chez lui le goût inné de la méditation et de la pensée. Elle l’a préservé des influences fâcheuses, des concessions au goût vulgaire

et aux modes du jour, dont les plus illustres de ses contemporains et confrères n'ont pas toujours su se garder. Elle lui a permis de conserver, dans sa raideur un peu hiératique, son originalité intacte. Le défaut de facilité Va contraint, ayant ébauché beaucoup, à produire peu, à ne donner au public que ce qui, véritablement, valait la peine de lui être donné. Il y a dans son œuvre, proportionnellement, moins de déchet que dans d’autres, dont la masse impose, au premier abord, tant qu’on ne s’est pas rendu compte de tout ce qui déjà, dans cette masse, est superflu, suranné, périmé, aliment sans valeur pour l'âme, fardeau encombrant pour la mémoire. Le manque de virtuosité nous impatiente parfois et nous énerve: nous nous irritons contre cette pensée qui ne peut arriver au jour, qui sembarrasse d'elle-même et s’empêtre dans les mots. Mais quand elle a réussi à trouver son expression, cette expression, est inoubliable. Nous sentons que nous n’avons pas affaire à un assembleur de syllabes et à un sertisseur de rimes, à un jongleur ou à un. rhéteur. Derrière l’écrivain nous découvrons l’homme — il s'est mis tout entier dans ce qu’il a écrit, avec cette franchise, ce sérieux, cette sincérité, cette conviction qui rendent l’erreur même respectable, — et pour reprendre jusqu’au bout les termes de Pascal, nous en sommes tout à la fois étonnés et ravis.

Vigny lui-même, — avec cette clairvoyance que donne la longue pratique de l’analyse, — de cette analyse dont il a dit quelque part qu’elle «épouvante et désespère le faible, mais qu’elle rassure et conduit le fort », — a défini, dans son discours de réception à l’Académie, les deux

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grandes classes entre lesquelles, à son jugement, s se répare tissent les esprits :

Deux races différentes et parfois rivales composent la famille intellectuelle. L'homme de l’une a des dons secrets, dès aptitudes natives que n’a point l’autre.

Le premier se recueille en lui-même, rassemble ses forces et craint de se hâter. Etudiant perpétuel, il sait que pour lui le travail c’est la rêverie. Son rêve lui est presque aussi Cher que tout ce qu’on aime dans le monde réel, et plus redoutable que tout ce que l’on y craint. — Sur chacuné des routes de sa vie, il recueille, il amasse les trésors de son expérience, Comme des pierres solides et éprouvées. Il les met longtemps en réserve avant de les mettre en œuvre. Il choisit entre elles la pierre d’assise de son monument. Autour de cette base il dessine son plan, et, quand il l’a de tous côtés conternplé, refait et modelé, il permet enfin à ses mains d’obéir aux élans de l'inspiration, — Maïs, dans le travail même, il est encore contenu par l’amour de l’idéai, par le désir ardent de la perfection. Mécontent de tout ce qui n’entre pas dans l’ordre pur qu’il a conçu, il se sépare dé son œuvre, en détourne les yeux, l’oublie longtemps pour : ÿ revenir. Il fait plus, il oublie l’époque même où il vit et les hommes qui l’entourent ; où, s’il les régarde, Ce n’est que pour les peindre. Il ne songe qu’à l’avenir, à la durée de sa construction, à ce que les siècles diront d’elle. — Il ne voit que les générations qui viendront respirer à l’ombre de son monument, et il cherche à le faire tel qu’elles trouvent à la fois le bien dans son usage, le beau dans sa contemplation.

Qu'il soit poète ou grand écrivain, cet homme, ce tardif conquérant, ce possesseur durable de l'admiration, c’est le Penseur.

L’autre n’a pris dans l’étude que les forces qu’il lui fallait pour se préparer à la lu‘te de chaque jour. Il porte sur tous les points sa parole et ses écrits. Il aspire non seulement

à la direction des affaires, mais à celle de l'intelligence publique. Il tient moins à la perfection et à la durée de son œuvre qu’à son action immédiate. Son esprit est agile et

primesautier, son émotion plus ardente que profonde, sa

volonté énergique, ses vues soudaines et praticables. La presse et la tribune sont ses forces. Par l’une, il prépare son pays à ce qu’il doit lui faire entendre par l’autre, Une forme unique ne saurait lui suffire. Il faut que les masses l’écoutent et y prennent plaisir ; que, par ses écrits courts et réitérés, il amène à lui leurs intérêts légitimes et leurs passions généreuses avant que sa dialectique les enchaîne. Forcé de plaider chaque jour, et de gagner la cause de son idée ou de son autorité par-devant la nation, pour obtenir d’elle les armes nécessaires au combat du lendemain, il faut que sa science ait des anneaux innombrables pour lier dans ses détours tant d’intelligences diverses. — Dans tout ce qui se discute de grandiose ou de minime sur les besoins ou la vie d’un peuple, il faut que chacune de ses notions soit précise et prête à sortir de sa bouche, claire et brillante comme les pierreries qui pleuvaient des lèvres de la fée, — Il sait d'avance que sa gloire sera proportionnée au souvenir que laisseront les événements qu’il a suscités ou accomplis, les choses du moment qu’il a discutées. S’il règne sur son temps, c'est assez. Que son époque soit grande par lui, c’est tout ce qu’il veut : bien assuré que, pour parler d’elle, il faudra le nommer de son nom, et que rien ne pourra briser l’anneau d’or qu’il ajoute à la chaîne des grandes choses et des faits mémorables. À

Qu'il soit orateur, homme d'Etat, publiciste, cet homme, ce dominateur rapide des volontés et des opinions publiques, c’est l’Improvisateur.

De «ces deux puissantes natures », de «ces deux forces presque saintes de l’âme humaine», laquelle l'emporte sur l’autre et mérite la préférence? Vigny refuse de se

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prononcer, De ces deux races d’esprits, à laquelle vont ses sympathies ? à laquelle appartient-il? L’hésitation n’est

pas même permise. Lui aussi, il a été un penseur. Il a eu

sur Dieu, sur la nature, sur l’homme considéré: en luimême et dans ses rapports avec les autres hommes, sur les relations des sexes entre eux, des Opinions raisonnées et jusqu’à un certain point systématiques. Il a eu une religion,

une morale, une philosophie de la vie, une philosophie de l'histoire, une philosophie des sociétés, une conception :

de la femme et de l'amour, des vues sur le passé et le présent, et des intuitions de l’avenir. Si son œuvre nous intéresse, c'est moins par ce qu’elle nous livre de lui, que par ce qu'elle nous sollicite et nous contraint à tirer de nousmêmes, moins parce qu’elle nous « divertit » que parce qu'elle nous oblige à réfléchir. Le lire en faisant abstraction des idées pour ne suivre que le jeu de la fantaisie et les habiletés de la facture, je ne sais pas si cela serait possible ; en tout cas, ce serait aller contre le vœu de l’auteur, et certainement lui faire tort. Sa pensée vaut assez par ellemême, elle est assez originale et assez forte pour mériter qu'on s'arrête devant elle et qu’on en examine tour à tour les principaux aspects.

Mais cette pensée, qui est une pensée originale et forte, n'est pas pour cela — et c’est le grand charme d'Alfred de Vigny — une pensée abstraite et nue. Elle aime à s’envelopper des voiles de la fiction, à se parer des grâces de la poésie; elle s’épanouit en brillantes images ; elle se frappe en inoubliables symboles : elle fait appel, pour s’ouvrir l’accès de nos intelligences et de nos cœurs, à toutes les puissances du pathétique, à toutes les ressources

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du talent. Il ne suffit pas au poète de jeter en nos âmes une féconde semence d'idées ; il faut encore qu’il nous laisse sous une impression de beauté. Cette double préoccupation se fait sentir à chacune des pages qu'il a écrites ; elle répond à un double besoin de sa nature. Lui-même s’est défini dans une formule célèbre : « Je suis, disait-il, un moraliste épique. » Ne voir en lui que le moraliste et négliger le poète, ce ne serait pas lui causer un moindre dommage que de ne regarder que le poète et d’écarter le moraliste. S’il n’est pas possible de mener de front l'étude de l’un et de l’autre, au moins faut-il, entre les deux, tenir la balance égale, comme Vigny lui-même nous invite à le faire. Il a vécu pour l’art autant que pour la pensée : il est naturel et il est juste qu’un livre qui lui est consacré se partage entre sa pensée et son art..

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